‹ Jean Bourdon, 1634-1668 [microforme]Chapitre 5 sur 6 · PER E CORPS · texte numérisé non relu

PER E CORPS

périlleuse et délicate qui lui fut confiée, en 1646, de se rendre avec le P. Jogues au pays des froquois pour essayer de cimenter d’une manière durable la paix conclue avec ces barbares l’année précédente.

J'ai signalé plus haut les incursions des Iroquois qui répandaient la terreur dans la colonie. Ces sauvages avaient voué une haine implacable à la nation huronne, et par contre-coup en voulaient aux Français, qui, dès le commencement, s'étaient faits les alliés des Hurons.

Les incursions des Iroquois dans la colonie prirent un caractère de plus en plus menaçant, à partir de 1640. En 1642, le P. Jogues, ayant rencontré un parti de ces ennemis sur le fleuve entre les Trois-Rivières et Sorel, fut saisi par eux et emmené en captivité dans leur pays avec ses deux compagnons français, René Goupil et Guillaume Couture (41). On sait leur histoire : après avoir subi toute espèce d’'outrages le jeune chirurgien Goupil eut la tête tranchée, et Couture se vit heureusement adopter par une famille iroquoise qui en prit tous les soins possibles : le P. Jogues, après d’atroces et d’interminables souffrances, réussit à tromper la vigilance de ses bourreaux, monta sur un vaisseau qui allait à New-York, passa de là en Europe, puis revint au Canada (164%), le pays de ses affections d’apôtre. Il fut envoyé par ses supérieurs à Montréal, où, disent les Relations de 1647, « sa mémoire est encore vivante, l'odeur de ses vertus recrée et conforte encore tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître et de converser avec lui. »

Guillaume Couture chez les Iroquois tut, par la confiance qu’il sut inspirer à ces sauvages, la providence de la colonie française. M. de Montmagny ayant résolu de conclure la paix avec ces ennemis, leur fait proposer son dessein par un capitaine de leur nation, prisonnier à Québec, auquel il rend la liberté. De bonne heure, au printemps de 1645, les Iroquois, répondant avec empressement à cette avance, envoient au Canada une Ambassade, et Couture l'accompagne. L’entrevue entre le Gouverneur et les envoyés Iroquois a lieu aux Trois-Rivières le 12 juillet : les articles du traité de paix sont arrêtés de part et d'autre, et les ambassadeurs

(4) Le P. Jogues était natif d'Orléans. René Goupil et Guillaume Couture étaient Normands tous les deux : le premier, de Lisieux; le second, de Rouen,

et jun CC dr MO TO EIRE AN

—— ln {

retournent dans leur pays pour les faire ratifier par le Conseil de | leur nation. Couture a été mis en liberté; mais par dévouement | pour la colonie il retourne avec eux afin de mieux assurer la Il ratification du traité. Aussi, dès le mois de septembre, il revient | aux Trois-Rivières avec les ambassadeurs, et le traité de paix est | définitivement conclu. Dans la crainte, cependant, que les Iroquois, dont on a mille raisons de se défier, ne manquent à leurs | promesses, il se décide, avec un esprit de sacrifice incomparable, | à retourner passer l’hiver chez eux, afin d’assister à leurs conseils, | et de provoquer de sages résolutions. Puis, au printemps de 1646, | ilaccompagne au Canada sept ambassadeurs Iroquois, qui viennent | confirmer de nouveau le traité de paix de l’année précédente. |

C’est alors que M. de Montmagny se décide à envoyer à son tour [ une ambassade aux cantons Iroquois.

« Le P. Jogues et le sieur Jean Bourdon, dit l’abbé Ferland, furent choisis pour remplir cette mission. Le P. Jogues consentit à retourner chez ses anciens bourreaux plutôt comme envoyé de | Dieu que comme ambassadeur des hommes. A la pensée de revoir les lieux où il avait tant souffert, la nature se révolta en lui, comme il l’avoua ingénuement à son supérieur; mais ce premier mouvement réprimé, il se réjouit d’avoir été choisi pour continuer l'œuvre commencée pendant sa captivité. »

En écrivant à son supérieur, le P. Lalemant, pour se mettre entièrement à la disposition du gouverneur, il exposait humblement quelles devraient être les qualités de celui qu’on lui donnerait pour compagnon :

«€ Il faudrait, disait-il, que celui qui viendra avec moi fût bon, vertueux, capable de conduite, courageux, et qu’il voulût endurer quelque chose pour Dieu. Il serait à propos, ajoutait-il, qu’il pût faire des canots, afin que nous puissions aller et venir indépen-

damment des sauvages (1). » | |

On dut faire plaisir au P. Jogues en lui donnant, pour l’accompagner dans sa mission, l’un des citoyens les plus honorables et les plus habiles de toute la colonie.

« Son compagnon, le sieur Jean Bourdon, dit l'abbé Ferland, était un homme énergique, plein de bon sens et de ressources, dévoué à son pays d'adoption, et toujours prêt à lui rendre service.

(1) Relations des Jésuites, t. 1, 1647, p. 36,

ST Ce

Tour à tour ingénieur, arpenteur, légiste, soldat, ambassadeur, découvreur, conseiller, Jean Bourdon se montra digne des fonctions qui lui furent confiées; mais avant tout il était honnête homme et bon chrétien (4). »

Pour se rendre aux cantons Iroquois, on remontait en canot la rivière Richelieu, appelée à cette époque rivière des lroquois, jusqu’au lac Champlain, en faisant plusieurs portages; puis l’on traversait dans leur longueur le lac Champlain et le lac Saint- Sacrement (2).

C’est aujourd'hui un voyage délicieux : les chemins de fer et les progrès de la navigation ont enlevé tous les inconvénients d'autrefois. Quoi de plus enchanteur que la rivière Richelieu, avec les petites villes qui s’échelonnent sur ses rives : Sorel, Chambly, Saint-Jean, Saint-Athanase, etc.! Quoi de plus pittoresque que la décharge du lac Saint-Sacrement dans le lac Champlain, cette rivière aux flots bouillonnants ani traverse avec une vitesse vertigineuse le village de Ticandéroga! Le lac Champlain, avec ses berges à pente douce et gracieuse, couvertes de nombreux villages, avec ses mille petites baies et ses détours qui multiplient indéfiniment les points de vue, avec ses îles revêtues d’une végétation luxuriante, me rappelle beaucoup le lac Majeur, au nord de l'Italie : le lac Saint-Sacrement, avec ses falaises escarpées, sa nature grandiose et sauvage, c’est presque le lac des Quatre- Cantons. Et puis, que de souvenirs historiques partout le long de ce parcours, que de noms chers aux Canadiens-français : Sorel, Saint-Jean, l’île Lamotte (3) et le fort Sainte-Anne, Chasy, Saint- Frédéric, Carillon surtout, et Fort William Henry!

A l'époque où Bourdon et le P. Jogues entreprirent ce voyage, il fallait faire de nombreux portages, c'est-à-dire que partout où la navigation devenait impossible à cause des rapides, il fallait atterrir, porter sur ses épaules canots, vivres et provisions, et parcourir à pied des distances souvent considérables, à travers la forêt, au milieu de taillis inextricables : la course était périlleuse, pleine de fatigues et d’ennuis.

(1) Hisioire du Canada, t. 1, p. 34, (2) Aujourd’hui le lac George.

(3) Le seul endroit des Etats-Unis qui ait été visité par Mgr de Laval,

« Nous eûmes extréèmement à souffrir dans ce voyage, avouait Bourdon ; mais le P. Jogues était vraiment infatigable (1). »

Arrivé à la tête du lac Saint-Sacrement, on avait encore plusieurs lieues à faire à pied pour atteindre la première bourgade de la Confédération iroquoise. Cette Confédération comprenait cinq nations : les Agniers ou Mohacks, les Oneyouts, les Onnontagués, les Goyogouins, et les Tsonnontouans, dispersés sur ce vaste territoire qui s'étend au sud du lac Ontario et forme aujourd’hui une partie de l'Etat de New-York : pays riche, arrosé de magnifiques rivières, l’un des plus beaux et des plus prospères de l’Union américaine.

Il est facile de supposer les angoisses mortelles qu’ils durent éprouver à mesure qu'ils approchaient du pays des Iroquois. Le P. Jogues avait déjoué leurs mauvais desseins quelques années auparavant et échappé à la mort. Quel accueil allait-on lui faire ? Ne courait-il pas à une mort certaine? Et Bourdon ne devait-il pas s'attendre lui-même à toutes les horreurs des tourments qu’on ferait subir à son compagnon de voyage?

Mais la Providence veillait sur eux et leur ménageait d’agréables surprises. Lorsqu'ils entrèrent le 7 juin — iis étaient partis des Trois-Rivières le 16 mai — dans la première bourgade des Agniers, on leur fit le meilleur accueil. « Il fallut, disent les Æelations, y demeurer deux jours pour être considérés et bienvenus de ces peuples, qui venaient de toutes parts pour les voir. Ceux qui avaient autrefois maltraité le Père, n’en faisaient plus aucun semblant, et ceux que la compassion naturelle avait touchés à la vue de ces tourments, recevaient une joie sensible de le voir dans une autre posture et dans un emploi considérable. »

Une assemblée générale de tous les principaux capitaines et des anciens du pays fut convoquée : elle eut lieu, le 10 juin. Bourdon était chargé de présenter aux [roquois de nombreux présents de la part du gouverneur du Canada; le P. Jogues, d'en expliquer la raison, de vanter les bienfaits de la paix, et d'exprimer le désir qu'elle ne fût jamais rompue. Tout réussit à leur plus grande satisfaction. « Les Iroquois, dit Marie de l’Incarnation, répondirent à tout avec applaudissement (2). »

(1) Relations des Jésuites, t, n, 1647, p. 36, (2) Lettres de Marie de l'Incarnation, t, 11, p. 287,

La mission du P. Jogues et de Bourdon était une mission toute politique, ou, si l’on veut, diplomatique. Pour qu’elle réussit plus sûrement et qu’elle ne parût avoir aucun caractère religieux, — si grands étaient les préjugés des Iroquois contre la Foif — on avait même conseillé au Père de ne point porter en cette occasion l’habit ecclésiastique. Le Père s'était prêté à ce désir et portait un habit séculier (1). Il profita cependant de son voyage aux cantons iroquois pour réconforter dans la foi plusieurs catéchumènes, et pour administrer les sacrements à quelques chrétiens.

Il aurait bien voulu prolonger son séjour chez les Agniers afin de les évangéliser et de travailler au salut de leurs âmes; mais ces sauvages pleins d’astuce et de ruses — méditaient-ils déjà quelque noire trahison? — l’engagèrent sous différents prétextes à presser son départ pour le Canada. Il les quitta le 16 juin, avec la résolution de revenir bientôt au milieu d’eux continuer son œuvre apostolique; puis il reprit avec Bourdon le chemin du Canada.

« Ils cheminèrent quelques jours par terre, non sans peine, disent les Relations : car il faut faire comme les chevaux d'Arabie, porter ses vivres et son bagage; les ruisseaux sont les hôtelleries qu'on rencontre. Etant arrivés sur le bord du lac Saint-Sacrement, ils firent des canots ou de petits bateaux d’écorce dans lesquels s'étant embarqués ils ramèrent et voguèrent jusqu’au 27 juin, qu'ils mirent pied à terre à la première habitation des Français. »

Le P. Jogues et Bourdon rentrèrent aux Trois-Rivières le 29 juin et se rendirent à Québec le 3 juillet.

Vers la fin de septembre, le P. Jogues reprenait le chemin des lroquois, en compagnie d'un jeune homme natif de Dieppe, nommé Jean de Lalande. Tous deux couraient après la palme du martyre. Les Iroquois étaient déjà soulevés contre les Français. La récolte avait été mauvaise: diverses maladies avaient éclaté parmi eux. Si aveugle était la superstition de ces pauvres barbares, si épais le bandeau que le démon tenait fixé sur leur esprit, qu’ils attribuaient les maux dont ils souffraient à je ne sais quel mauvais génie caché dans une boîts que le Père avait eu le malheur de laisser chez eux lors de son départ au mois de juin. À peine le

(1) Relations des Jésuiles, t. 11, 1646, p. 45,

Hire

P. Jogues et Lalande étaient-ils arrivés au terme de leur voyage, qu’ils furent massacrés par les Agniers.

Cette nouvelle ne fut connue au Canada que le printemps suivant (1647) par une lettre que le gouverneur d’Albany s'était empressé d'adresser à M. de Montmagny, mais qui mit plusieurs mois à se rendre à destination. Profitant du mème courrier, un Hollandais que M. Bourdon avait bien connu dans son voyage lui donnait des détails sur cette triste affaire : en arrivant chez les Agniers, le 17 octobre, le P. Jogues et Lalande avaient eu à subir beaucoup d’avanies et de mauvais traitements. Le lendemain soir, comme le Père entre dans une cabane où on l’a invité à souper, un Iroquois caché derrière la porte lui assène un coup de hache sur la tête et l’étend raide mort : même supplice, le lendemain matin, au jeune de Lalande. Leurs têtes sont ensuite coupées, puis exposées sur la palissade qui enferme la bourgade, afin qu'elles soient un objet d'horreur et qu’elles inspirent la crainte aux Français qui oseront y pénétrer : et l’on décide d’envoyer au Canada trois à quatre cents guerriers pour tâcher de surprendre des Français et de leur faire subir le même sort.

Quelle dut être la douleur de Bourdon, lorsqu'il apprit ces tristes nouvelles! Et lorsque, les années suivantes, il vit en effet les Iroquois répandre la consternation dans la colonie, lorsqu'il assista à la destruction complète de la nation huronne (1649), de quelle angoisse son âme dut-elle être navrée! Hélas! sa mission aux cantons iroquois n'avait produit que des fruits bien éphémères!

C'est peut-être pour faire diversion à ces maux, autant que pour attirer l'attention de la mère patrie sur le triste état de la colonie, qu’il se décida à passer en France dans l’automne de 1650. Avec quel bonheur sans doute il revit son pays natal, cette belle Normandie, dont le seul souvenir fait tressaillir le poète :

J'irai revoir ma Normandie :

C'est le berceau qui m'a donné le jour!

Il y passa l'hiver, et revint au Canada dès le printemps de 1651, amenant avec lui une de ses nièces, Marie Bourdon. Elle épousa quelques mois plus tard un honorable citoyen de Québec, Jean Gloria (1).

(1) De Saint-Rémi, évêché de Dieppe (Dictionnaire généalogique de Tanguay, t. 1, p. 272).

EST, ares

Le Journal des Jésuites nous montre Bourdon, les années suivantes, voyageant souvent de Québec à Tadoussac, aux Trois- Rivières, à Sorel, à Montréal. Habile navigateur, il conduisait luimême son embarcation. Ses voyages étaient toujours dans l'intérêt du public. Commis-général de la Compagnie des Habitants, il avait à surveiller les affaires de la traite dans toutes les parties de la colonie.

Dans ces voyages, il était exposé à mille dangers. Un jour, on apprend qu’un navire Hollandais est entré à Tadoussac pour y faire la traite avec les sauvages. Bourdon y est déjà rendu; mais que peut-il contre un vaisseau bien plus fort que le sien? On s’'empressa de lui envoyer des secours et de l’aviser sur les moyens de se tirer d'affaire (1).

Dans une autre occasion, la récolte ayant manqué presque partout dans la colonie, la disette se faisant sentir et les vaisseaux de France n’arrivant pas, Bourdon monte dans une barque « avec douze à quinze habitants (2) pour aller rôder jusqu’à Gaspé. » Il passe un mois entier dans le golfe, guettant toutes les occasions de s’approvisionner, et revient à Québec, son vaisseau chargé de vivres de toutes sortes (3).

Mais le voyage principal de Jean Bourdon, celui qui témoigne le plus de son courage et lui assure une place parmi les hardis navigateurs de l'époque, c’est celui qu'il entreprit en 1657 pour se rendre jusqu'à la baie d'Hudson. Il descendit le fleuve, longea le Labrador, dont il explora la côte jusque dans les plus petits détails, traversa le détroit de Belle-Isle, entra dans la baie des Esquimaux et remonta jusqu’au 55° degré. Mais les Esquimaux ayant massacré les deux Hurons qui lui servaient de guides, et son vaisseau ayant renconcré d'énormes banquises de glaces, il fut obligé de rebrousser chemin et revint à Québec après une course qui avait duré plus de trois mois (4). M. de Saint-Sauveur l’accompagnait dans ce voyage (5). Nul doute qu'il eut plus d’une

(1) Journal des Jésuites, p. 127.

(2) On appelait habitants ceux qui venaient se fixer au Canada pour cultiver la terre, par opposition à ceux qui ne faisaient qu'y passer pour le trafie. Le mot est resté, et signifie au Canada cultivateur.

(3) Journal des Jésuites, p. 127.

(4) Relations des Jésuites, t. nr, 1658, p. 9.

(5) Testament de Jean Bourdon,

nénétiodbéR. “us conne nd de... 4 JR LS Se

Page 1