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D'OTAMS ES
— Ah! reprit avec amertume le général républieaïa, que voulez-vous, ma pauvre Jeanne, on m'avait chassé du sol où j'étais né, on m'avait renié, on m'avait maudit, j'étais jeune, le sang bouillait dans mes veines; je me suis fait soldat.
— Soldat de la République!
7 os Ati il est toujours beau de porter une épée
— Oui, quand l'épée qu'on porte est tirée pour la justice et pour le droit; mais non quand on met son épée au service des mauvaises causes!
— Qui vous dit que ma cause n’est pas bonne.
— Qui me le dit, répliqua la vaillante fille, dont la voix vibra sous les voûtes mornes de la prison, qui me le diti Ah! bien des choses, allez! Les femmes qui pleurent, les enfants qui gémissent, les villages incendiés, les cadavres qu’on rencontre sans sépulture au hasard des routes, tout enfin, dans ce malheureux pays, me dit que vous faites mal et que vous êtes des hommes méchants.
— Pourquoi les paysans se sont-ils révoltés?
— Résisteriez-vous, si l’on voulait vous arracher le cœur? si, ayant dans l’âme une croyance, une foi, un espoir, on voulait vous enlever tout cela pour mettre je ne sais quoi à la place?
— Vous parlez de ces choses comme une femme, Jeanne, sans comprendre et sans raisonner; je suis maintenant dans une voie nouvelle; j'y resterai.
La jeune fille le regarda fixement.
— Etes-vous heureux, Jean? lui demanda-t-elle tout à coup. :
Jean Bleu tressaillit, puis au bout d’un instant :
— Oui, très heureux, répliqua-t-il, pourquoi me demandez-vous cela ?
— Parce que si vous n’aviez pas été heureux, j’aurais encore eu quelque espoir de vous voir revenir au bien; maintenant je vois que vous êtes bien perdu.
Jean Bleu voulut rire; mais son rire sonna faux.
— Vous me faites un sermon ma belle cousine, dit-
Vrurs
il en s’avançant un peu, je l’accepte parce qu’il vient de vous; mais je vous préviens, pour l’avenir, que ce soin est bien inutile, je suis tout à fait endurci. Maintenant, parlons sérieusement.
Et s’installant sur une chaise, le jeune homme fit signe à Jeanne qu’elle pouvait s'asseoir surlelit.
— Merci, lui dit-elle d’un ton hautain, je resterai debout.
— À votre aise. Cependant l'entretien sera long peut-être.
— Tant pis. d
— Ceci n’est guère aimable : mais passons. Je suis venu vous proposer une chose.
— Parlez.
— Voulez-vous être libre?
La jeune fille eut une flamme dans les yeux.
— Libre | à quoi bon me demander cela? demandet-on à l’oiseau s’il veut sortir de sa cage?
— Très bien. Or, votre liberté ne dépend que de vous.
— Vraiment!
— Oui, vous n'avez qu’un mot à dire, qu’un consentement à donner.
— Expliquez-vous.
Jean Bleu se leva et, avec une voix émue étrangement, il dit à la jeune fille :
— Voulez-vous être ma femme, Jeanne?
Mie de Falouët se redressa comme sous une morsure, ses yeux furent traversés d’un double éclair et, froide, implacable, superbe, elle étendit le bras et dit simplement :
— Jamais!
Jean Bleu eut un rire de démon. :
— Ah! vous refusez, dit-il d’une voix sifflante, vous refusez!
— Oui.
Le général se croisa les bras et la regarda longuement.
— Savez-vous bien ce que vous refusez? dit-il enfin,
JEAN BLEU ait
— Je refuse un homme que je hais.
— D'abord, oui; mais ensuite, vous refusez l’existence, vous refusez la vie, cette vie qui se présentait à vous si belle et si facile.
— Alors, c’est un marché que vous me proposez; vous êtes un peu comme un voleur de grande route . vous demandez la main ou la vie? 4
La voix de la jeune fille s'était faite dure et mauvaise et chacune de ses paroles venait souffleter … Jean comme une main ouverte. NE"?
Le jeune homme eut comme une rougeuraux joues, puis il répondit enfin d’un ton qu'il s’efforçait de rendre ferme : 152
— Oui, c’est cela, un marché, si vous voulez. F
— Vous me croyez donc bien vile…
— Je crois que vous aimez la vie.
— Pas plus que mon honneur. ce
— Vous réfléchirez.
— Aujourd’hui comme dans dix ans, je vous répète : Faites de moi ce que vous voudrez, mais mon cœur, vous ne l’aurez jamais,
Jean Bleu frappa du pied puis marcha à grands pas pendant quelques instants; soudain, il s'arrêta devant la jeune fille :
— Vous ne m'avez jamais aimé?
— Si autrefois, je vous ai aimé comme un frère.
— Et maintenant?
— Maintenant, je vous hais comme un renégat, je vous méprise comme un lâche.
Jean Bleu serra les poings et laissa échapper un blasphème :
— Que le ciel m’écrasel si tu sors d'ici vivante, orgueilleuse fille ; avoue donc, avoue Conc que tu me détestes, parce que tu aimes Louis, l’autre, tu sais, celui qui a été mon frère, qui a des mains de femme et des yeux de demoiselle, cet homme abhorré que je tuerai comme un chien, sans pitié, avec joie, avec ivresse.
Jean était maintenant terrible à voir, les veines du front gonflées comme si elles allaient se rompre,
112 vers JEAN BLEU
les yeux hors des orbites, une écume aux lèvres, les mains agitées de tressaillements nerveux.
Il s’approcha de la jeune fille si près que celle-ci put sentir sur son visage son souffle, ardent comme une
‘flamme de forge; il leva la main et sembla tout . prêt à écraser Jeanne.
La jeune fille, pâle et calme, le regardait toujours, avec un sourire dédaigneux aux lèvres.
Il se recula alors en jurant, saisit la chaise qu’il broya dans ses mains puissantes, puis s’appuya contre le mur et fondit en larmes.
Il y eut un long silence, coupé seulement par les sanglots du jeune homme.
Jeanne considérait Jean avec une grande pitié; sa colère était maintenant évanouie devant ce désespéré qui se battait le front contre les rudes planches de la
orte.
à Elle fit quelques pas vers Jean et lui posa la main sur l'épaule.
— Jean, dit-elle d’une voix très basse.
Le jeune homme releva la tête.
Mie de Falouët continua :
— Vous voyez bien que vous êtes malheureux, mon pauvre Jean.
— Eh bien, oui! dit le jeune homme avecexplosion, ouil je suis malheureux; c’est pour cela que je deviens méchant; il ne faut pas m’en vouloir, Jeanne, si vous saviez comme je souffre parfois! Oh! fit-il tout à coup en se passant la main sur le front ; je pleure, moi, moi qu'on a surnommé l’homme de fer, moi, Jean Bleu?
Jeanne laissa échapper un cri et, se cramponnant brusquement des deux mains à l’habit du jeune homme, elle lui demanda très vite :
— Quel nom venez-vous de prononcer, Jean?
— Le mien.
Mile de Falouët se recula avec un geste d’horreur.
— Vous! vous! s'écria-t-elle, c’est vous qui êtes Jean Bleu |
Jean En très pâle e ét une ai me de Le fe - briller ses yeux.
- — Eh bieni qu'importe! dit-il d’une voix brève. Je suis Jean Bleu: Après?
— Oh! le malheureux ! le malheureux! répétait | Jeanne.
— Je vous fais donc horreur? dit Jean Bleu en s’avançant vers elle.
— N'approchez pas, misérablel vous avez du ang aux mains.
— Malédiction ! hurla Jean en levant les deux bras dans un geste de menace, que le ciel écrase toutes les femmes! ;
— Sortez! monsieur! sortez à Pinstant même,
— Crie! appelle! pleure! personne ne viendra, tu es folle de me braver ainsi, je pourrais te briser comme un roseau; ne m’exaspère pas, vois- -tu,ilyades. moments où je suis comme fou! où J'ai dans les yeux des visions de meurtre, des nuages de sang! Une dernière fois écoute, je suis calme; tu vois : veux-tu être ma femme?
— Jamais!
Jean Bleu eut un ricanement sonore et, se reculent un peu, considéra la jeune fille avec une sorte de pitié railleuse.
— Maïs, pauvre folle, dit-il, tu ne sais done pas que je suis le maître ici, que je n’ai qu’un signe à faire pour que tu périsses, que je tiens ta vie entre mes mains!
— Que m'importe! ma volonté est plus forte que vos menaces,
— Ah! comme tu l’aimes, ce Louis!
— Oui, je l’aime, répliqua la courageuse fille, je l'aime de toutes les forces de mon cœur. Louis est mon fiancé devant Dieuet rien, SN ne me le fera oublier.
Jean Bleu grinça des dents.
— Bien! bien! dit-il de sa voix mauvaise et rail leuse; vos amours sont vraiment touchants et comme il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni, je te l’amè-
nerai ici ton beau fiancéet alors... gronda-t-il en changeant d’intonation, alors, nous verrons bien !
— Louis est brave et adroit, vous ne le prendrez
as.
É — Tu crois? dit ironiquement le jeune homme.
— Et puis, continua la jeune fille, quand il serait ici, cela pourrait-il faire changer mes résolutions ?
— Je lespère. Tu ne crains rien pour toi-même; mais pour lui. Que diras-tu quand j'aurai le canon de mon pistolet appuyé sur sa tempe et que je n’attendrai qu’un mot de toi pour presser la détente?
M ourart! mais c’est votre frère!
— Je n’ai plus ni parents, ni frère, ni amis; je n’ai plus au cœur qu’une formidable haine et qu’un immense amour. L’amour ; c’est toi; la haine, c’est tout ceux qui m'ont renié et chassé, c’est surtout celui que tu me préfères!
— Vous commettriez ce lâche assassinat?
— J'en ai fait bien d’autres, répliqua Jean Bleu d’une voix sourde. 1
— Oh! nous le savons, dit amèrement la jeune fille; votre nom est tristement célèbre, un crime ne vous fait pas reculer : mais pourquoi continuer à porter cet habit de soldat, vous devriez endosser la souquenille du bourreau.
Jean Bleu poussa un rugissement et saisissant les poignets de la jeune fille, il les serra à les lui briser.
Jeanne ne baiïssa pas les yeux; elle pâlit seulement un peu et murmura :
— Lâche!
Le jeune homme se recula en la repoussant si violemment que sa tête heurta le mur; puis, la regardant en dessous avec des yeux de fou, il murmura d’une voix sourde :
— Ah! si j'avais le courage de te tuer!
Puis il se mit à frapper à la porte, appelant le guichetier.
L'homme ouvrit bientôt.
Au moment de sortir, Jean Bleu seretourna sombre, menacant :
— Jeanne, dit-il lentement, je reviendrai demain. Réfléchissez à ce que je vous ai dit : la nuit porte conseil. Au revoir.
Et il sortit.
Quand la porte fut refermée, et quand le bruitdes pas des deux hommes se fut éteint dre la longueur des corridors, la vaillante fille se jeta sur son lit et se mit à sangloter en répétant :
— Je suis perdue, je suis perdue!
— Qui sait? murmura une voix tout près d’elle.
La jeune fille releva le front avec terreur.
Le muti!é était debout au milieu de la prison.
— Toi icil Jean-Marie? dit la jeune fille avec surprise,
— Oui, moi, mademoiselle, moi qui suis venu vous donner des nouvelles de tous ceux que vous aimez et vous remettre un peu d’espoir dans le cœur,
— Mon bon Jean-Marie! Mais comment as-tu pu pénétrer sas
— Ah! ça n’a guère été difficile, allez! Jean-Marie n’est pas gros; les portes de par ici sont très grandes et là où l’un passe, un autre peut passer aussi.
— Alors tu es venu avec... l’homme qui sors d'ici?
— Avec Jean Bleu, oui, mademoiselle.
© — Mais, pauvre enfant, s’il t’avait vu, tu risquais
a vie,
— Le jour dernier de Jean-Marie n’est pas encore venu; Jean-Marie mourra bientôt; mais il verrablanchir encore bien des lunes.
— Que dis-tu là, malheureux!
— Les choses que je sais, mademoiselle. J’aides voix qui me parlent tout bas, la nuit, quand tout est silence; mes voix ne m'ont jamais trompé. Et puis, si l’on m'avait tué, j'aurais été bien heureux de mourir en pensant que je versais mon sang pour M, Louis. . — Tu l’aimes bien, n’est-ce pas? dit vivement la Jeune fille avec une expression presque joyeuse.
— Oui, je l’uime, répondit le mutilé d’une voix grave, je l’aime, parce qu'il est bon, que son cœur est