Jean Bleu
On était à la fin du printemps ; déjà le soleil dorait la campagne rafraîchie par la nuit. Les oiseaux s’éveillaient en chantant et, des genêts verts qui s’étendaient à perte de vue, montait cette odeur âcre, robuste, puissante qui est, avec les aromes de la mer, le grisant parfum du pays de Bretagne.
u milieu de la lande, un dolmen dressait ses pierres grises.
Soudain, un cavalier apparut en haut du chemin qui montait au plateau, C'était un jeune homme à la tête brune et pensive; de grands yeux noirs éclairaient tout son visage d’un rayon de courage et de bonté.
Il portait une longue redingote d’un drap vert sombre, où des revers de soie blanche mettaient une éclatante tache ; sur sa tête un feutre noir s’inclinait légèrement sur l'oreille gauche et sa culotte de peau fauve disparaissait presque entièrement dans de hautes bottes en cuir noir.
La bête qu’il montait était une robuste jument bretonne, lourde, disgracieuse même dans son en-
semble; mais solide et dure comme les rochers du pays. D’une robe indécise qui flottait entre l’isabelle et la fleur de pêcher, l'animal ne payait guère de mine, mais quelqu'un qui l’eût vu filer au galop sur la lande aurait été forcé d’avouer que cet étrange - bidet était, par moments, un fin coureur.
Arrivé tout près du dolmen, le jeune homme arrêta son cheval et regarda tout autour de lui avec la plus éme circonspection. Il avait passé ses rênes dans a main gauche et, de la droite, il tourmentait la crosse d’un pistolet.
Le cavalier semblait attendre.
Soudain, la jument pointa les oreilles et le cavalier leva son pistolet.
— Hé là ! tout beau! monsieur le comte, dit use ss sonore, ne tirez pas ; ménagez vos amis, s’il vous plait.
C'était un type bien curieux que le nouveau venu qui venait de surgir brusquement d’une touffe de genêt, à dix pas du cavalier que nous venons de présenter à nos lecteurs.
De taille moyenne, les cheveux roux coupés dru sur la tête carrée, des yeux bleu-gris, très vifs et très perçants, un cou de taureau et des épaules d’athiète, ce second personnage étonnait à première vue l'observateur. On cherchait quelles pensées pouvaient rouler dans ce crâne puissant et quelle 1rrésistible force ces muscles d’acier pouvaient mettre au service des idées enfantées parle cerveau.
L’inconnu était vêtu d’un accoutrement moitié paysan moitié militaire,
| portait une culotte de drap et des bottes, maïs sur ses épaules flottait une veste ronde comme en ont les gars du Morbihan et sur sa tête s’enfonçait un large chapeau de feutre noir à boucle d’acier.
A la ceinture étaient passés des pistolets et il tenait entre ses mains velues un superbe fusil de chasse.
Le cavalier avait fait avancer son cheval et, la main tendue, souriait à l’homme roux.
Ce dernier serra violemment la main qu'on lui offrait et laissa échapper un bruyant éclat de rire.
— Aussi vrai que je m'appelle Georges Cadoudal, monsieur Louis, je vous jure que je ne m'attendais guère à vous trouver icil Mais, comme la rencontre est heureuse, je dis au ciel que je le remercie, et à vous que je suis bien content.
— Moi aussi, Georges, fit le jeune homme d’une voix harmonieuse.
Les deux hommes qui maintenant se trouvaient côte à côte, bien en lumière sous le soleil qui montait à l'horizon, ofiraient un singulier contraste. L’un beau, fin, élégant ; l’autre lourd, puissant, robuste comme un chêne et cependant, quelqu'un qui les eut considérés attentivement, aurait compris qu'entre ces deux hommes il y avait un lien étroit, puissant, indestructible.
Ils se regardèrent quelque temps sans parler.
Le comte rompit le premier le silence.
— Je ne vous avais pas revu, n'est-ce pas, Georges, depuis la terrible nuit du Falouët ?
— Non, fit Cadoudal en secouant la tête.
Les deux hommes étaient devenus très pâles.
Le comte reprit à voix basse et comme hésitant :
— Et vous ne l’avez pas revu. lui ?
— Non, fit encore le Breton. Û
— Et vous n’avez rien entendu dire de lui ?
— Rien.
Le silence se fit encore une fois, lugubre,
— Assez ! dit tout à coup Cadoudal, assez parlé de ces tristes choses! Maintenant, qu’avez vous à me dire? car c’est bien vous, n'est-ce pas, qui m'avez fait donner rendez-vous par Jean-Marie ?
— Non, Georges, ce n’est pas moi.
— Hein ? fit le partisan déjà en défiance.
— Seulement, continua le comte, voici ce que Jean-Marie m'a dit : « Au soleil levé, allez demain dans la lande de Kerdréoret ; attendez un ami près des pierres grises ; il s’agit du sort des Falouët. »
— Il m'a dit à peu près la même chose sans vous nommer cependant.
— C'est étrange.
— Le mieux est je crois d'attendre ce démon qui viendra sans doute nous apporter le mot de l'énigme.
Cadoudal n’avait pas fini sa phrase qu’une voix rauque cria non loin d’eux :
— Jean-Marie vous attend |
Les deux hommes se retournèrent brusquement.
Sur le seuil du dolmen, bouchant l’ouverture du monument druidique tout enveloppé de genêts et de ronces, un homme se tenait debout.
Un homme?
Était-ce bien un homme ?
tait-ce bien un homme, en effet, que ce monstre dont la face hideuse s’encadrait dans les vignes vierges et les herbes folles qui poussaient dans les crevasses de la pierre ?
Maigre, sordide, les vêtements en guenilles, le personnage qu’on venait d'appeler Jean-Marie n’avait
lus rien d’humain dans le visage que les yeux qui
ambaient au fond d’orbites sombres. Les cheveux blonds, éparpillés comme une poignée de paille, cachaient mal les hideuses cicatrices qui marquaient la place des oreilles ; le nez arraché ou coupé n’existait plus, et sous les lèvres trouées et déchiquetées, les dents apparaissaient blanches et pointues comme celles d’un loup.
Sans avoir l’air étonné de cette bizarre apparition, Cadoudal fit quelques pas vers Jean-Marie, pendant que le comte mettait pied à terre et laissait sa jument errer à l'aventure.
Bientôt les trois hommes furent réunis sous le manteau de granit que formait la roche druidique.
L'étrange personnage que nous venons de mettre en scène resta quelque temps silencieux, semblant écouter si aucun bruit suspect ne montait de la campagne.
Rassuré, sans doute, il fit, de la main, signe à ses compagnons de s’asseoir sur les pierres qui bordaient
la paroi du rocher et leur dit de sa voix étrange:
— Vous êtes venus, c’est bien.
« Si je vous ai donné rendez-vous en cet endroit, continua-t-il, c’est que des choses graves se préparent. Jean-Marie sait ce que nul ne sait. Jean-Marie entend ce que nul n'entend. Écoutez-moi et que mes paroles se gravent dans votre mémoire.
« Cette nuit, les Bleus attaqueront le château de Falouët.
— Impossible! s’écrièrent à la fois les deux hommes.
Jean-Marie secoua les épaules.
— Cela est, puisque je le dis, poursuivit-il avec son accent inspiré où il y avait du fou et du prophète.
« Cette nouvelle vous étonne parce que, vous croyez les Bleus bien loin, ils sont cantonnés à Redon, n'est-ce pas ?
Les deux interlocuteurs firent oui de la tête.
Jean-Marie continua :
— Dieu a donné des ailes à l’oiseau pour qu’il passe rapide dans l'air, Dieu a donné des anneaux à la couleuvre pour qu’elle rampe inconnue dans les herbes, Dieu, pour nous punir, a donné aux Bleus la rapidité de l’oiseau et la souplesse de la couleuvre. Les Bleus sont près d’ici, vous dis-je, et les Bleus attaqueront cette nuit le château de Falouët.
— C’est impossible, répéta Georges. Oui, impossible, te dis-je. Hier, j'ai fouillé avec mes gars tous les environs et nous n'avons rien vu de suspect.
Le comte se taisait comme dominé par cette voix rauque du mutilé qui sonnait lugubrement.
Devant le doute du partisan, l’œil de Jean-Marie avait lancé un éclair.
Il reprit, les dents serrées :
— Hier peut-être les Bleus n'étaient pas là, aujourd’hui ils y sont, je les ai vus!
Alors Cadoudal n’insista plus, comme subjugué par l’accent de l’étrange garçon.
— C’est bien, fit-il, sont-ils nombreux ?
— Mille.
— Qui les commande ?
— Jean Bleu ! s’écria le Chouan.
— Oui, Jean Bleu, l’homme au visage voilé, au cœur faux, aux mains rouges.
— Eh bien! tant mieux, dit à son tour le comte, tant mieux ; voilà trop longtemps que ce bandit terrorise nos campagnes. Ah! si je puis le juindre et s’il ose croiser son épée avec la mienne !.…
— Jamais! interrompit Jean-Marie en se levant, les yeux agrandis, les bras raidis, jamais l'épée de Louis de Falouët ne froissera le sabre de Jean Bieu!
— Pourquoi ? interrogea le comte.
Jean Marie croisa les bras et baissa la tête.
— C'est le secret de Dieu, murmura-t-il
— Que veux-tu dire ? interrogea le comte.
Les yeux du mutilé prirent une expression hagarde et folle et, d’une voix morne il prononça ces paroles :
— Jean-Marie a dans la tête des idées qui passent comme des bandes de goëlands, par instants il souffre bien, Jean-Marie ; il sent comme le vent de la grande mer qui tourbillonne dans son cerveau et cela hurle et cela gronde comme les lames en tempête dans les grottes de Quiberon ! |
— Je veux que tu me répondes! fit le comte en. frappant du pied.
-— Laissez-le, dit Cadoudal, en posant sa main sur le bras du jeune homme ; sa folie le reprend, vous n’en tirerez plus rien.
.— Je veux savoir pourtant. Cette phrase qu'il m'a dite tout à l'heure... Que peut-il y avoir de commun entre le bandit Jean Bleu et moi?
Cadoudal se tut et, sous le dolmen, il se fit un large silence.
Tout à coup, la voix dure de Jean-Marie se fit entendre, c'était comme un chant barbare qu'il disait ainsi :
— Cette nuit, dans l’ombre, il y aura des cris de
rage et de désespoir, et, quand la pâle lune paraîtra eile pourra mirer sa face blanche dans les flaques rouges.
« Cette nuit la poudre éclatera en tonnerre et bien des femmes et bien des enfants pleureront toujours en pensant à cette nuit!
« O la beile nuit que cette nuit de sang et de larmes |! Le cœur &de Jean-Marie se gonfle de joie comme les voiles rouges des pêcheurs du Boneau se gonflent sous le vent.
Et, comme pris d’une ivresse, les yeux hors de la tête, les bras en avant, Jean-Marie d’un bond énorme franchit le seuil du dolmen.
Les deux hommes le suivirent.
Jean-Marie touchait les touffes de genêt qui poussaient en buissons serrés.
Il se retourna : -
— À cette nuit, les Chouans! leur dit-il, et il disparut.
— Jean-Marie | appela Cadoudal de sa voix sonore.
Un éclat de rire déjà dans le lointain fut la seule réponse qu’il reçut.
Le comte restait pensif.
— Quel est cet homme? demanda-t-il enfin à Cadoudal.
— Nul ne le sait.
— D'où vient-il?
— On n’en sait rien. Un jour, il y aura bientôt deux ans, comme je marchais seul dans. le chemin creux qui va de Kerléano à Auray, ce démon m'est subitement apparu. Avec sa voix de crécelle et ses gestes.de fou, 1l m'expliqua que les Bleus marchaïent sur Auray, qu'ils voulaient surprendre, Grâce à ses avis je pus déjouer leurs projets. J’attendis les républicains sur la route d’Auray et, après un ps acharné ils furent mis en déroute par mes gars.
— C'est étrange!
— Enfin, qu'importe quiil est! noussommes avertis; profitons-en. Combien avez-vous d’hommesau Falouët, monsieur le comte!
— Quarante, solides et bien armés.
— Bon. Moi, je vais rassembler les ne de toutes les paroisses. Cinquante viendront de Crac’h, vingt de Kerléano, quatre-vingts d’Auray, puis ceux de Sainte- Anne, de Plumeret, de Kerpenhir, de Kermadio, de Saint-Gildas qui seront là aussi. Je vais les envoyer
révenir. A la nuit tombée, je serai avec cinq cents ommes dans le bois de sapins qui borde lamer. Venez m'y joindre; nous prendrons nos mesures.
— Bien, et comme signal, toujours le cri de la chouette, deux fois ?
— Toujours.
— A cesoir, monsieur Louis, dit Cadoudal en jetant son fusil sur son épaule.
— À ce soir, Georges.
Les deux hommes se serrèrent la main.
Bientôt Cadoudal eut disparu au tournant d’un sentier.
Resté seul, M. de Falouët siffla sa jument qui accourut aussitôt.
D'un bond, le jeune homme se mit en selle et partit au galop dans la direction opposée à celle qu'avait prise le partisan.
Les FaLouËr.
. Le marquis Alain de Falouët avait alors cinquantecinq ans.
Dix ans auparavant, il avait perdu la marquise, une sainte et belle créature qu’il adorait; et, depuis cette époque, son caractère entier et violent s'était aigri de plus en plus. Et puis, une terrible histoire
ue nous allons raconter tout à l’heure avait achevé ’assombrir ce hautain vieillard, qui semblait marcher
dans la vie comme dans unrève. Une seule personne au monde pouvait dérider le marquis: c'était Jeanne de Montfort, la fille de sa sœur, que, depuis la mort de son père tué en Vendée au combat de Bressuire, il avait recueillie chez lui.
Le marquis avait deux fils: Jean et Louis. Ce dernier était tout le portrait de sa mère, doux, bon, charitable ; mais Jean, l’aîné, avait hérité du marquis un caractère indomptable qui ne savait plier devant rien.
Bien souvent déjà, depuis que Jean avait l’âge d’homme, des scènes terribles avaient eu lieu entre ces deux êtres qu’un simple mot souvent suffisait à mettre en rage. Cependant toujours Jean se calmait et la querelle n’avait pas d’autre suite.
Un jour, comme Jean revenait de la chasse, le marquis le fit que
Le jeune homme se rendit auprès de son père, qu’il trouva dans sa chambre, assis dans un immense fauteuil de chêne sculpté, froissant entre ses mains une lettre ouverte.
— Fermez la porte, Jean, lui dit le marquis, et approchez,
e jeune homme obéit.
— Vous allez partir, Jean, dit le marquis.
— Où cela? interrogea le jeune homme, — Le service du roi vous réclame. Le traité de la Jaunaye a été violé. Stofflet, Charette, Marigny reprennent les armes. M. le marquis de Puysaye m'écrit pour m’annoncer cette nouvelle, De plus, il me demande l’un de mes fils pour aller commander ne bande en Vendée.
— Et vous m'avez choisi?
— Oui.
— Pourquoi n’envoyez-vous pas Louis?
— Louis restera au château avec moi; j'ai besoïs de lui pour organiser mes gars. Nous combattrons ici, ensemble.
— Ne puis-je pas vous aider aussi bien que Louis?
— Certes; mais la mission que je vous confie est lus périlleuse que celle que vous aurier à exécuter
TEE
ici. Comme vous êtes l'aîné, vous avez droit à cet honneur.
— Mais, cependant...
Le vieux gentilhomme se leva brusquement.
— Auriez-vous peur, par hasard ! s'écria-til avec véhémence. :
Jean de Falouët devint horriblement pâle; il fit “un pas en arrière etsa maïnse crispa sur la garde de son couteau de chasse,
Cependant, il fitun ‘terrible effort, se contint et, les dents serrées:
— Oh! mon père! dit-il, et ce fut tout.
Le marquis s’avança un peu.
— Je vous demande pardon, Jean ; je sais bien qu’un Falouët n'a jamais eu peur; mais tête bleuel cette | incroyable insistance que vous mettez à ne pas partir ma fait perdre la têtel
—Je partirai;mon père.
— Bien.
— Mais sous les ordres de qui vais-je ‘me trouver?
— Sous les ordres de M. de Marigny.
Jean poussa comme un rugissement.
— Marigny ! Je vais être sous les ordres de Marigny !
— Eh bien?
— Mais c’est impossible, cela! c’est fou! c’est odieux... Maïs c’est vrai, vous ne savez pas, vous !…
— Parlez, Jean, parlez, dit le vieux gentilhomme avec étonnement.
— Je vais tout vous dire.
Il y eutun moment de silence pendant lequel Jean pressa son front de ses deux mains,
Enfin, il releva la tête, à
— Vous vous le rappelez encore, mon père, dit-il d’une voix sourde, il y aura bientôt quatreans, vous M’aviez envoyé en Vendée chez M. de Charette à la grande assemblée de royalistes qui se tint au ‘château de Préfaille. Vous étiez retenu ici par une grande doüleur ; vous veniez de perdre ma mère.
Le vieux gentilhommie étoufla un soupir.
Jean continua,
— Je n'avais pas vingt ans et cependant tous, parmi 8 gentilhommes qui se trouvaient là, me firent bon ceueil et bon visage. Un soir cependant, c'était ja eille de mon départ, l’un d’eux m'insulta, c'était . de Marigny. Je ripostai. 11 éclata de rire en we frapant à la joue. Je voulus me jeter sur lui; on me etint. À genoux, cui, mon père, à genoux et pleurant
nfants. Le lendemain matin, il était parti.
— Pourquoi ne m'avez-vous jamais raconté cela,
ean? dit le marquis dont le visage s'était contracté endant le récit du jeune homme.
— Je voulais cacher ma honte à tout le monde, squ’au jour où j'aurais pu châtier le misérable; alors serais venu vous trouver eb vous dire: voilà ce que on m'a fait... voilà comment je me suis vengé! Et epuis quatre ans, je porte là cette blessure que m'a ait cet homme, cet homme sous les ordres duquel on eut me mettre... Allons donc | vous voyez bien que est impossible |
Et Jean tout frémissant encore au souvenir de ’insulte d’autrefois porta la main à sa gorge comme i son sang l’étouffait.
Le marquis resta quelque temps pensif.
Enfin, regardant fixement Jean:
— Il faut obéir, mon fils, lui dit-il de sa voix grave. e comprends votre révolte, mais l'ordre est précis til faut vous y soumettre.
— Eh qui ! répliqua Jean avec emportement, vous
rieg. que j'aille m’humilier devant ce Marigny !
is ce Sérait une infamie |!
— Je Stis bon juge en matière d'honneur, peut-être, épondit arquisavec hauteur, écoutez-moi done
ns vous emporter : IL faut obéir | Jean poussa un cri de colère.
Oui, il faut obéir, continua le marquis enélevant voix. La monserchie est au bord de l’abime : nous {res gentilhommes, nous devons tout faire pour la
ver et maintenant nous devons étouffer nos haines
particulières pour ne nous consacrer qu’à la défense commune. Dès ce moment vous ne vous appartenez plus; votre vie est au roi!
Jean enfonçait ses ongles dans ses mains, il répondit d’une voix rauque :
— Je ne partirai pas.
— Y songez-vous, Jean? un ordre du roil
— Que m'importe le roil
— Vous déraisonnez, Jean, dit le vieux gentilhomme; vous partirez, vous dis-je.
— Non!
— Ille faut! je le veux!
— Et si je ne veux pas, moil
Le marquis blémit.
— Quand j’ordonne !.….
— Que me font vos ordres, j'ai ma volonté, je suis libre |
— Prenez garde! Jean.
L’orage éclatait enfin.
— Prendre garde et à quoi donc, s’il vous plait! répondit insolemment le jeune homme.
e vieux gentilhomme tira son épée et marchasur , son fils.
Jean, lesbras croisés, les yeux hardis, nebougeapas.
Au moment de frapper, le marquis poussa un cri de rage et jeta son épée loin de lui.
— Vous voyez bien, vous n’osez pas! lui cria railleusement le jeune homme.
— Jean !... ne me tente pas! dit le marquis, les lèvres blanches et les mains tremblantes.
Pendant quelques instants on n’entendit plus que la respiration saccadée des deux hommes.
Le marquis se rassit enfin et, d’une voix qu'il s’efforçait de rendre calme, dit à Jean:
— Vous partirez demain du château et jamais, entendez-vous, jamais vous ne reparaitrez devant moi. Rebelle aux ordres du roi, rebelle aux ordres de votre père, je ne veux plus de vous sous mon toit.
— Vous me chassez, alors, dit Jean d’une voix rauque, ï
JEAN BLEV 17
— Oui, je vous chasse,
— Prenez garde! prenez garde! hurla Jean hors de lui, écumant et serrant les poings ; si vous faites cela, malheur à vous!
Le marquis se dressant de toute sa taille et,le bras tendu, indiqua à Jean, d’un geste souverain, la grande porte de chêne.
— Vous m'avez menacé, je crois, dit-il, d’une voix atrocement calme. C’est bien. Tout, désormais, est fini entre nous ; je vous chasse, je vous renie, je vous maudis; vous n'êtes plus mon fils!
La flamme qui jaillissait des yeux du vieux gentilhomme était si ardente, que, malgré toute son audace, Jean courba le front et fit deux pas en arrière,
— Sortez! commanda le marquis.
Avec un cri de fauve blessé, Jean se rua sur la porte qu’il ouvrit d’un élan.
Là, il se retourna, livide, effrayant, hideux.
Le marquis, droit et pâle, était toujours dans la même position, son bras tendu menaçant le jeune homme.
—Malheur ! Malheur ! hurla Jean et, violemment, il referma la porte.
Quand le bruit précipité de ses pas se fut perdu dans le corridor, le marquis laissa tomber sa tête ee ses mains et une larme jaillit entre ses doigts ancs.
Ce mouvement d'émotion n'eut que la durée d’un éclair. Il se remit très vite et sonna brusquement,
Un valet parut.
— Dites à M. Louis qu’il vienne me parler à l’insant, dit le marquis.
Le laquais s’inelina et disparut,
Quelques minutes s'étaient à peine écoulées que le eune homme paraissait sur le seuil,
— Vous voulez me parler, mon père? demanda-t-il. — Oui, mon enfant. Approchez-vous et écoutez- O1,
Louis fit quelques pas en avant et resta debout evant son père dans une respectueuse attitude,
— J'ai une triste nouvelle à vous apprendre, Louis; vous n'avez plus de frère!
— Quoi! fit le jeune homme stupéfait.
Le marquis continua.
— J'avais deux enfants ; je n'en ai plus qu'un, voilà tout.
« Ton frère Jean vient de m’offenser cruellement, je l'ai chassé et je l’ai maudit.
— Mon père! supplia Louis douloureusement,
Un regard du marquis l’arrêta.
— Ce que j'ai fait, je devais le faire. Dans ma maison, je n'ai pas d’autre juge que Dieu et ce que je faïs est irrévocable.
: — Pourtant si Jean venait.
— Assez. Laissez-moi finir; je n’ai pas tout dit. Vous allez monter à cheval, vous passerez par les bourgs et par les fermes et vous direz aux paysans de se ie ici ce soir, après l’Angélus. Et maintenant allez
Et comme Louis, atterré, ne bougeait pas.
— Vous m'avez entendu, allez!
Chancelant comme un homme ivre, des larmes plein les yeux, Louis sortit sans oser ajouter un mot.
Jean ne partit pas immédiatement.
Affolé, avec des gestes de dément, il monta dans sa chambre et se jeta sur son lit.
Là, dans une colère, où il y avait des larmes, il mordit ses draps et ses oreillers en proie à une rage furieuse,
— Chassé ! Renié! Maudit !
Ces trois mots lui revenaient incessamment aux oreilles comme un essaim de frelons et toujours il avait dans les yeux la vision de son père, debout, froid inexorable.
Et ce n’était pas seulement cette terrible silhouette de vieillard le meudissant et le repoussant qui lui faisait pousser des cris de rage et cracher des blasphèmes ; dans ce cœur troublé il y avait autre chose; une autre cause encore, résultante de la première, le désespérait et le faisait crier.
Il ne verrait plus Jeanne!
Car, il l’aimait sa cousine, cette vaillante fille qui, dans ses yeux fiers et dans sa démarche hardie portait tout l’orgueil de la race des preux, et dont le sourire charmeur avait le pouvoir de faire un esclave de ce révolté. 1
Depuis trois ans, vivant avec elle, il s'était accoutumé à l'idée de ne jamais la quitter; bien plus, de l’épouser un jour! Elle serait marquise de Falouët, pensait-ill Et maintenant, tout s’écroulait, tout s’effondrait. Adieu, le rêvel Eteinte la vision! Ce serait Louis qui la posséderait, cette femmel et, à cette pensée, Jean, secoué par un délire déchirait, de ses dents, comme un fauve aux aboïs, la fine batiste de ses draps et la dentelle de ses manches.
Il se redressa tout d’un coup, fouetté par cette pensée, comme par une lanière sifflante.
— Non, cria-t-il, écumant, jamais cela ne sera, jamais!
Mais la pensée de la malédiction paternelle lui revenait, le hantant comme un mauvais rêve; après ce motirrévocable de maudit! prononcé par son père, Jeanne, était pour toujours perdue pour lui !
Cette pensée lui fit jaillir des dei ce des larmes qui coulèrent, lourdes, sur ses joues blêmes.
— Il faut que je la voie l murmura-t-il enfin.
Et, d'un bond, il fut au milieu de la chambre, réparant hâtivement, de ses meins tremblantes de fureur, le désordrede ses vêtements et de sa chevelure. Il parcourut tout le château, Jeanne n'y était pas, — C'est bien, murmura-t-il, je l’attendrai!
Et il remonta dans sa chambre où il resta immobile, assis sur son lit, la tête en feu et se mordant les poings.
Après l’Angélus, les paysans commencèrent à arriver, Ils venaient seuls ou par bandes mais tous venaient. Ils croyaient à un nouvel appel aux armes et se rendaient au château en devisant des combats passés et des luttes futures. z
Un à un, Jacques, le vieux garde, introduisait les paysans après les avoir reconnus comme tenanciers du marquis. ;
Ils pénétraient dans la grande salle, dernier reste du manoir féodal d'autrefois, immense vaisseau de pierre soutenu par des piliers trapus et éclairée d’une façon funèbre par des torches de résine soutenues par des anneaux de fer.
Debout, au fond, immobile comme une statue, le vieux marquis exhaussé par un degré de granit dominait toute \’assistance.
Il portait un costume de velours noir, où le cordon
-de Saint-Louis mettait sa large bande rouge.
A ses côtés, plus pâle que lui, se tenait Louis.
Quand la salle fut remplie, le marquis fit un signe pour imposer silence à la foule des paysans qui, pit- De jonent groupés sous la lueur rouge des torches, attendaient, émus, la parole du maître.
Cependant la nuit était venue et dans l'obscurité muette de sa chambre, Jean restait toujours assis sur son lit, comme écrasé sous la malédiction paternelle, ayant toujours la pensée de revoir Jeanne avant de partir.
Enfin, quand la lune monta au ciel et allongea ses rayons blancs par la haute fenêtre, Jean se leva, prit une paire de pistolets qu’il glissa dans les poches de son habit, mit un chapeau sombre, boucla son épée et s’enveloppa dans un grand manteau,
Au moment de quitter pour toujours cette chambre qui l’avait vu tout enfant, il jeta un regard autour de lui et comme si toutes ces choses eussent pu l’entendre, il murmura:
— Adieu!
Puis, doucement, il s’engagea dans le corridor et descendit l’escalier à pas furtifs.
Arrivé près de la porte de la chambre qu’habitait sa cousine, il s'arrêta et frappa discrètement : personne ne répondit.
Il ouvrit la porte.
La chambre était vide.
— Allons, dit-il avec colère, je ne la verrai pas,
Et résolu, cette fois, faisant sonner les marches de pierre sous les éperons de ses bottes, il continua de descendre.
Arrivé près de la porte qui donnait accès dans la rande salle, il s’arrêta encore une fois. A travers épais battant de chêne, il lui semblait entendre une
voix forte dominant ce murmure vague que fait le silence d’une foule.
Il colla son œil à la serrure et ne distingua rien d’abord ; mais bientôt, s’accoutumant à la lumière, son regard put embrasser une partie de l'assistance qui se pressait pour entendre les paroles du marquis.
Alors il comprit tout, et poussé par son indomptable orgueil, affolé, en délire, il voulut pousser les choses jusqu’au bout.
Aussitôt, tournant avec mille précautions le bouton de la porte, il commença à faire rouler sans bruit le battant sur ses gonds.
Il y réussit et par l’ouverture encore étroite mais suffisante, il se glissa dans la salle et se coula dans l’ombre d’un pilier.
Le marquis parlait.
—— À vous tous mes amis, qui m'avez toujours été fidèles, je m'adresse aujourd’hui et je vous demande un conseil.
Tous ces hommes qui écoutaient dans la vaste salle se firent immobiles et muets pour mieux entendre cette chose qu’allait dire le marquis et que, sans savoir pourquoi, ils prévoyaient terrible,
M. de Falouët reprit:
— C’est à vous surtout que je parle, à vous qui avez des fils. Vous jugerez selon votre conscience qui EX droite, selon votre cœur qui est loyal et vous répon-
rez.
La voix du marquis, qui, jusqu'alors avait tremblé légèrement, devint ferme à partir de ce moment,
— Si vous aviez un fils, et que ce fils, un jour, vous eût désobéi, qu’auriez-vous fait ?
— Nous l’aurions puni, dirent quelques voix.
Le marquis baïssa la tête en signe d’assentiment, puis il continua: ; = — Si ce fils, non content de vous désobéir, vous eût ensuite insulté, qu'auriez-vous fait?
Ilyeut des murmures dans la saile,
- — Nous l’aurions chassé, dirent quelques hommes. Le marquis baïissa une seconde fois la tête, — Si, enfin, ce fils dénaturé eût osé vous menacer, qu'auriez-vous fait?
Alors, parmitousces hommes respectueux des pères, respectés des fils, il n’y eut qu’un seul cri: — Maudit! qu’il soit maudit, celui qui a menacé son père.
ne Pete marquis s'était redressé.
__ Quand le tumulte fut apaisé, il reprit :
— Ainsi j'ai fait, mes amis.
« Mon fils Jean de Falouët, comte de Locréan, m'a désobéi, m'a insulté, m'a menacé et moi, son père, je J'ai chassé, je l’ai renié, je l’ai maudit. « Ilneme reste plus maintenant qu’un fils : le voici! Et le marquis posa sa main sur l'épaule de Louis qui poussa un sourd gémissement.
— Si jamais, continua le vieux gentilhomme de sa voix grave de justicier, si jamais vous rencontrez le maudit, écartez-vous de lui; s’il vous demande asile, fermez-lui votre porte; s’il vous dit qu’il a faim eb soif, restez sourds à ses cris et à ses supplications. Pendant quelques instants qui parurent très longs à tous les assistants, on n’entendit aucune parole et aucun bruit.
. Enfin un très vieil homme, dont les cheveux blancs . tombaïent en neigesurles épaules, s'’avança de quelques pas et s'adressant au marquis:
— Alain de Falouët, tu as bien jugé, dit-il, nous ferions tous comme tu as fait. Puis il rentra dans les rangs des paysans pendant
que tous répétaient :
—Ila bien jugé.
Alors il se fit un tumulte à l’un des angles de la salle et, tout à coup, un homme botté et éperonné,
‘épée au côté, le chapeau sur la tête, surgit comme
e apparition dans l’espace resté libre entre les aysanset le marquis. Arrivé là, éclairé de la sanglante lumière des torches, ii se redressa de toute sa taille, terrible, menaçant comme l'esprit du mal et la bouche tordue par un sourire diabolique, il s’éeria :
— Maintenant que vous avez jugé, le coupable va parler à son tour. Me voici! |
Chacun reconnut Jean et chacun poussa un eri d'horreur.
Le jeune homzme poursuivit:
— À vous d’abord, mon père, je parlerai.
« Vous m'avez chassé; c’est bien, c’était votre droit : mais maintenant je suis libre et je vous jure sur le Christ qu’à mon tour je vous chasserai de ce château et qe j'y serai maitre!
« Vous m'avez renié; je vous renie aussi, vous n'êtes lus mon père, je ne vous connais plus.
« Vous m'avez maudit, eh bien ! moi, je vous maudis evant tous ces hommes qui m’écoutent et par tous es moyens qui seront en mon pouvoir je vous rendrai
onte pour honte, douleur pour douleur!
« J'ai dit.
Et les bras croisés, la tête haute, les yeux flambants, can promena un regard assuré sur tous ceux qui ’entouraient.
À ces horribles paroles du jeune hormme les paysans épondirent par une tempête de cris et d’imprécations t, quelques-uns, s'élançant sur lui, lesaisirent aux ras et au cou. D’un effort puissant il secoua la grappe umaine qui l’enserrait et prenant ses deux pistolets u’il arma :
— Écartez-vous, dit-il, ou je tuel Les paysans hésitèrent. :
— Laissez-le partir, commanda le marquis qui était evenu plus pâle.
Chacun s’écarta.
Jean serra son manteau autour de lui, enfonça on chapeau sur sa tête et entra dans le chemin bordé hommes qui s'était ouvert dans la foule.
Il allait disparaître quand il se retourna :
— Et vous, paysans, cria-t-il de sa voix grinçante de colère, vous qui venez de m'insulter tous, vous me paierez cette offense avec le sang de vos veines et les larmes de vos femmes, à bientôt |
Et, avec un dernier geste menaçant, il s’enfuit et disparut dans la campagne.
Les paysans silencieux et sombres sortirent derrière ui.
Quand le dernier eut franchila porte, Louis se retourna vers son père et, atterré, tremblantd’émotion, il dit :
— Ce pauvre Jean!.….
Le marquis descendit le degré et repoussant presque brutalement Louis qui luitendait les bras, ilsortit, très vite en disant :
— Maintenant, laissez-moi pleurer!
Après avoir raconté ces scènes qui étaient nécessaires à l'intelligence de notre récit, nous allons, retrouver nos personnages au moment où nous les avons abandonnés.
Le comte Louis retournant au château.
Cadoudal allant rassembler ses gars.
Jean-Marie disparut dans la lande.
C’est ce dernier que nous allons suivre.
Après avoir brusquement plongé dans les buissons touffus qui le dérobaient aux regards de Cadoudal et de Louis de Falouët, Jean-Marie s’aplatit sur le sol et resta immobile comme un cadavre.
Quand le bruit des pas des deux hommes se fut perdu dans l'éloignement, 1l se redressa et s’élança d’un pas élastique et ferme tout droit devant lui.
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Longtemps il marcha, ou plutôt, il courut; il allait .
sans s'inquiéter des obstacles qui lui barraient la route, tantôt glissant sous les ajoncs, tantôt franchissant d’un Ed les brousses couronnées de fleurs d’or.
Sur la lisière d’un épais bois de chênes, il ralentit sa marche et n’avança qu'avec prudence.
Toup à coup, il s'arrêta subitement et, se jetant à plat ventre, il se mit à ramper comme un serpent.
Plus il avançait, plus les difficultés augmentaient, les troncs des arbres se resserraient et l’espace étroit qui restait encore entre eux était obstrué par des ronces et des lianes.
Soudain, il s'arrêta et, avec mille précautions, glissa lentement la tête à travers le feuillage.
Un étrange spectacle auquel il s'attendait sans doute, car aucune marque d’étonnement ne se peignit sur le visage du mutilé, s’offrit à ses regards.
Dans une vaste clairière, très encaissée, dominée de tous côtés pe des pentes couvertes de gazon et couronnées de chênes robustes, une troupe de soldats était campée.
Ils portaient tous l'uniforme républicain et la cocarde tricolore.
On ne pouvait évaluer exactement leur nombre; cependant ils semblaient être près d’un millier.
e ces hommes, les uns étaient couchésetdormaient, les autres causaient, d’autres encore nettoyaient leurs armes ou réparaient leurs vêtements. Parmi eux, passaient quelques officiers.
Tout seul, avec un vide autour de lui, un homme assis sur un tronc écroulé dans la clairière, semblait rêver, le coude sur le genou, le front dans la main.
Au moment précis où Jean-Marie commençait à regarder ce qui se passait au-dessous de lui, le personnage dont nous venons de parler se leva et promena un regard sur tout ce qui l’entourait.
L’inconnu était masqué.
e nd taille, bien pris dans son uniforme sévère, les flancs serrés par une large écharpe tricolore, il semblait de haut grade rien qu’à son allure. Auprès
ÈS JEAN AVE re TRES c* LE
de lui était jeté un chapeau empanaché et sa
main gauche s’appuyait sur la garde d’un sabre à oignée richement travaillée. er
Ün officier portant les insignes de capitaine s’approha de lui et le saluant respectueusement :
— Citoyen général, lui dit-il, les sentinelles qu'on vient de relever n’ont aperçu personne dans le bois.
L'homme masqué frappa du pied. |
— Ce fou ne viendra donc pas? murmura-t-il. : Puis, s’adressant à l’oflicier : | — Cest bien, Durieu, faites donner lordreaux | hommes de garde de redoubler de vigilance.
Et il le congédia d’un geste.
Le capitaine salua militairement, pivota sur les
talons et s’en alla.
- L'homme masqué se mit alors à se promener de long en large et tout en marchant il répétait :
— Il ne viendra pas, il ne viendra pas!
Soudain un ricanement retentit au-dessus de lui,
L'officier releva la tête.
Se balançant par les poignets à une branche basse,
Jean-Marie le regardait en riant.
— Enfin! murmura l'inconnu; allons! descends, commanda-t-il. 4 Le mutilé abandonna son frêle appui et, souple comme un tigre, vint tomber debout devant l'offi-
- cier.
— Tu as bien tardé, dit celui-ci d’une voix dure. — Qu'importel me voilà, répondit Jean-Marie,
— J'aime qu’on soit exact, entends-tu?
. — Jean-Marie était parti pour arriver à l'heure fixée, reprit l'étrange personnage, mais Jean-Marie a été retenu en route,
— Par qui? interrogea vivement le Bleu.
— J'étais à peine entré dans le bois que j'ai entendu une fleur qui se plaignait. C'était une pauvre pervenche que le pied d’un de vos soldats avait blessée. La pauvrette se lamentait si tristement que je me suis assis sur la mousse, à côté d’elle, pour la consoler Une mésange bleue qui aimait la fleur, chantai,
istement à côté. Enfin, la fleur est morte; alors
mésange est descendue de sa branche et dans son
c a pris la pervenche, elle l’a emportée en haut
un grand chêne et l’a déposée dans une crevasse du : onc, toute tapissée de mousse, c’est là qu’elle va
rmir la douce amie, dans son vert tombeau éternel-
ent bercée par les brises…
— As-tu fini tes folies, insensé l'interrompit dure-
ent l'officier.
— Ce ne sont pas des folies, Jean-Marie raconte
s choses vraies. Pourquoi ne pas croire que les
urs parlent puisque les oiseaux chantent et que les illons crient?
— Allons! Assez. Réponds maintenant. Tu as été u Falouët?
— J'y ai été.
— Qu'as-tu appris ?
— Pas grand’chose.
— Mais encore... S’arme-t-on ? les paysans sont-ils ur leurs gardes? Le marquis se doute-t-il de notre résence dans le pays?
Jean-Marie se mit à rire :
— Ah! ah! ah! ils vous croient bien loin à Redon &t à Rennes; personne ne se doute que vous êtes ici. — Le château alors sera enlevé en un tour de ain.
— Oh! oh! je ne dis pas cela. Les messieurs et les rs se défendront.
LYS sat sont-ils en tout, en état de tenir un si
— Une vingtaine.
— Ça ne sera pas long, alors. Et ici l'homme masué hésita... et la demoiselle, elle est toujours au alouët ?
Les yeux gris de Jean-Marie s’arrêtèrent sur les ux profonds de son interlocuteur.
— Elle y est toujours, répondit-il,
Et un sourire glissa sur ses lèvres sanglantes.
— Pourquoi ris-tu? chien maudit! s’écria le Bleu ec colère.
Le ré À à, à er Et ci
— Je ris parce que les hommes me font pitié, répliqua-t-il, sans s’émouvoir.
— Àh! vraiment! dit railleusement l'officier.
— Oui, continua tranquillement le mutilé, oui, vous comme les autres. Jusqu'ici, je vous avais cru fort, implacable, terrible, un homme enfin; mais aujourd’hui, je vois bien que Jean Bleu ne vaut pas mieux que tous ces hommes qui nous entourent.
— Tu crois?
— Certes, car vois-tu, Jean Bleu, tu ne vas pas a château seulement pour massacrer tes ennemis, tu y vas aussi, tu y vas surtout, pour revoir deux grands yeux verts, des cheveux blonds et une taille fine.
Jean Bleu tressailiit,
— Qui dit cela? interrogea l'officier.
— Moil répliqua hardiment Jean-Marie, moi, dont la pensée lit dans la tienne aussi facilement que toi dans l'écriture des livres.
— Tu en sais trop long, gronda le Bleu, et brusquement, il mit la main à sa ceinture et en tira un pistolet qu’il arma.
D'un bond, Jean-Marie fut à dix mètres de lui.
Jean Bleu visa.
— Prends garde, Jean Bleu, ricana le mutilé, tu vas tirer, n'est-ce pas? tu vas me tuer peut-être; mais les coups de feu font du bruit sous les feuilles et il y a sans doute plus d’un Chouan rôdant aux alentour qui voudrait savoir d’où vient ce bruit et alors. tu comprends. Allons, remets ton pistolet à ta ceinture, tu allais faire une folie.
Comme subjugué par l’accent de Jean-Marie, l’ofiicier remit l’arme à sa ceinture; mais avec un mouvement de dépit, il s’écria :
— C'est bien! maintenant, va-t’en!
— Adieu, Jean Bleu! cria le mutilé en escaladant la rampe qui montait jusqu’au bois,
— Adieu! et quand te reverrai-je, démon ?
Jean-Marie était arrivé aux arbres.
. — Peut-être cette nuit, peut-être demain, peut-être iamais |
Et il s’enfonça sous les arbres.
Jean Bleu resta une minute immobile, fxant touurs l'endroit par où Jean-Marie avait disparu, puis, pas lents, il revint s’asseoir, tout songeur, sur tronc couché où nous l’avons trouvé au commenceent du chapitre.
Non loin du général républicain, deux soldats pornt le légendaire costume des armées de 98, deviient étendus sur l’herbe.
Qnand nous disons deux « soldats », nous nous ompons et, l’un des deux troupiers ne nous pardonerait pour rien au monde cette erreur, car il était rgent et un bon sergent, certes.
Des petits yeux gris, brillant sous des sourcils roussailleux, un nez extraordinaire qui, d’abord d’une âleur exsangue à la racine prenait vers le bout destons iolets après avoir insensiblement passé par le rose âle, le vermillon et le rouge vif, de longues moustahes tombantes, d’une couleur indécise, un teint tout, fait bizarre, tanné, durei, haché de mille petites rides t, au milieu des deux joues, une cicatrice de balle; ut contribuait à rendre pittoresque le vieux soldat ont le chapeau vermoulu et les habits en guenilles contaient éloquemment les batailles et les hauts its.
Son compagnon, qui regardait le vétéran avec e admiration comique, était le contraste frappant sergent. Tout petit, tout mince, tout fluet, de ands yeux bleus, des cheveux blonds et un teint demoiselle, le soldat avait presque l'air d’un fant. Son grand désespoir était de n’avoir qu’une oustache excessivement naissante car elle se comosait, au moment où nous présentons le jeune homme nos lecteurs, que de dix-sept poils à droite et de uatorze à gauche ce qui est peu pour un homme qui tre dans la carrière qui produit les sapeurs. Tels étaient, fidèlement dépeints, le sergent Potard le fusilier Chafneau.
C'était le sergent Potard qui parlait :
— Tu comprends, Chafineau, ce que tu vois pré-
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sentement n’est qu'une faible image des pisisirs de Belione…
— Pardon, sergent, interrompit Chafineau, qu’estce que c’est donc que le nommé Bellone?
Le sergent Potard tortilla sa moustache :
— C'était une personne du sexe (ici Potard fit le salut militaire) qui avait un faible pour les soldats à ce 374 que je me suis laissé dire. (Ici Potard prit un air =. avantageux.) fe Chafineau l’interrompit de nouveau :
+ Potard grogna.
— Excuses, sergent; mais, avez-vous connu la eitoyenne Bellone?
Potard haussa les épaules avec un mouvement de dédain suprême.
— Malheureux! répondit-il, je te parle de temps préhistoriques et antédiluviens, de temps où il y avait des dieux et des déesses. Bellone était la femme de Mars, le dieu de la guerre. Or tu comprends que puisque son époux était dieu, Bellone s’ést trouvée conséquemment déesse... par alliance.
— Ah] mais, je connais ça, sergent, moi, les déesses.
J'en ai vu une. Même qu’elle n’était pas fière avec | moi; elle m’appelait Désiré, tout court.
1 — Tu as connu des déesses, toi, gamin! s’écria le sergent Potard au comble de la surprise.
le
es — Parfaitement, sergent, Madelon Fouinet, la blanchisseuse de fin qui travaillait en face le Plat CD d'Argent.
s — Et comment cela lui est-il arrivé de monter au “8 grade de déesse à cette Madelon Fouinet,
— Ah! c’est toute une histoire.
— Eh bien, r:conte, jeune homme, raconte. Quoique incohérents et inexpérimentés tes discours m'intéressent. Allons, va et ne te trouble pas; 6u peux compter sur toute la bienveillance de ton supé-. rieur.
Et, ce disant, le sergent Potard prit une pose Roue.
hafineau commença :
Voilà comment que ça s’est fait, sergent. Le oyen Robespierre avait décrété la fête de la déesse aison. On avait choisi pour être déesse, MHe Goueard, de l'Opéra. Le jour de la cérémonie, Madelon ouinet allait justement porter des dentelles à le Gougeard. Quel maiheur, sergent! Mlle Gougeard ait malade: ça lui avait pris subitement. À onze eures, les délégués arrivent pour emmener la déesse, Pas de déesse. Elle était dans son lit avec des emplâres et des pots de tisane. Madelon était toujours à. Les délégués se désolaient; tout d’un coup, “un d’eux se frappe le front et dit à Madelon :
« — Veux-tu faire la déesse?
« — Tout de même, qu’elle répond.
« Alors, comme elle était juste de la taille de Mlte Gougeard on lui passe son costume, on la hisse sur le char et voilà comment elle a été déesse toute une journée.
Le sergent Potard hocha la tête.
— Tout cela, petit, me prouve que tu n'as pas connu de vraie déesse.
— À quoi que ça se reconnait, sergent, une vraie déesse ?
Le sergent Potard, excessivement embarrassé, ne savait trop quoi dire, quand il fut illuminé d’une idée sublime.
— Je pourrais te répondre, reprit-il, mais il est des hoses qu’on ne peut expliquer quand on a, comme “moi, le respect de la jeunesse tumultueuse et vaga- “bonde,
Tout confus, persuadé qu'il avait demandé une énormité, Désiré Chafineau rougit jusqu'aux oreilles et se teint coi.
Pendant quelques moments, les deux hommes se turent.
Ce fut Chafineau qui re’eva la conversation.
— Quand croyez-vous que nous allons nous battre, ergent? demanda-t-il.
— Mon garçon, je crois bien que ce sera pour cette uit.
Chafineau eut un tressaillement.
Le sergent remarqua ce mouvement.
— Allons! Allons! Un peu de nerf, mon £ston.
« Cependant, à ne te rien cacher, je dois t’avouer que pour ton apprentissage, ce sera rude.
— Les brigands se battent bien?
— Ah! fit le sergent Potard en levant les yeux au ciel; ils seraient les premiers soldats du monde, s'ils avaient de la discipline et des chefs expérimentés.
— Mais, nous avons de bons chefs, nous, n’est-2e pas, sergent?
— Oui, et l’un d’eux surtout,
— Oui, Jean Bleu.
Les deux soldats baissèrent instinctivement la voix en prononçant ce nom.
— Ah çà ! reprit Chafineau toujours à voix basse, ourquoi donc qu'il a toujours un masque sur la gure, cet homme-là ?
— Personne ne le sait. Un beau jour, il est venu prendre le commandement de la brigade et, moi qui en ai vu cependant des officiers, je puis t’affirmer, que jamais, je n’en ai vu un comme Ça.
— Ilestbrave?
— Ce n’est pas de la bravoure, petit, c’est comme de la folie ; mais dans le combat seulement. Jusque-là, il reste calme, froid, calculant tous ses mouvements, se méfiant de tout le monde. Il n’y a que Brin-d’Amour — c’est moi qui l'appelle comme ça — tu sais, ce hideux citoyen sans nez et sans oreilles qui causait avec lui tout à l’heure, en qui il ait une confiance illimitée.
— Et jamais on n’a vu sa figure.
— Jamais.
— C'est étrange.
— Ce qui est étrange aussi, c’est ce nom : Jean Bleu, est-ce un nom convenable cela? je comprends qu’on s'appelle Potard ou Chafineau, mais Jean Bleu est-ce un nom de chrétien... pardon... reprit le sergent, de citoyen français, veux-je direl