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occasion de satisfaire ses goûts pour la pêche dans quelques-unes des. ières à saumons qui arrosent le territoire du Labrador, ses goûts pour la chasse dans les îles semées le long de cette côte et dont Jacques Cartier écrivait : « Nous passâmes par le milieu des îles, qui sont si nombreuses qu’il n’est pas possible de les compter (1). »
Avant de partir, Bourdon avait cru devoir, comme un bon
chrétien, écrire ses dernières volontés. Son testament respire la | piété la plus exquise, la plus douce affection pour sa famille, en | même temps qu’une tendre amitié pour M. de Saint-Sauveur. « Je supplie, dit-il, Messire Jean Le Sueur de vouloir prendre la peine de faire mettre ce mien testament à due et entière exécution, et de continuer à demeurer dans ma maison comme il l'a fait cidevant; et tant que Dieu donnera du pain aux miens, il en sera participant, comme j'ai fait avec lui... »
La Compagnie des Cent-Associés et les gouverneurs de la Nouvelle-France reconnurent à plusieurs reprises les services que Bourdon rendait à la colonie. Il avait reçu dès les premières | années de son séjour au Canada les fiefs Saint-Jean et Saint-
François (2) dans la banlieue de Québec. La seigneurie d’Autray, ou Lanoraie, lui fut concédée à peu près dans le même temps, et la concession fut renouvelée le 6 avril 1647. Il obtint le 15 décembre 1653 la seigneurie de Dombourg, qui depuis a reçu le nom de Neuville ou Pointe-aux-Trembles, et deux ans plus tard le fief Lauzon, à Lévis. Au printemps de 1661, durant un second voyage qu'il était allé faire en France, la Compagnie des Cent-Associés | érigea en manoir son fief Saint-Jean (3). La concession des seigneuries engageait les seigneurs à beaucoup d'obligations; mais Bourdon n'était pas homme à reculer devant les responsabilités. « M. Bourdon, dit l’abbé Ferland, s’occupa activement à attirer des colons sur ses terres; et les registres de Québec font foi qu'il y réussit, car on y trouve un grand nombre d’actes de mariages dont les parties sont de Dombourg. » Puis il ajoute : « Il
(1) Le Labrador, par l'abbé Ferland.
(2) Il est appelé quelquefois dans les veilles chroniques et les documents de l'époque, « M. de Saint-Jean » ; ou bien, « Sieur de Saint-François. » (Relations des Jésuites, t. 1, 1636, p. 24; 1637, p. 83. — Archives de la paroisse de N.-D. de Québec).
(3) Question seigneuriale, t. vu. |
jouissait d’une haute réputation de probité et d'intelligence; et il a rendu les plus grands services à la colonie naissante du Canada (1). »
La carrière de cet homme de bien nous a paru jusqu'ici remplie de mouvement et d’activité. Le bonheur a généralement souri à ses entreprises, et plus d’un rayon de gloire est tombé sur son front.
Désormais sa vie entre dans une nouvelle phase : aux mouvements extérieurs d’une existence consacrée aux voyages et aux défrichements du sol ainsi qu'aux travaux les plus divers, vont succéder des agitations d’un nouveau genre : ce n’est plus le corps qui sera en mouvement, c’est l'âme, c’est l’esprit, mais un esprit d’une force indomptable, qui ne se laisse pas abattre par l’adversité. Il y aura des jours sombres dans cette nouvelle phase de la vie de Bourdon; mais la religion versera abondamment sur lui sa lumière bienfaisante; une gloire pure et douce continuera à planer sur cette carrière.
La Nouvelle-France vient d’entrer elle-même dans une nouvelle phase de son histoire. Un évêque lui est arrivé (2). L'Eglise du Canada s'organise : les missions, les paroisses sont établies régulièrement; à côté du collège des Jésuites, qui restera chargé de l’enseignement des lettres et des sciences, un séminaire s’élève (1663) pour la formation des ecclésiastiques; la dime est établie pour la subsistance du clergé. L'Etat lui-même va revêtir une nouvelle forme de gouvernement; sur l’avis de l’évêque, le roi établit à Québec un Conseil Souverain pour l'administration des affaires publiques : les membres et les principaux officiers de ce Conseil seront choisis par le gouvernement, conjointement et de concert avec l’évêque : tels sont les termes de l’édit royal de 1663.
Mgr de Laval et le nouveau gouverneur, M. de Mésy, se concertent et s’entendent pour la nomination des conseillers et des ofii-
(4) Notes sur les registres de N.-D. de Québec. (2) Mgr de Laval, évêque de Pétrée, vicaire apostolique de la Nouvelle-France, arriva à Québec le 16 juin 1659.
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ciers du Conseil Souverain : il les choisissent parmi les hommes les plus dignes et les plus habiles de la colonie (1). Mais entre tous ces officiers publics, i! en est un qui doit être, por: «insi dire, l’âme dirigeante du Conseil, éclaircir les points légaux, tenir le Conseil dans le cercle de ses attributions, protéger les droits de la Couronne, émettre son avis ou ses conclusions sur les débats, etc., c’est le procureur-général. Qui sera nommé? Le choix du gouverneur et de l’évêque appelle Jean Bourdon à cette charge impurtante; et le public applaudit à la nomination.
Il semble tout d’abord que Bourdon était peu préparé par ses travaux passés à ses nouvelles fonctions. Mais cet homme, nous l’avons dit déjà, était apte à remplir n'importe quel emploi. L'instruction ne lui faisait pas défaut; il avait surtout ce bon sens exquis et cette droiture naturelle qui suppléent à bien des connaissances.
Il entra en fonctions, le 18 septembre 1663, et, à part les temps de crise soulevée par M. de Mésy, resta en charge jusqu’à sa mort (1668).
Il faut parcourir les registres du Conseil Souverain pour se faire une idée de l’assiduité de Bourdon à ses devoirs, et de la somme énorme de travail qu’il s’imposa. Toujours à son poste, on ne voit pas qu’il ait jamais demandé un substitut pour le remplacer. Dans les premiers mois, surtout, les séances furent très fréquentes et très longues : accoutumé à une vie extrêmement active, et toute de mouvement, il contracta bientôt cette douloureuse maladie de la goutte (2) qui lui fit endurer de cruelles souffrances et abrégea ses jours.
Mais les douleurs physiques ne sont rien, en comparaison des souffrances morales. Quel ne dut pas être le chagrin de cette âme droite et loyale, lorsqu'elle se viten butte aux soupçons du gouverneur et l’objet de sa disgrâce! Deux partis s'étaient formés au Conseil : le parti de l’évêque, qui, conformément à l’édit royal, avait établi son séminaire et la dîime, et qui s’opposait de toutes ses forces à la vente des boissons enivrantes aux sauvages, laquelle
(4) Les cinq premiers Conseillers furent : Louis Rouer de Villeray, Jean Juchereau de la Ferté, Denis-Joseph Rüette d'Auteuil, Charles Le Gardeur de Tilly et Mathieu Damours des Chaufours,
(2) Testament de Jean Bourdon.
avait toujours été défendue dans la colonie (1): et le parti du gouverneur, qui, s'étant figuré que l’évêque voulait empiéter sur ses attributions, cherchait à le taquiner en favorisant la traite de l’eau-de-vie et en lui créant des embarras pour la dîme. Entre ces deux partis, le procureur-général pouvait-il hésiter un instant? Est-ce que le respect qu’il devait aux édits du roi aussi bien que la voix de sa conscience ne l’obligeaient pas de se déclarer au Conseil en faveur de la dime et contre la traite de l’eau-de-vie, en faveur par conséquent de l’évêque? Bourdon n’hésita pas à faire son devoir.
M. de Mésy entre en fureur et le destitue de sa charge ainsi que les deux conseillers (2) qui se sont prononcés carrément en faveur de l’évêque. Bientôt cependant il reconnaît qu’il a outrepassé ses pouvoirs, et les réintègre dans leurs fonctions.
Mais il garde en lui ses soupçons et ses rancunes; il a besoin de se sentir le seul maître. À peine la première année du Conseil est-elle expirée (19 septembre 166%), que de lui-même et sans le le concours de l’évêque (3) il destitue les membres et les officiers de ce Conseil, puis en nomme d’autres qu’il juge plus complaisants à son égard (4).
(1) I était reconnu que les sauvages ne pouvaient user de boissons enivrantes sans s’enivrer et se livrer à toute espèce d’atrocités. Ceux qui favorisaient la traite de l’eau-de-vie laissaient de côté les considérations morales pour ne s'occuper que des intérêts pécuniaires du commerce. « La vente des boissons aux sauvages, dit quelque part le Conseil Souverain, a toujours été défendue depuis le commencement de la colonie, parce que ces peuples deviennent furieux quand ils sont ivres, et qu’ils ne veuleut boire que pour s’enivrer. »
(2) MM. de Villeray et d'Auteuil.
(3) Mgr de Laval ne trouvait pas juste de destituer les membres et les officiers du Conseil avant que leur procès ne fût instruit par le vice-roi qui était sur le point d’arriver au Canada.
(4) « Le 24 septembre, fut établi un nouveau Conseil, sans participation de Mgr l’évêque qui envoya son opposition au greffe ; le 28, l'établissement de ce nouveau Conseil fut publié par affiche à la porte de l’église, sans faire mention de l'opposition ; le 29, Mgr l’évêque la fit signifier au prône.
« Le 5 octobre, M. le gouverneur fit publier à son de tambour réitéré une pancarte d’injures contre Mgr l’évêque et autres, ce qui donna sujet aux ecclésiastiques de voir en leur conscience ce qu'ils étaient obligés de faire. M, le gouverneur se plaignait partout tout haut qu’on lui refusait la confession et ’absolution; mais notre réponse était que Dieu savait tout. » (Journal des Jésuites, p. 328).
Tout cela est illégal, puisque, d’après les termes exprès de l’édit royal, la nomination ou la destitution des conseillers et des ofticiers ne peut se faire que par l’évêque et le gouverneur « conjointement et de concert (1). » Mais les gouvernants qui ne savent pas se posséder s’occupent-ils de la légalité?
Les conseillers destitués subirent leur sort avec patience. Mais M Bourdon, avec son franc-parler habituel, déclara aw’il ne se croyait pas dépossédé de sa charge par la seule volonté du gouverneur. Celui-ci le fit alors sortir de la salle des délibérations, puis lui signifia l’ordre de partir pour la France dans les vingtquatre heures (2).
Un navire, dans la rade de Québec, se préparait à faire voile pour l’Europe. Bourdon n'eut que le temps de mettre un peu d'ordre à ses affaires et de s’'embarquer avec l’ainé de ses fils, Jean-François.
Il ne manque pas de revoir son testament avant de partir. Dans le codicille qu’il y ajoute, pas un mot de récrimination contre le gouverneur, mais la simple constatation de l’ordre, pourtant bien injuste et sévère, qui lui a été signifié : « Ayant reçu, dit-il, commandement de M. de Mésy, notre gouverneur, de passer en France dans le navire nommé le Saint Jean-Baptiste, où commande le capitaine Lemoyne, de Dieppe, et comme le temps pousse d’exécuter l'ordonnance de mon dit sieur gouverneur, j'approuve et ratifie.… que le mien testament ci-devant fait, est et sera... ma dernière volonté, si, dans le voyage, où je suis commandé d'aller, Dieu dispose de ma personne... »
Il a des paroles de reconnaissance pour sa seconde épouse, Anne Gasnier (3) : « Pour les bons et agréables services qu’Anne Gasnier, ma femme, m'a rendus pendant toutes les incommodités de goutte qu’il a plu à Dieu m'envoyer et dont je suis affligé..… je lui laisse entièrement la jouissance d’un appartement d’un logis de Québec, qui consiste en la chambre, cabinet, cave, qui est au bas de la descente ou chemin de la haute à la basse ville de Québec... »
Il n'oublie pas son ami, M. de Saint-Sauveur : « Comme M. de Saint-Sauveur et moi, depuis trente ans, avons été liés d’une amitié
(1) Edils et Ordonnances, t. 1, p. 38.
(2) Notes sur les registres de N.-D. de Québec. (3) Voir ci-après, p. 23.
très-parfaite, et que depuis vingt-deux ans ou environ il a demeuré en mon logis, ayant toujours pris soin de ce qui me regarde, ayant instruit mes enfants en la crainte de Dieu, leur ayant appris à lire et à écrire... nous ayant fait l'honneur et la faveur de dire la messe en la chapelle de Saint-Jean ; en cas que mes enfants ne veuillent ou ne puissent s'accommoder avec lui quand ils seront en âge (1), je lui laisse et abandonne le revenu du moulin de Saint- Jean, à la charge de l'entretien comme un bon père de famille, et pareillement sa chambre pour logement où il est à présent, avec la chapelle. (2) »
On trouve au bas de ce codicille la signature de Mgr de Laval, de MM. de Bernières et Dudouyt, prêtres du séminaire de Québec, du P. Jérôme Lalemant, supérieur des Jésuites, et du P. Chastelain que Bourdon appelle « mon confesseur. » Le procureurgénéral emportait évidemment avec lui les regrets, l'estime et l’affection de tout ce qu'il y avait de plus vénérable dans la colonie. |
Il rentra au Canada l’année suivante, presque en même temps que M. de Tracy. Le vice-roi prit tout le temps nécessaire pour faire une enquête sérieuse sur ce qui s’était passé dans la colonie, et, à la fin de l’année 1666, reconstitua le Conseil tel que l'avaient tout d'abord établi l’évêque et le gouverneur. M. Bourdon, complètement justifié, fut réintégré dans les fonctions de sa charge, qu'il remplit à la plus grande satisfaction de tout le monde jusqu’à sa mort.
Telle fut la carrière publique de cet homme de bien. Jetons maintenant un coup d'œil sur sa vie domestique et privée : entrons dans l’humble manoir du coteau Sainte-Geneviève.
Nous avons vu que Bourdon épousa Jacqueline Potel une année environ après son arrivée au Canada. Dieu bénit leur union, et leur donna huit enfants, quatre garçons et quatre filles, qui furent tous baptisés à Québec. À leur tour, ces parents chrétiens
(4) L'ainé, Jean-François, qui passait en France avec son père, n'avait encore que 17 ans.
(2) Testament de Jean Bourdon; codicille du 20 septembre 1664,
consacrèrent leur quatre filles au Seigneur : Anne et Geneviève se firent religieuses au monastère des Ursulines, Marguerite et Marie à l’Hôtel-Dieu de Québec.
Des quatre garçons, l’un mourut tout jeune; l’autre, à l’âge de quinze ans (1665), après avoir reçu de M. de Saint-Sauveur une excellente éducation; les deux autres, Jean-François et Jacques survécurent plusieurs années à leurs parents, sans pourtant fournir une longue carrière, et se montrèrent des citoyens honorables et vertueux.
S'il convient de juger d’un arbre par ses fruits, Jacqueline Potel, sur laquelle malheureusement nous n'avons aucun détail particulier, fut une femme chrétienne dans toute la force du mot, la femme forte de l’évangile, qui s'occupe sérieusement des affaires de son ménage, se rend digne de l'entière confiance de son mari et élève si bien ses enfants qu’il n’ont qu’à se louer de l’avoir pour mère.
Nous connaissons déjà la vertu et l'esprit chrétien de Jean Bourdon. « Si M. Bourdon, dit l’annaliste des Ursulines, se rendit recommandable aux petits et aux grands par ses talents et sa rare probité: son amour pour la religion et sa haute piété lui assurent un souvenir encore plus impérissable dans la reconnaissance de la postérité (4). »
Cet homme de bien, au bout de dix-neuf ans de mariage, perdit accidentellement sa femme (2), l'espoir de son ménage et de sa famille. La Providence vint à son secours et lui fit rencontrer une personne digne en tous points de succéder à sa première épouse. Il épousa en secondes noces (3), le 21 août 1655, Anne Gasnier, veuve de Jean-Clément du Vault de Monceaux. Voici en quels termes la vénérable Mère Marie de l'Incarnation nous parle de cette personne distinguée et de son mariage avec Boudon :
(1) Les Ursulines de Québec, t. 1, p. 69.
(2) Elle mourut à la suite d'une chute, le 41 septembre 1654,
(3) Voiri l'acte de mariage : « Le 21 août 1655, dispense ayant été donnée de la publication des bans, je Jérôme Lalemant faisant fonction de curé en cette paroisse ai interrogé Jean Bourdon, sieur de Saint-François, et veuve Gasnier, veuve du feu sieur de Monceaux, de cette paroisse, lesquels ayant donné leur mutuel consentement par paroles de présent j'ai solennellement mariés en la maison du gouverneur du pays en présence des témoins Messire Jean de Lauzon, gouverneur du pays, et le sieur de Charny son fils, »
« Cette dame, dit-elle, est un exemple de piété et de charité dans tout le pays. Elle et Mme d’Ailleboust (1) sont liées ensemble pour visiter les prisonniers, assister les criminels, et les porter même en terre sur un brancard. Celle dont je vous parle... est continuellement occupée à ces bonnes œuvres, et à quêter pour les pauvres, ce qu’elle fait avec succès. Enfin elle est la mère des misérables, et l’exemple de toutes sortes de bonnes œuvres.
« Avant de passer en Canada, où elle n’est venue que par un principe de piété et de dévotion, elle était veuve de M. de Monceaux, gentilhomme de qualité. Quelque temps après son arrivée, M. Bourdon demeura veuf avec sept enfants, dont aucun n’était capable d’avoir soin de son père ni de soi-même. Elle eut un puissant mouvement d'assister cette famille, et pour cet effet elle se résolut d’épouser M. Bourdon, dont la vertu lui était assez connue, mais à condition qu'ils vivraient ensemble comme frère et sœur. Cela s’est fait, et la condition a été exactement observée... Elle a élevé tous les enfants de M. Bourdon avec une débonnaireté non pareille, et les a mis dans l’état où ils sont à présent (2). »
Ne croirait-on pas, en lisant cette page, retrouver je ne sais quel épisode oublié de la Vie des Saints.
Revenons aux enfants de cette pieuse famille, Geneviève, lainée, avait seize ans lorsquelle fit profession aux Ursulines, quelques mois après la mort de sa mère. Elle était une des premières élèves de la Vénérable Marie de l'Incarnation : elle fut la première religieuse Ursuline canadienne. Voici ce qu'écrit à son sujet l’annaliste du monastère :
« Elle fut placée dès l’âge de six ans au pensionnat, où elle se distingua par une sagesse précoce et une extrème horreur du péché. Un désir entraînant attirait Geneviève vers le cloître, surtout depuis l’époque de sa première communion. Ses vertueux parents, l'ayant retirée du couvent à l’âge de treize ans, eurent de la peine à la retenir même queiques mois auprès d'eux. Cédant enfin aux désirs de sa fille, M. Bourdon permit à la pieuse Geneviève d'entrer au noviciat des Ursulines à l’âge de treize ans et demi. La Mère de l'Incarnation eût bien voulu retarder son entrée jusqu'à ce quelle eût eu quinze ans accomplis; mais l’ardeur de
(1) Femme du 3e gouverneur du Canada.
(2) Lettres de Marie de l'Incarnation, t. nu, p. 404.
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cette pieuse postulante l’emporta sur toutes les raisons imaginables (1)... »
Elle prit en religion le nom de Marie de Saint-Joseph. Anne, la plus jeune de ses sœurs, ne tarda pas d’aller la rejoindre aux Ursulines. Ecoutons encore, au sujet de celle-ci, le récit charmant de notre annaliste :
« A l'entrée de sa sœur, en 1652, Anne n’avait que sept ans; néanmoins quittant parfois les jeux de son enfance, elle courait se jeter entre les bras de son père en lui disant avec ingénuité : « Papa, voulez-vous que je sois religieuse? Je veux aller vivre au « couvent avec ma sœur. » Ce bon père lui répondait : « Oui, ma « fille, quand vous serez assez grande. — Alors, papa, j'instruirai « les petites filles sauvages; oh! quand serai-je assez grande pour « aller instruire les petites filles sauvages? » Ces pensées d'avenir si sérieusement discutées par une enfant de son âge jetaient dans l'étonnement ses parents et ses amis; mais lorsqu'on vit ces préoccupations enfantines se fortifier chaque jour de plus en plus, on commença à croire que l’Esprit-Saint voulait en effet « conduire cette âme dans la solitude pour parler à son cœur. »
Anne Bourdon prit l’habit religieux le 8 septembre 1658 et fit profession deux ans plus tard sous le nom de Sainte-Agnès. « Son père, homme de cœur et d'honneur, continue l’annaliste, voulut assurer la dot de sa fille dès le commencement de son noviciat. »
Puis elle ajoute un détail qu'il est bon de noter : c’est que cet homme de bien, qui possédait plusieurs seigneuries au Canada, qui, en sa qualité de commis-général de la Compagnie, avait manié tant d’écus de la caisse publique et qui dans sa carrière avait eu tant d'occasions de s'enrichir, fut obligé de demander à la vénérable Mère de l’Incarnation un délai de huit années pour payer les trois mille livres qu’il s’engageait à donner à la communauté, Il s'acquitta en trois versements, l’un de mille livres en
(1) Les Ursulines de Québec, t. 1, p. 277. — « Le 9 décembre (1652) Geneviève Bourdon prend l'habit aux Ursulines; ce fut moi (le P. Ragueneau) qui officiai, le P, Jérôme Lalemant qui dit la messe, et le P, Chastelain qui précha. Mme d’Ailleboust et Mme Bourdon entrèrent et dinèrent dans la maison des Ursulines, M. le gouverneur, M, d’Ailleboust et M, Bourdon, vinrent diner en notre réfectoire, comme aussi M, de Saint-Sauveur et M, Vignal, M. Bourdon ayant envoyé de quoi diner pour tout notre réfectoire, ubi duplicia fuêre omnia, » (Journal des Jésuiles, p. 177).
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argent, l’autre de mille livres en peaux de castor et le troisième par son fief de Lauzon, estimé aussi à mille livres, qu’il abandonna aux Ursulines (1). Rien ne prouve mieux que ce détail l'intégrité et le désintéressement de Bourdon.
La Mère Marie de Saint-Joseph mourut en 1700, à l’âge de 73 ans, après quarante-trois années de profession religieuse; la Mère Sainte-Agnès, onze ans plus tard, à l’âge de 67 ans, après quarante et une années de profession, et après avoir exercé la charge de supérieure de la communauté.
Leurs sœurs Marguerite et Marie, se sentant appelées à consacrer leur vie au soin des malades, entrèrent, comme nous l’avons vu, à l’Hôtel-Dieu de Québec.
La première, dite en religion Saint-Jean-Baptiste, eut une longue et importante carrière. Elle devint en 1693 l’une des quatre fondatrices (2) de l'Hôpital-Général de Québec, et en fut aussi la première supérieure.
Marie Bourdon fit profession religieuse, le 7 novembre 1656, sous le nom de Marie-Thérèse de Jésus : elle n’était âgée que de seize ans. « Le P. supérieur (3) officia, dit le Journal des Jésuites : le P. Vimont prêcha. M. Bourdon y assista et fut à l’offrande. Mme Bourdon (4) et sa fille d’Autheuil (5) entrèrent dans la maison des hospitalières avec la permission du P. supérieur. »
Hélas! la vie religieuse de cette jeune fille devait être bien courte : quatre années seulement! Elle fut enlevée inopinément à l'affection de ses compagnes et de sa famille vers la fin de novembre 1660 : et ee qui assombrit encore ‘avantage cette affligeante scène, c’est que son père, qui ne s'attendait nullement à cette épreuve, venait justement de partir pour l'Europe; il ne put apprendre qu’à son retour la mort de sa fille. Heureusement qu’il fut remplacé auprès de l’infortunée mourante par un autre bon
(1) Les Ursulines de Québec, t. 1, p. 279.
(2) Une des trois autres fondatrices, Geneviève Gosselin, dite en religion Sainte-Madeleine, était fille de Gabriel Gosselin, la souche de tous les Gosselin du Canada, 11 vint en ce pays en 1653, et était originaire de Combray, près de Thury-Harcourt, en Normandie.
(3) Jean De Quen.
(4) Anne Gasnier.
(5) Claire-Françoise Clément du Vault de Monceaux, épouse de Denis-Joseph Rüette d'Auteuil, l’un des cinq premiers conseillers du Conseil Souverain
père, Mgr de Laval, l’ami de la famille. Laissons parler l’annaliste de l’Hôtel-Dieu : :
« Après le départ des vaisseaux, Notre-Seigneur nous visita, dit-elle, d’une manière fort sensible, en nous enlevant une de nos jeunes Religieuses nommée Marie Bourdon de Sainte-Thérèse. Elle nous avait donné de grands exemples de vertu et sa précieuse mort répondit parfaitement à une vie aussi fervente que celle qu’elle avait menée. Mgr de Laval la vint voir plusieurs fois pendant sa maladie, et charmé des saintes dispositions où il la trouvait toujours, 1l voulut la veiller lui-même avec M. de Lauzon- Charny (1), la dernière nuit de sa vie, afin d’être témoin des paroles pleines d’onction qu’elle adressait à toutes les personnes qui l’approchaient. Sa patience, sa douceur, son ardente dévotion, jointe à un grand amour pour la pauvreté, et une haute estime de sa vocation l’ont rendue en peu de temps une parfaite Religieuse. »
Puis elle ajoute : « Dès son enfance elle avait été consacrée au Précieux Sang de Notre-Seigneur par M. son père, qui en fit un acte signé de sa main, avec lequel elle désira d’être enterrée. La bénédiction du ciel a été abondante sur cette famille, où quatre sœurs ont eu le bonheur de se voir engagées au service de Dieu, deux Ursulines et deux Hospitalières (2). »
Cinq ans plus tard, le 27 octobre 1665, quelques mois seulement après son retour de ce voyage en France qui lui avait été imposé par M. de Mésy, M. Bourdon perdait un autre de ses enfants, le jeune Henri, âgé de 15 ans. Il semble que la Providence se plaisait à abreuver d'épreuves ce grand chrétien, afin de le purifier de de plus en plus et de le préparer aux années éternelles qui approchaient.
Jean Bourdon mourut à Québec au commencement de 1668. Voici l’acte de sa sépulture tel qu’on le touve dans les registres de la paroisse : « Le 12° de janvier 1668 est décédé en :; Communion de Notre Mère la Sainte Eglise, après avoir reçu les saints sacrements de viatique, Confession et Extrème-Onction, le sieur Jean Bourdon, ancien habitant de ce pays; et le lendemain, après son service fait, il a été solennellement enterré en la chapelle du
(4) Son grand-vicaire, fils du 4° gouverneur du Canada, (2) Histoire de l'Hôtel-Dieu, p. 130,
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Scapulaire dans l’église paroissiale de Notre-Dame de Québec. »
M. de Saint-Sauveur, qui l'avait sans doute assisté dans sa maladie avec la tendresse d’un ami, ne lui survécut pas longtemps :
« Notre ancien chapelain et confesseur, dit l’annaliste de l’Hôtel-Dieu, vint malade à l'hôpital, où il resta plusieurs mois dans une espèce de langueur: on le croyait mieux, lorsque la Mère supérieure eut un songe mystérieux, où il lui sembla entendre : Levez-vous, allez à l'oint du Seigneur qui va disparaître ; elle s’éveilla, et jugea que c'était M. de Saint-Sauveur dont on ( voulait parler; et, avec sa fidélité ordinaire, elle se leva aussitôt, et alla à l’hôpital. Il était environ onze heures. Elle trouva en effet ce bon Père à l'extrémité. Elle envoya chercher un confesseur, qui n’eut que le temps de lui donner l’absolution, l’extrême- Onction, et le Saint Viatique qu’il avait déjà reçu plusieurs fois durant sa maladie. Il expira un moment après, le 29 novembre 1668, ayant servi avec assiduité et bon exemple plus de trente ans. »
Mme Bourdon restait seul avec ses deux fils, Jean-François, sieur de Dombourg, et Jacques, sieur d’Autray. Ce dernier faisait ses études à Québec (1), probablement chez les Pères Jésuites. Elle partit avec l’ainé pour la France dans l'automne de 1668, et revint l’année suivante, « chargée, dit Marie de l’Incarnation, de cent cinquante filles que le roi a envoyées en ce pays par le vaisseau normand (2). » Elle survécut trente ans à son mari, et mourut à Québec en 1698, à l’âge de 87 ans.
Le jeune d’Autray eut une carrière assez aventureuse. Après avoir suivi Cavelier de la Salle dans son voyage d'exploration aux Bouches du Mississipi dans le golfe du Mexique, il obtint de Sa Majesté un brevet de lieutenant de vaisseau; puis il alla se fixer «au Fort Saint-Louis des Illinois, où il avait maison et seigneurie. » Mais il n’y fut pas longtemps oisif, A peine y était-il installé, qu’il reçoit de M. de la Barre, gouverneur du Canada, l’ordre d'aller, avec M. de Tonty et les autres Français de Saint-Louis, se joindre aux troupes qui marchent contre les Iroquois. Rentré à Saint- Louis après l’expédition malheureuse de M. de la Barre (1684),
(1) Lettres de Marie de l'Incarnation, t. n, p. 404. (2) Ibid., p. 435.
il reçoit trois ans plus tard un ordre semblable de la part de M. de Denonville, et prend part à l’expédition, cette fois plus heureuse, de ce gouverneur contre les Tsonnontouans (1687). Il descend ensuite à Montréal, et de là à Québec, où il rencontre son frère, M. de Dombourg, et s'entend avec lui pour des réparations urgentes à faire à une maison de la basse-ville, qui leur appartient en commun (1). Puis « les affaires du pays ne lui permettant pas de remonter aux fllinois, » il se rend seulement à Montréal, et de là, au printemps de 1688, accompagne l’escorte que le gouverneur envoie pour ravitailler Catavakoüi. En descendant de ce voyage, il est attaqué et massacré par les Iroquois (2).
Telle fut la fin de ce brave jeune homme, mort au service de son pays. D’Autray n’était pas marié et n'avait que trente six ans.
M. de Dombourg, passé en Europe dans l’automne précédent, n’apprit que l’été suivant, à son retour, la mort de son frère, dont il devenait l'héritier. D’Autray avait des propriétés aux Illinois ; de plus, Cavelier de la Salle lui devait encore une partie de ses appointements : mais les dettes du défunt ne dépasseraient-elles point son avoir? Dans le doute sérieux où il était à ce sujet, M. de Dombourg demanda au Conseil Souverain (11 octobre 1688) et obtint la permission de n’accepter la succession que sous bénéfice d'inventaire. Puis il repassa en France, où il avait épousé quelques années auparavant Jeanne Jannier, et où demeurait sa famille. Il ne survécut à son frère que deux ou trois ans.
Sa veuve, qui n'avait que des enfants en bas âge, vint au Canada en 1691 pour régler les affaires de son mari : et nous la voyons, dans l’automne de 1692, solliciter auprès du Conseil Souverain un certificat attestant que son beau-père Jean Bourdon était mort en 1668 dans l'exercice de la charge de Procureur-général de Sa Majesté : dans le but, sans doute, de se servir de ce certificat pour l'avantage de sa famille. Le Conseil accueillit favorablement sa demande (3). Puis elle quitta le pays pour ne plus y revenir.
Ainsi s’éteignit, pour le Canada, la famille de Jean Bourdon,
(4) Sans doute cette maison dont il est question dans le testament de Bourdon, Voir plus haut, p. 21.
(2) Jugements du Conseil Souverain de la Nouvelle-France, t. 111, p. 249. (3) Jugements du Conseil Souverain de la Nouvelle-France, t. ur, p. 697.
MAT: TPE
n’y laissant que le souvenir d’un nom honorable, de précieux services rendus à la patrie, et de grandes vertus.
Que de fois il m'arrive de songer à ce brave Rouennais, lorsque | je traverse le quartier Saint-Jean-Baptiste de Québec, l’ancien fief Saint-Jean, le coteau Sainte-Geneviève où il avait son moulin, sa chapelle et son manoir! |
Lui qui aimait tant son pays d'adoption, de quelle joie ne se : sentirait-il pas l’âme émue, si, revenant tout à coup sur ce domaine où il a fait les premiers défrichements, il voyait les développements de son œuvre, cette magnifique église Saint-Jean qui a remplacé son humble chapelle, ces édifices publics, ces milliers de maisons qui ont surgi à la place de son moulin et de son manoir, ou plutôt la ville de Québec s'étendant là où il ne voyait autrefois que la forêt!
Peut-être sur ces hauteurs où il était allé se fixer, aimait-il à se figurer quelquefois qu’il avait gravi la colline de Bon-Secours ou la côte Sainte-Catherine ; et, jetant les yeux sur la charmante rivière Saint-Charles qui coulait à ses pieds, se représentait-il la Seine, où tant de fois sans doute, jeune homme, il avait pris ses ébats, cultivé ses instincts de navigateur, et versait-il une larme au souvenir de sa ville natale :
Et dulcis lacrymans reminiscitur Argos.
Aujourd’hui l'illusion lui serait beaucoup plus naturelle et facile. Ce quartier du Palais et ces immenses faubourgs Saint-Roch et et Saint-Sauveur (1), où s'élèvent des nombreux clochers, où se meut une population active et industrieuse, où les trains rapides du Pacifique, du lac Saint-Jean et de Montmorency transportent chaque jour des milliers de voyageurs et donnent aux affaires un mouvement merveilleux; cette basse ville de Québec qui se presse aujourd’hui dans la vallée de la Rivière Saint-Charles, n'est-ce pas un peu Rouen sur les rives de la Seine? Et ces verdoyantes campagnes de Lorette, de Charlesbourg, de Beauport, avec leurs
(1) Le fanbourg Saint-Sauveur est ainsi appelé en souvenir de l’ancien curé de Saint-Sauveur de Thury.
REC TNEER
prairies plantureuses, leurs champs couverts de riches moissons, leurs jardins et leurs vergers, leurs riants bosquets, leurs splenvilles, ne nous rappellent-elles pas beaucoup la riche Normandie? Puis, à quelques pas de l’église Saint-Jean, sur le chemin Sainte- Foye, ou plutôt sur le bord du coteau, où l’œil embrasse toute cette vallée de la rivière Saint-Charles, toutes ces campagnes jusqu’à la chaîne des Laurentides qui ferme l’horizon, quel splendide panorama! N’est-il pas comparable à celui dont on jouit sur la colline Bon-Secours?
Bourdon serait ravi à la vue de ce spectacle. Il aurait raison de se féliciter d’être venu se fixer dans ce pays, et de lui avoir consacré tout ce qu’il avait d'énergie, de talent et de courage.
N'oublions pas les services que ce vaillant pionnier a rendus au Canada, et les grands exemples de vertu et de dévouement qw’il y a laissés. On élève aujourd’hui des statues à bien des gens qui n’ont ni sa valeur ni son mérite.
EL vreux, Imprimerie de l'Eure, L. Odieuvre, 4 bis, rue du Meilet
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