LETTRE DU CHEVALIER DE VALBELLE AU KOI
« Sire,
« Du 12 junvicr 1C75.
I Pour rendre un compte fidèle à Votre Majesté de tout ce qui s'est passé dans le second voyage qu'elle m'a commandé de faire à Messine, je lui dirai qu'après douze jours de navigation fort douce et avec le vent contraire a la roule que j'avais résolu de prendre, nous arrivâmes le premier de ce mois à l'entrée du phare, du coté du nord, el comme je ne vis à terre ni feux, ni fumée, j'envoyai aux nouvelles la tartane et une felouque messinoise que j'avais menée en France, en vue de m'en servir & cela, el pour avoir en la personne du patron un pilote du phare dans le vaisseau que je monte.
* Le patron de la tartane me rapporta qu'il croyait que la lanterne, c'est-à-dire la tour du phare, était entre les mains des Espagnols, et il appuyait son opinion sur le peu de soin que les pilotes établis pour entrer les vaisseaux qui se présentent avaient eu de venir a son bord; car c'est leur coutume, et non pas de répondre au feu qu'il faisait pour les appeler, par un autre feu, comme l'on fit.
« Le patron de la felouque passa heureusement jusqu'à la ville; il rendit au sénat la lettre que je lui écrivais. Il m en rapporta la réponse, dans laquelle je ne voyais qu'une extrême nécessité de vivres et une forie envie de voir dans le port les vaisseaux de Votre Majesté.
« J'avais écrit aussi à un gentilhomme de mes amis, appelé don Joseph Marquise, et lui disais que je n'irais point a Messine si lui ou son fils aîné, ou un de ses neveux, ne me venait apprendre l'état de la ville; mais il s'excusa, en m'écrivant qu il elait malade el que son fils aîné n'était pas au logis; il me promenait néanmoins d'envoyer son second fils.
« Les excuses me donnèrent lieu de douter, et j'avoue sincèrement a Votre Majesté qu'elles m'embarrassèrent fort. Mes défiances augmentèrent par les nouvelles que débitèrent les matelots de ladite felouque et deux gentilshommes venus de Messine; car ils noiLs dirent les progrès des Espagnols, et nous apprirent que le gouverneur de la tour qui est au sud du phare les y avait introduits; ils nous assurèrent aussi qu ils étaient maîtres de Sainte- Agathe, de la Rotle. de l'église de Saint-François et de la hauteur des Capucins; ils nous assurèrent encore qu il y avait dix-neuf galères, vingl-deux vaisseaux et quin/e ou seize tartanes armées.
« Je supplie très-humblement Votre Majesté de croire que je ne savais quel parti prendre, et comme c'est le plus méchant parti de tous gue l'irrésolution, je me déterminai à attendre tout le jour le uls de don Joseph, et a examiner avec M. de Vallavoire et mes camarades les suites d'une affaire si délicate et si importante.
« Tous les capitaines souhaitaient ardemment de secourir la ville, et je le désirais aussi de tout mon cœur; mais il y avait tant de raisons contre cela, et si peu pour, qu'à moins des ordres exprés de Votre Majesté, et d'avoir une grande confiance en votre fortune, je ne l'aurais jamais osé, puisque je savais que les ennemis étaient attachés aux murailles de la ville, et que ie vovais leurs galères à rentrée du phare et leurs vaisseaux à la voi'le.
« Ces forces supérieures aux nôtres, le calme et la rapidité des marées, que je crains beaucoup plus que les ennemis, me faisaient appréhender la perte des bâtiments chargés de blé Pl de victuailles; car, ne les conduisant pas à bon port, notre voyage était inutile, puisque Messine était réduite â une telle extrémité de vivres, que douie jours durant on n'y a mangé que la chair des mules et des chevaux.
« Mais, après avoir fait diverses réflexions et divers raisonnements la-dessus la nuit du 2 au 3 de ce mois, nous primes la résolution de passer, ce que nous avons fait avec un bonheur indicible. Je ne l'attribue qu'a l'étoile de Votre Majesté, et me contente de lui dire qu'on n'entreprendra jamais rien sur mer iv plus hardi, ni avec un ordre de marche et de bataille mieux gardé. Dieu veuille que la fin de cette action soit aussi heureuse que son commencement !
« Le Prudent, que M. de Lafayelte monte, entra le premier dans le phare; il fit un si grand feu sur la tour, que les ennemis l'abandonnèrent dés que le Téméraire, qui le suivait, et que monte le chevalier de Léry, fut par le travers de ladite tour, car il ne l'épargna point, non plus que le Pompeux, qui venait après, et qui avait a son arrière le Fortuné, que M. Gravier commande. Langeron sur le Sage, et le chevalier d'Ailly sur f Agréable faisaient l'arrière-garde. Les barques et les brûlots étaient au vent, et la frégate la Gracieuie, que monte M. de Gassonville, marchait à côté d'une flûte et d'une polacre qu'il avait ordre de garder, et de conduire dans le port à la faveur de la fumée; car nous étions tous persuadés que les ennemis s'opposeraient à notre passage, et que pour nous l'ouvrir nous brûlerions de la poudre.
« Hais ils furent prudents et nons laissèrent passer. Les galères, qui avaient fait bonne mine, se retirèrent en la cote de la Calabre. voyant que bonnement et sans façon nous allions à elles. Les vaisseaux, qui avaient pu louvoyer durant vingt-quatre heures pour nous gagner le vent, n'en firent que le sémillant, et ne voulurent pas nous combattre.
i Le bruit du canon épouvanta si fort les ennemis qui occupaient les postes du rivage de la mer, que nous les voyions fuir dans les montagnes voisines. Leur désespoir les porta a mettre le feu dans toutes les maisons; ils n'ont pardonné ni aux arbres ni aux vignes : ils ont tout arraché; en un mot, sire, ils font souffrir à la campagne innocente la peine des crimes de la ville. J'estime qu'ils désespèrent d'y rentrer et de nous en faire sortir, et cela sera si les vaisseaux que nous attendons avec impatience arrivent promptement avec du blé et des troupes.
<r M. de Lafayetle fit poser l'ancre vis-à-vis Saint-François; et les ennemis, qui avaient déjà dressé une batterie de trois pièces de canon sur la hauteur des capucins, le saluèrent et lui tuèrent cinq hommes; la chaise sur laquelle il était assis fut emportée. Certes, il leur rendit bien la pareille; car ses ranonmers. et par adresse, et par bonheur, ne tirèrent pas un coup à faux sur ladite batterie; cela les obligea d'abandonner la nuit ce poste, qui est très-important, et à deux mille pas de la porte royale; ils y ont laissé deux pièces de canon.
« M. de Lafayetle leva par mon ordre et entra dans le port; le reste de l'escadre y entra aussi; et, après que tous les vaism-iuv eurent mouillé, M. de Vallavoire envoya sommer le gou-
verneur de la tour qui est au sud de la rendre dans deux heures, et le menaça de le faire pendre s'il y manquait.
« Il répondit qu'il avait toute sorte de munitions, et qu'il se voulait défendre; mais, à la faveur de la nuit, ii se jeta dans une felouque et se sauva en Calabre; il est vrai qu'en sortant de la tour il mit le feu aux poudres, qui ont enlevé quelques toises de muraille.
« Le soir, le sénat en corps visita M. de Vallavoire; le lendemain il lui rendit sa visite, et on fut chanter le Te Deum à la grande église. Estimant qu'il rend compte de tout ce qui s'est fait en cette cérémonie, et en la possession qu'il a prise du Salvador, il me suffira de vous assurer, sire, que je ne lui suis pas iuutile; il harangua en français le sénat, la noblesse et les habitants, et moi je fus son truchement.
* Le 4 de ce mois, à la pointe du jour, sur les avis qu'il eut de la retraite précipitée des ennemis qui étaient à l'entour de la ville, il détacha quelque infanterie pour les suivre; mais, la peur leur ayant donné des ailes, les troupes de Votre Majesté ne purent les joindre. Cependant elles prirent deux pièces de canon, qu elles laissèrent au Salvador des Grecs, et nos chaloupes en ayant trouvé une dans une tartane au même poste, la remorquèrent avec bien de la peine dans le port, à cause d'un coup de canon qu'elle avait reçu le jour devant qui l'avait coulée bas.
« Le soir, je fus avec M. de Vallavoire a l'Hôtel de Ville. Il proposa au sénat de lui remettre le Salvador, ce qu'ils accordèrent de bonne grâce; ils offrirent même les châteaux qu'on appelle Iiegqii; mais, pour ceux qui sont de la ville, ils en parlèrent sobrement, et comme d'une chose contre leurs privilèges. M. de Vallavoire les contenta sur ce sujet, et leva tous leurs scrupules en leur disant .qu'il ne voulait se servir des forts de la ville que pour leur conservation et les aider à chasser les Espagnols. Il a mis garnison au Castellasse et dans les bastions de Saint-Georges.
a Je demandai au sénat celui de Porle-Reale pour la sûreté des vaisseaux de Votre Majesté, et ils me l'ont remis fort gracieusement. Si nous avions des troupes pour garder les autres, ils nous les donneraient. Suivant les ordres de Votre Majesté, j'ai détaché trois cents soldats des équipages des vaisseaux, et M. de Vallavoire les a distribués dans les châteaux et bastions ci-dessus nommés. J'en ai mis cinquante au bastion de Porle- Reale. où le sieur Bidault, lieutenant du Sage, commande. Ce poste est très-considérable, à cause du voisinage et de l'entrée du port; il regarde le Salvador, et nous sommes trois vaisseaux mouillés sous leur canon.
« Cependant les ennemis, avertis du peu de troupes que nous avons mises a terre, et sachant que nous n'avons apporté du blé que pour un mois, et point d'argent, se sont rassurés, et se fortifient à la tour du phare du côté du nord. Cela intimide fort les Messinois; car les bâtiments qui viennent par là ne passeront qu'avec bien du péril, à cause des batteries qu'ils y ont. Ils en ont fait aussi une en la côte de Calabre, afin de croiser le passage. Leurs galères, au moins celles de Sicile, et la capi- Une d'Espagne, ne bougent ni lèvent de là que lorsque le vent les y oblige. L'escadre de Naples demeure en la rade appelée Pendimelle, proche Reggio, avec sept vaisseaux, qui portent l'enseigne ou pavillon de Duukerque. Don Melchior délia Cueva, qui commande les navires, est à la flotte Saint-Jean avec neuf vaisseaux , et croise â vue dans le passage du sud. Le généralissime ou capitan général de la flotte, c'est le duc del Viso, père du marquis de Rayonne, qui était vice-roi par intérim; aujourd'hui c'est le marquis de Villefranquc, fils du duc de Ferrandine, qui est à Mêlasse.
•• Nous voudrions bien entreprendre sur eux ; mais il faut, sire, que le vent et la marée nous servent, qu'ils nous mènent où ils sont , et qu'ils les empêchent de lever. Quel bonheur à celle pelitc escadre si elle pouvait insulter cette flotte qui nous cause de (inquiétude! car le port de Messine est ouvert, et le Prudent, le Téméraire et le Pompeux sont dehors : nous o'y demeurons pas sans raison ; les autres trois navires sont en ligne après nous.
« Je supplie très-humblement Votre Majesté de considérer l'inégalité des foires : nous n'avons que six vaisseaux de guerre et trois brûlots, et les ennemis en ont vingt-deux, vingt -quatre galères, quoique nous n'en ayons vu que dix-neuf, el seize barques ou tartanes armées ; avec tout rela néanmoins nous avons secouru la place en leur présenee. et notre contenance ne leur a rien marqué qu'une grande hardiesse el une bonne conduite Le duc delViso, qui est brave et matelot, ne se lasse pas de dire que nous sommes heureux; don Melchiordell?Cueva, qui est soldai, et qui n'est pas habile en fait de mer, ne se peut consoler , et loue incessamment l'action que nous avons faite. F. Ile a charmé les Hessinois; ils en rendent grâces tous les jours a la madone de la Letlera. el en parleulavecdes transports de joie qui ne se peuvent exprimer. La plus sensible qui m'attende en ces mers est de faire bonneur au choix que Votre Majesté a lait de moi pour commander cette escadre, de l'engager, par mes services, à me faire de nouvelles grâces, et de la confirmer dans l opiniou qu'elle a que je veux vivre el mourir,
t Sire,
» De Votre Majesté,
■ Le très-humble, très-fidèle sujet et serviteur,
i Le chevalier
HH V V LliLl.l E . a
• A Mrpinc. le 12 jaoTK-r 1073 >
[ArrhhfH île la Marine, h Ver-
mitlcs.) rte \Aht\h
On vient de voir, par celle lettre de Valbelle , que presque tous les forts de Messine lui furent remis avant le 1*2 janvier; ce voyant, les troupes espagnoles, qui s'étaient retranchées dans quelques postes avantageux qui dominaient la ville, se retirèrent a la Scaletta, à Melazxo el a Barcelonnelle , petites villes fortifiées, qui ne sont éloignées que de cinq ou six lieues de Messine. Mais un mois après, vers le commencement de février. In famine commença de se faire senlir de nouveau ; cl M. de Vallavoire s'aperçut bientôt avec terreur que les vivres qu'il avait
apportés tiraient à leur fin. La flotte espagnole, honteuse de la peur qu'elle avait eue, avait quitté ses porte et était revente mouiller au phare. Les secours qu'on attendait de France n'arrivaient pas; et la disette el les soeflrancei a\ aient tellement exalté une partie de la population, qu'elle fit plusieurs tentatives pour forcer M. de Vallavoire de se rendre BOX Espa^uols. Les troupes françaises murmuraient aussi; enfin, p;ir tant d'inquiétudes. M. de Vallavoire tomba dangereusement malade,
et â ce moment même les Kspagnols.qui s'étaient rapproches de la ville, tentèrent une nuit d'enlever Castellasse , un des postes les plus importants de Messine-la-Ville. Mais, entendant le bruit de l'action , M. de Vallavoire , bien qu'affaibli, se fit porter eu chaise sur le rempart . donna ses ordres :
sa vue ranima les troupesquise comportèrent raillai ment , refoulèrent lesLspagnolsdaus le plat pays; et Messine , délivrée de ces ennemis , n'eut plus à craindre que la famine qui la dévorait.
Celte famine était affreuse; depuis longtemps il n'y avait plfls de pafti : après avoir mange les animaux domestiques , on avait fait bouillir les cuirs-, le sénat avait enfin eu recours a toute tentative avant de se résoudre a ordonner la distribution de quelques sacs de riz et de fèves qu'il réservait pour la dernière extrémité; mais ce momentétaitvenu; ces vivres étaient presque consommés, el l'armée espagnole, sachant ta terrible position de la ville, s'était approciiée de ses murs par terre el par mer, n'attendant plus que l'heure de sa reddition, qui ne pouvait être relardée Je deux jours, si le secours qu'on attendait de France ne paraissait pas enfin.