CHAPITRE PREMIER
Ferrare.
I. Les renseignements de Théodore de Bèze. — II. Durée du séjour : i° Date du départ. 20 Date du retour. — III. A travers les Alpes. — IV. Ferrare au seizième siècle : i° Ferrare. 20 Entrée de Renée. 30 Les Palais. 40 La Piazza. 50 Le Palais de justice. 6° La chambre de Calvin. — V. Epître à Duchemin. — VI. Epître à G. Roussel.
A seconde partie de la vie de Calvin s'ouvre par son séjour en Italie. Or ce séjour a provoqué un des épisodes les plus curieux de la lutte perpétuelle entre l'école historique, dite classique, représentée par J. Bonnet et Merle d'Aubigné, et l'école historique, dite documentaire, représentée par Albert Rilliet, Fontana, Lecoultre, Cornélius. Le moment est venu de reviser le procès, en écoutant attentivement les deux parties
En un sens, on peut dire que, sur le voyage de Calvin, nous possédons seulement les renseignements fournis par Bèze dans les trois éditions de sa Vie de Calvin. Il faut donc commencer par lire très attentivement ce triple document.
1. On peut dire que la littérature moderne sur le séjour de Calvin en Italie commence avec le Mémoire de J. Bonnet, lu à l'Académie des sciences morales et politiques, le 27 juillet 1861 : Calvin au val d'Aos/e. (Voir: Récits du XVIe siècle, 1864.) Suivent les pages de Merle d'Aubigné, dans son Histoire de la Réformation en Europe, au temps de Calvin, 1864, III, p. 251-254. A ce moment intervient Albert Rilliet par une publication qui fait époque : Lettre à M. J.-H. Merle d'Aubigné sur deux points obscurs de la vie de Calvin, 4 mai 1864. Il renverse tout l'échafaudage construit par J. Bonnet et Merle d'Aubigné, et traite leurs récits de légendes. Naturellement J. Bonnet répond: Bulletin de la Société du protestantisme français, XIII, 1864, « Calvin en Italie, » et puis Merle d'Aubigné, dans la préface de son quatrième volume (1866), et surtout dans la préface et dans le corps du cinquième volume (1869). Ici, il y a un armistice d'une dizaine d'années. Mais, en 1885, un Italien, M. Fontana, publie une série de documents: Documenti dell' Archivio Vaticano e dell' Estense circa il soggiorno di Calvino a Ferrara (dans l' Archivio délia R. Societa romana
CALVIN EN ITALIE
Première édition : « Il fit aussi un voyage en Italie où il vit Madame la Duchesse de Ferrare encores aujourd'huy vivante, grâces à Dieu : laquelle, l'ayant veu et ouy, dès lors jugea ce qui en estoit, et tousjours depuis jusques à sa mort Ta aimé et honoré, comme un excellent organe du Seigneur. A son retour d'Italie, laquelle il ne fit que voir, il passa à la bonne heure par ceste ville de Genève *. »
La seconde édition modifie la première phrase, et s'exprime ainsi : « De Basle Calvin, avec sondit compagnon, vint en Italie, et demeurèrent quelque temps à Ferrare. » Elle modifie aussi la dernière phrase, et remplace les mots : « la quelle il ne fit que voir, » par les mots : « D'Italie, ils [Calvin et son ami du Tillet] revindrent de rechef à Basle2. »
La troisième édition ajoute quelques détails : « Calvin fut pris du désir de rendre visite à la duchesse de Ferrare, fille de Louis XII, roi de France, dont la piété était alors célèbre, et en même temps de saluer l'Italie comme de loin {velut procul). Il vit donc la princesse, et en même temps, autant que la situation le lui permit, il la confirma dans le véritable amour {studio) de la piété, de telle sorte que, depuis lors, tant qu'il vécut, elle l'a aimé d'un amour unique {yivum semper unice dilexerit) ; et maintenant qu'elle lui survit, elle donne des preuves bien claires de son souvenir reconnaissant envers le défunt. Du reste, de cette Italie, dont il avait coutume de dire qu'il y était entré seulement pour en sortir {in cujus fines se ingressum esse dicere solebat, ut inde exiret), il revint en France3. »
C'est tout. Evidemment ce n'est pas beaucoup, et l'on comprend que Rilliet ait cédé à la tentation de parler d'une page blanche, sur laquelle l'imagination des historiens a fini par écrire tout ce qu'elle rêvait.
Cependant il ne faut rien exagérer. Les lignes de Bèze soulèvent bien des questions, auxquelles il n'est pas toujours impossible de répondre, et certains documents les complètent heureusement.
di storia patria, vol. VIII, fasc. I, II. Roma, 1885, p. 101-139). L'année suivante, un jeune professeur de Lausanne, prématurément enlevé à l'étude de l'histoire, et surtout de l'histoire calvinienne, M. Henri Lecoultre, discute ces documents et reprend la critique des récits de J. Bonnet et de Merle d'Aubigné, dans son étude : « Le séjour de Calvin en Italie. » (Revue de théologie et de philosophie, Lausanne, 1886, p. 168-192. Voir In memoriam, Mélanges, par H. Lecoultre.) Enfin, en 1889, M. Fontana met au jour de nouveaux documents : Renata di Francia duchessa di Ferrara, siii documenti dell' Archivio Estense, del Mediceo, de/ Gonzaga e dell' Archivio secreto Vaticano, ijio-ijjô. Roma, 1889. Un savant allemand, le professeur C.-A. Cornélius, de Munich, s'en empare et pousse la critique à ses derniers résultats dans sa brochure : Der Bcsuch Calvin' s bei der Herzogin Renata von Ferrara im Jahr 15 j6. (Separatabdruck aus der deutschen Zeitschrift fur Geschichtswissenschaft, Bd. IX (1893), Heft 2. p. 203-222.) Cette étude est reproduite dans le dernier volume de Cornélius : Historische Arbeiten, vornehmlich zar Reforniationszeit, 1899, p. 105-123. Après Cornélius, il ne reste à peu près plus rien des récits de Bonnet et de Merle d'Aubigné. Naturellement il ne faut jamais oublier les savantes notes des Opéra et de M. Herminjard. Voir encore Ch. Dardier : « Voyage de Calvin en Italie, histoire et légende, » dans les Etrennes chrétiennes, 1874, p. 214-250. i. Opéra, XXI, p. 30. — 2. lbid., p. 58. — 3. lbid., p. 125.
FERRARE
La première question qui se pose est celle-ci : Quelle fut la durée de ce séjour si discuté ?
L'école classique nous dit : Du départ de Calvin de Bâle à son arrivée à Genève, il s'est écoulé environ un an. — Non, réplique l'école documentaire, mais à peine trois mois.
Or, entre le départ de Bâle et l'arrivée à Genève se placent : ir'le voyage à Ferrare, avec retour à Bâle (soit au minimum un mois) 1 ; 2° un voyage de Bâle à Noyon, avec retour à Genève (encore un mois) 2 ; 3° les jours qu'il passa à Bâle et à Noyon 3.
Voilà ce qu'il faut retrancher d'un an, ou de trois mois, pour avoir la durée du séjour à Ferrare. Dans le premier cas, Calvin a pu rester à la cour de Renée quelques mois ; dans le second, seulement quelques semaines. M. Fontana précise : dix-neuf jours \ Examinons.
i° A quel moment Calvin est-il parti de Bâle?
Nous savons que la première Institution chrétienne porte deux dates ; à la fin de la préface : 23 août [i535], et, à la fin du volume : mars 1 536 ; et nous avons expliqué que ces six mois et demi représentent le temps écoulé entre la remise du manuscrit à l'imprimeur et l'achèvement de l'impression3. Dès lors, Calvin pourrait avoir quitté Bâle soit après la remise de son manuscrit, soit après l'apparition de son volume, c'est-à-dire après août i535, ou après mars i5366.
Bèze, dans la troisième édition (latine) de la Vie de Calvin, s'exprime ainsi : « Ayant publié ce livre (edito hoc libro), Calvin fut pris du désir de voir la duchesse de Ferrare et de saluer l'Italie, comme de loin (Italiœ relut procul salutandœ) 1 . »
Voilà, dit Rilliet, un « témoignage précis et positif » : Edito hoc libro: ce livre ayant été publié : donc, en mars 1 536.
1. D'après J. Bonnet et M. Fontana, de Suisse à Ferrare, par la voie la plus courte, il fallait 15 jours (Fontana, p. 330. Bulletin, XIII, 1864, p. 185). — 2. De Genève à Dieppe, une lettre mettait quelquefois 12 jours. — D'après Rilliet, Calvin serait resté à Noyon « environ un mois, » p. 35. Nous n'avons pas vu sur quels renseignements cette affirmation était fondée. — 4. « Sono dunque meravigliosamente approssimati l'itinerario del Rilliet che lo farebbe passare per Coira e per Chiavenna, e i calcoli dei critici, che, tra il 7 e il 26 di Aprile, concedono 19 giorni alla presenza di Calvino in Italia. » (Fontana, p. 332.) « La presenza di Calvino a Ferrara deve riconoscersi nel 1 536, tra il 23 di Marzo, e il 14 d'Aprile, entro lo spazio cioè di 22 giorni. » [Ibid., p. 333.) — R. Stàhelin {Real Encyclopédie , 3e édit. , III, 1897, p. 659, article Calvin) dit : « Le voyage fut de courte durée, de la fin de mars à moitié mai. » — Jules Bonnet écrivait à Albert Rilliet : < Je ne sais si je me trompe, monsieur, mais il me semble que la préoccupation dominante, dans votre lettre à M. Merle d'Aubigné, est de réduire aux plus minimes proportions le voyage de Calvin en Italie. » Bulletin, XIII, 1864, p. 185. — En 1863, les éditeurs des Opéra (I, p. xxvi) accordaient huit ou neuf mois pour ce voyage. « Si his itineribus eum octo aut novem menses impendisse statuis, non multo post Institutionem typographo traditam Basilea profectus esse videtur. » — 5. Jean Calvin, I, Appendice XIV, p. 592. — (î. Les éditeurs des Opéra disent: « Est-ce avant, est-ce après l'achèvement de l'impression? Ce n'est pas clair. Toutefois, à moins que tout ne nous trompe, Calvin ne resta pas jusqu'à la fin du tirage de son ouvrage. > Opéra, I, p. xxvi, — 7. Opéra, XXI, p. 125.
CALVIN EN ITALIE
Mais, répond Bonnet, non sans apparence de raison peut-on presser ainsi chaque terme de Bèze ? Pour un auteur écrivant près de trente ans après l'événement, peut-on affirmer que par ce mot publier [edito], il entend spécifier le moment où le livre est sorti de presse ?
D'autant plus, ajouterons-nous, que, d'après ce même texte latin de Bèze, quelques lignes plus haut, Calvin quitta Orléans après avoir publié (postquam edidisset){ sa Psychopannychia. Or nous savons précisément que Calvin la composa alors, mais ne la publia que des années plus tard 2 !
Comment voir, dans ces incertitudes, un « témoignage précis et positif, » un des « textes les plus formels et les moins suspects3? »
Il est vrai que, d'après une lettre de Bullinger à Calvin, datée du 22 mai i557, les deux Réformateurs se sont vus, pour la première fois, à Bâle, en 1 536, au moment où fut rédigée la première Confession de foi helvétique : Confessionem urbium Helvetiœ conscriptam anno i536, cum primum te Basileœ vidi et salutavi 4.
Mais ce témoignage de Bullinger, outre qu'il date de vingt et un ans après l'événement "', n'est pas si clair qu'il le paraît au premier abord. La preuve, c'est que les Opéra mettent au billet de Bullinger cette note : « Tout cela est dit en termes assez obscurs. » Le voici en entier : « Si tu ne connais pas [si non vidisti dudum) la Confession des cités de l'Helvétie, rédigée en 1 536 , quand je t'ai vu et salué à Bâle pour la première fois, je t'en transmets une copie1'. » Du reste, si Bullinger indique l'année 1 536, il n'indique pas le mois, plus important encore. A. Rilliet dit que la Confession helvétique fut discutée et arrêtée le 3o janvier 1 536. Donc le texte, même en le prenant à la lettre, ne prouve pas que Calvin soit resté au moins jusqu'au milieu de mars, et il a très bien pu quitter Bâle à la fin de janvier, ou au commencement de février 1 536.
Finalement, nous inclinons à penser que Calvin partit en février. A supposer
1. Opéra, XXI, p. 124. — 2. Jean Calvin, I, p. 584. Il serait facile de multiplieras exemples. Nos auteurs du seizième siècle ne donnaient pas toujours à toutes leurs expressions la valeur normative que leur attribuent parfois les historiens modernes, et on ne peut toujours les étudier comme les théopneustes étudient les textes de l'Evangile. Ainsi Rilliet ne parle que d'un texte de Bèze, mais il y en a deux, et d'après celui de la première édition (française), ce serait en 1534 (N. S. 1535) que Calvin serait parti de France, « et ceste mesme année fit imprimer à Basle sa première Institution. » (Opéra, XXI, p. 30.) Rilliet n'admet pas cette date, avec raison. Dans une épître à Simon Grynée, du 18 octobre 1539, Calvin rappelle à son correspondant les entretiens qu'ils ont eu trois ans auparavant à Bâle. Bonnet fait observer que, si on prend à la lettre l'expression ante triennium, on place ces entretiens en octobre 1536. Rilliet n'admet pas davantage cette date. (Bulletin, XIII, 1864, p. 186.) — 3. A. Rilliet, p. 22. — ï. A. Rilliet, p. 13-22. — Opéra, XVI, p. 490 et n. 2. — 0. Je tiens à mettre ici une observation qu'a bien voulu me transmettre M. Herminjard : « L'exactitude de Bullinger à dater ses lettres est bien connue de ceux qui ont étudié sa correspondance. — La première Confession helvétique a été signée à Bâle, le 3 février 1536, par les députés des IV villes évangéliques de la Suisse, et ceux de Bienne et de Mulhouse. Bullinger a pu d'autant mieux se souvenir d'avoir vu Calvin à Bâle, que celui-ci lui offrit à cette occasion, ou un peu plus tard, un exemplaire de son Inslitutio christiana, avec un ex-dono manuscrit. » — <i. J. Bonnet: « N'est-il pas étonnant, dans l'hypothèse du séjour de Calvin à Bâle, aux premiers jours de 1536, qu'il n'eût pas même vu la Confession rédigée à cette époque, presque sous ses yeux? Le souvenir de Bullinger est-il bien exact? Ne suggère-t-il aucun doute à l'esprit? » (Bulletin, XIII, 1864, p. 187, note 3.)
FERRARE
qu'il ait voulu corriger lui-même les épreuves de son livre, il est probable qu'il se mit en route dès que cette correction fut terminée, et l'on sait qu'il faut un certain temps entre la fin des corrections et la fin du tirage.
Le plus sûr moyen de ne pas se « monstrer et acquérir bruit » (ce sont les propres expressions de Calvin), était évidemment de ne pas être là, quand l'ouvrage viendrait entre les mains du public1.
2° Et maintenant à quel moment Calvin fut-il arrêté à Genève par Farel? « Il est facile d'établir, dit Rilliet, que ce fut dans la première moitié du mois de juillet 1 536 ^. »
Toutefois, M. Herminjard a montré que Calvin ne pouvait être arrivé à Genève avant la seconde moitié de juillet ; parce que, à Genève, Calvin trouva Farel et Morelet 3. Or, c'est dans une lettre du io juillet que le Conseil de Genève écrit à Farel, alors retenu dans le Pays de Vaud, pour le prier de revenir. Combien de jours s'écoulèrent jusqu'à son retour4? Et c'est par une lettre, écrite le 1 1 juillet, que le Conseil de Berne recommande au Conseil de Genève Morelet, « favorisant au Sainct Evangile, dont à celle cause a esté deschassé de France 5. »
Il est vrai que Bèze semble reculer beaucoup plus encore cette arrivée de Calvin, et la mettre à la fin d'août, ou au commencement de septembre. Parlant des adjurations de Farel, il ajoute immédiatement : « Adonc, il [Calvin] accorda de demeurer non pas pour prescher, mais pour lire en théologie ; et advint tout ceci l'an 1 536, au commencement de septembre6. » Mêmes expressions dans la 2e édition7. La troisième dit: «Effrayé par cette terrible adjuration, Calvin... fut nommé... docteur des Saintes Ecritures, l'an 1 536, au mois d'août8. »
Mais Bèze a réuni deux choses distinctes, la scène des adjurations de Farel et la nomination de Calvin. Celle-ci eut bien lieu à la fin d'août, ou au commencement de septembre, car, le 5 septembre, on lit dans les Registres du Conseil : « Me G. Farel expose combien est nécessaire la lecture commencée par ce Français (iste Gai lus)9. » Seulement, entre cet établissement de Calvin à Genève et la scène des adjurations, des jours s'étaient écoulés : et la preuve nous en est fournie par une lettre de Calvin même à son ami Daniel, datée de Lausanne, le i3 octobre [i536].
S'excusant d'être resté « tout un trimestre » sans écrire, Calvin ajoute : « Apprends brièvement comment cela s'est fait. Pendant que j'étais retenu à Genève, quelques jours, par les frères, jusqu'à ce qu'ils m'eussent arraché la
1. Le texte de la préface du Commentaire sur les Psaumes (Opéra, XXXI, p. 23 et 26) raconte que Calvin quitta vite (brevi discessu) Bâle, qu'il se retira « incontinent après. » Après quoi ? Le texte ne le dit pas, et Rilliet le complète en ajoutant : « incontinent après que l'ouvrage eut paru. » Mais c'est précisément affirmer ce qui est en question. — 2. Rilliet, p. 22. — 3. La Vie de Calvin dit (3e édit.) : « Eos [Farel et Viret] igitur quum, ut inter bonos fieri solet, Calvinus transiens invisisset, tum Farellus.... » XXI, p. 125; et (2e édit.) : « Celuy que nous avons dit qui luy avoit tenu compagnie à Basle et en Italie [du Tillet], fit qu'il fut cognu: car il s'estoit lors retiré à Genève, comme aussi y estoit demeurant monsieur Morlet, qui depuis a esté ambassadeur du Roy vers les Ligues. » Ibid., p. 58. — 4. Herminjard, IV, p. 74. — 5. Ibid. p. 76. Voir p. 77, n. 3. — ti. Opéra, XXI, p. 30. — 7. Ibid., p. 58. — H. Ibid., p. 126. — '.». Ibid., p. 204.
CALVIN EN ITALIE
promesse de revenir [voilà la scène des adjurations], pendant que je conduisais à Bâle mon parent Dartois, et dans le chemin, rencontrais beaucoup d'églises, qui m'ont forcé à m'arrêter un peu, la foire d'août est passée [elle se tenait du 4 au 19 août], et c'était le moment le plus opportun pour écrire. » Il ajoute qu'à peine de retour à Genève, il a été pris d'un véhément catarrhe, lequel a duré neuf jours Or, dès les premiers jours de septembre, il avait commencé ses leçons.
Il résulte de cette lettre que, pendant le voyage de Genève à Bâle et retour (M. Herminjard évalue sa durée à i5 jours « au moins »), la foire de Lyon, finissant le 19 août, était passée {elapsœ sunt intérim mihi nundinœ Augustœ). C'est donc dans les premiers jours d'août que Calvin quitta Genève, où il venait d'arriver : de telle sorte que cette lettre, concordant avec celle du Conseil de Berne, celle du Conseil de Bâle et les indications de Bèze sur la présence de Farel et de Morelet à Genève, fixe l'arrivée de Calvin à la fin de juillet2.
Du commencement de mars à la fin de juillet, il y a cinq mois. Si on en retranche deux à trois mois pour les voyages et le séjour à Bâle et à Noyon, il reste pour le séjour proprement dit en Italie environ deux mois 3.
Calvin part de Bâle, et nous raccompagnons : mais redoublons de prudence et de critique. Car, pour J. Bonnet, cet épisode « flotte entre la légende et l'histoire, quoique très digne de foi,» et « un voile le recouvre4. » Pour Rilliet, « le laconisme de Th. de Bèze et l'absolu silence de Calvin font de cet épisode comme une page blanche, où l'on peut écrire tout ce que l'on veut 3. »
Ce que nous savons, c'est que Calvin, caché sous le pseudonyme de Charles d'Espeville, fit le voyage en compagnie de son ami Louis du Tillet, caché sous le pseudonyme de Louis de Haulmont6.
« Les deux amis, raconte Merle d'Aubigné, chevauchaient l'un à côté de
1. Herminjard, IV, p. 86-91. Opéra, Xb, p. 63. — "2. Et non au commencement, comme le dit A. Rilliet. — 3. Nous croyons devoir indiquer l'opinion de J. Bonnet. Elle ne nous paraît pas justifiée. Il a cru cependant devoir y persévérer, — en y apportant de légères modifications, — jusqu'à la fin. Car il s'agit ici d'un article qui a été son testament historique : « Une étude approfondie de l'histoire de la cour d'Esté m'a conduit à placer la visite de Calvin à Ferrare, vers la fin de 1535, durant l'absence d'Hercule II et la courte régence confiée à sa femme, de novembre 1535 à janvier 1536. Le 20 mars, Mme de Soubise quitte Ferrare. Dès le mois d'avril la persécution règne à la cour, et les serviteurs de la duchesse ne sont pas épargnés. Elle vit elle-même dans la retraite, sous la plus étroite surveillance. La visite de Calvin en un tel moment est une pure impossibilité. La date que j'ai adoptée est la seule qui se concilie avec la suite des faits, tels qu'ils ressortent des témoignages les plus dignes de foi. Sur ce point je suis pleinement d'accord avec l'auteur d'un savant travail sur la Réforme en Italie, M. Ernesto Mati : J. Burlamachi e di alcuni documenti intorno a Renea duchessa di Ferrara, Bologne, 1876. » (Bulletin, XLI, 1892, « Calvin à Ferrare (1535-1 536). » — Voir : La Rivista cristiana, anno XII, maggio 1885, « Calvino a Ferrara, » E. Comba, p. 161-170; et W. Schelcher, « War Calvin in Ferrara? » dans la Zcitschrift fiir kircliliche Wissenschaft, etc., 1885, p. 498-502. — 4. Bulletin, XIII, 1864, p. 185, 192. — 5. Rilliet, p. 26. — G. Jean Calvin, I, p. 370.
FERRARE
l'autre. Leur itinéraire ne nous a pas été conservé. Il y a, chacun le sait, plusieurs passages pour traverser les Alpes, mais celui que choisit Calvin nous est inconnu, comme celui que prit Annibal, plus important, je l'avoue.... » — « Il avait envie, nous dit Th. de Rèze, de connaître la duchesse de Ferrare, princesse d'une vertu exemplaire.» Mais d'autres motifs poussaient le jeune Réformateur. Il voulait voir Tltalie : Italia salutanda^ nous dit son ami. Ce désir de saluer l'Italie, si constant dans les habitants du reste de l'Europe, depuis les temps où Rome républicaine s'assujétissait les peuples, et qui existe encore de nos jours, Calvin l'a éprouvé comme un autre.
« Mais, qu'allait-il y chercher? Tandis qu'il gravissait les Alpes, qu'il contemplait pour la première fois leurs immenses glaciers et leurs neiges éternelles, quelles étaient les pensées qui l'occupaient ? Il était question alors d'un concile ; cet événement, qui semblait prochain, était-il pour quelque chose dans son voyage ? Voyant Vergerio se rendre d'Italie en Allemagne, pour y soutenir la domination du pape, Calvin voulait-il se rendre de Suisse en Italie pouî la combattre ? Ou bien, attiré par la réputation presque évangélique des Contarini, des Sadolet et d'autres prélats, désirait-il s'entretenir avec eux? Sentait-il le besoin de voir de près cette papauté avec laquelle il devait avoir affaire toute sa vie, et se proposait-il d'étudier, comme Luther, ses scandales et ses abus? Voulait-il reporter l'Evangile dans ce même pays où l'avait porté saint Paul? Ou était-il seulement attiré par des souvenirs classiques, par les lettres et la civilisation de cette illustre contrée ? Il y avait sans doute un peu de tout cela dans le désir de Calvin. Il voulait saluer la terre des héros, des martyrs, des lettrés, de Renée de Ferrare et... des papes. Italia salutanda. Mais sa pensée principale, nous n'en pouvons douter, était d'enseigner les principes de la Réformation, d'annoncer à l'Italie que Christ avait aboli le péché et ouvert l'accès auprès du Père céleste à toutes les âmes qui le cherchent. Un historien catholique dit que le jeune Réformateur « avait conçu le dessein de soustraire à l'obéissance du pape les peuples les plus proches de son siège *. » Il y a de l'exagération dans cette parole ; mais le fond de la pensée est vrai.
» Calvin traverse donc les torrents; il s'élève clans les vallées ascendantes des Alpes; il franchit ces hautes montagnes qui semblent d'infranchissables murailles; il s'avance courageusement vers ces contrées italiques, où les hommes de la Réformation vont être bientôt noyés dans leur sang, où la persécution l'attend certainement, et, peut-être, la mort. N'importe : il marche. On dirait, d'après un historien, que, comme Mithridate, il veut vaincre Rome dans Rome 2. »
Voilà une page très bien faite pour nous donner une idée des qualités et des défauts de l'école classique, et tout particulièrement de Merle d'Aubigné. C'est puissant, sonore, large, fort. On voit le jeune cavalier dans les neiges; il arrive sur la crête de la montagne; il salue l'Italie: Italia salutanda ! et son regard
1. Varillas, Histoire des hérésies (ou des Révolutions arrivées dans l'Europe en matière de religion), II, p. 494. — 2. Merle d'Aubigné, La Réformation eu Europe ait temps de Calvin, III, p. 252-254.
JRAN CALVIN 11 2
IO CALVIN EN ITALIE
cherche... quoi? on croirait qu'on le devine, tant ses pensées se trahissent sur son visage, ou sous la plume du narrateur.
Mais, de ce brillant tableau, quels sont les traits confirmés par les documents ?
Aucun, nous dit-on, absolument aucun, et on raille doucement Merle d'Aubigné d'avoir songé à Annibal, au moment où Calvin franchit les Alpes.
Et cependant, qui est donc ce voyageur gravissant à cheval, avec son ami du Tillet, les pentes rudes des hautes montagnes suisses? Nous le savons exactement, c'est le Calvin de Y Institution chrétienne, c'est-à-dire l'homme qui, rapidement, est devenu le chef du parti protestant en France. Au moment même où il se perd là-haut clans les rochers et les neiges, qui les recouvrent encore, la France et l'Allemagne reçoivent, lisent avec un étonnement mêlé d'admiration ou de colère, les pages du fameux livre, et de la lettre qui lui sert de préface. Or le livre, c'est l'arme la plus solide que le protestantisme ait encore forgée contre la papauté ; et la lettre, c'est la proclamation audacieuse, solennelle, par laquelle ce jeune homme de vingt-six ans prend en main, plus ou moins inconsciemment encore, le commandement du protestantisme contre tous ses ennemis et ses persécuteurs.
Sans exagération, documents sous les yeux, on peut très bien se demander si Annibal nourrit jamais contre Rome une haine plus mortelle, ou lui porta des coups plus dangereux. Ces coups, Rome les ressent aujourd'hui, non moins vivement peut-être qu'au seizième siècle.
Le cerveau et le cœur plein de ces sentiments, qu'il venait d'exprimer avec une telle passion et avec une telle dialectique, quelle ne dut pas être son émotion, lorsque, du haut du dernier col, il aperçut les premières vallées, les premières plaines de cette Italie, où se dressait précisément la Babylone, la meretrix impudique et sanguinaire, se baignant dans le sang des martyrs! Est-il possible qu'il n'ait pas tressailli, en mettant le pied sur ce sol, où régnait l'ennemi qu'il allait passer sa vie à combattre, et où il lui suffisait d'être découvert pour être livré au supplice ?
Bèze dit qu'il avait le désir de saluer l'Italie comme de loin {veluti procnl), et Rilliet reproche à Merle d'Aubigné d'avoir omis ces deux mots. Ils sont essentiels, en effet, et brillent d'une singulière couleur locale. Calvin veut saluer l'Italie : Italia salutanda, mais comme de loin : veluti procul '. Car approcher trop lui est interdit. Il se cachera donc sous le voile d'un pseudonyme, et il ne dépassera pas Ferrare, — ■ qui est l'Italie, mais qui est aussi la France, puisqu'il y a Renée, — il jouera avec le danger, mais avec prudence.
'Fout le reste est imaginaire : soit. Mais cela est documenté, et cela suffit.
FERHARE I I
Calvin, ayant sans doute pris le chemin le plus court de Suisse en Italie, par les Grisons, par les cols de la Bernina, traverse la Venétie '.
De Bologne à Ferrare, la route traverse toujours la plaine, d'abord la plaine aux arbres enguirlandés, qui bordent les champs ; puis la plaine morne et triste, et immense, limitée « à l'extrême horizon par la ligne régulière des Alpes véronaises et la chaîne encore plus élevée de l'Apennin, noyée dans les exhalaisons malsaines que dégagent les grèves incertaines, où s'épanche le Pô2. » A côté de moi, dans le wagon, une Italienne murmure: Campagiia romana! C'est ici, exactement, que n'eut pas lieu la scène de la délivrance de Calvin : nous en parlerons plus loin.
On aperçoit quelques paysannes en costume du pays, — de plus en plus rare dans les villes, — celui des tableaux : elles portent sur leur tête, recouverte d'un linge blanc et plié en carré, une cruche, des fardeaux. On aperçoit des bœufs d'un gris presque blanc, avec d'immenses cornes élégamment tordues, comme dans les dessins de Léopold Robert. Ils ont le corps plus maigre, il faut dire plus svelte, et les jambes beaucoup plus fines que ceux de nos contrées. Justement on laboure. Chaque attelage a cinq ou six paires de bœufs : c'est très pittoresque. Enfin, voici Ferrare ! {Page 12.)
1" La ville, comme Bologne et d'autres, est entourée de remparts; mais l'enceinte contiendrait la cité je ne sais combien de fois. On dirait d'une vieille armure de géant qu'un homme moderne aurait endossée. On affirme, sans doute, que Ferrare, au lieu de ses 33 000 habitants, en a compté plus de 600003. Mais il n'est pas probable cependant que jamais ces murs aient été à sa taille. En effet, on m'assure que les faubourgs se sont toujours terminés en nombreux et vastes jardins. Et tout à coup, au détour d'une rue, une masse rouge se dresse : le Château, le château de Renée de France ! Mais j'erre d'abord dans les rues, et bientôt un sentiment de mélancolie, au milieu de la ville déchue, m'envahit.
J. Bonnet a bien exprimé ce sentiment clans une page poétique : « L'étranger qui parcourt les rues silencieuses de Ferrare, où croît l'herbe des champs, a peine à se représenter le mouvement qui animait cette ville, sous les princes de
1. Rilliet, p. 23; Fontana, p. 330. — Il n'y a toutefois aucune certitude. M. Herminjard, après avoir lu la correspondance d'Erasme, estime plutôt que la route habituellement suivie, surtout en hiver, pour se rendre de Bâle en Italie, était Constance et le Tyrol. Dans la Correspondance (VIII, p. 193, note 10), à propos du voyage de Curione, il a indiqué les difficultés du voyage par les Grisons. — 2. Rodocanachi, Renie de France, 1896, p. 50. — .'!. « Au temps de Renée, la ville comptait 60000 habitants. Elle était assez grande pour être la capitale non seulement d'un duché, mais d'un royaume.... Pour aller de villa en villa à la recherche des distractions, les Este possédaient les délices (?) de Belriguardo à huit milles de la ville, celles de Consandolo, à quatorze, et dans la ville même, le Paradiso, Schivanoia, Belfiore et l'île voisine du Belvédère. Fontana, p. Si, 82.
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la maison d'Esté, à l'époque de la Renaissance, dont elle fut un des principaux foyers.
Son antique université n'est plus qu'un souvenir. La solitaire Giovecca ne retentit plus du bruit des chars se dirigeant vers la Montagnola. La rue des Angeli n'aboutit qu'aux bastions déserts, où l'œil cherche en vain la trace des bosquets de Belfiore. Le château, avec ses hautes tours, ses balustrades légères, ses fossés profonds, où dorment les eaux du canal Pamphili, conserve encore un grand air, et semble attendre le réveil d'un passé disparu sans retour. La salle de l'Aurore garde les peintures de Dosso Dossi, représentant les heures du jour, et les bancs de marbre, témoins des dernières fêtes de la cour d'Esté.... « A présent, dit un chroniqueur du dix-septième siècle, tout cela n'est plus.
On ne voit à Ferrare ni ducs, ni princesses. Il n'y a plus ni bals, ni sermons, ni concerts. Ainsi passe la gloire du monde ! Ces changements sont peut-être agréables à d'autres, mais non à moi, qui suis resté seul en arrière, vieux, infirme et pauvre. Cependant Dieu soit loué1 ! »
On discute pour savoir si l'herbe croît dans les rues. J. Bonnet l'affirme. L'auteur des Souvenirs de la Réformation en Italie le conteste2. La vérité toute simple est qu'au centre de la ville il y a du mouvement, parfois même beaucoup ; mais plus loin les quartiers deviennent peu à peu déserts, et la solitude aug-
Ferrare. Le château et ses environs, d'après le plan de Ferrare en 1597 *. (1. L'escalier qui conduit à la chambre de Calvin. 2. Le balcon de l'Aurore. 3. La porte de Calvin.) (p. 11.)
* Voir la Pianta m Ferrara ne! i>97, publiée en 189; par M. l'ingénieur Filippo Borgatti, une carte et une brochure.
1. « Clément Marot à la Cour de Ferrare, 1535-1536. » Bulletin, XXI, 1872, p. 159. — ï. « Je n'ai pu découvrir cette herbe qui, dit la légende, croît dans les rues de Ferrare. » J. Stoughton, Souvenirs de la Réformation en Italie, traduction Monod et liost. Toulouse, 1883, p. 227.
FERRARE
mente jusqu'à être complète. On dirait que ces antiques cités sont comme des vieillards : la vie affaiblie se concentre vers le coeur et abandonne les extrémités. Et on ne sait ce qui est aujourd'hui le plus mélancolique, les quartiers que la vie a quittés, ou les quartiers que remplit une vie si différente.
Mais précisément, à mesure que cette tristesse des choses vous envahit, — su ni lacrymœ rerum: — devient vive et poignante, elle voile peu à peu ce présent et cette réalité devenus trop infidèles. La Ferrare fausse, celle qui est, disparaît, et on peut entrer avec Calvin clans la Ferrare vraie, celle qui n'est plus, mais qui était au seizième siècle1.
2° Voici précisément une entrée, le ier décembre i528, celle du duc Hercule, avec sa jeune femme, Renée de France, qu'il vient d'épouser à Paris.
La ville aurait pu paraître triste à la nouvelle princesse. Pendant toute une année, la peste avait régné, frappant 20000 personnes. Qui n'était pas en deuil? Les boutiques s'étaient fermées; l'Université avait suspendu ses cours. Mais nous sommes en pleine Renaissance. Le duc commence par ordonner à ses sujets d'être gais, et défense est faite de porter des vêtements de deuil, pour le moment, sous peine de cinq écus d'amende. Revêtus de leurs habits de fête, les habitants de la ville doivent venir sur la rive du Pô acclamer leur souverain. Ordre est donné de rouvrir les boutiques et les cours. Le canon tonne, et c'est une belle fête2.
On suit la rue de San Paolo, aujourd'hui une des plus vieilles, avec ses galeries étroites, tendues de draps rouges, blancs, verts. Renée est sur une litière; son service est fait par quatre-vingts pages nobles, vêtus de rouge cramoisi, avec des bérets roses. Devant elle, marchent le clergé et les professeurs de la docte Faculté; derrière elle, chevauchent quatorze demoiselles d'honneur, et les ambassadeurs de France, de Venise, de Florence, et la foule de la noblesse. Elle est vêtue d'une magnifique robe de drap d'or : sur sa tète est posée la couronne.
Arrivée au Dôme, elle reçoit la bénédiction et poursuit sa route jusqu'au château : le Castellano lui remet les clefs de la cité.
Tel est le ton, telle est la couleur du temps et du lieu. Sans doute (par un des contrastes si caractéristiques de cette époque, où l'on passe sans transition du délicieux au repoussant), la ville est un peu sale. Diane Arioste, une des femmes de Renée, dit : « C'est une tanière de puces et de punes, avec une infinité de cousins, car autrement on ne la doit appeler, vu l'ordure qui lui est dedans, en été particulièrement. » L'habitation ducale est un peu délabrée : un soir, Renée doit fuir sa chambre, le plafond menaçant de crouler sur sa tête 3.
1. « L'étranger qui visite Ferrare peut se rendre compte encore aujourd'hui de ce que la ville devait être au plus beau temps de son existence. Sa décadence soudaine, après le départ des Este, en 1598, a produit cet effet, que le mauvais goût du dix-huitième siècle, qui a déshonoré tant d'anciens monuments, n'a pas eu ici de prise : toute activité, bonne ou mauvaise, était éteinte. Les monuments eurent à souffrir l'injure du temps, mais pas celle des hommes, et l'on voit encore beaucoup de ce qui fut autrefois, » Fontana, p. 80. — 2. Rodocanachi, p. 52. — 3. Ibid., p. 52.
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Mais ce sont néanmoins des réjouissances sans fin, des banquets dont le menu remplit huit pages in-octavo, des joutes, des cavalcades, des comédies. Il y a des fous, il y a des nains, il y a des perroquets : on dirait d'une « colonie de la cour d'Auguste, de Léon X ou de Médicis, transportée dans la basse Italie : des princes lettrés, des princesses héroïnes d'amour, de poésie ou de roman, des cardinaux aspirant à la papauté, des érudits, des artistes, des poètes (ici mourut l'Arioste, en 1 533 ; ici vint Torquato Tasso, en 1 565), moitié chevaliers, moitié bardes, s'y réunissaient tous les soirs dans les salles somptueuses d'Hercule d'Esté, à la ville et à la campagne. Ferrare était le salon de l'Italie *. »
3° Seigneurs et dames ont disparu, mais les palais sont restés. Ferrare est pleine de pala\\i. Visitons ceux qui étaient les plus célèbres, au moment où Calvin les vit.
La Via des Angeli (aujourd'hui Corso Vittorio Emanuelé) est une rue de palais : palais à droite, palais à gauche, avec leur grande porte, laissant voir la cour intérieure et ses arcades, et le jardin quelquefois somptueux, dont la fraîche verdure paraît deux fois délicieuse, vue de la rue inondée d'un soleil sec. Les grandes fenêtres sont solidement grillées.
Quelques-uns sont habités; quelques-uns sont transformés en monuments publics; d'autres sont abandonnés.
Presque au bout de la rue est le palais Sacrati (aujourd'hui palais Prosperi). Sa façade en briques est d'un pauvre aspect. Mais son portail ! Une merveille qu'on ne se lasse pas d'admirer. Deux grandes colonnes corinthiennes, deux beaux médaillons antiques, des arabesques délicates : une élégance ! des proportions ! une harmonie! et puis, en haut, un balcon! Rien que ce balcon vaudrait je ne sais combien de palais. Grâce à une invention du plus gracieux génie, l'artiste n'a pas posé le balcon sur l'entablement soutenu par les robustes colonnes. Entre l'entablement et le balcon, il a mis de délicieux petits anges : et ce sont eux qui, sans se fatiguer, presque sans baisser leurs ailes, portent la balustrade de marbre, tellement c'est léger jusqu'à être aérien. {Page i5.)
Devant les colonnes, aux pieds, des deux côtés de l'escalier, sont accroupis deux grands lions. Ils ont si bien gardé cette entrée que personne n'y passe plus, et que l'herbe haute les menace seule de son audace.
L'angle du palais est en pierre et forme un double pilier, couvert d'arabesques, portant un petit balcon.
Et, juste à l'autre coin de rue, fait vis-à-vis le palû{{0 di Diamanti, ainsi nommé parce que toutes les pierres de la façade sont taillées à facettes, comme des diamants. L'angle aussi a ses pierres ornées de sculptures fines, de délicats reliefs représentant des hommes, des femmes, des plantes qui s'enguirlandent de bas en haut, et on passerait des heures à se délecter de toutes ces élégances, de toutes ces grâces aimables ou fantastiques. (Page 16.)