‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 93 sur 120 · CHAPITRE LUI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LUI

En se reportant par la pensée vers uns époque déjà lointaine, on éprouvera sans doute un singulier sentiment d'intérêt . si on se rappelle l'entrevue du prince d'Orange et de M. Colbert de Croi&sy, qui eut lieu à la Haye vers le mois de février 1 ClîO dans le cabinet de M. d'Estrades, ambassadeur de France auprès des Sept-Provinces, entrevue qui servit d'exposition au drame dont l'invasion de la Hollande fut la péripétie, et la révolution de 1 688 le dénoûmenl,

Alors (en 1606) Guillaume d'Orange avait seiie ans â peine ; cet enfant, pile, souffreteux, mais déjà secret et impassible, venait humblement prier M. d'Estrades d'obtenir de Jean de Witt la permission de conserver M. de Zuilislein auprès de lui; car on se souvient que c'était là le temps de la suprême influeuçe du parti français ou républicain en Hollande, et qu'alors l'avenir du jeune prince d'Orange semblait â jamais perdu, puisque les Sopi-IV tinces, encore sous une impression de crainte ou de défiance causée par les violences Ivranniques du père de Guillaume, venaient d'exiger de sou fils le serment solennel île renoncer t tout emploi public.

El pourtant, six années après, en 1672, Guillaume d'Orange, exploitant avec habileté le meurtre des frères de Witt, massacres par un peuple furieux et imbécile, se faisait élire staihouder et généralissime des armées de la république, aux acclamations de celle foule versatile qu'il méprisait profondément.

Puis, une fois élu, Guillaume d Orange, plus hautain, plus despote, plus intraitable encore que son père, après avoir substitué à l'administration fertile, sage et libérale de Jean de Will le gouvernement mililaire le plus brutal et le plus funeste aux intérêts matériels de ces malheureuses provinces, dont le commerce, les richesses et l'influence maritime périclitèrent toujours depuis son slatliouderal; Guillaume d'Orange, dis-jr. va se voir proclamer roi d'Angleterre en 1688, 't, comme chef et fondateur de la ligue d'Augsbourg, se trouver I arbitre de l'Europe, qu'il soulèvera tout entière contre Louis XIV, l'objet constant de sa haine et de sou implacable jalousie.

Fortune incroyable et inespérée! que Guillaume d'Orange dut peut-être plus encore aux fautes inouïes et aux erreurs irréparables de ses enuemis qu'à lui-même ; car son génie, bien que prudent, habile, profondément souterrain et d une infernale opiniâtreté, ne lui eût jamais creusé sans doute une voie aussi directe, aussi courte que celle qui le couduisil au tronc et à l'entière réalisation des rêves de l'ambition lu plus effrénée ; voie qui lui fut d'ailleurs surtout ouverte et merveilleusement facilitée par Louvois, qui, en haine de Colbert et pour se rendre nécessaire à Louis XIV, avait causé la première guerre de HolUnde en 1070 , et consèquemment la ruine du parti républicain cl l'exaltation do Guillaume aux charges de slalhouder; par Louvois. qui, en 1088, pour susciter une nouvelle guerre à Louis XIV, empêcha ce roi, ainsi qu'on le dira en son lieu, de prendre le seul parti qui pùt arrêter court les projets de Guillaume et conserver la couronne à lacques 1J.

Ainsi donc Guillaume alla droit au stathoudérat par le meurtre de Jeau de Will, son tuteur, et au trône par l'usurpation des droits de Jacques II, sou beau-père et son oncle, comme on va le voir par un rapide aperçu des principiux événements de celte révolution.

Il est hors de doute que l'unique et intime pensée de Charles H, dès qu'il se vit sur le trône, fut de rétablir la religion catholique en Angleterre, afin d'opérer par ce moyen une révolution politique et de substituer son autorité absolue au gouvernement représentatif qui régissait le» trois royaumes ; car

là, comme toujours, la question religieuse n'était que le prélude ou le prétexte de l'action politique.

Dien que dans un but différent, Jacques II suivit en plusieurs points I exemple de son frère ; ainsi il tacha toujours de se ménager à la fois l'appui de Louis XIV et du prince d'Orange, espérant que le premier l'aiderait à réaliser son rive de monarchie absolue, et que le second assurerait l'alliance de la Hollande à ce royaume ainsi régénéré. Toutes les fatales irrésolutions de Jacques 11, M conduite inconséquente et indécise, dérivent de celle pensée première si éminemment fausse et malheureuse, puisqu'il fallait décidément opter entre Louis XIV et Guillaume, au risque de se voir attaqué ou trahi par tous deux, ainsi qu'il en arriva d'ailleurs, en cela que l'alliance de l'Angleterre et de la Hollande devait amener une rupture avec la France, comme aussi l'alliance de l'Angleterre et de la France amener une rupture avec la Hollande.

Jacques II se livra néanmoins à cette politique tortueuse et malhabile, qui porta bientôt ses fruits; car ni Louis XIV ni le prince d'Orange n'en furent dunes, et le furent si peu, que, le t9 décembre 1685, Louis XIV dépêchait à H. de Barillon, ambassadeur de France à Londres, uu courrier extraordinaire, et lui ordonnait, par une lettre de cette même date : « De faire

• savoir secrètement aux parlementaires de l'opposition qu'ils « pouvaient agir pour la conservation de leurs droits, de leurs « privilèges et de leur religion, sans rien avoir à craiodre de la « France; » et en même temps H. Barillon devait se servir de toutes les occasions qui se présenteraient < pour insinuer adroi-

• lement au roi d'Angleterre tout l'intérêt qu'il avait d'em- « ployer son autorité pour le rétablissement de la religiou « catholique. » (Aff. èlrang., Angl., 1685, 1688.)

Ainsi trahi par Louis XIV, et se croyant sûr de son appui, Jacques se précipita plus aveuglément que jamais dans ses voies de contre-révolution, tandis que l'opposition , rassurée par les con6denees de Barillon, commença d'organiser cette vaste et silencieuse conspiration que le prince d'Orange devait trouver mûre et à point, lorsque I incompréhensible opiniâtreté de son oncle et la non moins incompréhensible conduite de Louis XIV à l'égard de ce malheureux roi lui donnèrent tant d'espoir d'arriver au trône.

Car, il faut le dire, avant que de s'armer ouvertement contre son beau-père, Guillaume, poussé par sa haine pour Louis XIV, avait tout tenté pour entraîner le roi d'Angleterre dans la ligue d'Augsbourg qui s'allait conclure, représentant à ce prince, avec une grande énergie de conviction, d'ailleurs merveilleusement d'accord avec ses propres vues, qu'un roi d Angleterre, étroitement uni à son parlement, et lié par une communion d'intérêts politiques à une puissance maritime telle que la Hollande, pouvait devenir l'arbitre de l'Europe et écraser la France. Cette perspective flattait extrêmement l'orgueil de Jacques 11 ; aussi ne pouvait-il se résoudre à rompre avec son gendre ; mais il ne pouvait non plus renoncer aux subsides accordés par Louis XIV, et surtout à l'espoir (qu'il croyait certain) d'obtenir l'assistance de ce roi dans le cas où ses projets d'absolutisme rencontreraient quelque obstacle.

Mais le prince d'Orange savait depuis longtemps les irrésolutions de son beau-père et ses liaisons avec la France par H. le duc de Sunderland, qui, bien que chèrement payé par Louis XIV, trompait» la fois et ce roi et Jacques H, en instruisant Guillaume d'Orange de ce oui se passait dans le conseil du roi d'Angleterre, dont lui, Sunderland, était le membre le plus influent et le plus écouté.

On verra plus bas, par une dépêche de M. le comte d'Avaux, ambassadeur de France à la Haye, toutes les filiations de cette intrigue qu'il avait pénétrée. Cela est très-curieux ; qu'on en juge par ces quelques mots.

Depuis longtemps madame la duchesse de Sunderland était en galanterie ouverte et réglée par M. Sidney, oncle de M. de Sunderland, et créature dévouée du prince d'Orange. M. de Sunderland tolérait ou autorisait cette liaison de madame sa femme avec son oncle, dont il espérait et attendait un gros héritage, et se servait de cette facilité pour ne laisser rien ignorer au prince d'Orange de ce qui se décidait dans le conseil du roi

d Angleterre, soil par les entretiens de madame de Sunderland avec M. Sidney lorsque celui-ci venait en Angleterre, soil par sa correspondance lorsque M. Sidney retournait en Hollande auprès du stathouder.

Aussi ce dernier, confidemment averti par M. de Sunderland qu'il n'y avait aucun fond à faire sur l'alliance du roi Jacques, conspira dès lors contre lui. et ht signer par ses adhérents la ligue d'Augsbourg, qui fut enfin secrètement conclue à Venise, au milieu des folles joies de son carnaval, vers le commencement de l'année 1686.

Depuis cette époque (1686) jusqu'en 1688, le malheureux Jacques H, trahi d'ailleurs par Louis XIV, par son premier ministre, par son gendre, par sa fille, égaré par les funestes conseils du jésuite Piler, marcha de fautes en erreurs, et non-seulement irrita les masses par ses humiliantes déférences pour le parli prêtre catholique et par l'acharnement avec lequel il persécuta les autres sectes, mais encore s'aliéna les plus grands seigneurs de sa cour, qui ne purent tolérer les arrogantes prétentions de ce même parti.

Puis, en 1687, lorsque le mécontentement fut général et que l'on commença de parler du prince d'Orange comme du successeur naturel de Jacques par le fait de madame la princesse d'Orange, sa fille, la naissance sinon supposée, du moius fort contestée, du prince de Galles, qui ruinait nécessairement les espérances que pouvaient avoir conçues les amis du stathouder, fut le texte d'une foule d'attaques qui, habilement exploitées par les émissaires de Guillaume, vinrent nouvel aliment à l'irritation publique.

El, de fait, cette merveilleuse et surtout si oppor sance d'un héritier présomptif de la couronne, miracle attribué à un pèlerinage que fit la reine à la fontaine de Sainte-llunifrède, le mystère et les singulières circonstances de l'accouchement, tout concourt 4 donner une apparence de fondement et d'autorité aux bruits qui, répandus d abord en Hollande puis bientôt en Angleterre, n allaient rien moins qu'à persuader au public que le prince de Galles était un enfant supposé.

Fausses ou vraies, ces assertions furent comme le signal d'une défection parmi les officiers et les généraux des troupes du roi Jacques ; un grand nombre de capitaines de vaisseau et le fameux amiral Herbert passèrent en Hollande ; plusieurs séditions, excitées par la haine des protestants contre les catholiques, éclatèrent dans l'armée de terre et de mer, et les gens sensés purent dès lors prévoir que la cause de Jacques II était à jamais perdue.

Aussi, dès 1687, H. d'Avanx, ambassadeur de France à la Haye, avait ècumé les premiers projets du prince d'Orange, et en avait écrit longuement et fort sérieusement à M. de Croissy. On traita sa découverte d'imagination et de chimère; il insista, il donna des preuves, il cita des faits, sans inspirer plus de créance. Ainsi, le 17 décembre 1687, M. d'Avaux écrivit au roi « qu'il ne doutait pas que le prince d'Orange ne suscitât des « affaires au roi d'Angleterre si la reine venait à accoucher d'un « fils. »

Plus tard, le 8 avril 1680, il écrivait au roi :

« Depuis longtemps je me suis donné l'honneur de mander à Votre Majesté que le prince d'Orange avait dessein d'entreprendre quelque chose en Angleterre; mais maintenant tous ses préparatifs sont considérables ; et, quoiqu'on ne doive pas faire grande réflexion sur les écrits qu'on débile en Hollande, on vient d'en imprimer un si fort cl si précis qu'on ne peut le re garder que comme un manifeste pour servir à la guerre, s

Puis M. d'Avaux ajoutait :

• Il n'est que trop certain que le prince et la princesse d'Orange sont informés de ce qui se passe de plus secret dans le cabinel du roi d'Angleterre ; que, pour ce qui est de M. Sidney, si attaché au prince d'Orange, je crois, el j'ai toujours cru, que milord Sunderland n était pas fàrhè qu'il fût bien avec le stathouder pour avoir, dans un changement de gouvernement, un homme qui le maintint. Je sais que M. de Sunderland révèle à M. Sidney tout ce qu'il sait de plus secret, et que

M. le prince d'Orange n'ignore rien de ce que sait M. Sidney. De plus, je suis averti par de bons endroits que non-seulement M. de Sunderland considère fort M. Sidney parce qu'il est son neveu et qu'il espère être son héritier, mais que M. Sidney a sur son esprit un crédit tout entier, ayant une galanterie réglée avec madame de Sunderland, qui gouverne absolument son mari. »

Le 25 juin 1688, M. d'Avaux écrivait encore :

" Qu'il mandait par tous les ordinaires que les armements de mer se continuaient en Hollande ; que cela ne regardait que l'Angleterre ; qu'il y avait déjà quatre vaisseaux qui avaient passé le Pampus, et que l'on travaillait à faire passer les autres. »

Puis il ajoutait de sa main en post-scriptum •■

« J'avertis le roi, pour la dixième fois, que tout ce qui se « passe de plus secret dans le conseil du roi d'Angleterre est * révélé au prince d'Orange. »

Le 1 I août 1688, il disait à M. de Croissy :

« J'ai mandé au roi que je ne manquerais pas d'envoyer dès ce même jour à M. de Barillon une copie de tout ce que j'ai eu l'honneur de dire à Sa Majesté là-dessus, car il me semble qu'on s'endort en Angleterre, et il est fort à craindre que Sa Majesté le roi Jacques ne se trouve surpris tout à coup et peutêtre au premier jour; ce ne sera pas du moins manque d avoir été bien aveili depuis longtemps des mauvaises intentions du prince d'Orange, et principalement depuis la grossesse de la reine, i

Enfin, le 1" septembre, M. d'Avaux écrivait encore à M. de Croissy :

ot Je mandai au roi que je n'avais écrit que trop souvent et peut-être trop amplement toutes les différentes circonstances qui pouvaient lui rendre indubitable le dessein du prince d'Orange contre l'Angleterre ; qu'il ne restait plus qu à informer Sa Majesté du temps où le prince d'Orange mettrait ses desseins à exécution c'est ce que je fis. •• Le siège de Philisbourg a lit augmenter les actions <lc,dix pour cent e; rendit les Etats t Généraux fort insolents par la certitude que le roi ne les altaf querait pas, ni les Pays-Bas espagnols, h Or, je mandai au roi que, tant que les Etats -Généraux n'auraient pas peur, mais une peur bien pressante, il n'y aurait rien à attendre d'eux ; et je ne pus m'empécber de représenter encore à Sa Majesté que si, dans la conjoncture présente du passage du prince d Orange en Angleterre, soit que son entreprise réussisse, soit qu'elle manque, ils voyaient d'un coté une puissante armée de Votre Majesté, et, de l'autre, de bonnes conditions d'accommodement, peut-être pourrait-on trouver moyen de les engager dans une alliance avantageuse pour la France

« J'assurai de plus Sa Majesté que, si el'e faisait assiéger Bruxelles, le prince d'Orange ne se détournerait pas pour cela d'un seul pas; il se croit trop assuré de la conquête d'un puissant royaume pour s'arrêter à la prise d'une ville; je sais même de bonne part qu'il a dit aux Espagnols qu'ils gardassent seulement Ostende, Mons et Namur, et que, pour toutes les autres villes dont Sa Majesté s'emparerait, il saurait bien les reprendre. Mais, pour ce qui est des Etats-Généraux, la prise d'une place en Flandre les étonnerait bien et les ferait rentrer en eux-mêmes.

« Le siège de Philisbourg, je le répète ù Sa Majesté, n'a pas fait cet effet ; au contraire, il les a rassurés en leur faisant croire que la guerre s'éloignerait d'eux : c'est par cette raison QBE le puises d'Orauge en a été fort aise, et aussi parce qu'il est persuadé que l'Empereur et beaucoup de prince de l'Empire s'engageront sous ce prétexte dans la guerre , et que son intérêt demande que les armes de Sa Majesté soient occupées dans l'Empire ; que ce qui reste aux Espagools dans les Pays-Bas ne soit pas entamé, et que les Etats-Généraux soient mécontents autant qu'ils le sont à présent sur lé-fait du com-

« Comme les créatures du prince d'Orange ne font pas mystère de dire qu'aussitôt qu'il aura fait assembler un parlement en Angleterre il déclarera la guerre à Sa Majesté, et qu'il est fort apparent qu'il entraînera les Etals-Généraux dans son sentiment, j'ai estimé qu'il était de mon devoir de rendre compte à Sa Ma, esté des moyens qui peuvent empêcher les Etats d'entrer dans ces engagements. Je n'en connais que deux, qui sont : « ou de leur donner satisfaction sur les affaires de commerce , « ou de les mettre, par la force des armes, dans la nécessite de * s'attacher aux intérêts de Sa Majesté en faisant avancer des i troupes sur les frontières des Etats-Généraux. •

i Que je pouvais assurer qu'il n'y avait pas d'autres moyens

3uc ces deux-là pour empêcher les Etats de s'unir au prince Orange s'il devient roi d'Angleterre. Quand je considère que ce prince emmène avec lui quatorze mille hommes des meilleures troupes des Etats, tous leurs vaisseaux de guerre , toute leur artillerie, car leurs magasins sont presque vides, je me persuade que le prince a voulu se reudre maître de toutes leurs forces afin qu'ils dépendissent de lui; c'est encore ce qui me fait croire que le temps serait propre de marcher contre eux. »

( Aff. itrang., Hollande, 1685-1688. )

On a voulu donner, sans parenthèse aucune, ces fragments de la correspondance diplomatique de M. le comte d'Avaux, pour mettre en évidence les faits suivants qui en résultent :

1' Que Louis XIV. bien qu'instruit jour par jour des progrés de la conspiration de Guillaume d'Orange contre Jacques II, et des projets hostiles à la France que le slathouder tramait en ras de n ussite, que Louis XIV, dis-je, laissa toute liberté au prince d'Orange d'exécuter son dessein;

2* Que M. d'Avaux avait toujours et incessamment répété que le plus sûr moyen de ruiner les projets ambitieux du prince d'Orange était de satisfaire les Etats-Généraux sur le traité de commerce, parce qu'alors, tout sujet d'irritation cessant contre I la France, M. d'Avaux pouvait peut-être obtenir des collèges l'assurance qu'ils s'opposeraient aux tentatives du prince d'Orange contre l'Angleterre, puisque, d'après les lois fondamentales de la république, le stilhouder ne pouvait prendre aucune mesure initiative sans le concours et l'assentiment des collèges ;

7>° Que voyant ses avis dédaignés a ce point, qu'au lieu d'accorder une juste satisfaction aux Etats-Généraux sur ce traité de commerce. Louis XIV avait, au contraire, ordonné en pleine paix de saisir leurs vaisseaux, au mépris du droit des gens, M. d'Avaux avait fait observer, et ce fort sagement, que, puisqu'au lieu de chercher à s'assurer l'alliance des Etats-Généraux on prenait à tâche de se les aliéner, il fallait au moins, pour empêcher la république de souscrire aux projets du prince d'Orange, faire avancer des troupes sur ses frontières, afin d'enlever, par la terreur, ce qu'il eut été si facile et si sûr d'obtenir par des voies d'accommodement.

Or, cette dernière détermination, d'intimider la Hollande, fut prise un instant par Louis XIV , mais, malheureusement, cet élan de saine et vigoureuse politique fut à l'instant comprimé par l'influence de Louvois; on verra bientôt comment.

Le 9 septembre 1688, le comte d'Avaux, ayant découvert jusqu'aux moindres détails de la conspiration du prince d'Orange, en fit aussitôt part 1 Louis XIV. et insista si formellement sur les dangers qui menaçaient la France et la paix future de l'Europe, dans le cas où Guillaume arriverait au trône d'Angleterre, que le roi ordonna a M. d'Avaux de déclarer immédiatement aux Etats-Généraux que toute tentative contre le roi Jacques II serait considérée, par Louis XIV, comme une rupture éclatante entre la France et la république, et qu'en atlendaul une armée d'observation prendrait position sur la frontière de la république.

Certes, si Louis XIV eût été conséquent à cette déclaration, Jacques II était sauvé, la paix assurée en Europe; car les Etals- Généraux n'avaient point encore adhéré a l'entreprise du prince

JEAN fi ART

d'Orange, et ni le pape, ni l'Empereur, ni le roi d'Espagne n'eussent osé soutenir A la fois l'usurpation du prince d'Orange et l'exaltation d'un prince calviniste aux dépens d'un roi catholique. Encore une fois, le salut du roi d'Angleterre était a ce prix, puisque les Etats-Généraux, inquiétés sur leur frontière, n'eussent jamais consenti, dans ce moment critique, a dégarnir leurs villes fortes et a vider leurs arsenaux pour complaire aux intérêts personnels du prince d'Orange.

Que fait au contraire Louis XIV? Au lieu de porter ses troupes, selon l'esprit de sa déclaration, sur les frontières de Hollande, il change tout a coup de pensée, déclare subitement la guerre a l'Empire, fait investir Philisbourg par M. le daupliin, rompt ainsi le traite de Nimègue, la trêve de vingt ans, et, par celle violation flagrante de sa promesse, ligue contre lui, et en faveur des tentatives du prince d'Orange, toutes les puissances qu'il pouvait se concilier en soutenant Jacques II contre le stalliouder, le roi catholique contre l'usurpateur hérétique, le beaupère contre le gendre.

Maintenant quelle fut la cause première de ce changement subit dans la pensée de Louis XlV, a propos de sa déclaration aux Etats-Généraux. Pourquoi celle guerre contre l'Empire? Pourquoi ce malenconlrcux siège de Philisbourg, qui réjouit si fort le prince d'Orange, » et fil monter de dix pour cent le taux i des effets publics en Hollande? • Il faut le dire, ceuc étrange politique fut encore un fruit de lu funeste volonté de Louvois, de nouveau mise en jeu par le motif le plus frivole , t la n mauvaise construction d une fenêtre de. Trianon. »

On se souvient qu'en 1070 Louvois avait voulu la guerre pour bien cmbarraitcr Colbert; eh bien ! Louvots voulut encore la guerre en 16*8, non plus pour embarrasser Colbert, qui était mort A la peine, mais pour forcf.r Louis XlV à laisser la la trukllb, selon les expressions de ce ministre, ainsi qu'on va le voir en son lieu.

El romme la guerre avec l'Empire, entamée par le siège de Philisbourg, pouvait se terminer assez tôt, Louvois voulut, en homme prévoyant, se réserver l'éventualité d'une conflagration générale, en laissant toute facilité aux projeta du prince d'Orange, qui, une fois roi d'Angleterre et chel de la ligue d'Augsbourg, était en mesure, ainsi qu'il le prouva de reste, de susciter A la France une série de guerres interminable*.

Or, le fragment suivant des Mémoires deM .de Saint-Simon donne la clef de toute celle intrigue, et explique a merveille tout ce qui, sans cela, serait demeuré un mystère de folie et de vertige A confondre la raison.

On fait celle citation d'autant plus volontiers, que tout prouve combien M. de Saint-Simon était justement informé, et que ce passage donne aussi quelques particularités sur M. d'Avaux :

n D'Avaux avait été conseiller au parlement, mallre des requêtes, enlin conseiller d'Etat ; c'était un fort bel homme, et bien fait, galant aussi, et qui avait de l'honneur, fort l'esprit du grand monde, de la grâce, de la noblesse et beaucoup de politesse. Il alla d'abord ambassadeur A Venise, ensuite plénipotentiaire A Nimègue, ou, en grand courtisan qu'il était, il s'attacha A Croissy, qui l'était avec lui, ce frère de Colbert, lequel, on l'a dit, le lit secrétaire d'Etat des affaires étrangères, A la disgrâce de Pomponne. D'Avaux, quelque temps après la paix de Nimègue, fut fait ambassadeur en Hollande. Le nom qu il portait lui servit fort pour tous ces emplois . il s'acquit en Hollande une amitié et une considération générale, et jusque du peuple, et sut si bien se ménager avec le prince d'Orange, malgré les ordres positifs et réitérés qu'il avait de chercher A lui faire de la peine en (oui, jusque dans les choses inutiles, qu'il aurait fait tout ce qu'il aurait voulu pour le roi, sans celle aversion que le priuce d'Orange ne put jamais vaincre.

t D'Avaux fut informé, dès les premiers temps, du projet de la révolution d'Angleterre, quand le projet était encore un grand secret, et en avertit le roi. On »e moqua de lui, et on préfera croire Barillon, ambassadeur du roi en Angleterre, qui, trompé par Sundcrland et les autres minisires confidents du roi Jacques, mais perlidesel qui trempaient eux-mêmes dans la conjuration, abusé par le roi d Angleterre, aussi dupe de ses mini-ires, rat»

sura toujours noire cour, el lui persuada que les soupçons qu'on y donnait n'étaient que des chimères.

« Ils devinrent pourtant si forts, et d'Avaux marquait lanl de circonstances el de personnes, qu'il ne tint qu'à nous de n'être pas les dupes en faisant le siège de Maastricht, qui déconcertait toutes les mesures du prince d'Orange, • au lieu de celui « de Philisbourg qui n'en rompit aucune ; mais Louvois voulait « la guerre, et se garda bien de l'arrêter tout court. » Oulre sa raison générale d'être plus maître dé tout par son département de la guerre, il en eut une particulière très- pressante, que j'ai sue depuis longtemps, bien certainement, el qui est trop curieuse pour l'omettre, puisque f occasion s'en présente si naliirellemenl. En 1088, le roi, qui aimait A bâtir et qui n'avait plus de maîtresses, avait abattu le petit Trianon de porcelaine qu'il avait pour madame de Montespan, et le rebâtissait pour le mettre dans l'étal où on le voit encore ; Louvois était surintendant des bâtiments; le roi, qui avait le coup d'œil de la plus line justesse, s'apcrçul d'une fenêtre de quelque peu plus étroite que les autres; les trumeaux ne faisaient encore que s'élever el n'étaient pas joints par le haut ; Il la montra I Louvois pour la réformer, ce qui était alors très-aisé : Louvois soutint que la fenêtre élail bien ; le roi insista, et le lendemain encore, sans que Louvois, qui élail entier, brutal el enflé de son autorité, voulût céder, l.c roi vit le lendemain Lenôtre dans la galerie : quoique son métier ne fnt guère que les jardins, où il excellait, le roi ne laissait pas de le consulter sur les bâtiments; il lui demanda s'il avilit été A Trianon. Lenôtre répondit que non ? le roi lui ordonna d'y aller: le lendemain il le vit encore ; même question, même réponse; le roi comprit à quoi il tenait, tellement, qu'un peu fâché, il lui commanda de s'y trouver l'aprèsdinée même, A l'heure qu'il y serait avec Louvois : pour cette fois, Lenôtre n'osa y manquer. Le roi arrivé et Louvois présent, il fut question de la fenêtre, que Louvois opiniâlra toujours de largeur égale aux autres. Le roi voulut que Lenôtre l'allât mesurer, parce qu'il était droit et vrai, et qu il dirait librement ce qu'il aurait trouvé. Louvois. piqué, s'emporta; le roi, qui ne l'était pas moins, le laissait dire; cependant Lenôtre, qui aurait bien voulu n'être pas 1A, ne bougeait; enfin le roi le lit aller, et cependant Louvois, toujours A gronder et A maintenir l'égalité de la fenêtre avec audace el peu de mesure; Lenôtre trouva enfin que le roi avait raison de quelques pouces. Louvois voulut imposer; mais le roi, A la (in, trop impatienté, le lit taire, lui commanda de faire défaire la fenêtre â l'heure même , et, contre sa modération ordinaire, le malmena fort durement.

« Louvois, qui tt'aVait pas accoutumé d'être irailé de la sorte, revint chet lut en furie el comme un homme au désespoir. Sainl-Pouange, le Dilladin et ce peu de familiers de toute heure en furent effravés, et dans leur inquiétude tournèrent pour savoir ce qui élait arrivé. A la fin, il leur conta donc qu'il était perdu, et que, pour quelques pouces, le roi oubliait lotis les services qui lui avaient valu tant de conquêtes, « mais qu'il v t mettrait ordre, et qu'il lui susciterait une guerre telle, qu'A f lui ferait avuir besoin de lui el laisser IA la truelle. * De 11 il s'emporla en reproches et en fureur. Louvois ne mit guère a lui tenir parole ; il enfourna la guerre par la double élection de Cologne, du prince de llavière el du cardinal de Furstcmberj». Il la confirma en portant la flamme dans le Palatinat, « et ctl « laissant toute liberté au projet d'Angleterre. »

Louvois laissa donc à toute liberté au projet d'Angleterre, et Jacques H fut détrôné.

Après des défections el des traverses sans nombre, Jac* qties liquida l'Angleterre, el son dépari fut facilité par les agents du prince d'Orange. Le dernier acte politique dé Jar> nues fut une déclaration des motifs qui le forçaient ;\ se retirer devant «on gendre. — Cette pièce est du 2'2 décembre.

h Ce sérail (disait Jacques) un acte de démence de m* croire en sûreté tant que je serai au pouvoir d'un homme qui non* seulement a envahi mes Etals sans aucune provocation, mais encore m'a fait prisonnier dans mon propre palais, m'a cuvuyA

Et LOUIS XIV.

au milieu de la huit l'ordre de quitter ma rapitalc, et a cherche A me faire paraître au monde aussi noir que l'enfer en m accusant du crime d'une supposition d'enfant, accusation que ceuxlà même qui l'ont inventée savent bien être fausse au fond de leur conscience Je suis né libre et veux continuer de l'être. J'ai hasardé ma vie pour la défense de mon pays, je ne suis pas trop vieux pour ne pas la risquer enrore . c'est pourquoi je me retire ; mais je resterai à portée de revenir lorsque la nation ouvrira les yeux sur les prétextes faux, quoique spécieux, dont on s'est servi pour la tromper. »

Le 23 décembre, Jacques s'embarqua la nuit, par un temps orageux, sur le vaisseau FKnnle, et, après deux jours d'une épouvantable traversée . il arriva , le 25 décembre , a Ambitieuse, ou il débarqua. De là il alla droit à Saint-Germain, où il retrouva la reine et le prince de Galles, qui y étaient arrivés conduits par M. le comte de Lauzun.

L'infâme trahison de Louis XIV envers Jacques II ressort si évidemment des faits précédemment cités, qu'on ne peut éprouver que du dégoût en songeant aux jongleries sentimentales et aux hypocrites semblants d'affection et d'intérêt, grâce auxquels fe grand roi lâcha de faire oublier au malheureux proscrit que sa chute du trône était en partie due aux perlides machinations du cabinet de Versailles.

Quant aux secours accordés par Louis XIV a Jacques II, pour l'aider a reconquérir son royaume, secours dont on a si universellement glorifié Ki magnanime générosité du grand roi, on verra qu'ils étaient aussi Insuffisants qu'illusoires ; car les sept mille hommes mal équipés, mil pourvus, que Louis XIV envoya en Irlande, n'avaient d'autre mission que d'inquiéter le prim e d'Orange, «lin d'opérer tint diversion favorable aux armes françaises sur le continent. La conquête des trois royaumes avec ce peu de troupe» était une dérision. - Mais le rare est que le grand roi n'avait accord* re» sept mille hommes a son bon frère d'Angleterre « qu'a la condition expresse que i son bon frère d'Angleterre lui renverrait en France, trahs- « port par transport (si cela se peut dire), erpt mille hommes « des meilleure» trounes irlHndaist», qui s'étaient révoltées • ■ Dublin contre l'autorité du prince d'Orange, a

On verra dans le chapitre suivant lu détails de cette singu» liêre intervention.

aiAprruB Liv.

Pour M pa» Interrompre le récit de» événements qui ame nèretit la révolution de UWH en Angleterre, on a omis déparier en leur temps de deux morts qui firent asset de bruit, et dont l'une fut aussi sainte, aussi religieusement exemplaire (bien que troublée par une étrange sortie), que l'autre fut peu chrétienne. Il s'agit de la mort de M. le duc de Mortemarl, général des galères, et de celle de M. le duc de Vivonne, son père, qui ne survécut i son fils que trois mois.

On a vu en son lieu que M. le duc de Mortemart, ayant eu de M. son père la charge de général des galères de France, servit bravement devant Gènes, et plus tard A Cadix, ainsi que dans sa croi«ière de la Méditerranée. Ilempli de savoir, appliqué, piofondémcnt instruit des choses de la nav-gaiion, plein de sagesse, de modestie, d'une piété solide et éclairée, vivant au mieux et le plus heureusement du monde avec madame sa femme, au fort de la faveur, beau-frère de Seignclay et des ducs de Cnevreiise et de lleauviiliers, qui, on l'a dit, avaient épouse les deux autres filles de Colberl, M. de Mortemart mourut a Paris, le 15 avril 1688, A l'Age de vingt-cinq ans. l'nc noie extraite des Mémoires de Saint-Simon, et insérée dans le deuxième volume de l'histoire de ce siècle, a*monlré avec quel cynisme révoltant M. de Vivonne, amené A grand peine au chevet de son fils mourant, s'écria, en le voyant à l'agonie : « (le pauvre homme-lA n'en reviendra pas ; i ai vu mou- » rir tout comme cela son pauvre père I • faisant allusion A une prétendue faiblesse de madame la duchesse de Vivonne pour

un de ses ècuyers, qu'il supposait ainsi être le véritable père de M. de Mortemart. D'après ce trait, on laisse A penser et M de Mortemart fut fort regretté par M. de Vivonne.

Il faut dire aussi que ce dernier ne le fut guère plus, lorsque, le 15 septembre de la même année, il mourut, A l'Age de cinquante-deux ans, des suites de ses blessures, de ses excès, et aussi d'une maladie fâcheuse contrariée A Naples l'ne de ses meilleures amies, qui l'avait surnommé le gros crevé, cl que, plus délicat, il appelait asseï étrangement maman miijmmne, madame de Sevigné. en un mot, fil de lui cette courte oraison funèbre, en apprenant sa mort A madame de Griguan : » Il est « mort en un moment, dans un profond sommeil, et, entre « nous, aussi pourri de l'Ame que du corps... i

On s'est asseï étendu, dans les temps, sur les beaux faits d'armes de M. de Vivonne, auquel on ne peut contester nue valeur naturelle et brillante, un rare sang-froid, et une incroyable liberté d'esprit dans le danger. On a vu, lors du siège de Candie, avec quel calme intrépide il se conduisit ; on ne peut nier non plus qu'il n'eût plusieurs des rares et grandes qualités d'un bon général d'armée de terre : son coup d'oeil était rapide, précis. Quant A son savoir nautique, la conduite et la navigation des galères étant toute spéciale et entièrement abandonnée aux comités, par suite des rapports ignobles qu'il était indispensable d avoir avec tes forçats, pour que la manœuvre s* pût bien exécuter, M. de Vivonne n'avait en marine que des connaissances superficielles. On a d'ailleurs souvent expliqué pourquoi, dans ce temps- lit. ces connaissances étaient regardées comme fort loin d étri le complément rigoureux d une charge de vlce-amlral OU de général des galères.

Mais, il faut le dire aussi, A mesure que l'Age et la faveur de M. de Vivonne augmentèrent, sou incurable paresse et sa dédaigneuse insouciance des plus graves intérêts augmentèrent aussi, et arrivèrent enfin à un degré qui passait toute créance, ainsi qu'on l'a vu lors de sa vice-royauté de Sicile. On a donné asscs de preuves extraordinaires de l'imperturbable mépris avec lequel il traitait les gens les plus qualifiés de Messine, et de sa négligence d'écrire au roi ; ce qui te faisait rester cinq ou six mois srIib instruire ce prince de quoi que ce fût, le laissant dans la plus entière et In plus profonde ignorance de tout ce qui se passait dans celle possession, et ce. malgré les ordres les plus pressants, les plus réitérés, les plus impératifs de la part de Louis XIV, auquel il ne donnait, pour se disculper, que les exc uses les plus vaines et les plus impertinentes

On a dit aussi avec quel cynisme effronté M*, de Vivonne remercie le roi (et ce encore deux ou trois mois après sa nomination) du bAton que madame de Moulespan lui avait fait donner, A la grande confusion de Loti vois, qui, pour se venger, entrava de plus en plus le peu d'opérations que voulaient tenter les officier» généraux qui servaient sous M. de Vivonne, n'envoya A Messine que le rebut des troupes, retint les fonds de la solde, lit tant cl si bien, que la plupart des régiments désertèrent, et que, malgré les bons succès maritimes de Palermc , d'Agosta, de Taormina , aucune expédition importante et profitable ne put cire tentée dans l'intérieur du pays, et qu enfin, aprèa quatre ans d'occupation, de dépenses énormes, de pertes eonsideraldes en hommes et en chevaux, Mcss'mc se voulut donner au.r Turcs et retomba sous le joug de l'Kspagnc.

Sans nul doute, il serait d'une injuste partialité de ne pas reconnaître, dans celte fatale issue des affaires de Messine, la funeste influence de Louvois ; et on peut croire, pour la réhabilitation de M. de Vivonne, que, mieux secondée, mieux appuvée parce ministre, l'entreprise de Sicile aurait en de moins l'Acheux résultats, et que l'indicible apathie de M. de Vivonne vint peut-être aussi des dégoûts que lui causa l'intraitable mauvais vouloir de Louvois.

Après celle campagne de Sicile, M. de Vivonne, ayant obtenu pour son lils le geiiéralat des galères, quitta le service ; et M. le duc de Mortemart, son père, étant mort en IC75, il exerça sa charge de premier gentilhomme de la chambre.

On a pu aussi , en examinant l'autographe de l'écriture de M. de Vivonne, >e convaincre de cette bixanerie, d ailleurs

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assez particulière à beaucoup de grands seigneurs de ce tempsla, a savoir, qu'ils écrivaient en fort bons termes, souvent même en fort beau style, bien qu'ils ignorassent complètement l'orthographe. On ne revient sur cette ètrangelé que parce que Boileau dit quelque part que, « si M. de Vivonne eût voulu, il « aurait pu faire d'excellents vers. » Quant à des vers, l'austère satirique s'avance un peu légèrement; car les règles absolues de la prosodie font en poésie une nécessité première de l'orthographe. Nais si M. de Vivonne ne faisait pas de vers, il est du moins reconnu, par beaucoup de grands écrivains de ce temps-la, que son goût était parfait, son tact exquis, et que son habitude pratique dans le jugement de ces matières-là était telle, qu'il passait , a bon droit, pour avoir extrêmement de lettres; enfin Boileau dit encore, en parlant de ses satires :

Pour le malheureux Jacques, et épouvantablement onéreux a la rance, puisque ce fut dans la funeste journée de la Bogue que la marine royale, celte œuvre magnifique de Colbert, déjà si dangereusement ébranlée par Seigoelay, s'engloutit tout a fait.

Louis XIV, voulant donc paraître envoyer une armée de débarquement pour appuyer le soulèvement des catholiques d'Irlande, ordonna d'assembler une assez grosse escadre dans le porlde Brest, et destina le commandement de celte expédition a M. de Chateaurenault, récemment promu au grade de lieutenant général.

François-Louis de Rousselet, comte de Chateaurenault, né en 1637, avait alors cinquante-deux ans environ. Ce nom de Rousselet était demeuré fort obscur en France jusqu'au mariage du bisaïeul du comte de Chateaurenault avec une sœur du

Vue vive discussion s'itère cuire le roi «t Louvois i propos d'une fenêtre du petit

t Pourvu

Qu'à ChantilW. Comté les souffre auetqoofoii, Qu'KugLiieii en soit touche, que Colliert cl Vivonne, Que k Rochefoucauld, Msrciilic et Pomponne,

A leurs mils délicat* te laissent pénétrer.

Cette parenthèse épuisée, revenons u l'année 1080.

Par une apparente contradiction, Louis XIV,. qui aurait si facilement pu empêcher la déchéance de Jacques, — 1* en ne lui laissant pas apparemment espérer son concours pour le rétablissementde la religion catholique en Angleterre, tandis qn'il excitait au contraire en secret I opposition protestante contre ce malheureux prince ; S* rn portant la guerre sur les frontières de la Hollande, au lieu d'aller assiéger Philisbourg, et en bloquant étroitement les ports de cette république ; — par une apparente contradiction, Louis XIV, une fois Jacques II détrôné, lui accorda des secours qui, en 1688. eussent suffi peut-être a arrêter pour longtemps Tes progrès de la révolution ; secours qui eussent été alors aussi efficaces qu'ils devioreot inutiles

cardinal et du maréchal de Retx, à l'arrivée des Gondi en France. Comme presque tous les officiers généraux de la marine de ce temps-là, à de très-grandes et très-rares exceptions près, M. de Chateaurenault commença-de servir dans les troupes de terre : il fil ses premières armes au siège de Dunkerque, sous les ordres de M. de Turenne; ayant passé au service de nier vers t661, il y entra avec le grade de lieutenant de vaisseau, et fit avec distinction et très-bravement plusieurs campagnes en Afrique et dans la Méditerranée ; en 1673, il fut promu au grade de chef d'escadre ; sa première action d'importance, et où il commanda en chef (action qui lui avait d'ailleurs valu ce grade), fut un combat qu'il livra contre cinq corsaires hollandais, avec un vaisseau île soixante quatre canons qu'il montait.

En (o74, il attaqua dans la Manche le fils de Huyler, contreamiral de Hollande, qui convoyait une flotte de cent cinq navires de commerce ; après un combat de trois heures, dans lequel cinq vaisseaux hollandais furent coulés a fond, le jeune Buyler fut obligé d'échouer plusieurs de ses navires sur les bancs de Flandres,

N. le comte de Chateaurenaull était un petit homme blond, a l'air doux, timide et embarrassé, a l'extérieur simple et presque négligé. Sa conversation, pesante et confuse a l'excès, avait, I Versailles, une telle renommée d'insipidité, qu'a part le récit de ses combats, qu'on écoulait avec une certaine curiosité, tout le monde le fuyait comme une peste. Somme toute , les dehors de M. de Chateaurenaull étaient loin d'annoncer, ce qu'il étiit pourtant en réalité, un homme de guerre d'un mérite distingué et d'un esprit qui ne manquait ni de culture ni de clarté. Les dépèches suivantes le prouvent et dénotent surtout, ce qui, d'ailleurs, était un des traits caractéristiques de M de Chateaurenaull, un esprit d'ordre et de détails poussé jusqu'à la minutie ; ainsi on trouvera dans les lettres adressées au roi ou i ses ministres, par cet amiral, jusqu'aux

pourtant, bien que blessé lui-même, malgré cette terrible avarie qu'il répara du mieux qu'il put, le brave chevalier de Cor tlogon revint au feu et combattit jusqu'à la fin de l'action avec autant d'intrépidité que pas un de la floue.

Malheureusement, et ainsi qu'on va le voir, les suites de ce combat ne furent pas aussi décisives et aussi funestes a l'Angleterre qu'elles auraient dû l'être. M. de Chateaurenaull se trouvait pour la première fois a la tète d'une floue de guerre; jusque-la son commandement le plus important s'était borné a une division de six frégates ; il n avait jamais navigué en escadre; il lui manquait donc, comme général en chef, celte longue el rare habitude pratique qui peut seulement mettre a même de faire largement évaluer une grande flollo de guerre ; car si, en temps de paix, alors qu'on ne doit seulement songer qu'a la

Arrivée de Jacquet JI i Sainl-Cernum. — run 3U0.

moindres particularités de chaque combat. C'est quelquefois la prolixité du style de du Quesne, mais le moi n'y parait jamais, parce que M. de Chateaurenault n'avait ni ne pouvait avoir, comme le vieux du Quesne, cette juste et rude conscience de sj propre valeur, qui, se trahissant ainsi a chaque ligne de ses dépêches, donnait un poids immense a tout ce qu'il affirmait ou proposait. Le style de M. de Chateaurenault est pur, correct, méthodique, sa narration simple et nette ; ainsi il divise son récit en deux parties bien distinctes, la navigation et le combat : dans l'une, il donne presque jour par jour le journal de sa marche jusqu'au moment du combat ; dans l'autre, c'est l'historique complet de tous les faits d'armes généraux ou particuliers. Il cite entre autres, dans la relation du combat qu'on va lire, l'admirable sang-froid que montra le chevalier de Coetlogon lorsqu'un boulet mit le feu a des gargousscs destinées au service des pièces de la chambre du conseil ; il se Gt, comme on pense, une horrible explosion qui enleva presque toute la dunette et tua ou mutila d une affreuse manière les officiers et les gardes-marine qui étaient sur cette partie du vaisseau ; et

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précision des manœuvres, cette navigation offre déjà d'insurmontables difficultés pour tous ceux qui ne l'ont pas dès longtemps expérimentée, qu'on pense à ce qu'elle exige de sangfroid, de savoir, de promptitude, de ressources, lorsqu'il faut l'ordonner au milieu d'un combat, au milieu de ces nombreuses et terribles préoccupations qui assiègent un officier général chargé de cette immense responsabilité.

Qu'on songe enfin que c'est a peine si des hommes tels que du Quesne, Ruyter ou Tourville, aussi braves capitaines que profouds tacticiens, et a qui tant de sang répandu, tant de services passés, tant de valeur el d'expérience prouvée donnaient, à part l'autorité du grade, une autorité morale si grave, si imposante et si universellement reconnue, que c'est i peine, disje, si de pareils hommes ont pu faire exécuter aveuglément leurs ordres par les olïiciers généraux qui commandaient sous leurs pavillons, tant l'envie et la rivalité des inférieurs contre leurs chefs est souvent et communément intraitable. Et l'on veut qu'un général nouveau , sans antécédents el inexpérimenté , comme l'était H. de Chaleaureuaull, ail pu forcer, par l'ascendant de sa

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volonté, de vieux lacliciens comme MM. Cabaret et Forai), chefs d'escadre (qui servaient sous ses ordres lois de ce combat, à tout sacrifier au bon succès de la journée, à s'oublier assez

Eour assurer le triomphe d'un bomme qu'ils croyaient incapale de leur commander, et par lequel ils se croyaient frustres d'un grade qu'ils pensaient avoir mérité par de longs et véritables services? Mais, en vérité, ceci était une bien grande et fatale erreur, et ce fut celle de Seignelay, qui. cédant a de influences de cour, confia la flotte d'Irlande a M. de Chateaurenault, brave officier, assez bon praticien, mais peu capable, et par sou savoir et par sa position dans le corps de la marine, de commander en chef. Aussi qu'arriva t-il? Profitant de l'indécision de la manœuvre de M. de Chateaurenault, MM. Foran et Gabaret, deux des meillenrs et des plus braves officiers généraux de la marine , mirent dans leurs évolutions toute la mollesse possible, afin de ne pas concourir à une victoire dont leur chef, ou plutôt leur rival, aurait recueilli tout l'honneur et le fruit.

Louis XIV ayant donc donné l'ordre d'équiper promptemenl vingt-quatre vaisseaux, deu\ frégates et six brûlots, la flotte partit de Hrest, le G mai, sous les ordres du comte de Châteaurenaull. Le 9, elle arriva à la vue des côtes d'Irlande, entre le cap de Clear et Kinsale. On ne fut pas longtemps sans avoir des nouvelles des ennemis. La frégate ta Pressante, que commandait M. de Septesmrs, et un brûlot, sur lequel était M. Servant, prirent, a cinq lieues du port de Rosey, une petite barque ostendaise. Le vice-amiral Herbert, qui commandait l'armée anglaise, ignorant que la déclaration de guerre entre la France et l'Espagne eût été publiée, avait obligé cette barque à tenir la mer, et avait fait mettre quelques Anglais à son bord, croyant que le pavillon espagnol leur donnerait la facilité d'observer de plus près l'escadre française ; mais cet artifice produisit un effet bien différent de celui que s'en était promts le général anglais. Les Français furent instruits par là de l'étal de la flotte anglaise; on sut qu'elle était composée de vingtbuit à trente voiles, et que le vice-amiral anglais se proposait d'empêcher le débarquement de nos troupes. On découvrit, sur le soir du même jour, une flûte qui mit pavillon anglais ; le vaisseau le Diamant ta poursuivit pendant quelque temps, et rencontra bientôt une frégate française qui lui apprit que les vaisseaux anglais étaient mouillés entre Cork et Kinsale; la flotte française était alors a dix lieues sous le vent de celle place.

Voici comment M. de Chateaurenault rend compte de ce combat. Ce fut son fils. M. le chevalier de Chateaurenault, qui en porta la nouvelle à Versailles.

RELATION DO COMBAT C05TSB LS VICE-AMim HERBERT.

(L'original de cette relation csl «ni en «Hier de la m.iin de Clmkaumuull ; il orlln>jra(iliie ainsi sou nom : CAulnuimimi/l. )

15 mai 1880

Monseigneur,

Le chevalier de Chateaurenault vous porte la nouvelle de mon arrivée a la côte d'Irlande, le quatrième jour après mon dépari de Bresl ; la flotte d'Angleterre y était déjà arrivée et jointe ensemble, et il me fallut prendre le parti de l'aire le débarquement de tout le secours à sa vue, el la combattre en même temps; vous apprendrez la résolution que je pris pour cet effet, la conduite du débarquement que j'y lis el le combat qui fut donné entre l'escadre de France et l'année d'Angleterre, l'avantage que remporta la flotte île France, la poursuite qu'elle lit de l'armée d'Angleterre jusqu'à sept lieues sous le veut d où commença le combat, et enfin mon retour dès le même soir, avec l'escadre de France au lieu de débarquement, la fin du débarquement des brûlots dès le lendemain, et le retour à l'escadre de tous les bâtiments qui avaient fait le débarquement a huit lieues de là. Je mis à la voile en même temps pour chercher l'armée d'Angleterre ; mais je n'ai pu savoir de-

puis si elle avait pris vers la côte d'Angleterre ou celle des côtes pour s'aller raccommoder.

Il est nécessaire, monseigneur, que je vous fasse un di tail exact qui réponde à l'exactitude des ordres de Sa Majesté, et nue je vous rende compte précisément dans ce qui me concerne nés moyens dont Sa Majesté se sert si avantageusement pour la gloiie de ses armes, pour laquelle il me semble qu'elle ne peut manquer d'avoir des succès agréables, quand un général a tout le zèle et application qu'il doit pour les bieu connaître et les bien suivre.

Je partis le sixième de Brest, d'un temps fort obscur, et à peine fus-je sorti de I Iroise, que la brume vint si épaisse qu'on ne pouvait voir aucun vaisseau; elle continua de même jusqu'au lendemain deux heures du jour. J'envoyai les frégates au Iravers la brume pour dire à chacun la route que je faisais, et fis d'ailleurs ce que je pus pour nous conserver ensemble; heureusement que nous nous trouvâmes tous le lendemain. La crainte d'un pareil accident fit que je changeai l'alternative de Kinsale ou de Galloway. comme je vous avais mandé, pour prendre une route certaine au cap de Clear.

J'arrivai le.9 à la pointe du jour à la côte d'Irlande ; en même temps j'aperçus trois vaisseaux au vent à moi qui vinrent me reconnaître et que je jugeai navires de guerre d'Angleterre; leur ayant fait donner chasse inutilement par quelques vaisseaux, je me poussai assez près de la terre pour qu'on la connût pour être celle d'entre le cap de Clear et Kinsale ; j'env oyai une chaloupe à la côte et appris par un colonel du pays, que l'officier que j'avais envoyé m'amena â bord, que l'armée d'Angleterre était à la côte depuis quiniejours, et qu'on avait encore compté du mémo lieu le même matin vingt-trois navires ensemble, ce oui m'assura mie les navires a qui j'avais donné chasse étaient de l avant-garde de leur armée.

Le vent était directement contraire pour aller à Kinsale, et il y avait plus de quatre-vingts lieues pour aller à Galloway, et le vent, conservant est-nord-esl, je ne pouvais entrer; je n'aurais pas manqué d'être suivi par l'armée anglaise étant connu de reste par les rencontres que j'avais faites à la côte ; cependant rien n'est si dangereux que de faire un débarquement à la vue des ennemis, et il fallait absolument le faire sans être défendu d'aucun endroit de la terre ; cela m'obligeant à compter beaucoup sur la diligence, je pris la résolution d'aller à la baie de Banlry, qui en était proche, et y arrivai le lendemain a onze heures.

Je pris le dessein de me servir, pour faire le débarquement, des frégates /' Empressée et ta Pressante, six brûlots et deux vaisseaux marchands qui se trouvèrent avec moi : en cinq heures le débarquement était presque achevé dans leur bord, quand deux vaisseaux de garde, commandes par le chevalier de Coeilogon, me tirent les signaux que l'armée d'Angleterre paraissait au nombre de vingt-sept bâtiments : le vent était est, j'étais au vent des ennemis, mais le lieu du débarquement i terre était à huit lieues au vent de moi ; je fis mettre en un moment a la plus proche terre ce qui restait de troupes dans les vaisseaux qui n'avaient pu s'embarquer sur les brûlots, et je fis au point du jour appareiller la frégate, qui était f Argent, avec deux brûlots qui ne l'avaient pu faire auparavant; les bâtiments chargés avaient assez de peine à entrer. Le vent était contraire pour monter à Balgoben, lieu du débarquement, quand l'armée d'Angleterre, avec pavillon au grand mût, parut à l'entrée de la baie. J'avais déjà fait mettre à la voile ; mais, la marée étant bonne aux vaisseaux de débarquement, je crus, pour plus grande sûreté, leur devoir donner jusqu'à onze heures devant que de combattre ; mais, dans ce temps-là que la marée finissait, l'avanl-garde d'Angleterre, comme je lavais prévu, étant pressée de se mêler avec nous, je fis signal à celle du roi d'arriver et de commencer le combat.

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