QUATRIÈME PARTI E
L'Eglise française de Strasbourg.
I l'hospitalité des Zell, des Capiton, des Bucer était admirable, celle de la ville entière ne Tétait pas moins. On accourait de toutes parts et surtout de France. Florimond de Raemond a proclamé la vérité exacte, clans un langage bizarre, quand, apostrophant le Rhin, il s'est écrié : « Ce fut clans ton Argentine, qu'ils appelloient la nouvelle Jérusalem, laquelle se glorifie d'estre voisine de la France, où l'hérésie à plusieurs testes dressa son arsenal et recueillit une partie de ses forces pour la venir assaillir. Ce fut la retraicte et le rendez-vous des Luthéristes et Zvingliens, sous la conduite de Martin Bucer, grand ennemy du nom catholique. Ce fut le réceptacle des bannis de la France, et Thostesse de celuy qui a donné le nom au calvinisme. C'est là où le Talmud de la nouvelle hérésie qu'il a basti, principal instrument de nos ruynes, fut battu et forgé 1 »
Le premier Français connu, que nous trouvions à Strasbourg, est François Lambert, d'Avignon, qu'on appelait le « Docteur welsche, » c'est-à-dire français, parce qu'il ne comprenait pas l'allemand (i524). L'année suivante, Farel arrive de Metz, et les disciples de Le Fèvre avec leur maître. Bientôt il y a une colonie2.
A combien s'élevait le nombre de ses membres ? Calvin et les premiers pasteurs parlent toujours d'une « petite Eglise française » (ecclesiola gallicana). Une « petite assemblée, » dit, en r 545, un étudiant wallon3. « Toute la petite Eglise françoise, » dit le pasteur Garnier en 1 549 4. — Nous avons deux recensements de 1 553. Celui qui fut fait sur l'ordre du gouvernement ;i donne 100 Français déjà citoyens, 35 qui ne le sont pas encore, 16 soldats, sans compter les femmes,
1. FI. de Raemond, p. 838. — 2. Voir plus haut, p. 330. — :!. A. Erichson, L' Eglise française de Strasbourg au seizième siècle d'après des documents inédits, 1886, p. 22, 33. — 4. R. Reuss, Notes pour servir à l' histoire de l'Eglise française de Strasbourg, ijjS-ijyj, 1880, p. 15, n. 3. — 5. Erichson, p. 35. - L'autre recensement est du pasteur Garnier: il le déclare lui-même incomplet. Bulletin, XVIII, p. 303. Outre les ouvrages d'Erichson et R. Reuss déjà cités, voir encore R. Reuss, Pierre Brully,... ministre de l'Eglise française de Strasbourg, i)J9-iJ45, 1879, et Eug. Berton, E'Eglise de Calvin à Strasbourg, i;jS- 1541, Montauban, 1881.
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les enfants, les domestiques, soit 1 3 5 à 140 familles, et environ 5oo à 600 personnes.
Au moment de son passage, Farel ne put s'empêcher de s'occuper de ses compatriotes. « Il commença, dit un manuscrit, à prescher [en] lengage françois à ceux qui estoyent venus des lieux circonvoisins de la langue françoise l. » Mais comme il n'avait été nommé ni par le gouvernement, ni par l'Eglise, et que du reste il n'y avait pas d'Eglise, Farel ne saurait en être appelé le premier pasteur. Le premier pasteur, ce fut Calvin.
Calvin rend lui-même compte à Farel, en ces termes, de sa première prédication [à Saint-Nicolas aux Ondes] : « J'ai prêché dimanche [8 septembre] ; comme le sermon avait été recommandé auprès du peuple par les éloges de tous les frères, il a eu beaucoup d'auditeurs ou de spectateurs. Les frères ont l'intention, dès qu'ils verront qu'il y a apparence de petite Eglise, d'accorder le ministère de la Cène2. »
Le même courrier apportait à P'arel une lettre de Bucer, lui expliquant l'état d'âme de Calvin et la tâche qui lui incombait. « Nous te sommes très reconnaissants de nous avoir concédé Calvin. Son âme paraissait trop atteinte (imbecillior) par la blessure reçue, pour pouvoir supporter encore ces coups journaliers. » Au milieu de cette tempête, il sera mieux à Strasbourg, quoiqu'il n'y ait qu'un petit troupeau (in paucis laborandum sit). « Ceux qui ne parlent que français » sont travaillés par l'hérésie **.
Et le Réformateur se mit à l'œuvre. Dès le mois suivant, il annonce qu'il a célébré la Cène dans la petite église [des Repenties] 4 (in ecclesiola nostra), « selon le rite du pays, » et qu'il compte renouveler la cérémonie tous les mois 5.
Telles furent les origines. Avant d'étudier le ministère qu'y exerça Calvin, de septembre 1 538 au 2 septembre 1 541 , voyons immédiatement la fin de cette Eglise, c'est-à-dire son existence après le départ de Calvin : en d'autres termes, achevons le cadre avant d'y mettre le tableau.
Calvin eut six successeurs, dont nous voulons raconter brièvement l'histoire, en nous servant presque exclusivement de la correspondance même de notre Réformateur.
Le premier successeur de Calvin fut Pierre Brully 6, ancien Dominicain de
1. Schmidt, G. Roussel, p. 52, n. 3. — 2. Herminjard, V, p. 112 et n. 10. Lettre écrite vers le 11 septembre 1538. — lbid., V, p. 113, 114. — 4. « Le dimanche après la Toussaint les Wallons qui étudient ici, avec les autres qui parlent français {welsch), ont célébré la Cène en français dans l'église des Repenties. » D'après un document des Archives de Saint-Thomas, cité par M. Erichson. Die Calvinische itnd die altstrassburgische Gottcsdienstordmmg , 1894, p. 7, n. 1. — 5. Première moitié d'octobre 1538. Herminjard, V, p. 145, et n. 19. Mais comme il ne semble pas y avoir accord entre le renseignement de ce document et celui d'Erichson, on peut se demander si la date : « première moitié d'octobre. » proposée par M. Herminjard, ne devrait pas être modifiée. — 6. Voir Histoire ecclésiastique (édition de Baum), III, p. 528 et ss., et n. 3 et ss.
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Metz, qui arriva à Strasbourg vers la fin de juillet 1541. « Celui qui a apporté les lettres [de Ratisbonne], prêcheur à Metz, écrit Calvin à ses amis Viret et
P'arel,... est un jeune homme pieux, instruit et modeste; il habite chez moi »
Il ajoute: « Mon hôte, je l'espère, me succédera1. » Calvin, en effet, devait retourner à Genève, un mois plus tard environ2, et son espérance se réalisa. Le ministère de Brully à Strasbourg dura près de trois années, pas très calmes, ni très heureuses.
Ici se place la tentative de Farel pour évangéliser le pays de Brully, Metz. Calvin le suit de ses vœux, pour que, au milieu des dangers qu'il court, Dieu le dirige par son « esprit de sagesse, de prudence, de modération, de zèle, de courage.... Nous ici, très anxieux, nous attendons quel succès Christ te donnera 3. » Farel luttait à sa façon, héroïquement. « Farel, raconte Bucer à Calvin, a prêché une seule fois, à ma connaissance, et cela dans le cimetière des Dominicains. Ceux-ci, ne pouvant autrement, se sont efforcés d'empêcher le peuple d'entendre la parole du Seigneur, grâce au bruit de leur cloche. Mais notre Farel a élevé la voix et, au prix d'un absolu enrouement, a vaincu le son de la cloche. Le lendemain, il y avait 3ooo auditeurs.... On l'a conduit à la maison. On a mis sur un cheval quelqu'un qui, par la taille et l'apparence, ressemblait à Farel, et quelques frères ont eu ainsi l'air de le conduire hors de la ville 4. » Pendant ce temps on envoyait une députation à Strasbourg, ensuite en Allemagne ; elle n'obtint rien. Farel dut prêcher hors de Metz, à Montigny3, puis à Gorze. Quand la citadelle fut obligée de se rendre, le Réformateur échappa au Guise et à toutes ses recherches, « ayant esté mis dans une charrette parmi les ladres0. » Il put ainsi atteindre Strasbourg.
En même temps réapparaissait Caroli à Metz, où il se livrait aux dernières folies. Passé de nouveau au catholicisme, il provoque solennellement Farel à un duel théologique, jusqu'à ce que mort s'ensuive, la mort réelle de l'un des deux adversaires. « Je Pierre Caroly, de l'authorité du sainct siège apostolique...
ce jour, seconde férié de Pantecoste, quatorziesme de may, 1 543 » Il cite Farel
à comparaître à Rome, devant le pape, ou au concile général de Trente, ou devant l'empereur, ou devant François Ier, ou devant les Facultés de Paris, de Toulouse, de Poitiers, ou à Salamanque, ou à Alcala, en Espagne,... en un mot partout où il était impossible d'aller, et pas à Metz, où la rencontre eût été facile. Il n'y avait pas d'Université, disait-il7. Plus baroque encore, il proposait à Farel un combat « plus abrégé,... s'offrant, sans plus en disputer, à mourir. » Il se
1. 25 juillet 1 54 1 . Herminjard, VII, p. 195, 196. — 2. Le 2 septembre 1541. — 3. 30 août 1542. Herminjard, VIII, p. 115, 116. — 4. 6 octobre 1542. Ibid., p. 148. — .'>. Montigny-lès-Metz, à 2 km. de Metz, n'en forme, pour ainsi dire, qu'un faubourg. Histoire ecclésiastique, III, p. 529, n. 4. — 6. Ibid., p. 530. « J'étais parmi les malades, dit Farel lui-même (20 avril 1543), sur le char, avec des habits d'emprunt. » (Herminjard, VIII, p. 326). Et le chroniqueur catholique Meurisse : < Ils eurent le soin de faire sauver leur ministre Farel au milieu d'une chartée de ladres, parmy lesquels ils l'avoient si bien caché, en luy enfarinant si bien le visage, et en luy donnant des cliquettes [crécelles de lépreux] en main, qu'on ne le put jamais reconnoistre. » Ibid., p. 326, n. 42. — 7. Metz « n'est pas lieu où il y ayt eschole authenticque et approuvée du S. Siège apostolicque, où on puisse, selon droict, disputer de la foy. » Herminjard, VIII, p. 407.
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constituera prisonnier à Metz \ pourvu que Farel veuille aussi, « pour soustenir » ses articles, « sans plus disputer, » mourir, et se constituer prisonnier entre les mains du roi. Il demande une seule chose, c'est d'être « deuement informé que tu soys entre les mains du dict roy... pour recevoir mort après moy 2. »
Farel répondit par deux lettres. « Mais, mon amy, que faut-il faire tant du glorieux en proposant les villes et d'Espaigne et de Venise, comme si tu avois tout en ta main? Tu n'as point grand argent pour faire si gros despens, et ma finance n'est infinie. Que voulons-nous aller si loing, puisque tu as tes abbez, prestres et moynes, et tant de gens de bien, comme tu dis, et que tu es comme le coq sur ton fumier ? Tu es docteur en perche dedens Metz et es tant fort 3.... »
Cependant ce fou est dangereux, et Farel voudrait que Calvin pût aller luimême à Metz « pour monstrer à ce povre ventre glorieux sa povreté devant tous 4. »
En attendant, la seconde réponse de Farel est plus émue, plus violente. Il reproche à Caroli tout ce qu'il a fait « depuis qu'il a commencé pour happer quelque crosse ou mitre. » Il énumère son orgueil, son ambition, ses brigues, ses noises, ses esclandres, et toute la vertueuse indignation du Réformateur se fait jour, en pensant que Caroli a méprisé même son propre mariage, « duquel,
povre misérable, tu n'estoys digne Tu as mieux aymé rejetter ta povre femme....
Par deux fois tu as confessé qu'elle ne povoit estre ta femme, et par ainsi dis et veus qu'on tienne que tes enfans ne sont légitimes et que ta femme est une ribaude. O cruel5!.... »
1. Guillaume de Furstemberg écrit au Conseil de Berne, 29 mars 1543 : Les chrétiens de Metz étaient venus célébrer la Cène (Pâques, 25 mars 1543) à Gorze. La cérémonie accomplie « ils allèrent prendre leur repas du matin. Et, au moment où ils étaient assis à table, M. d'Aumale, fils du duc de Guise [le duc, c'était Claude de Lorraine, qui avait épousé Antoinette de Bourbon; M. d'Aumale, c'était François de Lorraine. Né le 17 février 1519, second duc de Guise après la mort de son père, 1550, il devait provoquer la première guerre de religion, en présidant au massacre des Evangéliques de Vassy, assemblés dans leur église, le Ier mars 1562] profitant de ce que les portes n'étaient pas gardées, est tombé sur notre bourg de Gorze avec un grand nombre de cavaliers et de lansquenets,... et sur l'heure, par deux fois, il a fait sommer par un trompette notre château, pour qu'il pût s'emparer du prédicant Farel, et il a ordonné de le faire sortir et de le livrer à M. de Guise. [François de Lorraine, ou son père, avait, disait-on, promis deux cents couronnes à celui qui égorgerait Farel. Farel à Myconius, 20 avril 1543, Herminjard, VIII, p. 328.] En outre, il a commandé aussitôt de traiter les bourgeois de Metz, hommes et femmes, avec une tyrannie inouïe jusqu'alors. Et là-dessus il criait : « Où sont ces infâmes hérétiques ? Nous avons l'ordre de les égorger tous. Pas de prisonniers! Il faut contraindre les bourgeois du bourg à dénoncer les gens de Metz.... » Des femmes ont été poussées dans la Moselle, et lorsqu'ils ont vu qu'elles pouvaient se sauver à la nage, ils les ont précipitées au fond de l'eau, à coup de pierres. (Les Chroniques messines mentionnent « une de ces bourgeoises, nommée Barbe, la revenderesse... avec sa chambrière. » Elles furent lapidées et poussées au fond de l'eau, près du pont de Jouy, à 10 km. de Gorze, par les gens de la ville d'Ancey.] etc., etc. La forteresse dut se rendre, le 28 ou le 29 mars. Ibid., VIII, p. 304-308, et notes. — Voir la lettre, que nous venons de citer, où Farel fait à Myconius le récit détaillé, et extrêmement intéressant, de ses dramatiques aventures, Ibid., p. 320-330, et la lettre à la Classe de Neuchâtel, 31 mai 1543, Ibid., p. 398, 399, et les n. 19 et ss., sur la réputation de l'abbaye de Gorze et le martyre de Jean Chastellain. — 2. Ibid. , 349-351. — :t. 21 mai 1543. Ibid., p. 371, 372. — 4. 31 mai 1543- Ibid., p. 387- — 25 juin 1543. Ibid., p. 425, 426. — En 1543, Calvin et Viret crurent devoir publier, pour l'édification du public, les lettres échangées entre Caroli et P'arel. Ils éditèrent deux livrets: « Une épistre de Maisire Pierre Caroly, docteur
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Depuis quelques jours Calvin, cédant aux sollicitations de son ami, était arrivé à Strasbourg. Et les deux Réformateurs, n'écoutant que leur courage, demandèrent au Sénat de les faire conduire à Metz, pour disputer avec Caroli. Il ne faut pas l'exiler, disent-ils, ni le faire taire. Ce serait un nouveau sujet de scandale. Ce qu'ils demandent avec véhémence (pehementius), c'est une dispute2.
Le Sénat refusa à cause du « danger » que les Réformateurs auraient couru. 11 voulut négocier, ce qui força Calvin de rester à Strasbourg plus de quinze jours et finalement pour rien 3.
Ce séjour du moins fut très agréable pour l'ancien pasteur de Y ecclesiola française. « Ils m'ont reçu avec la plus grande amabilité, écrit-il à Viret. Tu ne saurais croire quelle bienveillance ils nous montrent4. » Et, au Sénat de Genève, il parle de « la bonne affection qu'on m'y porte 5. » Nous ne sommes donc pas étonné d'apprendre, par une lettre de Valérand Poullain, que cette Eglise priait pour Calvin, « publiquement, le dimanche6. »
Quant à Brully, son existence avait d'abord été rendue pénible par le manque d'argent. Il avait une dette vis-à-vis de Calvin. Le 29 octobre 1542, Jean Sturm écrit à celui-ci : P. Brully est « très tourmenté par l'argent qu'il te doit. 11 désire beaucoup te payer.... J'ai promis d'intervenir. Je demande que tu lui accordes encore un peu de temps 1 . »
Puis des bruits fâcheux circulèrent sur son compte, à cause d'une visite qu'il avait faite précipitamment à Metz. Valérand Poullain le défendit (6 octobre 1 543), expliquant qu'il était parti pour « affaires privées, » mais non sans prévenir ses collègues, et il loue la « simplicité de sa vie 8. » Plus tard, un autre Strasbourgeois rendra témoignage à sa piété en ces termes : « J'ai vu sa grande constance dans l'affirmation de la saine doctrine, sa charité peu ordinaire vis-à-vis des pauvres, sa grande modestie. Avant de nous quitter, il prêchait avec beaucoup de sentiment et d'ardeur; des soupirs lui échappaient même, malgré lui, au milieu de son sermon. A tel point Dieu l'avait choisi 9 ! a
de la Sorbone de Paris, faicte en forme de deffiance, et envoiée à Maistre Guillaume Farel, serviteur de Jésus-Christ et de son Eglise, avec la response. 1543. » — «La seconde épistre envoyée au docteur Pierre Caroly, par Guillaume Farel, prescheur de l'évangile. 1543. » Dans la préface du premier, Calvin et Viret éprouvèrent le besoin (on le comprend) d'attester l'authenticité de l'incroyable défi de Caroli: « Afin donc que toute soubson leur en soit ostée, nous prenons cela sus nous, et sur nostre charge, que tout ainsi que la deffiance de Charoly est icy couchée, elle a esté envoiée à Farel, escripte de la main de l'autheur. » Et puis ils prient de comparer, d'après la lettre de Farel, «de quel esprit ils sont conduitz, » et, au contraire, comment Caroli se montre « du tout hors du sens, et non seulement desproveu de jugement et raison, mais forcené en cruauté, qui ne demande que boire le sang comme une beste enraigée. » Herminjard, VIII, p. 349, n. 1, et p. 351, n. 5.
1. Le 18 juin 1543, le Conseil de Genève donne sa recommandation à Calvin pour le Conseil de Bâle, Herminjard, VIII, p. 417 et n. 1, et pour le Conseil de Strasbourg, Opéra, XI, p. 570. Le samedi 23 juin, Calvin, qui avait passé par Berne, partit de cette ville « avec la bonne compaignie que estoit avec luy, et se portoit bien quant à sa personne, » dit Viret. Herminjard, VIII, p. 435 et n. 5. — 2. lbid. , p. 438. — 3. Lettre de Calvin, du 13 août 1543- lbid., p. 472. — i. Ier juillet, lbid., p. 440. — 5. lbid., p. 441. — 6. Val. Poullain à Calvin, 28 novembre 1544. lbid., IX, p. 382. — 7. lbid., VIII, p. 170. — 8. lbid., IX, p. 61. — i*. 28 avril 1545. Guymonneus à Calvin. Opéra, XII, p. 69.
Et ce qui prouve que ce témoignage était vrai, c'est que P. Brully, appelé par l'Eglise secrète des évangéliques de Tournay, n'hésita pas à se rendre au milieu d'eux. Il devait bientôt y trouver le martyr. « Cette nouvelle, écrit Val. Poullain à Calvin, m'a causé une douleur indicible.... Nous avons lieu de le féliciter, lui qui, tombé dans un fossé [on avait voulu le dévaler la nuit par les remparts] et ne pouvant à cause de sa jambe brisée s'enfuir [il fut trouvé le matin par les soldats], n'a prononcé de paroles que pour louer Dieu. A tel point, qu'il confessait son péché d'avoir voulu fuir, et rendait grâce à Dieu de ce qu'il l'avait retenu. Et je n'ai pas trouvé une moindre constance chez sa femme, » qui était restée à Strasbourg
Après un emprisonnement de plusieurs semaines, P. Brully fut brûlé à petit feu, horriblement, le 19 février 1 545 2.
Provisoirement et irrégulièrement, P. Brully fut remplacé par ce Valérand Poullain, dont nous venons de parler.
Il ne faut pas oublier que l'Eglise française, à côté de membres éminents, comptait beaucoup de gens pauvres, ou du moins appauvris, dont les malheurs avaient assombri et aigri le caractère. Elle ne devait pas échapper à ces querelles intestines, qui troublèrent si profondément et si tristement Francfort et les autres Eglises du Refuge, au seizième siècle.
Valérand Poullain n'était pas l'homme de cette situation. C'était un gentilhomme des environs de Lille, qui paraît avoir fait ses premières études à Bordeaux, sous Mathurin Cordier 3, d'un caractère turbulent, passionné, que Calvin devait bientôt appeler un « brouillon 4. »
Il arriva, sans être appelé, logea chez Bucer5 et aida, semble-t-il, P. Brully, à desservir l'Eglise, qui croissait6 peu à peu.
1. 28 novembre 1544. Herminjard, IX, p. 379. — 2. Il faut lire, dans Crespin, le récit de l'arrestation et de la fin de Brully, et surtout les admirables lettres qu'il écrivit de sa prison. On y trouve un prodigieux exemple de cette union de la doctrine et de la vie, qui caractérisait les grands protestants de cette époque. Au moment où il attend sa mort, Brully écrit à sa femme (18 février) : « Ma très chère sœur, sachez que je me suis grandement esjoui en nostre Seigneur, quand j'ai ouï et entendu par les lettres de ton père et le mien, escrites en ton nom, que tu te resjouissois en Dieu, non point de ma prinse, car je say qu'elle t'est grieve, mais de ce que ce bon Dieu et Père t'avoit donné un mari, lequel il avoit esleu à endurer pour son nom et pour l'Evangile de son Fils Jésus-Christ. Je te prie que maintenant tu te resjouisses plus en lui.... Le genre de mort est... de passer tout vif par le feu sans miséricorde. Et doit tant et si longuement durer et estre entretenu le feu, que tout soit en cendre converti.... Resjoui-toi donc, ma chère sœur en Dieu, et du temps que tu seras vefve espère du tout en lui.... Et quand le temps viendra, le Seigneur te pourvoyera d'un autre mari, qui aura le soin de toi.... Dès hier, je pensoi passer : j'atten tousjours l'heure. Ton loyal mari, P. Brully. » Histoire des martyrs (édit. de Toulouse), I, p. 427-440, 438, 439. — Voir aussi Herminjard, IX, p. 379, et n. 9-10. — ."!. R. Reuss, P. Brully, p. 42. — 4. Opéra, XII, p. 523 et n. 4. — •'). Plusieurs de ses lettres sont datées de la maison de Bucer: ex œdibus Bucerianis, 6 octobre 1543, Herminjard, IX, p. 62 et n. 18 ; ex œdibus D. Buceri, 9 mars 1544. Ibid., p. 181. Opéra, XI, p. 623. — 0. « //; dies augelur. » Herminjard, IX, p. 248.
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Il écrivait à Calvin : « Maître et père bien-aimé en Christ; ton fils très soumis dans le Seigneur1. » Le 29 décembre 1544, son nom figure au bas d'un document, comme pasteur de l'Eglise française, à côté de ceux d'Hédion, de P. Martyr, de Fagius, de Bucer, etc. 2.
Mais bientôt il trahit son excitation. Il parle d'une « grande douleur, » d'une « tragédie. » L'Eglise va périr. Il est en lutte avec un nouveau pasteur, Jean Garnier, qu'on veut appeler à sa place. Il accuse Jean Sturm de favoriser les factieux3. Enfin il part après de violentes discussions, où on l'a traité de vaurien 4, et Jean Garnier est régulièrement nommé.
Le ministère de Tavignonais Jean Garnier vit la situation de la petite communauté empirer gravement. C'est à cette époque que le culte fut transporté de l'ancienne église des Dominicains dans l'église Saint-André 5.
Vinrent le triomphe de Charles-Quint, la bataille de Mûhlberg, et Y Intérim. Dès le début de cette nouvelle crise, Garnier écrit, éploré, à Calvin (21 mai 1047) • «C'est l'affliction et la désolation pour toute notre Eglise.... Tout est troublé; au point que les plus forts sont consternés.... » On a appris que l'électeur de Saxe était prisonnier. On fuit. « Je crains que notre petite Eglise ne soit dispersée, et ne devienne vagabonde à travers le monde.... cette Eglise que tu as plantée avec de grands labeurs, et que moi j'ai arrosée, avec d'autres, de mes sueurs.... Une bonne partie se prépare à fuir; elle se dépeuple.... Visite-la et console-la par tes lettres6. » Hélas! Y Intérim fut publié7, et Garnier congédié (1549), en même temps que Bucer. Plus heureux que lui, Garnier revint en i55i ; mais ce fut pour se trouver au milieu de nouveaux et grands dangers {in magnis periculis).
I. Opéra, XII, p. 4,6. — ~1. Ibid., XI, p. 819. — •'!. Val. Poullain à Calvin, 14 janvier 1545. Opéra, XII, p. 5, 6. Une lettre de Dryander à Bullinger traite Valérand d'homme « turbulent et fourbe. » Elle porte même contre lui une accusation plus grave, d'avoir trompé par ses paroles une honnête et noble jeune fille. Il n'est pas très aisé de voir ce dont il s'agit, et les rapports subséquents de Valérand Poullain soit avec Calvin, soit avec l'Eglise de Francfort, ne peuvent guère laisser croire à une immoralité formelle. Ce qui paraît tout à fait exact, c'est cette parole de Myconius : «Si les chrétiens devaient être aussi turbulents et aussi inquiets que cet homme, je ne voudrais jamais être chrétien. » 8 mai 1547. Opéra, XII, p. 519. — 4. Ibid., p. 42. — 5. R. Reuss, Notes, p. 11. — 6. Opéra, XII, p. 526, 527. — 7. A Y Intérim, les catholiques furent réintégrés dans trois églises; les protestants en gardèrent quatre. Le 21 avril 1550, Jean Lenglin pasteur à Saint-Guillaume, écrit à Calvin: « ...Le premier jour où ils commencèrent leur culte détestable, dans trois Eglises [la cathédrale, Saint-Pierre-le-Jeune, Saint-Pierre-le-Vieux], le Seigneur les a remplis de confusion, non par la main armée des citoyens, mais par les moqueries et les éclats de rire de faibles enfants. Personne ne les suivant, les impics ont mis fin à leurs niaiseries, et le lendemain, beaucoup d'entre eux sont sortis de la ville.... Ainsi le miséricordieux Seigneur Zebaoth, notre Dieu, selon sa coutume, a renversé par l'enfance sans armes ces géants et ces Goliath menaçant de ruine les camps de Dieu et, comme dit Saint-Paul, par les choses faibles il a confondu les fortes.... Trois des temples principaux sont encore vides et déserts. [Les catholiques ne reprirent leur culte qu'à Pentecôte, le 25 mai]... Dans quatre temples, Saint-Thomas, Saint-Guillaume, Saint-Nicolas, Sainte-Aurélie, nous prêchons l'Evangile de Jésus-Christ, et distribuons les sacrements. » Lenglin ajoute : « L'Eglise française, que tu as instituée, est toujours dans le même temple et va heureusement. » Opéra, XIII, p. 556, 557.
A STRASBOURG
La peste sévit cruellement (sœpissima)1 ; et l'autre peste, dont nous avons déjà parlé, commence à exercer ses ravages. En effet une profonde révolution ecclésiastique 2 s'était opérée, et à l'époque de Bucer succédait l'époque de Marbach.
Jean Marbach 3 était né le 24 avril 1 52 1 à Lindau, en Souabe. {Page 365.) Il vint, en 1 53g, à l'âge de i5 ans, à Strasbourg, et deux ans après se rendit à Wittenberg. Après avoir séjourné quelque temps dans la maison même de Luther, il reçut, de la propre main du Réformateur, le bonnet de docteur en théologie ( 1 543) et, après un séjour de deux ans à Isny, il revint à Strasbourg (1545), appelé par Bucer et Fagius 4. Bucer l'installa comme pasteur à Saint-
1. Elle enlève la femme de Jean Sturm. Dryander à Calvin, 30 octobre 1552. Opéra, XIV, p. 402. — 2. De cette révolution, Ch. Engel (L'école latine et l'ancienne académie de Strasbourg , p. 63) donne une explication très digne d'être notée : « Malheureusement l'Ecole de Strasbourg n'était qu'une école préparatoire ; les futurs théologiens, aussi bien que les étudiants en droit ou en médecine, devaient aller achever leurs études dans des Universités autorisées à conférer des grades. Il était bien naturel d'ailleurs que beaucoup d'étudiants en théologie se rendissent à Wittenberg pour y entendre Luther et Mélanchthon. Quand ils revenaient à Strasbourg, ils y rapportaient des opinions différentes, sur certains points, de celles qui y étaient admises ; ils y rapportaient aussi un autre esprit, plus d'amour des controverses, moins de tolérance, moins de charité. » Ainsi le mystère s'explique. Pourquoi la seconde génération ressembla-t-elle si peu à la première ? Parce que l'une n'avait pas élevé l'autre. — 3. Sa biographie a été écrite par M. W. Horning, mais ne peut être consultée qu'avec précaution. M. Horning est un très grand admirateur de Marbach. Il commet une foule d'erreurs de détail. Les erreurs plus considérables ne sont pas moins nombreuses. Sans toujours citer les textes, M. Horning, d'affirmation en affirmation, en arrive à cette conclusion : Calvin était un luthérien ou un hypocrite. En revanche, M. Horning ne sait rien de ce qui est reproché à son héros, ni paroles, ni faits. Les unes et les autres sont passés sous silence, etc. Quant aux calvinistes, c'étaient eux les coupables, eux les oppresseurs. Marbach ne pouvait pas laisser faire, et on comprend qu'il se soit efforcé de délivrer son Eglise de ce danger et de ces étrangers. Dr Johann Marbach, p. 151. — 4. Bucer, après l'avoir entendu prêcher pour la première fois, a-t-il dit à Pierre Martyr: «Cet orgueilleux théologien portera grand mal à l'Eglise, et renversera bientôt tout ce que nous avons édifié ? » C'est une phrase qui s'est trouvée écrite à la marge d'un livre de Marbach, et qui a été citée par les Unschuldige Nachrichtcn, 1728, p. 1029, et par M. Rôhrich, III, p. 91, n. 3. — Pour M. Horning, c'est une calomnie, inventée par un adversaire de Marbach. Il cite, comme preuve, l'oraison funèbre de Marbach, d'après laquelle, après avoir entendu sa confession de foi, Bucer aurait déclaré que Marbach était un bon luthérien. Mais personne n'a jamais contesté ce luthéranisme, et Bucer moins que personne; il en fit trop la triste expérience. Et si vraiment Bucer, dès le premier jour, a été frappé du luthéranisme de Marbach, cela ne prouve pas que ce luthéranisme ne dût pas bientôt devenir dangereux. — M. Horning note certains efforts faits par Bucer pour retenir Marbach à Strasbourg. Le 28 décembre 1545, il écrit à Hubert: « 11 faut nous attacher le Dr Marbach aussitôt que possible, en lui donnant un canonicat, et en lui faisant prêter serment ». — Et d'après deux témoignages, mais postérieurs à la mort de Marbach, en partant pour l'Angleterre, Bucer aurait vivement recommandé Marbach aux pasteurs et à l'Eglise, comme un connaisseur et un défenseur de « la vraie et pure doctrine. » Malheureusement cette insistance de Bucer à attester la « pureté » doctrinale de Marbach, pureté qui n'était mise en doute par personne, et à laquelle on ne reprochait que son exagération, rend ces propos suspects. Horning, p. 38, 56. — Tous ces textes sont d'une authenticité ou d'une signification douteuse. Que Bucer, en 1548, ait écrit deux lettres, dans lesquelles Marbach, se rendant à Wittenberg, est désigné par ces simples mots: ♦ Notre collègue », cela non plus ne prouve pas grand chose (p. 54). — En réalité un seul texte, vraiment authentique, contient un éloge vraiment cordial: la lettre de Bucer du 5 septembre 1548. Quand Marbach revint d'un autre voyaget Bucer écrivit à Dryander : « S. D. Marpachius nobis a Philippo rediit, 21 Augusti, ad quem profectus fuit 24 Julii. Salvus est hic noster thésaurus corpore, animo, excruciatur ut non possit magis, propter tam horrendas defensiones ». Lettre du 5 septembre 1548, dans le Thésaurus Baumianus. Manus. de la Bibliothèque de l'Université de Strasbourg. M. Horning commence par transporter cette lettre du 5 septembre au 21 août (date impossible d'après le contexte même, et traduit: « Marbach est revenu le 21 août de son voyage chez
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Nicolas (12 juillet i545)'. A partir de ce moment les malheurs qui frappèrent l'Eglise et l'Ecole lui rapportèrent une suite ininterrompue de profits et d'honneurs. Après le départ de Bucer et de Fagius, il fut adjoint à Hédion pour faire les cours supérieurs de théologie. Après la mort d'Hédion, le magistrat le nomma à la présidence 2 du Convent ecclésiastique (c'est-à-dire de l'assemblée des pasteurs). Et grâce à ces circonstances si funestes pour Strasbourg, si favorables à sa carrière, il se trouva, à trente-un ans, chef de l'Eglise, chanoine de Saint- Thomas, ministre d'une des sept paroisses de la ville, professeur de théologie 3.
Or cet homme tout puissant est seul. Capiton est mort, 1 54 1 . Zell est mort, 1548. Bucer et Fagius sont partis pour l'exil, 1549. Hédion est mort, 1 552. Surtout Jacques Sturm va mourir, 1 553. De la grande génération il ne reste plus que Schwarz et Jean Sturm. Marbach, l'incarnation du zélotisme ultra-luthérien, convaincu mais âpre, peut exercer partout son fanatisme.
Rapprochement significatif! Jacques Sturm meurt le 3o octobre et, le Ier novembre, Marbach et l'un de ses collègues (déjà en discussion théologique et ecclésiastique avec Garnier) dénoncent le pasteur de l'Eglise française aux représentants politiques de la cité4. La lutte va entrer dans sa phase décisive.
Philippe, pour chez lequel il était parti le 24 juillet. Ce trésor notre est bien, de corps et d'âme. Il est extrêmement attristé par de si horribles apostasies (Abtrùnnigkeiten), » p. 55. Mais cette traduction est aussi inacceptable que la date. Hic noster thésaurus se rapporte non pas à Marbach, mais à Philippe, c'est-à-dire à Mélanchthon: «Lui [hic, Philippe] est bien de corps et d'âme; il est tourmenté au possible, par ces si horribles prohibitions » Defensiones, ne signifie pas apostasies, Abtrûnningkeiten. — M. Horning a mérité la reconnaissance des savants par les nombreux textes qu'il a réunis et publiés: on voit avec quelle prudence il faut accepter ses explications et les conclusions qu'il en tire.
1. Nous reproduisons la maison où Marbach, d'après M. Horning (p. 42, n. 2), demeura, avant d'habiter le doyenné. (Page 366.) C'est de là que Lavater aurait écrit une lettre datée du 5 janvier 1546 : « Ex asdibus Dr J. Marpachii apud D. Nicolaum. » — Il ressort d'une note de M. le pasteur Gerold (et je le remercie beaucoup de son obligeance et de ses recherches), qu'en effet cette maison a appartenu à l'Eglise Saint- Nicolas jusqu'en 1597, époque à laquelle elle fut vendue à la veuve de Nicolas de Turckheim. L'Eglise racheta ce presbytère, en 1767, et en fit plus tard une maison d'école. L'immeuble a été abattu, il y a deux ou trois ans, par suite du percement d'une nouvelle rue. — 2. Il devait la garder vingt-neuf ans, de 1552 à 1 58 1 . — 3. Engel, p. 67. — h. R. Reuss, Notes, p. 30. — « Les premiers efforts de l'intolérance ultraluthérienne furent dirigés contre la paroisse française fondée par Calvin. » Ch. Engel, p. 99.
Jean Marbach. (p. 364.)
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Maison de Marbach. (p. 365.)
Le 4 mars 1 554, un dimanche, Marbach se rendit au temple français et là, en latin, il déclara que la Confession d'Augsbourg devait être acceptée par tout le monde : « Le magistrat veut que tous sentent et enseignent de même au sujet des sacrements l. » C'était la déclaration de guerre.
En même temps, cinq anciens attaquaient leur pasteur. Depuis un an et
demi, écrit Calvin, le 25 août 1 5 5 4, il apprend, « non sans grande douleur, » ce qui se passe dans Vecclesiola. La dispersion de ce troupeau, que le Seigneur lui a permis autrefois de réunir et, pour un temps, de nourrir, serait pour lui un tourment {me torqueret) semblable au déchirement de ses propres entrailles (viscerum meorum lacerai io). Sa douleur ne lui permet pas de se taire plus longtemps. Il écrit donc à Marbach une lettre émue, sage, habile. Il offre de faire le voyage de Strasbourg. « Il me serait extrêmement dur (valde acerbum) de voir répudier la doctrine (genus doctrinœ) que j'ai librement professée autrefois, tant dans l'école que dans le temple. » Et en termes émouvants il invoque, devant le luthérien, l'exemple de Luther et, devant le Strasbourgeois, la mémoire de Capiton et de Bucer, cette mémoire qui éclaire la ville comme une lampe2.
Ayant appris que le Sénat a nommé trois délégués pour administrer l'Eglise française, et que son ami Sleidan est un des trois, il exulte {vehementer gavisus sum) et il se hâte de lui écrire : « C'est Dieu qui a fait cela et non les hommes 3. »
Les troubles continuèrent. Calvin conseilla à Garnier de signer sans hésiter la Confession de foi d'Augsbourg 4. Puis, dans son inquiétude, il écrivit aux pasteurs de Strasbourg une des lettres les plus humbles qui soient sorties de sa plume. On lui a fait l'affront de ne pas lui répondre. Il dit: « Quoique vous m'ayez récemment déçu, je ne cesse pas de vous aimer, et de désirer une union sainte avec vous et vraiment fraternelle, et je m'efforcerai de la favoriser jusqu'à la fin, autant qu'il sera en moi. Si je me plains d'avoir été déçu, je le fais sans colère. J'avais écrit à Marbach : la lettre était pour vous tous. Il me sem-
l. Opéra, XV, p. 73. — Garnier traduisit le discours de Marbach en français. — 2. 25 août 1554. Opéra, XV, p. 211-214. — 3. 27 août 1554- Ibid., p. 221. — \. Lettre de Garnier à Bullinger, 10 décembre 1554, citant ces mots de Calvin: « Augustana: confessioni cur subscribere dubites, non video. > Opéra, XV, p. 336. — Bullinger avait donné le même conseil. Ibid., p. 510.
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blait que je n'étais pas. indigne de quelque réponse. Mais personne n'a daigné me faire saluer, même d'un mot. Certainement je n'ai pas vécu au milieu de vous de telle sorte que je doive être méprisé, encore moins rejeté outrageusement. » On voit l'effort pour dévorer l'affront. Jamais sa plume, si vive, si impatiente, n'avait ainsi veillé sur tous les mots. « Et cependant cette petite offense {offensiuncula), bien qu'elle m'ait légèrement (leviter) piqué le cœur, ne m'aliénera pas de vous, de façon à ce que je ne continue pas à vous aimer, à vous honorer de bonne foi '. » — Je ne sais si Calvin pouvait donner à sa chère petite Eglise une preuve plus profonde de son amour. 11 envoie cette lettre à P. Martyr, lui disant d'en faire l'usage qu'il voudra. Il connaît Marbach (ici Calvin se rattrape un peu), « ce paon qui a trahi son orgueil par son silence2. »
Garnier lui fait savoir que ses efforts seront (il le craint bien) de « l'huile (de la modération) et de la peine » perdues, même que ce sera « de l'huile sur le feu 3. » Et en effet, deux mois après, il lui raconte que les sermons ont cessé, qu'il n'y a plus ni ministère ni discipline 4. Garnier, s'étant violemment opposé à la décision du Conseil, avait été condamné à la prison, décrété de prise de corps, et avait dû se cacher chez le pasteur Schwarz. Les puissants amis de l'Eglise réformée étaient intervenus, mais le Conseil avait maintenu la suspension (3o mars) 3.
Pendant quelque temps la douleur (doloris societas) empêcha Calvin de répondre. Et ce qui mettait le comble à son tourment (non pantin cruciabar), c'est que Garnier n'était pas complètement innocent. Il avait, par une imprudence 6, ouvert la porte à ceux qui voulaient opprimer une bonne cause 7 . « La calamité de l'Eglise n'en est pas moins lugubre, et l'ignominie, infligée à Garnier, l'a blessé lui-même, plus profondément qu'il ne peut 1 exprimer en paroles8. »
C'était donc la ruine, la désolation. Il ne restait plus que Jean Loquet9, un diacre, qui avait été adjoint à Garnier, on ne sait pas trop à quel moment. Il prêchait ; mais les amis pieux de l'Eglise s'abstenaient de paraître au culte. « Depuis Pâques, écrit P. Martyr, jusqu'à aujourd'hui, c'est-à-dire depuis la suspension et la destitution de Garnier, je ne vais plus au temple, et j'ai décidé de ne pas revenir à l'église française, jusqu'à ce que j'aie bien vu quelle doctrine on veut y introduire 10. » En effet, le gouvernement, qui avait privé l'Eglise de son pasteur légitime, semblait vouloir lui en imposer un illégitime, Pierre Bouquin Loquet consulte Calvin sur l'attitude qu'il doit prendre vis-à-vis de l'in-
1. 18 janvier 1555. Opéra, XV, p. 385. La lettre fut remise à Marbach par P. Martyr, lbid., p. 492. - 2. 18 janvier, lbid., p. 387. — :!. 28 février 1555. lbid., p. 456. — 4. 22 avril, lbid., p. 579. — 5. R. Reuss, Notes, p. 36. — 6. Voir page suivante. — 7. « Ceux qui cherchaient une occasion, écrit P. Martyr, quand elle s'est présentée, l'ont saisie avec une extrême avidité. » 3 juillet. Opéra, XV, p. 667. — 8. Juin 1555. lbid., p. 658-659. — '.t. lbid., p. 660. — 10. 3 juillet. lbid., p. 667. — S'abstenaient également du culte Zanchi, les anciens, les diacres, etc. lbid., p. 660. — il, lbid., p. 666.
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trus. Les anciens refusent de donner la cène avec lui, et, deux fois, la communion hebdomadaire a dû être supprimée1. « Le bouc, entré par la toiture, chassera les brebis.... J'aime mieux qu'un autre que moi t'écrive tout ce que fait ce bouc avec ses bouquetins, disait Garnier à Calvin 2. » Et Calvin écrivait à Loquet qu'il avait bien fait de se séparer de « ce bouc3. »
Finalement, Pierre Alexandre fut élu par l'Eglise et par le magistrat.
Pierre Alexandre était un ancien religieux, natif d'Arles, en Provence, qui avait été prédicateur à la cour de Bruxelles, auprès de la reine Marie de Hongrie, sœur de Charles-Quint. Puis, devenu protestant, il fut nommé professeur de théologie à Heidelberg, où il enseigna des opinions très avancées. Calvin, à ce moment, en parle avec quelque défiance : « Je ne m'esbahis point, si maistre Pierre Alexandre est hardy, ayant le menton ainsi soubstenu — Mesme il sçait qu'il n'a aultre moien pour s'advancer. Ainsi ce n'est pas merveille s'il en use hors de tout péril. Mais je voy bien qu'il n'est pas homme trop suffisant, et ne fust que par ses conclusions \ » Il alla en Angleterre, fut envoyé par le roi Edouard VI à la rencontre de Bucer et de son gendre Fagius. A la mort du roi, comme tant d'autres, il se réfugia sur le continent, et le Conseil de Strasbourg, qui songeait à remplacer Garnier, l'appela. Il arriva le 25 mai 1 554 5. Mais il repartit, avec un cadeau, et alla passer cinq mois chez un parent, dans le comté de Montbéliard. Là, il se livra à de violentes discussions avec les disciples de Castellion, et entra en conflit avec Toussain. Il dut partir et, de Lausanne 6, il adressa au Comte une apologie assez plausible7. Malheureusement Garnier avait cru devoir intervenir dans les débats, et donner de mauvais renseignements sur celui qu'il considérait comme un rival plus ou moins secret. Il avait ainsi mécontenté le Conseil de Strasbourg, et fourni à ses adversaires le prétexte cherché. Calvin lui reprocha son manque de réflexion {incomi dératé). Il aurait dû se taire : « Quel que soit Alexandre, puisque maintenant la cruauté de Toussain contre ses frères est évidente, il n'était pas opportun d'armer, par ta lettre, un homme exerçant une telle tyrannie. » Et il ajoute : « Que ceci te soit dit à à l'oreille : il y en a un qui est plus dangereux pour toi que dix Alexandre 8. » Il faisait sans doute allusion à Marbach.
Le 24 et le 3o mars, le Conseil, nous l'avons vu, avait suspendu Garnier de ses fonctions, et, après la tentative avortée du ministère de Bouquin, l'Eglise appela régulièrement Alexandre, le 27 juillet. Ce choix fut confirmé, le 12 août, par le Conseil <J.
On put croire cette fois-ci à la paix définitive. Le même jour, Loquet informe
1. Farel à Calvin, 10 juillet 1555. Opéra, XV, p. 671. — 2. 18 juin 1555. Ibid., p. 661. — 3. S août 1555. Ibid., p. 721. — 4. Ibid., XII, p. 321. A M. de Falais, lettre reçue le 2 avril 1546. — 5. Ibid., XV, p. 460, n. 1, et R. Reuss, Notes, p. 39. — <>. i^1' mars 1555. Opéra, XV, p. 460-466. — 7. P. Martyr la trouva telle. Opéra, XV, p. 662. Lettre à Alexandre, 18 juin 1555. — 8. Calvin à Garnier, juin 1555. Ibid., XV, p. 658-659. — 11. R. Reuss, Notes, p. 43.
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Calvin que le nouveau ministère s'annonce sous les « meilleurs auspices.... Les tumultes s'apaisent: les brebis dispersées se rassemblent1. » Alexandre est enchanté. Il a été reçu très amicalement {humanissime). Tout est nouveau, les cœurs, les paroles, les œuvres'2. Quelques mois plus tard. (6 octobre), il célèbre la Cène. Tout le monde vient avec entrain, c'est l'union3....
Plus clairvoyant, en annonçant le départ de Garnier (17 août), P. Martyr avait dit à Calvin : « Je ne me promets pas facilement une sincère tranquillité. Car ceux qui ont persécuté Garnier sont là4. » Et, en effet, à ce moment même, Marbach, qui veillait, écrivait au pasteur Beyer, le Marbach de Francfort, une lettre odieuse, où il exposait le plan de la campagne suivie, et à suivre, contre les Eglises réformées françaises, dans les deux cités respectives. Les éditeurs des Opéra mettent en tète de cette lettre : « Insigne document de perfidie et de calomnie, tout à fait digne d'être conservé pour perpétuer le souvenir de ce fait 5. » Il faut lire. Pas de discussion publique : « Nous vous en dissuadons de toutes les manières; » mais... le bras séculier! « Insistez auprès du magistrat, en temps et hors de temps {opportune et importune) pour qu'il ne vous prive pas du secours de son autorité. » Et enfin vient la calomnie, la calomnie habile et atroce : « Beaucoup de ces étrangers ne s'exilent pas pour cause de religion. Ils sont imbus d'opinions tout à fait fanatiques, monstrueuses et répugnant à la saine doctrine ; et, par leur vie désordonnée, par leurs coutumes étrangères, par les métiers avec lesquels ils cherchent à vivre (!), ils sont un obstacle notable à la tranquillité publique et à l'honnêteté 6. » C'est de tous points infâme.
L'année 1 5 56 prouva les progrès de cette politique. Calvin, allant à Francfort, voulut revoir son ancienne Eglise, où il avait été si bien reçu à sa première visite (1543). Les professeurs lui offrirent un festin. Quand il entra au cours de Jean Sturm, tous les étudiants se levèrent, applaudirent, tandis que le maître, descendant de sa chaire, vint le complimenter 7. Mais quand Alexandre demanda qu'on laissât Calvin prêcher devant ses anciens paroissiens, il se heurta à un refus. Et quel refus? La forme est encore plus significative que le fond. Voici en effet l'incroyable procès-verbal du 2 septembre 1 5 56 : «On décide: considérant que Calvin professe une autre doctrine que nous sur la sainte-cène, et que cet homme est suspect à ceux de la Confession d'Augsbourg, il ne faut point l'autoriser, mais refuser la demande, et lui dire que d'autres affaires nous ont empêchés de nous en occuper 8. » Après le fanatisme, l'hypocrisie.
On ne devait pas en rester là, et les chefs du luthéranisme'1, s'étant réunis au colloque de Worms, i55y, reprirent la lutte avec une nouvelle vigueur contre Alexandre et contre Zanchi.
1. 12 août 1555. Opéra, XV, p. 727. — 2. Ibid., p. 730. — 3. lbid., p. 815, 816. — 4. 23 septembre 1555. lbid., p. 788. Voir encore sa lettre du 8 décembre. Ibid., p. 883: « Notre Eglise... qui augmente... est plutôt apaisée que tranquille. » — 5. Ibid., p. 767. — 6. 18 septembre 1555. Ibid., p. 767-769. « Illorum multi... moribus peregrinis et artibus quibus victum quaerunt, publics: tranquillitati et honestati non parum obsunt. » p. 768. — 7. Hotman à Bullinger, 22 septembre 1556. lbid., XVI, p. 302. — 8. Erichson, L'Eglise française de Strasbourg, p. 65. — 9. En annonçant à Bullinger que le Catéchisme de Calvin,
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Malheureusement, Alexandre n'était pas l'homme qui pouvait résister. Son tempérament agité, emporté, avait repris le dessus, et il se rendit impossible dans sa propre Eglise. Le 20 juin 1 558, Calvin est obligé de lui adresser une lettre de réprimande : il a porté en chaire des ressentiments personnels ; il se laisse aller à une véhémence sans retenue; oubliant toute bienveillance, et ce qu'il se doit à lui-même, il s'est violemment élevé contre son collègue [ Loquet], homme placide et modeste1. Naturellement ces observations déplurent. Alexandre alla répétant que Calvin était un pape, qu'il ne devrait s'occuper que de son Eglise de Genève2. L'agitation augmenta. Marbach vint présider une assemblée de l'Eglise française. Presque à l'unanimité, on s'éleva contre Alexandre, contre sa turbulence, contre ses violences3. Il fut obligé de partir4. Loquet partit aussi5, et ils furent remplacés par Holbrac.
Natif de l'Ile de France, mis en prison, et n'ayant échappé qu'à grand'peine à une mort0 qui paraissait certaine, Holbrac s'était réfugié en Suisse (1548). Puis il avait été pasteur à Francfort, où il avait eu les plus vives discussions doctrinales avec son collègue François Perrochel. Pas plus qu'Alexandre et que Valérand Poullain, il n'était l'homme de la situation. Sans doute il était très bon calviniste, et honnête. Mais avait-il aussi toute la perspicacité et toute la sagesse qu'exigeaient des circonstances aussi troublées ? Il ne le semble pas.
En tout cas, les adversaires de l'Eglise française ne tardèrent pas à lui faire savoir qu'ils n'avaient pas désarmé. Dès le 24 décembre i55o,, un décret du Conseil fut lu en chaire, ordonnant d'établir l'accord sur la doctrine, et la conformité dans les rites, avec les Eglises allemandes 1 . Cependant cette nouvelle et brutale déclaration de guerre fut suivie d'une période de paix. Calvin conseille à Holbrac, puisque les « contentions intestines sont apaisées, » de veiller à la discipline, que trois ou quatre troubles ont compromise. Il ajoute cependant,
dont l'Eglise française s'est servie jusque-là, va être supprimé, Hotman ajoute ce portrait des ultraluthériens : « Pour ces hommes, toute la religion est concentrée dans ce fait... que leur opinion sur les sacrements doit prévaloir. Cela obtenu, les yeux sont ensuite fermés sur tous les scandales. Les autres, dont la vie peut être très réglée et très pure, sont, pour cette seule cause, des monstres et des prodiges. Et l'Eglise de Genève, qu'ils sont obligés de reconnaître réglée par une discipline très sévère, est considérée en beaucoup de lieux comme une exécrable et détestable ordure. » n janvier 1557. Opéra, XVI, p. 383, 384, n. 6.
1. Opéra, XVII, p. 215. — 2. Hotman à Calvin, 27 juillet 1558. Ibid., p. 266. — 3. Hotman à Calvin, 29 mars 1559. Ibid., p. 481. — 4. Alexandre retourna en Angleterre, où nous le retrouvons, l'année suivante, excitant des troubles dans l'Eglise française de Londres. C'est Des Gallards qui le raconte à Calvin. Déjà une scission allait se produire, quand Alexandre tomba malade et eut une attaque de goutte, qui le retint au lit, « comme si Dieu, par un frein, eût voulu le retenir. » 12 août 1560. Opéra, XVIII, p. 163.
— Voir F. de Schickler, Les Eglises du Refuge en Angleterre, 1892, I, p. 8, 92 et ss. — 5. Le 16 août 1559, Loquet écrit à Calvin de Bouquenom, en Lorraine; il signe: finis filins in Domino. Opéra, XVII, p. 599.
— 0. Ibid., XX, p. 413, et n. 10. — 7. Holbrac à Calvin, 4 janvier 1560. Opéra, XVIII, p. 4. — L'injonction fut renouvelée le 5 février 1560. Ibid., n. 1.
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connaissant son homme: « Je ne t'exhorte pas trop véhémentement, et je ne te stimule pas trop vivement1. » Cette paix dura jusqu'à la fin de Tannée. Même l'Eglise s'accrut par l'accession de nouveaux Français réfugiés. Holbrac rend grâce à Dieu 2, et il espère qu'on les laissera désormais tranquilles. L'Electeur palatin est là pour les défendre3.
C'est en quoi Holbrac manquait de perspicacité. Calvin avait une autre idée de Marbach, et il devient contre lui d'une violence extrême. Il écrit à Marbceuf 4 : « Je ne m'étonne pas qu'il ait vomi contre nous son venin [virulentiam). Je suis persuadé qu'en te disant qu'il approuvait en partie ta profession de foi, il a perfidement menti, selon sa nature et sa coutume habituelles. L'impudence de cette bête (belluœ impudentia) n'est pas tolérable. Il ose mettre ses délires sous les noms de Capiton et de Bucer!... Il faudra te tenir en garde contre ses embûches. Car il n'y a rien de plus fourbe ( fallacius) que cet homme5. »
Peu de temps après, avec une âpreté terrible, Calvin écrit à Holbrac : « Je te félicite cordialement toi et l'Eglise de votre repos. En attendant, l'arrogance pleine de folie de votre Marbach excite mes rires plutôt que ma colère. Bien plus, cela me fait plaisir qu'il se trouve offensé, cet homme insipide, toutes les fois qu'il flaire Calvin. Certes il peut m'en vouloir impunément, car je lui ressemblerais, si je ne le méprisais 6. »
En effet, les difficultés se multiplient. Au Convent, rempli de créatures de
l. Calvin à Holbrac, 23 mars 1560. Opéra, XVIII, p. 37. — 2. Holbrac à Calvin, 3 juillet 1560. Ibid., p. 145. — 3. Holbrac à Calvin, 18 décembre 1560. Ibid., p. 272. — 4. Pierre Marbceuf, pasteur à Sainte-Marieaux-Mines (Alsace). — 5. Calvin à Marbceuf, 25 août 1560. Opéra, XVIII, p. 169. Calvin avait déjà formulé cette même accusation dans une lettre, du 29 août 1558, à Zulegerus, Opéra, XVII, p. 311 : « Je vois que tu es déçu par une fausse apparence d'humanité. Par ses flatteries, il a l'habitude de gagner la bienveillance de tous; mais en suite, secrètement, il distille son venin. » Après l'abominable lettre, citée plus haut, et dans laquelle Marbach excitait les pires passions contre les Réformés, persuadés alors que tout était à la paix, la sévérité de Calvin n'a plus besoin d'excuses. Citons cependant un exemple des procédés de Marbach. Le 13 mai 1557 (Opéra, XVI, p. 467), Hotman écrit à Bullinger : « Marbach a dîné avec nous. Avant et après le repas, on a beaucoup parlé de la querelle sacramentaire. Marbach a paru approuver le discours de Farel et de Bèze. Ils disaient qu'ils avaient l'habitude de recevoir autre chose qu'un vain signe, comme si Christ était absent.... Aussi, j'ai un espoir assez grand que les nôtres seront écoutés au colloque de Worms. » Et c'est dans ce colloque que fut décidé le suprême et violent effort du fanatisme ultra-luthérien! — Donnons enfin le portrait tracé parEngel: « Le président du Consistoire était d'une activité infatigable. Son instruction était médiocre, mais il avait une certaine éloquence naturelle. Apre dans ses desseins, plein d'ambition et de vanité, il ne reculait pas devant les voies tortueuses pour arriver à ses fins, soit qu'il cherchât à faire triompher les opinions extrêmes qu'il avait adoptées, à faire proscrire les croyances contraires et ruiner les institutions qui lui paraissaient hérétiques, soit que, par intérêt personnel ou par désir de vengeance, il s'acharnât sur ses adversaires. » (p. 67.) — *>. 5 novembre 1560. Opéra, XVIII, p. 233. — Dans cette même lettre, où il peut parler avec une si mordante ironie, Calvin prouve tout ce que son cœur avait d'affectueux, et tout ce que sa parole pouvait avoir de doux, de caressant. Une conversation de Holbrac avec Alexandre lui avait été inexactement rapportée, et Calvin croyait que Holbrac avait témoigné vis-à-vis de lui un certain mépris. Avec sa susceptibilité, toujours en éveil, il est blessé d'avoir été traité « plus durement, plus odieusement, que ne le comportent l'équité et la raison.... Il eût convenu à ton humanité de m'épargner, ou de parler avec plus de modestie. » Mais il éprouve plus de douleur que d'offense, et il ajoute : « Je favoriserai toujours une union fraternelle avec quelqu'un qui, je le sais, désire consacrer fidèlement ses forces à Christ et à l'Eglise... Seulement je n'ai pas voulu taire ce que tu aurais appris par ailleurs. » (Ibid.)
A STRASBOURG
Marbach, on affectait de parler allemand1 (au lieu du latin légal), de façon à ce que le pasteur français, traité de barbare, ne pût rien comprendre2. « Nos adversaires brûlent d'une telle haine contre nous, que si le Seigneur ne dirige pas le Conseil par son esprit, il nous faudra (moi du moins) bientôt partir d'ici 3. » — « Toujours la même tempête h ! » On offre à Holbrac des postes en France, à Paris. Il reste par devoir. Enfin, un nommé Nicaise de Bournonville, déjà chassé de Genève pour calomnies contre Calvin, se chargea (février i5Ô2) de porter contre Holbrac les plaintes les plus extravagantes. Holbrac aurait prétendu que Dieu avait été glorifié par 1 inceste de Loth ; que Dieu poussait au mal autant que le diable3.... Holbrac présenta (3 mars) sa confession de foi sur la prédestination, et c'est bientôt qu'eut lieu l'incident mémorable de la séance du 25 juin i5Ô2. Soudain, le président du Convent, Marbach, plus violent que jamais, interpelle Holbrac et Hubert, le vieux et fidèle ami de Bucer, dans les termes les plus vifs6, et leur enjoint de sortir, pour que l'assemblée délibère à leur égard. Ceux-ci, étonnés d'une sommation si contraire aux règles et à toutes les habitudes, hésitèrent un moment, et ne quittèrent point leurs sièges. Hubert demanda même à Marbach s'il parlait en son nom personnel, ou au nom du Convent. C'en était trop. Marbach, indigné de cette résistance, le visage pâle, les lèvres tremblantes, se lève. « S'ils ne veulent pas sortir, s'écrie-t-il, allons-nous-en tous. » Et il fait quelques pas. Hubert et Holbrac quittent la salle 1 .
Le Conseil intervint, ordonna de réintégrer Hubert et Holbrac dans leurs droits, et de ne plus délibérer sans les professeurs (dont l'esprit était plus libéral). Mais le Conseil était timide ; le Convent était ardent. Celui-ci déclara que sa « conscience8 » ne lui permettait pas de se commettre (contaminarentur) avec ces deux personnages. De plus six pasteurs, trois diacres (donc 9 ou 10 membres sur les i5, que comptait le Convent) s'unirent par serment à Marbach, et jurèrent d'abandonner leur ministère plutôt que de reculer 9.
Le Conseil décida d'avoir recours à des arbitres étrangers, mais qui luthéranisaient 10 fortement; et, d'après leur sentence, fut adoptée la résolution, dite de Concorde, le 10 mars 1 563. On devait accepter la Confession d'Augsbourg et la Concorde de Wittenberg ( 1 536) ; quant à la Tétrapolitaine (la propre confession de Strasbourg), on ne devait pas en parler, ni pour la louer, ni pour la blâmer11.
Tout le monde signa, et Jean Sturm, et Hubert, et même Zanchi, avec des réserves assez curieuses : il se réservait le droit de tout interpréter « selon la règle de la parole de Dieu, la doctrine d'Augustin, de Luther sur la prédestination et de Bucer. » Ces réserves furent admises 12.
i. Sturm, en bon humaniste, dit: yepfiaviÇovreç, quae istorum est elegantia : papfiaQt&i rjj y?MTry. — 2. Sturm à Calvin, 29 mai 1 561 . Opéra, XVIII, p. 481. — •'!. Holbrac à Calvin, 9 décembre 1 56 1 . Ibid., XIX, p. 154. — 4. Holbrac à Calvin, 31 décembre 1561. Ibid., p. 223. — o. R. Reuss, Notes, p. 52 et ss. — <>. « Déchaînant son courroux épiscopal contre moi et Conrad Hubert. » — 7. Holbrac à Calvin, 6 juillet 1562. Opéra, XIX, p. 480. — 8. « Ces excellents petits saints, sancticitli illi boni, » dit encore Holbrac. - 9. Holbrac à Calvin, 28 juillet 1562. Opéra, XIX, p. 490, 491. — 10. R. Reuss, Notes, p. 54. — 11. Opéra, XX, p. 22, n. 1. — 12. Zanchi à Chaillet, icr novembre 1563. Ibid., p. 179. Voir sa lettre du 25 juillet 1563, Ibid., p. 105.
STRASBOURG 3j3
Seul Holbrac refusa de céder. Calvin lui écrivit une lettre pour l'y décider. La Formule de 1 563, disait le Réformateur de Genève, dans une de ces lettres étonnantes où il se montre prêt à toutes les concessions possibles, était ambiguë pour la prédestination, mais elle ne contenait pas d'impiété ouverte. Seulement au sujet de la Cène, elle était inacceptable, car elle enlevait la liberté de renseignement fidèle et devait donner lieu à d'incessantes récriminations. (Comme il le disait à Zanchi, c'était « le lacet par lequel Marbach vous étranglera, toutes les fois qu'il voudra *. ») Il lui conseillait donc de signer après avoir fait des réserves. « Si elles sont admises, je pense que, aussi longtemps que possible, tu dois veiller à conserver, par la modération, cette Eglise qu'ils s'efforcent de dissiper ; et je te prie, et te prie encore, d'y faire tous tes efforts-. »
Holbrac, plus rigoriste que Calvin, persista dans son refus. A ce moment, la femme de Condé, Eléonore de Roye était à Strasbourg ; elle intercéda pour l'Eglise française et son pasteur; et Zanchi (on est étonné de cette erreur de jugement) crut qu'Holbrac serait laissé en repos3. Mais naturellement il fut destitué, et, le 19 août 1 563, son église était fermée.
Calvin poussa un cri de douleur et d'indignation : « L'intolérance de Marbach l'a donc emporté... ! C'est ainsi que la petite Eglise, après une existence florissante de vingt-cinq années, est tombée sous l'attaque impétueuse de cette bête féroce \ »
Et cependant Calvin pouvait se consoler. Ces vingt-cinq années d'existence avaient suffi à la petite Eglise pour remplir sa mission providentielle, mission qui n'était rien moins que de servir de modèle aux Eglises réformées de France. Le modèle pouvait en effet être supprimé, copie en avait été prise et les reproductions allaient se multiplier avec rapidité. Florimond de Rasmond l'a dit avec colère : « Bref, c'est là, où la première Eglise française, qu'ils appellent, fut dressée pour servir de modelle et de patron aux autres, qu'on a veu depuis çà et là s'establir en la France5.» Et V Histoire ecclésiastique l'avait déjà dit avec une précision et une autorité plus grandes : « En France, on faisoit un commun proverbe des luthériens de Meaux. Qui plus est, plusieurs d'entre eux, aians songneusement visité et considéré l'Eglise françoise, dressée premièrement à Strasbourg par Jean Calvin, encouragèrent tellement les autres à leur retour, que, d'une commune délibération ils dressèrent une forme d'Eglise entr'eux, à l'exemple de celle qu'ils avoient veue°. » Cela se passait en 1546: et nous verrons plus loin tout ce que nos Eglises doivent, au point de vue liturgique, à Vecclesiola de Strasbourg.
I. Calvin à Zanchi. Opéra, XX, p. 24. — 2. Calvin à Holbrac, 13 mars (?) 1563. Ibid., p. 23. — 3. Zanchi à Capelle, 25 juillet 1563. Ibid., p. 104 et n. 9. — i. 12 septembre 1563. Ibid., p. 151 et n. 3. — .">. F. de Raemond, p. 838. — 6. Histoire ecclésiastique (édit. Baum et Cunitz), I, p. 67.
A STRASBOURG
Il est vrai qu'il était plus facile de supprimer un pasteur qu'une communauté. Il y avait un nombre considérable de Français réformés. Le Conseil ferma les yeux et les laissa se réunir secrètement dans les maisons particulières1, à partir de i56g. Jacques Grenon put les évangéliser jusqu'en i5j5. Mais cette année-là, 15398 Français, fuyant les persécutions, passèrent à Strasbourg, et Grenon eut l'idée de se faire reconnaître pasteur, régulièrement, par un synode de réformés, réuni dans la ville même. Le 26 mars 1576, Marbach remit au magistrat sa protestation, et, le 20 février 1577, l'Eglise française fut définitivement et absolument supprimée. Bornons-nous à citer quelques mots du décret: « On ne décrète aucune inquisition à leur égard; nul ne leur disputera leur droit de bourgeoisie, ni les forcera à se convertir. S'ils ne veulent point se joindre à l'Eglise luthérienne et y trouver la félicité éternelle, qu'ils restent dehors2. »
Dehors de l'Eglise? du Ciel? Evidemment Marbach confondait, et cependant ce décret est encore un des décrets les plus libéraux dont on puisse le féliciter.
Cependant, aujourd'hui il y a de nouveau, il y a encore, une Eglise réformée à Strasbourg. Son excellent pasteur, l'auteur de la très remarquable brochure, pleine de renseignements exacts, que nous avons souvent citée, M. Stricker, m'y conduit. — « C'est le presbytère, dis-je, en apercevant une maison ordinaire, aux contrevents verts? — Non, c'est le temple. — Mais cela n'en a pas l'air. — Précisément. » — Voici l'histoire.
Quand le culte privé lui-même eut été interdit aux réformés, ceux-ci allèrent, chaque dimanche, faire leurs dévotions à Bischwiller, vieillards, enfants, femmes, des malades, des nouveaux-nés, par des temps rudes.... Cinq heures pour aller, cinq heures pour revenir!
Alors le consistoire luthérien fît défendre aux pasteurs de Bischwiller de venir visiter leurs coreligionnaires; puis il fit défendre à ceux-ci de se rendre désormais à Bischwiller. Plusieurs sortaient de la ville le samedi par la porte opposée, et, après d'immenses détours, pendant la nuit, arrivaient le dimanche matin à Bischwiller.
Enfin, en 1654, le comte de Hanau, Frédéric -Casimir, dont la femme était réformée, fit don aux réformés de Strasbourg d'un terrain à Wolfisheim, près de Strasbourg. Là, ils élevèrent un temple. Mais, sous prétexte d'observer le repos du dimanche, les luthériens de Strasbourg interdirent aux voituriers de transporter à Wolfisheim les malades, les vieillards, les enfants. Le pasteur
1. Garnicr, revenu de Marbourg (1555), de Cassel, (1562) et de Metz (1564-1566), passa quelque temps à Strasbourg. R. Reuss, Noies, p. 56. — 2. R. Reuss, Noies, p. 57, 58.
STRASBOURG
réformé eut l'autorisation de visiter ses amis dans la ville, mais pas s'ils étaient malades !
Le culte de Wolfisheim dura cent ans. Lnfin, après l'édit de tolérance de 1787, le calvinisme put rentrer à Strasbourg, et, le i5 juin 1790, fut consacré le temple actuel.
Il avait été construit à la condition qu'il n'aurait ni clocher, ni cloche, et qu'il ne ressemblerait pas à un temple *.
L'esprit de Marbach avait soufflé pendant trois siècles.
1. Zur Erinnerung an das Jubelfest der reformirten Kirche zu Strassburg am 15. Juni 1890. Predigt von PfarrerEd. Stricker.