TROISIÈME PARTIE
La dispute.
U VERTE le dimanche Ier octobre, par une prédication de Farel, la dispute fut close le dimanche 8 octobre, par une autre prédication de Farel. C'est lui qui, avec Viret, joua le rôle principal. Il avait rédigé les dix thèses l. La première, sur la justification par la foi (soutenue surtout par Farel), et la troisième, contre la « présence corporelle » (soutenue surtout par Viret), firent l'objet des débats les plus importants 2.
Le lundi, dès sept heures du matin, la foule remplissait l'immense cathédrale. Au centre de l'église était la place réservée pour les débats, avec, tout autour, des sièges pour les tenants de la discussion, pour les quatre notaires ou secrétaires, les deux présidents et les cinq commissaires de Berne. Ceux-ci étaient reconnaissables à leur costume, les pourpoints et les chausses noirs, aux découpures rouges, et un panache flottant sur leurs chapeaux à larges bords 3.
L'attitude des catholiques ressembla beaucoup à celle qu'ils avaient eue à Genève en pareille circonstance. L'évêque n'avait pas cru de son devoir de rentrer dans sa ville. L'empereur Charles-Quint, averti sans doute par l'évêque, écrivit le 5 juillet 1 536 au Conseil de Lausanne : «Annulez immédiatement tout, (illico annuletis, àboleatisY ... » Des 33 7 prêtres invités, 174 seulement vinrent, et, de ces 174, quatre seulement défendirent leur foi. Parmi les représentants des dix maisons religieuses, un seul prit la parole, et de tous les chanoines, pas un ; ou du moins le seul chanoine qui parla, lut une protestation du Chapitre pour déclarer qu'il s'abstenait.
1. « Les conclusions qui doibvent estre disputées à Lausanne, nouvelle province de Berne, le premier jour d'octobre 1536. » Opéra, IX, p. 701-702. — 2. Voir Charles Subilia, La dispute de Lausanne, p. 66. — ■ '■)■ Le Chroniqueur , p. 315. — « Les actes de cette Dispute recueillis par quatre notaires assermentés.... furent compilés en un gros volume qui fut douze ans entre les mains de P. Viret, jusqu'à ce que l'an 1548, Leurs Excellences de Berne, voulant en avoir un exemplaire pour leur bibliothèque publique, en firent tirer une copie et la firent collationner exactement avec l'original.... C'est cette dernière copie qui subsiste aujourd'hui. » (Ruchat, IV, p. 363.) Le volume porte deux inscriptions, l'une en français, l'autre en latin. La première dit : « Les disputations générales tenues à Lausanne ou moys d'octobre l'an mil cinq cens trente-six, ordonnées par les princes chrestiens messieurs de Berne, en plaine liberté et saufeonduict à tous allans et venans. > Opéra, IX, Proleg., p. lui. — 4. Herminjard, IV, p. 69 ; C. Subilia, p. 95.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
On voit la différence entre les protestants et les catholiques. Et Farel la souligna, quand il s'écria : « Parler hardiment vous est loisible ; on ne dispute point icy par fagot, par feu ne espée, par prison et tourmens ; les bourreaux ne sont icy pour docteurs et raisons péremptoires, mais la vérité de l'Escripture.... La vérité est assez forte contre mensonge; si vous l'avez, proposez-la1. » Où donc, en France, en Italie, en Espagne, le clergé catholique, ayant la majorité, a-t-il jamais tenu un pareil langage?
Le jeudi 5 octobre, Calvin n'avait encore rien dit, et il avait délibéré de s'abstenir jusqu'à la fin, « voyant que sa parolle n'estoit pas fort requise en si suffisantes responses que donnent ses frères Farel et Viret 2. » On discutait sur la présence réelle. Et un catholique avait lu un long travail, soigneusement préparé, dans lequel il reprochait aux ministres de mépriser les anciens et saints docteurs. Alors Calvin se lève, avec sa terrible ironie et sa science étonnante. Il affirme que souvent les catholiques « ne les ont pas en si grand honneur que nous, et ne daigneroient emploier le temps, à lire leurs escriptz, que nous y employons voluntiers. Comme se pourroit prouver, non pas à vous, mais à ung qui y seroit un peu plus exercité. » Et immédiatement il se met à citer et expliquer les opinions de Tertullien, une homélie attribuée à Chrysostome, « la XIe homélie environ le millieu, » un passage de saint Augustin, « en l'épître XXIIIe, bien près de la fin..., » un autre « au livre contre Adimantus manichéen, environ le milieu..., » un autre « sus le pseaulme 98,... » un autre « au commencement de quelque homélie sur l'évangile s. Jehan, environ le [la ?] 8e ou 9e, je n'en ay pas la mémoire certaine,... » un autre 0 au livre de jïde ad Pelrum Diaconum (combien qu'on doubte si c'est de luy ou de quelque autre ancien).... Finablement en l'épistre ad Dardanum, laquelle est assez ample et longue.... » Tout cela de mémoire! Calvin conclut ces citations: « Tout le monde peult facilement appercepvoir de quelle témérité vous nous reprochez que les docteurs anciens nous sont contraires. Certes si vous en eussiez veu quelques feuilletz vous ne eussiez esté si hardy à faire ung tel jugement que vous avez faict, n'en ayant veu mesmes les couvertures, comme assez le monstrent les tesmoignages précédens. » Puis échangeant la massue de son érudition pour l'épée de sa dialectique, il embarrasse ses adversaires dans leur propre exégèse, les laissant eux-mêmes considérer en quelle « absurdité » ils tombent, et il achève : « C'est une communication spirituelle par laquelle, en vertu et en efficace, il nous faict participans de tout ce que pouvons recepvoir de grâce en son corps et son sang.... le tout spirituellement, c'est-àdire par le lien de son Esprit3. »
1. C. Subilia, p. 113. — 2. Opéra, IX, p. 877. — 3. Opéra, IX, p. 877-884. Les connaissances patristiques de Calvin étaient célèbres, même parmi les plus savants Réformateurs, comme Mélanchthon. Calvin s'était mis à étudier les Pères de bonne heure. On a encore de lui une préface latine qu'il comptait mettre à une traduction française des Homélies de Chrysostome. Il ne réalisa pas son projet, conçu peut-être avant sa sortie de France. {Opéra, IX, Prolég., p. lxv et p. 831-838.) — Les éditeurs des Opéra ne savent à quelle date exacte placer cette Préface. « Soit, disent-ils, avant qu'il ait quitté la France, soit avant qu'il ait appliqué son esprit à l'explication du Nouveau Testament, par ses Commentaires. » (Opéra, Ibid.)
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
Tout le monde est surpris, stupéfait. Il y avait de quoi. C'est une révélation. « En cet endroit sont demeurés tant les Mimard que les Blancherose sans réplique. »
Alors se passa une scène qui porta l'émotion générale à son comble. « Un cordelier, Jean Tandi, qui avait écouté les disputes dès le commencement, voyant la bouche fermée aux opposans, et comme ravi en lui-même, se leva et déclara, devant toute l'assemblée, qu'il se sentait éclairé et convaincu de la vérité de la
doctrine qu'on venait d'enseigner [d'Japrès l'Evangile Il demanda pardon à
Dieu.... Il demanda aussi pardon au peuple Il déclara qu'il allait renoncer à
la règle, à l'habit et à l'ordre de cordelier, pour vivre en chrétien i. » Et sans doute, comme plusieurs de ses pareils, il se hâta de joindre l'acte à la parole.
Farel traduisit immédiatement les sentiments de la majorité de l'assemblée en s'écriant : «O que Dieu est grand, bon et sage!... Il a eu pitié de la pauvre brebis qui était errante par les déserts, et l'a amenée à la sainte bergerie 2. » Et l'assemblée se retira toute troublée par ce spectacle pathétique.
Outre cette conversion 3 il y avait eu les aveux de Blancherose, des deux Augustins, Gérard Pariât et Claude Clementis. Puis les prêtres les plus consciencieux embrassèrent la Réforme, Mimard, Drogy, qui s'écria: «Je sais que je serai excommunié, et cependant je viens de trouver la vérité. » Dans les trois mois qui suivirent, plus de quatre-vingts religieux, plus de cent vingt curés et vicaires passèrent au protestantisme.
Les conséquences ecclésiastiques de cette bataille théologique furent rapidement tirées.
Dès le lendemain, le Conseil même de Lausanne décida que la maison de prostitution serait détruite à jamais, et que les prostituées seraient chassées de Lausanne avec toutes les femmes de mauvaise vie. Voilà comment se trahissait l'influence des ministres. — Le 19 octobre 1 536, Berne ordonna « de soy incontinent dépourter de toutes cérémonies, sacrifices, offices, institutions et traditions papistiques, et de toutellement cesser d'ycelles, en tant qu'ils désireront d'éviter notre maie grâce et griefve punition ; aussy vous expressément recommandant sans dilation abatre toutes images et idoles, aussy les autels estans
M. A. Lang croit la Préface écrite en 1537 ou 1538. Die dltesten ihcologischen Arbeiten Ca/vins, dans les Neut Jahrbiicher fur dcutsche T/ieologie, II, 1893, p. 297-300. — Dans cette Préface, Calvin prouve sa familiarité avec Origène, Athanase, Basile, Grégoire, Tertullien, Çyprien, Hilaire, Jérôme, Ambroise, Augustin. En quelques mots précis, il caractérise la manière de chacun de ces auteurs. Ç'hrysostome est pour lui le plus «■ populaire » de tous. Opéra, IX, p. 831-838.
1. Ruchat, IV, p. 288. — 2. Le Chroniqueur , p. 330. Nous n'avons pas ici à discuter le récit de certains historiens peu impartiaux (comme Verdeil, Histoire du canton de Vaud , I, p. 365, et Charles Vuillermet, Notes historiques sur Lausanne, 1896, p. 38-40). Il faudrait une étude particulière: elle a été faite par M. Ch. Subilia. — :î. Le 7 octobre, Calvin prit de nouveau la parole pour une courte observation historique, relative à Hildebrand, « premier déterminateur de ceste prodigieuse transsubstantiation. » On l'avait invoqué. Immédiatement, Calvin cite « Beno, cardinal, en ung traicté inséré aux commentaires du concile de P.asle, faict par Pius II. » Et il conclut sa courte riposte: « Allez maintenant et dictes que le pain est vostre Dieu, à l'adveu de celuy qui l'a bruslé pour accomplir ses conjurations magiques. » Opéra, IX, p. 884, 886.
LES COMMENCEMENTS DE CALVIN ET DE VIRET
dans lesdites églises et monastères ; touteffois cella par bon ordre et sans tumulte1. » (11 ne faudrait pas trop se fier à cette dernière recommandation.) — Enfin X Ordonnance de Réformation, du 24 décembre 1 536, vint clore l'ancienne période et ouvrir la période nouvelle de l'histoire du Pays de Vaud.
En se précipitant ainsi, les événements allaient tout naturellement faire de Calvin le chef autorisé et respecté. De Lausanne même, indiquant le résultat de la Dispute, il écrivit à son ami Daniel : « Déjà clans beaucoup de localités on a commencé à renverser les idoles et les autels, et j'espère que bientôt ce qui reste sera aboli. » Mais il a soin d'ajouter : « Le Seigneur fasse que l'idolâtrie soit ruinée dans tous les cœurs. »
Quant à lui, il est déjà engagé dans de nouvelles discussions. Il doit partir pour Berne, le lendemain, et peut-être sera-t-il obligé de pousser jusqu'à Bâle", ce qu'il redoute, à cause de sa santé délabrée (fracta valetudine) et de la mauvaise saison. En attendant, il blâme énergiquement ces « ventres paresseux, » ces hommes qui « babillent doucement à l'ombre, » au lieu de venir aider les travailleurs. Les pasteurs manquent. Quanta ministrorum penuria ! Que ceux qui ont un peu de cœur (cordatiores) accourent 3.
A Berne, Calvin assiste, du 16 au 18 octobre, au Synode'", où sont représentées deux cent quatre-vingt-seize paroisses, et qui délibère sur la formule de concorde de Wittemberg. Bucer et Capiton la recommandaient chaleureusement aux Suisses. Mais le Synode la trouvait ambiguë. Cependant un des docteurs présents fit observer que la Suisse ne devait pas se séparer des autres Eglises : « Si cela arrive, dit-il, c'en est fait de la religion5. » Est-il téméraire de penser que ce docteur, c'était Calvin, se montrant dès le premier jour ce qu'il restera jusqu'à la fin de sa vie, le grand conciliateur des protestants ?
Ce qui semble confirmer cette supposition, ce sont les deux lettres parties de Strasbourg, le ier décembre 1 536, et signées des deux hommes qui s'occupaient tant à ce moment de cette conciliation1'. Capiton écrit à Calvin qu'ils sont presque complètement d'accord ; il désirerait qu'il pût venir passer deux jours. « Au nom
i. Le Chroniqueur, p. 340, 341. La lettre était adressée aux baillis, châtelains, lieutenants et autres officiers. Le même jour, 19 octobre, Berne envoyait à chacun des ministres nouvellement désignés par une assemblée réunie à Lausanne, à l'issue de la Dispute, sa lettre de nomination. Le ton en est curieux : « Sur ce ordonné que tu, incontinant avoir receuz ceste, toy transpourte ver[s] nostre Baillif.... » Pour desservir plus de cent paroisses dans les « pays conquestés, » on n'avait trouvé qu'une quinzaine de pasteurs. Herminjard, IV, p. 91, p. 90, n. 24. — i. M. Herminjard pense qu'il renonça à ce voyage et se contenta d'écrire, IV, p. 90, n. 23. Voir lbid., IV, p. 95, la lettre n° 577. — 3. 13 octobre, lbid., IV, p. S9-91.
— 4. lbid., IV, p. 90, n. 22. — S. Lettre du 20 octobre, de Megander aux pasteurs zuricois, Opéra, Xh, p. 65.
— 6. Capiton et Bucer avaient assisté le 24 septembre, à Bâle, à une première réunion qui s'occupa de cette conciliation. Une autre, à laquelle ils assistaient aussi, eut lieu à Bâle le 12 novembre. Herminjard, IV, p. 116, n. 2.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
de Christ, je t'en prie, si d'une façon quelconque tu le peux, viens nous voir avant de rien publier ; je le sais, tous tes écrits seront plus forts {robustiora) et plus puissants (communitiora), quand tu nous auras entendus1. » Bucer, qui n'a pas eu occasion de voir encore Calvin, est moins familier ; il est presque respectueux. Il désire avoir une entrevue pour s'entendre sur tout (tecum per omnia convenirè), et il viendra volontiers où Calvin voudra. Qu'il choisisse Bâle, Berne ou même Genève. « Nous traiterons religieusement ces sujets qui sont certains pour toi, mais qui, à cause de notre lenteur, ont besoin de quelques explications. » Et saluant avec admiration les débuts de cette activité, Bucer ajoute : « Nous croyons reconnaître que le Seigneur a décidé de laisser ses Eglises se servir de toi avec le plus grand profit (usum uberrimum) et de les faire très largement (latissimé) profiter de ton ministère.... Ne méprise pas mes prières, homme très savant et très saint2. »
i. Herminjard, IV, p. 116. — 2. Ibid., IV, p. 118, 119.
Marque de Sébastien Honorati.