PREMIÈRE PARTIE Les articles de
OUT d'abord, c'était à Genève que Calvin devait se montrer tel qu'il était.
Il avait commencé par refuser les fonctions pastorales1. Le Ier décembre 1 536, Capiton lui écrit : à Calvin « enseignant les saintes lettres en Christ, à Genève2. » En janvier i53y, Calvin s'appelle « professeur 3. » Le 5 février, une lettre du Conseil de Genève '* dit que, privés de Coraud, de Farel et de Viret, les Genevois sont « presque sans sermon. » Et cependant il paraît bien que Calvin avait été, à
1. « Hoc autem primum recusarat. » Bèze, Vie de Calvin, 3e édit. ; Opéra, XXI, p. 126. Dans sa lettre à Sadolet (septembre 1539), Calvin dit: « J'ai exercé dans cette Eglise [de Genève] le ministère, d'abord de docteur, puis de pasteur. » — 2. Herminjard, IV, p. 116. — 3. Titre des Epistolae duae : « Joannis Calvini, sacrarum literarum in eçclesia Genevensi professons. » — 4. Au bailli de Thonon, Herminjard, IV, p. 179.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
peu près tout de suite, membre du Corps pastoral. Car, déjà le 6 décembre 1 536, nous apprenons qu'il a prononcé « sa première censure ecclésiastique. » Le pasteur Lambert est averti et prié par lui, « au nom des frères, » de se démettre de son ministère *.
Le voilà donc, dès la fin de 1 536, collègue de Farel et en plein travail d'organisation ecclésiastique. Le 24 °2 du mois de mai 1 536, nous lisons: « Il est parlé des édits qui doivent être faits pour l'unité de l'Etat (pro unitate civitatis). Arrêté que l'on prépare des Articles3. » C'est ce qui eut lieu le 10 novembre 1 536. Les Articuli de regimine ecclesiœ furent lus et adoptés : « Arrestatum quod articuli ipsi observentur intègre '*. »
Voici en quels termes les Articles"" eux-mêmes exposent le but qu'ils poursuivent : « Maintenant qu'il az pleuz au Seigneur de ung peu mieux establir icy son règne, i! nous az semblé advis estre bon et salutayre de conférer ensemble touchant ces choses, et, après avoyr advisé entre nous par la parolle du Seigneur... quelle polisse il seroyt bon de y tenir cy après, nous avons conclud de vous présenter par articles ce que en avons délibéré.... Si vous voyés nostre advertissement estre de la saincte parolle de l'Evangille, mettez bonne diligence que ces observations soyent receues et maintenues en vostre ville.... »
Or le premier point de ce gouvernement ecclésiastique concerne la Cène : « Il seroyt bien à désirer que la communication de la saincte Cène de Jésucrist fust tous les dimenches pour le moins 6 en usage, quant l'Eglise est assemblée en
1. Herminjard, IV, p. 123 et n. 11, p. 116 n. 6. — 2. A. Roget parle déjà d'un appel de Farel au Conseil, le 18 mai, pour chercher un moyen de faire vivre le peuple en la foi de Dieu. Mais, à cette date, nous avons seulement trouvé qu'après une proposition de Farel et de Saunier, relative aux écoles, le Conseil avait décidé de convoquer les Deux-Cents, et de leur proposer « que tous vivent unanimes » (quod omnes unanimes vivamus). Registres du Conseil, vol. 30, f. 4. C'est le 19 mai que le Conseil des Deux-Cents décide d'assembler un Conseil général « pour y proposer le mode de vivre selon Dieu. » (A. Roget, Les Suisses et Genève, II, p. 233. Anna/es, p. 200, 201.) — .'!. Registres du Conseil, vol. 30, f. 7. Cornélius (Historisclie Arbeiten, p. 131) distingue ces articles acceptés (observentur intègre), le 10 novembre 1536, des articles qu'on décide d'examiner le 16 janvier 1537- Selon Rilliet (Le catéchisme français, p. xv), « adoptés en principe par le Grand Conseil, les articles furent renvoyés pour plus ample examen au Conseil ordinaire, et ce ne fut qu'en janvier 1537 que, soumis de nouveau aux pouvoirs publics, ils furent définitivement votés. » M. Th. Dufour est du même avis. — 4. Registres du Conseil, vol. 30, f. 87. — Le 15 janvier, en Conseil des Deux-Cents : « Audito magistro Guillelmo, arresté que demain après disner soit assemblé le Conseil de Deux Centz pour veoir les articles'qu'il a l'aultre jour baillé. » (Registres du Conseil, vol. 30, f. 150), et le mardi, 16 janvier, en Conseil ordinaire: « Icy est esté parlé et sont estés leuz les articles donnés par Maistre Guillaume Farel et les aultres prédicans. Est arresté mettre en Conseil de Deux Centz, nostre advys, qu'est que, de la Cène, elle se face quattres foys l'an.... » Registres du Conseil, vol. 30, f. 151. - fi. Le secrétaire du Conseil a écrit au dos du document: « Articles baillés par les prescheurs. 16 januari 1537- " Herminjard, IV, p. 154, n. 1. C'est le jour de la discussion. (Opéra, Xa, p. 5.) < Les Articles mêmes, quoique « baillés par les prescheurs, » sont unanimément reconnus pour être l'œuvre de Calvin. » (Rilliet, Le catéchisme français de Calvin, p. xv. M. Herminjard (IV, p. 154, n. 1) ajoute: « Calvin dut composer ce mémoire après avoir mis la dernière main à l'opuscule qu'il intitula: Joannis Calvini, sacrarum litterarum m ecclesia genevensi professons, Epishdae dune, » et dont la préface est datée de Genève, 12 janvier 1537. C'est encore l'opinion des éditeurs des Opéra, Xa, p. 5, note, et de Kampschulte, I, p. 289, n. 1. — <'>. L'Institution (édit. de 1536) disait textuellement : ■> Singulis, ad minimum, hebdomadibus proponenda erat christianorum cœtui mensa Domini. » Opéra, I, p. 130.
LES ARTICLES, LE CATÉCHISME ET LA CONFESSION DE FOI
multitude, veu la grande consolation que les fidèles en reçoipvent et le fruict qui en procède en toute manière — Et de faict elle n'az pas esté instituée de Jhésus pour en fère commémoration deux ou troys foys Tan, mays pour ung fréquent exercice de nostre foy et charité, duquel la congrégation des crestiens heutz à user quant elle seroyt absemblée Et telle az esté tousjours la practique de l'Esglise ancienne jusques à ce que l'abomination des messes a esté introduicte — Mays, pour ce que l'infirmité du peuple est encore telle qu'il y auroyt dangier que ce sacré et tant excellent mistère ne vînt en mespris, s'il estoyt si souvent célébré, ayant esgard à cela, il nous a semblé bon que, en attendant que le peuple, qui est encores aucunement débile, sera plus confermé, ceste saincte Cène soyt usitée une foys chascun moys....»
A cette sainte Cène, qui pourra participer? C'est la question de l'excommunication ou de la discipline, que les Articles soulèvent : « Mays le principal ordre qui est requis et duquel il convient avoyr la plus grande sollicitude, c'est que ceste saincte Cène, ordonnée et instituée pour conjoindre les membres de nostre Seigneur Jésucrist avecq leur chefz et entre eux mesmes en ung corps et ung esprit, ne soyt souillée et contaminée, si ceux qui se déclairent et manifestent par leur meschante et inique vie n'appertenir nullement à Jésus, viennent à y communiquer. Car, en ceste profanation de son sacrement, nostre Seigneur est grandement déshonoré. Pourtant il nous fault donner de garde que ceste pollution, qui redunde tellement au deshonneur de Dieu, ne soyt vehue [vue] entre nous par nostre négligence, veuz que sainct Paul dénunce une si grosse veng[e]ance sur ceux qui traicteront ce sacrement indignement. Il faut doncq que ceux qui ont la puissance de fayre ceste police mettent ordre que ceux qui viennent à ceste communication soyent comme approuvez membres de Jésucrist.
» Pour ceste cause, nostre Seigneur a mise en son Esglise la correction et discipline d'excommunication, par laquelle il az voullu que ceux qui seroyent de vie désordonnée et indigne d'ung crestien , et qui mespriseroyent, après avoyr estés admonestez de venir à amandamant et se réduire à la droicte voye, fussent dèjectéz du corps de l'esglise et, quasi comme membres pourris, couppez jusques à ce qu'ils revinssent à résipisiscence, recognoyssant leur faulte et paovreté. »
Ce n'est pas qu'il s'agisse de rétablir l'excommunication des catholiques. Non. Cette pratique ancienne a été « tournée en tirannye » par « aulcungs meschans évesques, ou plustost brigans tenans places d'évesques. » Et comment ont-ils perverti « cette chose prouffitable et salutayre ? » « Ceste faulte est advenue parce que les pseudes-évesques ont ravy à l'assemblé des fidèles et tiré à eux la cognoissance et puissance d'excommunier. »
Ce que les prédicateurs demandent, c'est donc qu'on rétablisse la règle, sans « tomber en inconvénient de la dépraver et corrumpre par mauvays usaige. »
Et voici comment on obtiendra ce résultat. « Pour ce faire, nous avons
1. U Institution de 1536 dit: « Ouoties in cœtum convenirent. » Opéra, I, p. 130. Il est facile de voir que ce passage, et bien d'autres, ont été écrits, dans X Institution de 1536 et dans les Articles de 1537, par une seule et même main.
CALVIN A GENÈVE. PREMIER SEJOUR
deslibéré requérir de vous que vostre playsir soyt ordonner et eslire certaynes personnes de bonne vie et de bon tesmoignage entre tous les fidèles, pareillement de bonne constance, et que ne soyent poent aysés de corrumpre, lesquelz estans départis et distribués en tous les quartiers de la ville, ayant l'oil sus la vie et gouvernement d'ung chascun, et s'il[s] voyent quelque notable vice à reprendre en quelque personne, qu'ils] en communiquent avecq quelcung des ministres, pour admonester quicunque sera celluy lequel sera en faulte et l'exorter fraternellement de se corriger. Et si on veoyt que telles remonstrances ne profitent rien, le advertir que on signiffiera à l'esglise son obstination. Et lors, s'il se recognoyt, voylà desjà ung grand prouffit de ceste discipline. S'il n'y veult entendre, il sera temps que le ministre, estant advoué de ceux qui auront ceste charge, dénunce publiquement en l'assemblée le debvoyr qu'on aura faict de le retirer à amendement, et comment tout cela n'a rien proffité. Adoncques on cognoestra s'il veult persévérer en la durté de son cueur, et lors sera temps de l'excommunier, c'est à sçavoyr qu'il soyt tenu comme rejecté de la compagnie des crestiens et laissé en la puissance du diable, pour une confusion temporelle, jusque à ce qu'il donne bonne apparence de sa pénitence et amendement, et, en signe de ce, qu'il soyt rejecté de la communion de la Cène, et qu'il soyt dénoncé aux aultres fidelles de ne converser poent familièrement avecq luy. Toutefoys qu'il ne laisse poent de venir aux prédications , pour recepvoyr tousjours doctrine , affin d'esprover tousjour s'il playra au Seigneur luy toucher le cueur pour retorner en bonne voye »
1. A propos de ce passage sur l'excommunication, M. Herminjard (IV, p. 159, 161) a cru pouvoir signaler un contraste entre « la sévérité excessive » de Calvin et < la mansuétude qui animait Farel. » Sans vouloir méconnaître la différence de tempérament des deux Réformateurs, il est permis de croire que ce contraste ne frappait pas beaucoup Farel, puisque les Articles furent présentés en son nom aussi bien qu'en celui de Calvin. Les Articles disent : « Que ceulx qui reçoipvent telle correction, ayant honte et confusion de leur péché, viennent à se recognoestre et se amender. » Et Farel avait dit : « Cecy est faict affin que, par honte et tristesse qu'il en a, il [le pécheur] revienne à amandement, laissant son péché. » Farel ajoutait : « C'est une correction amyable et pleine de charité pour tirer les paovres pécheurs de leurs péchez. » {Sommaire, réédit. Baum, XXXII. De l'excommuniement, p. 78.) — Les Articles disent encore de l'excommunié : « qu'il soyt dénoncé aux aultres fidelles de ne converser poent familièrement avecq luy. » Et Farel avait dit : « Alors on ne doit converser avec luy, sinon comme avec ung infidèle, avec lequel tu ne vouldroys point venir à la table de nostre Seigneur, ne aussi converser avec luy, approuvant sa vie ne sa foy. » Farel ajoutait: « Mais en toute autre sorte beuvant et mangeant avec luy pour le gaigner et retirer. Ainsi fault converser avec l'excommunié en toute charité. » {lbid., p. 80.) Ainsi, chaque fois, les Articles semblent donner une phrase même de Farel, presque avec les mêmes mots. Seulement, chaque fois, le Sommaire ajoutait une autre phrase, dans laquelle Farel laissait parler sa charité. Mais la différence qu'il y a entre un traité destiné au public, qu'il s'agit de convertir, et des Articles soumis à un gouvernement, qu'il s'agit de pousser à légiférer, suffit très bien pour expliquer que ceux-ci soient moins parénétiques que celui-là. Et la preuve que ces sentiments de charité n'étaient pas inconnus à Calvin, c'est que celui-ci, à son tour, dans son Institution, s'exprime comme Farel dans son Sommaire : « Toutesfois il ne nous faut point oublier que la sévérité de l'Eglise doit estre telle que tousjours elle soit conjointe avec douceur et humanité. Car ce danger est tousjours à éviter, comme sainct Paul commande « que celuy qu'on chastie ne soit englouty de tristesse.... Et en ccst endroit on ne peut excuser que les Anciens n'ayent esté trop austères.... Or comme ceste douceur et humanité est requise en tout le corps de l'Eglise, qu'on ne chastie point ceux qui auront failly, jusques au bout, mais par mesure et en douceur, et plus tost, selon le précepte de sainct Paul, faire valoir charité envers eux (2 Cor. II, 8); ainsi un chacun particulier en son endroit se doit accomoder à ceste mansuétude et humanité. » {Institution chrétienne, IV, xn, 8, 9- Voir ire édit., Opéra, I, p. 76.)
LES ARTICLES, LE CATECHISME ET LA CONFESSION DE FOI
Il faut noter que les Articles ne s'arrêtent pas là. Ils donnent ce droit de contrôle moral à tout le monde, y compris les « voysins ou parens. » Si leur avertissement n'était pas écouté, ils auraient « à en advertir iceux desputez pour procéder en leur office. » Enfin voici la conclusion : « Oultre ceste correction, l'esglise n'a poent à procéder. Mais s'il y en avoyt de si insolens et habandonnez à toute perversité qu'ilfs] ne se fissent que rire d'estre excommuniez, et ne se souciassent de vivre et morir en telle rejection, ce sera à vous [c'est-à-dire au Conseil] à regarder si vous aurés à souffrir à la longue et laissé impugny ung tel contempnement et une telle mocquerie de Dieu et de son évangille. »
Les Articles abordent encore trois autres sujets: i° Léchant. Cette question sera traitée plus loin. Nous nous bornons ici à indiquer que pour remédier à la froideur des oraisons, pour émouvoir les cœurs « à ardeur, » les Articles réclament le chant des Psaumes, et proposent de l'introduire en commençant parfaire chanter les enfants.
2° L'instruction religieuse des enfants. « Il est fort requis et quasi nécessayre, pour conserver le peuple en poureté de doctrine, que les enffans dès leur jeune eage soyent tellement instruicts qu'ils puyssent rendre rayson de la foy, affin que on ne laisse deschoyr la doctrine évangélique, ains que la sentence en soy[t] diligemment retenue et baillée de main en main et de père en filz. » Pour arriver à ce résultat les ministres présentent un Catéchisme.
3° Enfin, il faudrait faire des ordonnances relatives au mariage, une matière bouleversée par les abus papistiques l.
Ces pages sont capitales pour comprendre la conception ecclésiastique de Calvin. On peut dire qu'au moment d'entreprendre son œuvre il donne son programme.
Calvin part du fait de la sainte Cène, fait religieux, qui est au centre du culte et de la vie religieuse de l'Eglise. Il faut une règle pour sauvegarder la sainteté, et empêcher la profanation de la sainte Cène. Cette règle aboutit à l'excommunication. Celle-ci devient ainsi la clef de voûte de la discipline.
En quoi précisément consiste l'originalité du programme et de l'œuvre de Calvin ?
Avant Calvin, la discipline était en usage, et tout particulièrement en Suisse.
A Zurich, le premier Colloque, convoqué en i523, et le Conseil avaient promulgué des édits pour la répression des mauvaises mœurs et exclu pendant six mois de la Cène quatre conseillers convaincus d'adultère. — A Berne, dès i528, à la suite d'un Colloque, le Conseil avait décidé : « Les dix livres qu'on payoit autrefois pour avoir mangé de la viande ou des œufs en jour maigre, nous voulons qu'on les paie à l'avenir lorsqu'on se sera soulé et qu'on sera demeuré à