PREMIÈRE PARTIE Les amis de Strasbourg
ARLANT de l'église française de Strasbourg nous avons raconté sa naissance, sa mort, même sa résurrection. Et sa vie? Elle vécut paisiblement, heureusement, fortement, pendant les trois années du ministère de Calvin, de 1 538 à 1 541 . C'est cette période que, après avoir décrit tout ce qui Ta entourée, nous voulons maintenant présenter à nos lecteurs ; car, à rencontre des artistes humains, on pourrait presque dire que l'artiste divin fait d'abord le cadre et puis le tableau. Quoi qu'il en soit, fixons nos yeux sur ce tableau.
Nous commençons, toujours fidèle à notre méthode qui va de la circonférence au centre, par rendre visite aux amis de Calvin à Strasbourg, à ceux qui faisaient partie de l'Eglise française.
PASTEUR ET PROFESSEUR
Le premier, il est vrai, n'était pas un membre de cette Eglise, mais il était plus encore, son protecteur: le grand Jacques Sturm.
Nous savons quels rapports s'étaient tout de suite établis entre ces deux hommes, dignes et capables de se comprendre, l'un le plus grand législateur politique, l'autre le plus grand législateur ecclésiastique de la Réformation. Sturm devine le génie de Calvin; il le retient, le loue et désire le voir, malgré sa jeunesse, représenter Strasbourg dans les Colloques. De son côté, Calvin respecte et apprécie, en raison de son importance et de sa sagesse, le pieux homme d'Etat. Dans sa correspondance, c'est vers lui que nous le voyons se tourner, quand il y a une question difficile à résoudre. « Je recommande toute l'affaire d'abord à Jacques Sturm, dont l'autorité est prépondérante (primaria) dans les Conseils1. »
Malheureusement, de toutes leurs relations écrites, il ne nous reste qu'une seule lettre, celle de Calvin à Jacques Sturm (10 juillet 1 553), qu'il appelle «très illustre et tout particulièrement vénérable pour moi (mihi apprime observandus) . » Calvin s'excuse de ne pas avoir écrit depuis son départ (est-ce le départ en 1 541 , ou le départ après une visite à Strasbourg?). Il reconnaît que Sturm a lieu d'être étonné de ce silence (miraberis) ; mais le Réformateur a été retenu par de «bonnes raisons » (Justis causis). On aimerait vraiment les connaître, et tout cela est fait pour piquer notre curiosité, plutôt que pour la satisfaire. La lettre, courte, contient un grand éloge de Charles Du Moulin 2, que Calvin recommande à Jacques Sturm pour une place de professeur. Il l'obtiendra facilement, si Sturm lui accorde son patronage 3.
Il nous est heureusement plus facile de préciser les rapports personnels de Calvin avec Jean Sturm, qui n'était pas seulement un membre de l'Eglise française (« notre Eglise française, » écrit-il lui-même à Calvin4), et un des membres les plus importants, mais qui semble en avoir été le trésorier 5. Il est très souvent question de Jean Sturm dans la correspondance de Calvin, et nous avons une lettre de Calvin à Sturm et plusieurs lettres de Sturm à Calvin.
Toutefois, ces hommes du seizième siècle étaient peu prolixes sur leurs sentiments intimes, et les détails qu'ils donnent sont surtout relatifs aux affaires ecclésiastiques ou politiques. Raison de plus pour profiter d'une occasion trop rare, et d'écouter Calvin racontant une aventure semi-comique, dans laquelle Jean Sturm lui servit de témoin. C'est un petit tableau de genre et d'intérieur à Strasbourg, comme nous désirerions en avoir beaucoup.
I. ier mai 1546. Calvin à Farel et à Viret. Opéra, XII, p. 343. — 2. Voir Jean Calvin, I, p. 148 et n. 4. — 3. Opéra, XIV, p. 564, 565. — 4. 6 juillet 1555. Ibid., XV, p. 669. — 5. On le conclut d'une lettre écrite de Worms par Calvin à Parent, son suffragant momentané. Lui parlant des pauvres, il ajoute : « Sturm a laissé chez lui l'autre clef. Si cependant vous trouvez dans le trésor de quoi subvenir à la nécessité présente jusqu'à mon retour, etc. » 14 décembre 1540. Ibid., XI, p. 130 et n. 1.
A STRASBOURG
Un certain Alberge, lors d'une première visite à Calvin, alors à Genève, lui avait raconté qu'il avait été dépouillé par des voleurs, etc. : « Il vint ensuite à Strasbourg, où il m'extorqua vingt batz *, que je fus obligé d'emprunter ailleurs. Car alors j'avais vendu mes livres et j'étais complètement sans ressource (omnino eram exhaustus). Il avait promis de les rendre dans quelques jours et déposa chez moi, comme gage, une petite corbeille de nulle valeur. Revenu quelques mois plus tard, il me demanda en souriant, ou plutôt en se moquant, si je ne voulais pas lui prêter quelques couronnes. Je lui répondis que j'avais besoin de la petite somme (summula) qu'il avait eue. Le vaurien, pendant ce temps, emporte furtivement sa corbeille de ma bibliothèque et la présente à la femme de Bucer. Celle-ci refuse et m'avertit. Moi je châtie son impudence en présence de quelques témoins. Six mois ou un an après, il m'écrit une simple lettre, me dit qu'il se trouve assiégé (obsideri) à Bade, que toute la noblesse de la région s'est liguée contre lui, qu'il ne peut s'échapper si je ne lui envoie un porteur, lequel l'emportera dans une corbeille à marchandise. Bédrot avait reçu une lettre semblable. Nous rîmes, et je lui répondis quelques mots; car, d'après beaucoup d'indices, nous conjecturions qu'il était dans la ville. A partir de ce moment, il ne reparut plus. Au bout d'un an et demi, comme je savais que la corbeille ne contenait que des riens, je l'ouvris en présence de beaucoup de témoins. Il y avait des pommes gâtées, des défroques de diverses sortes, des livres à demi-déchirés et communs, comme Despautère et semblables. Je trouvai même des lettres qu'il m'avait enlevées. Sturm fut témoin, car je l'appelai. Nous remîmes le tout en place, non sans rire beaucoup 2. »
L'amitié de Calvin et de Jean Sturm avait commencé de bonne heure; elle resta inaltérée jusqu'à la fin. Dès 1 5 3 9 , Sleidan parle à Calvin de son intime union avec leur ami commun Sturm (conjunctissimus3). Sturm donne à Calvin les titres les plus honorables et les plus amicaux : doctissimus optimus, sanctissimiis, carissimus'*; et dans la seule lettre conservée de Calvin à Sturm, nous lisons à propos des bruits de guerre : Quoi qu'il en soit, « cultivons de bonne foi l'amitié dont le lien est sacro-saint5. » Sturm déplore l'abus que Baudoin fait de quelques phrases d'une lettre, où du reste il ne parlait même pas de Calvin : « Je regrette véhémentement, mon Calvin, que Baudoin abuse contre toi de quelques mots de ma lettre Ce que je pense de toi, mes vieux amis s'en souviennent et les nouveaux le savent 6. » Il le presse de venir pour s'occuper des affaires de France 7.
Il le prie de lui envoyer tous les jours des nouvelles 8 De son côté, Calvin
agit dans les affaires de l'Eglise française selon les conseils de Jean Sturm9.... Il
1. D'après Ch. Engel, p. 52, n. i, le batz valait environ 15 centimes. Il s'agissait donc d'une somme de 3 francs, ayant une valeur 4 fois et demie plus grande qu'aujourd'hui, soit 13 à 15 fr. — 2. Calvin à Myconius, 14 mars 1542. Opéra, XI, p. 380, 381. — Alberge profita de l'occasion, essayant de faire « chanter » Calvin. Il déclara que sa corbeille était pleine d'objets et de livres précieux, que le Réformateur était un voleur. Il se plaignit à Lausanne, auprès de Viret, se rendit à Genève, poursuivit le Réformateur de ses insultes et fut mis en prison, etc. — 22 mai 1539. Ibid., Xb, p. 349. — 4. 13 juillet 1554. Ibid., XV, p. 188. — 5 février 1563, lbid., XIX, p. 657. — 0. Vers le 24 juin 1544. Ibid., XI, p. 739. Herminjard, IX, p. 296. — 6. 29 août 1562. Opéra, XIX, p. 507. — 7. 19 septembre 1559. XVII, p. 644. — 8. 3 août 1560 (?). XX, p. 472. — 9. 18 janvier 1555. XV, p. 387.
PASTEUR ET PROFESSEUR
le remercie de ses efforts en faveur des protestants français. Alors Sturm réplique: « Toi et Bèze, vous nous remerciez avec trop d'empressement, comme si nous ne nous connaissions pas entre nous. Je ne connais pas de remerciements plus grands que de continuer ce qui est commencé. Mais vite, vite, dis-je, le plus vite, dis-je, et le plus rapidement possible »
Du reste, Jean Sturm a exprimé ses sentiments calvinistes dans quelques lignes, qu'il suffit de citer. Elles font partie du titre même de l'édition de l'Institution chrétienne de 1 543, et se terminent ainsi : « Je ne sais si rien de pareil existe, rien de plus parfait pour enseigner la religion, pour corriger les mœurs, pour supprimer les erreurs. Et celui-là pourra s'estimer excellemment instruit qui s'est assimilé ce qui est dit dans ce livre 2. »
A côté de Jean Sturm, il nous faut placer son compatriote et ami, aussi illustre que lui, Jean Sleidan 3 (Pages 38o, 38 1), celui dont nous avons vu Calvin apprendre avec tant de joie, en 1 554, ^a nomination comme l'un des trois administrateurs de l'Eglise française4. Il naquit à Schleiden, vers i5o6, un an avant Sturm, et, comme son père s'appelait Phillippi 3, il porta d'abord le nom de Jean Philipson. Il étudia à Liège, comme Sturm, au Gymnase de Saint-Jérôme, chez les frères de la Vie commune, puis en 1 523, à Cologne, où il prit le nom de Sleidanus-
Dès i53o, son cœur appartient à la cause de la Réformation ; il est plein d'admiration pour Mélanchthon, et il devine que Charles-Quint sera un adversaire irréconciliable. Ce sera donc une lutte qui aura les plus graves conséquences. Pendant neuf ans, de 1 533 à 1542, il résida en France6. En 1 535 , il se fit recevoir licencié en droit à Orléans. De retour à Paris, il remplaça son ami J. Sturm et entra au service du cardinal du Bellay, archevêque de Paris, et de son frère aîné, Guillaume, sieur de Langey. Et bientôt il eut deux ambitions : servir la cause de la Réforme par la diplomatie et en écrire l'histoire politique et religieuse. De là, ses nombreux voyages comme ambassadeur, et son célèbre ouvrage.
En 1540, nous le trouvons comme interprète de l'ambassadeur de France, Lazare de Baïf, au colloque d'Haguenau, puis au colloque de Ratisbonne. Au printemps de 1544, il s'établit à Strasbourg, et, sur les démarches de Bucer et de Jacques Sturm, il finit par être nommé ambassadeur, interprète et historiographe de la Ligue de Smalkalde, en juin 1 545 . Il se maria le 14 mars 1546.
i. Lettre signée: « Celui que tu connais d'après le sujet et l'écriture. » 26 février 1560. Opéra, XVIII, p. 21. — 2. Ibid., I, Proleg., p. xxxiv. — 3. La biographie de Sleidan a été complètement refaite, d'après les sources, par Baumgarten, dans ses trois écrits: Uebcr Sleidans Leben und Briefwechsel, 1878; Sleidans Briefwechsel, 1881, et article de XAllg. deutsche Biographie, XXXIV, 1892. — Voir l'article de G. Bourgeois sur le premier volume de Baumgarten, Revue critique, VIII, 1879, p. 278-280 (article reproduit par le Bulletin, XXIX, 1880, p. 85-88), et Rathgeber, Bulletin, XXII, 1873, p. 337-351. — 4. Opéra, XV, p. 221. — S. Baumgarten, Allg. deutsche Biographie, p. 454. — 6. Entre 1532 et 1535, Sleidan aurait pu rencontrer Calvin. Ils ne paraissent pas cependant avoir fait alors connaissance.
A STRASBOURG
Il ira comme ambassadeur en Angleterre (il partit le 28 août 1545, et revint le 27 janvier 1546); il représentera Strasbourg au Concile de Trente (il partit le 3 novembre i55 1 , et en repartit le 28 mars i5 52), à Saverne (où les Guise jouèrent l' odieuse comédie, qui est comme le lever de rideau pour le drame de Vassy, i5Ô2), à Naumbourg (i554), et, en 1 5 5 5 , paraîtra son Histoire de l'estat de la religion et république sous l'empereur Charles V1.
Voici le jugement d'un protestant, Jean Crespin, l'auteur de Y Histoire des Martyrs :
« Nous pouvons dire de Sleidan qu'il n'a rien espargné, durant sa vie, pour avoir la certitude des affaires qu'il a descrites en ses Commentaires : ne s'arrestant aux bruits communs, mais ayant de longue main, par amis dignes de foy, et par actes publiques et registres des villes, amassé ce qui concernoit Testât de la religion et République en ces derniers temps.... Il a composé de telle fidélité et jugement ses commentaires qu'à grand peine se trouvera aujourd'huy livre, de tel argument, qui soit plus digne d'estre entre les mains, et pratiqué en commun usage de la vie humaine2. » Un catholique, compétent et impartial, de Thou, vante en ces termes « la relation très exacte 3 » que Sleidan a faite de l'histoire de son temps : « Il a écrit avec beaucoup d'exactitude et de fidélité... les choses dont il avait été lui-même témoin, et celles
1. De statu religionis et reipublicœ, Carolo quinto Caesare, Commentant. Naturellement, l'ouvrage est écrit en latin. Mais Baumgarten dit : « Je ne crois pas qu'il y ait eu alors, en Allemagne, quelqu'un écrivant un meilleur allemand. » Briefwechsel, p. xx. — La première traduction française, dont nous avons donné le titre, parut en 1557. Elle ne contient, comme la première édition latine, que XXV livres. Le livre XXVI, posthume, fut ajouté à l'édition latine de 1559. — 2. « Jean Crespin, à tous vrays amateurs de vérité historiale. » Les œuvres de Sleidan, etc., à Genève, Jean Crespin, 1566. — 3. Jacques-Auguste de Thou, Histoire universelle, etc. 1740, I, p. 672.
Sleidan, d'après les Icônes de Bèze. (p. 379.)
que des gens dignes de^foi lui avaient apprises1. » Enfin, l'empereur Charles -Quint aurait exprimé son admiration pour Sleidan dans ces mots : « Ou il y a quelqu'un de mes conseillers qui me trahit et qui lui découvre mes desseins, ou il faut qu'un esprit familier les lui apprenne2. » Il parut des traductions en allemand, en français, en hollandais, en italien, en anglais et en suédois. Dans l'espace de deux siècles, de i555 à 1786, il y eut quatre-vingts éditions, et ces Commentaires devinrent « le livre historique le plus célèbre de l'Allemagne et presque de l'Europe 3. » Un biographe de Sleidan a dit : « Jean Sleidan et Jean Sturm ouvrirent, l'un comme historien, l'autre comme pédagogue, des
horizons no.uveaux à la science
Tous les deux, avant habité la France, avaient de hautes relations à Paris.... Grâce à eux, Strasbourg fut, pendant des années, le trait d'union entre la France et l'Allemagne 5. »
Ce fut Calvin qui, de Strasbourg (par une lettre perdue), entra en relation avec lui, à Paris, pour lui demander sans doute quelque démarche dans l'intérêt de l'Evangile. La réponse de Sleidan est du 22 mai 1539. On y voit que les deux amis futurs sont rapprochés l'un et l'autre par un ami déjà commun, Jean Sturm. Sleidan l'appelle « notre Sturm... avec lequel Calvin est très intimement lié
1. Histoire universelle, etc., II, p. 451. — 2. Bulletin, XXII, p. 34g. — 3. Revue critique, VIII, p. 279. — h. Ces Icônes ont été publiées à Strasbourg, en 1587 et en 1590. Nous avons profité de l'occasion spéciale qui nous était offerte de comparer deux gravures du XVIe siècle. La première impression, assez inévitable, c'est, que pour arriver à donner du même personnage deux portraits aussi différents, il faut que les graveurs ne se^soient pas fait de l'exactitude tout à fait la même idée que nous. Mais une autre observation n'est pas moins intéressante. Le portrait de Reusner nous montre un Sleidan borgne de l'œil droit, tandis que le portrait de Bèze nous montre un Sleidan, avec l'œil droit très sain, et c'est Bèze qui a raison. M. le Dr Schorbach, de la Bibliothèque de Strasbourg, a bien voulu, avec sa grande obligeance, nous envoyer la note suivante : « La gravure de Reusner nous montre, comme la plupart des portraits de Sleidan, un Sleidan borgne de l'œil droit. En réalité, c'est de son œil gauche qu'il ne voyait pas, comme le rapporte Martin Crusius, dans les Annales Suevici, 1596; (voir Hollànder, Sleidaniana, dans la Zeitschrift fur Gcschichte des Oberrheins, 1899, p. 432). » Ce détail nous prouve le soin que Bèze prenait de se procurer des portraits authentiques, et légitime notre confiance dans sa précieuse collection. — Voir au sujet des Icônes de Bèze, une lettre de M. Weiss, dans le Bulletin, XXXI, 1882, p. 139-140, d'après laquelle les Icônes de Ilondius ont copié les Icônes de Bèze. M. Weiss ajoute : « Malgré la supériorité de la gravure, la ressemblance des portraits de Ilondius est inférieure à celle des frustes compositions sorties des presses de Jean de Laon. » — 5. Bulletin, XXII, p. 350-351.
Sleidan, d'après les Icônes de Reusner 4. (p. 379.)
(conjunctîssimus), » et en comparaison duquel, lui, Sleidan, n'a au monde « ami plus ancien, plus doux, plus éprouvé. » A ce moment, Sleidan n'est pas encore ouvertement protestant, mais il indique, en termes prudents, ses sympathies, quand il dit à Calvin : « Sans doute, tu pensais que je n'étais étranger ni à vos mœurs, ni à vos principes »
Malheureusement, une très grande partie de la correspondance des deux amis est perdue. Ce qui reste donne certains détails sur la composition des Commentaires-. Le i3 septembre 1 5 53 , Sleidan écrit à Calvin qu'il en est arrivé à l'année 1546 (son récit débute en 1 5 1 7), et qu'il voudrait des détails sur « toute la persécution des Vaudois3.» Il réitère sa demande, le 28 décembre, priant qu'on lui écrive « soigneusement et par ordre, » et qu'on joigne des renseignements sur « toute l'affaire de Servet.... Je te supplie de ne pas refuser ton appui à une œuvre d'une utilité si générale4. » Le 2 avril 1 554, ^ annonce que son œuvre est finie (il avait commencé ses recherches de matériaux en 1540 et sa rédaction en 1 545 5). Mais ses recherches ne s'arrêtent pas. « J'ai reçu ton livre sur Servet, auquel j'ai fait les emprunts nécessaires. Dès que tu auras la relation sur les Vaudois du personnage dont tu me parles, je t'en prie, fais la moi parvenir. » Il a appris qu'on imprime un ouvrage sur les Martyrs (celui de Jean Crespin). « Je désire savoir ce que c'est, dit-il. Je l'attends ardemment.... J'aimerais connaître exactement l'acte audacieux et criminel des Cordeliers d'Orléans.... 6 » Calvin lui envoie son livre sur Servet, et lui signale l'opuscule sur les Vaudois : Histoire mémorable de la persécution et saccagement du peuple de Merindol et Cabrières et autres circonvoisins, appelé^ Vaudois, L'an MDLV ' '. Il dicte pour lui le récit sur la Prévoste d'Orléans8. Le 10 septembre 1 554, Sleidan remercie et annonce que Wendelin Rihel entreprendra l'impression au mois d'octobre, pour avoir fini à Pâques9. Ce dut être fait. Calvin reçut l'ouvrage, le lut et envoya son jugement à l'auteur. De quel intérêt ce jugement ne serait-il pas pour nous? car, avec sa scrupuleuse franchise, aux éloges Calvin avait mêlé les critiques. Encore une lettre perdue. Sleidan, le 1 1 octobre i555, remercie le Réformateur de s'être exprimé en termes « si affectueux et si bienveillants » {tam amanter, tamque bénévole). Quant aux observations, il en est bien reconnaissant, et il en tiendra compte. A propos de l'une d'elles, relative à la crédibilité des renseignements fournis par Duaren 10, Sleidan fait une déclaration qui nous montre avec quelle conscience il travaillait. Il avoue qu'il a suivi de bonne foi les récits de Duaren. « S'il m'a raconté des erreurs, ajoute-t-il, il n'a pas rempli le devoir d'un homme honnête, et beaucoup moins celui d'un ami. Car il m'a souvent entendu dire que
1. Opéra, Xb, p. 349. — F. Buisson {Sébastien Castellion, I, p. 116) écrit à propos du futur historien de la Réforme, de celui que l'Allemagne protestante devait appeler son Tite-Live: « Ami intime de Çalvin et de Jean Sturm, il fit près d'eux plusieurs séjours à cette époque. » Sleidan passa quelques jours à Strasbourg en 1540 et en 1551. (Baumgarten, Ueber Sleidans Lebcn, p. 58 et ss.) — 2. En octobre 1547» 'es quatre premiers livres étaient écrits et, en septembre 1552, Sleidan commença le cinquième. (Baumgarten, Sleidans Briefivechsel, p. xxil.) — :î. Opéra, XIV, p. 620. — 4. Ibid., p. 719. — S. Bulletin, XXII, p. 346. — 6. Opéra, XV, p. 1 1 1, n. 2. — 7. Ibid., p. m, n. 3. — 8, Voir Jean Calvin, I, p. 464. — 9. Opéra, XV, p. 231. — 10. Voir Jean Calvin, I, p. 148.
pasteur et professeur
je préférerais mourir, plutôt que d insérer quoi que ce soit de faux dans mon ouvrage *. »
Un an après, le 3i octobre 1 556 2, Sleidan était emporté par la peste. Hotman annonce à Calvin le départ de leur ami « excellent et très saint, » à deux heures du matin. 11 est mort « très paisiblement, comme s'il se préparait au repos éternel. Je connaissais sa grande sincérité et, je puis saintement l'affirmer, sa modestie, telle que je n'en ai jamais vue de plus grande chez un homme aussi savant 3. Il laisse trois jeunes filles. »
C'est le moment de faire connaissance avec un autre membre de l'Eo-lise française (bien qu'il fût italien), avec un disciple, un correspondant, un ami de Calvin, qui n'est personne autre qu'un des principaux Réformateurs, Pierre Martyr, celui que Calvin appelait « une merveille de l'Italie''. » (Page 384.)
Il naquit le 8 septembre i5oo, à Florence. Malgré le vœu de son père, qui le déshérita, il entra, en i5i6, au couvent des Chanoines réguliers des Augustins, à Fiesole. A l'âge de 26 ans, il commença à prêcher, et excita tout de suite un grand enthousiasme. Il fut nommé prieur de Saint-Pierre ad aram, à Naples.
Or, à Naples, se trouvait alors Jean Valdès, qui exerçait son influence si pieuse sur un cercle choisi de prêtres et de laïques, d'hommes et de femmes. A ce cercle appartenait Vittoria Colonna. Ici la piété évangélique avait pris un caractère poétique, même quelque chose de platonique et de mystique. Pierre Martyr subit bientôt avec grand profit l'influence de J. Valdès, fortifiée par celle d'Ochino de Sienne, arrivé lui aussi à Naples. Ochino, avec sa grande réputation d'orateur, devant lequel s'ouvrait la carrière de tous les honneurs, confesseur de Paul III, général de son Ordre ( 1 538), prêchait le Carême. Il enseignait la justification par la foi. C'est cette prédication qui convertit le marquis de Vico, Galeazzo Caraccioli, que nous retrouverons à Genève, parmi les intimes de Calvin. Pour arrêter ce mouvement, la Curie eut recours à la persécution. Valdès mourut. Ochino partit. P. Martyr seul fut menacé, toutefois pas très sérieusement. Mais le sombre Caraffa poussait le pape à instituer en Italie un tribunal de
1. Opéra, XV, p. 814. — 2. Baumgarten, Sleidans Briefiveclisel, p. xxix, corrige ici ce qu'il a dit dans Ueber Sleidans Leben, p. 104. — L'indication de Hotman est tout à fait confuse et il y a contradiction entre cette date et celle de la lettre de Sleidan, 25 octobre (?) 1556. — :!. Opéra, XVI, p. 315 et n. 2. — Kampschulte a essayé de représenter Sleidan comme un simple et froid diplomate. Baumgarten fait remarquer combien chaque page de sa correspondance prouve que cette conception est diamétralement opposée {grundverke/irt) à la vérité. {Briefwechsel, p. xxill.) — C'était au contraire un homme extrêmement sensible et ardemment convaincu. Seulement, forcé par les circonstances à une discrétion gênante, il s'est contraint lui-même à user d'une forme de récit absolument objective. (Jbid. Ueber Sleidans Leben, p. 106.) — La fin de sa carrière fut des plus tristes. Il perdit sa femme, quelques mois après Jacques Sturm, qui avait été pour lui un père. Les parents de sa femme l'abandonnèrent. Sa situation devint très pénible. Il lui fallut encore lutter, au dernier moment, pour qu'on laissât paraître son ouvrage. — 4. Nous résumons le livre de Schmidt, Peter Martyr ]rermigli, Leben und ausgewâhlte Schriften, 1858.
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l'inquisition semblable à celui qui fonctionnait en Espagne. Loyola, alors à Rome, soutenait Caraffa.
La bulle du 21 juillet 1542 établit l'inquisition romaine, la C ongregatio Sancti officii, avec six cardinaux, sous la présidence de Caraffa luimême. Dans l'été 1542, la persécution éclata contre le prieur de Lucques et son vicaire, contre Curione, contre P. Martyr.. . .
Celui-ci se décida à renoncer à tout pour garder sa foi. Il ordonna ses affaires et partit. A Pise, il prit la communion sous les deux espèces et adressa à l'Eglise de Lucques sa confession de foi. Il traversa Florence, où il trouva Ochino, accusé comme lui, et se rendant à Rome. Averti de ce qui l'attend, il s'arrête et se joint à P. Martyr. Ils vont à Bologne, à Ferrare, où était toujours Renée. Ils virent Morato, sa fille Olympia, Sinapius. Mais Renée ne pouvait les protéger longtemps. Ils se dirigèrent vers la Suisse.
P. Martyr arriva à Strasbourg, en passant par Zurich et Bâle (seconde moitié d'octobre 1542), et commença par habiter dix-sept jours chez Bucer. Il fut nommé professeur de théologie pour l'Ancien Testament, à la place de Capiton (mort le 4 novembre 1 54 1 ) . Il possédait un rare talent, des connaissances profondes et variées, une solide éducation philosophique, un langage clair, calme et souvent éloquent. Pour la précision des pensées, il l'emportait sur Bucer; «il égalait Calvin, a-t-on dit, en dialectique et peut-être le dépassait en érudition. Peu de théologiens du XVIe siècle étaient aussi familiers que lui avec les Pères et les scolastiques. Aucun, à l'exception de Fagius, n'a aussi bien connu les rabbins du moyen âge '. »
Pierre Martyr, (p. 383.