Jean Calvin
Longer aie, n° 2 1 ! Que de fois mes lettres et mes pas ont pris ce chemin ! C'est là, dans son curieux cabinet, que ma pensée le revoit toujours, de haute stature, d'aspect vénérable, aux premiers temps de nos relations, quand il était encore vigoureux, correctement vêtu de noir, comme un ancien ministre vaudois, plus tard enfermé dans sa robe de chambre fourrée. — Ne pourrait-on pas dire que chaque savant se fait sa chambre de travail, comme chaque escargot se fait sa coquille ? Quiconque a seulement entendu parler de celui qu'on avait surnommé le Bénédictin de Lausanne sait que M. Herminjard était aussi extraordinairement modeste qu'érudit. Son cabinet était le symbole même de la modestie et de l'érudition.
Tout petit, il contenait plusieurs bibliothèques, deux bureaux, une table, et deux armoires où étaient les livres les plus précieux ; au milieu était un des bureaux, le plus grand, et le petit lit en fer de M. Herminjard ; enfin, il y avait place pour un fauteuil et une chaise.
Que d'heures j'ai passées là, causant, surtout interrogeant, et prenant des notes ! M. Herminjard avait réponse à tout et une réponse absolument précise. Il vous citait les lettres de Calvin ou de Farel par leur date. Il savait le plus souvent par cœur le texte important, français ou latin. Si vous aviez besoin d'un renseignement bibliographique, il vous le fournissait, et souvent il mettait sous vos yeux la bonne édition, même l'édition princeps, rare, rarissime, qu'il tirait de l'armoire.
C'était un gros travail que cette opération. Car, faute d'espace, il y avait dans le placard, sur chaque étagère, deux rangs de livres ; et, sur les livres droits, il y avait des livres couchés. De plus, dans l'obscurité de l'armoire, les meilleurs yeux ne pouvaient guère voir le fond du rayon, et M. Herminjard était extrêmement myope. Peu importe. Son admirable mémoire suppléait à tout. Il savait la place exacte de chacun de ses trésors ; il enlevait ce qui était devant, dessus, et les tirait à la lumière, tout en vous racontant où et comment il les avait découverts.
Plus étonnantes encore étaient ses archives, sa collection de notes. Il avait copié des manuscrits, fait des extraits d'ouvrages pendant quarante ou cinquante ans, dans un grand nombre de bibliothèques de l'Europe. Au début, son frère, tendrement aimé, l'avait beaucoup aidé. Et le nombre de précieux documents ainsi accumulés était invraisemblable. Les neuf volumes de la Correspondance n'ont pas épuisé la source encore si riche. Et puis il y avait des boîtes entières de Nolules; c'était peut-être le plus curieux.
M. Herminjard était un grand fumeur. Les boîtes de cigares ne lui manquaient donc pas. Il avait découpé des feuilles de papier, en bandes étroites, de façon à les placer dans la boîte à cigares, verticalement. Chaque boîte pouvait ainsi contenir un nombre considérable de ces bandes. Là, tout homme du seizième siècle avait son dossier.
1. C'était l'adresse de M. le professeur Herminjard à Lausanne.
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Vous demandiez par exemple : que puis-je savoir sur le recteur Cop, l'ami de Calvin? — M. Herminjard commençait par débarrasser la petite table, sur laquelle il écrivait, des livres qui la remplissaient, posant les uns sur le bureau voisin, les autres sur le lit. Puis, la place faite, il tirait, de la poche de derrière de sa grande redingote noire, la clef de l'armoire aux archives (car aucune armoire ne restait jamais ouverte) ; et il sortait la boîte à cigares contenant les bandes de papier et relatives aux hommes dont le nom commençait par la lettre C. Et voilà, il avait en main les fiches Cop, avec toutes les indications, citations, et références. Et puis, souvent, de là on allait aux documents eux-mêmes, aux copies, aux éditions rares ; après quoi tout était soigneusement remis en place. L'armoire était refermée. La clef revenait au fond de la poche de la grande redingote noire. Et on recommençait, un peu plus tard, deux fois, trois fois par visite.
Car la visite n'était pas de quelques minutes. J'arrivais avec ma liste de questions, quinze, vingt.... Je n'avais pas su les résoudre. Et nous causions. Quand l'après-midi s'avançait, M. Herminjard faisait apporter du thé et fumait un nouveau cigare. Puis, la nuit venue, nous allions souper, et nous rentrions dans le cabinet jusqu'à neuf, dix heures, et j'emportais toutes les réponses désirées. Je comprenais et je savais.
Le plus étonnant peut-être, c'est que l'excellent M. Herminjard n'était ni fatigué, ni impatient. Au contraire, il vous retenait. Sa bonté était aussi inépuisable que sa mémoire.
Tel le cabinet, tel le savant. Je ne veux le faire revivre ici que par les citations de la correspondance qu'il a bien voulu m'adresser, par quelques-unes de ses lignes, toutes familières, intimes, qui me semblent être les paroles mêmes du cabinet de Longeraie.
Comme échantillon de ses propos érudits, en voici un emprunté à une lettre du 1 1 avril 1897.
« J'espère pouvoir un jour colloquer en tête de ma belle Bible d'Ourscamp, votre pèlerinage de Calvin enfant à la célèbre abbaye. Le nom de celle-ci est gravé en or sur les plats, et le nom de l'un de ses abbés écrit sur la garde. C'est la Bible imprimée par l'ordre de Philippe II (deux vol. in-40) et qui était simplement, comme vous le savez [M. Herminjard avait toujours soin de ne pas vous humilier par son érudition], celle de Robert Estienne, de 1545, lequel avait reproduit la traduction latine des théologiens de Zurich. On l'imprimait à Salamanque, mais on l'avait brûlée à Sion et à Zoug. O miseras hominum mentes! »
Et à ma prochaine visite, je pus admirer la belle Bible, tirée de l'armoire.
Mais il est plus intéressant de voir comment M. Herminjard se jugeait lui-même. Un jour j'avais écrit un article, où je me permettais de dire ma conviction, c'est que l'Institut aurait dû le compter au nombre de ses Correspondants. Sa candide modestie fut stupéfaite.
» Comment pourrais-je vous remercier sans vous contredire et sans protester contre l'incroyable proposition que vous faites à un corps célèbre ?... Non, cher monsieur, je ne suis rien de ce que vous dites, excepté un amoureux de l'exactitude. Cette qualité (si c'en est une) est toute bourgeoise, partant très répandue. Mais elle ne préserve pas de la faillibilité. Ainsi hier encore, au moment d'expédier un bon à tirer, j'ai découvert que j'avais confondu un Français avec un Zurichois. Et, lors de votre visite, j'ai oublié de vous indiquer le jour où le recteur Nicolas Cop, fugitif, était arrivé à Bâle. Ce fut le 25 janvier 1534, d'après le supplément de Athena Ranrica, page 31.
« A propos de mes notes, vous dites, monsieur, que c'est de la poussière d'histoire. Le mot est joli et bien trouvé. Mais avec de la poussière on ne construit rien. Vous ajoutez, il est vrai, que ces atomes finissent par se combiner et former des corps solides. Cette opération ne se fait pas selon la théorie de Lucrèce, mais grâce aux labeurs de l'historiographe, qui rapproche les
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grains de poussière, les trie et les relie par des ciments divers. Messieurs les historiens, cherchez là des matériaux. M. Emile Doumergue prétend que c'est de l'histoire. Je le conteste. Celle-ci est toute fruste et laborieuse à lire. A l'historien d'opérer la synthèse de ces multiples éléments, de les résumer, et de les vivifier par un coloris de bon aloi, extrait de la quintessence même des caractères et de l'étude minutieuse des événements. C'est pour avoir oublié que je ne suis qu'un historiographe, un ajusteur d'atomes, que vous m'avez tellement surfait. Quand on ne se fait pas d'illusion sur soi-même, on souffre d'une pareille erreur. » (Lettre du 5 octobre 1895.)
Et comme j'avais fait allusion à l'oubli de ses concitoyens, qui ne l'avaient nommé ni professeur, ni même bibliothécaire (une de ces fonctions aurait diminué de trop continuels soucis, épargné un gaspillage pénible d'heures perdues à donner des leçons, à corriger des copies, et aurait peut-être permis l'achèvement de la Correspondance), et que j'avais dit, dans ce sens, « M. Herminjard n'est rien, » ce qui était parfaitement vrai, l'homme humble et excellent écrivit un post-scriptum, où il m'énumérait les sociétés qui lui avaient envoyé « des témoignages d'estime pour ses travaux. » « Vous voyez, concluait-il, cher monsieur, qu'on n'a pas été injuste envers moi. »
Une autre preuve, plus étonnante peut-être, de cette débonnaire modestie, se trouve dans les observations qu'il me fit à propos de mon jugement sur Kampschulte. Le savant allemand avait été d'une injustice criante, et je l'avais montré. « Vous êtes trop sévère, m'écrivait M. Herminjard, le 22 mai 1898. La critique de Kampschulte portait sur le premier volume de la Correspondance. Il a écrit sur le deuxième qu'il était meilleur que le premier. » — Et cela lui suffisait. Que dis-je ? Il finissait par se donner tort à lui-même : « Le premier des articles de Kampschulte était écrit avec une mauvaise humeur évidente. Mais il avait peut-être raison sur quelques points, l'éditeur [c'est-à-dire lui, M. Herminjard] n'ayant pas eu à sa portée tous les ouvrages relatifs à un sujet si vaste. » (14 juin 1898.)
Il n'aimait pas l'exagération, et poussait jusqu'à l'horreur la peur de tout ce qui dépassait l'exacte, l'absolue vérité. Il n'avait rien du style naturiste, gros, voyant, et, à force de diminutions, de réticences, de tâtonnements pour indiquer sa pensée, il pouvait arriver à des phrases ternes, mais d'une honnêteté telle qu'elles inspiraient la joie d'une pleine confiance, d'une exactitude indépassable. « Vous devriez ajouter un « très probablement, » m'écrivait-il ; ou bien il me donnait ce conseil, dans lequel il est tout entier : « Signalez les divers degrés de la vraisemblance par des sans doute, des peut-être, et des probablement, ou tout autre garde à vous consciencieux. » (27 mai 1897.)
Mais ce que je veux surtout noter ici, c'est sa bonté et son dévouement. Relevant d'une bronchite, vieille de trois semaines, il m'écrit le 3 juillet 1897 : « Mes croix ( + ) 1 sont celles d'un lecteur quelconque, un peu grincheux, parce qu'il est difficile, par devoir encore plus que par amitié. »
Le 29 avril 1898 : « J'ai un peu tardé à vous envoyer quelques remarques sur les folios 181- 214 de vos épreuves. L'état de ma vue et la tristesse, qui s'était emparée de moi aux approches du départ de mes enfants, pourraient en partie m'excuser. » — Suivent des observations, des critiques, des conseils. « C'est presque un sermon, ce que je me permets de vous écrire. N'y voyez que le grand intérêt que je porte à votre entreprise. »
Malgré tout, il hésitait encore, et avait toujours peur de me froisser, en me montrant mes erreurs. Je réussis à le convaincre que rien au contraire ne m'était vraiment plus agréable. Il m'écrivit alors, le 27 mai 1898 : « Puisque vous me faites l'honneur de vouloir tenir compte d'une façon ou d'une autre de mes observations, et que vous les requérez avec insistance, je suis libéré de tout scrupule, et invité à vous parler avec une entière franchise, brièvement, s'il le
1 Signe dont il émaillait mes épreuves pour attirer mon attention.
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faut, et sans mettre des gants. » Il vide alors ce qu'il appelle son « sac aux observations, » et me signalant enfin ma mauvaise écriture, il termine : « Je plains les pauvres diables de typographes. Il résulte de tout cela que je ne peux en conscience lâcher une épreuve qu'après l'avoir lue quatre fois, et aussi parce qu'indépendamment des coquilles, de la ponctuation imparfaite, je ne puis résister au désir pressant de vérifier certaines dates, certains renvois évidemment inexacts. Veuillez, je vous en prie, cher monsieur, vérifier minutieusement, sur la première épreuve, tous les chiffres, tous les renvois. Et alors je pourrai me contenter de lire deux fois seulement la deuxième épreuve.... Vous voyez, cher monsieur Doumergue, que je prends au sérieux votre confiance et votre amitié, et que je vous parle à cœur ouvert, comme le ferait un vieil ami de collège. »
Voilà bien le cœur et la conscience de ce rare savant, qui était si extraordinairement sensible à l'amitié. Il ne pouvait rien faire, sinon avec une exactitude absolue, et pour ses amis il ne redoutait ni labeur ni fatigue. C'est ainsi qu'il a essayé de faire mon éducation de correcteur, une éducation, hélas ! encore bien inachevée, et à laquelle mon tempérament apporte de si gros obstacles.
Comment ai-je pu faire pour avoir quelquefois des opinions différentes de celles d'un tel maître? Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que mon désaccord était moins désagréable à lui qu'à moi. « Votre système est différent, m'écrit-il un jour à propos de la chronologie relative à la conversion de Calvin. Mais j'aime et je pratique l'entière liberté des opinions, et, en outre, la fraternité qui est l'une des joies de la vie. — Vous n'échapperez pas à ce dernier desideratum : si vous m'écriviez plus souvent et avec moins de réserve, je serais mieux en état de comprendre et d'apprécier vos opinions. » (27 mai 1898.)
Non content d'avoir corrigé les épreuves, il voulut encore relire les bonnes feuilles. « Pendant que j'étais retenu au lit, j'ai relu le tiers de vos bonnes feuilles. » (6 octobre 1898.) Et il m'envoya la plupart des Errata. Après quoi il écrivait encore : « J'aurais dû m'opposer plus souvent à vos remerciements. Le peu que j'ai fait a été fait avec plaisir et d'autant plus que vous êtes un avocat de la cause. » (Ibid.)
J'ajoute enfin que cette correspondance est originale, même extérieurement, dirais-je. Avec quel intérêt je feuillette encore les cartes postales qu'il m'a adressées et qu'il appelait des cartolines, ou même des epistoluncuLe. Car la plupart de ces cartes sont écrites en latin, avec les superlatifs habituels : Colendiss. amice ; vir ornatiss. et dilecte ; vir amicissime ; vir dilecte.... Aucune n'est signée, mais chacune porte, à la fin, une de ces souscriptions si employées au seizième siècle, par des gens qui ne voulaient pas donner leur nom : Tuus quem nosti ; Tuum agnoscis ; Le tout voster Amied ; Haud incognitus ; Tuus haud inc ognitu s ; Agnoscis tuum deditissimum. Quelquefois c'était l'ancien calendrier : Latis. Cal. juliis. Puis venaient des phrases entières, comme celles dont Calvin, ou Farel, ou Viret, s'étaient servis entre eux : Parum valida valetudine non rescripsit, ut vellet, Tuus dedilissimus. Bene vale et féliciter perge \ ou encore : De bis rébus hodie haud aliter loqui poterat homo œger, et morosus, alioqui tibi deditissimus -. — Et quand je recevais ces cartes, il me semblait que le grand espace de temps entre nos Réformateurs et nous s'était évanoui; il me semblait qu'elles venaient du Lausanne des Viret et des Bèze; il me semblait que nous étions en plein seizième siècle. Je sentais le seizième siècle vivant.
1. « D'une santé peu bonne, celui qui t'est tout dévoué n'a pas répondu comme il l'aurait voulu. Porte-toi bien et progresse heureusement. » — 2. <c Un homme malade et morose, mais qui t'est entièrement dévoué, n'a pu écrire autrement, aujourd'hui, toutes ces choses. »
PREFACE
J'ai oublié de dire ce qu'il y avait de plus beau dans le cabinet de M. Herminjard. Quand on s'approchait de la fenêtre, on était ravi d'admiration en contemplant un morceau du beau lac bleu et des solides montagnes de la côte de Savoie, avec leurs cimes neigeuses et étincelantes de blancheur dans le ciel bleu comme le lac. C'était du sein de l'érudition, de la poussière des livres et des feuilles jaunes accumulées, l'échappée sur l'idéal de la magnifique nature !
Et j'ai oublié de dire ce qu'il y avait de plus beau dans le savant ; je ne veux pas seulement parler de sa piété profondément évangélique, mais d'une certaine ardeur de sentiment qui se trahissait quelquefois avec une ingénuité, ou un enthousiasme surprenant. Certes il admirait Calvin, mais sa svmpathie intime allait à Farel. Je me rappelle une de mes plus agréables et de mes plus longues soirées à Longeraie. Nous « calvinisions », et il m'expliquait ses préférences. Elles percent dans une de ses lettres à propos d'un superlatif par lequel j'avais qualifié la piété de Calvin, « la plus ardente qu'ait connu l'histoire de l'Eglise, » avais-je dit. Il note : « La piété d'un saint Augustin, d'un Luther et d'un Farel, m'a toujours paru plus ardente, et Farel l'emporte, et de beaucoup, par son profond sentiment d'adoration. » Farel, l'ardent, l'impétueux, l'homme de l'action enfiévrée, l'orateur à la pensée plus violente que la voix du tonnerre, voilà qui était l'homme de M. Herminjard. — C'était du sein de la règle, de la minutie, des dates et des textes, l'échappée sur l'idéal de la générosité et de l'ardeur dans la foi !
Pour le volume que nous publions aujourd'hui, comme pour le précédent, nous avons eu beaucoup et de très précieux collaborateurs. — Ma vive reconnaissance va tout particulièrement à M. Th. Dufour. C'est lui qui a bien voulu tenir auprès de moi ce rôle de Mentor, de critique, de correcteur, que M. Herminjard avait joué pendant plusieurs années. J'espère manifester à M. Th. Dufour, dans l'un de mes prochains volumes, ma reconnaissance, autrement que par ces quelques lignes, et je me trouve un peu gêné pour dire ce que je pense, et surtout ce que je sens en face de la bonté, de la patience et du dévouement qu'il m'a témoignés. M. Th. Dufour a lu les secondes épreuves de mes livres I, II et V, ainsi que les troisièmes épreuves de mes livres III et IV. Lu ! mais comme cet étonnant érudit sait lire, avec un œil qui voit tout, avec une mémoire à laquelle rien n'échappe et avec une science dont la minutie et la sûreté ne pouvaient avoir de rivale que la science de M. Herminjard lui-même. Une pareille correction mériterait le nom de collaboration : je ne le récuse pas. Tout le problème est celui-ci : comment, après des épreuves lues par M. Th. Dufour, peut-il y avoir encore des fautes ? Or, il y en a dans ce second volume. La clef du mystère est facile à donner. Après la correction de M. Th. Dufour, j'ai fait encore des remaniements et des additions, et voilà pourquoi je conclus : c'est à M. Th. Dutour que ce volume doit sa correction ; quant aux erreurs et aux fautes qui subsistent encore, elles sont à ma charge.
Je n'oublierai pas, en second lieu, M. Rodolphe Reuss, le savant et le patriote alsacien, qui n'a trouvé de satisfaction qu'après être venu se fixer définitivement au cœur de sa vieille patrie, aujourd'hui professeur à l'Ecole des hautes études à Paris. C'est lui qui a bien voulu corriger les secondes épreuves de mes livres III et IV, ceux sur Strasbourg et l'Allemagne. Personne, à l'heure actuelle, ne connaît mieux que M. Rodolphe Reuss la capitale de l'Alsace et les documents alsatiques, de quelque nature et de quelque date qu'ils soient. On comprend, dès lors, quel inappréciable secours était pour moi une pareille science. Sans compter que, pour m'aider, M. Rodolphe Reuss n'a tenu compte, ni de la fatigue, ni de la maladie, ni de ses occupations : son amabilité a été sans limite.
PRÉFACE
Et c'est de tout cœur que je remercie le fils d'avoir bien voulu être ainsi pour quelque chose, et pour beaucoup, dans l'exactitude de ce récit qui aurait été impossible sans la publication à laquelle son père a attaché son nom célèbre : /. Calvini opéra quae supersunt omnia. Du fils, mon hommage remonte au père !
Pourquoi faut-il que je sois obligé de terminer cette préface, comme je l'ai commencée, en me plaçant devant une tombe, pour la saluer de mon souvenir ému et fidèle ?
M. Erichson, qui était un peu l'Herminjard de Strasbourg, n'a pu faire pour mon volume tout ce qu'il désirait et m'avait promis. La mort l'a tout à coup frappé. Mais déjà que de services il m'avait rendus ! — Lui aussi était un de ces érudits dont la serviabilité est infatigable, comme la science inépuisable, et qui trouvent encore moyen de vous être reconnaissants des dons qu'il vous font. « Comme j'ai beaucoup de services à vous demander, m'écrivait-il le 15 mai 1897, c'est un soulagement pour moi d'avoir pu vous en rendre. » Il faisait allusion à sa Notice bibliographique et à ses Indices, au sujet desquels nous étions en correspondance, et auxquels il m'avait presque permis de travailler avec lui, à deux reprises, toute une soirée et tout une après-midi, dans son cabinet du séminaire Saint-Thomas. Il arrêta les dernières dispositions après notre dernier et long entretien. Déjà il était malade. Le mal fit de rapides progrès et, le 24 janvier 1901, il m'écrivait : « Que Dieu vous conserve la santé et les forces. Il s'en est fallu de bien peu que je n'aie pu terminer mon travail. J'ai été bien bas, pendant quelques semaines, et, sur la table d'opération, je divaguais encore sous l'influence du chloroforme, après avoir corrigé le matin les épreuves du prospectus » (en particulier, celui qui annonçait l'achèvement des Opéra de Calvin). — Un peu plus tard, il me répétait : « Quelle chance que j'aie pu terminer mon travail avant de m'abandonner aux médecins ! » Sa carte postale était datée de Nice, 7 mars. Il commençait à retrouver la santé dans le midi, et ajoutait : « Si vous pouvez attendre jusqu'à fin avril, je serai alors à votre disposition entière. » Il comptait à ce moment lire mes épreuves sur Strasbourg et Calvin à Strasbourg. Tout à coup Dieu le rappela à lui. — Herminjard ! Erichson ! pertes irréparables pour l'histoire calvinienne ; pertes irréparables, en particulier, pour l'historien qui écrit ces lignes, simple maçon construisant un édifice avec les pierres que ces ouvriers infatigables tiraient de la carrière.
Montauban, le 25 novembre 1902.