Opéra, XXI, p
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR
Heureusement que l'archiviste de l'Oise, M. E. Coûard-Luys, a publié, en 1884, deux actes curieux. Le premier est une procuration de Calvin à son frère Antoine, le vendredi 2 juin 1 536, par-devant deux notaires du Châtelet de Paris. « Jehan Cauvin, licencié ès loix, » présent « en sa personne, » établit son frère Antoine, « clerc, demourant à Paris, » son procureur général et spécial. — Le second acte, daté du 12 juin, est la notification de la vente (par-devant deux notaires jurés de Noyon, dont l'un s'appelle de Bures) faite par Charles Cauvin et Antoine Cauvin, « estant de présent en ceste ville de Noyon, » de huit setiers de terre, au terroir de Dive-le-Franc (Oise, canton de Noyon), qui faisaient partie des biens composant la succession de Gérard Cauvin et Jeanne Le Franc, leurs père et mère1. Le prix de vente est 144 livres tournois.
Calvin était donc à Paris le 2 juin 1 536. On s'en est étonné2. A tort. L'édit de Coucy 3, 16 juillet 1 535 , et puis les « Lettres d'abolition 4 » de Lyon, le 3i mai 1 536, avaient assuré à tous les hérétiques et à tous les sacramentaires liberté de retour et sûreté de séjour en France, avec un délai de six mois pour abjurer et faire profession d'obéissance à la foi et aux Constitutions de l'Eglise. Calvin avait profité de l'édit de Coucy.
Mais de Paris, Calvin se rendit-il à Noyon 5 ? Evidemment ce n'est pas probable. S'il avait dû y aller, il n'aurait pas donné une procuration à son frère Antoine. Sans doute, il fut rejoint à Paris par celui-ci, qui ramenait avec lui leur sœur Marie, et peut-être d'autres Noyonnais, décidés à quitter la France 6.
Une autre erreur a été de dire que Calvin assista, à Noyon, à la mort de son frère Charles. Car c'est seulement le 3i octobre 1 537 clue celui-ci mourut7.
Une lettre inédite, publiée par M. Herminjard, nous apprend que Calvin avait comme compagnon de voyage 8 Mathieu Cogniet, plus tard conseiller du roi de France, qu'il descendit à Paris à l'hôtel {in hospitio) et qu'il reçut là des visites, entre autres celle d'un Godefroi Lopin, qui fut si touché de sa conversation avec le Réformateur {tuo colloquio ita affecti fuimus) que, dans toute la France immense, il ne vit plus que lui {te unum ex universa Gallia^ quœ latissime patet, hactenus suspexerim). Il aurait immédiatement voulu le suivre. Il en fut empêché par la maladie, puis par la guerre. Mais un an après, il supplie Calvin de lui trouver une situation quelconque à Genève ; il acceptera tout, pourvu qu'il puisse assister aux cours9. Encore un qui fut séduit, entraîné... comme tous les autres.
I. Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques, section d'histoire et de philologie, année 1S84 ; « Documents inédits relatifs à Calvin », p. 7-13. Il y a encore l'acte de saisine baillée aux acquéreurs. Ces documents ont été reproduits par Lefranc, Jeunesse de Calvin, p. 204-210. — 2. Bulletin, XI, 1862, p. 325. - 3. La France protestante, ire édit., X, p. 7. (Pièces justificatives, n° IV.) — Voir lettres de Strasbourg, de Zurich, (juillet 1536) demandant modification de la clause restrictive, relative à l'abjuration. {Opéra, Xb, p. 55-62.) — 4. Bulletin, XXXIV, 1885, p. 166. — S. Comme l'ont admis M. Herminjard, IV, p. 87, n. 2; 260, n. 2 ; et La France protestante, 2e édit., III, p. 521, avant la publication des nouveaux documents. — 6. Lefranc, La jeunesse de Calvin, p. 191. — 7. Lefranc, Ibid., p. 210. Bèze, dans sa Vie latine, a donc commis une inexactitude, en disant qu'au moment du voyage de Calvin à Genève, Antoine était le seul frère « survivant. » Opéra, XXI, p. 125. — 8. Il est vrai qu'il peut s'agir du voyage de Paris à Genève. Herminjard, IV, p. 261, n. 9. — '■». Lettre du 15 juillet [1537]- Herminjard, IV, p. 259-261.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
De Paris, Calvin voulait retourner à Strasbourg. Mais la route était barrée par les troupes. Il fit un grand détour et, descendant au midi, il arriva à Genève.
Passa-t-il et s'arrêta-t-il à Lyon ? Il serait bien étonnant que, se trouvant, en tout cas, si près, il eût résisté à une tentation, qui devait être très grande.
A ce moment, en effet1, Lyon n'était pas seulement la seconde ville du royaume, elle en était parfois la capitale, au moins intellectuelle, grâce à l'influence exercée par la colonie des marchands florentins, nobles et instruits, qui étaient venus s'y établir, au siècle précédent 2. Par eux, et par ses quatre foires, elle devint le quartier-général de tous les échanges d'argent et de marchandises, qui se faisaient entre la France et l'Italie. En même temps, ces étrangers construisaient des palais qui égalaient en solidité et en splendeur ceux de Florence ou de Lucques 3. Ils ornaient les églises avec une magnificence jusque-là inconnue, et Clément Marot chantait :
C'est un grand cas voir le Mont Pelion, Ou d'avoir veu les ruines de Troyes :
Mais qui ne voit la ville de Lyon, Aucun plaisir à ses yeux il n'octroye.
A l'éclat des richesses s'ajoutait l'éclat des lettres. Plus de cent imprimeurs y exerçaient « l'art divin, » et celui que l'on considérait comme leur prince, Sébastien Gryphe, avait pour correcteurs les Etienne Dolct et les Rabelais. Et rien que pendant la première moitié du XVIe siècle, ces presses imprimèrent 84 éditions complètes de la Bible4.
A la même époque, le Collège de la Trinité, en pleine prospérité, y jouait le rôle et y exerçait l'attrait et l'influence d'une petite Université. Il eut pour principal, vers 1 53 1 , Eloi (Eligius) du Verger, dont nous retrouverons une parente, peut-être, à Strasbourg, chez Calvin, dans la personne de sa pensionnaire, Mme du Verger. Plus tard, directeur du collège de Mâcon, et ami de l'ami et médecin de Calvin, Textor (Benoît Tissier), Eloi du Verger devait devenir un « ami et un admirateur » du Réformateur lui-même 5. L'avait-il vu à Lyon ?
Mais le professeur important de la Trinité était Barthélémy Aneau, natif de Bourges, élève de Melchior Wolmar, par conséquent sans doute condisciple d'Amyot, de Théodore de Bèze et de Calvin. Il enseigna la rhétorique à partir de 1029 et fut principal en 1540, puis de 1542 à i55i et de 1 5 54 à i558,;. On a dit de lui : « qu'il sentoit mal de la foy, que c'estoyt luy qui avoit semé l'hérésie à Lyon, qu'il avoit corrompu et gasté plusieurs jeunes hommes de bonnes
1. Pour tout ce paragraphe voir F. Buisson, Scbastioi Castellion, 1892, I, p. 14-95. — 2- En 1536, toujours grâce aux Italiens, s'ouvrit pour Lyon une nouvelle source de richesses avec la première manufacture de soie. — 3. Christie, E. Dolet, p. 160. — 4. Ibid., p. 165. — 5. Opéra, XI, p. 821. — 6. Le 5 juin 1561, le peuple se porta au Collège, qu'on désignait comme un foyer d'hérésie, et massacra Aneau. Voir Revue de la Renaissance, 1901, I, p. 207, 20S.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR
maisons de Lyon, qui furent les chefs de la révolte de ceste ville, et avoient tous esté ses disciples. » Que de motifs attiraient Calvin ! Et il serait passé tout à côté sans entrer ?
Il y avait plus encore : on était clans ce qu'on a heureusement appelé c< la dernière éclaircie du règne de François Ier, » cette période ouverte par le successeur d'Antoine du Prat (i 535), le chancelier Antoine du Bourg (le jour même de son installation, il publia l'amnistie, l'édit de Coucy, 16 juillet 1 535), et close par les entrevues de Nice et d'Aiguesmortes, 1 538.
Or nulle part le ciel ne se montrait aussi riant qu'à Lyon. Le 21 mars, le Roi y autorise la publication du Commentaire de la langue latine de Dolet. Le 3i mai, il y renouvelle l'édit de Coucy par « les lettres d'abolition. » Les renseignements venus de Lyon avaient même été si encourageants pour les évangéliques qu'à la fin de 1 535 Farel avait voulu tout quitter pour aller y prêcher. Le sage Grynée le retint *.
Un texte, pas très sûr, du frère de P. Masson, affirme que Calvin se rendit à Lyon, y entraînant du Tillet et deux autres jeunes gens d'Angoulême. Péricaud n'a pas d'autre texte pour affirmer le séjour du Réformateur à Lyon, et M. Moutarde 2 n'a aucun texte du tout pour préciser encore davantage et dire qu'il descendit et logea chez les frères Frellon, libraires 3.
Tout ce que nous savons, c'est que, clans la suite, les Frellon sont restés en relations avec Calvin. En i5qi, il semble qu'un des deux frères ait été à Ratisbonne, et de là à Neuchàtel, chez Farel '\ En i5q3, Calvin transmet aux Frellon une somme d'argent qu'il a reçue du frère de Farel \ Puis c'est Jean Frellon qui sert d'intermédiaire entre son ancien correcteur Michel Servet et Calvin, en 1546. Il aurait voulu que Calvin réfutât et convainquît Servet. Calvin lui écrit : à Lyon, « rue Mercière, enseigne de l'escu de Coulongne, » et signe : « vostre serviteur et entier amy 6. » Frellon adresse la lettre de Calvin à Michel Servet, docteur en médecine à Vienne, « son bon frère et amy 1 . »
Sans être certain, un court séjour de Calvin à Lyon paraît très probable.
I. Ilerminjard, III, p. 386. — 2. P. Massonis Elogia, 1638, II, p. 457 (Addition du frère de P. Masson). Le texte ne saurait être accepté dans son entier. Péricaud, Notes et documents pour servir à /'histoire de Lyon, I, année 1536. Moutarde, Etude historique sur la réforme à Lyon (1520-1563), 1881, p. 43, 44- Buisson, {Sébastien Cas/et/ion, I, p. ioi, n. 2), dit de l'étude de M. Moutarde: « travail consciencieux, mais qui se borne, sur ce point, à des allégations un peu hasardées. » Pour Christie aussi (p. 161), Calvin est venu à Lyon. — 3. Les deux frères s'appelaient Jean et François, et leur imprimerie avait pour enseigne: « sub sculo coloniensi. » Vers 1538, Jean alla à Paris et y fonda une seconde librairie, mais il continua à imprimer, avec son frère, à Lyon, comme le prouvent des volumes de 1543, portant cette indication finale : « Lugduni, excudebant Joannes et Franciscus Frellonii, fratres. » — Les Frellon étaient sans doute originaires de lïâle, où Jean avait été commis du libraire Conrad Resch. Aussi, quand il s'établit à Paris, le Conseil de Bâle le recommanda, 3 mai 153S, en même temps que Conrad Resch au lieutenant criminel Morin, à titre de • honestos rives nostros, » et assura qu'ils ne vendaient pas des livres prohibés. Herminjard, V, p. 7 et n. 2. — h. Opéra, XI (lettre du 4 mai 1541), p. 213. Ilerminjard, VII, p. 105. Calvin lui donna des lettres pour Farel. — S. Opéra, XI, p. 648. On a prétendu, sans preuves, que Frellon aurait vendu les livres de Calvin fort cher aux étrangers et les aurait payés très peu à leur auteur. — 6. Ibid., VIII, p. 834. — 7. Ibid., P- 835.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
Enfin, un jour du mois de juillet 1 5 36, Calvin arriva à Genève. Voici son propre récit : « Pour ce que, pour aller à Strasbourg, où je vouloye lors me retirer, le plus droit chemin estoit fermé par les guerres, j'avoye délibéré de passer par yci légèrement, sans arrester plus d'une nuit en ville.... Un personnage1, lequel maintenant s'est vilenement révolté et retourné vers les papistes, me descouvrit et feit cognoistre aux autres. Sur cela Farel (comme il brusloit d'un merveilleux zèle d'avancer l'Evangile) feit incontinent tous ses efforts pour me retenir2. »
Ici en effet se place la scène si souvent racontée 3. Farel est accouru le soir, à l'auberge, où est descendu Calvin. Il lui expose la situation de l'Eglise et le prie de rester pour l'aider. Calvin, troublé par cet appel inattendu, objecte ses plans, ses désirs, ses goûts. Plus Farel le presse, plus il est effrayé par cette perspective, qui s'ouvre subitement devant lui. Alors Farel, frémissant d'une sainte colère {spiritu quodam heroïco afflatus), se lève : « Et moi, crie-t-il de sa voix tonnante, au nom du Dieu tout-puissant, je te le déclare; tu prétextes tes études; si tu refuses de t'adonner ici avec nous à cette œuvre du Seigneur, Dieu te maudira, car tu te cherches toi-même bien plutôt que le Christ ''. »
Calvin est vaincu : « Lequel mot m'espovanta et esbranla tellement, que je me désistay du voyage que j'avoye entreprins... non pas tant par conseil et exhortation, que par une adjuration espovantable, comme si Dieu eust d'en haut estendu sa main sur moy pour m'arrester5. »
Longtemps après, au moment môme où Calvin venait de mourir, Farel décrivait encore cette lutte tragique à l'un de ses correspondants : « Combien qu'il priât aucune fois, au nom de Dieu, d'avoir pitié de luy et le laisser servir autrement à Dieu... néantmoins voiant que ce je demandois estoit selon Dieu, en se faisant violence, il a plus lait et plus promptement que personne aie fait, surpassant non point les autres seulement, mais soy-mesmes °. »
Si jamais vocation a paru marquée du sceau providentiel, c'est bien celle-là. Signalons en effet un détail. Comment les deux acteurs de cette scène mémorable se sont-ils rencontrés? Malgré eux.
Calvin avait été forcé de passer par Genève pour aller de Paris à Strasbourg". Et il ne comptait pas s'arrêter. ■ — Quant à Farel, au moment où Calvin se rendait malgré lui à Genève, il en partait. Le 8 juin, il était à un synode d'Yverdon, et il n'était pas de retour le 10 juillet. A cette date, le Conseil de Genève lui écrit pour le prier de revenir, lui parlant des « passans » français, italiens et autres, qui nécessitent sa présence. Il le supplie de se hâter, « aultre-
I. II s'agit de Louis du Tillet. — '2. Opéra, XXXI, p. 26. Commentaires sur ies Psaumes. Préface. - 3. On peut supposer que Viret assista à l'entrevue. Du moins Bèze (J'ie de Calvin, 3e édit. Opéra, XXI p. 125) dit que Calvin fit visite à Farel et à Viret. — 4. Opéra, XXI, p. 125. — •*>. Opéra, XXXI, p. 26. - •>. Farel à Libertet, 6 juin 1564. Opéra, XX, p. 313. — 7. « Divinitus eo perductus, » dit liéze. Vie de Calvin, 3e édit., Opéra, XXI, p. 125.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
ment plustoust lairrés désolation et désordre que confort. Nous vous prions encore une bonne foy, pour l'honneur de Dieu, que ne failles de venir1. » Que Farel eût tardé trois ou quatre jours de plus, et Calvin était déjà reparti. Mais la Providence calcule juste, et bien que celui-ci ne le veuille pas, et bien que celuilà n'y pense pas, ils se rencontreront l'un l'autre, au moment voulu. Et Farel aura raison, beaucoup plus tard (6 juin 1 564), d'écrire : « Le Seigneur soit bénit et loué que, de sa grâce, là où je n'y avoie jamais pensé, me l'a fait rencontrer et, contre ce qu'il avoit délibéré, l'a fait arrester à Genève2. »
Calvin obtint cependant de Farel la permission d'aller à Bàle régler ses affaires et conduire un parent, Artesius3. Sur sa route, il rencontre de nombreuses Eglises qui le forcent à s'arrêter quelques jours : sans doute Lausanne, Yverdon, Neuchâtel, la Neuveville, fondées déjà depuis quelques années 4. Puis à son retour, un violent catarrhe le saisit, qui se porte, dit-il, sur la gencive supérieure, le tourmente pendant neuf jours, et ne cède qu'à deux saignées, beaucoup de cataplasmes et une foule de calmants 5. — Voilà l'apparition de la maladie qui va s'attacher à un corps déjà surmené et fera de la vie de Calvin un prodige.
En attendant, il commence (fin août au plus tôt) ses fonctions de professeur et songe à la traduction française de son Institution 6. Il se nomme : « professeur des saintes lettres dans l'Eglise de Genève ' . » Et on lui écrit : « Lecteur en la sainte écriture à Genève. » Il expliquait, dans le temple de Saint-Pierre (ce fut son premier auditoire), l'après-midi, les épîtres de saint Paul, « avec grande louange et utilité 8. »
1. Herminjard, IV, p. 75. « Les magistrats genevois ne se doutaient guère de l'importance du service qu'ils allaient rendre à toutes les Eglises réformées en pressant si vivement le retour de Farel à Genève. » Ibid., n. 4. — 2. Opéra, XX, p. 313. — •'!. Calvin parlera à Louis du Tillet, dans sa lettre du 31 janvier 1538, d'un Lois d'Artois. Il est probable que c'est le même personnage. Herminjard, IV, p. 87 et n. 4; p. 358 et n. 16. — 4. Herminjard, IV, p. 87 et n. 5. — 5. Calvin à Daniel. Lettre écrite de Lausanne, 13 octobre 1536. Herminjard, IV, p. 86-91. — <>. Comme la Psychopannychia n'était pas encore publiée, ces paroles ne peuvent, d'après M. Herminjard, faire allusion qu'à X Institution. « Cette occasion [de la foire] perdue, bien que j'eusse assez de temps pour écrire, et que toute voie ne fût pas fermée à nos lettres, comme nous pensions à chaque instant (singulis momentis) à l'édition française de notre petit livre (libellï) et que l'espoir commençait à être presque certain, je préférais que cette lettre fût enrichie de cette addition plutôt que vide. » On ne peut s'empêcher de se demander, dans le cas où vraiment il s'agirait de V Institution, si la traduction était commencée (ce qui ne semble pas indiqué), et, si elle n'était pas commencée, comment Calvin pouvait espérer rédiger toute cette traduction en si peu de temps. Peut-être veut-il seulement dire qu'il aurait aimé annoncer dans sa lettre que la publication de cette traduction était chose décidée entre lui et un imprimeur ou éditeur. En tout cas, son projet fut abandonné à cause de la Dispute de Lausanne (antequam vero deliberatio illa conciderat, disputationum Lausannensium dies jam impendebat). Il l'aurait repris seulement cinq ans plus tard, en traduisant (1541) son édition latine de 1539. Herminjard, IV, p. 87, 88, n. 8, 9. — 7. « J. Calvini , sacrarum literarum in ecclesia Genevensi professoris, Epistolae du;c. » 12 janvier 1537. — 8. Oporin à Calvin, 25 mars 1537. Opéra, Xh, p. 91. Herminjard, IV, p. 208.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
Le mardi 5 septembre *, Farel annonça ce fait au Conseil : « Maître Guillaume Farel expose quelle est la nécessité de la lecture commencée par ce Français (Me Galhis) à Saint-Pierre. C'est pourquoi il supplie qu'on s'occupe de le retenir et de le nourrir (alimentando). » Le Conseil répond : « qu'on s'occupe (advideatur)
/ Si
n^Jl^ n^ecS /^.^ -g.yCCT /^f
O . r. /î -i. . .Go
Fac-similé de la page du Registre du Couse//, vol. 30, f. 51.
de le soutenir (substinendo) » 2, mais ne paraît pas autrement ému de l'arrivée de ce Français, dont il ne consigne pas même le nom sur ses registres. Ille Gallus, et c'est tout ! On avisa en effet lentement, car environ cinq mois après, le i3 février 1 537, ^es procès-verbaux du Conseil nous disent: « Icy est parlé de Calvinus qu'il n'a encore guère receu, et est arresté que l'on luy délivre ung six escus soleil 3. »
Telle fut l'installation de Calvin à Genève, merveilleuse de la part de Dieu, presque inaperçue de la part des hommes. Mais les circonstances allaient se charger de la révéler à Genève et à la Suisse romande.
En effet, pour régler la question de la Réformation dans le canton de Vaud, Berne avait r ésolu de recourir au moyen qui lui avait si bien réussi à elle-même, et qui, à Genève, n'avait pas moins bien réussi à Farel : instituer à Lausanne une grande dispute publique. Calvin y accompagna Farel. Ils allaient y rencontrer Viret.
I. Martis quinto septembres, et non le 4, comme dit Ro«et, Histoire du peuple de Genève, I, p. 10. - 2. Registres du Conseil, 30 (et non 29, comme disent les Annales, Opéra, XXI, p. 204), f. 51. — .'t. Registres du Conseil, vol. 30, f. 173. Anna/es, p. 208.
SECONDE PARTIE
Viret.
IRET, Calvin, Farel ! Ceux que Bèze a appelés: « ministres de l'Evangile et singuliers amis par ensemble, le trépied d'eslite 1 ! »
Sur le chemin de Lausanne à Neuchâtel, arrêtons-nous à la station de Chavornay. Une demi-heure suffît pour traverser la plaine, au bout de laquelle se dresse une colline, presque complètement entourée par les eaux de l'Orbe. Elle est couronnée de tours, de murs, de maisons formant aussi comme un mur : on croirait, de loin, des fortifications du moyen âge encore intactes. C'est Orbe (Page 181), vieille petite ville, fort célèbre. Ici Brunehaut fut faite prisonnière et en partit pour être écartelée en Franche-Comté par les chevaux de Clotaire II ; ici, en 856, les fils de l'empereur Lothaire Ier se réunirent pour démembrer l'héritage paternel ; ici, séjourna cette Berthe, reine de Bourgogne, dont on dit : « du temps que Berthe filait. »
En face de l'Hôtel des Deux-Poissons (cette enseigne représente les armes mêmes de la ville) 2, bâtiment très vieux du seizième siècle, avec une belle tour, des clochetons et une horloge, avec un escalier dont les marches, en marbre, faites de pierres tombales, portent encore des fragments d'inscriptions gothiques, est la maison de Viret. Naturellement, elle a été presque complètement transformée à l'intérieur et à l'extérieur. Il reste seulement un pan de muraille, derrière, ouvert de deux fenêtres romanes, et « c'est là » que notre Réformateur aurait vu le jour, en i5ii. (Page 182.)
Orbe était alors gouverné alternativement, pendant cinq ans, par Berne et par Fribourg. Il fut décidé, à propos des idées religieuses, que, dans les bailliages communs aux deux cantons, les citoyens seraient libres d'entendre la messe ou la prédication nouvelle, « jusques à ce que le plus [la majorité] seroit de la part du presche. » Si « le plus » était pour la messe, « le prédicant luthérian ne s'en alloit pas, mais estoit tousjours résidant et preschant. Et au contraire, si le plus de voix estoit de la part du presche, il falloit que tout office divin accoustumé de
1. Bèze, Vrais Pourtraits : Pierre Viret (traduction de S. Goulart). — 2. Jules Ogiz, Orbe à travers les siècles, 1895, p. 49.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET 1 8 1
faire dire et chanter, et tout ce que les dits luthériens appelaient cérémonies papales cessa st »
Non seulement le canton catholique, Fribourg, acceptait cette loi, mais il n'avait pas scrupule d'en profiter; et quand le culte catholique était aboli, il partageait avec Berne les biens d'Eglise, meubles, calices, ciboires, aubes, chasubles : « le toutage » était divisé « par égale portion... et les emportoyent chascun en leur ville 2. »
Jusqu'en 1 53 1 , il n'y eut pas de difficulté.
Mais cette année-là un frère mineur de saint François, Michel Juliani, « confesseur et administrateur des sœurs religieuses du couvent de Sainte-Glaire, » à Orbe, se mit à prêcher le carême dans la grande église.
Vue de dehors, cette église est irrégulière et ordinaire : une ou deux portes, une grande fenêtre en ogive, une tourelle qui fait à peine saillie. {Page 1 83 .) Mais le dedans est fort original : cinq nefs avec une foule de colonnes rondes du XIIIe siècle, et un chœur carré, ouvert au XVe siècle, dans la grande tour (bien curieuse, elle aussi, avec ses clochetons) qui se dressait sur les remparts3. C'est du XVe siècle encore que datent les voûtes, avec leurs clefs bizarres et ornées de sculptures, dont on a été obligé de corriger la trop audacieuse indécence à coups de marteaux. A l'angle de la croix, est la chaire, toujours la même 4 . {Page 184.)
Le 25 mars i53i, frère Michel y est installé 3. Il prêche sur le mariage. Tout à coup il s'écrie, parlant des « prestres, moines, moinesses, » qui renoncent à leurs vœux pour se marier : « Pensez-vous que en iceux soit accomply et fait mariage légitime ? Ha nenny, mais ils sont paillards, paillardes, infâmes et déshonnestes apostats, abominables devant Dieu et les hommes °. »
Or dans l'auditoire se trouvait Christophe Holard, bourgeois d'Orbe, dont le frère, Jean, avait été chanoine, doyen de la collégiale Saint-Nicolas à Fribourg 7,
1. Mémoires de Pierre/leur, grand banderet d'Orbe (1530-1561), publiés par A. Verdeil, 1S56, p. 6. - H. Ibid. — Admirablement placé dans le bas-côté de droite, recevant à flots la lumière, se trouve le buste de Viret. L'artiste, une femme, Mme Maraini, a voulu, disait-elle, « figurer les yeux de Viret, grands ouverts à la lumière nouvelle qui les frappe, et ses lèvres empreintes de la finesse de son esprit et de la charité de son cœur. » Les connaisseurs félicitent le sculpteur d'avoir su réparer un peu la laideur de son modèle, tout en lui conservant ses traits originaux. (J. Gaberel. Le monument de Pierre Viret à Orbe, 1S75, p. 16.) — i. Celle de frère Michel, de Farel et de Viret, si la tradition a tout à fait raison. — 5. D'après un vote, qui eut lieu le 15 janvier 1531, tous les habitants d'Orbe avaient déclaré vouloir rester catholiques, « réserver huyt, qui ne croyent point ès-constitution. » Herminjard, II, p. 328, n. 4. — 6. Pierrefleur, p. 14, 15. - 7. Il en fut exilé, vers la fin de 1530, pour ses rapports avec les ministres de Berne. Herminjard, III, p. 11 et suiv. Dans sa lettre à Farel, 1 1 janvier 1533, il se plaint beaucoup de la « povre vie » de son frère Christophe, se dépeint « povre déchassé et destitué de toute ayde mondayne. » Voir Pierrefleur, p. K> et 57.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
et puis, une fois sorti du catholicisme, s'était marié. Christophe se lève et « profère de sa propre bouche, par deux fois, » que le prédicateur « en avoit menty. » Bruit, tumulte; on veut assommer l'audacieux. « Sur ce, les femmes toutes d'un vouloir et courage allèrent où estoit le dit Christophe, le prindrent par la barbe, la luy arrachant et luy donnant des coups tant et plus; elles dommagèrent par le
visage, tant d'ongles que autrement, ensorte que finalement, si on les eust laissé faire, il ne fust jamais sorti hors de la ditte Eglise, qui eust esté grand proufit pour le bien des bons catholiques. » Mais le châtelain d'Orbe enleva aux femmes leur victime, et mit Christophe « au fond de fosse en prison. »
C'était le commencement, c'est-à-dire l'occasion pour Berne d'intervenir. Le bailli, qui résidait à Echallens, averti par le maître d'école, Marc Romain, accourt, tire Holard de prison et le remplace par Juliani Puis, le 2 avril, les ambassadeurs de Berne et de Fribourg amenèrent... Farel. « Après que vespres furent dittes, avec audace présomptueuse, raconte le bon Pierrefleur, sans demander congé à personne, s'en alla mettre en chaire à l'église pour presche ; et lors chascun le suivit, hommes et femmes et enfans, qui tous et un chascun crioyent et siffloyent pour le destorber avec toute exclamation, l'appelant chien, mastin, hérétique, diable et autres injures, en sorte que l'on n'eust pas ouy Dieu tonner2. »
Farel ne s'inquiète pas pour si peu. On va en venir aux coups. Le bailli l'emmène. Le lendemain matin, dès six heures, Farel est sur la place publique, renouvelant sa tentative. Il échoue encore. L'après-midi les femmes le rencontrent. Elles le prennent par la robe, le font « chanceler à terre, et le voulurent outrager et frapper. » Son hôte intervient et le sauve encore une fois 3.
Cela allait de mieux en mieux pour Berne4, qui intenta un. procès au frère Juliani. Il fut absous, et se hâta de quitter la ville. Mais dès la fin du procès, Farel, qui était resté sur les lieux, avait fait lire par la « Justice 0 un mandement de Berne ordonnant de laisser parler le prédicant. Le samedi après Pâques i53i, Farel, « à heure de une heure de matin alla droit à l'église, auquel lieu il attendit jusques à ce que l'office de l'église fust achevé. Estre faict, le dit Farel
1. La colère du peuple se tourne contre le maître d'école. Il se réfugie dans l'église. Les femmes réunies au moment du Salve Regina, se jettent sur lui, le prennent par les cheveux, le jettent par terre, « le frappant en sorte, dit Pierrefleur, que je, qui voyois les affaires, me pensois qu'il ne sortiroit jamais qu'il ne fust mort » (p. 19). Désormais le maître d'école ne se montra dans la ville qu'accompagné de deux sergents. — i. Pierrelleur, p. 21, 22. — '.\. « La principale de la ditte entreprise » devait, avec sa famille, embrasser bientôt le protestantisme. — i. Voir la lettre du Conseil de Berne au Conseil d'Orbe, 7 avril 1531. Herminjard, II, p. 327.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET 1 83
» Mais un si grand zèle fut « Et n'eust le dit, Farel, en
se mit en chaire mal récompensé son sermon, que trois auditeurs 1 » Seulement Berne ne l'entendait pas ainsi ; elle fît connaître que « son vouloir estoit que tout chef d'ostel, hommes et femmes, dussent aller au dit sermon pour ouyr la ditte répudiation. » Farel prêcha donc toute la semaine, deux fois par jour, chaque sermon deux heures. Mais, au bout de deux jours, les bourgeois d'Orbe lâchèrent pied, et il ne resta que la dizaine de fidèles. Et, nous dit le chroniqueur: « Les auditeurs du dit sermon estoyent Pierre Viret, etc. 2 »
L'église d'Orbe, (p. 1S1)
Pierre Viret était le fils de « Guillaume Viret, cousturier et retondeur de drap. Il avoit esté dès son commencement introduit aux lettres à Orbe, » peut-être par ce Marc Romain, le maître d'école 3, dont nous venons de voir la conduite, et dont Viret dira lui-même : « Il a eu le bruit d'avoir été le premier qui nous a faits luthériens ''. » « Puis fust à Paris, où il demeura pour quelque temps, comme de deux à trois ans, où il profita fort bien aux lettres. » Il étudia en effet au collège de Montaigu, d'où Calvin venait à peine de sortir. Il eut pour maître Jean Mayor, le célèbre scolastique écossais, maître aussi de Knox, et peut-être fit-il connaissance déjà de Clément Marot. C'est à Paris sans doute que s'acheva sa conversion, car il a dit que « dès sa jeunesse, étant encore aux écoles, » la bonté de Dieu l'avait retiré « de ce labyrinthe d'erreur 5. »
En conséquence, « estant à Paris fust noté tenir de la religion luthérienne, en sorte qu'il luy fust bien de se sauver et torna au dit Orbe, en la maison de son dit père, où il séjourna jusqu'à ce qu'il fust prédicant6. »
C'est en effet à ce moment qu'il rencontra Farel, avril i53i, et celui-ci en usa avec lui comme il en avait usé avec Calvin. Farel voulait qu'il devînt pasteur à Orbe, et Viret résistait, « craintif et modeste de son naturel. » Farel passa aux « grandes obtestations et adjurations. » Viret céda. Il prêcha son premier sermon, le 6 mai 1 53 1 , ayant juste vingt ans. « C'était un jeune homme maigre, assez délicat, brun avec de beaux yeux noirs. L'ensemble des traits, malgré une
1. Picrrefleur, p. 34, 35. — 2. Ibid., 36, 37. — 3. Il avait séjourné à Strasbourg. Herminjard, II, p. 328, n. 4. — 'i. Philippe Godet, Pierre Viret, 1S92, p. 17. — 5. Ibid., p. 21. — 6. Pierrerleur, p. 37.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR
singulière disproportion dans la longueur du nez, n'a rien du heurté qui donne un aspect si extraordinaire à Mélanchthon et à Farel ; l'expression est vive, pénétrante, toute la figure bien arrêtée, mince, fine, allongée en pointe, mais clans un caractère insinuant1. »
Intérieur et chaire de l'église d'Orbe, (p. 181)
Plus important que ce portrait physique serait le portrait moral de notre Réformateur.
Notons qu'il était humble; il parle de sa petitesse, de son ignorance, de « la faute de prudence et de jugement qui est en lui 2. » Il faut citer les débuts de sa correspondance avec Bullinger. « Quoique je n'ignore pas, dit-il, que mes lettres soient indignes de paraître devant les yeux des hommes doctes, et qu'elles soient de nature à apporter au lecteur plus de fatigue et d'ennui que de plaisir et de volupté, etc. » S'il écrit, la faute en est à leur ami commun, Grynée. « J'ai obéi, ajoute-t-il, espérant que tu ne refuseras pas de m'admettre, comme une oie parmi des cygnes {amer inter olores), au nombre de tes amis 3 »
Il était pacifique. « De mon naturel, j'ai toujours aimé la paix. » Farel disait de lui : « Esprit docile, cœur vraiment chrétien, sectateur de la charité, ami de la paix, qui, s'il ne voyait beaucoup périr et ne se sentait forcé par l'ordre de Dieu, jamais n'entrerait en lutte avec personne '*. » Ce qui ne l'empêcha pas, nouveau
1. Juste Olivier, Le Canton de Vand, p. S20. Bèze, dans les Icônes, dit qu'il était « imbecilli per se corpusculo <> et, dans les Vrais pourtraits, « de petite complexion ». — 2. Godet, p. 61. — :i. 15 mai 1539. Herminjard, V, p. 310, 311. C'est la première lettre conservée et la seconde écrite. La suivante {Ibid., VI, p. 181 , 20 février 1540) n'est pas moins humble. — 1. Godet, p. 67. Lettre de Farel à Bullinger, 3 mars 1549. Opéra, XIII, p. 209.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
saint Anselme, de montrer une fermeté absolue dans la défense de la discipline et dans la résistance aux empiétements de Berne sur les droits de l'Eglise.
Il était doux. Dans les vers latins des Icônes, souvent cités, Théodore de Bèze a vanté la science de Calvin, les tonnerres de Farel, et le miel * de Viret, bien
\ I trj fi / g À! w /
efrryy fi. m**fart*A' . ^y^^^J f"**^ ***»«^ a^Urf^ J^^^,*^ ^^^^pf^
Autographe de Viret .
Lettre du 22 octobre 1540. Herminjard, VI, p. 330.
que, il ne faut pas l'oublier, l'abeille eût un terrible aiguillon. Aucun des Réformateurs ne fut peut-être plus pénétrant dans sa controverse. — Et cependant il était doux. A Valence, il sauva la vie au Jésuite Auger, que le baron des Adrets allait faire pendre. « Ne vous vengez pas, mes bien-aimés, s'écria Viret, en embrassant le condamné. A Dieu seul appartient la justice. Bénissons ceux qui nous persécutent 2. » Et il a écrit : « La religion est de telle nature qu'on n'y peut pas traîner les hommes par force ni par violence ; on les y amène par la prière, la bonne et pure doctrine et les bons exemples d'une vie sainte et honnête :i. »
Mais ce que je veux noter surtout ici, c'est qu'il fut Vaudois et patriote Vaudois. Farel et Calvin étaient français, lui tut le Réformateur suisse, de tempérament et de cœur. — ■ Dans ses Disputalions chrétiennes, 1 544, qu'il composa « pour le pauvre peuple, » il ne craint pas « d'enfantiller avec les enfants, d'user de rusticité avec les rustiques. » Son français, fort remarquable, a cependant la saveur du terroir qui s'étend au pied du Jura. « J'ai voulu, dit-il, écrire au langage avec lequel j'ai le plus de convenance et de familiarité selon ma naissance et nativité. Je ne parle pas le langage attique, ni fort orné et rhétorique, mais m'advient souvent que je retombe en mon patois ''. » Aussi un connaisseur, comme M. Philippe Godet, a porté ce jugement : « Littérairement, ce passage fait date
i. Aux deux distiques transcrits plus haut, (p. 172, n. 4) sur Calvin et Farel, Bèze ajoute ce distique sur Viret :
Et miratur [se. Gallica ecclesia] adhuc fundentem mella Viretum
Ouo nemo fatur dulcius. {houes, article P. Viret.)
H. Godet, p. 90. — •'!. Au siège de Lyon, au moment où le seigneur de Soubise, presse par la faim, décida de mettre dehors 7000 personnes, femmes, enfants, Viret se présenta devant lui et lui dit : Cette guerre n'est pas comme les autres, car le moindre pauvre y a intérêt, puisque nous combattons pour la liberté de nos consciences. » Iùid-, p. 93. — ï. Ibid., p. 104, 105.
pour la Suisse romande : Viret est notre premier écrivain franchement du cru, notre premier écrivain national1. » — Tantôt c'est un simple trait de réalité locale. Tel dialogue se termine par un mot qui rappelle le classique refrain vaudois : « Allons boire un verre ! » Un des interlocuteurs fait observer que le feu du purgatoire, sur lequel on vient de discuter, a « mis l'altération en sa gorge. » « Je ne sais, dit-il, comment les âmes se trouvent de l'eau bénite, mais je me trouve mieux du vin. Puisque vous êtes tous de cet avis, allons donc dîner2. »
— Tantôt c'est tout un personnage qui est dessiné, comme Tobie, un interlocuteur des dialogues intitulés : Le monde à l'empire, Tobie, « une des créations les plus originales de la littérature romande... qui représente le bon Vaudois du XVIe siècle et peut-être de tous les siècles3. » — Et M. Godet a pu résumer toute son étude dans cette conclusion : « Esprit aimable, enjoué, imagination gracieuse et riante, ce théologien fut, en Suisse romande, au milieu d'un temps de luttes et de déchirements, le sourire de la Réformation. Il la fît aimer du peuple, qu'il chercha sans relâche à éclairer, à instruire, à mener à la source de toute lumière ; en même temps qu'une œuvre religieuse, Viret a accompli une grande œuvre nationale1. »
Mais du portrait revenons au pasteur, qui débute clans le ministère, à Orbe. Viret y fut béni, et commença par convertir ses parents. Farel avait donné la cène à dix fidèles; Viret, le jour de Pâques 1 532, la distribua à soixante-dix-sept. En 1 533, il est pasteur à Neuchâtel % et un soir, comme il se rendait à Payerne (il partageait ses soins entre les deux Eglises) pour y prêcher, il tomba dans un guet-apens : un prêtre le frappa par derrière de son épée, ce qui lui permit de dire à la Dispute de Lausanne : « Nous aimerions beaucoup mieux que vous parlassiez publiquement à nous..., que de nous attendre sur les champs pour nous tuer, de quoi nous en portons le témoignage sur notre clos 6. » Il paraît même qu'il aurait eu une oreille emportée.
C'est alors qu'il fit, en 1 533 7, 1 534 (envoyé par Berne pour disputer contre le « cafFard » Furbity)8 et i535, différents séjours à Genève; nous en avons parlé et nous avons vu qu'après avoir échappé à l'épée des prêtres, il faillit succomber à leur poison. Sa santé en resta gravement altérée.
De Genève, ou de Neuchâtel, en 1 535 (première moitié de novembre), il se rendit à Râle, et c'est à ce moment sans cloute qu'il vit pour la première fois Calvin, alors occupé à son Institution chrétienne* . Enfin, en 1 536, allant de nouveau de Neuchâtel à Genève, il rencontra l'armée bernoise qui assiégeait Yverdon. Sur un appel des arquebusiers lausannois, il attendit à Orbe qu' Yverdon fût prise, pour s'établir à Lausanne avant le milieu de mars10.
1. Pli. Godet, p. 105, 106. — -1. Jbid., p. 112. — Ibief., p. 114. — 4. Ibid., p. 157, 158. Voir A. Sayous, Eludes littéraires sur les écrivains français de la Réforma/ion ; Lcnient, La satire en France au XVI? siècle.
— ii. Herminjard, III, p. 151, n. 9. — 6. Ibid., III, p. 128, n. 9. — 7. On a, de son écriture, une lettre adressée par les Evan^éliques de Genève au Conseil de Berne, vers le 15 mars 1533. Herminjard, III, p. 28, n. 2. — 8 Ibid., III, p. 126. — 0. Les preuves sont données par M. Herminjard, III, p. 372, n. 2. — 10. Ibid., III, P- 393 1 n. 7- Car, le 16 mars, les représentants de l'évêque dénoncent le nouveau prédicateur luthérien, qui a prêché au couvent de saint François, et ils demandent qu'il soit expulsé Ibid., IV, p. 29, n. 1.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
PETRVS VIRETVS.
Le dernier jour de ce même mois ( 3 1 mars 1 536), les Bernois eux-mêmes entrent dans la ville et le 4 avril , le Conseil laisse chacun libre d'assister au sermon ou à la messe. Le surlendemain, il assigne au prédicateur évangélique l'église de la Madeleine, ou des dominicains 2.
V i r e t lui-même nous a décrit ses débuts en ces termes :
«J'étais seul..., la ville n'était pas encore soumise aux Bernois 3. » Mais ce doux était un croyant, et son programme est identique à celui de l'ardent Farel. C'est ce qu'il explique en demandant une dispute avec le Jacobin qui parlait « au grand temple, » pendant que
lui parlait à la Madeleine : « Je presche l'évangile de Jésuchrist, et suis prest de rendre raison de ma doctrine et de ma foy à toute créature, et à toute heure qu'on m'en demandera. Et s'il y a prebstre, moyne ou aultre, quel qu'il soit, qui me saiche monstrer que j'aye enseigné chose contraire à la Parolle de Dieu, je ne demande pas que vous me chassez comme une peste de vostre ville, mais que vous en faciez une si griefve punition, que jamais homme ne se mesle de prescher, qui ne soit bien asseuré de sa doctrine. » Quant au Jacobin, s'il est confondu, Viret veut « que miséricorde luy soit faicte, car je ne demande sinon que le povre peuple ne demeure poinct en ces erreurs'4. » — Et en octobre avait lieu la grande Dispute 5. »
Portrait de Viret. (p. 184.
i. Jean-François Nàgueli, « après s'être emparé du château de Chillon, le 29 mars 1536, avait fait son entrée à Lausanne le 31 ; il prit possession, le lendemain, au nom de ses supérieurs, de toutes les propriétés de l'évêque. » Herminjard, IV, p. 27, 28, n. 3. Le 27 avril, « Messeigneurs » de Berne répondent aux députés
Lausanne au XVIIe siècle.
Matthieu Mérian). (p. 192.)
igO CALVIN A GENEVE. PREMIER SEJOUR
i. Nous entrons à Lausanne, le 3o septembre 1 536, la veille de la Dispute. Si nous n'avons pas pris nos précautions pour notre logement, c'est un peu tard. Et même dans la rue de Bourg, avec ses curieux privilèges et en particulier son droit d'enseigne d'hôtellerie et de foire, il n'est pas sûr que nous trouvions de la place, car nombreux sont les prédicants1 (80 dit-on) et les prêtres, qui sont venus avec empressement ou à contre-cœur. De ces hôtels, le Lion est le plus célèbre: il existait déjà du temps de la bataille de Grandson en 14762. Le maître de céans, Etienne Grand, syndic en 1 526, est un homme considérable. C'est chez lui que banquètent les commissaires de Fribourg et de Berne, et il exerce une influence souvent prépondérante dans les négociations de la cité 3.
Le Bourg, rue des auberges, est aussi la rue où l'on verra, surtout à partir du seizième siècle, « plusieurs maisons de gentilshommes assez bien basties \ » A l'entrée (et, pour être tout à fait exact, au coin de la place et de la rue Saint- François), bientôt, sans doute, un protestant construira sa demeure, avec la tourelle qui existe encore actuellement, et qui répète son inscription reconnaissante pour le triomphe de la cause: « A toi, mon Dieu, mon cœur monte5. » {Page 191.)
Pendant que nous allons ainsi et cherchons, nous n'aurons pas manqué de
des chanoines de Lausanne qu'ils veulent « les laisseï pour le présent en repos, jusqu'au temps que les cérémonies papales soys mises bas par le plus en la cité de Lausanne. » Ils ajoutent : « Touchant les personnes des dits Prévost et Chanoines, quand ils s'y mettront soubs la garde et protection de mes dits Seigneurs, [ceux-ci] seront contents de les protéger et maintenir. » Ibid., n. 5. — 2. En réservant expressément, que les autels et les orgues n'y seraient pas démolis, et que les religieux de ce couvent pourraient célébrer la messe dans le cloître. Ibid., p. 29, n. 1. — .T. Ibid., p. 31, n. 3. — 4. Pierre Viret, discours au Conseil de Lausanne, 13 avril 1536. Ibid., p. 29, 30. — Viret expose en ces termes la doctrine habituelle des Réformateurs sur les devoirs de l'Etat chrétien. « Et si je ne puys prouver ce que je meetz en avant, punissez-moy comme un calomniateur et imposeur de faux crimes; et au contraire, s'il ne sçait mainctenir son cas, que miséricorde luy soit faite. Car je ne demande sinon que le povre peuple ne demeure poinct en ces erreurs, et que la faulte de cestuy Jacopin soit congneue et le scandale osté. Car s'il venoit quelque un en la ville, qui, au lieu de bonnes viandes, vendist du venin et de la poison pour tuer les corps,... on en feroit une très griefvc et horrible justice. A plus forte raison debvez-vous bien avoir l'œil et esgard sur ceux qui, au lieu de la vraye pasture de l'Evangile, par leurs faulses doctrines, empoisonnent les povres âmes.... » Ibid, p. 30.
1. Monoires cl documents publics par la Société d'histoire de la Suisse romande, XXXVI, 1882. Extraits des manuaux du Conseil de Lausanne, 1512 à 1536, publiés et annotés par Ernest Chavannes, p. 47, 73. — ('harles Subilia, La dispute de Lausanne, 1S85, p. 88. — 2. Mém. et doc, VIII, 1850, p. 254. Tous les auteurs ont confondu jusqu'ici l'auberge du Lion, qui était du côté droit de la rue, en montant, et l'auberge du Lion d'or, de date plus récente, qui était du côté gauche (emplacement de la maison Eorncy n° 16), où soupa le major Davel, où s'arrêta Bonaparte, et où logèrent maints personnages illustres. (Voir Corrections et additions, à la fin de ce volume.) — ;î. En 1863, Rodolphe Blanchet a publié un volume sous ce titre : Lausanne des les temps anciens. Il est principalement composé de citations et de documents, parmi lesquels trois sont particulièrement utiles : i° Description de ta ville de Lausanne, par J.-B. Plantin, vers 1660; 2° Le plan de 1644: notice de E. de Gingins, président honoraire de la Société d'histoire de la Suisse romande; 30 Les deux châteaux, par Th. Vannod, 1858, extrait d'un mémoire couronné par l'Académie de Lausanne. — 4. Blanchet (Plantin), p. 44. — 5. Une tradition, semblable à celles que nous avons signalées relatives aux chaires de Calvin à Bourges, à Nérac, etc. raconte que Farel et Viret ont plus d'une fois harangué la foule par les croisées de cette tourelle,
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VTRET
rencontrer quelqu'un des champions de la cause protestante : Farel, Viret, Calvin, Marcourt, Christophe Fabri, Caroli, ou quelque représentant du vieux culte: Jean Mimard, Jean Berilly, Jacques Drogy, Jean Michod, Dominique de Monbouson, Ferrand Loys, Claude Blancherose ou bien quelque délégué de Leurs Excellences bernoises. — C'est un grand mouvement, un grand va et vient.
La ville est du reste prête pour bien recevoir ses hôtes, car elle est restaurée à neuf. A la suite d'incendies ou d'inondations, on ne sait trop quel monument, ou quel quartier, n'a pas été rebâti, ou remis en bon état, dans le courant du siècle précédent.
L'incendie de 1405 a nécessité la reconstruction des quartiers du Pont et de la Palud. On a installé au Pont la poissonnerie, des boucheries et une halle destinée à la vente du beurre, du fromage, des harengs saurs et autres salaisons2. La halle de la Palud est réservée aux grains, farines, souliers et cuirs. Le château Saint-Maire a été terminé en 143 1. Quelques années plus tard on a déjà refait les halles ; on a reconstruit les tours ou les portes de Saint-François, de Saint-Pierre, de Saint-Laurent. On a rebâti le grand hôpital. On a réparé les murailles de la ville, on l'a pavée, etc. 3.... De 1442 à 1444 le pape Félix V, Amédée VIII de Savoie, a fait rebâtir Saint-François lui-même.
2. Aujourd'hui, de cette ville renouvelée, que reste-t-il ? Ici, comme autre part, il faut répondre: beaucoup moins qu'on ne voudrait, mais beaucoup plus qu'on ne croit et qu'il ne semble.
Commençons par escalader les 216 marches de la grande tour de la cathédrale. Arrivés au sommet, dépourvu, depuis le 7 juin 1674, jour de Pentecôte, de son aiguille que la foudre consuma, nous serons admirablement placés pour prendre une première et générale orientation.
Ce qui a constitué et constituera toujours Lausanne, ce sont ses trois collines : au milieu, la colline
1 • Ces deux derniers étaient laïques. Blancherose était même médecin. Ruchat IV, p. 203. — 2. Blanchet (de Gingins), p. 67. — 3. Charles Vuillermet, Notes historiques sur Lausanne, 1896, p. 35.
Tourelle de la place St-François.
ig2
Calvin a genève. premier séjour
couronnée par la Cité, à droite la colline de Saint-Laurent, à gauche la colline de Bourg, ou de Saint-François. Le vallon de la Louve sépare Saint-Laurent de la Cité; le vallon du Flon (autrefois, paraît-il, le Laus1 d'où peut-être Lausanne 1) sépare la Cité de Bourg. Les deux ruisseaux se réunissent plus bas.... Peu à peu
ils ont cessé de couler au grand air; on a voûté et comblé. Néanmoins Lausanne est restée ce qu'elle était, la ville montueuse par excellence. La moindre petite course vous fait éprouver les sensations qu'on a, à Paris, ouand on visite une série d'amis log^és au cinquième étage. Ce n'est pas du tout un regret que j'exprime. Car les cinquièmes ont des balcons, et les rues de Lausanne ont, sur le lac, des perspectives subites, qui sont ravissantes. Cette splendide originalité défie la pioche de tous les démolisseurs.
A nos pieds voilà donc les cinq quartiers, ou, comme on disait à cette époque batailleuse, les cinq bannières : Saint- Laurent en effet a deux annexes, la Palud et le Pont. Et avec le plan, dressé par Mérian, en 1644 {Pages 188, 189), sous les yeux, il n'est pas trop difficile de rétablir, par la pensée , les vieux remparts, ni de reconnaître ou de replacer les édifices qu'ils enserraient.
Précisément, là-bas, se montre encore la tour de F Aie'1 à l'extrémité du faubourg qu'elle protégeait. Construite dans la seconde moitié du XIIIe siècle (de 1260 à i3oo environ), spécimen aussi rare que bien conservé de l'architecture militaire du moyen âge, elle est le dernier témoin de ces longues années, de ces siècles de guerres et de batailles sans fin. On comprend qu'au moment de la voir disparaître à son tour, le cœur de plus d'un Lausannois ait hésité, et même qu'une sorte de réaction ait commencé, qui protégera peut-être les derniers et trop rares restes d'un passé jusqu'ici trop barbarement démoli 3.
La tour de l'Aie, d'après le plan Buttet.
1. Blanchet, p. 12 et ss., et (de Gingins), p. 59. Voir (Bernus, T/léodore de Bèze à Lausanne, 1900, p. 91, n. 2) l'étymologie poétique donnée, au XVIe siècle, par le professeur Tagaut. — 2. Aie, c'est-à-dire Aile. Par une double erreur étymologique et grammaticale, on a appelé la rue voisine: rue de l'Halle! — •'!. Ch. Vuillermet, Notes historiques sur Lausanne, « La tour de l'Aie, » p. 45-50. « Les poutraisons intérieures, leurs planchers, et les massives échelles, qui effectuent le passage d'un étage à l'autre, sont en chêne, et tous ces détails sont conservés, tels qu'ils ont probablement été placés, dès l'origine, jusqu'aux grands clous de fer forgé à tête pointe de diamant. » — Voir La tour de l'Aie à Lausanne, brochure publiée par le Comité de restauration, 1896.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET ig3
3. Nous pouvons redescendre pour une inspection plus détaillée.
Commençons par le cœur même de la ville. Ce cœur battait dans une de ces immenses poitrines de pierre, qui s'appelaient les cathédrales. Jamais fait n'a été plus facile à vérifier qu'ici. Bâtie sur les ruines d'un précédent sanctuaire *, incendiée le 17 août 1235, la cathédrale actuelle fut consacrée le 19 octobre 1275, dans des fêtes splendides et d'une grande importance politique, après le concile de Lyon, de 1274. Le pape Grégoire X et l'empereur Rodolphe de Habsbourg y conclurent alliance spirituelle et temporelle. Une foule de princes et de prélats2 étaient accourus, qui avaient rivalisé de luxe. Rien que pour payer son costume, l'empereur avait dépensé plus que le revenu de l'un des plus riches seigneurs de l'époque. Et pour payer ses dépenses, l'abbé de Saint-Gall fut obligé de vendre une de ses plus belles seigneuries. A partir de ce moment les foules se pressèrent pour implorer de la Vierge les miracles apocryphes, desquels le clergé tirait tant d'autorité et de richesses. « Le grand commerce de Lausanne est celui des indulgences... et c'est du trésor du temple que l"or descend chez les bourgeois 3. »
Là-bas, les dalles se voient encore, que les genoux des fidèles ont, dit-on, dévotement usées '\ — Le pape Martin V, à son retour du concile de Constance, qu'il avait quitté le 10 mai 1418, fit ici le 7 juin son entrée solennelle. — Le 8 juillet 1448, Félix V arriva, avec les restes du concile de Bâle. — Ici le 14 avril i476,Charles-le-Téméraire et ses chevaliers, ainsi que la duchesse-régente Yolande de Savoie, sœur de Louis XI, vinrent entendre la messe en grande pompe, avant d'aller se faire battre à Morat.
L'un après l'autre les soutiens du vieux monde croulaient misérablement. Aveugles ou insensés ceux qui dénient encore au monde moderne le droit de s'être créé des soutiens nouveaux !
A notre tour, nous ne voulons être ni assez aveugle, ni assez insensé pour ne pas admirer ces monuments anciens. Et pour être sûr que notre louange ne sera pas trop au dessous de son objet, laissons parler un Lausannois. L'amour, aveugle peut-être sur les défauts, est seul suffisamment perspicace pour les qualités.
« C'est au style ogival primaire, heureusement, dit M. François Naef, c'està-dire au plus simple et au plus pur, qu'appartient Notre-Dame de Lausanne. » Mais tous les styles précédents y sont représentés. « Voici des souvenirs romans des églises abbatiales ; les fenêtres des bas-côtés relativement petites encore, signe d'une haute antiquité ; dans le pourtour du chœur, des arcs en plein-cintre, partie la plus ancienne de la construction. » Les caractères clistinctifs de la cathédrale gothique n'en sont pas moins dominants. L'ogive, peu excentrique, au cintre
1. La chapelle Sainte-Marie, au pied de la façade de la tour du transept sud, en est peut-être un reste. L. Gauthier, La cathédrale de Lausanne et ses travaux de restauration, iSôg-iSijS. Notice, 1899, p. 16. — ■ 2. Notons dans cette foule l'impératrice Anne, quatre fils de l'empereur, le duc de Lorraine, le burgrave de Nuremberg et des comtes. Parmi les prélats, il y avait sept cardinaux, dont deux devaient porter la tiare aux trois couronnes. — 3. Le Chroniqueur, p. 178. Mémoires et documents, VII, p. 60. — i. Blanchet, p. 112.
194 CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
brisé, paraît aux fenêtres, aux voûtes, au triforium ; tandis qu'elle s'exhausse et s'aiguise en lancettes outrepassées, aux grandes baies de la tour.
C'est l'intérieur de la cathédrale qui est « sa véritable gloire. Vous êtes saisi dès l'abord par la pureté des lignes qui vous environnent. Rien n'est de trop. L'harmonie est complète. Nul ornement que la vérité. Voyez ces colonnes qui d'un jet s'élancent du sol jusqu'aux voûtes. Voyez, dans la perspective formée par leur alignement régulier, le chœur et ses mystérieuses profondeurs. Voyez ces chapiteaux exquis. Voyez ces ogives si parfaites. Voyez la galerie obscure, si sobre et si vigoureuse. Remarquez enfin dans le haut les colonnes de la galerie à clairevoie, célèbres par la suavité de leurs proportions. La suavité ! voilà le mot qui résume et qui dit tout. »
Il y a quelque chose cependant qui charme presque autant que cet intérieur de la cathédrale, c'est cette même cathédrale aperçue, dans certaine perspective, au centre de certaines rues, dont elle forme l'arrière-plan majestueux, sublime. « Il faut le voir, ce monument, de la route qui contourne la cité du côté du levant. Au delà du ravin, une ceinture de maisons se serrent sur le bord du précipice; en arrière la cathédrale s'élève avec son abside à double étage, ses arcades aériennes et, par dessus, sa flèche 1 étincelante qui se détache sur la vieille tour noircie par les âges2. »
C'est sous les voûtes de cette cathédrale3, qu'en octobre 1 536, pendant sept jours, retentirent les voix des Farel, des Viret, des Calvin et des quelques représentants de la papauté. Sur quelles stalles prirent-ils place? pas sur les stalles magnifiques qu'on voit encore et qui, en i5oo, (elles portent ce millésime), furent sculptées pour la chapelle construite en i5o4, dans le narthex, sous la tour inachevée. Elles ne furent transportées dans le bas-côté sud de la nef qu'en 1578 Les anciennes, beaucoup plus simples, ont été enlevées du chœur en 1827 et dispersées. Quelques-unes furent déposées à Chillon, d'autres données à la paroisse catholique, qui les vendit en France, dit-on4.
En revanche le vaste édifice brillait encore de tout l'éclat de ses richesses artistiques et rituelles; il n'était badigeonné ni en gris, comme en 1 835 ou 1 836, ni en jaune, comme en 1823. La voûte, d'un beau bleu, recouvrait de nombreuses peintures (dont quelques fragments ont été mis à nu au transept sud, en 1899). C'était partout de l'or, des images, des pierreries.
Ce fut seulement après Y Ordonnance de Réformation^ rendue le 24 décembre 1 536, que la cathédrale commença à être dépouillée de ses ornements, reliques, statues, images, vases, bijoux. D'après ce qu'on enleva, on peut deviner ce qu'il
1. La flèche du chœur qui figure dans le plan Buttet (p. 196) fut frappée deux fois par la foudre, en 1657 et en 1825. Celle qui la remplaça à la suite de ce second incendie dut, à son tour, être démolie, en 1873, pour manque de solidité. La flèche actuelle a été élevée par Viollet-le-Duc. L'aiguille qui surmonte le beffroi dans le plan Buttet a été foudroyée en 1674. — 2. François Naef, Notice sur la cathédrale de Lausanne, 1873. p. 26-28. — 3. Le canton de Vaud ayant conservé son Eg'.ise d'Etat, avec ses avantages et ses inconvénients, c'est toujours dans la cathédrale qu'ont été célébrées les grandes dates de la vie nationale, jusqu'au récent baptême de la nouvelle Université, et à la célébration, en 1898, du centenaire de l'indépendance vaudoise. C'est là aussi que, tous les quatre ans, a lieu l'assermentation solennelle des députés au Grand Conseil vaudois. — 4. Blanchet, p. m ; Gauthier, p. 15 et 24.
Lausanne. — Intérieur de la cathédrale, (p. 194.)
Le Collège.
La Cité au milieu du XVIIe siècli
Le château de Me ut hou.
L'Evéché.
La Cathédrale.
s le plan Buttet (v. p. 211 note).
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
y avait 1 . Trente chevaux transportèrent à Berne, sur un traîneau, le maître autel consacré en 1275, au moment même de la dédicace, par Grégoire X. C'était un magnifique morceau de marbre noir, de 3m 1 4 de longueur sur 1 ni63 de largeur. Il sert encore de table de communion à l'église de Berne, qu'on appelle la cathédrale 2.
4. Tout près de la cathédrale était VEvêché. Une partie de son emplacement est, depuis 1707, occupé par la terrasse, « d'où l'on jouit d'une des plus belles vues sur les Alpes et le Léman. » Le reste a été transformé (comme à Genève) en prisons, avec des fenêtres arrangées pour qu'on ne voie pas les splendeurs de la nature3. De l'ancien édifice lui-même il ne reste plus qu'une tour, dominant le Bourg et la ville basse et portant les armes d'un des évêques, Guillaume de Challant. Elle a été bâtie fort peu de temps après le grand incendie de 1 235 . Dans cette tour, et entre les deux murs qui la relient au reste de l'édifice, on remarque une petite chambre voûtée, dont la fenêtre est percée quelques pieds au-dessous des mâchicoulis. On a lieu de croire que c'est une des anciennes chapelles de l'évêché primitif4.
5. Il est vrai que les évêques n'avaient pu attendre la Réformation, et ses troubles, pour abandonner cette résidence. Ils n'avaient guère moins peur de
i. Il paraît toutefois que le prétendu inventaire du trésor de la cathédrale est un faux, commis au XVIIIe siècle , pour exciter les Lausannois contre les Bernois. C'est tout simplement l'inventaire de la collégiale de Saint-Vincent, dont nous parlons dans la note suivante. La légende sur le trésor bernois, ravi par les Français, et formé des dépouilles de Lausanne, n'est pas beaucoup plus authentique. Voir Ernest Chavannes, Le trésor de l'Eglise cathédrale de Lausanne, 1873, p. 9 et n. 1, et p. 19. Après le travail de Chavannes, il importe de citer celui, beaucoup plus détaillé et très explicite, intitulé : Dcr Domschatz von Lausanne und seine Ueberreste. Von Jakob Stainmler, rôm.-kath. Pfarrer in Bcm. Bern, 1894, in 8°, de 232 pages avec nombreuses illustrations. Berne ne commit pas davantage tous les crimes dont la charge, aujourd'hui, le fanatisme aveugle de certains historiens catholiques. Ce ne fut pas Berne qui démolit les églises de la Madeleine, de Saint-Etienne, de Saint-Paul, de Saint-Pierre, de Saint-Laurent. Par décret du ier novembre 1536, Berne au contraire avait abandonné à la ville de Lausanne ces églises, avec d'autres couvents, abbayes et prieurés, avec les ornements, meubles, immeubles et revenus de ces corporations. De telle sorte que la cité, ruinée par le gouvernement des évêques, et obligée plus d'une fois d'aliéner ses biens communaux, vit sa situation financière extrêmement améliorée par le gouvernement des conquérants. Donc, non pas les Bernois, mais les bons Lausannois eux-mêmes rasèrent les dites églises et vendirent leurs trésors. On a, il est vrai, accusé Leurs Excellences d'avoir voulu démolir la cathédrale, « afin d'ôter toute beauté et tout prestige » à la ville. (Vuillermet, Notes historiques, p. 39.) Encore une inexactitude. Pendant deux siècles, Leurs Excellences consacrèrent de très fortes sommes à la réparation de la cathédrale, 15000 florins de 1568 à 1575, 23738 livres de 1747 à 1749; mais c'était toujours insuffisant, et, en 1766, on craignit l'écroulement de tout l'édifice. C'est alors que Leurs Excellences, très peu désireuses d'exercer une vengeance anti-artistique, tout simplement préoccupées de leur caisse, chargèrent un architecte de voir « s'il ne serait pas avantageux pour le Trésor de faire démolir cet antique édifice, et de construire à sa place une église plus petite, mais suffisante pour la paroisse de la Cité. » Heureusement, l'architecte put démontrer que la démolition et la construction indiquées coûteraient deux fois plus encore que la restauration. Et les Bernois dépensèrent de nouveau 48599 livres. (Gauthier, p. 23.) Ainsi fut sauvé le plus important édifice gothique de la Suisse romande. — 2. En réalité, c'est la collégiale de Saint-Vincent, qui n'a jamais été cathédrale. — 3. Dès 1537, on trouve dans l'évêché des prisonniers et un châtelain qui les a sous sa garde. Le bâtiment actuel date en grande partie de 1823; plus tard on y ménagea une salle pour le tribunal de district, et on l'a augmenté d'une aile en 1883. — 4. Blanchet (Vannod), p. 80.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
Challant, lequel s'y installa et y mourut la même année
Donjon et porte Saint-Maire. (Plan Buttet.
leurs sujets fidèles, au XVe siècle, que de leurs sujets révoltés, au XVIe.
Les bourgeois avaient déjà l'esprit fort indépendant. Ils n'hésitaient pas à discuter avec leurs pasteurs et suzerains, ni même à prendre contre eux les armes. Ceux-ci jugèrent donc prudent de se construire un château plus fort, où ils seraient en sûreté ; et ainsi s'éleva, tout au sommet de la colline, le donjon de Saint-Maire, commencé en 12(57, achevé en 1425 ou 143 1, par l'évêque Guillaume de
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR
Les plans vieux nous représentent très bien cet édifice : un vaste bâtiment carré ; d'abord deux étages, percés de trois doubles-fenêtres, en mollasse grise et fine ; puis un étage, en briques rouges, couronnant tout l'édifice, et avançant assez pour qu'on pût utiliser les mâchicoulis, dont il est dentelé. De petites tourelles, minces, élancées, occupent les quatre angles.
D'un côté étaient les dépendances du château, les remises, les bûchers, les écuries, un passage couvert : tout cela est occupé aujourd'hui par la terrasse (qui date de 1845) et la salle du Grand Conseil (bâtie de i8o3 à i8o5). — De l'autre côté, étaient la porte Saint-Maire, la dernière des quinze portes ou poternes de la ville, et la chapelle Saint-Maire *, transformée d'abord en grenier, puis en caserne, puis démolie à son tour, en même temps que la porte, en janvier 1890, pour faire place au bâtiment de l'Ecole de chimie.
Dans l'intérieur du donjon une seule pièce a conservé son caractère primitif : heureusement, c'est pour nous la plus intéressante. Je veux parler de la chambre de l'évèque, située au premier étage. C'est une salle à peu près carrée. A gauche (en entrant) est une grande cheminée avec ornements gothiques ; puis, à l'angle, deux fenêtres forment, par leurs vastes embrasures, comme deux petits cabinets. Le plafond est divisé en quatre parties, chaque partie en quatre, et encore chaque partie en seize caissons, plats, peints en blanc, en vert, en rouge, et dorés. Sur chacun sont peints un A et une M entrelacés (Aymon de Montfaucon), et partout sur la cheminée et sur les caissons est la devise qu'on retrouve aussi partout à la cathédrale: si qua fata sinant. Ce fut la chambre de l'évêque depuis Challant, le premier qui s'y installa, jusqu'au dernier, Sébastien de Montfaucon, qui la quitta précipitamment dans la nuit du 22 au 23 mars 1 536. Sur la muraille, vis-à-vis la porte, il suffit de soulever un des panneaux en bois du soubassement, pour découvrir une sorte de trou carré, où un homme peut se glisser. Ce trou est terminé par une petite porte donnant sur un escalier, dans l'intérieur du mur, et qui conduit à un couloir secret, lequel aboutit hors de la ville. Par là passa le dernier évêque de Lausanne. On a longtemps vu, en montant le Chemin-neuf, une ouverture voûtée : c'était la sortie du couloir 2.
6. En redescendant, à gauche, sur la pente au-dessus du Flon, un peu avant la cathédrale se trouvait le château de Menthon {Page 197), avec son enceinte et ses deux maîtresses tours. Il datait, dit-on, de 1378. En août 1476, entre Grandson et Morat, Charles-le-Téméraire, malade, y logea3. En 062, la ville l'acheta, pour 4250 écus d'or, et, vers 1579, y établit provisoirement le Collège fondé en 1537. Le feu y éclata le 6 juin 1587, à trois heures du matin, et ne laissa debout que les deux tours qu'on voit encore figurer dans le plan de 1644 4.
Mais depuis plus de deux mois (24 avril 1587) le Collège avait émigré sur la
1. L'antique collégiale de Saint- Maire était l'église primitive de Lausanne. Guillaume de Challant la fit rebâtir en simple chapelle. Les fonts baptismaux furent transportés, au XVe siècle, dans la chapelle de la Sainte-Croix à la cathédrale. (Blanchet (de Gingins), p. 64 et 65.) — 2. Ibid., p. 90. — 3. Et non pas à la rue de Bourg. Comptes de la ville inférieure de Lausanne du 1 1 octobre au 11 octobre 1476,
publiés par Ernest Chavannes, p. 64. Matinaux, Ment, et doc, série II, tome Ier, p. 172. — 4. D. Marti-
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
pente opposée de la colline, à peu près à l'endroit même où il se trouvait déjà depuis 1540, seulement dans des bâtiments tout neufs, à la construction desquels on avait travaillé précisément depuis 1 5 7 1) . Ce sont les bâtiments encore existants. « Fort beau, nous est-il dit de ce nouveau monument, bâti de pierres de taille, à trois étages. Pour aller en ces étages, il y a un bel eschalier à repos, avec une tour quarrée, où il y a un horologe avec une monstre, faite l'an 1 586 *. En l'extrémité méridionale2, il y a les deux auditoires en théologie et en philosophie, auxquels on monte par un autre escalier qui est une tour sur le derrière et à l'extrémité du collège. »
Quels furent les débuts de cette célèbre Académie lausannoise 3 ? — Ce qu'on sait, c'est « qu'en fait d'écoles dépassant le degré élémentaire, tout, absolument tout, était à créer dans la vieille cité impériale et épiscopale de Lausanne1.» Berne mit la main à l'oeuvre, dès les premiers jours de i53j, et, le i5 janvier, Megander écrivait à Bullinger : « Nous établissons à Lausanne une école et un enseignement théologique. Il nous faudra des maîtres doctes et érudits, et en particulier un principal sachant le français.... Nous chercherons un professeur de langue hébraïque.... Caroli donnera la théologie de l'ancien Testament et Viret celle du nouveau 5. »
En effet, dès 1 5 3 7 , Viret commence son enseignement et, au mois d'octobre, Conrad Gesner", de Zurich, inaugure la chaire de grec. Cette première
gnier et A. de Crousaz, Dictionnaire historique du canton de Vaud, 1867, p. 513. La dernière des tours a été détruite, en 1756, par un particulier qui l'avait achetée de la commune, et les derniers vestiges ont disparu en mai 1885, pour ouvrir la nouvelle route, appelée avenue de Menthon.
1. Blanchet (Plantin), p. 46, et (Gingins), p. 63. — -2. Cette dernière phrase se rapporte à la portion de l'édifice bâtie en 1657, voir plus loin page 204. — 3. Célèbre n'est pas une épithète trop forte : et l'Académie fut importante autant que célèbre. L'enseignement lausannois à ses divers degrés attira et occupa une foule d'hommes distingués, Viret, Gesner, Jean Ribit, Bèze, Hotman, Curione, Mathurin Cordier, Jean Le Comte, et bien d'autres. — Cet enseignement fournit à l'Eglise de France des pasteurs et un grand nombre de martyrs. Ne signalons ici que les « cinq étudiants de Lausanne, » brûlés à Lyon, le 16 mai 1553. L'un, Pierre Navière, avait été l'hôte et le secrétaire de Viret; l'autre, Bernard Seguin, avait été l'hôte et le secrétaire de Bèze. (Bernus, p. 33.) — Cette florissante académie fut dispersée, en 1559, à la suite du conflit qui éclata entre le calvinisme des professeurs, Viret en tête, et l'ultra-zwinglianisme des Bernois, opposés à toute autonomie de l'Eglise. (Ibid., p. 101). A ce moment (1558) le doyen Bernois, Jean Haller, énumère ceux qui constituaient le corps enseignant. Il termine ainsi « ...tous Français, excepté Viret. » (Gindroz, Histoire de l'instruction publique dans le pays de Vaud, 1853, p. 422.) — 4. H. Vuilleumier, Les douze esc/iolicrs de Messieurs (Extrait du Semeur vaudois, 1886), p. 5. — 5. Herminjard, IV, p. 166. — 0. Conrad Gesner, qu'on a surnommé le Pline de /' Allemagne, naquit à Zurich, le 26 mars 1516. Il partit pour la France en février 1533, traversa Paris et se rendit à Bourges, où, pendant une année, il enseigna le latin et le grec aux pensionnaires de Melchior Wolmar, en particulier à Th. de Bèze. De retour à Paris, il assista à la terrible persécution provoquée par les Placards (1534). Rentré à Zurich, quelque mois plus tard, il trouva au collège une position inférieure et précaire, et se maria (1535) à peine âgé de dix-neuf ans. Heureusement qu'après avoir passé un an à Bâle, il fut nommé professeur de grec à Lausanne, le 18 août 1537. Son incroyable désir de s'instruire lui faisait en même temps suivre les leçons du professeur d'hébreu, Imbert Paccolet, et les leçons d'exégèse de Viret. De plus, il s'adonnait à ses études favorites, et composait cinq ouvrages relatifs à l'histoire naturelle et à la médecine. Après trois ans de séjour à Lausanne (1537-1540), son goût pour la médecine l'emporta et il alla étudier à Montpellier. (Herminjard III, p. 235 et ss. ; IV, p. 79, n. 4 ; p. 287, n. 3 ; V, p. 333 et ss. ; VI, p. 330, n. 3.) Il revint dans sa ville natale, y exerça la médecine, et de plus y professa la physique, la philosophie et la morale, pendant vingt-trois ans. Il mourut de la peste en 1564. (Gindroz, p. 428.)
Calvin a Genève, premier séjour
organisation est précisée et complétée par le mandat souverain du 3o octobre 1540, et la création du Collège des Dou\e ou les dou\e escholiers de Messieurs (même date) *. C'était un pensionnat de douze boursiers, qui fut tour à tour dirigé parCelio Secondo Curione (1542-1546), par André Zébédée (1547), et (lu' disparut après 1 577 2.
L'année 1549 réunit deux Français destinés à la plus grande célébrité, Théodore de Bèze3, qui occupa la chaire de grec, pendant neuf ans, et François Hotman4, qui professa les belles-lettres, comme régent de première, pendant six ans 5.
On s'est beaucoup demandé où furent données les premières leçons. On l'ignore pour les trois premières années.
Le document du 3o octobre 1540, qui fixe la maison du principal, du professeur d'hébreu, du professeur de grec, du directeur du pensionnat, dans les anciennes maisons canoniales, ajoute : « De plus, nous avons décidé que le local pour le collège, le colloque et les leçons publiques sera à la Clergé [ou Clergie], dans la salle d'en haut. Et, sur ce, nous t'ordonnons dès ce moment de faire arranger les maisons précitées, d'y faire placer des chaires, des tables, des bancs et autres meubles, et, en particulier, de procurer pour les douze garçons six lits complets. »
Toute la question est de savoir où était située la Clergé. « Cet immeuble, qu'il faut sans doute distinguer, dit M. Vuilleumier °, de la Maison du Chapitre (bâtiment actuel du Grand Conseil), où furent logés les étudiants « extraordinaires, » paraît avoir occupé une partie du terrain où est situé le bâtiment académique
i. Les détails sont donnés par la lettre du Conseil de Berne au bailli de Lausanne (30 octobre 1540). Herminjard, VI, p. 340 et ss. — 2. Note de M. le professeur Bernus. — H. Vuilleumier, Les douze escholiers de Messieurs. 1886. — C'est en 1548 que la bibliothèque académique fut fondée, grâce à 3000 livres octroyées par le Conseil de Berne. En 1553, Bèze, recteur, fut chargé, de concert avec le pasteur Valier, d'acheter des livres pour une somme de 100 florins par an. Telles furent les origines de la Bibliothèque cantonale actuelle. (Bernus^ p. 31.) — 3. Bèze fut nommé à la chaire de grec le 6 novembre 1549, et bientôt Haller écrivait à Bullinger qu'il était « le premier, par sa science, de tous les professeurs de Lausanne. » (Bernus, p. 23, 24.) Il habitait sans doute une des maisons canoniales, près de la cathédrale. (Ibid., p. 28.)
— C'est dans cette même région qu'habitait Mathurin Çordier, dans une maison « située à la bandière de la Cité, prez le Grand Temple. » — 4. H. Vuilleumier, L' académie de Lausanne, 1537-1890. Esquisse historique, 1891. — 5. Bernus, p. 88. — Hotman fit un premier séjour à Lausanne dans la seconde moitié de l'année 1547. En 1548 il est à Lyon, où il traduit en latin le traité de Calvin sur l'Astrologie judiciaire. En janvier 1549, il est à Genève, chez Calvin, et écrit sous sa dictée une lettre. Il se rend à Lausanne, au commencement de mai 1559; mais, en attendant d'y trouver un emploi, il revient immédiatement à Genève. La Classe de Lausanne propose de le nommer « diacre commun, » c'est-à-dire suffragant des pasteurs de la ville et de la campagne. Berne refuse, Hotman étant juriste. Enfin, le 12 février 1550, Viret annonce à Calvin qu'Hotman a été récemment admis avec un slipcndium satis justum (environ 1500 fr. de notre monnaie) à diriger la « première classe » du collège, dont M. Cordier était principal. En outre Hotman travaillait pour les imprimeurs de Lyon, remplaçait Bèze, et donnait un cours libre ou privé de droit. On corn] trend qu'il se sentit surchargé et considérât sa « petite situation » (conditiuncula) comme provisoire. Après une longue maladie, il s'achemina, dans la seconde moitié de juillet 1555, vers Strasbourg, où une lettre du 12 août annonce son arrivée. Tous ces détails ont été rassemblés, d'après les Opéra, par H. Vuilleumier, Le séjour de F. Hoiman ti Lausanne, dans le Bulletin du bibliophile, 15 mars 1901, p. 125-129.
— <i. Nous suivons M. Vuilleumier, qui a publié l'étude la plus récente et la plus complète sur la question. M. Herminjard, au contraire, identifiait la Clergé et la Maison du Chapitre (VI, p. 343, n. 17).
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR
actuel. Une trentaine d'années plus tard, soit que la place fût devenue insuffisante, soit que la maison menaçât ruine, LL. EE. résolurent de la remplacer par une construction nouvelle. Elles affectèrent à cet objet une somme de plus de 60000 florins, valant environ 200000 fr. de notre monnaie. Le choix de l'emplacement semble avoir donné lieu à de longs débats. Les uns penchaient pour l'ancien couvent de la Madeleine. D'autres ne rêvaient que de convertir en auditoires et en logements le chœur de la cathédrale avec le cloître attenant. D'autres encore se prononçaient pour le vieux collège, augmenté de quelques maisons voisines. C'est à ce dernier parti qu'on finit par s'arrêter, et, en 1579, fut posée la première pierre du grand et bel édifice qui abrite depuis trois siècles une partie de nos établissements d'instruction supérieure. » On y installa d'abord le collège seul. Les « leçons publiques » de l'académie continuèrent à se donner dans les locaux où on les avait transférées en quittant la clergie, savoir, celles de théologie dans un auditoire aménagé à cet effet dans le chœur de la cathédrale 4, celles de philosophie dans une ancienne maison de chanoine à la Cité-dessus. Il en fut ainsi jusqu'en 1628. Alors, une adjonction ayant été faite à la partie méridionale du collège, on y établit (salle actuelle des séances académiques et salle d'attente) l'auditoire de théologie2, lequel fut rejoint, en 1657, à l'étage supérieur, par l'auditoire de philosophie. Le collège et l'académie se trouvaient ainsi réunis après une séparation d'environ quatre-vingts ans3. {Page 196.)
7. En achevant de contourner la cathédrale, à partir du château de Menthon, nous apercevons Y Hôpital de la Vierge, « un assez vaste bâtiment, où autrefois il y avait une chapelle, fondé sur des rochers du côté du midi '*. » Cet hôpital rebâti, une première fois, au XIIIe siècle (en 1287, il est dit « de novo constructum)1 » et rebâti, une seconde fois, au XVe (en 1495, il est dit de même de novo consiruclwri), est toujours à la même place, mais absolument modernisé, depuis 1766; il est occupé depuis 1879 par l'Ecole industrielle cantonale.
8. Nous voilà de retour sur la terrasse et devant le grand portail de la cathédrale; en face commence V Escalier du Marché. (Page 2o3.) A droite, et faisant le coin, est la maison Bugnion, où se réunit quelque temps le célèbre
1. On a également placé ici les premières leçons de théologie, de 1537 à 1540. L'absence des documents ne permet pas de rien affirmer. Tout ce qu'on pourrait dire, c'est que probablement Viret enseigna dans la cathédrale de Lausanne, comme Calvin enseigna dans la cathédrale de Genève, et, si le chœur a vraiment servi d'auditoire de 1579 à 1628, il peut bien avoir été utilisé de même de 1537 à 1540. A l'appui de l'une des installations de l'auditoire de théologie sous ces voûtes magnifiques, on invoque les noms et les dates dont est criblée la statue d'Othon de Grandson, en marbre blanc, sur un socle noir, dans le chœur. Mais les dates que nous avons relevées vont de 1554 à 1702, et leur témoignage se trouve ainsi manquer un peu de précision. — "2. En 1825 cet auditoire fut transporté, en même temps que ceux de philosophie et de chimie, dans de nouvelles constructions à l'angle méridional. — 3. Vuilleumier, p. XI, XII et n. 1. — L'Académie, devenue Université depuis 1891, va sinon se déplacer, du moins être transformée une troisième fois. On lui bâtit un palais nouveau, où elle mettra ses collections, son Aula. — i, Blanchet (Plantin), p. 52 et n,
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE ViRET
séminaire théologique des Eglises sous la croix1. A la fin du XVIIIe siècle, le pasteur Levade y logeait.
Descendons l'Escalier, une des plus pittoresques curiosités de la ville, constitué par une triple série de marches en bois. Chaque série est recouverte par un toit très incliné, soutenu par des piliers et par une charpente de bois.
9. Il faut nous arrêter à la première halte, au premier palier, et tourner à droite dans la ruelle qui mène à l'ancienne place de la Madeleine. Au coin, de chaque côté, une maison intéressante. Dans celle de gauche, Rousseau donna le concert qu'il a raconté dans ses Confessions. A droite.... Ah! celle-ci est autrement importante. Ce n'est rien moins que la maison où ont logé tous les premiers-pasteurs de Lausanne, depuis Caroli jusqu'au doyen J.-P.-L. Ricou ( 1 838). Pierre Caroli, ex-carme et toujours brouillon, y fut installé dès novembre 1 536. Il s'y trouvait très bien, et célébrait « l'élégance de la maison et du jardin 2. » Celui-ci y est encore, plus ou moins abandonné. Il n'y a plus même la tourelle :! que M. Herminjard se rappelait encore avoir vue, et, dans les transformations qui se préparent aux abords des nouveaux palais universitaires, l'existence même du vénérable édifice est, hélas! fortement menacée. — Seul le rez-de-chaussée de la vieille maison est encore là avec ses murs épais, inclinés en contrefort, et percés de quelques ouvertures, qui sont de vraies dates archéologiques. Le 9 août 1544, Viret annonce qu'il va s'y établir : « J'émigre, écrivait-il
1. Il avait été fondé en 1727 par Duplan. En 1729, Antoine Court vint habiter Lausanne, et, s'il ne devint pas le doyen, ni même le professeur de ce séminaire, il en fut le père, ou encore l'âme; il l'anima de ce qu'il appelait lui-même « l'esprit du désert. » — Le « séminaire » n'était point un pensionnat; les jeunes gens vivaient dans des maisons particulières, et ne se réunissaient que pour les leçons dans de petits locaux, qui changeaient souvent; chez leurs maîtres, par exemple chez le professeur Levade. — M. Edm. Hugues a vu encore à Lausanne des octogénaires qui avaient vu les derniers jours du Séminaire, et, en particulier, le professeur Dufournet, neveu du professeur Levade. — Sur l'esprit du désert qui régnait dans cet établissement, il suffit de citer les lignes suivantes d'Antoine Court, à propos du supplice de l'un des anciens élèves : « Cette mort, bien loin de causer quelque découragement parmi nos jeunes gens ne sert qu'à enflammer leur zèle. Rien n'est si beau que les sentiments qu'ils expriment et ce qu'il y a de plus digne d'admiration, c'est que, depuis cette mort, il se présente deux nouveaux sujets. » — Pendant soixante-dix ans, le Séminaire fournit à la France plus de trois cents pasteurs. M. Charles Schrceder, qui s'est beaucoup occupé de ce sujet, croit même qu'on peut évaluer ce chiffre à environ 450. Parmi eux figurent Pau! Rabaut, Court de Gébelin, Vincent, Guizot, etc. Edm. Hugues, Antoine Court. Histoire de la restauration du protestantisme en France, au XVIIIe siècle, 1872, I, p. 283, 284, 286, 287 ; II, p. 31-58. Voyez aussi les Notes historiques sur le Séminaire protestant français à Lausanne, de Jules Chavannes, dans le Chrétien évangélique, année 1872, p. 36: «Voici en réalité la charte de fondation du Séminaire: -< Ce dimanche, 15e jour du mois de mai 1729, a été convenu entre nous, pasteurs et prédicateurs du désert en France, qu'à l'avenir nous donnerons permission à tous nos frères, qui aspirent au saint-ministère... de se faire recevoir dans les académies du pays étranger... et nous sommes signés: Corteis, Court, Claris, Roux, Roger, Maroger, Bétrine, pasteurs; Rouvière, Bourbonnous, prédicateurs. » — 2. Herminjard, IV, p. 109, n. 3. — 3. Y a-t-il eu quatre tourelles à cette maison, comme l'a dit M. Herminjard (VIII, p. 167, n. 18) sur le souvenir d'une vue contenue dans l'un des ouvrages de Josias Simler (XVIe siècle)? Cela n'est guère probable (Le Christianisme au XIX1' siècle, 28 sept. 1893; Gazette de Lausanne, 29 août 1894). En tout cas, le plan Buttet, qui remonte au milieu du dix-septième siècle, n'en indique qu'une. Cette maison avait appartenu à l'un des chanoines de la cathédrale. L'intérieur a été remanié plusieurs fois, et en particulier en 1839, pour y établir l'école supérieure déjeunes filles, dont Vinet présida le comité.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SÉJOUR
à Calvin, dans la demeure, au sujet de laquelle on a jusqu'ici si longtemps discuté1. » On avait, en effet, discuté plus de deux ans à propos de ce déménagement ! Voilà donc où Calvin accepta une fois à dîner chez Caroli, et visita si souvent son ami Viret ; voilà où se rencontrait le célèbre triumvirat : Calvin, Viret et Farel. {Page 196 et 207.)
Avant que la pioche du démolisseur, toujours menaçante, n'ait fait disparaître jusqu'à la trace de ce sanctuaire, pénétrons-y. Viret y a vécu quinze ans, de j.544 à 1 5 5 g - Quand il y entra, il était marié, depuis le 6 octobre 1 538, avec une jeune fille d'Orbe, Elisabeth Turtaz2, dont la santé était malheureusement très chancelante. Elle ne s'en dépensait pas moins. Une lettre de Viret à Calvin, 1 545 , nous apprend que la maison est remplie, qu'il a dû y recevoir des jeunes pensionnaires bernois, et qu'il ne sait comment nourrir tout son monde3. Plus d'une fois Idelette de Bure vint voir son amie Elisabeth. Mais celle-ci mourut ( 1 546) '% et Viret se remaria 5 avec une veuve, Sébastienne de la Harpe, qui lui donna six enfants, cinq filles et un fils. Elle aussi fut intimément liée avec Madame Calvin, qu'elle appelle « sa sœur bien-aimée, » et qui vint, en 1548, à Lausanne pour assister à ses couches6. Calvin, de son côté, appelait Viret saavissimus frater, optimus ac integerrimus ; il ne manquait jamais de saluer sa femme, et il appelait même sa tante maternelle, par une affectueuse déférence, « ma mère7. »
1. Herminjard, IX, p. 319. — 2. Pierrefleur, p. 184. — 3. Lettre du 7 février. Opéra, XII, p. 31. — 4. Viret parle de sa maladie, le 3 septembre 1545 ; le 26 novembre, il commence à craindre une issue fatale; deux jours après, il explique qu'il redoute une fièvre étique, la phtisie ou l'hydropisie ; le 8 mars 1546, il s'exprime ainsi dans sa lettre à Watteville : « Le Seigneur m'a frappé d'un coup très douloureux, ainsi que toute ma famille, par la mort de ma femme bien-aimée. Il m'a enlevé la moitié de moi-même; il m'a privé d'une fidèle compagne, d'une excellente mère de famille, d'une épouse qui convenait si bien à mes mœurs, à mes goûts et à mon ministère. Je suis si affligé par ce coup qu'il me semble que je suis un étranger dans ma propre maison. Mais cela a paru bon au Seigneur, dont la volonté est toujours juste, et à qui j'ai paru indigne de jouir plus longtemps d'un tel réconfort, d'une si douce accoutumance avec celle que je devais à juste titre aimer, car elle n'a jamais troublé mon ministère; elle l'a au contraire honoré par sa foi, sa piété, sa probité, et les autres rares vertus dont Dieu l'avait douée, non vulgairement. >- Opéra, XII, p. 159, 220, 221, 306. Au moment même où Viret écrit, sa tante meurt. Calvin le presse de venir se reposer à Genève. Il veillera lui-même à ce que rien, ni personne, ne le trouble. On avait fait courir le bruit de la mort de Viret lui-même. Mais à l'instant les lettres de celui-ci sont arrivées. Et Calvin ajoute. « Il a été heureux que nous n'ayons pas eu à passer une nuit dans le deuil, car je ne l'aurais pas impunément supporté. » Ibid., p. 305. — 5. Moins de deux mois après (voir lettre de Calvin du 28 avril 1546. Opéra, XII, p. 341), il est question d'un nouveau mariage: il eut lieu' en novembre. (Lettre du 20 novembre 1546. Ibid,, p. 425. A. Roget, Le second mariage de Viret, Bibliothèque universelle et Revue suisse, de juillet 1875). Les éditeurs des Opéra disent en note (p. 341, n. 2) : « Il ne faut pas juger trop sévèrement ces hommes qui, accablés de graves préoccupations, étaient obligés d'abandonner complètement leurs maisons à la direction de leurs femmes. » A propos de ces questions de famille, citons deux lettres : celle où Calvin parle du sevrage d'un enfant de Viret et où il espère que le « principal ennui du sevrage » est déjà passé (6 juillet 1549. Opéra, XIII, p. 319) ; et celle où Viret annonce à Farel la naissance d'une fille : « Je serais digne de blâme si je ne te communiquais la nouvelle joie que nous a apportée un nouvel enfant; elle aurait été plus grande encore, si, au lieu d'une fille, le Seigneur nous avait donné un fils. Mais parce qu'il lui a paru bon autrement, nous devons recevoir avec joie, de sa main, ce don, nouveau témoignage de la bienveillance et de la bénédiction de Dieu à notre égard, surtout parce qu'il a assisté la mère et l'enfant avec une telle bénignité que nous ne pouvions désirer plus. » (ier février 1550- Ibid., XIII, p. 517.; — 6. Opéra, XII, p. 732. — 7. Herminjard, VI, p, 229, n. 12.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
Telles étaient les relations de ces Réformateurs. Les deux filles aînées, Marie et Marthe, étaient l'une, filleule de Farel, l'autre, filleule de Calvin. Et Viret écrivait à Calvin, le Ier août i55o: « Ma femme, mes fillettes et toute la famille vont bien , et te saluent beaucoup. Ta filleule [Marthe] est d'un naturel singulièrement doux, agréable et paisible, et a une jolie figure. Quand tu viendras, sa vue te rendra joyeux (exhilarabit)i. »
La même année, à Farel, il racontait les deux accidents qui avaient failli faire périr sa filleule : « Ta petite Marie vient d'être , comme par miracle, préservée d'un grave danger. En jouant à la façon des enfants et en tirant la corde d'une cloche fixée au mur de la maison, elle a fait crouler sur elle la cloche et l'énorme pièce de fer qui la soutenait. Dieu a détourné de sa tête le coup qui aurait brisé la tête d'un géant et Marie n'a reçu que quatre petites contusions, qui étaient guéries le lendemain. » Quelques mois après, la petite Marie avait le corps et le visage brûlés par le réchaud en fer avec lequel on avait coutume de chauffer les lits. « Si elle avait été touchée un peu plus haut, elle perdait un œil, ou du moins était dans un grand danger de le perdre.... Ma petite Marthe est tombée malade aujourd'hui. Le Seigneur nous fera miséricorde 2. »
Tels étaient les personnages et les Scènes qu'a- L'ancienne cure de la Madeleine.
britaient ces murs, dont « la paix, » disait Viret, (p- 205.)
était son grand réconfort au milieu des occupations et des préoccupations, sous
le fardeau desquelles il succombait 3.
En 1 55g, il fallut partir: partir pour l'exil. Après les plus dramatiques vicissitudes, malade, épuisé, Viret mourut dans le Béarn, professeur à l'Académie
1. Opéra, XIII, p. 614. — i. Ces deux lettres, la première, du printemps, la seconde de décembre 1550, ont été citées par M. Ph. Godet, Pierre Viret, 1892 (p. 58-59). Elles lui avaient été communiquées par M. Herminjard. — 3. ier août 1550, à Calvin. Opéra, XIII, p. 614.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
d'Orthez, en \5ji. Sa veuve revint tristement à Genève. Et on lit dans le registre du Conseil, à la date du 26 mai 1572 : « Vefve de Me Pierre Viret. Estant icy seule revenue de France, et n'ayant moyen de se loger, comme elle a faict entendre, a esté arresté qu'on luy baille quelque chambre en une des maysons de l'Hospital *. »
Oh ! la mélancolie, la tristesse de la fin des choses !
Echelle '//Soo
10. Hélas! plus disparu encore que la maison habitée par Viret est un autre monument, encore plus historique si possible, et qui n'en était éloigné que de quelques pas. « Au bout de la rue de la Magdelaine, raconte Plantin, vers 1660, il y avoit un temple, qui maintenant est entièrement détruit, et un couvent de Dominicains, duquel en demeurent quelques restes, joignant un cemetière. Ce fut en ce temple de la Madeleine, où, au commencement de la Réformation, et avant qu'elle fust entièrement introduite, la noblesse et la bourgeoisie de Lausanne assemblée[s] en la maison de ville, le 6 apvril r 536 , ordonna [ordonnèrent] qu'on pourrait prescher l'évangile sans empeschement 2. »
Les Dominicains furent autorisés à continuer leurs services à d'autres heures que le prêche, et les autels et les images restèrent intacts. Mais bientôt après la
D'après le plan des fouilles de 1898 dressé pour la Commune de Lausanne, par M. F. Isoz, architecte.
1. Registre dit Conseil, vol. 67, f. 84. Godet, p. 100. — 2. Blanchet (Plantin), p. 54. M. Herminjard nous a raconté qu'il avait encore vu une maison qu'on disait être un reste du couvent ; on l'appelait la brasière, parce que, en hiver, on y faisait aux pauvres la distribution de la braise, c'est-à-dire du charbon, provenant, non du bois, mais des buissons, qui croissaient sur les pentes voisines. On nommait aussi ce bâtiment: Maison de la Réformation, parce qu'une tradition la croyait, à tort, fondée sur l'ancienne église, où Viret avait prêché. La maison fut rasée en 185 1, mais les caves voûtées furent enfouies sous terre et non démolies. Le vénérable éditeur de la Correspondance des Réformateurs supplia plus d'une fois les autorités de faire déblayer ces quelques mètres d'un sol, qui semblait devoir être sacré pour tout Vaudois. Il ne fut pas écouté. Mais en 189S, pour asseoir les fondations de la nouvelle Université, on fut obligé de se livrer à des fouilles considérables et méthodiques, et le véritable emplacement de l'église a pu être déterminé exactement. Le plan ci-dessus (dont nous devons la communication à l'obligeance de M. le syndic B. van MuydenJ, donne une idée de la situation et des grandes dimensions de cet édifice. Nous avons été assez heureux pour voir ces ruines, qui ont été recouvertes et cette fois-ci, sans doute, pour toujours.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
Hôtel-de- Ville, d'après le plan Buttet. (p. 210.)
Dispute, le couvent, qui datait de 1234, fut supprimé comme les autres, et ses biens confisqués par la ville. En 1 555, le temple de la Madeleine fut démoli, ses pierres servirent à la reconstruction des Halles du Pont, et sa cloche passa dans le clocher de Saint-François.
11. Nous descendons par la rue Madeleine1 sur la place de la Palud, où se trouve VHôtel de Ville. C'est sur cette place, sans cloute, plus spacieuse encore qu'aujourd'hui (la vaste fontaine n'y fut installée qu'en 1 5 5 7) , que fut jouée, en i55o, au milieu d'un énorme concours de population, la célèbre tragédie française de Bèze, « Le sacrifice d'Abraham. » On l'a appelée : un mystère ramené aux proportions du drame antique 2.
Précisément, dans le réfectoire des frères prêcheurs de la Madeleine, où le
1. Dans cette rue habitait le bourgmestre Isbrand d'Aux, qui tenta, en 1588, de ramener le pays de Vaud sous l'ancienne domination savoyarde. La conspiration ayant été découverte, d'Aux fut condamné à mort par contumace, ses biens confisqués et ses deux maisons rasées, avec défense de jamais les rebâtir. Voilà pourquoi on trouve encore deux emplacements vides, l'un dans la rue Madeleine, à droite, en descendant, l'autre dans le faubourg de l'Aie. C'est aussi dans la rue de la Madeleine que Antoine Court, passa la seconde partie de sa vie. « Il avait fait choix d'un petit logement retiré, propre, agréable, et qui ressemblait beaucoup « à un ermitage. » Cette maison existe encore. » E. Hugues^ II, p. 3 et n. 2. — 2. C. Lenient, La satire en France, 1886, II, p. 294. ss.