A U. LE MARQUIS DE VALLAVOIRE
«Du 4 novembre 1074.
« Au hasard que cette lettre vous trouve encore en Provence, je l'y adresse a M. Arnoult, pour la faire tenir, soit par la voie de la mer, par celle de Rome, ou par telle contrée de terre "dont vous serez sans doute convenu avant que de vous embarquer.
« Une dépêche que le roi a reçue du sénat de Messine a donné lieu à celle-ci. Il ne parait pas seulement demander la protection du roi ; il le prie encore de vouloir recevoir la ville au nombre de ses sujets : c'est ce qui produit l'ordre que Sa Majesté me donne de vous faire savoir la conduite que vous aurez à tenir si vous trouvez ces mêmes sentiments a Messine lorsque vous y arriverez.
• Le roi désire toujours que vous agissiez conformément à ce qui esl porté par votre instruction, et que vous témoigniez aux Messinois que l'intention de Sa Majesté de protéger leur liberté et leurs privilèges n'est mêlée d'aucun intérêt propre ; que si, toutefois, après avoir fait connaître en cette sorte combien est gratuite l'assistance que Sa Majesté veut bien leur accorder, ils persistaient à vouloir, en toute manière, se donner a elle, vous témoigneriez condescendre enfin a leurs désirs ; mais, parce qu'en les recevant au nombre de ses sujets, Sa Majesté entrerait dans un plus grand engagement de les soutenir et de les défendre, et qu'il serait bien juste qu'elle eût alors quelques moyens par elle-même de pourvoir a la sûrelé de ses troupes, el qu'elle eût en main quelques marques de la 'souveraineté
ET l OUIS XIV.
qu'ils lui auraient déférée, vous lui pourrira insinuer qu'il serait a propos qu'ils remissent entre les mains de Sa Majesté quelques-uns de leurs forts, et vous les porteriez à consentir à celui du Salvador. Sur le compte que vous rendriez de l'état auquel vous auriez porté cette affaire, Sa Majesté prendrait encore une plus forte résolution d'assister les Messinois, d'envoyer des troupes à leur seeours, el de les faire jouir de l'avantage qu'ils auraient d être passés sous sa domination.
« Ceci, comme vous voyez, monsieur, est proprement une addition a I instruction nui vous a été donnée, et vous fait connaître davantage la conduite que Sa Majesté désire que vous teniez selon les dispositions que vous trouverez a Messine. Je vous souhaite un vovage heureux ; el, comme l'affaire me parait devenir de jour en jour plus considérable, je me promets que vous y trouverez une entière satisfaction dans les importantes Occasions qui s'y présenteront de rendre service a Sa Majesté. Vous savez combien je m'intéresse à tous vos avantages, et ta vérité avec laquelle je suis. »
Selon les ordres du roi, M. de Vallavoire partit aussitôt pour Toulon, et pressa l'armement de l'escadre. Vendant ce temps. Messine était réduite à la dernière extrémité; les sénateurs ayant tenu un conseil extraordinaire, il fut résolu qu'on fermerait les boutiques des boulangers, et que l'on ne donnerait que huit onces de pain par téle ; puis, lu lamine continuant, on les réduisit à trois onces, ainsi que le dit la dépêche suivante de M. de Vallavoire.
c D« Toulon, ce 18 décembre
« Tout présentement, monsieur, il vient d'arriver une autre barque de Messine, qui m'assure que ces pauvres misérables sont a la faim, et qu'ils sont réduits a trois onces de pain ; quand il arrive un Français, ils se mettent à genoux, baisent la terre, crient : Vive le roi! et disent qu'ils n'ont plus que lui et la Madone (Vierge) pour les protéger. Ceux qui ont été les plus envenimes a la révolte avaient envie de s embarquer : ils voulaient donner leur argent à se mettre dans la barque. Il n'y a que Sa Majesté qui puisse secourir ces misérables. Les petits convois ne leur servent de rien; il fait un temps à ne pouvoir encore sortir de la rade : toutes choses se joignent a faire périr ces misérables. Je vous assure que je souffre autant qu'eux ; vous le pourrez faire savoir, s'il vous plaît, a Sa Majesté. Je ne tarderai pas un moment, quand le temps sera propre à la partance. Jevous*en supplie, songez à ces malheureux, car c'est de la gloire du roi. Je suis de tout mou cœur, avec le dernier respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Vallavoire. »
c II n'y a que deux barques entrées el la tinte.
« Tout le monde croit que, lorsqu'on verra en ce pays-là un secours considérable, tout se révoltera.
« On se flatte sur le secours du pain : ils n'en ont point du tout. »
(Arch. detaff. élrang. - Sicile, 107* à 1077,)
On doit concevoir à quelles extrémités étaient réduits les malheureux, qui non-seulement avaient a supporter les fatigues de la guerre, mais encore les souffrances horribles de la faim; car la disette était venue à un tel point, que, par un édit du sénat du M décembre, il fut ordonné de tuer tous les animaux domestiques, le pain manquant tout ù fait, et de distribuer à chacun deux onces de cette détestable nourriture.
A cette même époque l'escadre, commandée par M. de Valbelle, mit à la voile (le 18 décembre). Elle était forte de six vaisseaux de guerre, qui portaient en outre cinq cents hommes de débarquement commandes par M. de Vallavoire.
Celte divisiou était composée ainsi qu'il suit :
Le Pompeux : commandant, le chevalier de Valbelle. Le Prudent: commandant, le chevalier de Lafayette. Le Téméraire : commandant, le chevalier de l.éry.
Ia' Fortuné: commandant, (îravier.
/> Suiff : commandant, le chevalier I.angerou. L'Agréable: commandant, le chevalier d'Ailly. Ln Cracieitte. frégate : commandant, le chevalier de Gm> sonville.
Trois brûlots.
Cette escadre parut en vue de Messine le 1" janvier 107.'», le jour même ou Louis XIV avait signé, pour M le duc de Vivonne, ses provisions de vice-roi de Sicile, ainsi qu ou le verra plus lard.
Lorsque les vaisseaux de France arrivèrent, tout était si désespéré dans Messine, que le sénat allait entrer en accommodement avec les Espagnols, qui cernaient la ville et occupaient plusieurs forts.
L'escadre espagnole, forte de vingt-trois vaisseaux cl de dixneuf galères, croisait en dehors du détroit lorsque les six vaisseaux et les trois brûlots français se montrèrent. M. de Valbelle louvoya donc en lace du phare, n'osant encore s'aventurer dans le port, s'jllemlant à être attaqué, et n'ayant pas de pilote; mais le lendemain. 2 janvier. -voyant la contenance indécise de la flotte espagnole, il se hasarda intrépidement à forcer le détroit el y réussit.
Voici sa dépèche confidentielle au roi ; il est impossible de raconter mieux, et avec plus d'esprit, cette entreprise. Dans celte dépêche, ainsi que dans sa première, on verra que les détails plaisants et satiriques ne manquent pas.