‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 71 sur 120 · JEAN B.\HT · texte numérisé non relu

JEAN B.\HT

battu rochers d'AgosU paraissaienl s'élever au milieu d'un lac Du Ouesue, ne pouvant joindre les ennemis par celte acalmie, préféra de les attendre, craignant que, s'il entrait dans le port d'AgosU, on n'attribuât cette manoeuvre a la timidité; mais bientôt après le vent commençant de souffler du sud-sud-esl, alors du Quesne mit au large en revirant de bord et ht lest en ordre de bataille.

Cependant Ruyter laissa arriver sur les vaisseaux du roi, et le combat s'engagea a demi-portée de canon, sur les quatre heures de l'aprés-dlner.

On va juger, par les diverses relations de Vivonne, de Vallavoire, de du Quesne et de Ruyter, que, si les Hollandais eurent l'avantage du vent, avantage dont Ruyter profita avec une rare habileté, les Français eurent celui du nombre, en cela que le corps de bataille de la flotte hollande-espagnole, commandé par l'amiral général don Francisco Freire de la Cerda, non-seulement ne donna pas, mais encore empêcha, par sa position pendant le combat, le contre-amiral de Haau, commandant l'arrière-garde, d'aller secourir Ruyter, qui fut blessé a mort en soutenant seul, a la tête de son avant-garde, le feu terrible de la flotte française qui le prolongea.

Ruyter, malheureusement lié par les instructions qui lui enjoignaient expressément d'obéir à l'amiral général du roi catholique , pressentit l'issue de cette fatale journée lorsque don Francisco de la Cerda lui euj. exprimé nettement sa volonté d'occuper avec son escadre le corps de bataille, ne voulant pas souffrir, disait-il, par un point d'honneur tout castillan, que le pavillon royal de Sa Majesté Très-Catholique fûU l'arrière-garde de l'année; mais laissant d'ailleurs fort volontiers a Ruyter le poste périlleux de la droite.

Dans celte alternative, Ruyter, qui voulait surtout se servir du vent pour arriver vigoureusement avec son avant-garde sur la téte de la flotte française, espérant la faire plier, la percer et la séparer ainsi du corps de bataille, accepta la proposition de l'amiral espagnol , regardant la manoeuvre de l' avant-garde comme devant être la plus vigoureuse et la plus décisive de la journée. De la sorte, les vaisseaux hollandais qui formaient l'avant-garde et l'arrière-garde, se trouvant séparés par le centre composé des vaisseaux espagnols, ne purent agir ensemble, et, ainsi qu'on l'a dit, la manœuvre de la gauche fut complètement paralysée par l'inertie et la lâcheté de l'amiral espagnol.

Ce furent donc les avant-gardes de chaque armée qui enga-

Sèrent rudement l'action, et des deux marins qui les commanaient, l'un fut emporté d'un coup de canon au commencement du combat : ce fut le brave d'Almeras, lieutenant général, montant le Ltp: l'autre fut blessé à mort : ce fut le vieux Ruyter. 11 était alors sur la dunette de son vaisseau la CotuortU, vêtu de gris, sans casque ni cuirasse, et venait de donner l'ordre a son capitaine, Gérard Kulembourg, de brasser les voiles sur le mât, a lorsqu'un boulet lui enleva la plus grande partie du de-

• vant du pied gauche et lui cassa les deux os de la jambe droite, a â la hauteur d'une main, au-dessus de la cheville, les laissant « tout brisés et fracassés; la violence du coup le fit tomber de t dessus la lengue fdunelte), c'est-à-dire do la hauteur de sept « pieds, sans toutefois se blesser qu'à la tète et peu dangereu-

• sèment. » M. de Cou, capitaine en 1666, fut aussi tué sur le Sceptre , qu'il commandait, et M. de Cogolin, qui. par sa vigilance lors du combat de Southwold-Bay, en 1672, sauva l'armée anglo-française d'un plus grand desastre, en lui annonçant l'arrivée de l'ennemi, M. de Cogolin, capitaine du Fidtle, gravement blessé lors du commencement de l'action, se fit descendre à fond de cale pour être pansé, et se fit remonter bientôt sur le pont de son vaisseau, qu'il ne quitta qu'à la fin du combat. Enfin, ainsi qu'on va le voir par les rapports, MM. de Tambonneau , de Vtlleneuve-Ferrières , de Guignes, de Bonnefond, etc., furent aussi tués après avoir vaillamment fait leur devoir.

Voici d'abord la relation officielle de Vivonne au sujet de ce combat; et, bien que la mort de Ruyter fût un événement d'une Irès-haute importance, selon son habitude, l'insouciant vice-roi ne rend compte à Louis XIV de cette affaire qu'environ six semaines après la bataille d'AgosU, c'est-à-dire le 3 juin.

RELATIOS »D COMBAT KWAL DC 22 AVIIII. 1676, DONBB PRÈS d'acosta, eatrk l'armée ne ROI et CELLE DES ESPAGNOLS ET HOLLANDAIS.

( Du 3 juin 1676.

« Le 22 avril, l'armée navale du roi, commandée par M. du Quesne, se trouva à la pointe du jour est et ouest du cap Sainte- Croix, environ cinq limes au large et à six lieues d'Agosta, et eut en même temps connaissance de celle des ennemis, qui sortait de dessous le cap de Syracuse, et lui restait environ au sud. Le vent, qui était nord-ouest, donna lien à M. du Quesne, après avoir mis le signal de l'ordre de bauille, d'arriver sur les ennemis, ce que l'on fit jusque sur les neuf heures du matin, qu'il calma entièrement. Vers les onze heures, le vent commença par une petite fraîcheur du côté du sud; puis, à midi, souffla avec un peu plus de force en faveur des ennemis ; ils commencèrent alors à arriver, mais mollement.

a Cependant notre armée se metuit en bataille pour les attendre, ce qu'elle fit dans le plus bel ordre qui se soit jamais vu.

« Sur les trois heures, Ruyter, qui conduisait l'avant-garde, arriva vent arrière avec douze navires hollandais; le corps de bataille, commandé par l'amiral d'Espagne, fit la même chose, mais avec moins de vigueur, et l'arrière-garde, mêlée de Hollandais et de quelques Espagnols, demeura un peu plus au vent. A quatre heures, la tète de l' avant-garde de Ruyter tomba sur celle de la nôtre, et commença le combat, étant à la portée du mousquet. Ruyter la suivit avec ses vaisseaux, et fil un effort extraordinaire pour la faire plier, ainsi que les premiers vaisseaux de la tête du corps de bataille; ils furent reçus avec une pareille ardeur par les vaisseaux de l'avant-garde et par lesdils premiers vaisseaux du corps de bataille, sans les pouvoir faire plier en aucune manière, et sans que l'on vit aucun des vaisseaux de la ligne faire le moindre mouvement pour arriver. Cependant les Espagnols du corps de bataille, se trouvant à une grande portée de canon, tinrent le vent et tirèrent de fort loin sans conserver d'ordre, en sorte qu'ils se trouvèrent quatre vaisseaux ensemble, dont l'amiral était du nombre, tirant en confusion, et n'arrivant pas sur le corps de bataille; l'arrière-garde était plus en ordre, mais elle n'arrivait pas davantage

■ Ruvter, voyant ses efforts inutiles, et ne voulant pas en venir à l'abordage après deux heures et demie de combat trèsrude, mit ses voiles à scier, et se tira de devant les vaisseaux de MM. d'Almeras et de Valbelle, faisant essuyer son feu à toute la ligne jusque vers le milieu du corps de bataille, ou le rombat commença fort vigoureux à soleil couchant; l'arrière-garde arriva en ce temps sur la nôtre, et l'on y combattit de même qu'au corps de bataille jusqu'à dix heures du soir, que les ennemis revirèrent le bord, et prirent la route de Syracuse. (

« Avant que le soleil fût couché, l'on vit les galères d'Espa- ' gne prendre à la remorque quatre vaisseaux hollandais Irès-incommodés dans leurs vergues et mâtures, et, le soir, un cinquième. Des nôtres, tout l'avant-garde et partie du corps de bataille ont été fort maltraités ; mais cela serait peu considérable, si nous n'avions perdu M. d'Almeras, lieutenant général, et MM. Tambonneau et de Cou, capitaines, qui ont été tués ; M . de Cogolin, M. de la Barre et M. de Béthunc, enseignes, ont été blessés; les sieurs Bonnefond et de Guignes, tués Messieurs de Ris, aide-major, et d'Aligre, lieutenant, blessés. M. du Quesne ayant laissé passer la nuit sans faire de voiles, et le 23 au matin rallié ses vaisseaux et couru avec peu de vent vers la terre de Sicile, les mauvais temps l'ont empêché, avant le 29, de pouvoir approcher du lieu du combat et de l'entrée de Syracuse ; ce qu'ayant fait, il a trouvé les ennemis enfermés dans ledit port, sans que la présence de notre armée les ait excités à faire aucun mouvement.

« Le 10 mai, M. le chevalier de Léry, commandant le vaisseau du roi le Téméraire, étant sorti du port de Messine pour aller reconnaître un vaisseau d'environ trente à quarante pièces de canon, qui sortait de Reggio, il a eu le bonheur de le brûler, malgré le canon de Reggio et la mousquelerie de terre. D'abord le vaisseau ennemi s'esl mis en devoir de bien combattre; car

il a envoyé ses demi chaloupes à terre pour empêcher sou équipage de se jeter à l'eau ; une galère l'ayant renforce de monde;

Iiuis, H. de Léry s'étant approché, il a fait belle défense; mais e capitaine dudit vaisseau ennemi ayant été tué, et son équipage l'ayant abandonné pour se jeter à l'eau, ledit vaisseau n'a plus 'fait de résistance. Alors M. de Léry ayant envoyé sa chaloupe, commandée par N. le chevalier des Gouttes, il a appliqué des chemises de soufre au vaisseau, et l'a brûlé, malgré le feu de la mousqueterie de terre, qui était grosse. Ledit vaisseau était échoué quand on l a brûlé, avait pavillon d Oslende, et était de l'armée navale d'Espagne.

« Le 1 1 , est arrivé de Melazzo un tambour français de la compagnie de la Salle, du régiment de Picardie, surnommé Drillot, lequel a rapporté que, les ennemis l'ayant mis sur une de leurs galères, il assista au dernier combat entre M. Ruytcr et M. du Quesne, et que, dans ce combat, les Hollandais ont perdu beaucoup de monde, même des capitaines et des officiers; que H. Ruyter y eut deux jambes d'emportées d'un coup de canon, et qu'un éclat le blessa aussi au côté ; qu'il mourut de ses blessures, a Syracuse, huit jours après le combat; qu'il y a une grande division entre les Hollandais et les Espagnols ; que le général espagnol ayant voulu aller rendre visite à M. Ruyter, ce dernier ne le voulut pas voir; que les Hollandais exaltaient extrêmement la valeur française, et admiraient surtout le bon ordre dans lequel notre année avait combattu, parce que nos vaisseaux s'étaient tenus dans une ligne si égale et si droite, qu'il n'y avait rien de si beau à voir; enfui, que les Hollandais ont eu des vaisseaux si fort maltraités de nos canons, que, si les galères ne les eussent promptement remorqués dans Syracuse, ils auraient coulé bas; que lesdits Hollandais se sont raccommodés i la hâte et mal, et au' ils sont sortis de Syracuse pour aller a Kaples se raccommoder mieux ; qu'il a o'uî dire que les Hollandais resteront encore dans ces mers, a cause qu'ils attendent des secours des Etats sous le commandement du jeune hls de Ruyter; qu'il est arrivé a Melazzo des bâtiments génois chargés d'infanterie, laquelle le marquis Palavicini, Génois, commande. Le même jour, au soir, est arrivé d'Agosta le patron Mounier, qui a porté des lettres de M. de Mornas, qui assure de nouveau la mort de Ruyter; il a tiré cette assurance d'une lettre qui a été trouvée sur des prisonniers que des coureurs de la garnison ont faits, allant de Syracuse à Catania. Cette lettre est de la sœur du major de Catania, qui mande a son frère positivement que Ruyter est mort, et qu'on l'a embaumé pour le porter en Hollande ; elle ajoute de plus que dans les vaisseaux ennemis il y a eu beaucoup de gens tués, et qu'on les a enterrés le long du rivage, et qu'on ne voit que des croix sur ledit rivage ; que les Hollandais se plaignent fort des Espagnols, disant que, si les Espagnols avaient combattu en même temps et de même que les Hollandais, ils auraient battu les Français. »

« Ou 21.

« Les galères de Sa Majesté sont arrivées â Messine.

« Le 23, une escadre de six navires, commandée par la Dauphine, est sortie jusqu'au cap Spartimente, et en a emmené quatre barques vides, qui devaient passer de l'infanterie, ef a dit qu'elle en avait coulé une cinquième et brûlé une sixième chargée d'huile, â cause qu'elle était échouée.

« Le même jour, du côté du nord, deux felouques françaises des galères ont pris deux barques chargées de bois, et un vaisseau vénitien, venant de Païenne, a passé par ce canal, qui a dit qu'il y avait laissé toute l'armée d'Espagne, vaisseaux ululais ou autres, et les galères qui s'y raccommodaient, ce qui a été cause que les nôtres ont résolu d'y aller les chercher le 24. >

(Archiva de /a marine à Versailles.)

Voici maintenant la relation hollandaise extraite de la vie de Ruyter. On y verra de curieux détails sur la manière dont Ruyter" fut blessé et sur les différentes manoeuvres de son escadre dans ce grand combat.

« ... Les deux armées ennemies étaut doue à la vue 1 une de

l'autre, et portant également l'une sur l'autre, se trouvèrent assez proches sur le midi ; mais elles tombèrent alors dans un calme si grand, que Ruyter ne crut pas qu'elles pussent ce jourlà s'engager au combat. Cependant, après midi, le vent ayant un peu fraîchi au sud-est, Ruyter, qui voulut se servir de son avantage, arriva vent arrière droit sur les Français. Il fit alors le signal, aussi bien que les autres officiers généraux, qui brassèrent les petits huniers contre le mât, afin qu'on se mit en ligne et que chacun prit le poste qui lui avait été marqué ; ce qui fut exécuté à souhait. Toute l'armée étant en ligne, Ruyter amena le petit hunier, et arriva toujours sur les ennemis, qui étaient aussi rangés en bon ordre, faisant cette même manœuvre jusqu'à quatre heures après midi, à la vue do mont Gibel, dont il s'éloignait vers le nord; et alpre, les Français se trouvant à la portée do canon, il tint le vent et s'engagea avec leur avant-garde, conduite par le lieutenant général d' Aimeras.

» Le combat commença, en ce moment, avec, tant de furie des deux côtés, qo'il semblait que, par une si prompte expédition, on voulait gagner le temps, qui allait bientôt manquer par la prochaine fin du jour. Ruyter s avança au côté et tout proche do lieutenant général d'Almeras; et tout le reste de l' avantgarde de Hollande et de celle de France s'engageant aussi à la fois, on fit un feu terrible de part et d'aolre, qui fut fatal a quantité de gens. Il semblait que la mer de Sicile fût changée en un mont Gibel flamboyant, car tout était en flammes entremêlées d'une épaisse fumée.

• Tandis que la tête de l'armée des Hollandais était ainsi aux prises avec celle des ennemis, on vit le corps de bataille, composé des Espagnols, fort loin sous le vent, d'où le vice-amiral général et commandant en chef, don Francisco Freire de la Cerda, qui, à la vérité, ayant aussi mis au plos près do vent, canonnait les ennemis de toote sa force, ne faisant, toutefois, aucun effet, à cause de l'éloignement ; c'est ce qoi fît que l'escadre du vice-amiral de Haan, qui, ayant la queue, était obligée de soivre les Espagnols, ne put sapprocher des Français que beaucoup plus lard qu'elle n'aurait fait.

« Ce retardement mettant Ruyter en danger d'être environn.des ennemis el coupé, il prit le parti de les attendre avec les voiles brassées sur le mât, et d'essuyer toutes les bordées d'one grande partie des vaisseaox françafs, qui passèrent en bon ordre à son côté ; mais il leur répondit avec tant de vigueur, et fit un si grand feu, qo'il y en eut plusieors qui mirent toutes leurs voiles et firent vent arrière afin de se dégager de lui.

« On a dit que pendant le combat Ruyter avait envoyé une chaloupe au bord de l'amiral des Espagnols pour le prier de se hâter d'arriver avec son escadre, parce qu'il y avait lieu d'obtenir une grande victoire pour peu qu'ils voulôssent y contribuer par leur secours , que, sur cette sollicitation, ils avaient arrivé et s'étaient un peu avancés, toutefois si lentement, qu'il était presque nuit avant qu'ils eussent joint l'avanl-garde. On impute même à quelques-uns d'avoir depuis osé dire qu'ils avaient eu raison de se tenir hors du plus chaud du combat, parce que la plupart n'avaient pas plus de trois quintaux de poudre sur leurs bords ; à ce défaut se joignit la lâcheté de quelques-uns de leurs officiers, qui furent encore plus véritablement la cause de ce qui se passa, quoique hors de l'occasion ils fussent se vanter avec une arrogance insupportable, puisqu'on avait entendu l'un d'entre eux, el qni n'était pas des moins considérables, pousser la bravade ou l'extravagance jusqu'au point de dire : « Si le pouvoir de Dieu se pouvait acqoénr par l'épée, il serait < bientôt à moi. »

« Mais reprenons le fil de notre récit : Pendant qoe Ruyter, avec son escadre, se voyait ainsi le premier engagé au combat, et que, si mal suivi des autres, il en soutenait depuis plus d'une heure toute la violence, il lui arriva un accident qui, par ses suites, doit être mis au rang des plus grands malheurs qui aient affligé l'Etat. Il était sur la tengue, d'où il donnait ses ordres et encourageait les siens, lorsqu un boulet lui emporta la plus grande partie du devant du pied gauche et lui cassa les deux os de la jambe droite, à la largeur a une main au-dessus delà cheville, les laissant tout brisés et fracassés. La violence du coup le fit tomber de dessus la tengue, c'est-à-dire de la hauteur de

sept pieds en bas, sans toutefois se blesser qu'à la tête, mais d'une plaie peu considérable.

« Il y eut des gens qui doutèrent si cette dernière blessure n'était point faite d'un coup de mitraille, et si ce n'était point sa chute qui lui avait rompu les deux os de la jambe. C étaient les premières blessures de conséquence qu il eût reçues eu toute sa vie. Mais ce triste accident ue fit point perdre courage aux siens. La vue du sang qui coulait des plaies du général ne servit qu'à animer les matelots et à leur faire redoubler leurs efforts contre les ennemis. Girard Kallenburg, sou premier capitaine, uc cessa point d'exciter chacun a son devoir, et donna si à propos ses ordres sur tout le vaisseau pour faire agir le reste des officiers avec les matelots et les soldats, que les amis ni les ennemis ne purent s'apercevoir qu il fut rien survenu à l'amiral ou qu il ne fût pas préseul.

•i On a aussi rapporté qu'en effet Ituyter donna ses conseils eu quelques occasions, et que. tout blessé qu il était, il inspirait encore du courage à ses gens, leur criant, chaque fois qu'il entendait les décharges de l'artillerie : « Courage ! mes allants, » courage! c'est ainsi qu'il faut faire pour remporter la vieil loin1, t

« Au plus fort du combat, qui se poussait toujours sans aucuue intermission, le grand mat de liune et la vergue de misaine du Miroir, que commandait le capitaine Schey. furent abattus, si bien que, pour ne pas dériver sur les ennemis, il fut contraint de se faire nager par ses chaloupes hors de son poste et de la portée de leurs canons; et, depuis, suivant l'ordre du gênerai Bayonnc, il fut remorque par une galère à Syracuse, avec le Domicile, que commandait le capitaine Yillerwiyk, et qui était entièrement désemparé. Le Lion, monté par le comte de Slyrum, qui s'était toujours tenu proche de Ituyter, reçut tant de coups, dont il en avait quelques-uns a l'eau, qu'il eut beaucoup de peine à se maintenir, sans que, néanmoins, il voulût céder ou reculer. Le capitaine Noirol fut dangereusement blessé à la jambe gauche.

n Les Français, de leur eô'lé, ne furent pas plus épargnés. Le sieur d Aimeras, qui commandait l'avinl-garde, fut luè avec deux capitaines, le chevalier de Tambonneau cl le* sieur de Cou; le sieur de Cogolin, capitaine, fut dangereusement blessé, ce qui mil en quelque désordre cette première escadre, dont ces Irois capitaines commandaient les vaisseaux qui faisaient la tète Cependant, après la mort de d'Almeras, le chevalier de Val belle ayant pris le commandement de l'escadre, fit tout ce qui était possible pour suppléer à ces pertes par sa valeur; il fut fort bien secondé. Le lieutenant général du Quesue, qui s'était toujours tenu nu plus près du vent pour s'approcher de l'amiral espagnol, voyant que celui-ci se tenait au veut, mil toutes ses voiles pour aller joindre son avant-girde et lui prêter secours contre Kuyler

i Cependant, les Espagnols ayant clé sollicités par l ordre de ce dernier, ainsi qu'il a été dit, s'avancèrent un peu, cl commencèrent un petil combat, dans lequel il y cul quelques Flamands-Espagnols qui firent l« ur devoir, e"t se bultirent aussi vigoureusement que les Hollandais; d'ailleurs, la même ardeur continuait toujours dans lavant-garde de ces derniers, où l'on faisait incessamment un feu terrible, surtout proche île l'amiral, qui n abandonna point le vaisseau désemparé du comte de Slyrum, et qui le défendit contre les ennemis. Ceux-ci, au nombre de huit vaisseaux, passèrent à son côté, el ayant parmi eux deux pavillons, et le reste portant chacun soixante canons, dont il soutint le feu constamment et sans s'éloigner; au contraire, èiaul courageusement secondé de ses matelots, il fit avec eux de si terribles et si promptes décharges sur les Français qui passaient devant eux, qu on n'aurait pas pu tirer plus vile avec des mousquets, ce qui rebuta tellemeul les euuenits, que la plupart prirent le parti de la relraile. el. sur les sept heures du soir, ils furent suivis de toute leur armée, et ne firent plus voir aux Hollandais que l'arrière des vaisseaux : et, à la faveur du clair de lune, on chassa sur eux jusqu'à huit heures.

< Pour le vire-amiral llaaii, qui avec l'arrierc-garde suivait les Espagnols, comme il ne s'engagea que tort lard avec le coii- Ire-amiral Cabaret, qui commandait I arrierr-garde française,

el qui avait sous lui lés chevaliers de Léry et de la Fayette, le marquis de Langerou el le sieur de bVaulicu, lous braves et expérimentés capitaines, les approches de la nuit el lu chasse que pril alors toute Tannée de France ne lui permirent pas de demeurer plus longtemps engage. »

Celte relation de M. de Vallavoirc à M de Seignelay est précieuse eu cela qu'elle donne une foule de particularités sur chaque flotte, sur les perles qu'on éprouva dans cette bataille, el aussi sur quelques affaires d'avant-poste qui eurent lieu en ire les Espagnols et les troupes françaises.

, ce 30 avril 11576.

4 Le 28 de ce mois, M. de la Barre arriva ici avec son vaisseau un peu délabré, et lui blessé au visage j il confirma la nouvelle du combat dont nous avions eu connaissance trois jours auparavant par une tartane, et en dit les particularités à peu près de celle façon :

« (jue limier riait sorti du port d'Agosta, le mercredi 22, aux signaux qu'où lui avait faits de l'approche de notre armée, par trente-trois feux, qui marquaient la quantité de vaisseaux dont elle était composée.

« Que les deux armées furent jusques environ midi en présence, entre Agosla el Catane, sans pouvoir combattre, parce qu'il n'y avait pas de vent

« (Jue, sur le midi, le vent se leva tel que les ennemis le pouvaient désirer pour avoir l'avantage sur nos vaisseaux ; que Bujt. r. pour s'en servir, se mit à son avant-garde en peusant faire plier la noire, el vint fondre sur elle environ vers les trois heures du soir.

x Que notre avant-garde, composée de ceux dout les noms sont ici, soutint si vigoureusement ee choc, que mm seulement elle fil plier celle des ennemis, mais même tout leur corps de bataille, et mil hors de combat cinq de leurs vaisseaux, qui furent remorqués par leurs galères à Syracuse.

« On dit que, si la nuit ne fût pas si tôt venue, leur perle aurait encore été beaucoup plus considérable, el que Kuyler même fut obligé d'èleindre ses fanaux pour se retirer.

« l,cs vaisseaux espagnols firent très-mal en cette occasion , mais leurs galères y firent des merveilles, et l'on peut dire que, sans elles, les bâtiments qui ne furent que démâtés et mis hoi •» de combat auraient été brûlés ou coules à fond.

n On n'a point encore su la perle de gens qu'ils ont faile ; mais ou ne doute point qu'elle ne soit fort grande, si l'ou en peut juger par le fracas de leurs bâtiments et par leur fuite.

I Ceux d'Agosta ont profité de ce premier point, c-l l'on dit qu'il y est venu pour plus de trois ou quatre mille ecusde débris de vaisseaux ennemis.

Il y a encore une autre particularité que j'oubliais, qui est assez considérable.

« Les vaisseaux ennemis étant mouillés dans le port d'Agosta. nui est asseï spacieux pour qu'ils y pussent tenir sans être endommagés par le canon des forts", et M. de Béthuoe y étant aussi avec le vaisseau de Sa Majesté, appelé ta Stjrène, ceux-ci firent dessein de le brûler : ils envoyèrent pour cela la nuit un brûlot el quelques galères; mais ceux du vaisseau s'étanl aperj eus du bruit des rames, firent un si beau feu conlre tes bâtiments, qu'ils les obligèrent de s'éloigner, el pensèrent faire perdre une de ces galères.

<r Depuis, l'armée ennemie étant sortie du porl, le même M. de Béthnne sortit avec elle, et, sans qu'elle l'en pût empêcher, vint se joindre à M. du Quesne el se trouva au combat.

n Nonobstant tous les avantages dont je viens de vous parler, les Espagnols n'ont pas laissé de faire des réjouissances partout, comme s'ils avaient remporté la victoire ; el au moins ont-ils cela par-dessus nous, que véritablement, ou par politique, ils sont toujours contents de te qu'ils ont fait.

n Ils sont à préseul tous à Syracuse, ou ils se sont retires pour se radouber, el l'armée de Sa Majesté croise du rôle d'Agosta ; celle manœuvre des uns et des autres diminue un peu de l'effet qu'auraient pu produire leurs rejouissances, el on aura

lîT LOUIS XIV.

de la peine à croire qu'ils sont véritablement victorieux tant qu'on les verra ainsi assiégés.

» Nous n'avons pas eu tant de bonheur sans qu'il ait été accompagné de quelque perte, et l'on peut dire que celle que nous avons faite est d'autant plus considérable qu'elle regarde ceux qui ont le plus contribué à la gloire des armes de Sa Majesté en celle occasion ; c'est de M. d'Almcras et de M. le chevalier de Tombonneau, des chevaliers d'Aligné et d'Arène, qui y ont été tués; M. de Cogolin y a aussi été blessé, et M. de Cou y a eu une jambe emportée; ce n>st pas que la gloire de feuxci diminue rien de celle que les autres se sont acquise, et l'on peut dire qu'ils seraient tous égaux s'ils étaient tous vivants.

h Voilà ee qui s'est passé au sujet de la dernière victoire; la plume espagnole l'aurait mieux tracé que la française, si elle (la victoire) avait tourné de leur côté; mais il faut qu'elle se contente, pour celte fois-ci, de réserver ses hyperboles pour couvrir leur honte et non pas pour enrichir la vérité.

« Après avoir aiusi tait un détail des affaires de la mer, il est bien jusle que je parle aussi un peu de celles de terre.

« Nos vaisseaux ne furent pas plutôt sortis de ce port pour aller chercher les ennemis, que nous eûmes avis que les Espagnols descendaient la nioiilagne et qu'ils venaient du cùté de Saii-Stephaiio dans le dessein de venir brûler nos moulins ei de couper les mûriers pour empêcher la récolte des soies.

a Effectivement, dés le 21, ils vinrent mettre le feu à Mili, Larderie et à Zafarie, qui sont trois villages prés de Stephano, et, le lendemain, ils s'avancèrent jusque dans un lieu appelé Tremesliery, qui est a trois milles de Messine.

« M. le maréchal et M. le marquis de Vallavoire sortirent ce jour-là avec sept ou huit cents hommes d infanterie et la cavalerie, pour voir s'ils ne pourraient point les repousser; mais M. le marquis de Vallavoire les ayant été reconnaître et les ayant trouves en bataille et postés en des lieux avantageux, ou ne jugea pas à propos de les attaquer.

" Cependant, quelques Messinois qui étaient sortis de la ville s ciant un peu trop avances, les ennemis envoyèrent un détachement de leur cavalerie qui en tua ou blessa cinq ou six ; mais, dans le même temps, un autre détachement d'infanterie de t'.ruisol et de Louvigny, que M. le maréchal et M. le marquis de Vallavoire avaient poste le long du chemin, firent une décharge si à propos sur celte cavalerie, qu'il l'obligea de se retirer.

« Ensuite le major de Léry el quelques autres la poussèrent eueore, et les ennemis perdirent en cette occasion vingt-cinq ou Irenle de leurs hommes.

« Ce fut là tout l'avantage qu'ils remportèrent ; le lendemain, dans le temps qu'on se disposait à détacher quelques! Messinois pour aller garder des moulins qu'on appréhendait qu'ils ne vinssent brûler, ou eut avis qu'ils se retiraient à San-lNacido et à l Esraletle ; et depuis ils se sont contentés de se montrer encore une fois, mais ils n'ont rien entrepris. »

« Du 3 mai.

<i Entiu, nous avons reçu, par l'arrivée de M. du tjuesne, qui entra ici le premier de ce mois avec tous les vaisseaux de Sa , Majesté, non-seulemeul la confirmation de toutes les nouvelles dont je viens de parler, mais encore de plusieurs autres particularités remarquables.

« Il manquait à la gloiie des armes de Sa Majesté que Ruyter eût élé blessé au combat qu'il a donné contre nous, et c'est de quoi nous ne pouvons quasi pas douter, la chose nous ayant été rapportée par un des pilotes de M. de Goussouville, qui s'est sauvé de l'armée ennemie, el ensuite continuée par des avisque nous avons reçus de Mclaz/.o.

« Les uns et les autres assurent que ce fameux capitaine eut trois doigts du pied emportes par uu boulet, el qu'étant tombe de cette blessuic, il se rompit encore la jambe; qu'oulre cela il était blessé à la tète de quelques éclats, mais non dangereusement

« Apres le combat, noire année suivit celle des ennemis, qui se retira, cuinme je l'ai déjà dit, à Syracuse, el s'est tenue pendant deux jours un vue de cette place, dans uu temps ou ils

avaient encore l'avantage du vent s'ils eussent voulu sortir; mais ces avantages leur avaient trop peu servi la première fois pour en tenter encore le hasard une seconde.

<i M. d'Aligre, que j'avais mis au nombre des morts, ne se trouve que blessé ; mais M. de Béthune, dont je ne parlais que pour ce qu'il avait fait a Agosla, se trouve encore incommodé d'un bras par l'approche d'un boulet de canon qui lui passa entre le bras et le corps, et qui l'a laissé comme paralytique; M. de Cou est aussi mort de sa blessure.

« On eonlirme aussi toujours ce que l'on disait de Ruyter qu'il arriva le plus lièrement du monde sur notre avant-garde, et qu'il ne commença à tirer qu'à portée de pistolet ; on croit u'une manœuvre si différente de la sienne, el même de celle 'un grand capitaine, vient plutôt de quelques motifs particuliers que d'un effet de sa bravoure ou de son expérience consommée.

» Il est vrai mie l'on difencore qu'il avait avec lui quatre brûlots et trois galères, et les plus forts vaisseaux de son armée ; mais, enfin, sa manière de combattre n'est point celle-là.

<i Notre première division fut celle qui eut le plus de moyens de se signaler en celte occasion ; lluvter s'attacha d'abord à M. «l'Aimeras . nos quatre premiers vaisseaux répondirent au feu fies quatre qui étaient devaut Ruyler, et le resle de notre division lia le combat avec ceux qui étaient derrière lui.

'i Notre corps de bataille el notre arrière-garde furent quelque temps sans rien faire, parce que les Espagnols n'arrivaient pas et que le vice-amiral de Hollande n'arriva que fort tard.

« M. de Cogolin fut le premier blessé, et M. Tombonneau fut tué ensuite: de sorte que M. de Valbellc et M. de la Brclesche eurent presque seuls sur les bras les quatre vaisseaux qui étaient de quatre-vingts canons; mais, nonobstant cela, ils ne laissèrent pas de tenir toujours le vcnl, et eurent même occasion de faire tirer leur mouscpjetcrie.

» Ce mèni ' M. de Valbelle obligea eueore Ruyter, qui arriva quasi sur lui dans le temps que M. d'Almeras fut tué, de quitter prise et «le se laisser toniber sur M. Gravier; mais celui-ci tint toujours aussi le vent avec beaucoup de fermeté, et se signala particulièrement.

« Enfin, après environ deux heures de combat , les quatre vaisseaux qui étaient devant Ruyter, el qui se trouvaient tous désagréés et démâtés de leurs huniers, avec leurs vergues bas, furent obligés de revirer à l'autre bord : ils se servirent pour cela de leurs chaloupes, et ensuite furent remorqués par leurs gab res Après cela, Ruyter tomba sur MM. de Saint-Aubin, de Bclle-Eontaine et «le Forbin, puis sur la tête au corps de bataille, c'est-à-dire sur MM d'Amfrevillc, de la Barre, de Belle- Ile, de Béthune, de Cou et de Tourville.

a Le vice-amiral de Hollande ne toml a guère que sur les derniers vaisseaux de l'arrière-garde. nonobstaut les coups de canon sans balles que M. Cabaret tira pour les délier, c'est-à-dire qu'il u'y cul presque que MM. de Laugeron. de la l ayette el de Léry qui combattirent; quant aux Espagnols, ils ne combattirent que de loin. *

Une enquête, ordonnée par Vivoooe , donne de très-grands détails sur la manœuvre différente de chaque vaisseau pendant le combat.

On lit ces mots dans une dépêche de du Quesnc :

« Je mis a la Voile, le 90 avril au malin, d'un vent favorable,

avec lo I année, et. avant que de faire la roule de Messine,

» je rois l'armée en bataille et nous approchâmes fort prés de « Syracuse. Cependant nous eûmes le loisir d'y voir leur armée I réduite à rester dans ce port dans le temps que nous tenions

i la mer, »

<>r. sait-on ce qui se passait le 421> avril dans la baie de Syracuse? sait-on ce que du Quesnc ignorai! lorsqu'il amenait fièrement sa flotte triomphante à la vue de «e port?

» Ce jour-là même, à celle beure-la même, le vieux Ruyter

ii mourait de ses blcssuies. ►

JI'.AN BAHT

Car, sombre et désespérée, rajustant a grande hâte ses voiles, ses mâts et ses manœuvres, déchirés par le fer ou brûlés par le feu, la flotte hollandaise était alors mouillée dans la rade de Syracuse , et 1 peine restait-il sur les vaisseaux de la république

Siielques traces de ces affreux ravages que laisse toujours après le une longue bataille navale.

Un grand navire de guerre, ancré tout au fond du port, contrastait seul, par le désordre de sa mâture et le morne silence qui régnait â son bord, avec l'aspect des autres bâtiments, où se pressait la foule bruyante et occupée des matelots; car, hormis quelques réparations indispensables faites à la hâte pour assurer sa navigation depuis Agosta jusqu'à Syracuse, ce vaisseau était absolument dans l'état où il se trouvait le soir du

combat du 22.

qui était bien souvent saluée avec un saint et douloureux respect par les matelots, qui, s'y arrêtant parfois, disaient, les yeux mouillés de larmes : Voilh pourtant te tang du bon père.

C'est que ce sang était celui de Ruyter, e'ert que ce vaisseau était le sien, c'est qu'à bord de ta Concorde on avait suspendu tout travail, de peur que le bruit ne troublât l'agonie du vieil amiral!

Dans la dunette de ce navire, étendu sur son lit de soldat, le grand Ruyter se mourait alors 1

A ses colin, priant pour lui, épiant avec désespoir les approches de la mort sur celte vénérable figure déjà pâle et froide, s'agenouillait us homme âgé, vêtu de noir, à cheveux tout blancs : cet homme, l'ami, lé vieux compagnon de Ruyter, était le pasteur Weslovius, celui- 1* qui, en 1666, vint, on s'en sou-

Rurtii- blwrf 1 mort dan* le comhil «lu *i ivril 1676.

Sa large coque naguère blanche et dorée . mais alors toute noircie par le feu de l 'artillerie, s'était éclatée eu mille endroits sous le coup des lourds boulets de fer, qu'on voyait encore enfoncés dans les courbes épaisses de sa membrure de chêne ; les débris de ses mantelels de sabords écarlales pendaient ça et là

fiar leur ferrures, comme des volets brisés par un ouragan, et aissaienl voir l'intérieur des batteries désertes : leurs planchers, leurs affûts labourés par la mitraille, et leurs longs canons de fonte, à la gueule encrassée de poudre, qui semblaient gronder encore... A proue, tout était carbonisé jusqu'au premier étage du château a avant, car, pendant l'action, un brûlot, commande par l'intrépide capitaine Champagne, avait par deux fois attache sa flamme dévorante à l'éperon de ce navire ; et puis, dans l'inérieur, c'était un chaos inextricable d'apparaux et d'agrès rompus, de vergues en éclats, de cordages et de manœuvres hachées par une grêle de fer, qui étendaient leur réseau sur le pont rougi d'un noble sang.

Mais, parmi ces taches de sang, il y en avait une surtout, large et grande, au pied de la dunette et proche du panneau,

vient, apprendre à l'amiral la mort de sa fille Anne, de son enfant de prédilection.

Le lendemain du combat, on avait eu quelque espoir de sauver l'amiral, nais bientôt une fièvre ardente augmentant la gravité de ses blessures, elles empirèrent tellement, que les forces de Ruyter s'affaiblirent chaque jour, et le 29, dit le naïf historien témoin de celte mort sereine et glorieuse, « ce grand r homme qui, en tout temps et principalement en allant au cornt bal, avait coutume de se préparer à sortir de ce monde s'il j a était appelé, fil voir qu'il soutenait ce dernier combat avec f constance, et qu'il envisageait la mort avec des jeux assurés; t plus sa fin approchait, plus il témoignait le désir <1 être délif vrè; il avait continuellement les mains jointes, priant Dieu t de lni accorder une heureuse issue, et se servant entre autres, t pour exprimer sa pensée, du psaume 65 : O Dieu! tu et mon t Dieu ! je te cherche dèt le matin , mon Ame a toif de toi , ma » chair te souhaite dam une terre aride, altérée et $an* eau. a

« Enlin , ce jour-là , sur le midi , commençant à avoir de la « difficulté de proférer ses paroles, il désira que son pasteur

« Westovius fit li prière pour demander a Dieu une heureuse « délivrance, et sur le soir, la parole ayant tout à fait manqué a • l'amiral, lorsqu'on redoublait les mêmes prières, oo voyait « qu'il priait par ses soupirs ; ensuite il fut quelques heures « sans parler et dans les dernières agonies de la mort jusque « entre neuf et dix heures du soir qu il rendit l'esprit rlouce- ( ment et tranquillement, en présence du pasteur Westovius, du « vice-amiral de Ilaan, du contre-amiral Midcllanl, du capitaine « KaUenburg et du comte de Sryrum, qui, fondant en larmes, i virent expirer leur vieux chef, qui mourut ainsi , le 29 avril i 1678, dans la baie de Syracuse, sur son bord, âgé de soixantec neuf ans, un mois et cinq jours. »

t Le corps de Ruyter fut embaumé pour être enterré à Rot-

a dit que Ruyter était presque le dieu visible de ce monde flottant qui n'agissait jamais que sous l'inspiration de ce grand génie, merveilleuse conséquence de la soumission de tous à la volonté d'un seul ; on plutôt de la croyance de tous au savoir d'un seul ; de sorte que chaque capitaine, chaque matelot, plein de sécurilé dans la sagesse de la pensée qui le dirigeait, employant des lors toutes ses facultés morales et physiques au profit de l'action, lui imprimaient souvent une force irrésistible.

Nais cet équilibre une fois rompu, mais cette haute pensée dans laquelle tous avaient une foi, une confiance si aveugle s'étant retirée, chacun devait alors reprendre son droit de raisonnement, d'examen qu'il lui avait pour ainsi dire inféodé, et conséquemmeut aussi tomber dans la défiance de tout pouvoir

Rurttr reod le dernier soii|»r.

« terdam ; mais ses officiers ayant témoigné aux ecclésiastiques c de Syracuse le désir que son cœur fût inhumé dans leur église, c ceux-ci refusèrent, disant qu'un membre de la religion refor- • mée ne pouvait être placé en terre sainte...

f Alors, le lendemain, le premier iour de mai, au soleil cou- « chant, sans autre pompe que le deuil de toute l'armée qui « pleurait le bon pire, le cœur de Michel Ruyter fut porté a « cent pas de Syracuse, et enseveli sur une petite colline de « gazon gisant dans la baie et environnée de la mer. »

On n'a rien voulu changer a cette relation, qui raconte avec une si touchante et si admirable simplicité cette mort que Ruyter avait pressentie, en disant : jb m rivieddiui pas dr cme cvupagsb!

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