‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 94 sur 120 · COMBAT · texte numérisé non relu

COMBAT

L'amiral d'Angleterre était au milieu de ses vaisseaux, qui étaient au nombre de vingt-deux navires de guerre et six quaiclies ou yachts; le nombre répondait au nôtre, qui était de

vingt-quatre navires de guerre et quatre brûlots, avec cette différence que les vaisseaux anglais étaient beaucoup plus gros, qu'ils avaient cinq vaisseaux de soixante-dix a quatre-vingts canons, et que leurs plus petits étaient plus gros que nos moindres.

Le sieur Panelier était à la tète de la division de M. Cabaret, suivi des sieurs de Macnaut, de Saint-Mars, de Iteal, M. Cabaret, le chevalier de Bosmadec, le chevalier «le Forliin, le sieur de Salampart ; ma division suivait, et à la téle était le chevalier de Belle-Fontaine, le sieur de la Harieloire. le chevalier de Coetlogon moi, le sieur Desnos, le chevalier Dervaux, le marquis de Saiul-llennine et le sieur de l'eaulieu ; l'arrière-garde avait a sa téle les sieurs de Lahire, de l'erinet, de la Noyenue, M. Foran, les sieurs de Yaudricourt, de Uoussel, du (Juesne- Guitton et de Monforlier. Le sieur Panelier, avant vu le signal que Kl l avant-garde, donna sur les ennemis, arriva sur leur ligne, à portée du mousquet, pour engager la tète ; à celte occasion, tous les vaisseaux du roi prirent leur poste et se mirent en ligne, les uns après les autres, par la^coniie-marcue.

Le sieur Panelier et le navire ennemi, qui était par son travers, tirèrent de même temps ; cependant deux vaisseaux de la (été des eunemis, qui étaient un peu sous le vent, faisaient force de voiles pour entrer dans la baie ; ils furent rudement reçus par quelques vaisseaux de l'arrière-garde qui n'avaient pu encore prendre leur poste, et, après quelque temps de combat, les deux vaisseaux arrivèrent vent arrière.

Toute l'avant-garde de nos vaisseaux et le corps île bataille jusqu'à moi se trouvèrent en ligne dans le même temps que l'amiral des Anglais se trouva par mon travers; ce fui là que nous commençâmes à nous tirer, toute la ligne ensuite couliuua jusqu'au serre-file; les ennemis combattirent de même jusqu'à ce qu il leur convint de virer à cause de la terre, ce qu'une parue fil vent arrière ; j'avais mis mon petit hunier sur le mât, étant par" le travers de l'amiral, ce qui ne l'empêcha de faire porter largue ; je fus obligé d'eu faire de même pour l'approcher, et quand il voulut revirer, il le fit vent arrière.

La différence dont nos vaisseaux vont nous empêcha de garder régulièrement nos postes, les Anglais faisant trop force de voiles et allant mieux que nous. Je ne laissai pas, après le revirement, de regaguer bientôt le travers de l'amiral, qui avait son graod hunier rompu , et nous combattîmes ensuite plus de quatre heures ensemble à la tète chacun de nos vaisseaux, par le travers l'un de l'autre ; à mesure que j'arrivais sur cet amiral, il arrivait aussi sur moi, de sorte que je me trouvai plus de deux heures dans la ligne de leur corps de bataille pour le pouvoir combattre à portée. M. Cabaret et N. Foran comballaieul chacun dans leur division. Après six heures de tombal, je me trouvai à sept lieues d'où uous avions commencé; dans ce temps, le vent rafraîchissant beaucoup et la téle des eunemis ployant toujours, je me trouvai hors d'espérance d'un plus grand avantage ; ainsi je rentrai pour gagner le lieu de mou débarquement, afin de le presser davantage pour aller rechercher les ennemis sans aucune inquielffde de ce colé-lâ. Dans le temps que je revirai, j'avais six pieds d'eau dans le navire par cinq coups de cauou que j'avais à bas, que je bouchai aisément à l'autre bord ; j'ai eu trois barils de poudre mouilles daus celle occasion.

Je n'ai jamais tant espéré que dans cette occasion, où le moindre accident arrivé aux vaisseaux anglais par les suites nous aurait fait avoir le plus grand avantage qu'on puisse avoir dans un combat, par la situation oU j'étais et par l'assurance que je devais avoir que la seconde et troisième divisions, étant commandées par de braves gens, avec de bons vaisseaux et en bon état, n'auraient pu manquer d'arriver dans mes eaux et de joindre les ennemis auxquels les brûlots auraient du moins fait abandonner les vaisseaux désagréés. Je fus irès-bien suivi du chevalier de (!octlogon, des sieurs Desuos. de la llartcloirc et du marquis de Saint-Hermine ; le chevalier Dervaux fit avec son mauvais et petit vaisseau, inutilement, tout ce qu'il put pour me suivre ; mais, allant trop mal, il fut contraiul de laisser passer le marquis de Saint Hermine, qui va beaucoup mieux cl qui tint toujours le poste avec beaucoup d'exactitude et de vi-

gueur. Avec ces vaisseaux, je fus quatre heures le maiire de la tete des Anglais, sur lesquels j'arrivais autant que je le pouvais et comme j'avais remarqué d abord le dessein de l'amiral, qui allait très-bien, de nous gagner le vent au large et de nous mettre entre deux feux, afin de pouvoir gagner ensuite le débarquement, ce qu'il aurait pu faire aisément si la seconde division élait demeurée à l'avant-garde. dont les vaisseaux allaient mal. Je pris hruieusement le parti de faire force de voiles, afin de faire l'avant-garde avec ma division, dont la plupart des vaisseaux, et particulièrement le mien, allaient beaucoup mieux; le chevalier de Belle-Fontaine, que j'ai trouvé si bon acteur autrefois en pareille occasion avec un bon vaisseau, après avoir suivi autant qu'il put avec son mauvais vaisseau, demeura enfin de l'arrière de ma division, aussi bien que le sieur de Beaulieu, qui fit la même chose. M. Cabaret et M. Foran vous peuvent rendre mieux compte que moi de leurs divisions, étant trop éloigné d'eux.

Il est à remarquer, monseigneur, qu'il est fort extraordinaire que les Anglais aillent si bien au prix de nous, qu'ils aient du moins été aussi forts que nous, et que nous les ayons menés de la manière que nous avons fait ; il ne l'est pas moins que ce soit Herbert a qui celle aventure soit arrivée, lui qui passe pour k plus capable et le plus brave de leurs généraux ; aussi il est certain qu'après que la crainte de l'incertitude du combat fut passée a ceux de leur nation que nous avions débarqués, ils en ressentirent une telle confusion, que, quoique nous fussions tous très-bien ensemble, qu'ils fussent ravis d'être sortis du péril où ils croyaient être, et qu'ils m'eussent, en mon particulier, quelque espèce d'obligation de la manière dont j'en avais usé avec eux, je n'ai pas reçu le moindre complimeiit de leur part sur ce fait. Cependant, depuis, comme auparavant, toutes les choses se sont très-bien passées de notre coté et du leur, et avec beaucoup de satisfaction pour tous les Anglais ; ils ont eu beaucoup d'incommodités au heu du débarquement, où il y a peu de monde.

Après avoir mis à la voile et être venu au cap de Clear avec tous les vaisseaux, j'ai renvoyé à Bantry, au lieu du débarquement, la frégate ta Tempête, avec ordre d'attendre la décision du roi d'Angleterre sur le choix du sieur du Quesne-Monier qui la commande, ou du sieur de la Clocheterie, qui commande la Mutine. J'ai envoyé à M. d'Avaux les lettres du roi et celles que vous m'écrivez,' où il verra les iuteutions de Sa Majesté sur lesquelles il se réglera, et en euverra la décision à Bantry, au sieur du Quesne-Monier. J'ai trouvé aussi qu'il y peut être nécessaire, dans l'état que sont les choses en ce lieu, où il a été fort utile pour la diligence du débarquement- J ai aussi envoyé dans le même lien la frégate la Pressante, qui est armée des équipages de l'escadre, et commandée par le sieur de Septesmes. avec ordre d'attendre des nouvelles et des ordres de M. d'Avaux pour s'en revenir en France. Je suis très-satisfait de cet officier, qui a fait une petite prise espagnole dans laquelle il y avait des Anglais.

Après cela je suis venu chercher les ennemis; mais j'ai bien cru que ce devait être inutilement, y ayant apparence qu'ils se seront retires quelque part pour se raccommoder, ou pour uous éviter devant qu'ils aient un plus grand nombre de vaisseaux de leur nation ou de Hollandais; et, comme ce combat peut faire prendre quelques mesures a Sa Majesté, à l'égard des Anglais, j'ai cru qu'il serait a propos de vous envoyer M. de Chaleaurenault pour vous rendre compte promptement de toutes choses ; et, pour cet effet, je fais partir le vaisseau C Emporté pour le débarquer à la première terre. Il est à propos que vous soyez informé que. hors ce combat que j'ai eu avec les Anglais, je ne leur ai rien demandé en aucun lieu, quoique j'aie rencontré un de leurs vaisseaux de guerre sous le vent de l'escadre, qui se mit en panne quand on lui donna chasse ; je ne voulus pas qu'on lui allât parler, n'y ayant aucune rente à attendre à la mer de cette nation, quelque amie qu'elle puisse être, comme vous l'avez éprouvé.

Je vous ai rendu compte du sieur de Chamelin tant de fois, que vous jugerez bien qu'il a bien rempli tous ses devoirs dans , elle dernière occasiou ; aussi ne peut-on avoir de meilleure*

JE AIN BART

qualités, pour le service du roi, qu'il en a. Le sieur de Clérac fit servir la première batterie qu'il commandait fort a propos ; il est très-bon officier. Le sieur de IUcna*-Romegon, aide-maior; le sieur Gcofroy, lieutenant; le» sieurs de Noray et de Mariftaç, enseignes; elle sieur flelparon, brigadier des gardes de marine, faisant la charge d'aide-major avec moi depuis Alger, donnèrent aussi bien lieu d'être content d'eux.

Je retiens auprès de moi 11. de Cbatcaurenault, pour lequel je ne puis m'empècher de vous faire une supplication de le faire i présent capitaine ; je vous assura qu'il est difficile que Sa Majesté en puisse faire un meilleur, et je vous assure, mouseigneur, que vous fie me sauriez faire une grâce où je sois plus sensible ; et, quand Sa Majesté lui fera cet honneur, je ne pourrai être plus satisfait que de le voir en cette qualité auprès de moi ; il y a onze ans qu il sert, aucun officier de cette date n'a tant d'actions et 4e distinctions par devers lui. Je vous assure que le zèle que j'ai pour le service du roi a la meilleure parti ma supplication, le regardant déjà, depuis longtemps, pour me remplacer ; d'ailleurs, il n'y a pas de maison qui vous soit dévouée plus entièrement que la notre.

Le sieur Panelier ^e distingua fort dans le commencement de cette action ; il y fut si maltraité, qu'il fut obligé de s'aller raccommoder. Il arriva une aventure terrible au chevalier de Coetlogou par le feu qui fut mis, a ce qu'on peuljuger, par un boulet, aux gargoussos de poudre qui étaient dans la chambre du conseil, qui enleva la dunette et fit périr bien des gardes de la marine ; un fut trouvé dans la hune d'artimon ; le chevalier d'Êntragucs fut sauvé â la mer par la chaloupe da chevalier de Rosmadcc.

Le sieur de Saint Sulpice , notre commissaire, vous rend compte de l'aventure de ce feu, des morts et des blessés de l'escadre et des accidents des vaisseaux. Le sieur de la Freille, lieutenant , eut uue jambe emportée sur le bord du chevalier de Coetlogon , le chevalier^ de F augeon a été aussi blessé sur le Pêcheur, et le sieur de Machaul, capitaine, l'a été légèrement. Je dois vous dire, à l'égard du chevalier de Coetlogon, que son accident ne le retint que très-peu de temps pour y donner ordre, et que, tout affaibli qu'il était par sa blessure, il me vint rejoindre et me suivit toujours dans le combat.

Je suivrai de près le chevalier de Cbatéaurenault pour recevoir vos ordres, et remettre l'escadre en état de les exécuter ; mais vous voulez bien que je vous dise que nos vaisseaux n'ont pas assez d'équipage ; ils ne peuvent pas répondre la plupart a ce qu'on en doit attendre avec si peu de moude ; les Anglais sont bien autrement armés que nous; nous savons certainement que plusieurs de leurs vaisseaux ont cinq cents hommes d'équipage.

Je suis, monseigneur, avec le plus de zèle et de respect,

votre très-humble et très obéissant serviteur.

ClIATtlUOtNAULT.

[Archive* de la marine.)

Lorsque les secours furent débarqués en Irlande, lu flotte se disposa à retourner en France. M. de Chateaurcnault voulant tenter d'attirer les Anglais à uu second combat, les alla chercher sur la cèle de Kinsale, où il crut qu'ils étaient retirés. Mais ils avaient fait voile dans le sud, et on n'en avait pas ru de nouvelles dans ces parages; la flotte française rentra donc a Brest après avoir mis seulement onze jours à opérer ce debar-

Pendaot ce temps-là, M. de Tourville équipait 1 Toulon une escadre qui devait se joindre à l'escadre de Brest, ainsi qu'on le diia plus tard.

Peu de temps après l'expédition d'Irlande un des beaux corn bats de la marine française eut lieu sous les ordres de M. d'Amblimont.

M. de Selingue, capitaine de la frégate la Serpente, rend ainsi compte de celte brillaule affaire.

DELATION WJ COMBAT DE M. DaMDMHOKT , PAR H. DE SELIXGITK.

(Jointe i U Mire de M. fAmUiuMoi. du G.oat 1089.)

Nous sommes partis de Dunkerqiic le 19 juillet 1689, pour aller croiser du cûtè du nord ; notre escadre était composée de quatre vaisseaux de guerre, savoir : la flûte le Profond, commandée par M. d'Amblimont, qui nous commandait; ladite flûte était montée de quarante pièces de canon ; il y avait de plus la frégate la Sorcière, commandée par M. Herpin, lieutenant de port, et montée de vingt-six pièces ; la frégate la Trompeuse, montée de douze pièces, était aussi de ce nombre, et commandée par M. de la Motte, capitaine de frégate ; la frégate la Serpente que j'ai l'honneur de commander, était la quatrième, montée de vingt-six pièces de canon. Le .'ï.dudit mois, étant parvenus i quinze lieues à l'ouest-nord-otiest du Texel, sur les trois heures du matin, nous eûmes connaissance de quatre vaisseaux et une galiole à environ dix-huit lieues au nord-ouest de ladite lia; nous fîmes d'abord vent arrière dessus, et, les ayant approchés, nous reconnûmes qnc c'était trois vaisseaux, une flûte hollandaise et une espèce de galiote de pilote. Je fus d'abord détaché pour aller reconnaître leurs forces: aussitôt que je fus à la portée et demie du canon d'eux, ils mirent le pavillon hollandais et rarguèrent leurs grandes voiles ; je continuai d'arriver sur eux jusqu'à la portée du canon, et, fiant par le travers, je mis le vent sur mes voiles, ce qui leur donna assez d'arrogance de carguer leurs misaines et de nous attendre avec leurs pavillons hollandais. M. d'Amblimont, ne faisant semblant de rien , venait toujours à toutes voiles avec les autres frégates, jusqu'à ce qu'il fût à la portée du canon ; pour lors, il mit le pavillon français, ce que nous fîmes aussi en même temps, et mit après la flamme de combat; nous nous rangeâmes en ligne de bataille, et uous arrivâmes aussi sur eux. sans que lesdits- Hollandais eussent fait la moindre démarche de fuir; au contraire, ils nous attendaient avec beaucoup de fierté. M. Herpin avait l avant-garde ; M. d'Amblimont ensuite ; la Troutpeute après, et moi je faisais l'arrière-garde, él.inl tout près les uns des antres dans* les eaux l'un de l'autre, afin A" nous mieux tenir en ligne. D'abord que nous fûmes à la portée du mousquet, M. d'Amblimont tira un coup de canon sur le commandant des Hollandais, qui étaient aussi en ligne de bataille comme nous. Je commençai dès aussitôt a arriver sur I arrière garde jusqu'à la portée de pistolet, d'où je commençai le combat. M. d'Amblimont ensuite, et le reste de même. La première décharge que je donnai à mon ennemi fut «i violente, qu'il fut d'abord obligé de forcer de voiles pour s'approcher plus près de son commandant; mais, comme M. d'Amblimont le châtiait d'une force à ne pouvoir secourir ses camarades, mon ennemi ne put être soulagé que par la force de ses défenses, qui furent assez violentes. Mais cet endroit ne donnait aucune relâche à mon équipage, qui était animé comme des lions. Comme j'arrivais incessamment pour l'abordçr, le foudroyait de coups de canon et de mousqueterie, malgré toutes ses défenses, il fut obligé de se lancer sous le vent de son commandant, ce qui m'obligea de passer bord à bord au vent dudil commandant, A qui M. d'Amblimont faisait danser un furieux menuet; et, venant par le travers de sa hanche, je lui envoyai toute ma bordée d'artillerie et de mousqueterie. jointe au grand feu qu'il recevait de M. d'Amblimont. Ces ruderies l'obligèrent à arriver vent arrière, ce qui força l'arrière-garde de l ennemi i retenir le vent pour laisser passer son commandant et M. d'Amblimont devant elle, qui ne l'abandonnait point; ladite arrière-garde ne put s'empêcher de repasser au vent de son commandant et de M. d'Amblimont, ce qui me donna le plaisir de l'attaquer de nouveau; et dans ce même moment je vis le commandant des Hollandais en feu par sa poupe ; les gens que j'en ai sauvés m'ont assuré que le feu s'était pris dans leur vaisseau dans le même moment que je lui avais envoyé ma bordée, qu'ils oe savaient cependant pas si l'incendie avait été fait par mes canons ou par ceux de M. d'Amblimont. Comme je continuais a combattre l'arrière-garde à la portée du pistolet de poche, M. d'Amblimonl, qui avait quitté le commandant des Hollandais en feu,

irr Lours xiv.

viut joindre l'ennemi que je combattais par le côté de dessous lo vent; je fus obligé d'arriver par devaut lui pour le canonner, parce que, si j'avais demeuré par son travers, mes canons miraient incommodé M. d'Amblimout aussi bien que lui ; et comme H. d'Amblimont était entre lui et moi, qui m'empêchait de le cauonner, je lui laissai ces vaisseaux, et j'arrivai en même temps sur l'avant-garde, qui avait déjà reçu quelques volées de M. lier-

fin, et je passai entre ledit sieur llcrpin et I avant-garde pour aborder; mais, comme elle plio, je m'attachai de toutes mes forces .1 la foudroyer, cl fis le tour ainsi deux fois à l'entour d'elle. Pendant ce temps, M. Ilerpin et M. de la Molle arrivèrent sur la flûte, qu'ils firent rendre par la suiie a coups de canon, qui donna lieu â la galiote de se sauver. M. d'Amblimoot pour , lors avait abordé l'arrière garde , le premier vaisseau que je comballais ; et tandis que j'obligeais l'avant-garde à se rendre, 'je vis le vaisseau abordé par M. d'Amblimont sauter en l'air et en même temps couler a fond, ce qui lui a fait perdre beaucoup de monde, particulièrement son enseigne, et son capitaine en second de blessé. Je quittai l'ennemi que je combattais pour aller secourir mon commandant, en qui je voyais le feu; mais, ayant aperçu qu'on l'avait éteint, je retournai sur mes pas sur l'ennemi que je combattais, et je le battis d'une si grande violence, que je l'obligeai a se rendre sans l'aborder, crainte qu'il ne s'eùi fait aussi sauter en l'air; et il n'y aurait pas manqué, puisque mes officiers trouvèrent des poudres avec des bouts de mèche allumés auprès, en trois ou quatre différents endroits. Pendant que j'envoyais mou monde a bord de l'avant-garde que j'avais prise, il arriva la chaloupe du vaisseau qui était en feu, avec tout le monde qui s'y était pu sauver dedans, qui jetaient leurs mains jointes au ciel, me demandant quartier et la charité de leur sauver la vie; je leur accordai celle grâce, après avoir donné ordre â ma guise pour ne pas tomber dans la grande confusion d'une si grosse quautité de prisonniers , étant déjà beaucoup affaibli de mes geus : j'en ai eu pendant trois jours soixante-seize à mon bord.

C'est une chose affreuse d'entendre et de concevoir qu'en moins de trois heures de temps il ne s'est jamais vu un si furieux carnage et un si grand désordre : un vaisseau en feu, un coulé à fond et les autres pris. J'oserais dire, sans me flatter, que dans toute celte tragédie on a vu la pauvre Serpente continuellement au milieu des ennemis, combattant a droite et a gauche, étant incessamment environnée de fumée, tant de sou canon que de celui des ennemis, qui lui a fait ressentir souvent plusieurs coups de ses propres amis; et, sans le pavillon blanc qu on lui voyait tic temps en temps au travers de la fumée, elle aurait bien couru risque de suivre le même sort que le Vaisseau ennemi qui est coulé 1 fond. Les trois vaisseaux hollandais avec la flûte et les galiotes s'étaient tous promis de ne se jamais quitter, sur peine de la vie, au cas qu'ils fussent attaqués par leurs ennemis, cl il y paraît assez par un pareil désastre. Deux de cesdils vaisseaux, savoir : le commandant et l'avant-garde, étaient tous deux d'Amsterdam, et pouvaient porter chacun trente-aix à quarante pièces de canon, mais n'étaient à présent montés que de chacun vingt-quatre; l'autre vaisseau était de Flessingue, de dix-huit pièces de canon et six pierriers; la flûte était montée de six pièces de canon, et était d'Amsterdam ; la galiotc était du même lieu, montée de quatre pièces ; tous ces vaisseaux, aussi bien que la flûte, avaient beaucoup de soldats passagers. L'avant-garde, que j'ai prise, devait aller croiser avec la galiote ; sa charge vaut bien 100,000 livres, argent de Hollande ; le commandant, qui a été brûlé, était de la même valeur, et devait aller en Guinée ; larrièregard», qui est coulée à fond, ne valait pas tant, et était destinée pour Surinam ; la flûte, que nous avons amenée, est aussi assez riche, et devait aller aussi à Suriuam.

Dans ce combat j'ai été désemparé de la plus grande partie de mes manœuvres, mes haubans, mes voiles, et plusieurs coups de canon dans mon bord ; j'ai eu beaucoup de monde blessé légèrement ; j eu ai eu uu seulement tué sur la place, et un autre dangereusement blessé ; pour moi, j'en ai été quitte pour deux contusions, une au pied et l'autre a la main. Il semble que te ciel ail voulu faire des miracles à l'égard de mon

équipage, puisqu'il les a conservés au milieu du feu et des coups ; cet endroit ne me surprend qu'à demi, « parce que j'at vais mis toute ma confiance en Jésus-Christ, a qui j'avais i promis de me sacrifier pour l'intérêt de sa religion, que nous « possédons. » H. Ilerpin a eu deux hommes blessés ; M. de la Motte, un tué et un blessé. La prise que j'ai faite est tellement criblée de coups que c'est une pitié de la voir : toutes ses voiles, ses manoeuvres, ses haubans et même toutes ses vergues et mâtures en sont extrêmement marqués aussi bien que le corps du vaisseau. Les gens 4e ladite prise m'ont assuré qu'ils ne savaient plus de quel côté se mettre pour éviter la grêle d'artillerie et de mousqueterie qui parlait de ma frégate. Après nous avoir raccommodés, nous avons tourné au vent pour attraper Dunkerque ; les venu étaieni sud-ouest. En chemin faisant, le lendemain 28, nous avons rencontré un dogre qui venait de la pêche, que nous avons pris. Nous sommes arrivés «vec nos trois prises le 3 août dans les bancs de Dunkerque, et sommes entrés dans le port, aujourd'hui 4, avec nos prises. J'ai remorqué ou traîné la mienne jusque dans la rade de Dunkerque.

Séumm.

(Archiva de ta marine.)

Ce combat de M. d'Amblimont fut le dernier de l'année 1689; et, pendant la fin de cette année et le commencement de 1600, Louis XIV fit préparer de nouveaux armements, dont le prétexte, ainsi qu'on l'a dit, fui la défense des droits de Jacques II, et dont le but véritable fut d'opérer une diversion utile el d'occuper le nouveau roi d'Angleterre dans ce royaume, afin de pou- , voir plus facilement agir sur le continent.

On fit donc, vers la fin de 1689, les dispositions nécessaires pour l'embaïqucmenl qui devait s'effectuer au mois de mars 1 090. I.e port de liresli'ul le rendez-vous de tous les vaisseaux destinés pour l'Irlande; ceux de Port-Louis, du Havre, de Roehefort el de Dunkerque eurent ordre de s'y rendre pour partir de conserve, après avoir reçu les troupes qui devaient s'embarquer et qui se rendirent en Bretagne dès le commencement du mois de février. Les troupes furent commandées par M. le comte de l.aiizun. el la marine par M. le marquis d'Amireville.

L'escadre était forte de trente-six vaisseaux de ligne, dont quatre petits, quatre brûlots, sept flûtes et six bâtiments de transport. Les troupes eommencèreut à s'embarquer le 3 mars, cl les dernières ne le furent que le 12. L'embarquement se serait fait sans doute plus promplemenl si l'on avait eu la quantité de chaloupes suffisante ; mais on ne pui en fournir que trente, qui portaient chacune vingt-cinq hommes et ne pouvaient faire par jour qu'un voyage du lieu où elles allaient chercher les soldats.

Pendant qu'on était occupé â embarquer les troupes, les officiers généraux tinrent un conseil pour convenir du lieu de di barque ment, et il fut résolu que ce serait a Kinsale et â Cork, points éloignés de cinq lieues l'un de l'autre, ainsi qu'on a dit, el que, pour cet effet, 1 escadre se séparerait à la vue de Kinsale.

Au lieu de débarquer dans ce premier port, la flotte alla mouiller a Cork, où elle mit ses troupes a terre. Les phases de cette funeste et inutile tentative de Jacques II sont tellement connues qu'on n'entrera dans aucun dti.nl a ce sujet. On donnera seulement une longue dépêche du comte de Lauzun, qui rend compte de la défaite de Limerick, dernière et sanglante bataille de cette année-la en Irlande.

Avant que de donner cette dépêche, on doit dire quelques mois du singulier et étrange personnage qui l'écrivit, et dont l'existence aventureuse semble défier la fantaisie la plus romanesque et la plus invraisemblable. On sait de reste que la monstrueuse fortune de M. de Lauzun fut aussi éclatante, aussi magnifique à sou début qu'elle fut triste et malheureuse a la fin; ou sait qu'obscur cadet de la maison de la Force, arrivant à la cour sous le nom ignoiè de marquis de Puyguilhem, M. de Lauzun se vil en peu de temps parvenu au faite d'une position étourdissante pour bien d autres que pour lui, el que si. par une vanité puérile (le désir de se faire faire des livrées neuves), il n'eût pas retardé la célébration de son mariage avec made-

JKAN BART

moiselle de Montpensier, qui, pour lui. avait refusé l'alliance de léies couronnées, duc el pair de Montpensier par celle union, il prenait un essor dont on ne peut imaginer la portée; mais celle vanité qu'on a dite le perdit, donnant a Louis XIV, qui avait d'abord consenti ce mariage, cédant aux larmes et aux emportements de Mademoiselle, qui était plus que folle de ' M. de Lauzun, le temps de se laisser circonvenir el presser par madame de Montespan et Louvois : ce roi retira bientôt son agrément et défendit cette union. Lauzun, furieux, «'échappant d'une étrange sorte avec Louis flV et la favorite, finit par se faire renvoyer a Pignerol, ou il rencontra Fouquel, qui. l'ayant laissé obscur gentilhomme, et lui entendant dire qu'il avait, malgré la défense de Louis XIV, épousé secrètement Mademoiselle, le prit pour un fou et en eut une peur effroyable.

On sait les basses et misérables manœuvres de madame de Montespan, afin d'obtenir de M. de l.auzun, pour M. le duc du Maine, les apanages d'Eu et de Dombes, que le premier avait eils de Mademoiselle lors de son mariage avec elle, el dont Louis XIV lui laisait alors le prix de sa délivrance; on sait que, cédant à la fin a cette obsession et au désir d'être en liberté, il donna son adhésion, et qu'il se dépouilla en faveur du fils de madame de Montespan de ces magnifiques principautés. Ce fut alors que, chagrin et désespéré de ne pouvoir, bien qu'il fût mis en liberté, reparaître à la cour, il partit pour l'Angleterre, asseï curieux d'ailleurs d'aller respirer un peu loin de Mademoiselle, qui, dans ses accès de colère et de jalousie, le battait souvent, et à laquelle d'ailleurs, toute priucesse du sang qu'elle était, il le rendait bel et bien.

Après quelque temps de séjour à Londres, la révolution de 1688 arriva comme à point pour fournir à M. de Lauzun les moyens de revenir a la cour; car il se chargea, ainsi qu'on a dit, de conduire en France la reine d'Angleterre el M. le prince de Galles. Tour le remercier de ce service, Louis XIV rendit a M. de Lauzun une partie de ses bonnes grâces, et lui donna, a la demande du roi Jacques, le commandement des troupes destinées a opérer en Irlande. L'esprit, 1 intrigue, l'opiniâtreté, 1 astuce el l'assurance effrontée de M. de Lauzun sont devenues proverbiales; tandis que ses succès auprès des femmes el ses galanteries semblaient réaliser, dit on, I idéal de don Juan, son sarcasme amer, poignant et incisif, ne ménageait personne, et il frappait a mort < Au physique, dit M de Saint-Simon, le duc de Lauzun était un petit homme blondasse, une saute de fer, avec tous les dehors de la délicatesse; bien fait dans sa taille, de physionomie haute, pleine d' esprit, qui imposait, mais sans agrément dans le visage; plein d'ambition, de caprice, de fantaisie; jaloux de tout, jamais coûtent de rien ; sans lettres ni aucun agrément, sans esprit. »

Les principaux irait* de ce personnage étant remis en lumière, on va donner la relation qu'il fit de la funeste bataille de Limerick.

RELATION DE 1.K BATAILLE DE D0BL1N, DÉROUTE ET RETRAITE SDR LIMERICK, T-AR ». DE L.U'ZUN.

98 juillet 1090, i Limerick.

Dans l'extrémité ou le roi d'Angleterre avait ses affaires en Irlande a l'arrivée du prince d'Orange, il ne lui restait que deux partis à prendre : l'un de lui résister, ce qui m'a toujours paru impossible; l'autre de brûler Dublin, et ruiner entièrement le pays en se retirant de contrée en contrée ; ce parti lui a paru si cruel, qu'il n'a pu s'y résoudre, el a mieux aimé prendre confiance eu son armée en se tenant campé derrière la rivière de Drogbada. sa droite près de la ville el sa gauche a Oldebrige, qui était un des endroits où la rivière était guéable, en sorte qu'a marée basse les bataillons y passaient a gué, les tambours battant la caisse sans être obligea de la lever plus haut que le genou.

Nous arrivantes le 7 de juillet. Le même jour, je visitai la rivière jusqu'au pont de Selen, a cinq milles de notre camp, et je la trouvai guéable «d plusieurs lieux. Je laissai le régiment des

dragons d'Howel au pont de Selen, avec ordre d'envoyer toujours des partis devant eux.

Le soir, on fil travailler a retrancher le passage d'Oldebrige, et on y campa deux régiments de dragons.

Le lendemain, 8 du mois, l'avant-garde du prince d'Orange parut au point du jour, marchant droit a nous, sa gauche vers ilroghada. étendant sa droite beaucoup plus loin que notre gauche. L'on mit dans le retranchement d'Oldebrige un règiment entier d'infanterie ; les ennemis ayant fait descendre deux bataillons. I on fil feu de parlel d'aulrc tout le jour ; sur le soir, nous y vîmes descendre encore de l'infanterie, ce qui m'obligea de prendre MM. de la lloguelte et Famechon pour aller reconnaître de près ce qui se passait, et voir si nous pouvions mettre quelqu'un de nos bataillons français â couvert pour aider â soutenir un si gros feu. D'Alincourt, ingénieur, y fut blessé, el la Vigne y était, qui ne put continuer un plus grand travail, parce que les travailleurs que le roi avait ordonnés n'y étaient pas venus.

L'on se contenta d'y laisser le régiment qui était dans le retranchement, et tous les bataillons français s'avancèr- nt la nuit fort près, prêts à soutenir en eas que l'on fil l'attaque ; après quoi nous revînmes trouver le roi pour lui en rendre compte, et lui dire aussi que les ennemis faisaient un nouveau camp, ou ils étendaient leur droite du côté de la plaine, beaucoup plus loin que notre gauche.

Milord Tirconnel y était; et l'on trouva a propos de remuer notre camp, en avançant notre gauche vers leur droite, du côté de Selen, tant pour empêcher qu'ils ne nous dérobassent une marche à Dublin que pour mettre toule notre infanterie devant le passage d'Oldebrige pour le mieux défendre. L'on commanda de charger tout le bagage pour être prèls a exécuter ce dessein au point du jour, et nous demeurâmes en bataille.

La nuit on entendit trompettes et tambours comme gens qui marchent ou doivent marcher; el, en effet, le petit jour venu, nous les vîmes marcher en colonne, cavalerie et infanterie, de l'autre côté de la rivière, droit â Selen, sans que le camp qui était devant nous branlât ni fit aucun mouvement. J'en donnai avis au roi et â milord Tirconnel, et il fut résolu que je commencerais â marcher par ma gauche pour exécuter noire dessein de nouveau camp, en observant toujours la marche de l'ennemi ce qui m'obligea, après avoir mis les troupes en marche, de m'avancer avec quelques officiers sur une hauteur, d'où je vis que les dragons que j'avais laissés au pont de Selen étaient poussés, et que les ennemis avaient déjà passé la rivière dans les gués en deçà de Selen, et qu'ils passaient en colonnes, cavalerie, infanterie et canons, la tête vers Dublin, ou pour prendre nos derrières. Le roi y vint, et ordonna de nous mettre en bataille, étendant ma gaucfie pour donner du terrain â la droite, que la rivière resserrait, tant pour aller charger l'ennemi que pour marcher â ses côtés, sur le chemin de Dublin, en attendant que milord Tirconnel arrivât, qui menait la droite. Mais, dans le temps que j'étais â la Asuctie avec MM. de la lloguelte et Girardin pour la mettre en Bataille, et que l'infanterie française y était arrivée, et que celleves Irlandais commençait i y arriver, l'on vint dire au roi que le passage d Oldehrige était attaqué et forcé; que milord Tirconnel l'avait défendu avec beaucoup de valeur de sa personne 'et de son régiment; mais que douze bataillons avec dix-huit escadrons des ennemis avaient fait plier nos bataillons; que milord Tirconnel était embarrassé à soutenir l'ennemi, et qu'il ne pouvait se venir mettre à la droite, ni y conduire les troupes qui la composaient.

Le roi me commanda d'aller chercher les ennemis, qui marchaient toujours A un mille de nous, sans s'arrêter, pour nous couper nos derrières ou gagner Dublin. Je marchai pour aller à eux; mais, ayant trouvé un grand marais devant moi el un ravin qui ne se pouvait passer, je fus obligé, le roi pressant, de marcher à côté d'eux, toujours â vue, pour les empêcher de eagner Dublin. F.n marchant, nous nous approchions toujours I un de l'antre, et milord Tirconnel eut le temps de regagner la droite avec ce qui lui restait de troupes, <|iii avaient souffert au passage d'Oldebrige ; et celles des ennemis qui l'avaient forcé firent une colonne a notre gauche, de manière que nous mar-

diions entre deux colonnes; car l'ennemi qui avait passé auprès de Selen était toujours à notre droite, et celles qui avaient forcé le passage, à notre gauche, sans que personne pût gagner les devants.

Nous marchâmes environ deux milles dans cette situation, jusque dans l'entrée d'un village, où les ennemis commencèrent a carabiner sur nos flancs Je dis au roi que sa personne n'était pas bien entre ces deux lignes, oh il pouvait être pris, ne sachant point même si les ennemis n'avaient point déjà l'ait quelques détachements a Dublin ; qu'il pouvait prendre les troupes qui lui plairaient de l'aile gauche pour la sûreté de sa personne; que j'étais trés-fâché de ne le pouvoir pas suivre en pareille rencontre, mais que je croyais que mon devoir et son service m'obligeaient, pour sa plus grande sûreté, d'arrêter l'ennemi, lui faisant tete en me chargeant de cette arriére-garde. Le roi partit, et prit pour son escorte quatre escadrons de cavalerie et quatre de dragons. J'arrêtai les autres escadrons de lialinois, qui était le reste de mon aile gauche, et je les lis tourner, faisant tête à la cavalerie de la colonne des ennemis, qui marchaient à ma dçoite, ce pendant que l'infanterie française eut passé le village; après quoi M. de la Hoguette se mit sur la gauche en bataille, avec M. deFamechon. en très-bon ordre.

Le duc de Tirconnel arriva ensuite avec sa cavalerie, et nous doublâmes, faisant tête, à l'ennemi, selon que le terrain le put permettre. Les ennemis avancèrent avec leurs deux colonnes, garnies toutes deux de cavalerie, d'infanterie et d'artillerie. Notre canon (ira de part et d'autre et quelque peu de mousquet, sans oser nous enfoncer ; mais comme je vis qu'il y avait des escadrons qui marchaient sur notre droite, soit pour gagner Dublin, ou pour nous prendre sur les derrières, et que d'ailleurs l'armée ennemie arrivait incessamment et doublait toujours, et que l'on ni'a>sura qu'a quatre milles de nous il y avait un delilé. lequel si nous pouvions gagner, nous serions en sûreté, je lis marcher les premiers bataillons irlandais cl ensuite les français, après quoi milord Tirconnel et moi marchions avec la cavalerie et les dragons, le tout en très-bon ordre. Les ennemis nous suivaient toujours a une bonne portée de mousquet. Nous finies trois milles de chemin. Biais les quatre dernières troupes de l'arrière-garde étant trop pressées, il nous pressèrent de tourner, ce qui nous obligea de faire halte avant de gagner le delilé.

Les Français mirent en bataille derrière deux petites cabanes, daiis des champs 0(1 il y avait quelques fossés, et le duc de Tirconnel mit sa cavalerie sur notre gauche et quelque peu sur la droite. Peu après que nous fûmes placés, les ennemis commencèrent à nous canonner et à nous tirer du mousquet en nous environnant de lous côtés. Nous n'osions pas faire de feu mal a propos , car il y avait si longtemps que nos soldats avaient la mèche allumée, qu'il restait peu de munitions.

Nous attendons jusqu'à 1 entrée de la nuit en bonne posture; et, ayant reconnu un chemin par le derrière qui n'était pas encore ferme par l'ennemi, milord Tirconuel et moi marchâmes avec sa cavalerie sur la droite, et je mandai â M. de la linguerre de s-e retirer, ce qui se ht sans que l'ennemi s'en aperçût.

Depuis ce temps-là. milord Tirconnel et moi ue nous sommes point quittés. Nous marchâmes droit â Dublin; et, ayant trouvé trois brigades d'infanterie de la seconde ligne de l'autre coté du délié, commandées par Jean llamilton, Saint-Pater et Makalicot. nous leur ordonnâmes de laisser passer les Français cl de demeurer à l'arnère-garde.

La nuit apporta quelque confusion parmi les pillards irlandais qui tuaient comme s'ils eussent été des ennemis. Le matin il y eut quelque cavalerie de l'ennemi de débandée dans nos flancs, qui nous causa beaucoup de fuyards. Tout notre canon arriva â Dublin: j'envoyai ordre à Zurlauben de le suivre, et j'ordonnai à Laine de le conduire le mieux qu'il pourrait. Mais, arrivant â Dublin, la frayeur prit lorsque l'on sut le roi parti; que le gouverneur auquel il avait donné des ordres pour nous Itrail quitte, et que les trois régiments de la garnison s'étaient dissipes; qu'il n y avait pain ni secours : â la merci des protestants ; avec Wacôp â l'entrée de la ville qui disait de la part du roi de gagner Kiusale ou Limerh k le mieux que l'on pourrait.

Cela mit une si grande confusion que nos valets prirent nos bardes; et les miens mêmes, me croyant mort, ne me voyant pas revenir, se sont sauvés jusqu'aux embarquements.

Nous trouvâmes les choses en cet étal lorsque nous arrivâmes a Dublin, ce qui obligea M. de la Hoguette d'aller do côté de Walerfort pour ramasser nos gens, et milord Tirconnel et moi avons pris le chemin de Kilkcnick pour Limerick, couvrant toujours la marche de nos fuyards et de notre artillerie, qui est arrivée sans perdre une pièce à Limerick, avec tout notre argent, sans qu'il puisse avoir un seul sol de perdu, â moins de friponneries des commis qui l'ont abandonné; car, en arrivant à Dublin, j'en trouvai trois charrettes avec un seul valet des commis, ce qui m'obligera d'y laisser deux de mes aides de camp et deux de mes gentilshommes, qui les conduisirent quatre milles tout seuls, jusqu'à ce qu'ils eussent trouvé H. l'intendant, qui en gardait une que nous avions jugé â propos de faire partir le jour de devant, M. de la Hoguette lui et moi.

L'intendant a couché cinq jours sous les charrettes avec mes gentilshommes, et faillit à être pillé â Waterforl par les discours de milord Douvre, dont il vous rendra compte; mais je lui dois ce témoignage que, par ses soins et par l'exécution de mes ordres, l'argent est sauvé avec tout notre canon.

J'espère aussi que nous remettrons les troupes presque dans leur nombre; mais j'ai Heu de croire, dans l'horrible situation où je vois les choses, que nous n'en serons pas mieux; mais, au moins, dans une pareille déroute, nous avons sauvé le cation et l'argent jusqu'à Limerick, où je trouvai milord Tirconnel fort embarrassé, je ne dis pas ù soutenir les affaires, mais je dis â pouvoir sortir d'affaire ; car ses troupes ne reviennent point, les officiers tiennent de mauvais propos, et la plupart songent comment s'accommoder avec le prince d'Orange, et je ne doute point que, s'il marche à nous ou qu'il fasse une proclamation, chacun ne fasse de son mieux pour lui plaire et que les Français ne souffrent un rude sacrifice. Four moi, je l'ai fait au roi en venant ici; je finirai comme j'ai commencé, et quoique, dans mes instructions par écrit, il me soit permis de suivre le roi d'Angleterre seul ou comme je le jugerai à propos, j'ai cru que je devais hasarder tout sans mesure pour chercher le moins mauvais parti pour les troupes, soit en périssant avec elles, ou â sauver ce qu'on pourra sur le peu de vaisseaux qui sont â Kinsale. auxquels j'ai mandé de se rendre ici le plus tôt qu'ils pourront.

Ce que l'on m'a dit du maréchal de Créqui â Trêves n'approche pas de ce que je vois. Je tâcherai cependant de me conduire sans emportement ni peur, en faisant le tout pour le mieux, attendant que le roi envoie des vaisseaux pour nous chercher, si le prim e d'Orange nous en donne le temps, ou si les Irlandais ne font pas quelque mauvaise démarche.

Je garderai cependant les petits bâtiments ou frégates de M. Foran, si elles arrivent à temps, ainsi que je les ai mandées, en cas d'une dernière extrémité, afin d'y sauver ce que l'on pourra.

t.ette ville est pire qu'Etampes: il n'y a que deux moulins, qui ne travaillent que lorsque la marée s'en retourne; j'en ai commandé six. Pour du blé, je ne sais si nous en aurons. Je fais travailler la Vigne â quelques petits retranchements devant les portes: mais je doute que le peu d'Irlandais qu'il y a ici les veuillent défendre. Ils veulent avoir chacun des commandements dans leur défense, et milord Tirconnel craint, avec raison, que ce ne soit pour faire des traités â part.

Tout ce qu'il a pu ramasser de leurs troupes ne consiste qu'en quatre mille fantassins armés et trois mille chevaux et dragons. Four nous, nous avons près de cinq mille hommes ; mais il n'y en a que dix-huit cents d'armés, lesquels entreront tous aujourd'hui dans une des villes de Limerii k. Les Irlandais entreront dans l'autre ; mais, dans aucune des deux, il n'y a nulle défense à faire par 00 l'on puisse faire acheter sa vie à haut prix, et nous manquons généralement de toute choses hormis d un peu de munitions de guerre que j'avais envoyées. Pour du blé, nous n'en avons que pour quinze jours, sans être certain de le pouvoir moudre ; ei, enfin, nous sommes hors d'état de pouvoir faire anenne résistance, n'ayant pas un seul outil pour Iravail-

JKAN BART

1er. ni de quoi frire on ponl-levis, et je n'ai jamais v* une ville abandonnée dans l'état où ut celle-ci, ni de gens pareils a ceux qui y sont.

Nous avons nouvelles d'hier au soir que le prince d'Orange est arrivé à Kilkenick, et qu'il marche a nous avec diligence et toutes sortes de grands attirails de bombes cl de carcasses, avec lesquelles il peut se divertir sur nous, sans aucun hasard pour lui.

Notre situation est fort extrême, et nous ne savons, milord Tirconnel et moi, par quel hasard nous pourrons, au milieu de la victoire de l'ennemi, délivrer nos personnes de tomber à sa merci.

L'on dit que M. de Sobomberg fut tué dans les affaires qui se sont passées les premiers jours qu'il est arrivé, et qu'il a été tué d'un coup de canon ; ce qui est certain, c'est qu'il a été tué et qu'il fut enterré dimanche dernier dans l'église de Saint-Patrice, a Dublin. L'on dit aussi la Caillemote mort d'un coup de mousquet qui lui avait cassé la cuisse.

Pour nos Français, il y en a sept ou huit de tués de ceux que j'avais passés avec moi, que j'avais mis dans les gardes du roi. Le marquis d'Hocquincourt est la seule personne de considération que nous ayons perdue : voyant les bataillons de sa brigade qui ne voulaient avancer, il a marché seul dans les bataillons ennemis et y a é(é tué de plusieurs coups.

Les Irlandais ont eu milord Dungan de tué, avec le chevalier liowel, tous deux colonels de dragons, et beaucoup d'officiers des gardes du corps et du régiment de Tirconnel.

Richard Hamillon a été fait prisonnier faisant fort bien son devoir ; Antoine et Jean Uamilton ont toujours demeuré a l'arriére-garde avec le duc de Tirconnel et moi, où ils se sont conduits en braves gens.

L'ennemi se plaint que noire artillerie lui a fait beaucoup de tort; mais je crains qu'ils ne feront pas la même plainte en ce lieu, car il n'y a ni rempart ni tour où l'on puisse placer une pièce de canon, à moins que de la meure dans le grand chemin au devant des portes. Je tâcherai pourtant a leur en faire essuyer quelques coups ; mais, en vérité, monsieur, les choses et les personnes sont ici dans un état de désespoir qui ne vous donnerait pas bonne opinion de notre sort, si vous pouviez y jeter unfc)up d'œil.

J'attends avec bien de l'impatience de voir si les frégates de M Foran n'arrivent point a l'entrée de cette rivière, étant parties de Kinsale il y a aujourd'hui huit jours, ci le vent étant présentement bon ; si elles étaient arrivées, je tacherais à pouvoir sauver quelque chose.

J'ai déjà dit à M. l'intendant d'envoyer, sur les deux bâtiments que le roi d'Angleterre envoya ici dans la rivière en parlant de Kinsale, tout le resie de l'argent que nous avons, hormis ce qu'il en faut pour le payement du mots pour nos troupes, afin de sauver au roi ce que nous pourrons, et j'ordonne tout d'un temps â ces mêmes vaisseaux, qui sont à Ventrée de la rivière, à quatorze lieues d'ici, dés le moment qu'ils verront arriver le prince d'Orange devant cette ville, de sortir en pleine mer, de crainte qu'il n'envoyât quelques vaisseaux pour boucher la rivière, préférant la conservation des vaisseaux du roi au secours que j'en pourrais recevoir avec quelques particuliers.

Si j'avais pu trouver plus tôt quelques petits bâtiments ici, je n'aurais pas- tant tardé i me donner l'honneur de vous rendre

c û j 1 1 ^ lJ ^ i ] u [ r c c L j t .

Lauzoîi. • ( Miniitèrt de la marine, c. it. 15. )

Un sait que» quinze jours après cetto dépêche, Jacques il fut obligé d'abandonner l'Irlande, et qu'il revint en France avec M. de Lauzun.

bans le chapitre suivant, on va s'occuper de ia campagne maritime de Toumlle pendant celle même .m née, caaxpagoe

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