BLEU
« Il avait la tête enfouie entre les mains, semblant leurer dans sa mesure d’eau-de-vie à moitié pleine. e ne voyais pas sa figure, mais, à son costume qu’on
m'avait dépeint, je le reconnus pour l’un des deux ravisseurs de la demoiselle,
« Je vins tomber sur le banc qui était en face de lui en bousculant lourdement une escabelle.
« Au bruit, l’homme, en jurant, releva la tête.
«— Ah ! monsieur Louis, ah |! mes gars, la belle tête de coquin que c'était là, avec ses yeux petits et rouges, son nez en éteignoir et ses lèvres grosses comme des bordages de chaloupe !
« — Allez-vous-en plus loin, me dit-il rudement, il y a de la place ici, je pense.
«— Pardon, citoyen, répliquai-je en lui faisant des yeux tendres, je n’aime pas boire tout seul et vous me ferez bien raison avec une mesure d’eaude-vie.
« — Tout de même, dit-il, d’un ton bourru.
« À ce moment, l’hôte revenait tenant à la main un pichet où le cidre moussait en blancs flocons.
« — Enlève ça, mon gars ! lui criai-je, et donne-nous de l’eau-de-vie et de la bonne, hein! le citoyen boit avec moi.
« L'hôtelier jeta un regard étonné sur mon compagnon, puis, après un moment d’hésitation, alla chercher ce que je lui demandais.
« Quand l’eau-de-vie fut apportée, je heurtai mon gobelet d’étain à celui de mon taciturne vis-à-vis,
« Il trinqua de mauvaise grâce et, d’un trait, avala le contenu de son gobelet.
« Pour moi, j'envoyai adroitement la boisson sous la table,
« Il ne vit rien à ce manège.
« — Allons, encore un autre.
« — Non; assez, dit-il d’une voix lourde.
« — On boit mal, dans votre pays, camarade, nos femmes mettraient vos gars sous la table.
« Avec cet orgueil stupide des ivrognes, il se releva et cria :
« — Tu vas voir, Jean-Pierre ! une autre bolée et de ç la même |
« Quand les gobelets furent remplis,
« — Allons, dis-je, à la santé de la République!
« — Qu'est-ce que ça me fait à moi, la République, ah! ça m'est bien égal; buvons à quelque chose de plus beau et de meilleur : à Pergent | |
« — À l'argent? .
« — Oui, à l’argent qui donne la joie, le bonheur, D l'ivresse ; à l’argent qui donne tout... tout ! .
Il s'était levéetsesyeuxsanglantsetses lèvreslippues | s’agitaient dans un mouvement de hideux désir et s de basse passion.
« — Soit | répliquai-je, à l’argent !
« Il se rassit et vida son gobelet.
« — Tu en as de l’argent, toi, citoyen, demandai-je d’un air idiot.
« Il eut un gros rire qui secoua la table et pour.
toute réponse glissasa main dans la poche de sa je veste qui rendit un son argentin. “à « — Oh! oh! tu es riche; tu as dû travailler + fort pour gagner tout cela? :
« — Peuhl fit-il en avançant les lèvres. À « — Ah! tu as de la chance, lui dis-je, si tu gagnes Se tant d'argent à ne rien faire. e « — Oh! je ne dis pas cela, fit-il en prenant un #
air mystérieux, c'était un rude travail au contraire.
« — Ah! bah! conte-moi donc cela.
« Il me regarda d’un air soupçonneux.
« Je soutins fixement son regard, puis d’une voix insinuante :
« — Tu ne trouves pas qu’il fait chaud et qu’on a une soif de tous les diables.
« — Ah ! dame, c’est vrai tout de même, si l’on buvait quelque chose. Eh! l’hôtelier! PES
« L'homme qui dormait déjà dans un coin vint È tout en grognant, |
« — Qu'est-ce qu’il faut encore? demanda-t-il.
« — Del’eau-de-vie, vertubleul dit mon compagnon en écrasant la table d’un formidable coup de poing.
« Le tavernier se dirigea vers la cave et je l’enndis murmurer : A « — Et dire que, s’il n’y avait pas de brutes comme ça, on ne gagnerait pas sa vie, 5 « Ii y eut un silence que je ne voulus pas troubler. « L’hôtelier revint au bout de quelques instants
te
et remplit les gobelets.
« Aussitôt mon ivrogne avala le brûlant liquile d’une seule lampée.
« —Ahl! ça va mieux, dit-il d’une voix épaisse et en clignant ses yeux rouges; puis, s'adressant à moi :
« — Tu me disais donc, citoyen?
« Je saisis l’occasion qui m'était offerte,
« — Je disais, mon vieux compagnon, que vous aviez une rude chance de pouvoir gagner de largent sans vous déranger.
« L’ivrogne se renversa sur sa chaise en éclatant de
«— Oh! là là! sans se déranger ; penses-tu, mon fils, qu'on gagne comme ça l'argent de Jean Bleu?
« Je ne pus m'empêcher de tressaillir.
« — Ah! dis-je,vous êtes le domestique du général?
« Mon homme se redressa avec une dignité grotesque :
« — Il n’y a plus de domestiques, mon vieux; je rends des services à Jean Bleu, et il me les paie; voilà tout,
«— Ab! très bien.
« — Et puis, tu sais, continua l’ivrogne qui perdait la tête de plus en plus; ce n’était pas une petite besogne. Ah ! l’enfant s’est défendue. Quelle tourterelle ! ah ! là là, elle a des ongles comme un émouchet.. Tiens, regarde donc mes mains.
«Et il me tendit ses grosse spattes calleuses où l’on voyait encore des éraflures.
« — Comment! dis-je, d’un ton hébété, c'ébait une femme que vous avez enlevée? :
« — Et une jolie, encore ; répliqua-t-il... Ah! Jean Bleu y tenait, vois-tu : je l’entends encore qui nous disait à Petit Bernard et à moi : « Pas de violence
surtout; mais si vous réussissez, ii y aura cinq doubles louis pour chacun de vous. » Alors, je lui dis que j'aimerais bien les voir tout de suite; Petit Bernard fut de mon avis ; Jean Bleu hésita d’abord, puis nous remit enfin à chacun deux doubles louis ce qui fait quatre-vingt-seize bonnes livres. Ah ! ah ! ah!
«L’ivrogne tomba sur la table, les deux bras en avant, la tète sur les bras.
«Je le secouai un peu.
«— Eh! bien | camarades, vous ne me racontez pas la fin de votre histoire.
« Il se releva et me regarda d’un air abruti,
« — Où en étais-je resté? me dit}.
«— Vous veniez de me dire que Mlle de Montfort avait été enlevée, par vous et Petit Bernard du château de Falouët.
«— Comment ? je vous ai dit les noms? me dit-il en se redressant.
« — Parbleu let j’éclatai de rire.
«Il retomba assis en disant d’une voix pâteuse : :
« — J'ai dit les noms! tant pis! Y faut jamais direles noms |
«Je voulus insister: .
« — Ella demoiselle elle est à la municipalité à cette heure?
«— Pas du tout, répliqua-t-ii en dodelinant de la tête : à la prison, les gros verrous, les grosses portes ; ah! l’oiseau est bien en cage!
«Je voulus encore parler, mais mon homme ne m’entendait plus ; d’ailleurs, je savais tout ce que je voulais savoir.
« Sans bruit, laissant l’ivrogne cuver sa boisson, je me dirigeai vers la porte et me glissai dehors sans : éveiller l'attention du tavernier qui dormait comme un bienheureux.
«Je gagnai sans autre aventure la maison de mon ami où je passai le reste de la nuit. x
« Le lendemain matin je fis tout ce que je pus pour pénétrer dans la prison: mais la consigne était sévère et je ne pus franchir les portes.
« Je me promenais assez déconfit dans la ville quand, en passant près de la Cloche d'Argent j'entendis un grand bruit de rires, de vaisselle, et de bouteilles heur-
| tées.
«J’entrai dans la salle de l’auberge et là, entre deux verrées de cidre, j’eus bientôt appris la cause de tout
ce tapage :
Sd. « Le citoyen Loïiseau traitait quelques-uns de ses
D 'amis.
É « Bientôt, en effet, je vis descendreplusieurs ciloyens
tout emplumés et tout galonnés.
« Seul, le citoyen Loiseau ne descendait pas.
« Alors il me vint une idée hardie.
« J’allai droit à l’hôtelier et je l’attirai dans un coin.
« Puis, tirant d’une de mes poches un pistolet et de l'autre quelques louis :
« — Ceci si tu bouges, lui dis-je,” cela si tu veux te taire.
à « Il me salua profondément.
no « — Vous êtes ici chez vous, monsieur, me dit-il en empochant l'argent.
« — Bon; maintenant que dans cinq minutes, il y ait une voiture bien attelée dans la cour ;et écarte tout le monde qu’on ne me voie pas sortir,
; « — Vous serez obéi.
« Et l’hôtelier s’en alla.
« Tranquillisé sur ce point important, je montai dans la salle où le citoyen Loiseau ronflait au milieu des débris d’un plantureux déjeuner. |
« Je lui tapai familièrement sur épaule. |
« Il se releva et me regarda d’un œil atone.
« — Allons, citoyen, lui dis-je, vous allez vous faire mal à rester ainsi; il faut sortir un peu; ça vous | remettra. | |
« I] ne me répondit rien, mais, tout en titubant, il se leva et me suivit.
« Dans la cour une voiture attendait,
« — Dites donc, citoyen, dis-je à Loiseau, un petit tour de promenade ?
« Il me regarda d’un air soupçonneux.
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« — Vous me laisserez bien gagner ma vie, insistaije d’un air engageant. e
« Toujours muet, le digne représentant grimpa péniblement dans le véhicule. À
« Je refermai soigneusement la portière sur lui.
« Puis je sautai sur Le siège et enveloppant mes deux rosses d’un vigoureux coup de fouet : X
« — En route! m'écriai je. 1
« Dix minutes après nous roulions sur la route de Sainte-Anne sans que personne ait songé à nous ennuyer. DE
« — Et voilà comment, monsieur Louis, voilà.
comment, mes gars, ajouta Cadoudal en terminant, le citoyen Loiseau est maintenant au milieu des soldats du roi!
Les Chouans éclatèrent de rire, puis regardèrent avec admiration ce puissant soldat qui racontait tran- À pen toute cette histoire sans avoir l'air dese
outer un seul instant que, pendant toute cette odyssée, il avait joué sa tête à chaque minute.
Où LE MORT RESSUSCITE.
Cadoudal, infatigable, repartait le soir même pour Vannes, porteur du précieux papier qui devait assurer la liberté de Me de Montfort.
Il s'était entendu avec le comte qui, au cas d’une poursuite improbable, devait l’attendre à peu de dis: tance de la ville avec des chevaux ; de plus Kervallon, avec deux cents hommes, s'était rapproché de façon à appuyer vigoureusement la retraite en cas de besoin. é Le partisan entra sans incident à Vannes — d’ailleurs, il avait soigneusement remis sa perruque de
filasse qui lui donnait un air si parfaitement niais — et se dirigea tout d’abord vers la municipalité.
T1 côtoya la tour du Connétable et s’arrêta sur une place où se dressait un bâtiment d’aspect imposant : C'était le château de l’'Hermine, l’ancienne demeure seigneuriale transformée, pour les besoins de la cause, en municipalité républicaine.
Il voulut entrer, mais un soldat lui barra le passage:
— Au large! Jui cria-t-on.
Au lieu de s'éloigner, Cadoudal s’avança à petits pas timides.
— Veux-tu passer ton chemin, vilain masque!
répéta le soldat d’un ton menaçant.
— Pardon, citoyen soldat, nasillarda Cadoudal de la voix la plus atrocement fausse qu’il pût trouver, pardon, j'ai un ordre à porter aux citoyens municipaux.
— Un ordre, et de la part de qui?
— Du citoyen Loiseau.
— Bon. Passe alors.
Et la sentinelle démasqua la porte devant laquelle elle s’était obstinément tenue jusque-là.
Cadoudal passa bien vite et grimpa au premier étage. Il poussa une porte qui était devant lui et un étrange tableau s’offrit à ses regards.
Comme la nuit venait, trois ou quatre chandelles posées sur une grande table luttaient désespérément avec le jour mourant, autour des chandelles; des bouteilles vides, des verres souillés de gros vin, des pipes ignobles s’étalaient dans un pittoresque désordre.
Dans un affaissement non moins agréable, cinq personnes gisaient à demi écroulées sur des bancs ou des chaises.
Cadoudal toussa.
Deux des buveurs relevèrent la tête.
L'un était le citoyen Minart, préposé aux fournitures; l’autre, le citoyen Grelot, l’ami de Carrier et envoyé en mission extraordinaire à Vannes pour réveiller le courage et l'enthousiasme des patriotes.