‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 18 sur 123 · Herminjard, II, p · texte numérisé non relu

Herminjard, II, p

place] à une tant excellente œuvre, qui, par la grâce de Dieu, est venue en place qui à bon droit doit estre veue et lue » Quelques années avant, sa modestie vis-à-vis de Zwingle n'avait pas été moins remarquable : « Je t'en

conjure, lui écrivait-il [9 juin 027], si tu vois quelque œuvre à faire, avertis, ordonne, commande, car si c'est la volonté de Dieu, je suis tout disposé à m'y appliquer 2. »

Il est très sensible. Calvin l'appelle : « mon frère très doux, très suave ; » et encore : « mon âme {animus meus). » Il s'étonne de sa puissance de souffrance. « Viens, écrit Calvin à Viret; autrement nous perdrons Farel, accablé de dégoûts (tœdio). Je n'aurais pas cru que pareille douleur pût saisir ce cœur de fer 3. »

On ne peut dire qu'il fut tolérant, mais son cœur de théologien sut être large. Homme d'action, et surtout homme de la Bible, il s'en tenait aux doctrines essentielles de l'Evangile, sans abuser de la métaphysique. Caroli n'alla-t-il pas jusqu'à l'accuser, du reste comme Calvin, d'arianisme ? Surtout il avait soif d'union entre tous les vrais protestants. Il faut lire son admirable lettre à l'ami, au collègue de Luther à Wit-

| j temberg, Pomeranus [Bugenhagen], à propos

Verre de communion de Farel. (p. 165) des discussions relatives à la Cène : « Que l'amitié

se resserre entre ceux qui reconnaissent que le Christ nous a été fait de la part de Dieu sagesse, etc —

» Qu'il ne nous semble pas honteux de nous avouer vaincus, puisque Pierre aussi, après avoir vaincu les prêtres et les scribes, céda à Paul.... Mon cher Pomeranus, j'ai voulu balbutier tout cela auprès de toi pour que tu le comprennes : je ne désire rien que l'union et la concorde de l'Eglise, et elle se maintiendra facilement si nous avons la même charité, si nous sommes unanimes dans nos sentiments, sans contention, sans vaine gloire, estimant humblement les autres plus excellents que nous mêmes, etc....4 »

1. Aux lecteurs fidèles, p. 231-234. — 2. Herminjard, II, p. 20. Encore un exemple de cette étonnante modestie. Il écrit à Calvin, en le priant de lui corriger certaines lettres: « Tout ce que j'ai, c'est que je ne suis jamais content de moi.... Mais ma tête est trop dure... et j'ai été si longtemps Farel que je ne puis plus être un autre, en écrivant. Je ne puis chasser mes figures, mes barbarismes, mes solécismes. Mon style n'a aucune clarté.... Voici mes lettres à Bucer. Je t'en prie, ne les lis pas, mais fais les lire par quelque oisif. Pourquoi te fatiguerais-je par mes inepties? Si tu as un moment, fais-t'en lire un morceau... et tu me rendras un bien agréable service, si tu m'invectives, comme je le mérite. > (27 août 1550, Opéra, XIII, p. 632.) — .'î. 23 avril 1537, à Virct. Herminjard, IV, p. 230. — h. Herminjard, 1, p. 395-397.

FAREL, l'ÉVANGÉLISTE DE LA SUISSE ROMANDE

Tel fut le lutteur. Que serait-ce si nous l'avions vu — avec son corps trapu, de pauvre apparence, son teint brûlé par le soleil, sa figure osseuse aux traits rudes et forts, la barbe longue et mal peignée, l'œil en feu, la bouche large d'où

Portrait de Farel

d'après le tableau conservé à la Bibliothèque de la ville de Neuchâtel.

sortait une voix tonnante... sur la place publique, ou dans la cathédrale, effrayant, entraînant les masses ?

Et que serait-ce surtout, si nous l'avions entendu ? Il ne nous reste aucun discours de lui. Il improvisait. Nous ne dirons pas que le vent a emporté ses paroles, mais elles sont restées cachées dans le cœur de ceux qui les entendaient. Et cependant nous pouvons très bien nous faire une idée de cette éloquence, une des plus grandes de son siècle, a-t-on dit, car ses écrits, même ses écrits les plus dogmatiques, sont de vrais discours. Ainsi le voilà qui, dans son Sommaire, expose comment l'Eglise catholique empêche de lire la Bible. « Là, dit-il, le Nouveau Testament, contenant la mort et passion de Jésus, la doctrine que chascun chrestien doit tenir et croire, est deffendu. » A cette idée, il tressaille d'émotion et d'indignation, et s'écrie : « Hée Dieu, quelle horreur! O soleil peulx-tu jecter tes rays sur tel pays? O terre peulx-tu porter telles gens et donner fruict à tel peuple, qui ainsi contemne et desprise ton créateur? Et vous,

Seigneur Dieu, estes-vous si miséricordieux, et si tardif à ire et vengeance contre ung si très grand oultrage faict contre vous *. »

Plus loin, à propos de la résurrection, il s'écrie : « O vrays champions et propugnateurs de la parolle de Dieu, ayez bon courage, la victoire vous est preste, le triumphe ordonné avec le grand capitaine Jésus. Ne tournez le dos en ceste bataille très vertueuse. Entrez hardiment dedans 2. » Tel est le style du livre.

Du reste, si nous n'avons plus de discours adressés par Farel aux hommes, nous avons encore tel discours adressé à Dieu, telle prière qui certainement est un excellent échantillon de son éloquence 3, prière ardente, longue, qui se continue, sans pouvoir cesser, semble-t-il, infatigable, pleine d'exclamations, d'appels.... Au lieu de s'adresser à Dieu, le voilà qui s'adresse aux hommes. Exalté par la sainteté de sa mission, surexcité par le danger qui le menace, partagé entre la haine de ce Satan qu'il croit entendre frémir et rugir, et la pitié pour ces pauvres âmes qui s'engouffrent dans l'abîme éternel, en pleine rue, du haut d'une borne, il laisse déborder sa parole aux ilôts pressés, tourbillonnants; c'est un torrent irrésistible, qu'aucune digue ne peut arrêter; il roule à travers les cœurs et les consciences ses appels, ses menaces, ses objurgations, ses supplications ardentes, ses anathèmes terribles « L'Eglise de France

récemment a admiré Calvin, car personne n'enseigna plus doctement. Toi aussi, Farel, elle t'admira récemment, tonnant, car personne ne tonna plus fortement '', a

Et ce fut un éclat de ce tonnerre qui arrêta Calvin épouvanté et donna ce Français à Genève, et Genève à la Réforme française.

1. Sommaire, édition Baum, p. 88. — 2. lbid., p. 118. — •'!. G. Farel, Du vray usage de la croix. '1. Gallica mirata est Calvinum Ecclesia nuper, Ouo nemo docuit doctius.

Est quoque te nuper mirata, Farelle, tonantem,

Ouo nemo tonuit fortius. (Icônes, article P. Viret.)

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