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Du couvent des Dominicains, il nous faut pousser une pointe jusqu'au couvent des Franciscains ou Cordeliers. (Page 3o5.) Car nous ne pouvons pas ne pas rendre visite au gardien de céans (i5i3-i5i4), Thomas Murner.
Prenons, à l'angle droit du couvent des Dominicains, à l'endroit où le plan (Page 3oo) montre encore l'ancienne porte, la continuation de la Studenlengasse (rue des Etudiants), c'est-à-dire la Schlauchgasse (rue de l'Outre). Elle débouche, au bout de quelques pas, sur la place des Franciscains (la place Kléber). Seule la gravure peut nous donner une idée du passé. A droite du couvent on voit une forte tour, flanquée aux quatre angles de tourelles et garnie de créneaux. C'était le Pfenniglhurm (la tour aux pfennings). On y conservait les archives et le trésor de la ville. Elle fut abattue en 1768 3.
1. Reinhard, p. 5. — -2. Fr. Piton, Strasbourg illustré, 1855, p. 297. — :t. Schmidt, p. 88, n. 1.
Le célèbre moine et satiriste, né en 1475 à Obernai, peut-être le disciple de Le Fèvre d'Etaples à Paris, commença presque sa carrière par la réfutation de la Germania, due à la plume gallophobe de Wimpheling, et il mit le comble à sa réputation d'écrivain spirituel, humoristique par son Moulin de Schwindelsheim, et surtout son Dil Ulenspiegel, i5 19. « Les aventures de ce bouffon errant (dont le nom, grâce au poète Ronsard, a enrichi le dictionnaire de la langue française du mot espiègle, de même que les jeux de mots et les coq-à-l'âne de l'abbé de Kalemberg, répandus en France, vers le même
L'église des Dominicains en 1860. (p. 302.) temps, Ont donné nais-
sance au vocable calem-
bourg), les aventures d'Ulenspiegel, disons-nous, ont fait le tour du monde. Outre une trentaine d'éditions françaises, parues depuis 1 532, Tiel Ulenspiegel a été traduit en presque toutes les langues, en polonais, en turc, etc. 1 »
Thomas Murner est le Rabelais strasbourgeois. Il veut « faire rire dans les temps difficiles. »■ — « Je suis porté au rire malgré moi, dit-il ; mon esprit déborde de facéties. » Et, comme Rabelais, il n'hésite pas à rire et à faire rire aux dépens des moines, des prêtres. Sa verve est impitoyable contre ses confrères; même il ne craint pas de toucher au pape. Toutefois, il n'y a pas lieu de le contester : en faisant rire, il veut corriger. Son intention morale est énergique, quelquefois brutale. Aussi, au début, il croit voir dans Luther un allié.
i. Seyboth, Strasbourg historique cl pittoresque, 1894, p. 372-373. M. Seyboth a aussi publié: Das alte Strassbnrg, 1890. — Voir Karl Ott, Ueber Murners Verhaltniss zu Geiler, 1895. L'auteur montre (p. 5) que, dans ses écrits et dans ses sermons, Murner imita beaucoup Geiler, dont il avait été dans sa jeunesse un auditeur assidu. — L'édition de 15 19 porte Dil, les éditions subséquentes Tiel.
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Mais dès que la Réformation, après les mœurs et la discipline, veut attaquer les corruptions de la doctrine et du culte, Thomas Murner, comme Rabelais, rompt avec elle, et en devient le violent adversaire. Il traite Zwingle « de scélérat infâme, d'apostat, quarante fois parjure; » et il écrit son Grand fou luthérien, qui est son œuvre capitale, mais une diatribe des plus violentes contre la Réforme. Le grand fou, ce n'est pas Luther, c'est la Réforme elle-même1.
Le couvent des Cordeliers vers 1630 (plus tard Aubette *). (p. 303.)
* Album Seyboth, planche XIV, 21. 0 La gravure de Wenceslas Hollar représente une course de traîneaux; à gauche, la maison qui devint plus tard la brasserie de YOurs blanc, puis celle au Paysan bleu; à côté, vers la place de l'Homme de fer, la maison Aufschlager avec sa tourelle d'angle, qui existe encore, mais très modifiée, puis la maison de M. le Dr Klein, attenante au couvent; au centre, l'ancien chœur, seul reste de l'église des Cordeliers, démolie de; 153 1, puis le Pfenniglhurm, solide construction de 1321, remaniée en 1414, qui renfermait le trésor de la ville (caisse municipale) et une partie des archives. »
En revenant au bout delà Schlauchgasse (rue de l'Outre), dont l'angle avec la An der Geiverbslaube (rue des Grandes Arcades) est formé par une vieille maison en bois, nous suivons les vieilles arcades strasbourgeoises2. Hélas! elles disparaissent mélancoliquement et régulièrement. Chaque année en détruit une et la remplace par une maison bien cosmopolite. Aussi prenons tout de suite la Dominikanergasse (la ruelle des Dominicains) qui nous ramène juste en face du portail de l'église. Sur le côté occidental de la place s'ouvrait la troisième porte. Elle donnait entrée dans la Goldschmidtgasse (rue des Orfèvres). Nous y trouvons encore deux maisons (n"s 6 et 8) à double encorbellement. Dès 12983, un règle-
1. Schmidt, Histoire littéraire de l'Alsace à la fia du XV'' et an commencement dit XVIe siècle, 1879, II, p. 209-315. — Voir Rod. Reuss, Vieux noms, p. 114-125; Waldemar Kawerau, Thomas Murner und die Kirche des Mittelalters, 1890, et Thomas Murner und die deutsche Reformation, 1891. — 2. Schmidt, Strassburger Gassen- und Hauser-Namen im Mittelalter (2e édit.), 1888, p. 13, 14, 15, 18. — .'î. « L'indication de Ch. Schmidt, dans sa Notice, p. 87, sur la date de 1319, relativement à la défense des encorbellements des maisons, n'est pas exacte; du moins, si un règlement ad hoc a été fait cette année-là, ce qui est possible, n'est-ce pas la date à citer. Le chroniqueur Jacques de Kœnigshoren, presque contemporain (éd. Hegel, 1S71, II, p. 724), dit que c'est après le grand incendie de 1298 que le magistrat défendit de mettre plus d'un Ueberhang à chaque maison, et qu'en 1352, après un second désastre pareil, il décréta que « niemauu
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ment avait interdit à tout propriétaire de s'en permettre plus d'un; encore celui-ci ne devait-il pas dépasser trois pieds, huit pouces, car il y en avait qui avançaient, et même beaucoup plus. Il est facile de s'imaginer le peu d'air et le peu de lumière que ces étages, débordant les uns sur les autres, devaient finalement laisser passer là-haut, et arriver, par les rares et petites fenêtres, dans l'intérieur des demeures. Nos deux maisons montrent que le règlement n'était pas observé : elles sont de la fin du quinzième siècle. Dans ces rues fermées, et comme voûtées, on pouvait du moins circuler à l'abri, sinon très à l'aise. Car il faut se représenter que ces rues étroites étaient encore plus ou moins encombrées par des espèces de porches, avec marches (Fiirsal^, Ueberthùr, quelquefois même ein \ugeschlossen Hïtslin), et encore par des bancs, et encore par les portes des caves, et encore par les devantures, formées au moyen de volets longitudinaux, dont le supérieur s'élevait, tandis que l'inférieur s'abattait et constituait un banc, où on étalait les marchandises; l'acquéreur n'avait ainsi pas besoin d'entrer dans la maison. Enfin, il y avait des cochons1, relégués, il est vrai, sur le derrière des maisons, mais qui étaient extrêmement nombreux, et dont quelques-uns devaient souvent s'échapper pour venir errer dans les rues, à la façon de nos chiens modernes. Quant à la commodité pour les cavaliers et même les piétons, personne n'y pensait. De plus, si l'on était à l'abri de la pluie, de la chaleur et du vent, les miasmes avaient beau jeu. Mais évidemment l'odorat était un sens peu développé chez nos vigoureux ancêtres.
En débouchant à gauche, nous voyons sur le Mûnsterplat^ (place de la cathédrale) deux des maisons les plus vieilles et les plus caractéristiques : l'une (N° i) a été bâtie, selon l'inscription même, en i528; l'autre (N° 2), c'est la fameuse Kammerzell. (Page 3oj.) Cette relique, une des plus précieuses et des plus splendides du passé, n'est pas une maison historique : elle est seulement l'admirable spécimen de l'architecture que nous cherchons. Le rez-de-chaussée montre la date de 1487, et les étages supérieurs celle de 1589. Les nombreuses sculptures de la façade représentent les sujets les plus variés. A côté des trois vertus théologales et d'un pellican « saignant son flanc pour nourrir ses enfants, » on voit les douze signes du zodiaque et surtout quinze figurines de musiciens jouant de divers instruments. Toutes ces sculptures, symboliques et réalistes, avec des peintures, sont jetées à profusion sur les trois étages qui s'avancent sur le
keynen Ueberhang, klein oder gross,nie solte machen. > Ce qui n'empêche pas que certaines avances, existant encore aujourd'hui, datent certainement de bien plus tard. » (Note communiquée par M. R. Reuss.)
1. « Ce fut un des plus chers privilèges de la bourgeoisie de Strasbourg.... Il n'y avait guère de maisons qui n'hébergeassent quelques cochons.... Les règlements limitaient leur nombre à trois par famille.... On en trouva trente parfois. » R. Reuss, La justice criminelle et la police des mœurs à Strasbourg au seizième et au dix-septième siècle, 1885, p. 68, 69. — « Comme chez tous les bourgeois, il y avait, dans la cour des professeurs, un poulailler et une étable à porcs. Le fumier et les déchets du ménage s'entassaient dans un coin de la cour, ou étaient jetés dans la rue, à moins que la maison ne fût située à côté de l'un des nombreux canaux. » Charles Engel, L'école latine et l'ancienne Académie de Strasbourg, ijjS-1621, publiée par R. Reuss, 1900, p. 153. Il fallut les progrès de l'hygiène et du temps, pour que chaque propriétaire fût tenu de balayer la rue, devant sa maison, deux fois par semaine. On était alors au XVIIe siècle. R. Reuss, p. 68.
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rez-de-chaussée et sur eux-mêmes, et qui sont surmontés, du côté de la cathédrale, par un grand toit à pignon et à double étage. Enfin, sur l'ensemble de l'édifice, est répandue une vive couleur sépia, la couleur du vieux chêne, par les boiseries, les supports, les chambranles de soixantequinze fenêtres. C'est une vraie fête pour les yeux !.
Et voici la cathédrale. {Page 309.)
M. Schmidt dit simplement : « Parmi toutes les églises de l'Europe, notre cathédrale est la plus belle, la plus majestueuse 2. »
Un autre archéologue exprime, en un style plus bizarre, mais peutêtre plus expressif, les sentiments de tout cœur strasbourgeois devant le Munster : « La cathédrale est notre montagne à nous, Strasbourgeois : elle est même notre montagne sainte. Sainte par les impressions calmes qu'y dépose clans le cœur de l'homme une soirée d'été, au coucher du soleil, derrière les Vosges, au lever de la lune derrière la Forêt- Noire, et au scintillement de myriades d'étoiles, que l'œil saisit dans ce vaste
Maison Kammerzell. (p. 306.
i. Seyboth, p. 547. Aujourd'hui un restaurant, où l'on ne boit que de l'excellent vin du Rhin, dans de vieux verres gothiques, avec un ameublement du quatorzième et du quinzième siècle (depuis les durs fauteuils jusqu'aux curieuses salières), éclairé par les petites vitres de couleur entourées de plomb... vous permet de rassembler, et môme de fortifier, vos impressions moyenâgeuses. - - 2. Schmidt, Notice, p. 92.
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horizon; sainte par le souvenir de plus d'un millier d'années qui s'y rattachent; sainte par l'inspiration divine qui l'a élevée1. »
L'auteur du Strasbourg historique dit la vérité architecturale dans ces lignes hardies : « Jamais notre basilique n'a pu se peindre dans l'esprit d'Erwin [le constructeur] sous la forme que nous lui voyons. Ce n'est pas lui qui a conçu cette flèche, à laquelle on attache si obstinément son nom. Il est devenu un étranger dans sa propre œuvre, le grand architecte des deux premiers étages de la façade, et il aurait désavoué ce tour de force en pierre, cette colossale pyramide dont on a coiffé son élégant chef-d'œuvre, et qui n'a guère pour elle que son étrangeté.... Au reste, il importe de ne pas s'y méprendre ; il ne faut chercher dans le Dôme de Strasbourg ni l'unité de conception, ni l'harmonie dans l'exécution, qui font les purs chefs-d'œuvre. Il nous présente tout au contraire le triomphe du disproportionné et du disparate. Mais tel qu'il est, il s'offre à nous comme un curieux et unique livre d'art, où chaque siècle a inscrit sa page, où chaque époque a inséré un échantillon de son style 2. »
Ce n'est pas ici le lieu de feuilleter ces pages et d'étudier ce livre.
J'entre. A des années de distance, je retrouve l'impression particulière de paix, de sérénité, pour dire plus exactement, de douceur, que je ressentis en admirant pour la première fois ce sanctuaire. Est-ce à cause de la largeur des nefs ? Est-ce à cause de la lumière, que les verrières tamisent si mystérieusement ? Est-ce à cause du chœur roman, dont l'abside, aux parois rondes et lisses, offre aux regard un point de repos plus facile ? En tout cas, voici la pierre que je cherchais : la chaire. {Page 3u.)
Une autre merveille, d'un autre genre, une pierre merveilleusement ciselée, découpée, dentelée, et comme aérée et animée, avec sa petite population de 5o statues. Elle fut élevée, de 1485 à 1487, d'après les dessins de Hans Hamerer, pour Geiler de Kaysersberg, sur l'initiative du célèbre Strasbourgeois Pierre Schott 3.
Après Tauler, Geiler. {Page 3 12.) Après l'incomparable mystique, l'admirable moraliste, né le 16 mars 1445, à Schafîhouse, un des types les plus achevés de ces libres Prêcheurs, ces Menot, ces Maillard, ces Barletta, qu'il ne connaissait pas, mais entre lesquels il sut se faire une place à part. Son texte était souvent inattendu, comme le jour où il prêcha sur le lion qu'on montrait à la foire. La forme de ses discours était curieuse, scolastique, familière, prenant comme division d'un sermon sur l'épiscopat les sept lettres du mot bisçhof (évêque), causant, racon-
1. Piton, I, p. 309. — 2. Seyboth, p. 551. Voir aussi Rod. Reuss, Vieux noms, etc., p. 326-334. — 3. Voir plus loin, p. 320, n. 2; voir aussi: Dr Franz Xaver Kraus : Kunst und Altertum im Unter-Elsass, 1876. Il estime que la chaire mérite ce jugement de Viollet-le-Duc : « d'une richesse excessive, du travail le plus précieux, d'un assez mauvais goût, » p. 401, 479.
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tant, dialoguant, proposant des énigmes, développant les vingt tours qu'on peut honnêtement jouer à son prochain. Ses allégories étaient incroyables, quand il énumérait les vingt-cinq qualités du pèlerin se rendant au ciel, les moeurs de la fourmi, la façon de préparer un rôti de lièvre, ou décrivait le gâteau de Pâque qui est Jésus-Christ. Souvent ![sa verve prêtait à rire. Il ne s'en plaignait pas, et riait lui-même. — Mais quelle énergie ! Dans cette fin du quinzième siècle, une des époques les plus dévergondées peutêtre du moyen âge, au milieu de ces bacchanales, dont l'Eglise (celle même de Strasbourg) 1 prenait Line si bonne part, quelle passion morale ! Il ne s'arrêtait devant rien. Il disait : « Commencez par le pape et les cardinaux, et descendez jusqu'aux derniers clercs, vous verrez qu'ils sont pourris. » — « Depuis le pape jusqu'au sacristain , depuis le roi jusqu'au pâtre, tous sont également corrompus 2. »
Le peuple accourait enthousiaste, frémissant. Le bon empereur Maximilien applaudissait. Les prêtres s'indignaient...
i. Il suffit de rappeler le Roraff. C'était une figure tenant à la bouche une sorte de porte-voix, par lequel un homme se faisait entendre. Le jour de Pentecôte (!), pendant que la procession entrait dans l'église, le Roraff' l'accueillait par des cris, par des chants burlesques, et, après le service, un homme déguisé en cerf, un autre déguisé en « femme sauvage de Geispolsheim » parcouraient 1 église, égayant l'assemblée de leurs gambades et de leurs vociférations. A une autre fête religieuse, l'autel était transformé en buffet ; on passait la nuit à boire, et on se livrait, dans le sanctuaire, à toutes les débauches. Schmidt, Histoire littéraire de l'Alsace, I, p. 350. — Voir sur ces « scandales nocturnes, » sur les « profanations de la cathédrale, » l'ouvrage de l'abbé Dacheux : Un Réformateur catholique à la fin du quinzième siècle, Jean Geiler de Kaysersberg, 1876, p. 58-74. — R. Reuss: Jean Geiler de Kaysersberg, un réformateur catholique à la fin du quinzième siècle. (Extrait de la Revue d'Alsace), 1877, P- 6> 7- — 2. Schmidt, I, p. 448, 459-
La cathédrale, d'après un dessin à la plume de 1548, de Conrad Morant de Bâle, bourgeois de Strasbourg.
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et les mœurs ne s'amélioraient pas. Alors Geiler prédit la révolution qui s'avance. Il commence par une plaisanterie: « J'ai fortement insisté auprès de l'évêque, des prélats, des courtisans pour qu'ils réforment (reformireri) les vices : ils ont compris que je leur disais de les défendre (dèfendireri), voilà pourquoi rien n'a changé — » Après la plaisanterie, la menace : « Notre Seigneur Jésus enverra d'autres Réformateurs, qui comprendront mieux. Ils sont déjà en chemin, avec leurs bulles. Je ne les verrai pas, mais beaucoup d'entre vous les verront. Alors on regrettera de ne pas m'avoir écouté et suivi. Que chacun y pense. Il faut que ça craque 1 » (es muss brechen).
Et cependant cette curieuse prophétie ne peut nous faire illusion : Geiler n'est pas un Réformateur. Tauler lui inspire de la défiance. Il est pour le maintien de la philosophie et de la théologie scolastiques. Il fait l'éloge enthousiaste du monachisme 2. Il ne blâme pas l'usage des dispenses. Très attaché à la doctrine du Purgatoire, grand admirateur du culte de la Vierge et des saints, défenseur convaincu des indulgences, il n'aime pas à voir publier des Bibles allemandes. La Bible n'est que pour les théologiens. A quelqu'un qui lui demande : « Je ne connais pas la Bible, que dois-je faire ? » il répond : « Tu as le Credo, le Notre Père, les Dix commandements ; c'est tout ce qu'il te faut pour gagner le ciel 3. »
11 mourut le 10 mars i5io, et mourut désespérant de la réforme de l'Eglise. C'est son biographe catholique qui dit : « au bout de vingt-trois années, il n'avait obtenu aucun résultat sérieux », et qui ajoute : « aigri par tant de luttes et tant d'efforts infructueux, il en était venu, ce semble, vers la fin de sa carrière, à désespérer de la réforme ... Après s'être demandé s'il y avait quelque espoir de voir la situation s'améliorer, il répond : Non ! d'abord à cause des chefs : ceux qui sont envoyés au concile, évêques, abbés, prévôts, doyens, docteurs ne veulent pas de la réformation ; en second lieu à cause des fidèles, car vous et tous les autres, dans la chrétienté, vous y serez opposés 4. » Il fut enterré dans la nef de
I. Ruhrich, Gcschichte der Reformation iut Elsass und besondcrs in S/rassbnrg, 1830, I. p. 68. — L'abbé Dacheux cite encore cette autre parole : « Puisque le pape, l'empereur, les rois et les évêques ne veulent pas réformer notre vie, Dieu enverra un homme qui le fera, et qui relèvera la religion déchue. Je souhaite de voir ce jour.... Mais je suis trop vieux. Beaucoup d'entre vous le verront : je vous prie, pensez à ce que je vous dis » (p. 498). Et l'abbé, tout en déclarant que ces prophéties sont d'une authenticité douteuse, ne les déclare pas cependant invraisemblables: « Nous croyons, dit-il, que Geiler put aller jusquelà. » (p. 499.) — 2. Il écrit à Frédéric de Zollern, évêque d'Augsbourg : « Evitez avec soin la société des femmes... vous trouverez des délassements moins périlleux qu'auprès de ces scorpions. » Dacheux, p. 364. Cette phrase révèle l'abîme moral qu'il y avait entre la conception d'un catholique comme Geiler, l'homme du célibat forcé, et celle d'un protestant comme Bucer, l'homme du mariage saint. — 3. Schmidt, I, p. 422, 423. — Dans son Peregrinus, Geiler invite le pèlerin à boire de l'eau de la parole divine, renfermée dans le vase de la sainte Ecriture. « Mais, ajoute-t-il, ayez soin de boire celle-là seulement que vous donnera l'ange du Seigneur, et de le faire d'après ses avis. Car il est des gens qui boivent de cette eau de l'Ecriture selon leur bon plaisir et sans mesure. Ils ne la prennent pas de la main des anges de Dieu, qui sont les prêtres de la sainte Eglise : ils ont la présomption de vouloir expliquer la sainte Ecriture, comme il leur plaît, ainsi que le font les Vaudois, ceux du Libre Esprit, les Bohèmes, et d'autres hérétiques. » Dacheux, Jean Geiler, p. 229. — 4. lbid.,\). 500-501.
Henri ^rma^d-Deli'll»
La chaire de la cathédrale, (p. 308.)
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la cathédrale, au pied même de la chaire du haut de laquelle il avait prêché pendant vingt-trois ans. Un an avant, Calvin était né : n'était-ce pas nécessaire 1 ?
J"achève ma promenade dans le vieux Strasbourg du moyen âge, à travers les rues, devant les maisons qui peuvent le mieux imprégner mon imagination de cette couleur locale, nécessaire pour peindre les hommes et les choses du seizième siècle. Tantôt je ferme les yeux pour évoquer ce qui a disparu, tantôt je les ouvre pour contempler, j'allais dire pour savourer (tant il est facile d'échanger les impressions des sens) ce qui reste.
Faisons le tour de la cathédrale.
Du chevet part la Briïderhofgasse (rue des Frères). Au N° 5 habitait Geiler. C'est ici qu'il reçut son ami Wimpheling 2. La maison à côté, avec sa porte gothique (N°7),fut ensuite habitée par Zell. Juste derrière les maisons de Geiler et de Zell, en suivant la rue du Tonnelet-rouge (Rolhfàsselgasse) et la rue des Juifs (Jnrfen-Gasse), on arrive à la rue des Echasses {Stel^eti-Gasse). Au N° 5, restauré, c'est-à-dire modernisé depuis peu, habitait Hédion. De ce côté de la ville il ne reste plus que l'emplacement de l'église Saint- André (aujourd'hui manutention militaire), où fut célébré le culte de l'Eglise française, de 1 5 53 à [563, l'emplacement de la maison de Jacques Sturm (dans la rue Brûlée) et
1. M.R.Reuss {Jean Geiler, p. n) a dit de Geiler : « Il ne fut donc aucunement un précurseur conscient et actif du grand mouvement du seizième siècle. Tout au plus pourrait-on dire qu'il en fut l'avant-coureur inconscient et surtout involontaire. » — Cette affirmation est non pas contredite, mais complétée, par celle-ci de Karl Ott, Ueber Murners Verhâltniss zu Geiler, p. 98-100: « L'influence de Geiler se laissait encore fortement sentir à l'époque où la Réformation pénétra à Strasbourg.... Geiler et Murner exercèrent, je le nuis, une inlluence positive avec leur libre critique de la mauvaise administration ecclésiastique; ils poussèrent le courant en avant, qui grossit si rapidement, quand les prédicateurs de la Réforme parurent. Geiler avait un grand peuple autour de sa chaire, et ses discours en excitaient l'enthousiasme.... Il resta quelque chose des discours de Geiler dans le cœur des bourgeois.... Les intérêts de la nouvelle doctrine trouvèrent à Strasbourg un sol mieux préparé qu'ailleurs... un public enthousiaste; une sympathie fanatique entoura les nouveaux prédicateurs.... On vit les défauts que Geiler avait dénoncés, que Murner avait satirisés. ( crtainement Geiler et Murner ont préparé ces sentiments. Geiler n'était pas oublié. On en appelait à son autorité-... Murner ne fut pas sans inlluence sur Hans Sachs.... » — i. Bulletin, XIX-XX, 1870 et 1871, p. 49.
Geiler de Kaysersberg. (p. 308.)
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l'emplacement du poêle des tailleurs 1 (angle de la rue du Dôme et de la rue Brûlée).
En face de la cathédrale, se trouve une entrée de la brasserie du Dauphin ; la vraie entrée est dans la rue parallèle du Fossé des tailleurs (Schneider-Graben), et cette maison est souvent indiquée comme ayant été le poêle des Tailleurs. En réalité c'est une très vieille maison, où Ton trouve encore un escalier en bois avec de riches sculptures, et, dans une petite tourelle, un escalier à vis, dont la corde habituelle est remplacée par trois colonnettes, si délicatement minces, qu'elles ressemblent à trois cordes. Au moment où j'admire, arrivent des paysans avec leurs costumes noirs et rouges, gilets rouges, revers rouges de la redingote, et la taille au milieu du dos. C'est une jolie vision du seizième siècle.
De l'autre côté de la cathédrale est le Frohnhof.
De la place de la cathédrale descend la rue du Maroquin (Korduangasse), qui a encore quelques maisons à balcons et à encorbellements. Elle conduit au Marché aux cochons de lait (Ferkel-Markt), qui n'a pas encore perdu tout droit à sa réputation d'un des coins les plus pittoresques du vieux Strasbourg. Il suffit de se placer, pour le regarder, au vrai point de vue.
Passons l'eau, sur le pont. Ce n'est pas un des ponts, extérieurs, de i3oo, couverts, flanqués de tours très élevées, et formant une partie de l'enceinte de la ville, à l'entrée de la rivière 111 dans Strasbourg, et dont trois tours subsistent encore actuellement. Ceux-là ont été démolis en 1774 2. A l'entrée du pont du Corbeau, refait en 1890, de chaque côté, deux grands bâtiments ont encore cependant un certain air antique : à gauche le Musée industriel (Geiverbe- Museum), construit comme Grandes Boucheries (alte Met\ig)^ en 1587, et à droite les Halles (l'ancien Kaufhaus, ou Douane), vieux bâtiment en partie du quatorzième siècle 3. De l'autre côté du pont, à gauche, quai des Bateliers (Schiffsleute)N0 1, est l'Hôtel du Corbeau (Restauration {um Raben), le type des hôtels du moyen âge, où descendaient les grands, les princes 4. Tout l'intérieur de la longue cour est parfaitement conservé, et l'œil est séduit par ce tableau si pittoresque, dans la richesse de ses vieux bois, de ses sculptures, toujours couleur sépia, avec des perspectives inattendues sur deux galeries, sortes de petits ponts en bois, qui mènent d'un corps de logis à l'autre. (Page 314.)
Nous revenons jeter un coup-d'œil sur le quai Saint-Thomas (Thomas- Staden). Au N° 5 fut signée la formule de Concorde, 1 563 ; c'était le poêle de la corporation des Tonneliers 5. — Au N" 7 était l'Hôtel du Saint-Esprit, depuis i3o6.
i. Comme bourgeois et artisans étaient répartis en tribus ou corporations, le poêle était pour les citoyens, tandis que l'hôtellerie était pour les étrangers. En 1526, on pouvait faire à ce poêle des tailleurs un bon repas composé de pain, de vin, de rôti, de salade, de fromage et de fruits pour un schelling, quatre sols, à peu près un franc de notre monnaie. Seyboth, p. 225, 248. — 2. Schmidt, p. 83. — .'!. Ibid., p. 138. — 4. L'empereur Charles-Quint n'y a pas logé. Le 19 septembre 1552, il mit pour la première fois le pied sur le territoire de la république. Jacques Sturm alla le recevoir à Kehl. Mais cette première et dernière visite ne fut pas longue. Une chronique raconte qu'à peine eut-il dîné, l'empereur monta à cheval et partit par une pluie battante, refusant de passer la nuit. R. Reuss, article du Elsass-Lothn'iiger Familienkaleuder, 1899. — ■ 5. Seyboth, p. 502.
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L'hôtel du Corbeau, (p. 313.)
L'empereur Maximilien y logea en 15071. Il n'en reste plus, comme souvenir, que l'étroite ruelle de l'Esprit (Geistgàsschen), si étroite qu'il serait impossible de la restreindre encore, un homme n'y passerait plus. Elle nous permet d'arriver dans la rue de l'Ail (Knobloch-Gasse), et de là au chœur de l'église Saint-Thomas. Sans nous arrêter, nous poussons tout de suite jusqu'au Bain aux plantes (Pflan{bad), le coin le plus complet, la vue par excellence du vieux Strasbourg : maisons à pignons et à pans de bois, qui s'inclinent sur la rue, ou se penchent l'une vers l'autre ; étages qui avancent ; ruelles où l'on passe à peine ; de l'eau ; des corroyeurs qui ont leurs séchoirs dans le triple rang des greniers au haut des maisons... Et aucun détail nouveau ne dépare le vieil ensemble. (Page 3i5.)
Il ne nous reste <3&8&& plus qu'à peupler ces églises, ces ruelles, ces maisons, ces poêles, de leurs vrais habitants, aux costumes extravagants, multicolores, déchiquetés, tailladés. Celui-ci a un pourpoint et un hautde-chausse qui se composent d'autant de pièces qu'il y a de jours dans l'année. Celui-là, par un autre caprice, y a fait figurer des flammes, des branchages, même des caractères d'écriture ou d'imprimerie. La façon de ces costumes a coûté au moins