‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 35 sur 123 · PREMIÈRE PARTIE Strasbourg et l'Eglise française · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE Strasbourg et l'Eglise française

UAND ils furent arrivés à Bâle, nos Réformateurs renvoyèrent leurs chevaux1, et ils s'installèrent provisoirement (paulisper expectabimus), au collège de la ville, chez Oporin, son directeur2, en même temps professeur, imprimeur et leur ami. Ils attendirent que le Seigneur leur ouvrît quelque porte (quant via m aperieî)3.

Farel devait rester chez Oporin sept semaines et deux jours (du 6 juin au 26 juillet), moment où il partit pour Neuchâtel, et Calvin deux mois et environ

1. C'était la coutume de louer un cheval pour un voyage; seulement il fallait aussi quelqu'un pour le ramener. — « Hic frater,cui equos reducendos tradidimus. » Herminjard, V, p. 20. — « Is qui equum reduxe-

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douze jours (du 6 juin au 18 août1), moment où il alla chez Grynée 2, pendant quelques jours encore, avant de partir pour Strasbourg.

Ces quelques semaines furent tout d'abord singulièrement douloureuses pour les deux amis, surtout pour Calvin. Ici encore, en particulier dans sa longue lettre à Bullinger3, nous constatons son extrême sensibilité, son irritabilité vive4.

Toutefois, dit Kampschulte, « Calvin fut le premier à retrouver son calme. » Il se console par la pensée que la Providence a tout conduit, et il cherche à calmer Farel. « Humilions-nous, lui dit-il, pour ne pas résister à Dieu, qui tend à notre humiliation. Il nous faut attendre son jour. Car rapidement se flétrira l'orgueilleuse couronne des ivrognes d'Ephraïm 5. » Et dans sa conviction religieuse, il puise la consolation c.

Quelle que fût son ' irritation personnelle, Farel n'avait pas attendu ce moment pour chercher, à son tour, à pacifier l'âme de ses anciens paroissiens. Dès le mois de juin, il leur avait adressé les conseils les plus charitables : « Ne criés ne contre cestuy, ne contre l'aultre, mais ung chascun contre soymesme, et [que] ung chascun s'acuse devant Dieu, comme estant digne, de sa part, de plus grande confusion. » Et encore : « Par haine, mespris, orgueil et aultre façon de faire, ne proufiterons rien, mais par bonne charité, doulceur et bénignité, nous extimans moindres que tous7. »

Ainsi nos Réformateurs, quoique chrétiens, se montraient hommes; mais, il faut bien le reconnaître, quoique hommes, ils se montraient aussi chrétiens.

Pendant ce temps la peste sévissait à Bàle, et, le 17 août, elle saisit un neveu de Farel. Celui-ci était déjà parti. Calvin le remplaça auprès du malade, et voici ce qu'il raconte lui-même : « Comme, pour soulager mon mal de tête, j'avais pris des pilules, je ne pus y aller moi-même. » Mais il veille à ce que tous les soins lui soient donnés. Il y a une garde-malade. « Grynée le visita souvent, et dès que

rat.... » Ibid., V, p. 70. — 2. En mars 1536, Oporin avait succédé à Grynée, comme professeur de grec à l'université et comme directeur du Collège. Herminjard, V, p. 72; 20, n. 3. Voir Jean Calvin, I, p. 605, 628. - :t. Lettre du 14 juin. Herminjard, V, p. 31.

1. C'est Calvin qui nous le dit dans sa lettre à Farel du commencement d'octobre 1538. Les deux amis règlent leurs comptes. « Grynée eut l'idée de ne pas faire payer le vin que nous lui avions pris. Comme j'ai vu qu'Oporin n'était pas spontanément de cet avis, je n'ai pas voulu ouvrir la bouche.... Tu ne feras pas de perte notable, si nous partageons ainsi: je paierai cinq couronnes, toi quatre, etc. » Herminjard, V, p. 147. — 2. Calvin à Farel, 20 août 1538. Herminjard, V, p. 87. Calvin dit que Grynée n'a pas voulu le presser de partir pour Strasbourg, afin de ne pas avoir l'air d'être ennuyé de le loger : « ne contubernii met fastidio quidpiam agere videretur. » Voir encore Herminjard, V, p. 70, lettre à Farel, 4 août, où Calvin parle de ce qu'il a dit, à table, à Grynée. — •'!. Nous aurons occasion d'analyser cette lettre dans le livre V de ce volume. — 4. Le 14 juin, il écrit à Viret et à Coraud : « C'est incroyable de quel désir nous brûlons de recevoir vos lettres (incredibile est quanto vcstrarum literarnm desiderio œstttamtis), pour savoir ce qui s'est passé depuis notre départ. » Herminjard, V, p. 32. — 8. Esaïe, XXVIII, 1. Lettre du 4 août. Herminjard, V, p. 71. — <'>. Kampschulte, I, p. 319. — 7. G. Farel a l'Eglise de Genève, de lîàle , le 19 juin 1538. Herminjard, V, p. 36, 37.

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ma santé le permit, je me rendis chez lui. Talearis1, voyant que je ne craignais pas le danger, voulut le partager avec moi. Hier nous fûmes longtemps auprès de lui. Et comme les indices d'une mort certaine apparaissaient, je m'efforçai d'apporter des remèdes pour l'âme plus encore que pour le corps. 11 délirait déjà un peu, pas au point cependant de ne pas me rappeler dans sa chambre, et de me presser

de prier pour lui Aujourd'hui, vers quatre heures du matin, il est allé au

Seigneur. » Ce jeune homme avait un compagnon. Calvin craint fort qu'il ne soit emporté par la même maladie. « J'espère le revoir aujourd'hui. » Il rend compte ensuite de ce qu'a laissé le neveu : « pas un as, » seulement quelques vêtements, une épée et une chemise. Calvin a payé les frais de la maladie et de l'ensevelissement 2.

Il y aura lieu de se rappeler ce courage simple, naturel, sans phrase, quand, dans une circonstance à la fois analogue et différente, les adversaires de notre Réformateur l'accuseront d'avoir peur de la peste, à Genève.

Le voyant libre, les Strasbourgeois avaient tout de suite désiré l'attirer à eux, et ils lui adressaient appel sur appel. « J'ay esté tant sollicité par les deux 3 de ceste ville (écrit-il le 10 juillet, de Strasbourg même, à L. du Tillet), que pour les satisfère j'ay faict ici un voiage. » Ils s'occupent de convoquer une grande assemblée qui approuvera l'administration des deux exilés. Mais Calvin ne se décide pas à rester. Il ajoute au contraire: « Je me retireré à Basle, attendant ce que le Seigneur vouldra fère de moy. Il ne tient pas à ceulx de ceste ville [Strasbourg] que je ne suis leur hoste ; mais ilz ont assez de charge sans moy, et je pourré vivre quelque temps en me aidant de ce que m'avez laissé, avec une partie de mes livres. Cependant le Seigneur nous adressera. Je crains sur toutes choses de rentrer en la charge dont je suis délivré, réputant en quelles perplexité^ j'ay esté du temps que je y estois enveloppé. Car comme lors je sentois la vocation de Dieu qui me tenoit lié, en laquelle je me consolois, maintenant au contraire je crains de le tenter si je reprens un tel fardeau, lequel j'ay cogneu m'estre importable''. »

Il ne s'agit pas ici de vaines phrases ; on sent que c'est du fond de son cœur que sortent ces paroles si caractéristiques. Avec une véritable humilité chrétienne, il déclare qu'il se laissera aller aux directions de Dieu, « d'autant que je regarderé plus tost ce qu'il m'en monstrera que mon propre jugement, lequel me tirant au contraire oultre mesure, me doibt estre suspect »

De retour à Bâle, il écrit à Viret une lettre (20 juillet), qui montre cette vivacité continuelle (et continuellement méconnue) de ses sentiments. Il lui

1. M. du Taillis, gentilhomme français réfugié à Bâle. Herminjard, V, p. 88, n. 18. — 2. Lettre du 20 août. Herminjard, V, p. 88, 89. — 3. Bucer et Capiton. — 4. Herminjard, V, p. 43, 44, et n. 9. Calvin est de retour à Bâle entre le 10 et le 20 juillet, lbid., V, p. 73, n. 3. — 5. Ibid., V, p. 44.

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conseille de ne pas venir lui faire visite. Certes rien ne pourrait être plus agréable que de parler avec lui, que de le « voir seulement. » Et peu s'en est fallu « que l'ardeur immodérée de jouir d'une telle joie » (islius lœtitiœ fruendœ immodica cupiditas) ne l'ait poussé à le prier de mettre son projet de voyage à exécution. Mais, d'après Grynée et Farel, Viret susciterait encore plus d'envie, qu'il ne leur apporterait de « volupté. » Il s'est rendu à ces observations. Et ils sont décidés à renoncer au plaisir, si désiré, d'une conversation avec lui (fructu colloquii tui, alioqui optatissimo careré) 1.

Farel est appelé à Neuchâtel. Il quitte Bâle2, vers le 26 juillet.

De nouveau (adhuc), Bucer s'adresse à Calvin, au nom de Capiton et de Sturm : ce qu'il a de mieux à faire, c'est de venir à Strasbourg, où il aura un petit troupeau (parvus numerus), mais où cependant il peut espérer un ministère très fructueux.

Non pas qu'ils veuillent le retenir définitivement dans un ministère si étroit (tain pavvo ministeriolo) ; ils désirent seulement lui donner le temps de se remettre de sa blessure 3.

Usant de sa franchise accoutumée, Bucer écrit qu'il n'est pas bon pour Farel de rester avec Calvin (ne simul conjungamur1*), de peur qu'ils ne s'excitent l'un l'autre, et qu'il n'est pas bon pour Calvin de rester à Bâle, en un lieu où « sa blessure est chaque jour irritée par de nouvelles incisions. » Il désigne même Calvin par cette locution: ingenium hoc irritabile, ce caractère irritable5.

Calvin n'est pas « irrité » par le mot ; c'est lui qui nous l'a conservé, en le reproduisant dans sa lettre à Farel, car la seconde épitre de Bucer est perdue. Ce sont là de fortes et délicates amitiés, et ce mélange d'impressionnabilité et de simplicité, n'étonne-t-il pas de plus en plus? Dans cette même lettre, Calvin dit à Farel : « Au nom du Seigneur, je te prie avant tout, qu£ vous ne décidiez rien sur mon compte, sans m'en avertir un peu avant6. » Enfin, il lui envoie une lettre de Capiton, à son adresse à lui, Farel, mais que lui, Calvin, a simplement décachetée et lue; il est sûr qu'il ne lui en voudra pas7.

Certes non ! Farel « travaille grandement » pour que son « frère Calvin » vienne à Neuchâtel8 même, ou à la Neuveville, « où il pourrait servir Christ et continuer ses études9. » Et de son côté, Calvin continue à refuser d'aller à Strasbourg, parce qu'il ne peut amener Farel avec lui (quia te adhibere non poteram 10). 11 attend encore son conseil, et seule une raison majeure l'empêche de voler promptement vers lui.

Tout à coup (iumultarie)11, il quitte Bâle; lui-même l'écrit à Farel, vers

1. Herminjard, V, p. 57, 58. — 2. Herminjard, V, p. 70,11. 1, et p. 147, n. 29. — 3. Opéra, Xb, p. 219. Herminjard, V, p. 64 et n. 17; p. 66. — 4. Ibid., V, p. 73. C'est Calvin qui rapporte à Farel le propos de Bucer. — 5. Ibid., V, p. 73. — Une autre phrase de Bucer montre à quel endolorissement Calvin en était arrivé avec son extrême sensibilité. « Son âme était trop affaiblie, par la blessure reçue, pour soutenir ces chocs quotidiens. Ibid., V, p. 114. — 6. « Ne quid de me statuatis, nisi paulo ante monito. » Herminjard, V, p. 71. — 7. Ibid., p. 72. — 8. Ibid., p. 74. — 9. Ibid., p. 77. — 10. Lettre du 20 août, Ibid., p. 87. — ! I . Ibid., p. 109.

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le 11 septembre1, de Strasbourg, où il a prêché déjà trois jours auparavant, le dimanche 8 septembre 2.

De même que Calvin était subitement resté ,à Genève, malgré lui, il s'était rendu subitement à Strasbourg, malgré lui. Le 4 août, il écrivait à Farel : « Je soupçonne que Bucer insistera plus fortement pour me faire aller à Strasbourg. Je ne m'y déciderai que si j'y suis contraint par une plus grande nécessité (nisi major nécessitas me commoverit) 3. » — Le 20 août, il lui écrit encore : « Les Strasbourgeois continuent à insister pour que je me rende auprès d'eux4.... Quelques-unes de leurs raisons sont spécieuses.... Cependant j'ai de nouveau refusé

parce que je ne pouvais t'emmener avec moi S'ils voulaient m'engager pour

longtemps, ma délibération ne serait pas difficile 5. » Quelques jours après, il se trouve où il ne voulait pas aller. Et lui-même nous donne la raison de ce changement : « Quant est de reprendre charge, dit-il à du Tillet, j'eusse bien désiré en estre creu. Et si je ne eusse eu afère que à ceulx que vous pourriez estimer estre trop aspres et inconsidérez à mettre les gens en besoigne, je m'en feusse

1. Herminjard, V, p. 113, n. 13. — 2. Ibid., p. ni, n. 10. — 3. Ibid., p. 72. — 4. Parmi ceux qui s'efforcent de le décider, Calvin cite spécialement Firmùis. «J'accepte, dit-il, ses raisons, selon son caractère (tanquam ex hominis ingenio), pour ce qu'elles valent [?]. D'autres sont spécieuses. » (cf. Herminjard, V, p. 87.) Qui est ce Firmius? Les éditeurs des Opéra (Xb, p. 236, n. 6, et p. 221, n. 11; Stricker, Johannes Calvin, 1890, p. 10, n. 3) avaient d'abord cru qu'il s'agissait ici d'Antoine Firn, le pasteur bien connu de Saint-Thomas, et dont nous allons parler plus loin. Mais Herminjard a pensé qu'il s'agissait ici (V, p. 87, n. 7), comme dans la lettre de Calvin à L. du Tillet (« Monsieur Firmius, » V, p. 45, n. 11), de celui que du Tillet, répondant à Calvin (V, p. 108), appelle « Monsieur du Ferme , > sans doute un Français réfugié. — Les éditeurs des Opéra se sont rangés à cette opinion, « certainement préférable, » disent-ils (XX, p. 598). Seulement voici qu'Herminjard, à son tour, signale un passage embarrassant (V, p. 449 et n. 13). A propos du rôle joué par Firmius dans les discussions entre Caroli et Calvin, Herminjard dit : « Ce passage est le seul, à notre connaissance, qui semble annoncer que Firmius n'était pas un réfugié français, mais l'un des pasteurs de Strasbourg. » Que penser dès lors? Il faut ajouter que ce Firmius a été un des quatre personnages que Farel et Calvin ont le plus connus, fréquentés à Strasbourg, et qui jouaient le rôle le plus actif dans les questions ecclésiastiques : Capiton, Bucer, Jean Sturm et Firmius. Il est vrai qu'il pouvait être aussi bien laïque comme J. Sturm, qu'ecclésiastique comme Capiton et Bucer. En tout cas, comment se fait-il que l'on connaisse seulement le nom d'un tel personnage, et que l'on discute même sur son existence? Il semble que le mystère devrait tenter la sagacité de quelque érudit strasbourgeois. Je me rappelle que Erichson lui-même, dans toutes ses études, n'avait rien trouvé qui eût seulement attiré son attention sur ce mystère. Les éditeurs des Opéra lisent tantôt Finius, et tantôt Firmius, Herminjard toujours Firmius. — Voici quelques lignes que M. Rodolphe Reuss, l'éminent érudit dont nous aurons si souvent à citer les travaux, a bien voulu nous écrire sur ce sujet : « Il est absolument certain qu'il n'y avait pas à Strasbourg, alors, de personnage laïque, strasbourgeois (d'origine ou de situation, s'entend), qui portât ce nom, ou un nom approchant. Il est également certain qu'Antoine Firn est le seul théologien strasbourgeois dont le nom ait quelque ressemblance avec Firnus ou Firmius. Il n'est pas impossible qu'il y ait eu un réfugié français, nommé M. du Ferme, à Strasbourg. Quant à un agent du roi François Ier, qui aurait joué un rôle dans les discussions ecclésiastiques, et surtout dans la polémique Caroli, je crois qu'il faut absolument écarter cette hypothèse. D'ailleurs, je n'ai pas trouvé un nom, même approchant, dans les dossiers des Archives municipales. Serait-ce le pseudonyme d'un ministre réfugié momentanément à Strasbourg? Il est certain que Firn (Antoine) ne semble pas avoir joué un rôle quelconque dans les affaires en dehors de la ville, même purement ecclésiastiques: rien ne le met de pair avec un Bucer et un Jean Sturm. /;/ dubio, je m'abstiens de conclure. » — Le mystère ne s'éclaircirait-il pas, si on pensait, avec M. Th. Dufour, que les diverses mentions des lettres de cette époque s'appliquent tantôt à Firn et tantôt à M. du Ferme? — 5. Herminjard, V, p. 87.

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encores aucunement despesché. Mais quand les plus modérez me menacent que le Seigneur me trouveroit aussi bien que Jonas, et quand ilz viennent jusques à ces parolles : « Suppose que par ta seule faute l'Eglise [de Genève] a été perdue ; » quelle meilleure pénitence que de te mettre tout entier au service du Seigneur? » Toi, doué de ces dons, comment répudierais-tu consciencieusement le ministère » qui t'est offert, etc.1, » je n'ay sçeu que fère, sinon de leur proposer mes raisons qui me desmouvoient, à fin de suivre mon propoz avec leur consentement. Après que cela n'a valu, j'ay pensé estre nécessaire, en telle perplexité, de suivre ce que je pensois m'estre monstré par les serviteurs de Dieu. Je vous asseure bien que la solicitude du corps ne m'eust pas amené à ce poinct. Car j'avois bien délibéré tâcher de gaigner ma vie en estât privé, ce que je pensois ne m'estre du tout impossible. Mais j'ay jugé que la volunté de Dieu me menoii autre part-. » — Et dans la Préface du Commentaire sur les Psaumes : « Estant en liberté et quitte de ma vocation, j'avoye délibéré de vivre en repos sans prendre aucune charge publique, jusques à ce que... Martin Bucer, usant d'une semblable remonstrance et protestation qu'avoit fait Farel auparavant, me rappela à une autre place. Estant doncques espovanté par l'exemple de Jonas, lequel il me proposoit, je poursuyvi encore en la charge d'enseigner 3. »

i. Calvin fait cette citation de Bucer en latin. — 2. Herminjard, V, p. 164. — 3. Opéra, XXXI, p. 26, 27. Il dit encore, le ier mars 1541, à Bernard, pasteur à Genève, lui expliquant les scrupules qu'il a à quitter Strasbourg : « Ma conscience me tient lié à ma vocation actuelle, et ne me la laisse pas quitter facilement. Car elle est légitime et sainte : c'est ce que mon esprit m'atteste devant Dieu, et ce que beaucoup d'hommes pieux attestent devant le monde. Car après cette catastrophe [exil de Genève], quand mon ministère me paraissait malheureux et funeste, j'avais résolu, à part moi, de ne plus accepter jamais [oimiino nullum tmquam] aucune charge ecclésiastique, à moins que le Seigneur ne m'appelât luimême d'une voix claire, c'est-à-dire à moins qu'il ne se présentât une nécessité telle que je ne pusse résister. Comme je me tenais avec obstination à cette résolution, les Strasbourgeois ne cessèrent de me battre en brèche par diverses machines, jusqu'à ce qu'ils me renversassent. Mais ils ne me brisèrent pas du premier coup. Et comme ils voyaient qu'ils ne gagnaient pas grand' chose, ils finirent par en arriver aux dernières menaces, à savoir, qu'il me serait aussi impossible qu'à Jonas de fuir, par mes tergiversations, la main de Dieu. Ce poste (statio) où le Seigneur m'a placé, il n'est pas étonnant que je ne l'abandonne pas à la légère. » (Opéra, XI, p. 165. Herminjard, VII, p. 39.)

SECONDE PARTIE

Strasbourg au moyen âge.

OUS voilà dans la vieille capitale de l'Alsace, Argentoratum. {Pages 3oo et 3oi). Comment y pénétrer sans un mélange d'émotions vives et contradictoires ?

Le premier objet de ma visite est une tombe, une pierre tombale, adossée contre le mur intérieur du nouveau Temple- Neuf, dans un coin presque obscur, au milieu de débarras. Elle montre, gravée par un trait, aussi grande que nature, une figure de moine : c'est Tauler. {Page 3o2.) Dans le costume des Dominicains, il tient, de sa main gauche, un livre avec l'Agneau de Dieu, qu'il désigne de la main droite. Au-dessus de sa tête, on lit en mots abrégés : In Christo Iesu, et sur sa poitrine, au-dessous d'une couronne : IHA T (Johannes Tauler). Au bord de la pierre, court l'inscription latine relatant sa mort, 16 juin 1 36 1

Voilà un des plus grands, un des plus purs représentants de la piété avant la Réforme, le disciple d'Eckardt, le confident du mystérieux ami de Dieu de l'Oberland. Il brava l'interdit du pppe , il brava la contagion de la peste. Il soigna et consola ses frères, non seulement vrai prédicateur, mais vrai pasteur du peuple. Personne n'incarna mieux ce mysticisme rhénan, qui protestait contre les abus de l'Eglise, qui opposait l'esprit à la matière, qui faisait briller dans le sanctuaire, devenu obscur, la lampe trop faible, mais inextinguible, de l'amour des hommes et de Dieu ! — Je m'incline devant lui avec reconnaissance.

Et c'en est assez. Je ne veux pas penser en ce moment aux boulets qui ont dévasté, et à l'incendie qui a consumé.... Je ne veux pas évoquer les horreurs de la nuit du 24 août (1870), devenue pour la seconde fois, dans l'histoire, la date

1. Il mourut au couvent de Saint-Nicolas-aux-Ondes, où sa sœur vivait comme recluse, depuis un demisiècle déjà. Il fut enterré dans l'église des Dominicains. Au dix-huitième siècle, on retrouva sa pierre tumulaire parmi les dalles de l'ancien préau du couvent, le Colleim. Pour la sauver, on la plaça, en 1740, dans l'Auditoire. En 1824, elle fut transportée dans la nef de l'église, et dressée contre le mur. De là Tauler vit s'effondrer cette église, où il avait si souvent prêché, ces bibliothèques incomparables... et, de tous les monuments du passé, seule la pierre tumulaire du vieux Dominicain survit. Rod. Reuss, Vieux noms et rues nouvelles de Strasbourg, 1883, p. 63-65. — Voir Aimé Reinhard, Le Temple- Neuf à Strasbourg, 1888, p. 49.

Strasbourg au seizièrc

A STRASBOURG

d'une catastrophe effroyable. Je ferme les yeux aux leçons douloureuses, aux susceptibilités légitimes du présent, et j'entre, pour ne pas en sortir, dans le passé.

Ici donc était le vrai, l'ancien Temple-Neuf, l'église des Dominicains {Page 3o3) ou des Frèresprêcheurs, dont la première pierre, posée le 26 juin 12D4, a été retrouvée1. Cette église, agrandie et doublée au quatorzième siècle (i3o5 à 1^45), n'avait rien de remarquable à l'extérieur. Sa façade était nue et irrégulière. {Page 304.) Irrégulier aussi était l'intérieur, grâce aux additions successives. Toutefois il était imposant, avec ses deux nefs principales, et ses deux nefs latérales, avec son chœur grandiose, véritable église, séparée de l'église elle-même par un mur. Après la cathédrale, c'était la plus grande église de Strasbourg 2. Là-haut, sur le faîte, de temps immémorial, aux environs du 20 août, les cigognes, dont on voit encore les nids si pittoresques sur quelques toits, se rassemblaient pour prendre leur vol vers le midi.

La place qui s'étend devant l'église était (comme l'indique encore son nom allemand de Prediger Kirchhoff) un cimetière, où les fidèles, persuadés de la sainteté particulièrement efficace de l'ordre de saint Dominique, aimaient à se faire enterrer. Il était fermé par trois portes.

Le long de la façade septentrionale de l'église s'adossait le vieux couvent, si longtemps conservé, avec ses cours et ses cellules. Il avait son entrée principale sur la place, par tin vestibule voûté tout à côté de l'église, et au-dessus se trouvait la cellule où, d'après la tradition, avait habité Albert le Grand. En 1269, « le docteur universel » fit en effet, à Strasbourg, un séjour mémorable (c'était le second). En un seul jour, dans l'église, il consacra, cérémonie inouïe,

1. Reinhard, p. 46. Voir C. Schmidt, Notice sur la ville de Strasbourg, p. 123. — 2. Le culte calviniste fut célébré de 1540 à 1552 dans le chœur. En 1546, l'église fut transformée en magasin de munitions. Avec {'Intérim de 1548, elle reçut les protestants chassés de la cathédrale, qu'ils avaient occupée 27 ans. Après X Intérim, les protestants revinrent dans la cathédrale (1560), et le Temple-Neuf resta fermé pendant 120 ans. Il fut rendu à sa destination première, en 1681, lors de la réunion de Strasbourg à la France (Reinhard, p. 16, 17), et devint la « métropole du protestantisme strasbourgeois. » Le chœur, divisé (1835) en rez-de-chaussée et deux étages, formait trois grandes salles. Là était la bibliothèque de la ville, détruite le 24 août 1870. Ibid., p. 43. Voir Bulletin, XXV, 1876, p. 143.

ÏÏRÛ°DÛBMûff

Tauler. (p. 299.)

STRASBOURG

i5o prêtres, et donna les ordres inférieurs à 400 clercs1. — « Après avoir ouvert une lourde porte en fer (dit un historien du vieux Strasbourg), garnie de serrures et de verroux, on entre dans une chambre voûtée, clans laquelle le soleil ne jette une lumière parcimo-

nieuse qu'à travers trois étroites croisées. De petites vitres à ceil-debœuf, enchâssées clans du plomb, ferment les fenêtres, et deux sièges, dans chaque embrasure des murailles qui ont plus d'un mètre d'épaisseur, vous engagent à prendre place et à laisser errer votre pensée dans le labyrinthe des événements du treizième '~\ *F~"~f~j$ siècle. Si l'église a h:Y*'-&S/)'/J p'XfTïï, changé tant de fois de T ,, .. , ~. . . .

& L église des Dominicains

robe, cette Cellule n'a d'après un plan de 1548, réédité en 1882. (p. 302.)

pas été profanée par des

mains ou réformatrices ou révolutionnaires.... Les nervures des voûtes sont les mêmes que celles de l'église primitive; elles sont encore peintes de la même couleur, et les arabesques qui les entourent sont sûrement aussi vieilles que les murs. On croit encore y voir le savant Dominicain faire derrière ses portes ferrées des expériences de chimie et de physique, ou se laisser aller aux profondes méditations, qui firent de lui le maître de saint Thomas d'Aquin 2. »

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