Schmidt, Peter Martyr VermigH, p
PASTEUR ET PROFESSEUR
C'est à Strasbourg que ses convictions achevèrent de se préciser : il accepta complètement les deux doctrines calvinistes de la prédestination et de la sainte cène. Au bout de cinq ans, les événements le poussèrent en Angleterre.
L,es persécutions de Marie la Sanglante le ramenèrent à Strasbourg, où il arriva le jour même de la mort de Jacques Sturm. Sinistre augure! Du moins, il eut la joie de trouver installé son ami et disciple Jérôme Zanchi, chez lequel il logea d'abord. C'était aussi un Italien, fugitif pour la foi. Il s'était rendu à Genève, et puis avait été appelé par Jacques Sturm, comme professeur à la place d'Hédion. Il provoqua tout de suite les soupçons de Marbach, en soutenant, à table, qu'on devait prier pour le pape, car on n'était pas sûr qu'il eût commis le péché contre le Saint-Esprit, et en déclarant, dans sa première leçon, qu'il fallait tout juger d'après les Ecritures. « Si Calvin, avait-il dit, est plus scripturaire, que Luther se taise. Si Luther est plus scripturaire que Zwingle, Zwingle doit se taire. » Les hommes que scandalisaient ces paroles, ne pouvaient accueillir P. Martyr à bras ouverts. Ils lui demandèrent de signer la Confession d'Augsbourg, puis la Concorde de Wittenberg. Il dut rédiger une confession particulière et prendre une sorte d'engagement, que du reste il tint loyalement, de ne pas soulever de question litigieuse. Enfin, malgré les pasteurs, il fut nommé par le magistrat. Le 3o décembre 1 553, le Chapitre de Saint-Thomas lui conféra un canonicat, et il fut installé le 22 janvier 1 5 54. Zanchi dut se soumettre aux mêmes conditions que P. Martyr, et comme un certain nombre d'Italiens se rattachaient à l'Eglise française, Zanchi les évangélisa par quelques sermons1. P. Martyr fut nommé ancien de l'Eglise française2.
Cependant il y eut un moment de calme. P. Martyr fait presque à Calvin Téloge de Marbach, qu'il trouve seulement trop obstiné 3. Marbach apporte à P. Martyr les salutations des Zurichois. Tous les deux interviennent en faveur de Garnier, s'occupent de Baudoin, etc. Mais le fameux Westphal ayant rouvert toutes les querelles, un étudiant osa, dans une déclamation, se livrer à de violentes attaques contre les « sacramentaires. » Et après de longues discussions, ne pouvant pas parler librement et ne voulant pas se taire, P. Martyr accepta définitivement, le 23 juin 1 5 56, un appel de l'Eglise de Zurich, où il allait enfin trouver le repos pour le reste de ses jours. Sleidan écrit dans son Histoire, et ce sont presque les derniers mots qu'il traça (il mourut le 3i octobre de la même année) :
!. En 1559, le pasteur de l'Eglise italienne, à Genève, étant mort, Zanchi fut appelé par les membres de la communauté. Le 14 mars, Calvin lui écrit pour le presser d'accepter cet appel. Zanchi s'y décida, mais le Sénat, après avoir consulté Jean Sturm et Marbach, refusa de le laisser partir, faute de pouvoir lui trouver un successeur. A cette occasion, Zanchi écrit à Calvin que l'auditoire, un moment diminué, est redevenu plus nombreux. Il va y avoir 40 étudiants. Il ajoute: « Est-ce qu'il te paraît peu important que je conserve intégralement la doctrine que toi, Bucer et Martyr vous avez enseignée dans cette école, que je n'y laisse pas pénétrer les porcs, qui démoliraient et ruineraient tout ce que vous avez édifié ? La saine doctrine sur la prédestination, le libre arbitre, les images, le sacrement et autres points, exclue pendantquelques années de cette école, a été, grâce à moi (pour ne pas parler de P. Martyr), ramenée..,. » Opéra, XVII, p. 474 et 485. — 2. 8 décembre 1555. Opéra, XV, p. 884, et n. 5. — 3. 8 mars 1555. « Loquendo satis est lenis et blandus, at suae opinionis admodum tenax. >■ Opéra, XV, p. 492, 493. — 4, Schmidt p. 172.
« Par ainsi il partit le treizième de juillet, au grand regret et des plaisirs de plusieurs, qui aimoyent sa doctrine incomparable, son jugement exquis, son humanité et modestie souveraine et autres siennes vertus1 ».
En face de Marbach, décidé à faire disparaître toutes traces du calvinisme, il n'y avait plus que Zanchi {Page 387), paisible, ne devenant vif que quand il était excité, calviniste, mais disposé à s'accommoder de la Confession d'Augsbourg. La discussion ne pouvait pas tarder à éclater. Il suffit d'un incident insignifiant et cependant caractéristique. « Marbach avait fait imprimer clandestinement à Strasbourg, avec une fausse indication de lieu, un pamphlet rédigé par le théologien Tieleman Hesshus et dirigé contre Mélanchthon, qui venait de mourir (19 avril i56o), contre les réformés français et suisses et même contre l'électeur palatin Frédéric III, qui avait introduit le calvinisme dans ses Etats. Sturm et Zanchi demandèrent que la vente de ce libelle haineux fût interdite, et le Conseil des Treize se hâta de leur donner satisfaction. Marbach en conçut contre Zanchi, qui avait découvert la fraude, une haine implacable. Il fouilla dans les cahiers des étudiants, et y découvrit une série de propositions qui lui parurent entachées d'hérésie » ~. Jean Sturm prit part au débat. P. Martyr envoya des mémoires, et la rupture se ht plus profonde entre Zurich et Strasbourg. Il est vrai que la Formule de Concorde de 1 563 intervint3, mais déjà, à la fin de l'année, Zanchi avait accepté un appel comme pasteur à Chiavenne. Il devait mourir professeur à Heidelberg, le 19 novembre 1590.
11 ne nous reste plus que quelques mots à dire sur un des membres, — non le moins illustre, — de cette petite Eglise française, sur Hotman. Nous l'avons laissé à Lausanne, et nous le retrouverons plus tard, quand nous étudierons les idées politiques de Calvin et du calvinisme. Mais la correspondance que le Réformateur et son disciple ont échangée, pendant le séjour de celui-ci à Strasbourg, outre certains détails ecclésiastiques qu'elle nous a déjà fournis, offre plusieurs traits personnels, qu'il nous semble bon de noter tout de suite.
Parti vers le 16 juillet 1 5 5 5 de Genève, avec des lettres de Calvin pour Bullinger 4 et pour Jean Sturm :i, Hotman se rendit d'abord à Lausanne. Bèze lui
1. Sleidan, Les œuvres de Sleidan, 1576, p. 239. — 2. Engel, p. 100. — 3. Au milieu de toutes ces difficultés, une lettre de Zanchi à Capelle, pasteur à Muret, près de Toulouse (25 juillet 1563), nous apprend que Eléonore de Roye, la belle-mère de Coudé, logeait chez lui, avec quelques autres personnages français. C'est à ce moment que, dans son zèle pour la cause des Huguenots de France, le recteur Jean Sturm contracta ces engagements et ces dettes, qui devaient le réduire à un état voisin de la misère. Opéra, XX, p. 103. Schmidt, J. Sturm, p. 131-136. — 4. Lettre du 15 juillet 1555 (et non du 15 juin, comme dit Dareste d'après Bèze, Revue historique, 1876, t. II, p. 7, n. 2). Opéra, XV, p. 685, n. 39. Outre Dareste, voir L. Ehinger, Fran\ Hotman, ein franzôsischer Gelehrter, Staatsmann und Publicist des XVI Jahrhunderts, 1892. — S. Lettre du 16 juillet: « Hic amicus noster. » Hotman était malade depuis assez longtemps et comptait, par un voyage, rétablir ses forces. Opéra, XV, p. 687, 688. En même temps, il venait de perdre son père et voulait recueillir sa succession, sans rentrer en France. Il espérait obtenir cette faveur à Strasbourg, ville amie de la France, plutôt qu'à Genève. Dareste, p. 7.
PASTEUR ET PROFESSEUR 3&J
donna une nouvelle lettre pour Bullinger (21 juillet) x.
Le 29 septembre, Hotman est à Bàle, attendant ses effets et un bateau pour Strasbourg2. Une lettre de Sulzer (3o septembre) le recommande à Marbach :{.
Enfin Hotman arrive à Strasbourg, le 3 ou le 4 octobre, car, le 4, il remet à Sleidan une lettre de Calvin '\
Il logea d'abord chez P. Martyr 5. Puis, après un rapide voyage à Lausanne 6, pour achever sans doute son déménagement, il s'établit dans la cité de Bucer, et demanda à être nommé second professeur de droit. L'autre était depuis peu de temps Baudoin.
Les scolarques hésitent.
Mais les étudiants affluent de Paris et du fond de l'Al-
Zanchi. (p. 386.
lemagne 7. Le 16 mai 1 5 56, un envoyé du duc de Prusse offre à Hotman une chaire à l'université de Kônigsberg, avec un magnifique traitement. En même temps, les louches agissements de Baudoin libèrent les scolarques de leur engagement précédent ; Hotman est nommé et signe un engagement de cinq ans, 24 juin 1 5 5 (5 8 . Bientôt, il reçut la bourgeoisie gratis 9.
Hotman, écrivant à Calvin, lui dit « mon père. » Calvin, répondant à Hotman, lui dit « mon frère » : il aurait pu lui dire « mon fils. »
Hotman parle de son jeune fils à propos de la paresse duquel Calvin a écrit.
1. Opéra, XV, p. 691. Voir la lettre de Bèze à Calvin, du 29 juillet. Ibid., p. 702, et celle de Locquet à Calvin, du 12 août. Ibid., p. 727. D'après cette dernière lettre, Hotman semblerait avoir fait une visite à Strasbourg au mois d'août, avant d'y venir en octobre. — 2. 29 septembre. Hotman à Bullinger. Ibid., p. 804. Dareste, p. 8. — 3. Ibid., p. 805. — 4. Ibid., p. 813. — o. Schmidt, Peter Martyr, p. 185, et P. Martyr à Calvin, 8 décembre. Opéra, XV, p. 883 et n. 2. — 6. Bèze à Bullinger, 22 octobre. Ibid., p. 838 et n. 7. — 7. Voir (Fournier, IV, p. 66) la « pétition d'un certain nombre d'étudiants demandant que François Hotman soit autorisé à faire des cours de droit civil. » La pétition est signée de 33 noms et se termine ainsi: « Il y en a beaucoup d'autres qui sont du même sentiment, Allemands, Polonais, Poméraniens, Anglais, Français, etc. » — 8. Dareste, p. 11 et n. 3. Dès le 14 juin, P. Martyr annonce à Calvin la nomination de Hotman : « Othmannus locum Balduini habuit. » Opéra, XVI, p. 197. Voir Fournier, p. 67. — 9. Opéra, XVI, p, 261. Lettre de Sturm à Calvin, du 17 août 1556 : ••< Hotomannum tuum civitate donavimus. »
A STRASBOURG
Hotman sait que de pareils détails intéressent son correspondant {interesse nosse talia) *. Il lui explique tout au long, avec dessins à l'appui, un « nouveau et admirable » système de fourneaux, que l'on vient de placer chez Sturm, carrés, avec quatre pieds, avec ouverture pour la fumée : « Si j'étais mathématicien ou peintre, ajoute-t-il, je t'aurais envoyé un meilleur croquis. Mais j'ai voulu bavarder \garrire) avec toi3. » Il lui fait part de ses difficultés pécuniaires, le prie d'intervenir, et de calmer sa belle-mère qui croit que, par mauvaise volonté, il ne veut pas nourrir son frère 3. Il annonce, dans le style du XVIe siècle, une prochaine naissance, et, après l'événement : « Ma femme, mère de quatre enfants, salue avec révérence ta Grandeur. Tu ne saurais croire combien Daniel dépasse les autres4. » Enfin, au milieu des plus graves préoccupations, il écrit : « Je cherche à deviner les plaisanteries {joca interpréter) que tu m'as écrites dernièrement, et que tu m'as écrites pour me taquiner (vexandi inei causa); elles sont très obscures3. »
Voilà une bien grande intimité. C'est ce qui explique la liberté avec laquelle Calvin pouvait lui écrire les lignes suivantes : « J'aurais voulu te voir rire de l'ardeur immodérée de ta colère, pour ne pas faire rire ou gémir les autres. Mais ta lettre ne me fait pas supposer que tu sois plus calme aujourd'hui qu'au premier moment. Plût à Dieu que tu apprisses soit à rire de ces douleurs qui te torturent sans mesure, soit à les mépriser, afin que cet excès, auquel tu te livres inconsciemment, ne nuise à ta réputation auprès de beaucoup et ne te diminue aux yeux des hommes de bien.... Crois-moi, si tu ne te modères bientôt, on portera en secret sur toi un jugement, qui t'occasionnera, et à juste titre, plus de douleur que beaucoup de ces bagatelles, dont tu te tourmentes tant.... Souvienstoi que ces conseils te sont donnés par un homme qui a la conscience d'être d'une véhémence plus rude (acrior) qu'il ne le désirerait, mais qui tous les jours soutient avec calme des assauts, auprès desquels ta lutte avec Baudoin est un jeu d'enfant °. » Calvin ajoute : « Je relève de ma fièvre tierce ; mes jambes vacillent encore. Cependant, j'ai prêché aujourd'hui, en me tenant assis. Les forces reviendront peu à peu. »
Ces recommandations du « père » au disciple étaient nécessaires. Hotman était d'un naturel agité, inquiet, susceptible. Et, du reste, il commençait à se jeter à corps perdu dans les questions politiques. Elles l'absorbent presque complètement. Il négocie, il fait des voyages secrets. Il se mêle à la conjuration d'Amboise. Il recrute des soldats pour les Huguenots, court de France en Allemagne, agissant et parlant avec son impétuosité qui ne connaît guère de mesure, inspirant des soupçons aux scolarques 7 et fournissant des textes à ceux qui veulent montrer l'obscurcissement de l'idée de patrie dans ces terribles luttes 8. Calvin conserve son calme. « De telles inepties de sa part, je les digère facilement, et je désire que les autres les supportent avec humanité, » écrit-il à
1. 4 mai 1556. Opéra, XVI, p. 134. — 2. 28 mai 1557. lbid. , p. 498. — :t. 1" mars 1558. Ibid., XVII, f». 72, 73. — 4. 29 mars 1559. lbid., p. 481. — 5. 26 février 1560. Ibid., XVIII, p. 20. — 6, 24 mai 1556. lbid., XVI, p. 172, 173. — 7. Holbrac à Calvin, 28 septembre 1560. Ibid., XVIII, p. 201, 202. — 8. Dareste, P- 39-
PASTEUR ET PROFESSEUR
Sturm1. Et à Holbrac : « Sache que j'ai été très oppose à ses projets et qu'il s'est efforcé de tout son pouvoir de me les cacher2. »
Après la paix d'Amboise, 17 mars 1 563, Hotman se prépara à rentrer en France avec toute sa famille. Il partit en septembre, pour aller prendre possession de la chaire que Montluc lui avait offerte dans l'université de Valence3.
Et la « petite » Eglise qui a compté ainsi parmi ses membres Hotman (nous pourrions dire aussi Ch. Du Moulin) et Zanchi, et P. Martyr, et Sleidan, et Jean Sturm, et qui a eu pour protecteur Jacques Sturm, après avoir été fondée par Calvin, n'a évidemment rien à envier aux Eglises dites les plus « grandes. »
l. 5 novembre 1560. Opéra, XVIII, p. 231. — 2. Ibtd., p. 233. — :!. Dareste, p. 43, 44. — Dès le 5 mars 1562, il avait reçu des scolarques un certificat, où il était dit « qu'on aurait préféré le retenir, si la chose avait été possible sans son désavantage, » et qu'on le jugeait digne de la faveur, de l'amour et de la bienveillance non seulement des Strasbourgeois, mais de tous les hommes > Fournier, p. 76.
SECONDE PARTIE
Incidents.
UELQUES semaines après son arrivée, Calvin reçut la nouvelle de la mort de Coraud. Voici avec quelle vivacité (24 octobre 1 538) il exprime sa douleur à Farel : « Je suis si consterné, que je ne puis mettre aucune mesure à mon chagrin. Le jour, aucune occupation ne peut retenir mon esprit, et l'empêcher de retomber toujours dans la même méditation. Aux si tristes tourments (miserrima tormenta) du jour succèdent les tortures plus amères (acerbiores cruciatus) de la nuit »
Quand les deux collègues s'étaient séparés, Coraud était encore en prison. A sa sortie, il se rendit à Lausanne, auprès de Viret, où Calvin adressa deux lettres (au nom de Farel aussi) à Viret et à lui 2. La seconde ne le trouva probablement pas : il était à Thonon, chez Fabri. Calvin aurait voulu lui procurer une place dans le comté de Montbéliard. Ayant échoué dans ses démarches, il lui conseille d'accepter une « vocation quelconque, » pourvu qu'elle soit « juste. » C'est ce que fit Coraud qui, jouant sur les mots, raconte à Calvin (26 août) comment, lui aveugle (orbus), a accepté de servir l'Eglise d'Orbe (orbanae ecclesiae). Mais c'est à contre coeur, et parce que son infirmité l'a empêché « de fuir ou de se cacher. » Il ajoute, dans un vrai gémissement : « Dieu m'a considéré comme un esclave fugitif, et par ma cécité, comme par une chaîne de fer, m'a lié et retenu selon sa volonté et non la mienne. Malheureux que je suis! Je ne puis dire combien je me déplais dans cette contrée, à tel point qu'il me serait plus agréable d'annoncer l'Evangile sur quelque point de la terre que ce soit, plutôt qu'ici. Par une force secrète, que je ne puis m'expliquer, je suis contraint de parler ainsi 3. » Etait-ce un pressentiment? Son séjour à Orbe devait être court et pénible.
Sans que Ton sache trop comment ni pourquoi, il eut toute espèce de vexations à souffrir (inhumaniter, graviter divexatus) de la part de la femme de Fortunatus, le pasteur d'Orbe, qui avait résigné ses fonctions, et qui était allé en voyage en juin ou juillet 1 538. Quand il revint, ce fut pire, « de telle sorte que notre pieux
1. Herminjard, V, p. 166. — 2. Vers le 6 juin, et du 14 juin 1538, de Bâle. Herminjard, V, p. 19, n. 1,6, et p. 30. Opéra, X\ p. 201, n. 1. — 3. Herminjard, V, p. 93.
PASTEUR ET PROFESSEUR
frère [Coraud], raconte Farel, ne pouvait pas supporter sa présence, se plaignant de sa perpétuelle ingérence, et de son désir de toujours lui préparer ses aliments. C'est ce qui a poussé notre frère à dire, avant sa mort, qu'il lui avait versé à boire quelque poison. A cela s'ajoutent des soupçons non légers. Car ce misérable adultère1 [Fortunatus] disait qu'il était injustement chassé de sa place, mais que Dieu ferait bientôt justice, menaçant, je ne sais de quoi, Coraud »
C'était bien mystérieux. Le fait est que Coraud mourut, le 4 octobre 1 538, deux jours avant les noces de Viret avec Elisabeth Turtaz, à Orbe, « entièrement envielly, et homme sçavant selon sa pratique, » dit le banneret Pierrefleur 3. Ecrivant (8 novembre) aux Genevois, Farel consacra à son ami et collègue cette oraison funèbre : « Vous avez oy le trespaz de nostre bon frère, vostre pasteur Couraud, lequel a grandement enduré des inniques, voyre jusques à la fin; mays Dieu metra tout en lumière. Autant que suys joyeulx de son repos, autant et plus [suis-je affligé] d'estre privé d'ung tel frère, tant nécessaire à l'église, par si grande edifficacion, [que] de jour en jour on voyoit. O ! que je crains que Judas n'aye faict plus en luy qu'en Jésus 4. »
Mais était-ce autre chose qu'un soupçon, fortifié par de simples apparences?
Non moins douloureuse, certainement, fut la rupture (octobre 1 538) d'autres liens, non plus par la mort, mais par un changement d'opinion. Je veux parler de l'amitié qui avait uni pendant tant d'années Calvin et du Tillet.
Louis du Tillet avait accompagné Calvin depuis leur rencontre à Angoulême5. Rentré directement d'Italie, et peut-être de Rome, à Genève, ce fut lui qui se hâta d'annoncer à Farel l'arrivée de Calvin, lequel comptait passer presque incognito et s'arrêter à peine une nuit. Mais peu à peu le trouble et les regrets envahirent le cœur faible de l'ancien curé de Claix. Il eut la nostalgie de sa patrie et surtout de son Eglise.
Au commencement d'avril 1 5 3 7 , il se trouvait à Thonon, chez Christophe Fabri 6. Farel le fait saluer et désire qu'on l'exerce, dans le voisinage, à la prédication, pour que ses dons ne restent pas inutiles 7. Il était question pour lui d'un voyage à Lausanne et d'un séjour auprès de Viret. Mais, le 23 avril, Calvin écrit à Viret que du Tillet songe à aller en France, et le prie de renvoyer, par un messager sûr, les effets et les livres laissés à Thonon par son ami8. Le 3 mai, le départ n'est pas encore fixé 9. Puis, le 26 août, nous apprenons que du Tillet est parti, se rendant d'abord chez Viret, à Lausanne ,0, et se dirigeant vers Stras-
1. Moechus et non monachus, comme ont lu les Opéra, Xb, p. 262. — i. Herminjard, V, p. 150. — 3. Mémoires, p. 184. « Un prédicant appellé Curand (ou Curaud), » dit le banneret. — 4. Herminjard, V, p. 180. — 5. Voir sur Louis du Tillet Jean Calvin, I, p. 369, et ss. — 6. Lettre de Fabri à Farel du 3 avril 1537. Herminjard, IV, p. 214, n. 15. — 7. Lettre de Farel à Fabri, 4 avril. Ibid., p. 220, n. 7 et 9. — H. Herminjard, IV, p. 230, n. 14, 15. Opéra, X'\ p. 95. — 11. Herminjard, IV, p. 234, et n. 10. Opéra, Xb, p. 96, n. 2. — 10. Herminjard, IV, p. 281, et n. 8.
A STRASBOURG
bourg. Il en repartit sans doute en octobre ou novembre, et y laissa, à son « partement, » des lettres destinées à être « envoiées » à Calvin 1.
Ces lettres furent pour le Réformateur une révélation inattendue, car, à Genève comme à Strasbourg, du Tillet avait complètement dissimulé le changement religieux qui s'était opéré en lui. Tout ce que Calvin avait observé, c'était de rabattement chez du Tillet, et une sorte de malaise entre eux. Dans son ingénuité, il se faisait des reproches : « Ce qui me molestoit et tormentoit le plus, estoit la crainte que j'avois de vous avoir, par mon imprudence, offensé, comme je congnois et recongnois que je n'ay pas observé envers vous la modestie que je vous debvois. Bien est vray que je sentois tel fruict de vostre compaignie et conversation que l'absence ne me pouvoit estre joieuse. » Il était fâché de leur prochaine séparation. La lettre de du Tillet fut, sur ce point, un soulagement. « Pourtant, combien que répute bien que ma compaignie ne vous pouvoit pas estre trop agréable, en telle incivilité et rudesse, dont je usois envers vous, néantmoins je me confie que ceste cause ne vous a pas aliéné ne estrangé de nous, ce qui provient certainement plus de vostre prudence qu'avez eu à me supporter en cest endroict, que [de] ce que je me suis porté comme il appartenoit2. »
Tout cela est d'une amitié vraie, délicate, avec toutes les subtilités de la tendresse calvinienne.
Mais si l'ami est ainsi rassuré, le protestant, l'évangélique est stupéfait. « Je ne vous puis dissimuler que je n'aye esté fort estonné après avoir entendu vostre intention, et mesmes les raysons qui sont avec la déclaration d'icelle en vos lettres. Ce qui me cause la plus grande admiration [étonnement] est que je vous estimois tant confermé et résolu en cest affaire, qu'il [ne] me feust nullement possible vous desmouvoir de propos Ce changement tant subit m'a esté fort
estrange, veu la constance et fermeté que vous démonstriez 3. »
Toutefois, dans cet étonnement, il y a plus de tristesse que de colère. « Dieu vueille qu'il soit prins autant équitablement des autres comme je m'efforce de le prendre. » Il croit même qu'une partie de la responsabilité retombe sur Bucer et sur Capiton, qui, par manque « de fermeté et constance, » l'auront « aucunement aydé, sans y penser, à lui faire prendre une telle conclusion 4. » En effet, pour le moment, Calvin croit que du Tillet va seulement grossir la petite troupe française des Nicodémites, ces chrétiens évangéliques au fond, catholiques en apparence. « Je prie le Seigneur qu'il nous vueille tant donner d'intelligence que nous entendions qu'il ne veult pas estre servy à demy, comme nostre folie luy veult diviser sa portion, mais entièrement selon sa volonté. » Il ne croit pas à un
1. Charles d'Espeville à Louis du Tillet, 31 janvier 1538. Herminjard, IV, p. 354 > et n- 2i P- 355> n- 4- Opéra, X\ p. 147. — i. Du Tillet répondra: « Et n'a esté besoing que, par prudence, je vous aie, mais bien vous moy, supporté en cet endroit. » Lettre du 10 mars 1538. Herminjard, IV, p. 386. Opcra, X>\ p. 164. — •'!. Le 8 octobre 1539, Bucer écrivait à du Tillet: « Quand tu es parti d'ici, ton accord avec nous sur tous les points était si beau! » Herminjard, IV, p. 356, n. 11. — i. Du Tillet répondra: « Il est bien vray epue eulx et moy accordons ensemble en plusieurs choses esquelles, de vostre part peult-estre, vous ne accorderiez pas avec nous, pour le présent. Mais si pouvez estre asseuré que, pour cela, il n'est point venu d'eulx que j'aie esté meu de m'en retourner. Lettre du 10 mars 1538. Herminjard, IV, p. 3S8.
PASTEUR ET PROFESSEUR
changement de convictions : « Quant à vous, je n'estime pas que vous nous teniez autres que si vous conversiez avec nous, mais c'est un degré pour se diviser de l'Eglise de Dieu, quand on se conjoinct à ce qui luy est contraire. Au surplus, je pense cognoistre en vous une telle crainte de Dieu, qu'il me fauldroit voir de grands arguments pour m'oster la persuasion que j'en ay receue. Pourtant, soiez asseuré que les premiers légers rapports n'auront pas telle puissance envers moy que de renverser l'expérience que j'ay eu de vous par si longues années *. »
Ainsi l'amitié reste, bien que Calvin ne puisse consentir « à l'entreprinse » de son ami. Même, dit-il, plutôt « que je sois osté du monde terrien que d'approuver vostre faict. » Mais il s'est déjà efforcé de l'excuser auprès de ses collègues, « d'obvier à toutes offensions, » et il le « supplie d'avoir singulière mémoire de nous en vos prières 2. »
Louis du Tillet répondit par une très longue lettre, de seize grandes pages. 11 déclare que, depuis « plus de deux années, sa conscience n'a jamais peu s'appaiser. » Il s'excuse d'avoir « dissimulé les cogitations qu'il a commancé à en avoir environ deux mois auparavant » de se départir de Genève. Mais « nulle conscience ne se doibt asseurer devant Dieu de la seurté qu'un autre se y pense ou dict avoir ». Chaque conscience pour soi! Or, voici son opinion. « Nous avons receu [l'efficacité du baptême] par le ministère des églises, où nous sommes nez et avons estez baptisez.... Cette efficace ne se peult recevoir que par le vray ministère de Dieu.... Il est [donc] nécessaire que nous confessions le ministère d'icelles églises avoir esté vray ministère de Dieu, lequel ministère y persévère et continue.... Il s'en suit qu'elles estoient et sont vraies églises de Dieu. »
« Je ne veulx pas nier... qu'en toutes n'y ait aujourd'huy beaucoup de corruptions, je n'entens pas quant aux mœurs ou la discipline seulement, mais aussi quant à la Parolle et les sacremens. Mais tout cela ne faict pas que pourtant elles ne soient églises de Dieu... et croy que les vrayment craignans Dieu et aians leur vocation en ces églises n'ont, s'ils veulent persévérer en Dieu, à les délaisser.... » Quant aux abus, « doivent ceulx qui le cognoissent le remonstrer où il se appartient et par vocation, mais non pas pourtant ou condamner telles choses comme de soy mauvaises, ou les 1ère changer ou corriger par voie non légitime. »
Louis du Tillet était un honnête chrétien, en retard de deux cents ans au moins. Sa conscience n'en était pas moins respectable. Du reste, lui aussi affirme que pour s'être « retiré, » il ne s'est pas « aliéné ni estrangé » de son ami. Il veut au contraire « garder union et amitié, ce que de tout son cœur il désire estre perpétuellement 3. »
En définitive, et pour se disculper, du Tillet affirmait que l'Eglise romaine
1. Herminjard, IV, p. 355, 358. — A propos de Louis Dartois, son parent, dont il a été sans doute question dans la lettre du 13 octobre 1536, qu'il avait conduit à Bâle et qui, sans l'avertir, était retourné au catholicisme, Calvin écrit : « Les sacs mouillés dont nous avons coustume de nous couvrir devant les hommes, ne pourront pas porter la chaleur du jugement de Dieu. » Herminjard, IV, p. 358, n. 16, et p. 87, n. 4. — 2. Ibid., p. 358. — 3. Lettre du 10 mars 1538. Ibid., p. 384-400; Opéra, Xb, p. 163-178.
JEAN cai.vin 11 30
était la vraie Eglise et, logiquement, il ne dissimulait pas à Calvin qu'il ne lui paraissait pas « entièrement net de schisme. » Dès ce moment, ce n'était plus l'ami qui était mis en cause, c'était le Réformateur.
Mais la lettre avait été adressée à Genève. Comme Calvin en était parti, elle ne lui fut pas remise1 et, le 10 juillet 1 538, de Strasbourg, où il était allé faire une courte visite, Calvin envoya à son ami quelques lignes, où il n'y a pas un mot de discussion, et qui sont tout à fait sur le ton de leur ancienne familiarité2.
Malheureusement, quand du Tillet apprit l'exil de Calvin, il crut le moment favorable pour essayer de faire voir à son ami, dans ce fait, une condamnation divine. Revenu lui-même de plus en plus au catholicisme, il écrivit des pages qui ne pouvaient manquer de blesser, involontairement mais profondément, le cœur déjà si endolori de Calvin.
Sans doute, dit du Tillet, il y a eu « mauvaise affection de personnes.... Mais
je croy que vous avez plus à considérer, de vostre part, si nostre Seigneur ne
vous veult point advertir par là de penser s'il y a rien eu à reprendre en vostre administration, et de vous humilier envers luy et le requérir en crainte et tremeur [tremblement] de cueur fidèle, qu'il luy plaise que vous le puissiez comprendre. »
Les insinuations plus ou moins vagues se multiplient contre ceux qui sont « ayses » d'être quelque chose, qui se « confient trop à leur jugement, » contre
1' « oultrecuidance que le Seigneur punit S'il y a en nous quelques comman-
cemens de l'esperit de Dieu, nous ne devons pas estimer que soions seulz qui en aions, ou que nous en aions plus que tous les autres. » Ouvertement, il lui indique les deux « faultes en son administration » : i° « Je doubte que vous y eussiez juste vocation de Dieu, n'y aiant esté appellé que des hommes, auxquelz Dieu n'en eust baillé la charge; » 2° « Je suis tout asseuré que vous mainteniez une extrémité à n'estimer églises de Dieu celles où vous avez receu le commencement de vostre chrestianté. » En revanche, Louis du Tillet se plaisait à reconnaître de plus en plus son erreur, et combien il avait été « escarté et sans repoz l'espace de près de trois ans et demy, » (c'est-à-dire à peu près depuis l'époque où Calvin était arrivé à Angoulême, chez les du Tillet). Il lui conseille de l'imiter, en tout cas de rester à Bâle, « sans s'immiscer d'autre chose, » sans rien publier, pensant « plus que n'avez peult-estre encores faict,... en beaucoup de choses, où il est besoing de penser. »
L'intention de du Tillet était sans doute excellente. Il signait: « Celluy qui désire vous estre perpétuellement frère et amy en Christ. » 11 lui ouvrait sa bourse, le priant d'y puiser à discrétion, cependant à une condition : « N'aiez peur de m'estre charge, tant que vous tiendrez là quoy [tranquille], en attendant que nostre Seigneur vous adresse,... » de telle sorte que, tout considéré, il était difficile d'imaginer une lettre plus pénible, plus blessante pour Calvin 3.
C'est de Strasbourg, le 20 octobre, que celui-ci répond. Il a senti les allusions.
\. Herminjard, IV, p. 400, n. 12. — 2. Ibid., V, p. 43-45. — 3. Lettre du 7 septembre 1538. Ibid., p. 103-109.
PASTEUR ET PROFESSEUR 3g5
« Vray est que, au regard de noz adversaires, j'ay bien tousjours maintenu mon innocence, telle que je povois la testifier devant Dieu.... Mais si n'ay-je pas laissé de dire, ne en public ne en particulier, qu'il nous falloit prendre ceste calamité comme un chastiement notable de nostre ignorance et autres vices qui en avoient mestier. Quelles sont mes faultes en particulier, combien que j'en apperçoive beaucoup, j'estime bien toutesfois que je ne voy les plus grosses, ne le plus grand nombre Celles que vous notez ne me sont point de mise. »
11 se contient. Sa parole est très modérée, très correcte. Mais on sent le bouillonnement de son âme : « Je vouldrois bien sçavoir, s'écrie-t-il, quelle équité c'est, qu'une personne face des arrestz en un cabinet pour condamner tous ceulx qui maintiennent journellement leur doctrine devant tout le monde, et cependant estimer estre présumption à eulx d'oser condamner les ennemis manifestes de Dieu et de sa majesté! » Mais il se hâte d'ajouter : « Je prens ce que vous dictes en ceste matière comme procédant d'un bon cœur. » Tout de suite, cependant, son émotion se trahit de nouveau : « Touchant de ma retraicte [retour en France] je vous confesse que j'ay trouvé estrange le premier mot que vous en dictes. Chercher le moien de rentrer où je serois comme en un enfer! La terre est au Seigneur, direz-vous. Il est vray, mais je vous prye de me permettre suivre la reigle de ma conscience, la quelle je scé estre plus certaine que la vostre. »
C'est le mot le plus vif de toute la lettre. Quant à l'argent, il remercie, en excellents termes : « Et ne suis pas tant inhumain que je n'en sente la gratuité si grande, que mesmes ne l'acceptant point, je ne pourrois jamais satisfère à l'obligation qui luy est deue de moy. Mais je m'abstiendré de charger, tant que possible me sera, principalement vous, lequel avez eu trop de charge, le temps passé. » Calvin avait quelque mérite à cette modération, car il avait vivement ressenti la maladresse de son ami. « Il vendait à trop haut prix sa largesse, écrivait-il (fin avril i53g) à Farel, si même il ne m'exhortait pas à la rétractation. En tout cas, il déclarait nettement que j'étais un transfuge. J'ai répondu ce que j'ai dû à cette lettre »
Selon son habitude dans les circonstances solennelles, Calvin remet sa cause au souverain juge. Parlant de son collègue de Genève, Coraud, qui vient de mourir, il dit : « L'un de noz compagnons est maintenant devant Dieu, pour rendre compte de la cause qui luy a esté commune avec nous. Quand nous viendrons là, on cognoistra de quel costé aura esté la témérité ou escartement. C'est là où j'appelle de la sentence de tous les sages, lesquelz pensent leur simple parolle avoir assez de poix pour nostre condamnation. Là les anges de Dieu rendront tesmoignage lesquelz sont schismatiques. » Et après s'être recommandé à sa « bonne grâce, » avoir prié Dieu de le « maintenir et conserver en sa saincte protection, » il signe : « Vostre humble serviteur et amy entièrement2. »
C'était fini. Du Tillet répliqua par une longue, longue lettre, un vrai traité, point par point (ier décembre). Il se défend d'avoir voulu faire des personnalités; il a usé de « sentences générales; » il n'a voulu ni « irriter, ne fascher. » Mais il
1. Herminjard, V, p. 292. — 2. Lettre du 20 octobre 1538. Ibid., p. 161-165.
A STRASBOURG
retombe immédiatement dans le même défaut. On soupçonnera, dit-il, « que vous désirez tout ce que vous dictes ou faictes, qui soit selon vostre jugement, bien estre tenu pour clict et faict de Dieu ; » Calvin baillera à penser « que estes contant de confesser des faultes légières que vous voiez en vous, afin que cela vous serve pour fère estimer que n'en avez point d'autres ;» il parle du «désir charnel et ambitieux » qui peut lui avoir fait « voluntiers consentir à l'induction que les autres vous ont faict entreprendre telles charges; » et enfin c'est dans cette lettre que du Tillet s'oublie jusqu'à porter contre son ami cette accusation, dont se sont, depuis lors, emparés tant de calomniateurs : « Si je voulois, je dirois bien que c'est devant ceulx à la plus grand part ou aux principaulx desquelz vous sçavez que vostre doctrine est agréable, non pas ailleurs, que vous la maintenez ; car vous avez abandonné vostre nation pour ce que vous ne l'y avez osé divulguer et maintenir publiquement. » Cette triste calomnie est une tache sur la mémoire de du Tillet.
Il terminait sa lettre ainsi: « S'il vous est demouré quelque scintille d'amitié envers moy que me veuilliez escripre, je vous pry, ne me célez pas rien de ce que penserez selon Dieu me devoir escripre, mais faictes-le de sorte que ce ne soit par contention, et que ne bailliez occasion de penser que colère et présumption, avec envie de trop vous justifier devant les hommes, le vous face fère. Que si vous ne povez user de ceste modestie et tempérance, vous me ferez... beaucoup de plaisir de ne m'escripre point, au moins de tel propoz, comme aussi je ne vous en escripré de ma part l. »
Calvin eut la sagesse de se taire. Du Tillet correspondit encore quelque temps avec Bucer, sans doute pas à l'insu de Calvin, et M. Herminjard dit : à sa satisfaction. On a quatre réponses de Bucer, 27 septembre 1 538, 2 mai, 8 octobre et 20 octobre i53o/2. Du Tillet est de plus en plus catholique. Bucer est de plus en plus attristé; il le prie, il le supplie avec une émotion croissante. Tout était vain. Louis du Tillet abjura solennellement à Angoulême 3. Son cousin, le futur premier président de la Cour des aides, Pierre de la Place, écrivit à Calvin (milieu de 1540): «Aujourd'hui, il est vraiment rentré en France.... Crois moi, j'ai peine à m'empêcher de pleurer, toutes les fois que je pense à cette horreur. Surtout quand je vois un homme, qui avait tant de lumières, tomber les yeux fermés dans ces ténèbres palpables 4. »
i. Lettre du Ier décembre 1538. Herminjard, V, p. 186-200. — 2. Ibid., VI, p. 61-70; p. 61, n. 1. — •'!. < Du Tillet, de retour dans Angoulesme, ayant dit par ses lettres le dernier à dieu aux opinions nouvelles de Calvin, et fait publique abjuration de l'hérésie, monté en chaire,... presche et descrie le Luthéranisme, autant qu'il avait désiré de l'avancer. » Florimond de Raemond, p. 890. On s'explique la parole sévère, mais juste, de Calvin, dans la Préface de son Commentaire sur les Psaumes: «Un personnage, lequel maintenant s'est vilenement révolté et retourné vers les papistes. > Opéra, XXXI, p. 26. — 4. Herminjard, VI, p. 249, 250.
PASTEUR ET PROFESSEUR 3o,7
L'incident Caroli va nous donner l'occasion de mettre en lumière un des traits principaux, — non le plus heureux, — du caractère de notre Réformateur. Nous avons raconté comment Caroli, le versatile et peu intéressant personnage, avait été reçu, avec une débonnaireté étonnante, par Farel et ses amis, au Colloque « amiable » de la Neuveville, vers le i5 juillet i53g'. Averti, sommairement, par Farel, de ce qui s'était passé, Calvin se hâta (milieu d'août) de le féliciter. On lui apporte la lettre au moment du dîner. Dès qu'il se lève de table il va la communiquer à Bucer, qui est extrêmement réjoui (plurimum exhilaralus) par cette grande douceur. « Il serait à peine capable, ajoutait-il, d'en faire autant.... Et comme cette mansuétude ne peut nuire aux Eglises, qu'elle brisera même l'âme de beaucoup de méchants, elle a été fort agréable à tous (nobîs cerie omnibus gralissîma) 2. »
Caroli se rendit à Bâle et fut bien reçu par Grynée, qui lui donna une lettre pour Calvin, le lui recommandant comme un compatriote. « Tu sais quelle puissance de douceur a la communion de la race, de la langue et de la patrie [un des rares textes plus ou moins relatifs aux sentiments patriotiques de notre Réformateur]. Chez nous, il est comme un étranger, chez toi il sera comme un frère 3. »
Arrivé à Strasbourg (octobre 1 53g 4), Caroli visite Capiton, Bucer, Calvin et demande un colloque. On dresse un accord {consensio), que nous laisserons de côté, parce qu'il remplit vingt-deux grandes colonnes !i, et que nous étudions, non. les idées de Caroli, mais la conduite de Calvin. Celui-ci la raconte en ces termes à Farel (8 octobre) :
Tout d'abord, il n'a pas assisté au colloque, de peur d'être amené à dire quelque mot un peu rude (quid asperius), ce qui aurait encore plus excité les esprits, et pour donner à Caroli une plus grande liberté de parole et de plainte. Puis il est entré dans l'assemblée et a exposé la situation, en l'absence de Caroli. Un seul point l'a embarrassé, l'affaire des trois Symboles, qu'il avait refusé de signer, ainsi que Farel. Il y avait là des apparences contre eux 6, et ses amis le désapprouvaient tous. Quant à Caroli, comme la discussion était difficile et même inutile, Calvin aurait voulu qu'on terminât l'affaire sans lui, Calvin. Ses amis refusèrent.
On rédigea donc des articles et on les lui envoya tard clans la nuit. Ici il faut citer textuellement: « Après les avoir lus, je fus, à un endroit, si consterné, que je ne me rappelle pas avoir eu un plus grand chagrin de toute l'année. Le lende-
1. Voir plus haut, p. 253 et ss. — 2. Herminjard, V, p. 371. — Ibid., VI, p. 35. — 4. Ibid., n. 1. — o. Dans les Opéra, Xh, p. 374-396. Herminjard en donne des extraits, VI, p. 40-51: « Actes de la réconciliation des pasteurs et professeurs de Strasbourg avec P. Caroli, entre le Ier et le 8 octobre 1539. » - 6. D'autant plus (non parum adjuvit) que Capiton montrait une lettre de Farel, déjà ancienne, où celui-ci avait déclaré, ou à peu près, qu'il était en désaccord sur cette question avec ses collègues {ab aliis dissentire). Herminjard, VI, p. m et n. 5, 6. Voir plus haut, p. 262,
A STRASBOURG
main matin, j'ai fait appeler Sturm. Je lui ai exposé ma douleur.... » Sturm court chez Bucer, et un rendez-vous est donné chez Zell.
« Là, j'ai gravement péché, parce que je n'ai pu garder la mesure. (Illic graviter peccai'i, quod non poiui modum tenere.) La bile avait si bien envahi toute mon âme, que de tout côté j'ai répandu mon amertume. (lia enim toiam mentent meam occupaverat bilis, ni omni ex parle acerbitatem effnnderem.) Il y avait bien quelque motif d'indignation, mais il aurait fallu être modéré (si adhibita fnisset moderaiio). »
Ce dont Calvin se plaignait, c'est que ses amis avaient approuvé les articles, sans les lui montrer, et lui demandaient maintenant de les signer, de telle façon qu'en refusant sa signature il paraîtrait les avoir pour adversaires. Et voici ce qu'il y avait de plus grave encore : D'après les Articles, Caroli remettait à Dieu « les offenses qui l'avaient poussé à la défection. » C'était donc une accusation dirigée, en partie, contre Calvin. Celui-ci termina son discours en disant : plutôt mourir que signer.
« De part et d'autre l'excitation fut si grande, que je n'aurais pas été plus violent (asperior) contre Caroli lui-même, s'il avait été présent. Enfin, je me suis élancé (proripai) hors de la chambre (cœnacuio); Bucer m'a suivi; il m'a calmé par ses discours; puis il est retourné auprès des autres. J'ai dit que je voulais réfléchir davantage avant de donner une réponse définitive. De retour à la maison, j'ai été saisi d'un violent accès (correpins sum mirabili paroxysmo), et je n'ai trouvé de consolation que dans les gémissements et les larmes (nec aliud solatii occnrrebat, qnam in gemitu et lacrymis). »
Alors Calvin se retourne contre Farel : « Cela surtout me tourmentait, que tu étais pour moi la cause de tous ces maux. Car ils me mettaient devant les yeux la douceur avec laquelle tu avais aussitôt reçu Caroli. J'étais trop surexcité (nimis capitosus).... Bucer jouait tous les rôles pour m'amollir le cœur, mais, en attendant, il m'objectait (invidiose) ton exemple. Et, en effet, tu ne peux te laver du reproche ou d'inattention ou de faiblesse (incogitantia , vel nimia facilitas). Pour parler franchement, on pourrait désirer en toi plus de gravité, plus de constance et plus de modération Des frères excellents ont insisté pour que tu le reçusses en grâce; mais tu n'as pas cédé, tu es tombé complètement. Bientôt après tu as remarqué ta faute. Tu t'en es repenti. En effet, tu ne pouvais le recevoir sans pénitence, à moins de dépasser la mesure. » Non sans naïveté, il ajoute: « Souffre donc que je trouve quelque consolation en te reprochant cette faute2, qui m'a tant gêné. Si j'avais pu t'appeler devant moi, j'aurais tourné contre toi toute cette violence de langage (illam intemperiem) que j'ai répandue contre les autres. »
Après cette vive sortie contre Farel, Calvin reprend son récit. Il s'est enfin
1. Calvin ne tombe pas ici dans une pure et simple contradiction avec son premier jugement sur la douceur de Farel. D'abord, il ne connaissait l'affaire qu'en gros: depuis, il a eu des détails. — 2. Stàhelin (I, p. 259) prête à Calvin la pensée exactement contraire : « En vérité, ce n'est pas une consolation pour moi de te reprocher.... »
PASTEUR ET PROFESSEUR 3o,0,
décidé à demander que le passage, où il était parlé des offenses faites à Caroli, fût effacé et que Ton spécifiât les conditions auxquelles il avait été reçu au Colloque de la Neuveville : « Si je n'ai pas mieux fait, à toi la faute, reprend-il, d'abord, parce que tu as été trop indulgent, en n'exigeant pas une attestation solennelle de la faute et du repentir, et ensuite, en ne m'écrivant pas exactement ce qui s'était passé. »
Tout à coup, le ton change, et complètement. Calvin devient le défenseur de Caroli : « Maintenant que nous l'avons reçu en grâce, il nous reste à persévérer avec constance. Car si nous ne devions pas le rejeter, il faut de toute notre force le retenir. Et cela ne se fera pas, à moins que tu n'empêches tous les tiens de
l'insulter Du moins, persévérez dans cette mansuétude que vous lui avez trop
tôt montrée !. »
Certes, voilà bien une des lettres les plus caractéristiques parmi toutes celles que nous avons analysées jusqu'ici. Voilà la colère de Calvin.
Une première réflexion se présente : ce défaut, c'est Calvin lui-même qui l'expose avec une sincérité, avec une objectivité vraiment prodigieuses. C'est Calvin qui dit : « J'ai gravement péché (illic graviter peccavi); » c'est Calvin qui dit: «Je n'ai tenu aucune mesure (non potui modum tenere); » c'est Calvin qui nous révèle et nous décrit ce paroxysme de colère, mêlé de soupirs et de larmes. Sans son aveu, nous ignorerions tout.
Puis, quelle franchise aussi dans la solide amitié des deux Réformateurs ! Calvin dit tout ce qu'il pense, tout ce qu'il sent, presque avec brutalité. Pourquoi pas? « Je sais, ajoute-t-il, que tu es assez accoutumé à ma rudesse (meœ asperitati); aussi je ne m'excuserai pas d'avoir agi avec toi avec trop peu de politesse (incivilius œquo). »
Quelques mois après, il lui écrira plus affectueusement encore: «Je t'en supplie, mon frère, quand je me plains auprès de toi, quand je t'objurgue, quand je me fâche contre toi, quand je t'accuse, prends le comme si c'était toi qui te le faisais à toi-même 2. » La subtilité ou la naïveté de l'amitié peut-elle pousser plus loin la délicatesse ?
Et enfin, après toute cette agitation, tout ce désordre, comme c'est l'ordre qui l'emporte!... et avec quelle autorité le devoir, la conscience reprennent les guides de ces nerfs surexcités et de cette âme trop passionnée! C'est Calvin qui prêchera la douceur et la patience envers Caroli, même à Farel. Dans cette préoccupation, il s'entremettra auprès de Viret comme auprès de Farel : « Selon mon habitude, c'est moi qui ai dû porter tout le poids de l'envie. Mais, comme l'affaire est terminée, toi aussi tu t'efforceras d'abolir le souvenir de toutes les anciennes offenses 3. »
Si pour nous Calvin était un saint, nous désirerions effacer le souvenir de cette page, où, de sa propre main, il a écrit : illic graviter peccavi. Mais cet aveu n'ajoute-t-il pas plus qu'il n'enlève de grandeur à celui qui, étant un pécheur,
1. S octobre 1539. Herminjard, VI, p. 52-58. — ï. 6 février 1540. lbid.% p. 165 — •'(. 8 octobre 1539. Ibid., p. 60.
A STRASBOURG
ne pouvait obtenir le pardon qu'en commençant par avoir conscience de son péché ?
Le long épisode de cette discussion achève de nous montrer, sous leur vrai jour, le caractère de nos Réformateurs. Farel répond (21 octobre 1 53g) une lettre de plus de vingt pages.
« Quand j'entends parler de tes crises (luos paroxysmos), de tes larmes et de tes douleurs et des angoisses, qui, je le comprends, sont presque les horreurs de la mort (je crois même que la mort serait plus facile), je supporte plus facilement mes propres épreuves. » Et il est d'une modération, d'une douceur touchantes. Il s'excuse. Il a voulu ne pas « perdre un homme ; » il a agi pour son bien et « surtout pour le bien de l'Eglise. Tout pour l'Eglise! (ut omnia cédèrent ipsi ecclesiœ).... Assistons tous Garoli, aidons-le non seulement selon nos forces, mais même au-dessus de nos forces '. »
A son tour, Calvin réplique et s'excuse de sa lettre écrite « dans le premier échauffement de la bile. » Il ne se rappelle pas trop ce qu'il a dit, il sait seulement qu'il n'a pas su se contenir (non bene mihi tempérasse). En tout cas, il s'agit maintenant de tenir ce qu'on a promis, de ne laisser planer aucun doute sur leur constance ou leur sincérité 2.
Et ces deux hommes lassés (omnes fratres et ego vel maxime lassi siimus, dit Farel3), terriblement fatigués (fatigatus sum rehementer, vel potius fractus, dit Calvin '*), ne sont cependant plus préoccupés que du bien de ce triste Caroli. Et la dernière lettre que nous voulions analyser n'est pas la moins significative. Caroli, parti de Strasbourg, était allé à Metz, s'alliant aux persécuteurs de l'Evangile, accusant d'hérésie les Réformateurs, leur écrivant des lettres violentes, où il leur reprochait d'être des irréconciliables, et se plaignant enfin qu'ils ne lui donnassent pas une Eglise à diriger. Eh bien! Calvin n'est pas encore à bout de patience, et il lui écrit une de ses lettres les plus paternelles, les plus affectueuses :
« Vois de nouveau, frère, et de nouveau, où tu vas.... Je ne veux pas t'enlever le courage et l'espoir. Si tu nous montres les indices vrais, sérieux, d'un état d'âme droit, nous sommes prêts à vivre en bonne intelligence, très consciencieusement, à tout oublier, à tout ignorer, à tout effacer de notre mémoire. Plût au ciel que tu pusses voir le fond de mon cœur; je ne désire rien plus que de te réconcilier tout d'abord avec Dieu, pour qu'il y ait entre nous une solide union. Mais crois-moi : tu ne serviras jamais utilement Dieu, si tu ne déposes cette arrogance et cette amertume de langage. Si donc tu veux revenir à nous, nous sommes prêts à te recevoir les bras ouverts (ad te ample xandurri), nous ne manquerons pas de te rendre tous les services qui seront en notre pouvoir — Reconnais qu'il n'y a rien de meilleur que de changer la direction d'une course mal commencée. Si tu veux nous mettre à l'épreuve, je m'engage à te rendre tous les services de l'amitié. Farel t'en promet autant.... Adieu, frère très cher dans le
I. Herminjard, VI, p. 82, 88, 90, 95. — "1. Ibid-, p. 110, 113. — M. Ibid., p. 169. — \. Ibid., p. 191.
PASTEUR ET PROFESSEUR
Seigneur, si seulement tu me permets de t'aimer et de te tenir pour frère.... Jean Calvin, de cœur, ton ami »
En vérité, on peut dire que Caroli, cet homme « sans conviction, lâche, impur, ambitieux, rancunier 2, » a été pour Calvin le plus funeste et le plus utile adversaire : il lui a permis de prouver l'excès de son impatience et de sa patience.
Mais rien n'y fit, et très peu de temps après, nous l'avons raconté, Caroli, retombant dans sa folie orgueilleuse et méchante, proposa à Farel son grotesque duel à mort3.
L'épisode de Caroli est un fait particulier, mais non isolé. Nous sommes en effet en face du défaut de Calvin : il était enclin à la colère, aux plus violents accès de colère.
Un jour, il présenta au Conseil sa Défense du Consensus de Zurich. Il écrit lui-même : « Peu s en est fallu que je ne le jetasse au feu (quin Vulcano dicaverim). Car, lorsque je le montrai au Conseil, celui-ci décida de le remettre à des censeurs. A cette réponse, je m'enflammai (adeo excandui) tellement, que je le jurai aux quatre syndics: dussé-je vivre mille ans, je ne publierai jamais plus rien dans cette ville. » Ce qui irritait à ce point notre Réformateur, c'était que le Conseil ne se contentait pas de l'approbation des pasteurs de la ville et des Zurichois. Il ajoute: « Une blessure récente fit que mon cœur endolori vomit plus vite sa bile 4.... »
Un autre jour, un dimanche matin, il se préparait à aller passer trois journées à la campagne. Il avait mis de côté certains documents, pour composer un traité, précisément contre Caroli. Ne les trouvant pas, il crut qu'on les lui avait volés. De nouveau, il fut pris d'un tel accès de colère (id mihi indignationem ita auxit), que le lendemain matin il fut obligé de rester au lit et ne put partir que le soir. C'est encore lui qui le raconte 5.
Plus d'une fois ses amis l'exhortèrent à la modération dans ses controverses. « Je t'en prie, lui écrit par exemple Farel, appuyant des conseils analogues de Bullinger, quand tu combats, à la maison, avec des frères, ne fais pas une chose
agréable aux ennemis en invectivant (insectando) les frères Tu remplis tes
ennemis d'une grande volupté, d'une grande joie, et ils triomphent en assistant à une lutte si amère {spectantes tain amaram pugnam) 6. »
Voici du reste comment s'exprime son biographe et ami de Bèze : « Il y en a d'autres qui l'ont trouvé par trop cholère. Je ne veux point faire d'un homme un
1. io août 1540. Herminjard, VI, p. 268, 269. Stàhelin (I, p. 261) dit: « Cette réponse est un modèle de cette sainte et chrétienne sévérité, qui est unie à l'amour, à cet amour qui ne se laisse pas rebuter et qui se réjouit, non de l'injustice, mais de la vérité. » — 2. Stricker, p. 30. Hundeshagen, Conflikte des Zuiinglianismus, Littherthums und Ca/vinismits in der Bernischen Landeskirche, von ijj2-ijjS, 1842, p. 110 et ss. — 3. Voir plus haut, p. 359. — 4. Calvin à Farel, 26 décembre 1554. Opéra, XV, p. 356. — S. Calvin à Viret, juillet 1545. Ibid., XII, p. 100. — 6. Farel à Calvin, 3 juillet 1557. Ibid., XVI, p. 535, 536.
A STRASBOURG
ange.... Outre son naturel enclin de soy mesmes à colère [l'édition latine dit : Fuit omnino naturœ ipsius temperamento d&typ^os]1, l'esprit merveilleusement prompt, Tindiscrétion de plusieurs, la multitude et variété infinie d'affaires pour l'Eglise de Dieu et, sur la fin de sa vie, les maladies grandes et ordinaires, l'avoyent rendu chagrin et difficile2. » Revenant deux années après sur ce sujet, dans sa dédicace à la duchesse de Ferrare, le même Bèze disait encore : « Je ne veux point nier aussi que celuy dont je parle n'ait esté d'une nature véhémente, et fort prompte à s'esmouvoir, voire mesmes quelquefois moins patiente qu'il n'eust esté à désirer3.» Dans le premier passage, Bèze ajoutait: «Mais tant s'en faloit qu'il se pleust en ce défaut, que au contraire nul ne l'a mieux aperceu, ne l'a trouvé si grand que luy; » et dans le second: « ce que luy mesmes congnoissoit mieux, et approuvoit moins que homme du monde '*. »
Comme toujours, pour bien connaître Calvin, le plus sûr encore est de s'adresser à lui-même. Il nous dira jusqu'à quel point il s'agit ici d'un penchant, d'une inclination naturelle, à laquelle il cède malgré lui. Annonçant sa seconde réponse à Westphal, il écrit à Bullinger : « Quant à l'homme, je vois maintenant que je l'ai traité un peu plus durement que je ne pensais 5. » Et une fois que le volume a paru, il répète : « Je vois que j'ai été plus véhément que je n'en avais l'intention ; je ne sais comment, en dictant, je me suis échappé à moi-même (mihi elapsus sum) 6. » L'expression est pittoresque. Et dans sa troisième et dernière réponse, il répétera, à la fin : « Indignement provoqué, j'ai été plus violent (vehementior) que je ne voulais (quant ferebat voluntas) 1 . » — De même il avouera encore, à propos d'Heshusius, qu' « il a entrepris sa réponse moins par réflexion (consilio) que par je ne sais quelle impulsion (impetu).... C'est une indignité à provoquer les pierres 8. »
Aussi bien, avec une psychologie minutieuse, il fait l'analyse exacte de son âme : « L'importunité des hommes nous force souvent à aller plus loin que nous ne voudrions (je ne l'éprouve que trop moi-même) ; et il ne peut en être autrement: je suis roulé dans de nombreux tourbillons (multis turbinibus). Mais les
1. Opéra, XXI, p. 170. — 2. Ibid., p. 39, 40, 117, 170. — 1566. Ibid., V, p. xv. « Il faut bien mettre différence entre zèle et colère, » dit encore Bèze. Et demandant « où sont les mots si picquants » de Calvin il réclame qu'avant de le condamner « on condamne Jésus-Christ, les prophètes et les apôtres ès passages ci dessus alléguez, » à savoir ceux où se trouvent les expressions : engeance de vipère, hypocrites, brigands, larrons, enfants du diable, meurtriers, homicides.... — 4. Le 12 janvier 1552, Bèze écrivait, de Lausanne, à Bullinger : « Quant à Calvin, il a affaire avec plus de monstres que tu ne le peux soupçonner, et sans doute, si ceux qui l'accusent d'être un peu trop acerbe étaient ici, ils s'étonneraient qu'un seul homme puisse suffire pareillement à tant d'ennuis. Quant à moi, j'admire sa modestie et sa patience, plutôt que je ne blâme son aigreur. Je dis cela à cause des bruits répandus par quelques-uns qui, dans cette affaire et dans plusieurs autres, imaginent [fingunt) un Calvin acerbe et effrayant. Quelle grande injure ils font à cet homme excellent, ceux-là précisément le comprennent, qui connaissent l'homme à fond. Tant s'en faut (je te l'atteste devant Dieu, mon frère) qu'il puisse être stigmatisé de cette marque, que, au contraire, il a été dans cette affaire un singulier exemple de retenue et de modestie, si tu considères les monstres avec lesquels il a dû combattre. Mais sa vertu se défend assez abondamment elle-même. » [Opéra, XIV, p. 245, 246.) — 5. 26 décembre 1555, comme l'indiquent les Opéra, IX, p. xvn, et comme le dit Henry, III, p. 316, n. 1; c'est par erreur que les Opéra, XV, p. 359, ont mis la lettre en 1554. — 6. 23 janvier 1556. Opéra, XVI, p. 11. — 7. Ibid., IX, p. 250. — 8. Lettre à Bullinger. 4 décembre 1560. Ibid., XVIII, p. 255.
PASTEUR ET PROFESSEUR
juges justes n'imputent pas à vice les désagréments auxquels il est certain que je suis entraîné malgré moi (nie invitum trahi)1. »
Des « tourbillons qui l'emportent malgré lui, » c'est l'exacte réalité. Autre part il ajoute, toujours s'analysant avec une curieuse perspicacité : « Parce que les méchants savent que je suis irritable, ils s'efforcent continuellement et de toutes les façons d'exciter ma bile, pour me faire perdre la patience. Mais quoique la lutte ait été difficile pour moi, jamais ils n'ont obtenu ce qu'ils voulaient, que je me détournasse de ma route 2. »
Si donc Calvin, qui a souvent réussi à se contenir, s'est plus d'une fois aussi laissé aller à son irritabilité, il avait des excuses. Aucun Réformateur n'a été soumis pendant si longtemps à des excitations si diverses, souvent si mesquines. Aucune piqûre d'épingle, la blessure la plus énervante, ne lui a été épargnée, sans compter toutes les fatigues et toutes les attaques capables d'user les nerfs les plus solides.
Mais enfin, malgré tout, le défaut existait, profond, tenace, et il serait difficile de dire combien malheureuses ont été ses conséquences. Que de paroles blessantes auraient pu être épargnées ! Que d'actes fâcheux auraient pu être évités ! Qui sait, en particulier, si certaines controverses, conduites avec plus de douceur, n'auraient pas ramené certains adversaires?
Mais voici ce qu'il est non moins important de mettre en saillie : personne n'a plus regretté ce défaut que Calvin lui-même.
Il écrit à Dryander : « Tu m'exhortes à la modération ; je le prends en bonne part. Car bien des expériences me l'ont appris : dès qu'on en vient à la lutte, il est très difficile de tenir la mesure. Il n'y a rien de plus tentant que de se laisser emporter par son ardeur (fervorë). Et je n'oublie pas du tout quelle est la violence de mon tempérament (qua sim ingenii vehemeniia) 3. »
Il écrit à Hotman, cherchant à le calmer : « Souviens-toi que ces conseils te sont donnés par un homme qui a conscience d'être porté à une véhémence plus violente qu'il ne le désirerait »
Il écrit à son ami de Berne, Zurkinden ;i: « J'avoue que je suis irritable ; et bien que ce vice me déplaise, je ne réussis pas autant que je le voudrais à le corriger6. »
Et même sur son lit de mort, dans son discours d'adieu aux membres du Petit Conseil, il fait allusion à son défaut capital : « Estimant que Messeigneurs l'ont suporté en ses affections trop véhémentes, esquelles il se déplaît et en ses vices, comme Dieu a fait de son costé 7 . »
1. 1556. Opéra, XVI, p. 369. — 2. Calvin à Bullinger, 27 octobre 1553. /Wr/., XIV, p. 654, 655. — .'!. Décembre 1552. Ibid., p. 433 et p. 435, n. 11. — 4. 24 mai 1556. lbid., XVI, p. 173. — 5. Son vrai nom était Nicolas Zurkinden; il signait Zerkinden. Les Opéra gardent la forme latine Zerkintes. — 6. 4 juillet 1558. Opéra, XVII, p. 236. — 7. Jbid.,lX, p. 888. Ces paroles sont amplifiées par Stâhelin (II, p. 383), qui, du reste, n'indique pas de référence. — Comment M. Brunetière a-t-il pu écrire ces lignes regrettables : « Maître de lui jusqu'au dernier moment... ni son orgueil ne l'abandonna, ni sa confiance en soi-même, ni surtout ses rancunes. Le 28 avril, en présence des ministres, assemblés par son ordre pour recevoir ses derniers adieux, et tout en protestant « de n'avoir écrit aucune chose par haine à l'encontre d'aucun, » il insultait encore ses adver-
A STRASBOURG
Mais l'incident le plus typique est celui qui advint dans les relations de Calvin et de Bucer.
Le Réformateur de Genève s'était montré très libre de parole et très vif de jugement sur certains de ses collègues, en particulier sur le pasteur de Berne Kunz. Bucer, incomplètement informé, trouva que décidément il dépassait la mesure, et il lui écrivit une lettre où il le lui reprochait, toutefois avec des formes : « Nous jugeons [formulant une règle générale et se mettant au nombre des coupables], nous jugeons d'après nos amours et nos haines. (Judicamus prout amamus vel odimus.) 1 » Calvin n'en fut pas moins sensible, et extrêmement, au reproche. Mais il faut le laisser parler, pour nous faire peu à peu une idée de cette sensibilité, de l'impressionnabilité incroyable de ces nerfs : « Quand ta lettre, au moment du repas, m'a été apportée, j'ai été rempli d'une telle joie {tanto gandin profusus), que je ne me rappelle pas avoir vu briller pour moi une heure plus heureuse (laetiorem mihi horam affulsisse) pendant ces trois derniers mois. Mais lorsque, après le dîner, je l'eus rapidement parcourue, cette lecture a été pour moi un tel coup de fouet (sic fui flagellatus), que toute la nuit je me suis agité dans une inquiétude continuelle (irrequietus continenter œstuarim), et que de trois jours je n'ai pas été complètement moi-même2. » En vérité, n'est-ce pas ce caractère que le poète a prêté à la femme, passant, selon lui, de l'extrême joie à l'extrême tristesse 3 —
Non moins caractéristiques que ces lignes, sont celles-ci, où Calvin, une fois de plus, mais avec une énergie nouvelle, reconnaît son défaut spécifique : « Pour avouer la vérité, aucune lutte avec mes vices très grands et très nombreux, ne m'est plus difficile qu'avec cette impatience. Certainement je fais quelques progrès, mais je n'en suis pas encore arrivé au point d'avoir pleinement dompté cette bête féroce 4. »
saires. C'était eux, à l'entendre, qui l'avaient assailli « de combats merveilleux, auxquels, pauvre escholier timide, » il n'avait constamment opposé que la vérité du Dieu qui parlait par sa bouche. Pendant tout un mois que durait sa lente agonie, pas un doute n'effleurait son âme dure et impitoyable, un regret, un remords. Tout ce qu'il avait fait était bien fait. » (« L'œuvre littéraire de Calvin, » Revue des Deux-Mondes, 15 oct. 1900, p. 919.) — Outre le passage que nous avons cité des adieux de Calvin aux membres du Petit- Conseil, M. Brunetière oublie, dans le discours même aux ministres qu'il cite, le passage suivant : « J'ay eu beaucoup d'infirmités, lesquelles il a fallu qu'ayez supportées, et mesmes tout ce que j'ay faict n'a rien vallu. Les meschans prendront bien ce mot, mais je dis encores que tout ce que j'ay faict n'a rien vallu, et que je suis une misérable créature. Mais si puis-je dire cela que j'ay bien voulu, que mes vices m'ont tousjours despieu, et que la racine de la crainte de Dieu a esté en mon cœur, et vous pouvez dire cela que l'affection a esté bonne, et je vous prie que le mal me soit pardonné, mais s'il y a du bien, que vous vous y conformiez et l'ensuyviez. » Opéra, IX, p. 893.
1. Lettre-préface de Calvin au traité de Bèze: Theodori Bezœ Vezelii Responsio ad Francisci Balduini, ecebolii, apostatœ, convicia, MDLXV. (Exemplaire de la Bibliothèque du protestantisme français.) p. 7, 8, et dans cette Responsio, p. 61. Opéra, IX. p. 860. — Ecebolius était un sophiste de Constantinople, tour à tour « grandement chrétien » et « cruellement Gentil, » puis de nouveau chrétien.... Drelincourt, La défense de Calvin, 1667, p. 262. Opéra, IX, p. lxxii. — 2. Voir la fin de la note 4. — 3. « Ilimmclhoch jauchzend, zum Tode betrùbt, » chante Clàrchen dans Gœthe, Egmont, acte III. — 4. « Ut verum fatear, nulla mihi cum maximis et plurimis meis vitiis difficilior est lucta, quam cum ista impatientia; neque certe nihil proficio : sed nondum id sum consecutus, ut talem belluam plane domuerim. » Ce texte et le précédent sont reproduits par Baudoin, dans sa Responsio altéra, 1562, p. 41, et p. 11. La lettre de Calvin à Bucer est perdue.
PASTEUR ET PROFESSEUR
Evidemment, il n'y avait qu'une chose plus grande que la colère de Calvin, c'était la sincérité avec laquelle il l'avouait.
Touché par cette sincérité, et du reste éclairé par de nouveaux renseignements, Bucer rétracta son blâme et finit par se reconnaître aussi coupable que Calvin : « Christ, lui qui est le seul bon pasteur, nous pardonne à tous.... Pour moi, ma conscience me force à m'attribuer une bonne part de la faute.... Que fais-je, cherchant à affaiblir mon péché, quand ma propre conscience me condamne 1 ? » Pouvait-il en être autrement entre ces deux hommes, dont l'un, Calvin, avait écrit à l'autre: « Si, sur un point quelconque, je ne réponds pas à votre espoir, tu sais que je suis en ta puissance. Avertis, châtie, fais tout ce qu'il est permis à un père vis-à-vis de son fils 2 ? » On comprend que Bucer ait pu lui écrire : « Tu es mon cœur, mon âme {tu meum cor, meus animus) 3. »
Un incident d'une tout autre nature fut la visite que firent à Strasbourg (en juin et juillet 1540) deux Frères, représentants de l'Unité des Frères de Bohème. Le récit de l'un d'eux, Mathias Czerwenka, est rempli de renseignements pittoresques sur les Réformateurs et sur Calvin.
Après s'être reposés un jour (le voyage avait duré du mardi après Pâques jusqu'au second lundi après la Trinité), ils se rendent chez Bucer. Ils rencontrent un bon bourgeois auquel ils demandent l'adresse du Réformateur; le bourgeois les questionne, s'intéresse à eux, les conduit, les introduit et les présente. Bucer les force à quitter l'auberge, où ils étaient descendus, et à venir loger chez lui. Ils devaient y rester, Czerwenka tout au moins, quarante-deux jours. Voilà, prise sur le fait, l'hospitalité strasbourgeoise, dont nous avons parlé.
Immédiatement, Bucer les retient à souper. En attendant, il les fait accompagner par un étudiant chez Capiton, qui les reçoit non moins bien et les invite à dîner pour le lendemain. En rentrant chez Bucer, ils le trouvent entre les mains de son barbier. Mais, pour ne pas perdre de temps, le Réformateur lisait avec attention X Apologie, la confession de foi des Bohémiens. Puis, leur tendant les feuilles, écrites en bohémien et qui avaient enveloppé l'apologie, Bucer leur demanda en riant de lui apprendre à lire leur langue A table, il fut très
1. Calvin, lettre-préface, p. 8. {Opéra, IX, p. 860, 861.) Th. de Bèze, Responsio, p. 60. — i. 15 octobre 1 54 1 . Herminjard, VII, p. 293. — 3. 6 octobre 1542. lbid., VIII, p. 150. — Le 10 juillet 1542, il écrivait à Blaurer: « Oh! combien je sens la perte de Capiton, de Bédrot et de Calvin : je suis accablé par le travail. » Opéra, XI, p. 410. Obligé de se défendre contre les calomnies de Baudoin, Calvin écrivit: « Les lettres se trouveront encore, qu'il escrivoit au Conseil de ceste ville, par lesquelles Bucer se plaint que moy estant retiré icy, mon absence porteroit là [à Strasbourg] grand dommage à toute l'Eglise; mesme finalement il vient jusqu'à ces termes de dire qu'entre les ministres de la saincte et saine doctrine, je n'ay point de premier et bien peu de pareils. Si le bon homme, estant aveuglé d'un amour excessif qu'il me portoit, a passé mesure en ma louange, que Balduin ait pour le moins honte de son audace desbordée, ou que les lecteurs recognoissent de quelle rage il est poussé à injurier et outrager. » Response de J. Calvin aux injures de Balduin. Opuscules, p. 1981.
aimable avec ses hôtes, plaisanta gaiement et pieusement, en allemand avec l'un, en latin avec l'autre.
Le troisième jour, grand dîner en l'honneur des deux Frères, chez un docteur dont le nom n'est pas indiqué. Les convives sont Bucer, Capiton, Hédion, Camerarius, Jean Sturm, Sapidus le poète, Dasypode le professeur au Gymnase, Petrolus, trois docteurs en droit, Calvin, Claude Féray et plusieurs autres docteurs encore : une vingtaine.... Ici je traduis littéralement: « Je m'informai de Calvin et demandai à mon voisin Petrolus comment ses livres leur plaisaient et qui il était. Il me répondit : « Le voilà. » Je dis : « Ce n'est pas sans doute ce Genevois? » Il me répliqua : « C'est lui. » Je dis : « Ses livres, et en particulier ses deux lettres sur les moyens d'éviter la fausse religion et de rechercher la vraie, sont très répandus parmi nous. » Son compagnon Claude dit en plaisantant à Calvin : « Eh! vois, tu voles déjà ici et là en Bohême. » Calvin regarda à terre (er blickte \ur Erde) et se mit à rire. Après le dîner, Czerwenka parla longtemps avec Calvin et fit sa connaissance. Il lui dit que beaucoup d'hommes de bien, et en particulier de Frères, à cause de ces deux Epitres1, lui étaient très dévoués, et que, si on avait su sa présence à Strasbourg, on n'aurait pas manqué de le faire saluer.
Les jours suivants Czerwenka et Calvin eurent de « nombreux et longs » entretiens, soit seuls, soit en présence de Bucer. Calvin demanda pourquoi les Frères de Bohême sont appelés Picards. Est-ce qu'ils viennent de cette contrée de la France, dont il est lui-même originaire? Czerwenka répond qu'en effet quelques individus arrivèrent de Picardie, sous le roi Wenceslas; qu'ils formèrent des sectes excentriques, et pis encore, comme les Adamites. Le nom de Picard est ainsi devenu une injure dans la bouche des adversaires.
Calvin s'informe de quelle langue se servent les Frères et se fait donner des détails nombreux. Il s'informe de leurs « idées » sur les sacrements, des «termes» par lesquels ils expriment leur foi, leurs opinions. Il s'informe aussi des « règles, » de leurs « habitudes » chrétiennes. Il s'informe de la façon dont les saintes Ecritures ont pénétré dans le pays. Il s'informe des « actions et de l'histoire » des anciens Bohémiens
Dans ces divers entretiens, il avait été question de l'Eglise de Leutomischl 2. Quand Czerwenka fut sur le point de repartir, Calvin le pria de venir encore le voir; il lui dit que toutes ces conversations et tous ces renseignements lui avaient inspiré un grand amour pour les Frères, qu'il désirait leur écrire. Mais une lettre générale paraîtrait présomptueuse. Il voulait donc s'adresser à une personne particulière, au Frère Jean [Augusta], dont lui, Czerwenka, était le commensal et l'aide, à Leutomischl. Et il lui donna sa lettre, de fin juin 1540, dans laquelle il lui recommandait de ne pas faire l'éloge du célibat, comme c'était le cas dans l'apologie, pour éviter de graves inconvénients à l'Unité des Frères3.
1. Il s'agit des Epistolae duae, etc. 1537, Opéra, V, p. 233-312. — 2. Herminjard, VII, p. 164. — 3. Anton Gindely. Qitcllen zitr Gesc/i. dcr bôhm. Brïidcr, vornehmlich ihren Zusmiimcnliang mit Deutsc/iland, 1859, p. 35-45. — Herminjard, VII, p. 493, 495. La réponse d'Augusta est datée du 9 juin 1541- Ibid., p. 164-170.