‹ Jean BleuChapitre 16 sur 39 · LOISEAU · texte numérisé non relu

LOISEAU

— Est-ce croyable que Loiseau ait écrit un ordre pareil ! s'écria Grelot en regardant ses collègues.

— Impossible, en effet, dit Minart d’une voix pâteuse.

Les autres ne dirent rien.

Deux même se rendormirent.

— Approche un peu à la lumière qu’on voie un instant ta figure de brigand, continua Grelot en s'adressant à Cadoudal.

Sans hésiter, toujours souriant, le Chousn vint regarder Grelot sous le nez.

— Sainte Répub'ique ! que tu as l'air bêtel ne put s'empêcher de remarquer Grelot.

Le rire de Cadoudal s’accentua.

Soudain, celui des trois buveurs qui ne s'était pas rendormi, s’écria très vivement :

— Cet homme est un traitre, aussi vrai que je m'appelle Rameau |

Cadoudal tressaillit imperceptiblement ; à la voix il venait de reconnaître son ivrogne de la veille, celui qui lui avait donné les renseignements qu'il voulait, celui enfin qui avait ealevé Mlle de Montfort.

À l’exclamation de Rameau chacun s'était levé et regardait curieusement Cadoudal qui continuait de sourire béatement sans avoir l’air de se douter le moins du monde que c'était à lui qu’on en voulait.

— Tues sûr de ce que tu dis, Rameau? reprit le délégué.

— Sûr comme de mon existence, reprit le iisérable. Ah ! si je le reconnais | Tenez, c’est lui qui m'a fait boire hier soir pour me faire parler, Je crois même qu’il voulait m'empoisonner.

Cette dernière accusation fit sortir le prétendu paysan de sa torpeur,

— Ça, c’est mal d’accuser un ami, dit Cadoudal d’un ton plaintif, nous avons bu ensemble en bons camarades et même que nous avons trinqué..… Ah! et même aussi que j'ai voulu boire avec toi à la santé de la République et que tu m'as dit que tu t'en moquais pas mal... Hein?terappelles-tu?

Ce fut au tour de Rameau à être très gêné.

Ses collègues se tournèrent vers lui et Grelot dit d’un ton sentencieux :

— Ton patriotisme est attaqué, citoyen, il faut te défendre.

— Cet homme ment, glapit Rameau avec fureur et, pour tout argument, il lui montrait le poing d’un air terrible.

Comme pris de frayeur, Cadoudal recula jusqu’à la porte en joignant les mains, puis arrivé là, la frayeur devenant encore plus forte, il glissa les mains derrière son dos et parut près de tomb-r,

Grelot marcha à lui et, le secouant rudement :

— Ne cherche pas à t'échapper, misérable, tu appartiens à la justice du peuple.

— Mais, bons citoyens, gémissait Cadoudal de plus en plus piteux, quel mal ai-je fait? de quel crime m'accuse-t-on?

— Quels sont tes crimes? repris Grelot; éceute :

« D'abord tu es accusé d’avoir falsifié un ordre du citoyen Loiseau dans le but de faire évader une aristocrate ; ensuite tu es convaincu d’avoir voulu empoisonner le citoyen Rameau et d’avoir essayé de lui arracher les secrets de la nation.

— Oh! si c’est possible | pleura Cadoudal. ;

— Enfin, continua inexorablement Grelot, enfin tu es accusé d’avoir refusé de boire à la santé de la D ae ton

ces mots le prétendu paysan se révolta :

— Ah çàl mes citoyens, vous voulez donc rire et vous gausser de moi; puisque je viens de vous raconter que c’est justement le citoyen ici présent qui a refusé et que moi au contraire.

— Assez, interrompit majestueusement Grelot, tu seras passé par les armes demain matin.

En proie sans doute à une terreur folle, le malheureux paysan fit entendre un sourd gémissement et tomba à moitié sur un banc; mais il avait profité de tout ce manège pour glisser prestement dans sa poche la clé qu’il venait d’enlever à la serrure de la porte.

En ce moment, il y eut en bas comme un grand tumulte, c’étaient des cris, des exclamations, des hourras!.….. ae

Inquiet un peu, car tout inquiétait à cette terrible époque, le citoyen Grelat ouvrit la porte pour regar-

SRPSRAREEATST dr. | : der dans escalier ou pour demander des explica- +

Un homme montait très vivement les degrés, il bouscula le citoyen Grelot et entra dans la salle

comme un ouragan.

Ce ne fut parmi tous les assistants qu’un eri de

stupide épouvante.

L'homme qui venait de s'arrêter à l'instant devant

eux, éclairé en plein visage par la lumière, cet homme

qui promenait sur eux son regard froid comme une

lame d'épée, cet homme, c'était Jean Bleu!

Cadoudal, instinctivement, s’enfonça dans un angle

plein d'ombre.

Ce fut le citoyen Grelot qui se remit le premier.

— Vous ici! citoyen, dit-il enfin, vous n'êtes donc

pas mort?

Jean Bleu haussa les épaules.

— Vous avez, citoyen, répliqua-t-il, des questions

d’une sottise suprêmel

Puis, laissant Grelot tout étourdi et s'adressant à

Rameau qu'il venait de remarquer:

— Eh bien, demanda-t-il anxieusement, as-tu

réussi?

— Parfaitement, citoyen général, l’oiseau est en

cage.

n éclair de joie passa dans les yeux du jeune

homme.

— Seulement, ajouta Rameau avec un mauvais

sourire et en regardant du côté de Cadoudal, seule-

ment, il va falloir lâcher la citoyenne.

— Et pourquoi done? fit Jean Bleu avec emporte-

ment.

—Eh! dame, parce que ce citoyen — et Rameau dési-

gna Cadoudai — ce citoyen vient d’apporter un

ordre d’élargissement signé du citoyen Loiseau.

ee De Loiseau! c’est impossible. Cet ordre, où est-

Grelot le lui tendit.

Le cr général le lut attentivement.

— C’est bien l'écriture de Loïiseau, dit-il enfin;

mais tout cela flaire encore la trahison. Où est l’homme qui a porté ce papier?

— C’est moi, citoyen oflicier, dit Cadoudal en s’avançant et d'un ton très humble:

Jean Bleu le regarda fixement.

Le posras ne sourcilla pas.

— Sous ton air bête, dit enfin le jeune général, tu dois cacher une face d’espion.… ;

— Sans compter, interrompit Rameau, qu'il m'a fait boire pour me faire parler hier au soir dans le cabaret du père Trognefinette,

— Oh! A «1 fit Jean Bleu, en voilà assez pour t’envoyer en paradis, mon garçon ; nous allons t’interroger immédiatement ; tu seras exécuté demain.

Cadoudal se mit les mains sur les yeux et se mit. à pleurer à sanglots, puis il tomba sur un banc et. cela si maladroitement qu'il le renversa ainsi que trois chaises et deux escabeaux qui maintenant formaient une sorte de rempart entre lui et les gens de la municipalité; seul Jean Bleu restait-immédiatement dangereux.

Cadoudal avait remarqué tout cela en coulant des regards indiscrets entre ses doigts.

— Allons! dit Jean Bleu, dépêchons-nous, tu as toute la nuit pour pleurer. Réponds maintenant; ton nom?

Le Chouan enleva vivement sa perruque qu’il fourra dans sa poche, redressa ses larges épaules et, d’une voix grave et sonore, répondit :

— Georges Cadoudal!

A ce nom, les municipaux devinrent blèmes et crièrent d'’effroi.

Cadoural sourit.

Seul, Jean Bleu, très calme en apparence, prit une chandelle et éclaira le visage de Georges qui s'était un peu retiré dans l'ombre,

— C’est bien lui, dit-il aux municipaux.

Puis, à Cadoudal :

— Que venais-tu faire ici?

— Sauver Mle de Falouët que vous avez fait enlever lâchement.

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