‹ Jean BleuChapitre 21 sur 39 · FRS BLEU · texte numérisé non relu

FRS BLEU

compatissant; je l'aime aussi parce qu'il m'a fait pleurer un jour.

— Je ne te comprends pas.

— Oui, il m'a fait pleurer, pleurer de douces larmes de joieet pour lui payer chacune de ces larmes, je donnerai tout mon sang, s’il le demande. C’est un vaillant gentilhomme que votre cœur a choisi là mademoiselle, et vous serez bien heureuse, quand vous serez sa femme.

— Hélas ! la serai-je jamais!

Jean-Marie se redressa et, de ce ton prophétique qu’il avait parfois, il dit :

— Je vois une petite chapelle très sombre où quelques cierges mettent des points d’or; un prêtre en cheveux blancs est à l'autel; agenouillés sur les marches de pierre, je vois un homme et une femme; l'homme est un beau soldat aux yeux fiers, la femme a de lourds cheveux qui lui font comme une auréole; mais ils sont tous deux vêtus de deuil car la mort a emporté beaucoup de ceux qu’ils aimaient.

— Tu me fais peur, balbutia la jeune fille frissonnante malgré eile devant l'étrange garçon.

Le muiilé eut un grand geste des deux bras.

— Qui donc parle? dit-il d’une voix presque dure. Je vois autre chose encore : plus tard, après des années écoulées, je revois le même homme et la même femme, des enfants beaux comme des chérubins les entourent et leur sourient... Comme ils sont heureux!

Et le mutilé, les yeux agrandis, semblaït en effet contempler le gracieux tableau qu’il disait.

Jean-Marie resta un moment silencieux, la tête baïissée, la respiration haletante. Puis il reprit :

— Jean-Marie ne verra pas tout cela; ilne verra pas ses amis heureux.

Jeanne Jui prit la main.

— Et pourquoi donc, dit-elle vivement, pourquoi — si, comme je n'ose lespérer, nous sommes heureux un jour — pourquoi ne seriez-vous pas témoin de notre bonheur ?

Le mutilé secoua doucement la tête :

— Parce qu’alors, répondit-il, Jean-Marie sera mort.

— Oh! quelle affreuse pensée, mon pauvre amil

Jean-Marie releva la tête. 2

— Assez parlé de moi, dit-il, oceupons-nous dé vous à présent.

— Hélas! que peut-on faire pour moi, qui oserait tenter ma délivrance?

— Tous ceux qui vous aiment, mademoiselle, et ils

sont nombreux. Si je suis venu ici aujourd’hui, c’est pour chercher comment on pourrait vous sauver, Je crois avoir trouvé.

La jeune fille était comme suspendue aux lèvres de Jean-Marie,

— Vous n'avez pas peur, n'est-ce pas, mademoiselle? demanda tout à coup le breton.

.— Moi! peur! et la jeune fille eut un fier sou-

rire. ,

— Oui, oui, je sais; le cœur est vaillant; maïs le corps est faible.

— Avec la volonté on surmonte tous les obstacles;

et puis À ne ferait-on pas quand on a la liberté pour but — Ce que je vais vous proposer est hardi.

— Tant mieux, j'âime les choses audacieuses, moi.

— Bien, alors, écoutez,

— Parle.

— Demain, je reviendrai ici après m'être entendu avec M. Louis et avec Georges. J’apporterai des habits d'homme, vous les mettrez. Le guichetier nous est tout acquis. Nous sortirons sans encombre de la ville, je l'espère. Des chevaux seront préparés; vous en monterez un et nous filerons au grand galop su la route d’Auray, à mi-chemin les Chouans tiendront le chemin prêts à tout événement. 4

La jeune fille écoutait Jean-Marie, les yeux brillants et toute frémissante,

— Acceptez-vous toujours ? demanda encore Jean- Marie.

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— Si j'accepte! ah! je crois bien!

— Alors je vous quitte et je vais tout préparer pour votre évasion.

— Mais, malheureux, comment vas-tu sortir de ce cachot ?

Jean-Marie se mit à rire.

— Vous allez voir, la demoiselle, dit-il.

Et s'approchant de la porte, il imita avec une infinie perfection le chant du merle.

Mie de Falouët fut même quelques instants avant de pouvoir se persuader que c'était du gosier du mutilé que s’échappaient ces modulations vibrantes.

Des pas se firent entendre dans le corridor.

Puis on frappa à la porte très doucement et une voix MUrmUra :

— Vengeance!

— (Constance, répondit le mutilé sur le même ton.

— Toujours? demanda la voix.

— Toujours, la nuit, le jour.

Alors, sans bruit, une clé glissa dans la serrure et la porte s’entre-bâilla.

le de Falouët vit apparaître la tête du guichetier. C'était un très vieil homme; de longs cheveux gris presque blancs lui tombaïent aux épaules; il marchait tout courbé et ses yeux n'avaient plus de flamme.

— Vous partez, Jean-Marie, demanda le guichetier à voix basse.

— Oui, Lestram, le temps presse.

— Mais il fait grand jour encore?

— Qu'importe! il faut que j'aille là-bas.

Le vieux secoua la tête.

— Vous avez tort, mon fils, de vous exposer àinsi, dit-il à Jean-Marie.

— Je sais que le danger est grand; mais qu'importel le devoir commande.

— Ne risque pas ta vie pour moi, Jean-Marie, dit Mile de Falouët.

— Ne vous occupez de ma vie, la demoiselle, elle ne vaut pas grand’chose; mais je saurai pourtant la

défendre, parce que j'ai encore des services à vous

rendre. Allons! Adieu!

— Jean-Marie. dit la jeune fille.

— La demoiselle?

— Viens ici, s Le mutilé s’approcha.

— Plus près, plus près encore.

Jean-Marie fit un pas encore et se trouva si près

d'elle que ses vêtements effleuraient sa robe.

— Bien maintenant.

Et d’une voix grave, la jeune fille ajouta :

. — Pour tout ce que tu fais pour moi et mes amis, je t’aime et je te bénis, Jean-Marie.

Et avant que le mutilé ait pu se douter de ce qu’elle voulait faire, Jeanne avait écarté les cheveux broussailleux du jeune homme et avait mis un baiser sur son front pâle. Le mutilé se recula très vite en mettant les mains sur son visage et, s'appuyant à la muraille, on entendit qu'il pleurait,.

Au bout d’une minute, taie tomber ses mains,

uis sans rien dire, il jeta un regard profond à la.

Jeune fille et s’élança au dehors. \ :

Le Foue referma la porte derrière lui et la jeune fille se trouva seule,

Le vieux père Lestram ouvrit une à une toutes les portes à Jean-Marie qui bientôt se trouva hors de la prison.

Aussitôt dans la rue, il releva le col de sa veste, rabattit son chapeau sur ses yeux et, d’un pas rapide,

- s’engagea dans une ruelle étroite qui conduisait aux

faubourgs. 4 Il dépassait les dernières maisons de la ville et voyait déjà dans le lointain la lande où campaient les

Chouans, quand il entendit derrière lui le galop d’un ‘4

cheval.

Il se retourna très vite et reconnut le cavalier qui s’avançait,

C'était Jean Bleu.

D'un rapide coup d'œil il embrassa tous les objets qui l’entouraient. k

ien ne pouvait lui servir d’abri;

autour de lui, des prairies sans arbres s’étendaient. et, quant à courir, il n’y fallait pas songer, le cheval du général républicain l'aurait bien vite rattrapé. Son parti fut bientôt pris. Relevant son chapeau qui cachait son visage, il - s’assit sur le bord du fossé et attendit tranquillement, : Jean Bleu arrivait rapidement.

- Quandilne fut plus qu’à trois pas, le jeune homme,

d’un mouvement brusque, arrêta son cheval, et crut rêver une minute en reconnaissant le mutilé.

De — Toi, ici, misérable! s’écria-t-il, __ — Je vous attendais, répliqua Jean-Marie,

Ÿ — Ah! voilà de l’imprudence? tu attendais le prix de ta trahison, sans doute; eh bien! tu n’attendras pas longtemps.

Et, tirant de ses fontes un pistolet, il ajusta le Breton. .

Jean-Merie ne fit pas un mouvement, il dit seulement de sa voix lente :

— Pourquoi le chef des soldats bleus veut-il tuer

Jean-Marie ?

— Mais, coquin! lui eria Jean Bleu en abaissant son pistolet, parce que, grâce à tes conseils perfides, mes hommes ont été tués, que moi-même j'ai été fait > prisonnier et condamné à mort, et que je ne me suis échappé qu'avec la plus grande peine. Tu vois bien . qu'il faut que je te tuel : 41000 — Écoutez-moi un peu, vous me tuerez ensuite, si - cette idée est encore dans votre esprit.

È — Parle, mais sois bref; je n'aime pas les longs discours.

: — Je vous dirai d’abord que je ne vous ai pas trahi, Quelqu'un a sans doute surpris la retraite de vos sol-

dats et a prévenu les Chouans. Qui est celui-là? je ne pourrais vous le nommer,

— Ah! interrompit Jean Bleu tout frémissant, quel qu'il soit, celui-là est bien infâme qui a lâchement mené à la mort tant de braves!

D. — La guerre est la guerre, reprit Jean-Marie, ce - n’est pas un jeu d’enfants et nul ne peut juger les

de 22. A PT 7 00 HANEREUT * 42

a es d’un homme dont il ne connaît ni les haïnes ni e but. d

— Oh! oh! Jean-Marie, ricana Jean Bleu, tu raisonnes comme M. Rousseau.

— Je ne sais ce que vous voulez dire. je dis te que je pense et ce que je crois être bien, voilà tout.

— Allons! assez de mensonges! dit le jeune homme avec impatience,

— Pourquoi mentirais-je ?

— Pour sauver ta vie, pardieu!

— Si j'avais eu quelque chose à me reprocher, vous aurais-je attendu, n’aurais-je pas pris ma course de toute la force de mon souffle, avant que vous ayez pu me reconnaitre ?

Ce raisonnement parut frapper le général républicain.

— C’est peut-être vrai, tout ce que tu racontes là; mais qu'importe! je n’sime guère les gens mystérieux qui disparaissent et qui reparaissent tour à tour et dont personne ne connait l’origine. D’abord qui es-tu ?

— Un fou.

— Allons, mon maitre, trêve de plaisanteries; ne me dis pas trop que ta cervelle est vide, car tu me donnes de furieuses envies de te briser le crâne pour voir ce que tu caches dedans.

— Mauvaise affaire vous feriez là, monsieur Jean,

car, la tête cassée, Jean-Marie ne pourrait plus parler, ce qui serait grand dommage pour vous.

— Qu’as-tu donc de si intéressant à me dire?

Jean-Marie se mit à rire silencieusement,

— Je vais bien vous étonner, dit-il.

— Mais parle donc. À

— Alors, descendez de votre cheval et venez tout près de moi, il est des choses que les fleurs des ajoncs ne doivent pas entendre.

Jean Bleu subissait toujours, malgré lui, l'étrange domination du mutilé.

… Intrigué par ce que venait de lui dire Jean-Marie, il mit pied à Lerre et, passant la bride dans son bras,

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il s’approcha du Chouan. Jean-Marie s'était levé.

Alors, à voix basse, le mutilé dit au général :

— Vous pensez donc toujours à la demoiselle aux cheveux couleur de soleil ?

. — Ne me parle pas de cela! gronda Jean Bleu dont les sourcils se froncèrent.

Jean-Marie continua sans se laisser intimider :

— Ah! votre cœur est tout plein d’eile? Même dans vos colères, même dans vos fureurs on sent que vous l’aimez. Ainsi, tout à l'heure encore dans le cachot…

— Dans le cachot! cria Jean Bleu avec une sorte d’épouvante, comment sais-tu cela!

— Qu'importe! Ah! vous avez dû bien souftrir quand elle vous a insulté; mais elle, quel fier cœur bat dans sa poitrine, comme elle vous résistait superbement !

— Mais c’est trop fort. où as-tu appris toutes ces choses?.…

— C'est d’un faible intérêt. J’ai maintenant un conseil à vous donner. N’y retournez pas demain.

Jean Bleu poussa un cri de stupeur,

— Mais c’est de la sorcellerie... Qui donc es-tu, démon?

Jean-Marie eut un rire étrange.

— Qui je suis? Un pauvre garçon ignorant qui cherche à savoir pour s’instruire.

— Mais il est impossible que tu saches ce qui s’est passé tout à l'heure entre moi et Jeanne; nous étions seuls tous deux,

— Ai-je besoin d’être là pour entendre ?

— Comment fais-tu alors, es-tu magicien ou physicien, m'’as-tu jeté un sort, prépares-tu sur moi un envoûtement ou un charme?

Jean-Marie se redressa tout à coup, ayant dans les yeux une lueur étrange qui brillait sinistrement,

— Tais-toi, tais-toi! je vois les choses qui seront plus tard. Écoute.

Jean-Marie resta un moment silencieux, les yeux hagards, tout le corps agité par un tremblement ner-

veux. Debout, à deux pas, Jean Bleu, très pâle, considérait avidement le mutilé.

— Voilà ce qui sera, dit-il enfin.

« Quand le soleil aura deux fois ensanglanté la mer, la filie aux cheveux d’or sera libre et heureuse; le cœur de Jean Bleu sera déchiré par la haine et par la douleur ; la colère grondera en lui comme les lames dans la mer Sauvage: il sera si malheureux qu'il voudra se tuer, mais il vivra pour sa haine et fera encore bien des deuils.

Jean-Marie s'arrêta un instant.

Livide, le jeune homme l’écoutait toujours.

— Les jours s’écoulent, reprit le mutilé. Ilya toujours du sang dans ce que je vois. Ah! pauvre Jean-Marie! Qu'importe! Jean-Marie est très heureux, il meurt pour tous ceux qu’il aimait. Ah! je vois encore le général qui porte l’écharpe aux trois couleurs. Qu’il est pâle! Qu'il est blêmel Il a peur, celui qui n’a jamais tremblé.

— Tu mens! interrompit brusquement le jeune homme.

Jean-Marie continua comme s’il n'avait rien entendu :

— Ahlil va mourir aussi, celui qui a éteint tant de vies. Encore une minute... les fusils s’abaissent, la poudre éclate. Il tombe!

— us demanda malgré lui le jeune homme.

— Mort

— C’est une belle fin que de mourir dans une bataille! ;

— Cen’est pas un combat que je vois devant moi...

— Qu'est-ce donc alors? L

— Au pied d’une petite colline, des soldats tirent des coups de feu. Mais ceux qu’ils massacrent n’ont pas d'armes. :

— Une exécution alors? dit le jeune homme épouvanté,

— Je ne sais pas. .

— Parle, oh! parle ! supplia Jean Bleu.

Jean-Marie laissa retomber ses bras.

__ — Je ne vois plus. | < . — Oh! si, sil vois encore! demanda le jeune géné- | ral avec une angoisse dans la voix.

— De noirs brouillards glissent devant mes yeux; ne m'interrogez plus, c’est inutile.

< Et Jean-Marie se laissa tomber sur la terre la tête . entre les mains, les bras sur les genoux.

= Jean Bleu était remonté à cheval, tout pâle encore de l’émotion ressentie.

— Écoute, dit-il au mutilé, je te laisse encore ne fois la vie sauve. Tes prédictions m'ont troublé, eb peut-être ta sorcellerie m’empêche-t-elle de frapper; mais ne reparais plus jamais devant moi, jamais, entends-tu bien? Car alors je serai sans pitié.

Ù Le jeune homme rassembla ses rênes et se disposa - à partir.

Jean-Marie releva la tête.

— Un dernier mot, monsieur Jean, prenez garde

au marais de Kermario.

— Un de Kermario, près d’Auray ?

— Oui. "

— Que veux-tu dire?

— Ce que j’ai dit. Adieul

Le jeune homme ne répondit rien et, enlevant son cheval, partit au galop dans la direction de la ville.

Où PoTARD REPARAÎT,

Une grande chambre où nous avons déjà mené le lecteur. Des rideaux mi-clos laissent pénétrer un jour douteux. Dans un lit drapé d’étoffes sombres un homme est couché.

Cet homme vient de se réveiller et fait un mouve-

ment pour se retourner.

Ce mouvement lui arrache un cri de douleur.

Au cri, deux hommes se précipitent vers le lit.

— Qu'est-ce qu’il ya,sergent? demanda le plus jeune des deux nouveaux venus.

— Il y a, répondit notre vieille connaissance Potard, que j'ai dormi comme une bête et que j'étais tant tellement abruti que je ne pensais plus à ma diablesse de blessure. Là, maintenant, me voilà bien.

« Et toi, petit, comment ça va?

— Vous êtes bien honnête, sergent, répondit notre ami Chafineau, j'ai le crâne dur, quoique Parisien, et sauf un grand mal de tête, je me porte comme le Pont-Neuf.

— Allons, tant mieux. Aïnsi, il n’y a que moi qui suis patraque, tonnerre! Écoutez-moi un brin, mon lieutenant, (oi aussi, petiot.

— Ne parle pas trop, mon pauvre Potard, dit le lieutenant Dormel, le médecin te l’a prescrit,

— Un bien honnête citoyen, quoique brigand, que ce médecin-là; mais c’est égal, il faut que je parle tout de même.

« Ça ne sera pas long.

« Voilà ce que je veux vous dire.

Potard, après avoir toussé, ce qui lui fit faire une grimace, commença ainsi :

— Pour une frottée, c’est une frottée que nous avons reçu hier : ça, il est inutile que notre patriotisme indestructible et particulier se fasse illusion. Bien des camarades sont tombés. les hommes doivent manquer et.

— Pour sûr ! interrompit Chafineau.

— Silence dans les rangs et mettez une barrière à vos incongruités, fusilier Chafineau, gronda Potard.

Chafineau, confus, baissa la tête,

Potard continua : »

— Il faut partir, mon lieutenant, il faut partir, Chafineau, je ne veux pas que vous restiez à garder un vieux cadavre comme moi; je me garderai bien tout seul et, puisque le vieux ci-devant vous a dit que vous étiez libres, vous n'aurez qu’à lui tirer un

SAMAANE TUR

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