‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 46 sur 123 · Opuscules, p · texte numérisé non relu

Opuscules, p

PASTEUR ET PROFESSEUR 427

Seulement, ne nous y trompons pas : l'expérience que l'individu fait de la vérité contenue clans la Bible, et par conséquent de la vérité de la Bible, est une expérience vraie, réelle, à la fois interne et externe : interne dans son résultat, et externe dans son principe.

Calvin ne dit pas seulement : idée ; mais il ne dit pas seulement : sentiment. Il dit : expérience. Pas question d'une prétendue « conscience religieuse, » vain nom d'un subjectivisme décevant. Non, aux deux aristocraties de la superstition ou de l'incrédulité, Calvin oppose le réalisme démocratique et évangélique l.

Cette réponse de Calvin excita un enthousiasme qui, on peut le dire sans exagération, dure encore.

« C'est un chef-d'œuvre de controverse théologique, digne et courtoise (gentlemanly). On lui trouverait difficilement un pendant dans la littérature de cette époque 2, » dit le protestant américain Schaff. Et le catholique allemand Kampschulte écrit : « En réalité, c'est un des plus brillants opuscules qui soient jamais sortis de la plume du Réformateur. Celui-là même qui ne partage pas ses idées,

doit, dans ce combat, lui reconnaître la victoire Dans la défense de la nouvelle

foi, Calvin développe une force de discours, une habileté de discussion, une richesse de pensées, qui mettent dans une plus fâcheuse lumière la rhétorique, la sentimentalité, le vide et la faiblesse des phrases de son contradicteur 3. »

Du fond de Wittenberg, Luther applaudit. Genève était conservée à la Réforme.

Pectus oratorem facit ! Nous pouvons traduire : ce qui fait le pasteur, c'est le cœur et la conscience. Calvin fut terrible, — de toutes les indignations de sa conscience, — contre les libertins et contre les papistes {Satanœ regnum subvertere et lupos interficere). Il fut doux, — de toutes les douceurs et les tendresses de son cœur, — pour les hésitants et pour ceux qui pleurent. Il pleura avec eux de vraies larmes. Christi domum œdificare et opes pascere. — En vérité, un grand pasteur.

1. Ces lignes étaient écrites, quand M. Brunetière, dans sa conférence de Genève, a cru pouvoir ramener le calvinisme à une triple erreur : Y intellectualisme , 1 ' aristocratisme et X individualisme. Laissant de côté le troisième reproche, qui semble surtout être un éloge, on voit jusqu'à quel point M. Brunetière a pris le contre-pied exact de la réalité historique. La doctrine intellectualiste et aristocratique, c'est la doctrine catholique. Et c'est à cet intellectualisme que Calvin a opposé une doctrine d'expérience, c'est-àdire de sentiment et de démocratie. Quant à l'individualisme, il faut bien remarquer comment le grand individualiste repousse le salut seulement individuel, qu'il trouve égoïste, et qu'avait prêché le cardinal, c'est-à-dire le défenseur du catholicisme. Pour le fondateur du calvinisme, se borner au salut seulement individuel, « cela sent peu son vrai théologien. » Le but, ce n'est pas le salut individuel, c'est la gloire de Dieu, qui embrasse le salut du monde. — Voir E. Doumergue : L'art et le sentiment dans l'œuvre de Calvin, 1902. — -2. Philip Schaff, History of the Christian Church, 1892, VII, 412. — 3. Kampschulte, I, P- 354, 355- — Drelincourt (La défense de Calvin, p. 327) dit : « Véritablement, je ne say si, entre tous les ouvrages de Calvin, il y a aucune pièce où il paroisse plus d'esprit et plus de feu. »

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