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CHAPITRE XLIV

On a souvent parlé dans ces récits de la tonte puissante influence de Ruyter sur l'esprit des marins de ses escadres ; oo

nouveau et nou encore expérimenté, défiance qui éveillait mille craintes, mille hésitations, mille doutes inconnus jusqne-U.

Et il en fut ainsi après la mort de Ruyter; les Hollandais, si longtemps insoucieux de leurs alliés et de leurs ennemis, parce

Îruc leur bon pire était là. ainsi qu'ils le disaient naïvement, une ois qu'il n'y fut plus commencèrent a s'apercevoir que les Espagnols étaient bien lâches et les Français bien braves! car le vii-e-amir.il de Ilaan, qui commandait la flotte des Sept-Provinecs, pouvait succéder a Ruyter, mais non jamais le remplacer; aussi, lorsque sous les ordres de cet officier général les vaisseaux hollandais sortirent de la baie de Syracuse pour aller terminer leur radoub i Palerme, on put remarquer déjà quelques signes d'indiscipline ou de timidité dans leurs manœuvres, qui semblaient présager la sanglante défaite du 2 juin.

Après être restés quelques jours a Syracuse, ensuite de la mort de Ruyter, les Hollandais vinrent donc mouiller a Palerme, où ils arrivèrent le 15 mai, ayant passé par le sud du Phare et doublé la pointe méridionale de la Sicile. Palerme, capitale de la province di Maaara, est située tor la cote septentrionale de

JEAN BAHT

ta Sicile, a cinquante lieues environ ù l'ouest de Messine, par 10" I' 30" h Vf., de Paris, et par 58' 6* 45" N.

On a dit que Palerme partageait autrefois avec Messine le dioit de posséder les vice-rois de Sicile pendant six mois de l'année, et que la jalouse rivalité de ces deux villes causa surtout les premiers soulèvements qui ébranlèrent ce royaume. Placée au pied du mont Peregrino, au fond d'une baie délicieuse nu venaient affluer plusieurs rivières, exposée au vent du nord quî tempérait l'ardeur de son climat brûlant, Palerme était alors un séjour enchanteur; une multitude de sources d'eaux vives venant des montagnes, jaillissant en mille cascatelles des liants rochers qui les bornaient, arrosaient ses jardins d'orangers, et y entreteinient une fraîcheur el une végétation merveilleuses; puis c'étaient partout des palais somptueux aux murs incrustes de mosaïques, des couvents et des églises comblés de richesses incroyables, et de larges rues qui, aboutissant presque toutes à la mer, se terminaient la par de grandes arcades, et semblaient ainsi encadrer, dans cet arches de marbre blanc, les vues ravissantes et varices que présentaient les rivages de la baie couverts de villas aux jardins verts et embaumés, baignés par les eaux transparentes du golfe.

Ce qui faisait aussi l'orgueil et la joie des Palermitains, et plus encore des brunes el paresseuses l'alermilaines qui n'allaient jamais qu'en litière ou eu carrosse el seulement au soleil couché, c'était la Variiia, promenade située sur le rempart, au bord de ta mer, el toute plantée de sycomores et de citronniers. A minuit, après le théâtre, toute la bonne compagnie de Païenne, qui ne sortait qu'à celle beui e, se rendait sur la Marin* : or, par une singulière anomalie, les Siciliens, d'un naturel si jaloux, respectaient scrupuleusement les ténèbres de la Marina; car, bien

Sue le feuillage des arbres et que la nuit rendissent l'obscurité e celle promenade presque impénétrable, et que les conversastone qui s'y établissaient durassent quelquefois jusqu'à trois ou quatre heures du matin, jamais Bambleau ne venait troubler par une lumière indiscrète les mystères de ces douces nuits siciliennes si amoureusement passées sous des citronniers en fleurs et au lointain murmure de la mer.

Mail sans parler encore des pompes religieuses et des splendeurs de la féle de sainte Rosalie, qui durait cinq jours ; de ses courses de chevaux, de ses combats de faucons ; le plus précieux joyau de la couronne de Palerme, celle reine de Sicile, c'était une grossière pince de fer qui, par son antique rouille sainte cl bénie, resplendissait au milieu d'une châsse éblouissante de pierreries. Cette pince, en un mol, avait élè un des instruments de torture employés à martyriser sainte Agathe.

Or, si l'on va parler ici de celte pince, aussi longuement qu'on a déjà parlé des délices de ta Marina, c'est que la Marina el la pince ne $ainte Agathe furent pour beaucoup dans l'attaque et ta défense de Palerme, à savoir, qu'au lieu de répondre aux vigoureuses bordées des vaisseaux du vieux du (juesne par de vaillants boulets de 1er, les Palermitains se conquièrent d'exposer pieusement la pince de sainte Agathe, comptant sur un miracle; à savoir, que les beaux sycomores de la Marina, muets témoins de tanl d'amoureux secrets, auraient dû, pour rendre la défense de Palerme praticable, èlrc complélement abattus et remplacés par un bon boulevard, dûment crénelé, palissade et garni de quelques douzaines de longs canons de fonlc, ainsi qu'on le verra plus bas.

Mais, pour en revenir à l'exposition de la pince de sainte Agathe, seule manœuvre stratégique exécutée par les Palermitains, voici a quel propos cette pince défensive avait été élevée au saint r.nig de relique.

Lu l'an 2b0, je crois, Quintianius était gouverneur de Palerme pour Rccius, iniptralor ; alors vivait dans cette ville une Pater* mitaine de dix-neuf ans. toute charmante el de ta plus merveilleuse beaule qui se pût voir; (Juintianus, fort beau lui-même, s'affola extrêmement de celte infante, et, comme il était trésinagnilique, il employa tous les raffinements de la belle galanterie pour se faire aimer. Ainsi, la maison d'Agathe étanl bâtie tout proche de la mer, le seigneur Quinlbnus faisait passer sous les fenélres de celle qu'il idolâtrait île belles théories déjeunes lilles qui, moulées sur une galères blanche a voiles de pourpre,

chantaient sur des lyres d'or les louanges et les beautés d'Agathe. C'étail, une autre fois, une espèce de radeau, formant une Ile de fleurs des plus ra es, qui, conduit par un moyen invisible, semblait s'arrèler de lui-même devant la porle d'Agathe, et du sein duquel s'envolaient alors des nichées de tourterelles blan- J ches, pprlant autour de leur col un ruban de soie bleue où était écrit en perles du plus bel orient le nom chéri d'Agathe.

Mais tant et de si gracieuses preuves d'amour ne pouvaient loucher le coeur d'Agathe; le beau Quintianus y perdait ses théories, ses tourlerelles, ses colliers de perles et ses empressements ; Agalhe, hélas ! demeurait insensible, d'aucuns disent par vertu, d'autres parla passion malhonnête qu'elle nourrissait

5our un jeune affranchi ; toujours fut-il que le pauvre et triste uintianus, voyant bien qu'il ne pourrait jamais loucher le cœur de celte tigresse, après avoir de nouveau tout tenté pour en obtenir seulement un regard de pitié; de dépit, sans doute, finit par faire arracher les mamelles de l'insensible au moyen de la pince qu'on a dite, et puis après par faire rouler l'opiniâtre Agathe toute nue sur des charbons ardents, ensuite de quoi Agathe devint «mite Agathe, ladite pince relique, et le seul obstacle que les Palemiitains opposèrent aux rudes bordées de la flotte française embossée A demi-portée de mousquet des murailles.

En effet, si Palerme était une ville de luxe, d'amour et de martyrs, c'était aussi la plus détestable place de guerre qui se pût voir, et ce à grand tort, car, par sa position. Palerme se trouvait un des points les plus importants de la Sicile ; mais cette ville, d une lieue et demie de circonférence, était à peine défendue par une muraille en mauvais état, droite, sans angles saillants ni rentrants, en un mot, sans aucune défense ni aucun couvert; son château à quatre bastions, situé sur le bord do la mer, avait ses boulevards occupés par ta Marina et les jardins du viceroi, et pourtant ce château était le seul ouvrage important qui pût défendre celte ville; quant au port, il était beau, vaste et assuré par un m6le artificiel construit à angle droit ouest et sud, s'avaneant de 200 loises vers le midi cl de 400 vers l'occidcnl, avec un. phare et une batterie de dix pièces de canon a son extrémité. A l'abri de ce môle, on pouvait mouiller une grosse flotte. Le vent traversier de ce port étant est-noid-est et le vent de terre ouest-sud-ouest.

C'était dans ce port que la flotte hollando-espagnole était mouillée depuis le 15 mai, lorsque le 1" juin on signala dans l'est l'arrivée des vaisseaux français, commandés par Vivonne, qui, retrouvant une étincelle de son ancienne énergie et de ce courage qu'il avait si vaillamment montré devant Candie, au passage du Rhin et ailleurs, partit de Messine le 28 mai, doubla Melazzo sans s'y s'arrêter, et vint en vue de Palerme a ta tête de vingt-huit vaisseaux, quarante-cinq galères et neuf brûlots, dans le but de brûler et de détruire ta flotte ennemie.

A celle nouvelle écrasante, les Espagnols et les Hollandais halèrenl leurs vaisseaux de derrière le môle, el les mouillèrent en demi-cercle, à l'entrée de la rade, ayant une ancre a touer, afin de se pouvoir faire éviter et présenter successivement le côté aux ennemis.

On va voir, par une relation écrite par le secrétaire de Vivonuc et par une lettre de M. Goetlogon, que Tourville eut la plus brillante pari à cette expédition, et que, maigre son éloignenient pour le beau chevalier, pour le langoureux amant de la Mie Andronique, ainsi qu'il avait dit autrefois, l'insouciant vice-roi ne put s'empêcher de reconnaître chez ce jeune capitaine, déjà si renommé, les preuves évidentes d'un grand et vaste génie.

C'est qu'aussi Tourville, qui avait alors trente-quatre ans, el était d'ailleurs plus beau, plus galant, plus muguet que jamais, et désespérait plus de Messmoises et de maris messinois que pas un de la flotte ; c'est que Tourville, depuis l'âge de quinze ans

3u'il naviguait, avait acquis déjà une longue expérience; c'est que, ans bon nombre d'expéditions, depuis celle de Candie jusqu'à celles de Naples, de lleggio, d'Agosla. il avait donné non-seulement île brillantes preuves d'intrépidité, mais aussi de celte justesse, et surtout de celle spontanéilé d'aperçu qui distinguèrent toujours sa manœuvre : ainsi, devant Païenne, devant

Tunis, devant Alger, on va voir et on verra toujours le chevalier no se tiant qu'a lui du soin périlleux de reconnaître la position de l'ennemi, les abords d'une place ou le sondage d'une rade, s'aventurer seul dans une frêle embarcation pour aller, sous le feu des batteries, avec un incroyable sang-froid, chercher ces notions qu'il appelait gaiement te thème de son discours. Puis ce coup d'œil perçant et profond une fois jeté, il pouvait aussitôt résoudre avec une merveilleuse rapidité l'expédient le plus convenable à l'attaque, expédient qu'il employa toujours, au coutraire de du Que-ne, qui, écoulant rarement sa première inspiration, et, sans se référer pour cela aux avis de ses officiers, aimait, avant de prendre une dernière résolution, à les faire parler sur la manœuvre qui leur semblait la plus sage, et se formait ainsi à part lui une sorte de contrôle de sa pensée première qui souvent ta modifiait, ainsi qu'il le dit souvent dans sa correspondance.

Mais revenons au combat du 2 juin. On va voir par cette première relation, qui est un mémoire pour le roi, qu'a bien dire ce fut Tourville qui, détaché le I ' juin avec MU. de Prcully et de Langeron. s avançant dans une felouque à demi-portée de la Hotte ennemie pour observer son mouillage, donna ensuite au vice-roi le plan d attaque qui réussit au delà de tout e>poir. On remarquera aussi une particularité singulièrement poétique, c'est que le corps de Rujter, embaumé pour être transporté à Rotterdam, clait encore a bord du vaisseau la Concorde, vaisseau qui prit une si vaillante part à ce combat du 2 juin, et que le vice-amiral de liaan, qui le commandait, eut le derrière de la téte emporté par un boulet, et mourut le soir même de celte blessure.

Voici le mémoire pour le roi, et ensuite, comme pièce contradictoire, une longue dépêche écrite de Palerme pendant le combat, et traduile de l'espagnol ; on y verra quelle fut la terreur des Palermitains et comment l'archevêque, soupçonné d'être Français, fui sur le point d'être lapidé :

COURU DEVANT PALEM1E.

i Démit PaU-rm*, le 3 juin HiTti.

« Les vaisseaux du roi étant obligés de retourner en France

5our les raisons dont Sa Majesté a clé informée par toutes les épéches qui ont élé écrites depuis un mois, M. le maréchal de Vivonne a trouvé à propos, sur les divers avis qu'il avait eus que l'armée navale des ennemis, composée de leurs vaisseaux et galères, était retirée dans le mùle de Palerme, de se servir du retour de ces vaisseaux pour venir avec eux et le corps des galères de France reconnaître la disposition des ennemis, et voir si l'on pourrait rien entreprendre contre eux qui fut glorieux aux armes de Sa Majesté et utile à son service.

« Pour cet effet, étant parti de Messine, le jeudi 28 de mai, avec toute l'armée, et s'ètant rendu devant la ville de Palerme, le dimanche au soir, dernier jour de mai; et le lendemain lundi malin, les ennemis ayant paru hors du môle, M. le maréchal a voulu employer tout ce jour à reconnaître sûrement leur disposition et à prendre sûrement ses mesures pour l'ordre de l'attaque et du combat, cl, pour cet effet, les sieurs Cabaret et de Tourville, le marquis de Langeron, et avec eux le sieur de Chaumont. major des vaisseaux, ayant eu ordre de s'embarquer dans une felouque soutenue du corps entier des galères; sYt.int approchés à demi-portée du canon, ils reconnurent que toute l'armée des ennemis, composée de vingt-sept vaisseaux de guerre, quatre brûlots et dix-neuf galères, était rangée sur une ligne sous la ville de Palerme, ayant a sa gauche le môle et ses deux forts, le milieu couvert et défendu de la forteresse de Castellamare, et à sa droite un autre fort et les bastious de la ville, les galères dans les intervalles et sur les ailes des vaisseaux.

> Sur le rapport de celte disposition, M. le maréchal avant assemblé le conseil et pris l'avis îles officiers qui le composent, après une assez longue contestation fondée sur la diversité des avis, n'étant pas facile de connaître d'abord les meilleurs expédients en une affaire si importante et une exécution si périlleuse et si difficile, tous lesdils officiers se sont réduits agréa-

blement au sentiment de M. le maréchal et du sieur chevalier de Tourville, qui a été de faire attaquer les ennemis par la tète de leur ligne avec un détachement de nos navires de guerre et cinq brûlots commandés par le marquis de Prcully, chef d'escadre, et de tout le corps des galères, desquels il s'est fait un détachement de sept galères, commandé par le sieur chevalier de Rcrthomas, pour fortifier le détachement des vaisseaux dans l'attaque de cette tête des ennemis, et servir a remorquer ceux qui pourraient avoir besoin de secours, étant à observer que ces détachements devaient être soutenus de toute l'armée qui devait combattre le corps de bataille et le corps des ennemis, tandis que le premier effort se faisait a la téte de leur aile droite.

i Les capitaines des vaisseaux qui ont élé détachés avec le sieur de Preullv. leur commandant, ont été MM. de Châleauneuf, d'Amfrevillc, d Ailly.lScaulieu, la Moite, Langeron, Léry et Cocllogon ; les capitaines des galères détachés avec le sieur chevalier de Berthomas, leur commandant, ont élé les sieurs chevaliers de Breteuil, de Janson, de Forville, Moulbousquet, commandeur de Manse et Espanet.

« L'ordre de l'attaque ayant été ainsi réglé et ordonné par M. le maréchal, les vaisseaux attaqués s'élant mis à la tête de l'armée avec un vent nord-est qui leur était aussi favorable qu'ils le pouvaient désirer, se sont mis en roule, étant ainsi soutenus de l'armée, pour approcher des ennemis, et avant élé joints dans leur chemin du corps des galères qui avait passé la nuit dans un mouillage plus avancé vers la ville, ils se sont présentés aux ennemis avec une fierté étonnante, sciant approchés d'eux plus près que de la longueur d'un câble, étant mouillés sur la bouée de leur ancre sans avoir tiré un seul coup qu'après s'être donné la patience de s'y établir pour le combat cl donner moyen aux brûlots de faire leur exécution.

< Les ennemis, plus impatients, commencèrent leur feu aussitôt qu'ils crurent nos vaisseaux à la portée de leurs canons; mais enfin, étant étonnés et surpris de la valeur avec laquelle ils . se voyaient attaqués de si près, et de la crainte de nos brûlots, ils commencèrent à couper leurs cibles et a chercher leur salut en échouant dans les terres les plus proches d'eux ; le commencement de ces désordres ayant donné occasion aux brûlots de ce détachement de faire leur exécution, trois d'entre eux s'attachèrent avec succès a trois vaissraux qu'ils brûlèrent, et le corps de notre armée étant tombé sur le corps de bataille, où étaient les amiraux d Espagne el de Hollande, el sur leur aile gauche, le feu ayant été grand de part et d'autre pendant une heure, les deux brûlots qui restaient du détachement prirent leur temps, *a la faveur du feu et de la fumée, pour s'attacher a l'amiral d'Espagne, et l'un d'eux, commandé par llonnorat, l'ayant aborde par son travers, y mit le feu, et l'autre brûlot, qui était fort petit, commandé par Toncas, croyant que, pour un aussi grand vaisseau, l'on pourrait utilement employer deu\ brûlots, l'aborda par sa poupe et acheva d'assurer l'embrasement du vaisseau.

i Le feu de.lous ces vaisseaux ayant mis l'étonnemcnt el la peur dans toute la ligne des ennemis, l'amiral de Hollande, avec tout le reste de l'armée, prit le parti d'aller échouer confusément entre la ville et le môle; et M. le maréchal, qui observait de sang-froid, sur le pont de son vaisseau, le désordre et la confusion des ennemis, voulant en tirer tout l'avantage qu'il se pourrait, commanda proniptement les quatre brûlots qui restaient pour s'attacher a un gros de navires échoués; ce qu'ils exécutèrent avec courage et tant de bonheur, qu'ils abordèrent chacun le leur; et, quoique aucun d'eux n'ait été débordé, ces vaisseaux de guerre enflammés ayant jeté le feu sur d'autres, il se vit incontinent un embrasement de cinq ou six vaisseaux, tellement que, dans toute l'action, il se compte douze vaisseaux de guerre brûlés et quatre brûlots des ennemis, et entre eux l'amiral et le vice-amiral d'Espagne, le contre-amiral de Hollande et neuf autres espagnols ou hollandais; et d'aujourd'hui, nou< avons su, par les turcs échappés des chiourmes des galères d'Espagne, que leur galère réale la Patronne, deux galères de. Naplcs el deux autres des particuliers de Gènes, avaient élé

abîmées et brûlées, et que le vaisseau qui a été monté ci-devant par Huyter a été brûlé aussi.

« Un si grand succès, dont il ne se voit presque aucun exemple dans l'histoire, n'.-iyant pu être remporté sur les ennemis sans que les chefs de l'armée et tous les membres qui la composent y aient notablement contribué de leur valeur et expérience, il est vrai de dire qu'iiprés l'honneur qui doit être rendu a M. le maréchal de Vivonne, pour la netteté avec laquelle il jugea sûrement, dans le milieu des Périls, de tout ce qui se put taire de plus avantageux pour la gloire de Sa Majesté et le bien de son service, on ne peut assez dignement parler des autres chefs et officiers de l'armée, n'y ayaul que le posle qui leur a été distribué et l'occasion que le basard leur a présenté qui aient pu y faire remarquer quelque distinction. Il y 3 été parlé des capitaines des détachements des vaisseaux, de leur action et de leur valeur. A l'égard des galères, il est certain que. hors le sieur Despanel, dont les mesures n'ont pas été rendues si évidentes, les six autres capitaines commandés se sont jetés au milieu des vaisseaux des ennemis sans considérer autre chose nue le secours qu'ils pouvaient donner a nos vaisseaux el le dommage qu'ils pouvaient faire aux ennemis. D'autres capitaines, et particulièrement le commandeur de la Rreiesrhe, qui n'étaient point du détachemeut, out fait la même chose; et, pour ce qui est des autres chefs et capitaines, 41 le maréchal a rendu les témoignages de la satisfaction qu'il avait de M. le chevalier de Tourville pour l'avoir secouru à propos de ses avis pour les mouvements de l'armée, et avoir commaudé les manœuvres de son vaisseau avec tant de justesse qu'il n'y a rien à désirer.

« Le sieur Gabarct, chef d'escadre, a fait sou devoir avec sa valeur et sa capacité ordinaires, les sieurs de la Barre, chevalier de Bélhune, Seplesmes et Montrcuil se sont approches des ennemis à la portée du pistolet, et les ont notablement incommodés du feu de leurs canons.

• Les capitaines de brûlots se sont signalés, et on ne peut assez louer Sion, Honnoral, Durivau et Serpaut; el il est à remarquer de ce dernier que, après avoir exécuté et employé utilement son vaisseau, il a remonté volontairement sur un vaisseau d'un de ses camarades, pour l'aider à faire son devoir, comptant pour rien le péril dont il venait de sortir.

« La perte a été petite, eu égard a une si grande victoire : les sieurs de Gonvalin etNeufville ont été tués en escortant les chaloupes des brûlots; le sieur Valbcllc de Saiot-Symphorien, enteigne du Pompeux, blessé à la main, quelques autres officiers et mariniers ont eu des cuisses et des bras emportés, mais en petit nombre : le sieur de Saint Hilaire elle chevalier de Chassé, enseignes, se sont fait remarquer, et le sieur de Clnmpigneul, dont la disgrâce l'a réduil à servir de soldai sur le Téméraire. y a fait son devoir en officier expérimenté et capable de quelque chose de mieux.

« Sur le rapport qui a été fait par quelques esclaves turcs, et qui ont été interroges en leur langue par le chevalier de Tourville, les ennemis onl perdu dans cette occasion, outre tout le corps des vaisseaux cl galères, l ois à quatre mille nommes brûlés ou noyés, cl six à sept cents pièces de canon.

* Pour monseigneur de Vivonne. •

(MélangeM de CMrumbautt.)

Cette pièce espagnole rend compte des pertes du roi catholique.

fMMCrMM d'c>E LETTRE ÉClllTR M l'ALF.BJir..

. u J juin une.

« Dimanche, 3i du mois de mai, l'armée de France parut sur le lard, a vingt milles loin de notre port ; le lundi, qui fut premier du courant, elle se découvrit de nouveau à la pointe du jour, composée de (renie vaisseaux de guer.e, neufbiùlols, vingt-cinq galères el grande quantité de bateaux, de felouques dorées; leurs brûlots étaient encore plus gros qu'à l'ordinaire, la plu

BART

part avec la poupe dorée, et beaucoup de pièces d'artillerie pour nous tromper ; car nous les estimions frégates de guerre.

« Noire armée consistait en dix vaisseaux de guerre et un brûlot de noire roi catholique, dix-sept vaisseaux hollandais de guerre, quatre frégates, trois brûlots et dix-neuf galères, qui commencérentà snriirde notre port dès le dimanche au soir; et, le lundi, ils se trouvèrent tous dehors, tant vaisseaux que galères, el se rangèrent au-dessous des murailles de celte ville en ligne sur une ancre. Le même jour, lundi, à seize heures, l'armée ennemie se présenta à huit milles loin de cette ville, et dans le même temps les vaisseaux de guerre avec les brûlots tirent deux demi lunes, et les galères se rangèrent toutes devant leurs viisseaux, et s'approchèrent en cet ordre jusqu'à deux milles de notre armée. La galère commandante, accompagnée d'une autre galère, vinrent a portée de canon de notre année, et tirèrent deux coups de canon en terme de défi ; la galère commandante de l'escadre de Sicile avec une autre acceptèrent le défi, et partirent de leurs postes pour aller au rencontre des deux de Fi ance, lesquelles ne les attendirent pas, mais s'en retournèrent à leurs postes; elles avaient conduit, à cause du peu de vent qu'il y avait, un b ûlot à portée de canon de notre armée, el nos deux galères, ne vovani plus l'ennemi en tète pour combattre, mirent la proue sur le brûlot a dessein de le couler à fond ; mais les deux ennemies s'en étant aperçues, mirent de nouveau la proue sur elles, el se seraient battues en vue de toute l'armée, ce qui aurait servi de prélude, si le marquis de Rayonna, gênerai des galères d'Espagne, n'avait envoyé ordre aussi auxdites deux galères de s'en relourner à leurs posles ; s unissant avec les attires, elles donnèrent l'ancre, et firent soniie à deux milles de la nôtre, el demeurèrent en celte manière l'espace de deux heures, cl ensuite elles serpèreut leurs ancres et s'allèrent joindre aux vaisseaux, et demeurèrent quasi tout le jour a notre vue ; mais sur le tard elles firent voiles

« Le mardi, deuxième du courant, nous découvrîmes de non veau l'armée ennemie a l'aube du jour, et flans peu de temps à cause du veut grec qui leur souïthu .n faveur) nous les vîmes à tirée de canon de notre armée. L'ennemi s'en venait sur nous rangé en demi-lune, les galères étant toutes d'un côte, proches de lerre, à l'abri du canon du château de cette ville. A quatorze heures, notre avant garde, composée de trois vaisseaux et de deux galères, savoir deux de l'armée royale et un hollandais de cinquante pièces de canon l'un, et des galères la capitane de Sicile el celle de Sainte-Claire de la même escadre, commença à faire un grand feu sur sept vaisseaux de France, qui venaient en deux escadres à nolredile avant-garde ; ils étaient cinq vaisseaux de guerre et deux brùlol* ; ils souffrirent tout ce fen sans tirer un coup de mousquet, et, s'approchant à portée dudh mousquet, où étant arrivés, ils comme^-éreul la décharge par iceux et puis après du canon, en telle manière qu'à cause du vent favorable qu'ils avaient, nous nous vtmes tous ensevelis dans l'obscurité de la fumée, en faveur de laquelle les deux brûlots s'approchèrent tellement, que, notre avant-garde désespérant de les pouvoir éviter, ils coupèrent les cordes, estimant mieux aller échouer en lerre pour sauver les gens que de se voir brûler; mais il ne leur réussit pas d'y pouvoir arriver, à cause qu'ils avaient le vent et la mer contraires : un d'iccux fut brûle en mer, et les deux autres en terre sous les murailles de la ville, avec la perle d'une grande quantité d'bommes.

« Les deux galères qui restaient ne pouvant plus souffrir le feu continuel des Français, outre qu'à cause des grands coups de cation qu'elles avaient reçus, elles faisaient de I eau, comme aussi pour cause de la rébellion de la chiourme de la galère de Sainte-Claire, laquelle fut apaisée par des gentilshommes palermitains, volontaires, qui. avec lèpre à la main, les rangèrent à leur devoir ; il y eut aussi dans la capitane de Sicile quelque émotion de la chiourme. mais elle fut apa>sée dans moins de lemps : les galères prirent parti de se retirer; lesdits trois vais seaux de l'avant-garde furent brûlés dans un moment.

« l es ennemis poursuivirent, avec le vent qui leur étail si favorable, la pointe de leur victoire sur notre armée, qui se trouvait à l ancret le commandant des Hollandais n'ayant jamais voulu suivre les ordres que lui avait mandes par diverses lois le

lierai d'Ibarra, général de l'armée de notre roi catholique, Je serper les ancres et se mettre a la voile Les ennemis profitèrent de notre confusion, et nous chargèrent de telle manière, que, depuis les quatorze heures jusqu'aux dix huit et trois quarts, ils firent une décharge si prompte généralement de tous leurs canon!), qu'ils ruinèrent tout i fait notre armée, laquelle, a la lin, pour éviter les hiûlois, fut obligée de tailler légumes et tâcher d'entrer dans le môle, ou autrement cale de cette ville ; mais elle n'y arriva pas si à temps qu'il ne fût brûlé quatre autres vaisseaux, savoir la capitane reale d'Espagne, après avoir toutefois mis a fond trois brûlots, mais elle fut accrochée par le quatrième, et après avoir eu trois cents hommes de morts, au nombre desquels il y avait le sieur don Diego d'Ibarra; il se trouva fort peu de gens dans cette réale : car ceux qui avaient échappé du canon ne le furent pas du feu ou du naufrage.

« Le marquis de Bayonna, général des galères, ne dégénéra pas à la valeur de ses ancêtres, et fil mille belles actions ; les trois autres vaisseaux qui brûlèrent de notre armée d'Espagne furent le Saint-Antoine, le Saint-Philippe, le Saint-Sauveur ; des Hollandais, le Gou reniement , les Trou-Monlagnt* , le Brion. Cet incendie se communiqua à deux galères, qui soul : la Patronne, réale d'Espagne, dont le commandant, nommé le marquis d'Ioran, se sauva avec peine à la nage, et la galère Saint-Joseph de Naples

i La mortalité a clé bien grande; et, parmi les personnes de qualité de notre armée d'Espagne, il y a le sieur don Diego d l barra, général, l'amiral Flores, et grande quantité de noblesse : des Hollandais, le commandant général, appelé M. (Lan, et le gouverneur des deux galères brûlées. Il ne s'est sauvé que fort peu de monde. La confusiou fut encore plus grande dans la ville, ou on n'entendit que pleurs et gémissements pour tout ce grand dommage que faisaient les coups de canon, a mesure que les vaisseaux brûlaient ; car, comme ils se trouvaient charges, le feu y arrivant, ils tiraient, ou parmi les autres vaisseaux de notre arm< e, ou dans la ville, où ils ont beaucoup détruit de maisons et tue de mondes les grenades.-qui étaient en quantité dans ces vjisseaux de guerre, pleuvaienl épais comme la grêle ; enfin, cYtail une image de l'enfer, bien qu'on eût exposé la châsse et la pince de sainte Agathe. Le peuple, se voyant sans armes, et qu'il n'y avait point de canons sur les murailles de la Marina pour tirer sur les ennemis, tourna sa furie contre les commandants, lesquels furent contraints plus vile que le pas à leur donner les armes et le canon de la ville qu'on tient dans le palais, avec cela, le peuple lui en partie satisfait, et traîna huit pièces de canon sur les murailles, d'où il commença à tirer sur les ennemis, lesquels avaient donne sonde ou autrement l'ancre à vue de celle ville, peu éloignée de la portée du canon, et demeurèrent la avec autant de repos que s'ils avaient ele là dans leurs propres maisons.

« Le mercredi matin, ladite armée leva les ancres, et s'éloigna de vingt milles de cette ville, prenant tous les bâtiments qui passaient. Le jeudi, le jour du Corps- de-Dieu, un Hollandais tira des pierres contre un Français, qui était au service de sa nation, pour quelque différend qu'ils eurent ensemble ; le Français lui tira un coup de pistolet qu'il avait sauvé du naufrage ; les autres Hollandais alors se mirent à crier qu'il le fallait tuer, parce qu'il était Français, ce qui fut entendu de ces gueux qui sont à la place de la liouchenc où cela arriva, et étant saules sur des pierres, ils lapidèrent le Français, et le peuple étant accouru, et s'étanl informé de la chose , ils achevèrent de le tuer, et lui taillèrent la tête, que le Hollandais mit à la cime d'un bâton ; et, suivi de tout le menu peuple, ils s'en allèrent au palais de l'archevêque, avec l'intention de l'assassiner, pour la grande haine qu'avait conçue ce menu peuple contre lui; car il ne leur avait pas voulu donner les armes ni le canon et c'est lui qui commande en place du vice-roi qui se trouve à présent ■ à Melazzo'1, disant que, s'ils avaient eu les armes et le canon à lemps, les ennemis n'auraient pas fait le dommage et la ruine qu'ils nous ont laits a si bon marché.

« Ce peuple, arrive qu'il fui au palais de l'archevéche, le premier qu'il rencontra, fut un m tût non né P<-pe, créature du prince de Valdina; ils le nièrent el lui laillèren la tète; en-

suite, étant montés en haut, et n'y ayant pas trouvé ledit archevêque, qui s'était sauvé dans le palais réal , ils prirent le portrait de i otre roi, et retournèrent en bas de la ville en criant, en hurlant, et se portèrent au palais de don Carlo di Valdina ; ils commencèrent à jeter tous les meubles par les fenêtres et a brûler ledit palais.

* Les Hollandais cependant emportaient les meubles, dont ayant eu avis le préteur-capitaine de la ville, il monta aussitôt à cheval avec la noblesse pour apaiser ce peuple soulevé , et leur tirer d'entre les mains les cadavres qu ils traînaient dans les rues et les têtes qu'ils portaient, comme aussi les Messinois qu'ils s'elaient saisis a dessein de les massacrer, et empêcher qu'ils ne continuassent pas de brûler les maisons desdits Messinois, a quoi il réussit; et jusqu'à V ave Maria du soir, il apaisa ces tumultes de la populace. Nous prions Dieu qu'ils soient entièrement assoupis.

« Aujourd'hui, ledit préteur a fait transférer trois cents prisonniers, qui étaient dans les prisons de la ville pour d'autres crimes, dans les galères, de peur que ce peuple ne se mutinât de nouveau, et, leur ouvrant les prisons, ils ne fussent auteurs de sédition; el on a fait en sorte que les capitaines hollandais se sont tous retirés dans leurs vaisseaux avec leur monde qui s'étaient sauvés du naufrage, et qui ne faisaient que-courir par les rues, et furent cause du scandale ci-dessus. Le bon Dieu soit loué de ce qu'il a bien voulu nous mortifier, mais non pas nous détruire entièrement ; si ce feu d'hier eût duré dans la ville, elle aurait été entièrement ruinée La perte de l'ennemi ne se peut pas savoir; mais nous voyons bien le reste de neuf brûlots qui ont été brûlés ou coulés à fond sur nos plages. Le nombre des morts de notre part se calcule à plus de trois mille sans les blessés. »

{Arrh. delà Marine, h Yertaille*.)

Cette lettre de M. Coetlogon, un des meilleurs officiers de la manne, dont Tourville fait souvent un si bel éloge, donne aussi de justes louanges à l'habileté du chevalier, qui prédit le succès de l'altaque qu'il avait proposée.

COETI.OGON A COI.BERT.

n Monseigneur,

« Je n'entreprendrai pas de vous faire une relation de ce qui s'est passé à Palerme ; il ne s'est jamais rien fait de plus grand ni de plus heureux à la mer, et on ne peut rien ajouter à la gloire que la marine du roi a acquise dans celte dernière affaire. Tous les capitaines y ont fait des miracles; mais, en vérité, on doit la meilleure partie de tout ce bou succès à la bravoure et à la capacité du* chevalier de Tourville : il n'a pas manqué un temps ni une occasion, et, ayant reconnu avant le combat la situation des ennemis, il prédit tout ce qui est arrivé, et donna un plan si juste de la manière que se devait faire l'attaque, qu'on s'est trouvé très-bien de I avoir suivi. Quand les intérêts du roi ne vous seraient pas ce qu'ils vous sont, le corps de la marine est leop à vous pour que vous ne sojer pas touché de ce qu'il a fait. Aussi, monseigneur, attendons-nous tontes choses>dc voire protection.

■i Je suis, avec tout le respect et l'attachement possible, « Monseigneur, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur, « Le chevalier de Coitlogov »

t Le 3 juin 1676 »

<Bihl. roy. . m*».)

Pendant que ses vaisseaux obtenaient ce beau succès devant Païenne. I ouis XIV envoyait les avis suivants à Vivonne.

LE ROI a VIVONNE.

■i Je suis bien aise de vous donner avis que, quelques efforts

que les Espagnols et les Hollandais fassent pour envoyer des vaisseaux en Sicile, il n'y en peut arriver avant la tin du moi* de décembre ; je pourrais même presque vous assurer qu'ils n'y en enverront aucuu : en sorte qu'après les avantages considérables que vous avez remportés sur eux, et les diligences que j'ai fait faire à Toulon pour envoyer à Messine les vingt-quatre vaisseaux que j'y ai destines, les six autres qui partiront assurément dans le commencement du mois prochain, je ne doute pas que vous ne soyez en étal d'entreprendre par mer tout ce que vous estimerez avantageux au bien de mon service ; et quoique je sache bien qu'il n'est pas nécessaire de vous y exciter, je suis bien aise de vous faire savoir mes iutenlions.

« Il n'y a pas d'apparence qu'après la grande victoire que mon armée navale a remportée sous votre commandement, les ennemis soient en état de se remettre en mer; mais, s'ils étaient assez hardis pour le faire , je ne fais aucun doute qu'avec des forces aussi supérieures vous ne les cherchiez partout, et vous n'acheviez de ruiner entièrement le reste des vaisseaux et galères qu'ils ont encore dans les mers de Sicile, si vous les y rencontrez.

» L'état présent ou ils sont depuis l'avantage que vous avez eu sur eux devant Falerme me fait bien plutôt croire qu'ils seront demeurés dans le même port pour tâcher de sauver le reste de leur flotte, ou bien, ne se croyant pas assurés dans ce port, ils se seront retirés a Helazzo ou .1 Syracuse, après avoir pris un léger radoub. En tous cas, j'estime que le parti le plus avantageux que vous puissiez prendre pour achever ce que vous avez commencé avec tant de gloire pour mes armes et pour vous, est de faire sortir mes vaisseaux et galères du port de Messine aussitôt que le sieur du Quesne y sera arrivé, et d aller attaquer les ennemis dans l'un de ces trois ports pour les y brûler, ne doutant point que vous ne surmontiez toutes les difficultés qui se pourront rencontrer en celte entreprise, soit qu'ils se trouvent dans les ports de Palerme ou Meiazzo, soit qu'ils se trouvent dans celui de Syracuse, et que cette entreprise soit plus difficile à exécuter dans ce dernier que dans les autres ; et comme je suis informé particulièrement de tous les officiers de marine de l'état de ces ports, je veux espérer que, si vous êtes favorisé du vent, vous achèverez par le succès de cette entreprise de ruiner entièrement toutes les forces maritimes de mes ennemis, ce qui serait également avantageux a mon service et glorieux pour vous. Surtout, je désire que vous ne laissiez pas un seul moment mes vaisseaux et galères inutiles daus le port de Messine. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte et digne garde.

• Écrit s Verailks, le 13 juillet 1676.

« LOUIS

» Coi.BEUT. Ji

{Bibt roy , nu».)

On voit par cette dépêche que Colbert pressentait pour ainsi dire tous les succès que pouvaient obtenir les vaisseaux du roi ensuite de celle victoire (te Palerme; malheureusement l'apathie de Vivonue l'empêcha de profiter de cel avantage ; et, au lieu de tenler quelque attaque sur une ville sans défense, afin de s'assurer du plat pays, il se contenta de prendre plusieurs bâtiments napolitains chargés de blé. et mil â la voile le 0 juin pour s'en retourner a Messine : seulement, ayant doublé le cap Passaro afin de rentrer dans ce port par le sud du Phare, lorsqu'il se trouva proche d'Agosla, il ordonna aux galères d insulter un pelil fort appelé lit l'ont, qu elles ruinèrent complètement, après quoi le vice-roi rentra dans le siège de son gouvernement pour s'y reposer de tant de fatigues.

"Peu de temps après l'affaire de Palerme, du Quesne était parti pour Toulon avec les vaisseaux, afin d'y aller chercher des vivres et surtout des Iruiipes que Vivonne demandait incessamment ; son chargement effectué, du Quesne partit le 25 juillet des iles d'Ilvères, arma le 17 août en vue des Iles Lipari , d'où il écrivit à Vivonne une dépêche qui est une sorte de journal de sa navigation.

Dans celte lettre, du Quesne annonce au vice-roi que le

BART

nombre des troupes qu'il a embarquées se monte à peu près à trois mille cinq cents hommes ; le maréchal en avait demandé au moins huit mille, afin, disait-il, d'être a même de tenter quelque chose d'important. Le mauvais vouloir de Louvois lui paraissant évident, Vivonne, aussitôt après que du Quesne eut mouillé â Messine , écrivit a madame sa sœur, la marquise de Montcspan, toujours au fort de sa faveur, une lettre confidentielle et secrète, lettre dans laquelle il expose les fatales conséquences que devait entraîner l'opiniâtreté de Louvois, qui, par son incurable jalousie contre Colbert, entravait de sa tonte-puissante influence les résultats heureux que pouvaient avoir par terre l'expédition de Sicile, et ce, parce qu avant toute chose cette guerre étant considérée comme spécialement maritime, Louvois se révoltait A cette pensée que tes troupes, car c'est ainsi qu'il parlait des troupes de France, que ses troupes, dis-je , ne fussent qu'un expédient de la gloire de Colbert à qui seul scraU revenu tout l'honneur de {expédition de Sicile.

Malgré une dépêche très-pressante de Vivonne à madame sa sœur, l'influence de Louvois l'emporta cette fois encore sur l'influence de madame de Montespan, et les troupes envoyées en Sicile n'en furent ni plus nombreuses, ni meilleures pour cela.

En vérité, si l'aveugle obédience de Louis XIV a la bruialc volonté de Louvois n'élail, a notre sens, un fait avéré, toutes les phases de la guerre de Messine en demeureraient la preuve la plus convaincante.

Comment ! Vivonne, appuyé ainsi qu'il l'était et qu'il le devait être par madame de Môntespan, par Colbert, par Scignc-lay ; Vivonne, l'ami d'enfance de Louis XIV, qui fut toujours pour lui d'une faiblesse qui passe loule créance, et devient une faute impardonnable lorsqu'il s'agit d'affaires publiques et non de sentiments particuliers; comment Vivonne, enfin, qui avait pour lui la saine raison, la politique et l'impérieuse exigence des faits; Vivonne, qui pouvait absolument démontrer que, sans (roupes de terre, l'occupation de la Sicile était une vanité, puisqu'avec le seul secours de la mariue il ne lui était praticable que de contourner le littoral de la Sicile, que d'entamer pour ainsi dire l'ècorce, sans jamais pénétrer jusqu au centre, jusqu'au coeur de ce magnifique royaume; comment, en un mot, lorsque l'amour, l'ambition, l'amitié, et jusqu'à l'inflexible logique des nécessités, tout parlait pour Vivonne, il ne put jamais obtenir de son maître dix mille hommes, qui devaient assurer à la France une aussi riche possession, et porter un coup mortel à la monarchie espagnole!

Comment enfin un simple non de Louvois eût-il été l'invincible écueil où vinrent se briser tant de conditions de réussite, si alors Louvois n'eût pas gouverné seul et selon son bon plaisir?

Seulement il faut avouer que ce qui pouvait contribuer A rendre l'inflexible volonté de Louvois plus opiniâtre, et les réclamations de Louis XIV auprès de son fier ministre plus timides, fut l'inconcevable négligence de Vivonne à propos des affaires de Sicile, et sa conduite inqualifiable lors de ses premières expéditions par terre, à Meiazzo, par exemple. Alors, fort de tels antécédents, Louvois pouvait notifier bien plus durement â son maître que dix mille hommes de plus ne changeraient rien en Sicile, et que les troupes envoyées dans ce royaume-là, au détriment des grandes armées de Flandre, devaient être considérées comme sacrifiées et perdues sans nécessité, & cause de la paresseuse insouciance de Vivonne.

Sans doute les raisons de Louvois étaient impertinentes, puisqu'elles demeuraient basées sur une simple présomption; sans doute aussi la faiblesse de Louis XIV â ce sujet était incroyable, car il semble qu'il devait, ou donner â Vivonne les moyens de bien servir, et le chasser s'il ne le servait pas bien, ou le rappeler et envoyer un autre vice-roi en sa place. Mais aucun de ces moyens décisifs ne pouvait convenir à Louis XIV, qui voulait garder sa maltresse, et avait une peur effroyable de son ministre.

Or, dans l'un ou l'autre de ces accommodements, il eût excité la tolère de ce dernier, ou les aigres tracasseries de la première ; aussi le mciio termine que garda le grand roi concilia ces inté-

rets si divers : Louvpis et madame de Montespan furent à peu près satisfaits, et la Sicile perdue pour la France, ainsi qu'on le verra plus lard.

Depuis l'affaire de l'alerme jusqu'à la fin de l'année 1676, il v eut quelques attaques tentées sur les plares du littoral de l'Ile ; Taormine, le château de la Môle et la Scaletle furent insultés, mais sans plus de succès réel pour une véritable prise de possession.

Ce fut ainsi que se termina cette année 1676. Mais, pendant la tin de cette année et le commencement de l'année suivante, il se passa plusieurs événements* assez importants sur l'archipel des Antilles et sur les bords de l'Amérique du Sud. Ces diverses relations seront le sujet du chapitre suivant.

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