‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 47 sur 123 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Enseignement et travaux.

N arrivant au rôle scientifique, à renseignement et aux travaux théologiques de Calvin à Strasbourg, nous touchons à ce qui a fait la gloire de la cité rhénane, au dire de Bossuet, à savoir son école, et la gloire de Calvin, du consentement de tous, à savoir son Institution. Mais comme, à cause de la multiplicité des termes et des noms : Ecole, Gymnase, Académie, Université, Saint-Thomas, Saint-Guillaume, les Dominicains, le sujet offre, au premier abord, quelque obscurité, nous commencerons par résumer une foule de travaux remarquables, avec brièveté et, si possible, avec clarté.

La Réformation strasbourgeoise donna tout de suite une forte impulsion à l'instruction publique. Dès le 3 septembre i524, les prédicateurs demandèrent au magistrat de la réorganiser. La guerre des paysans arrêta tout. Les prédicateurs renouvelèrent leur demande, le 10 août 1 525 .

Le 9 février i526 fut institué un Conseil supérieur de l'instruction publique, composé de trois scolarques (Jacques Sturm en était un) et de deux inspecteurs, Gaspard Hédion et Jacques Bédrot *.

De i52Ô à 1 536, trois écoles latines furent organisées : i° celle de Sapidus (Jean Witz), dans le couvent des Dominicains ; 2° celle de Othon Brunfels, et, à partir de 1 533, de Dasypodius (Pierre Hasenfuss)2, dans le couvent des Carmes; 3° celle de Jean Schwebel, à Saint-Pierre-le-Vieux, 1 536. Ces écoles suivaient les programmes indiqués par Mélanchthon 3.

1. Ch. Engel, Lécole latine et l'ancienne académie de Strasbourg (isjS-1621), 1900, p. 6, 8, 9. — Voir Knod, Die Stiftsherren, p. 26. — On appelait Jacques Bédrot Jacobus Graecns. Gérard Roussel écouta ses leçons sur les auteurs grecs. Quand le volume de Servet : De Trinitatis erroribus, arriva à Strasbourg, il fut saisi et interdit sur une plainte aux magistrats de J. Bédrot et Chrétien Herlin. Stricker, p. 22, n. r. — 2. II devint professeur au gymnase, vice-directeur, remplaçant Jean Sturm pendant ses absences. Expérimenté et consciencieux, il fut la cheville ouvrière de l'école latine et le véritable directeur des classes (Engel, p. 51, 53). Il fut enfin inspecteur, chanoine de Saint-Thomas, curateur de la fabrique, doyen. Son nom devint célèbre par son Dictionarium latino-germanicum. Knod, Die Stiftsherren, p. 16, 17. — 3. Engel, p. 11, 12. Il est réjouissant de constater qu'on s'occupa aussi des enfants des exilés. Leurs nombreuses familles paraissent avoir eu une école dès 1529 ou 1530. (Voir Marcel Fournier, Les statuts et privilèges des

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En même temps, des leçons étaient inaugurées, qui devaient finir par constituer renseignement supérieur. Martin Bucer commença, en i523, à expliquer à quelques bourgeois l'évangile selon saint Jean. Mais le magistrat interdit ces réunions. Bientôt après, Matthieu Zell organisa, dans sa maison, des conférences en latin. Capiton, puis Hédion, se joignirent à Zell, et l'on se transporta dans une des maisons canoniales de Saint-Thomas. Ces cours furent autorisés en même, Tannée suivante, il fut permis de les annoncer par le son de la cloche. Depuis la fin de 1 532, des cours réguliers de théologie furent donnés dans le chœur de la cathédrale et professés, à tour de rôle, pendant toute une semaine, par Bucer, Capiton et Hédion. A eux trois, ils recevaient 52 florins, par an, de la caisse des scolarques1. C'était le noyau d'une Faculté de théologie. Enfin, à côté de ces leçons, auxquelles pouvaient assister laïques et clercs, on établit d'autres leçons, plus scientifiques, au couvent des Dominicains ( 1 528), leçons de grec, d'hébreu, de mathématiques, de rhétorique, de droit. En i535, Jacques Sturm organisa une bibliothèque 2.

Il y avait ainsi, aux Dominicains, l'école latine de Sapidus, des cours d'enseignement supérieur, la bibliothèque.

Que d'éléments divers ! L'unité manquait.

Jean Sturm fut appelé, et donna son programme, le 24 février 1 538 3 : laisser les plus petits enfants, les alphabetarii, dans les écoles des Carmes, de Saint- Pierre-le-Vieux et des Dominicains; réunir tous les autres en six classes, au-dessus desquelles il y aurait encore deux classes, la seconde comprenant l'enseignement de l'hébreu, de la rhétorique, des mathématiques, du droit, et la première donnant l'enseignement de la théologie. C'était l'indication des trois enseignements dits aujourd'hui primaire, secondaire et supérieur.

universités françaises depuis leur fondation jusqu'en 1789, tome IV, 1894, p. 9, et n. 2.) Les enfants parlant français avaient occasion d'y recevoir l'enseignement dans leur langue maternelle. Etait-ce, au début, une école publique, ou une école privée ? on ne peut le dire. Elle appartenait, en tout cas, aux établissements scolaires, favorisés par le magistrat. Un acte de 1530 le prouve. Il est à peu près certain que l'école eut le sort de l'Eglise, et que toutes les deux furent fermées ensemble. La dernière trace de son existence est la demande d'un instituteur, faite au magistrat, en 1558, par la communauté. Cari Zwilling, Die franzôsische Sprache in Strassbitrg, bis zu ihrer Aufnahme in den Lehrplan des protestantischen Gymnasiums, p. 260, dans le volume Festschrift, dont nous avons parlé.

i. Engel, p. 13-15. — 2. Ibid., p. 16. — Ce n'est pas de cette bibliothèque que parlera Jean Sturm à Calvin, 26 janvier 1558, en ces termes: « Guy Bicilli, d'Urbino, tient, à l'entrée de notre collège, une bibliothèque, bien aménagée {œdificatam) par nos scolarques, et bien pourvue par lui de livres italiens : il vend à bas prix, et on le loue pour cette raison. Il aimerait avoir de vos ouvrages, de tous genres, deux ou quatre exemplaires. Je lui ai parlé de Garnier, à quelle condition il a votre dépôt ; il désire qu'on lui fasse les mêmes conditions, et il pense les obtenir par mon entremise. Je vous prie d'en parler à Robert et à Crespin, et aux autres, pour qu'ils aident notre homme et le Gymnase. » Opéra, XVII, p. 25, — Ce Guy Bicilli, d'Urbino, était sans doute un réfugié italien, qui essayait de gagner sa vie en organisant une boutique de libraire (et il avait besoin de l'autorisation du magistrat. Voilà pourquoi, probablement, il est dit œdificata a scholarchis). Les arcades du CoUegium ont été, depuis cette époque jusqu'au terrible incendie de 1860, des lieux de déballage pour les marchands des foires, et surtout les bouquinistes. Note de M. Rod. Reuss. — 3. Veil, Das protestantische Gymnasium zu Strasburg in den Jahren ijj8-i888, p. 8, Marcel Fournier, p. 18.

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Les six classes et les deux classes furent ouvertes le 3o septembre 1 538, car l'invitation du magistrat aux prédicateurs porte qu'ils devront annoncer, le 29, l'ouverture de l'Ecole en chaire, et avertir les parents d'y envoyer, le lendemain, leurs enfants. Ce fut Y Ecole (Schule), installée d'abord au cloître des Franciscains (aujourd'hui place Kléber) *, et à partir de Pâques i53g, d'une manière définitive, au couvent des Dominicains 2. « Le nom de « Gymnase » ne fut officiellement adopté que beaucoup plus tard3. » Pendant trois siècles, cette institution devait être la plus célèbre, en ce genre, du protestantisme.

Les vieux bâtiments n'existent plus : ni le Schlupf, l'étroit passage, disparu en 1828 ; ni la passerelle des étudiants, disparue en 1840 ; ni le cloître, adossé au côté nord de l'église, entourant le jardin ; ni à l'Est, faisant angle droit avec l'église, le bâtiment principal, avec sa grande salle au rez-de-chaussée, Y auditorium publicum1 et, au premier, les anciennes cellules de moines, transformées en chambrettes pour les élèves de l'internat théologique ; ni, séparé du jardin par cette aile du cloître, « le gazon, » servant de place de jeux et en même temps de théâtre. La jeunesse y donnait des représentations, et on avait bâti, tout autour, des galeries pour les spectateurs. Ces bâtiments furent détruits par l'incendie du 29 juin 1860 4.

Du moins, des dessins exacts (Page 431) nous placent devant les yeux cette admirable maison, sur le fronton de laquelle notre imagination lit la devise de Jean Sturm : « Notre pensée, c'est que le but des études soit une piété savante et lettrée 5. »

Le 3o mai 1 566, ce gymnase reçut de l'empereur Maximilien II les privilèges d'une académie et le droit de faire des bacheliers et des maîtres de philosophie. C'était presque une université 6.

De très bonne heure, on se préoccupa des étudiants pauvres ; car, au moyen âge, qui étudiait sinon les pauvres ? Ils vivaient de la charité publique, comme Luther. En i5oo, le magistrat de Strasbourg limita à cent le nombre des élèves des écoles latines autorisés à mendier. En 1 523, il ne permit à ces cent de mendier que trois jours par semaine".

Dès 1529, quelques bourses isolées furent fournies par le fonds marcianite (provenant du couvent de Saint-Marc), qui n'a pas encore disparu 8. Puis, en

1. Marcel Fournier, p. 31. — 2. Ibid., p. 34. — 3. En 1621. Engel, p. 31, 311. — 4. Us furent reconstruits de 1862 à 1864, de nouveau incendiés, et cette fois- ci avec l'église, en 1870. Engel, p. 112, 113. — Emil Salomon, Die Gebdude des alten und des neuen Strassburger Gymnasiums, ijj8-i88$, dans l'ouvrage (Festsclirift) dont nous avons parlé, p. 385-392. — 5. Propositum a nobis est sapientem ac eloquentem pietatem finem esse studiorum. — 6. Voir H. Veil, Das protestantische Gymnasium. — Elle fut inaugurée le ier mai 1567. Enfin, l'université fut créée par une charte impériale, le 5 février 1621, et c'est alors seulement que l'école latine reçut le nom de gymnase. Engel, p. 162, 166, 306, 311. — 7. Engel, p. 40» 41- — 8. Voir: Ernest Lehr, Coup d'ail rétrospectif sur le pensionnat de Saint-Guillaume, internat du Séminaire protestant de Strasbourg, et en particulier sur les circonstances qui en ont amené et accompagné la fondation en /J4J. 1860. — Alfred Erichson, Das theologische Studienstift , Collegium Wilhelmitanum, 15 44-1894. 1894, p. 2 et n. 1.

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i535, fut fondée, clans l'église des Dominicains, ou des Prêcheurs, sous le nom de « collège des Prêcheurs » {colle gium prœdi caiorum) , une autre institution, qui a duré jusque vers 1637 Mais tout cela était, pour des raisons diverses, bien insuffisant. Enfin, en 1 543, le prieur du couvent de Saint-Guillaume, qui vivait seul dans cette maison depuis le 28 mai i533, étant mort, Hédion2 se hâta d'adresser « sa supplication » à Jacques Sturm et autres, pour qu'on donnât le couvent des « Guillemites »

« au pauvre Christ, demandant notre secours dans la personne de ces pauvres enfants. » Ainsi fut fait. Le jour de Saint- Lazare de l'an 1 543 , eut lieu le premier « examen » : dix enfants d'étrangers et onze enfants de bourgeois furent installés et Hédion rédigea les statuts de ce Collegium pauperum^ ou Wilhelmitanum, exclusivement réservé aux élèves qui se proposaient d'étudier la théologie. C'était une simple traduction des lois (Leges), arrêtées par Jean Sturm, en 1 538, pour l'autre collège, celui des Prêcheurs 3.

Quelques articles feront connaître l'esprit de ces institutions, et surtout de cette époque : III. Chaque élève est tenu d'assister tous les dimanches à trois sermons.... IV. ...Celui qui s'en dispensera sera battu de verges.... VIL Ceux-là

E Sai.omov nrchitirtc.

L'église et le couvent des Dominicains, (p. 430.)

1. Erichson, p. 3 et n. 3, p. 57. — Un second internat, nommé pa'dagogiiun, réservé aux enfants strasbourgeois qui paieraient une rétribution, fut également installé aux Dominicains. Engel, p. 18. Il ne subsista que quelques années. Ibid., p. 29. — 2. Voir le naïf récit de G. Hédion lui-même: « Im Namen Jesu, Amen. — Wie das Collegium der armen Knaben im Wilhelmer KIoster zu Strassburg wardt angefangen, im Jar MDXLIIII. Mense Januario. » Erichson, p. 10. — 3. Engel, p. 41. Erichson, p. 13. — Le couvent de Saint-Guillaume avait été reconstruit en 1502. C'est de 1501 à 1503 que Wimpheling occupa une de ses cellules, y composa sa Gcrmania, et y traduisit en latin la Nef des fous de Brant. Seyboth, p. 631.

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devront être sévèrement punis qui vexeraient, railleraient ou dénigreraient leurs camarades à raison de leur nationalité {des Vaîterlands halb), ou sous tel autre prétexte.... En Jésus-Christ, il n'y a ni Souabe, ni Suisse, ni Alsacien, ni

Bavarois, mais seulement une nouvelle créature.... XXII. Le matin, chaque élève doit faire son lit luimême, et le laisser fait toute la journée.... XXIII. Chacun doit aussi balayer sa cellule et emporter les balayures.... XXVI. Il est défendu de parler allemand à ceux qui savent le latin. — De plus, chaque élève devait changer de chemise tous les quinze jours, prendre un bain toutes les quatre ou huit semaines, garder les cochons.... Et la mère devait, plusieurs fois par semaine, examiner les têtes, et les élèves devaient « mutuellement » se couper les cheveux *.

Et Jean Sturm, toujours fidèle à sa belle devise, put la répéter sur son exemplaire des statuts de 1 557 :

« Que la maison de Saint-Guillaume soit la maison de la piété chrétienne, des humanités et de la latinité 2. » (Pages 432 et 433.)

Belle devise, et plus bel idéal encore, qui brillait devant les yeux des deux Sturm.

(( Etait-ce trop hardi, dans la ville sur la frontière du sud-ouest, toute proche de la France et de la Suisse, dans la cité impériale la plus importante de l'Allemagne supérieure, de vouloir ériger Yalma mater académique d'un protestantisme qui, restant libre des violences dogmatiques de Luther, et faisant place à la recherche scientifique, relierait et comprendrait tous les amis de la liberté reli-

1. Erichson, p. 13-19. — 2. « Domus Wilhelmitica sit domus pietatis, humanitatis , et Iatinitatis. » Ibicl., p. 33. — En réalité, le local du couvent Saint-Guillaume était insuffisant et malsain. Le 16 décembre 1660, le collège Saint-Guillaume fut transporté dans le couvent des Dominicains, laissé vide par la disparition, depuis plusieurs années, du Collegimti prœdicatorum. Erichson, p. 57. — A la fondation de l'université, 5 février 1621 (Engel, p. 306), la plupart des leçons furent transportées à Saint-Thomas, au Thomasstift. Quelques-unes seulement, ainsi que les solennités académiques, les Disputes, les Promotions, eurent encore lieu aux Dominicains. Erichson, p. 60, n. 1. — Après l'incendie du 29 juin 1860, on aménagea, en chambrettes d'étudiants, une aile du grand établissement qui abrite aujourd'hui le séminaire, et qui avait été construit en 1772.

Saint-Guillaume.

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gieuse et spirituelle, non seulement de l'Allemagne, mais de toute l'Europe, qui, par sa douceur, sa largeur, sa conciliation, gagnerait et pourrait attirer à soi les éléments bien intentionnés, modérés, même de la vieille Eglise ? » L'usage du latin rendait ce rêve possible. D'autant plus que « précisément à cette époque, en France comme en Italie, beaucoup de savants distingués, à cause de leurs convictions protestantes, étaient exilés, et il y avait assez d'occasions de retenir à Strasbourg des étrangers éminents. Le cas s'était déjà présenté pour Barthélémy Fontius de Venise, Simon Lithonius1 du Valais, Claude Féray de France. Par la suite, ces cas allaient se multiplier.

Dans les vingt années suivantes vinrent et furent reçus comme professeurs les théologiens J. Calvin (1 538-1 541) de Genève, P. Martyr Vermigli (1 542- 1 547 et 1 553-1 556)

de Florence, Jérôme Zanchi (i553-i doô) a Aizano, 1 numanisre raui L,acisio ue Vérone, l'hébraïsant Emmanuel Tremellius de Ferrare (1 542-1 548), le médecin Jérôme Massario de Vicence (f 1 564) , les jurisconsultes François Baudoin d'Arras (1 555), François Hotman de Paris, et d'autres. » Même les deux Sturm souhaitent plus encore, et Jean Sturm écrit : « Le seigneur Jacques Sturm, de pieuse et louable mémoire, a souvent désiré qu'une académie complète fût constituée aux frais de tous les protestants, où de toutes les nations, et même de parmi les partisans de la papauté, seraient appelés des savants, hommes éminents et excellents, incomparables par leur science, par leur habileté, maîtres parfaits, chacun dans son art et sa profession, et dont personne n'oserait et ne pourrait contester le prestige et l'autorité.... Certes, c'eût été une entreprise magnifique et salutaire pour le protestantisme, ruineuse pour la tyrannie papistique, si on avait pu gagner des humanistes, comme Pierre Bembo de Venise (1470- 1547), Sadolet de Modène (1477- 1547), Gaspard Contarini de Venise (1483- 1542), un juriste comme André Alciat de Milan (1492-1 55o), un helléniste comme Guillaume Budé de Paris (1467 -1540), et autres semblables hommes admirables 2. » — Cette pensée des deux Sturm n'est-elle pas la plus étonnante de toutes leurs grandes pensées, et peut-être la plus caractéristique de l'esprit de ces incomparables Strasbourgeois, avec lesquels, ainsi que Calvin, nous avons eu le privilège de vivre un moment ?

1. Simon Steiner du village de Grenchen, comme Thomas Platter dont il était le cousin. (Voir la Vie de Th. Platter, édit. Aug. Bernus, 1895, p. 78, 194, 233, 234, etc.) — 2. H. Veil. Ziun Gedlichtiiiss Johannes Stitrms. Eine Studie ùber J. Sturms Unterrichtsziele und Schuleinrichtungen mit besonderer Berùcksichtigung seiner Beziehungen zu dem niederlândischen Humanismus, dans la Festsclirift, p. 36, 37.

Dans ces établissements, quel rôle joua Calvin, et de quelle charge fut-il revêtu ?

Malgré lui, sur les instances de Capiton (invitus a Capitone protractus), il avait commencé (janvier i53g) à donner, bénévolement, des leçons de théologie *, de telle sorte, dit-il, qu'il avait chaque jour ou un sermon, ou une leçon. Or, comme il prêchait quatre fois la semaine2, il en résulte qu'il donnait trois leçons.

Puis, le icr février i 53q 3, les scolarques le nommèrent professeur pour un an, à partir du Ier mai, au traitement de un florin par semaine. Il commença cet enseignement officiel en expliquant les épîtres aux Corinthiens, le 12 mai, d'après la lettre de J. Bédrot à Myconius *. Qu'avait-il enseigné jusque-là? Sans doute, l'évangile selon saint Jean 5. Peut-être commençait-il déjà ses leçons par cette prière, qui indique bien l'esprit de tout son enseignement et qui nous a été conservée par Budé et Jonvilliers : « Veuille le Seigneur nous donner de joindre à la connaissance des mystères de la sagesse céleste, un vrai progrès de la piété, pour sa gloire et notre édification. Amen 6. »

Le corps des professeurs était ainsi constitué : deux professeurs de grec, J. Bédrot et Cl. Féray; un professeur de littérature grecque et latine, Jean Sturm (avec huit heures par semaine); un professeur d'hébreu, Michel Délius; un professeur de mathématiques, Chrétien Herlin ; un professeur de droit élémentaire, Wendelin Bittelbronn (avec cinq heures par semaine), et, constituant la Faculté de théologie (été 1 5 3 9 ) , Bucer et Capiton, expliquant les livres de l'Ancien Testament, Hédion et Calvin les livres du Nouveau. Les quatre professeurs ensemble ne faisaient que huit leçons par semaine7.

Calvin, d'après Sturm, assistait à toutes les Disputes, ou les présidait, quand lui-même défendait ses thèses. Et à cause de lui, accouraient de France jeunes gens studieux et même hommes lettrés s.

1. Lettre de !a 2e moitié de janvier 1539, d'api ès Hcrminjard, V, p. 227 et n. 1 ; p. 230. — 2. Zwick à Bullinger, 9 novembre 1538. Opéra, Xb, p. 288. — :i. La décision des scolarques, du samedi Ier février 1 53g , dit: « Jean Calvin, un Français, qui doit être un savant et pieux compagnon et qui en ce moment (su Zeitten) lit en théologie, et en même temps prêche en français aux Pénitentes... les seigneurs ont décidé de lui donner, à l'avenir, pour un an, 52 fl. comme à un suffragant (einem Zuhelfer), et il commencera le icr mai (und soi! prima Mail angehen). » Marcel Fournier, p. 34. Schmidt, Jean Sturm, p. 48, n. 3. Annales, p. 246. — Les 52 florins sont le traitement du professeur et du pasteur. — 4. 12 mai 1539. « Hodie itaque exordietur Epistolas ad Corinthios, quod felix et faustum sit. » Herminjard, V, p. 231, n. 19. Annales, p. 248. — 5. J. Sturm, dans ses Onarti antipappi, p. 20. dit: «Le premier auteur que Calvin expliquait était l'évangile de saint Jean. < — 6. A la suite de la préface: J. Calvini praslectiones in librum prophetiarum Danielis, Joannis Budan et Caroli Jonvillaci labore et industria exceptae. 1561. « La prière que M.Jean Calvin a accoustumé de faire au commencement de ses leçons. » (La traduction de 1562 est différente.) — 7. Engel, p. 32. — S. Onarti antipappi, p. 20 et 21. — En 1542, les cours de théologie furent faits par Bucer, Ilédion et P. Martyr. Fagius commença les siens eu 1544. En 1547, les quatre professeurs étaient Bucer, P. Martyr, Fagius, Marbach. Engel, p. 38, 55. — Bucer et ses collègues recevaient un florin chacun, pour six leçons. Il est vrai qu'ils avaient d'autres revenus. Michel Délius, le professeur d'hébreu, avait une cha-

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Entrons dans le cabinet du pasteur et du professeur, le 20 avril i53g. Il écrit fiévreusement à son ami Farci : « Je ne me rappelle pas, dans toute cette année, un jour où j'ai été aussi écrasé (obmtus) par diverses affaires. Quand ce messager est venu pour prendre le commencement de mon livre, il m'a fallu relire environ 20 feuilles l. De plus, j'avais une leçon, un sermon, quatre lettres à écrire, une certaine controverse à apaiser, et plus de dix interpellateurs auxquels il me fallait répondre. »

Les controverses, qui nécessitaient l'intervention du pasteur et du professeur, étaient fréquentes. Strasbourg était un foyer où toutes les hérésies s'étaient donné rendez-vous. Nous avons déjà vu comment Calvin combattit avec succès l'anabaptisme. Nous aurons occasion de voir comment il eut à combattre, par exemple, Robert de Mosheim, le doyen de Passait, qui se croyait appelé, par inspiration spéciale, à réformer l'Eglise, et qui nommait le pape, Luther et Zwingle les trois antechrists. 11 vint à Strasbourg en 1540. Après une discussion avec Calvin, discussion qui montra à Jacques Sturm la finesse et la science doctrinale du Réformateur, il se retira à Spire. Nous le retrouverons avec Calvin à Worms 2. Parmi les travaux les plus importants de Calvin, nous en mettrons deux à part : i° La lettre au cardinal Sadolet, dont nous avons parlé. « Il maintint la cause d'icelle [la ville de Genève], ou plustost la vérité de Dieu, contre ce renard [le cardinal Sadolet] par une longue et docte épistre qu'il luy rescrivit3, » ier septembre i53c).

2° « Lors aussi, dit encore Bèze, il revit et augmenta son Institution chrestienne, qu'il fit réimprimer, et fut mise en lumière le 1 d'aoust audit an 4. » Cette seconde édition est presque, en un sens, la plus importante de toutes. Nous en parlerons tout au long dans notre troisième volume.

pellenie qui rapportait 40 fl., et les scolarques ajoutaient 11 fl. pour parfaire les 52, en tout dix sous par semaine. Il mourut dans l'indigence: cela se comprend. (Ibid., p. 152). — Baudoin eut 160 fl., plus 20 fl. comme indemnité de logement. Hotman eut 160 fl., un canonicat, une maison. Les chiffres ordinaires étaient 100 fl. (2400 fr.). Sturm eut 100 fl., puis 140 fl. et un canonicat d'environ 100 liv., ou 200 fl. (7200 fr.). Les professeurs étaient donc obligés d'avoir des pensionnaires (Délius en avait quinze), souvent pour un prix modeste, par exemple 24 fl., soit 552 fr. (Ibid., p. 90, 93, 153.) — Les pensionnaires d'Hotman étaient nobles et payaient cher. — L'abbé Hanauer cité par Engel dit que, l'argent ayant, de 1521 à 1550, quatre fois et demi pîus de valeur que de nos jours, la livre, à Strasbourg, valait 48 fr. , le florin 24 fr. et le sou 2 fr. 40. (Ibid., p. 145, 146.)

1. Herminjard, V, p. 286, 287 et n. 2 et 3. — Il s'agissait sans doute de 20 feuilles imprimées, soit 80 pages in-folio, que Calvin voulait relire pour examiner une fois de plus les nombreux passages où il avait modifié le texte primitif. — 2. Rôhrich, II, p. 118. Herminjard, VII, p. 26, n. 6. — :î. Opéra, XXI, p. 61. — i. Ibid., — Le 1e1' octobre 1538, Calvin écrit : « L'édition de notre Catéchisme m'inquiète beaucoup, d'autant plus que le moment est proche. » Herminjard, V, p. 134. — Les Opéra estiment (Xh, p. 261, n. 20) qu'il ne faut pas penser à Y Institution. Mais Herminjard, après réflexion, s'est convaincu qu'il s'agit de la seconde édition de X Institution. Ce n'était pas la première fois, nous l'avons vu, que Y Institution était désignée par ce mot de Catéchisme. Herminjard, V, p. 134, n. 17.

A STRASBOURG

Mais Bèze continue : « Davantage il commença à escrire sur sainct Paul, dédiant son Commentaire de l'Epistre aux Romains à M. Simon Grynée, le plus docte des Allemans, et son grand ami. La datte dudit Commentaire est de l'an r 539, le 18 d'octobre1. »

Dans cette préface, fort importante, Calvin émet son opinion sur son genre d'exégèse, et sur les travaux de ses devanciers. Nous l'y voyons proclamer trois principes. i° Brièveté. Il insiste beaucoup: « brièveté claire, » « amour du résumé, » « précision et concision, » « succintement, » « pas grande perte de temps, » rien de « superflu. » 20 Simplicité. Bucer lui paraît un peu trop « prolixe» et trop « sublime. » Lui écrit pour les « humbles, » les hommes « occupés, » les « lecteurs peu subtils. » 3° Liberté d'interprétation. Cette «variété» ne doit pas nuire à notre respect des Eicritures. « Ceux qui n'ont pas manqué de piété, ni de respect et de sobriété dans la tractation des mystères divins, n'ont pas toujours

été d'accord entre eux On ne peut espérer, ce qui serait si désirable, que

dans cette vie il y ait entre nous un perpétuel accord d'interprétation biblique. » Il ne faut seulement se séparer des anciens qu'en cédant à la nécessité, en ne cherchant que l'édification, dans l'exégèse et encore plus dans la dogmatique2.

« Aussi il escrivit, ajoute enfin Bèze, en françois un petit Traitté et bien familier de la Cène du Seigneur, pour l'usage de ceux de la langue françoise.... Lequel livre cinq ans après, assavoir l'an i5q5 [icr janvier]3, pour l'usage de ceux qui n'entendent nostre langue françoise, fut traduit en latin par M. Nicolas des Gallars4. »

Le traducteur, dans sa préface, insiste sur le caractère populaire de ce traité, écrit surtout pour les non lettrés (illiterati), pour les « inexpérimentés et rudes, » clans lequel l'auteur, « écrivant populairement, s'est accomodé même aux plus rudes. » « Mais les doctes et les savants n'en ont pas recueilli un moindre fruit3. »

L'édition française parut à Genève, chez Michel du Bois, i5qi. Laissant de côté, pour le moment, la question théologique, nous nous bornerons à noter le caractère conciliateur de cet opuscule.

« Premièrement, je prie au nom de Dieu tous fidèles de ne se point trop scandalizer de ce qu'un si grand différent a esté esmeu entre ceux qui dévoient estre comme capitaines pour remettre la vérité en lumière. Car ce n'est pas chose nouvelle que le Seigneur permette ses serviteurs en quelque ignorance, et souffre qu'ilz ayent débat les uns contre les autres.... Ainsi le Seigneur a voulu oster toute matière de gloire aux hommes, afin d'estre seul glorifié. D'avantage, si

1. Opéra, XXI, p. 61. C'est la date de la dédicace. Le volume porte, à la fin : « au mois de mars, 1540. » Herminjard, VI, p. 74 et n. t. — 2. Herminjard, VI, p. 74-78 : « Deinde ut id fiât in scripturse expositione, in religionis autem dogmatibus, in quibus prascipue voluit Dominus consentaneas esse suorum mentes, minus sumatur libertatis. » — Opéra, V, prol., p. LU. — i. Ibid., XXI, p. 62. « Petit livre d'or, » dit Bèze, dans sa vie latine [auréolas libellas). Ibid., p. 130. — 5, Ibid., V, prol., p. li, LU,

PASTEUR ET PROFESSEUR

nous considérons en quel abisme de ténèbres le monde estoit, quand ceux qui ont esmeu ceste controversie ont commencé de nous réduire à la vérité, nous ne nous esmerveillerons point de ce qu'ilz n'ont pas tout congneu du commencement. C'est plustost miracle que nostre Seigneur, en si petit de temps, les a tellement illuminez, qu'ilz ont peu ainsi sortir de ceste fange d'erreurs, et en retirer les autres, en laquelle on avoit esté plongé si longtemps

» Quand Luther commença à enseigner, il traictoit en telle sorte la matière de la Cène que, touchant la présence corporelle de Christ, il sembloit advis qu'il

la laissast telle que le monde la concevoit pour lors Oultre plus, il adjoustoit

des similitudes, les quelles estoient un peu dures et rudes. Mais il le faisoit comme par contrainte, pour ce qu'il ne povoit autrement explicquer son intention. Car il est difficile de donner à entendre une chose si haulte, sinon en usant de quelque impropriété.

» D'autre part se levèrent Zvingle et Œcolampade, lesquelz... pensèrent qu'il n'estoit pas licite de dissimuler.... Or pour ce qu'il estoit fort difficile d'oster ceste opinion enracinée si longtemps aux cueurs des hommes, ilz appliquèrent tout leur entendement à crier à l'encontre.... Cependant qu'ilz s'amusoient à ce poinct, ilz oublioient de monstrer quelle présence de Jésus Christ on doibt croire en la Cène — Tellement que Luther pensoit qu'ilz ne vousissent laisser autre chose que les signes nudz, sans leur substance spirituelle. Ainsi il commença à leur résister en barbe, jusque à les dénoncer pour hérétiques. Depuis que la contention feust une fois commencée, elle s'enflamba tousjours avec le temps, et ainsi a esté démenée trop amèrement par l'espace de quinze ans ou environ, sans que jamais les uns ayent voulu escouter les autres d'un cueur paisible.

» Nous avons doncq en quoy Luther a failly de son costé, et en quoy Œcolampade et Zvingle ont failly du leur. C'estoit, du commencement, l'office de Luther d'admonnester qu'il n'entendoit pas establir une telle présence locale que les papistes la songent.... Tiercement, de se abstenir de ces similitudes tant rudes et difficiles à concevoir.... Depuis, le desbat esmeu, il a excédé mesure, tant en déclarant son opinion, comme en blasmant les autres avec une amertume de parolle trop rigoureuse.... Les autres ont offensé aussi, en ce qu'ilz se sont tellement acharnez à crier contre l'opinion superstitieuse et fantasticque des papistes..., qu'ilz se sont plus efforcez de ruyner le mal, que d'esdifier le bien. Car combien qu'ilz n'ayent pas nyé la vérité, toutesfoys ilz ne l'ont pas enseignée si clairement qu'ilz debvoient. J'entens, que en mettant trop grand'peine à maintenir que le pain et le vin sont nommez corps et sang de Christ, à cause qu'ilz en sont signes, ilz n'ont pas regardé de adjouster qu'ilz sont tellement signes que la vérité est conjointe avec.

» L'une partie et l'autre a failly en n'ayant point la patience de s'entre-escouter, afin de suivre la vérité sans affection, où elle seroit trouvée. Néantmoins, si ne debvons-nous pas laisser de penser quel est nostre debvoir. C'est de n'oublier les grâces que le Seigneur leur a faictes, et les biens qu'il nous a distribuez par leurs mains et par leur moyen. Car si nous ne sommes point ingratz et

mécongnoissans de ce que nous leur debvons, nous leur pourrons bien pardonner cela, et davantage, sans les blasmer ne diffamer. Bref, puisque nous les voyons avoir esté et estre encor en partie de vie saincte et sçavoir excellent, et de zèle singulier à édifier l'Esglise, nous en debvons tousjours juger et parler avec modestie et révérence1. »

Il nous reste à exposer une question que malheureusement nous ne pouvons pas complètement résoudre.

Guillaume de Furstemberg2, 1491-15493, comte de l'Empire, n'était pas un vulgaire chef de bandes. Un contemporain déclare que depuis longtemps l'Allemagne n'avait pas eu un héros si martial et possédant à un tel degré toutes les qualités d'un guerrier. Son coup d'oeil militaire était célèbre. Son extérieur était imposant, et l'on disait qu'un peintre, pour représenter Mars, n'avait qu'à faire son portrait exact '\ Il avait du reste les défauts du soldat de Tépoque : violence, prodigalité, immoralité....

Il servit, en i5i5, sous l'empereur Maximilien; en 1 5 2 1 , sous François Ier; en 1 523, sous Charles Quint. Vers la fin de l'année 1 535 , il rentra au service de la France, comme général en chef des mercenaires allemands, et, par son ascendant extraordinaire sur cette turbulente milice, non moins que par sa bravoure personnelle, qui se Guillaume de Furstemberg. signala au pas de Suze (octobre i537), 'û mérita

l'estime très marquée de François Ier. Il accompagna le monarque à la fameuse entrevue de Nice, 1 538, et là, malgré le connétable de Montmorency, il refusa de baiser les pieds du pape, Paul III. Car, dit YAllg. deutsche Biographie^ déjà alors, et selon toute apparence, par conviction, il s'était rallié à la Réforme, même à la Réforme calviniste. Et, comme d'autres, dont on ne l'aurait pas attendu vu leurs caractères, et qui se trouvaient cependant tout pénétrés de zèle ecclésiastique, il rendit à la Réforme religieuse des services signalés. Le roi aimait à s'entretenir avec lui et le retenait souvent à la cour, où le comte faisait très grande figure. Il n'usait de la faveur du maître que pour plaider la cause des évangéliques français 5.

L'orgueilleux Montmorency résolut sa perte et ne fut pas sans doute étranger

1. Opéra, V, p. 457-460. — 2. Les deux mémoires, publiés par le comte, portent l'un Furstemberg, l'autre Furstenberg. Herminjard écrit Furstemberg. Les archives de Donaueschingen se qualifient: fûrstlich Fiirstenbergisches Arcliiv. — 3. Voir Allgemeine deutsclie Biographie, article Furstenberg, VIII, p. 228-232, 1878. — 4. C'était un grand et bel homme, avec une longue chevelure flottante. Herminjard, VI, p. 163, n. 24. — 5. Ibid., VI, p. 123, n. 9.

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au complot ourdi par le capitaine Vogelsberg contre le comte, son général. La brouille éclata à propos de Montejean.

La persécution de i535 contre les Vaudois du Piémont1 avait pris fin dans les vallées vaudoises par la volonté du duc de Savoie. Sous l'administration française,, cette persécution recommença, août-septembre (?) i5382. Dans sa lettre du 20 novembre 1 53g, Calvin parle des vexations auxquelles se livrait René de Montejean. Le comte de Furstemberg, auquel François Ier avait permis de prendre les Vaudois sous sa protection spéciale, s"en plaignit très vivement au connétable de Montmorency {graviter, dit Calvin, nec a minis abstinuit). A son tour, le connétable s'irrita ( ferocire cœpil). La brouille (simultas) fut complète. Le comte expédia à Montejean une lettre, qu'il fit lire à Calvin et qui était fort vive ; puis, sur une réplique insolente de Montejean, il le provoqua en duel. Mais, en route, le messager de Furstemberg apprit la mort de Montejean. Le connétable suborna (subornai) alors des insulteurs contre le comte, en particulier le capitaine Sébastien Vogelsberg. Le comte adressa aux princes et aux villes de l'empire, i5 septembre i539, son mémoire intitulé « Déclaration faicte par Monsieur Guillaulme, conte de Fiirstenberg, touchant la querelle qu'il a avec Sébastien Vogelspergern 3. » En même temps, il quittait subitement 4 le service du roi.

Celui-ci, qui lui gardait son estime, lui envoya peu après la réplique de Vogelsberg. Le comte informa le roi qu'il était prêt à se défendre, pourvu que, sans l'offenser, il pût dire la vérité, c'est-à-dire traiter, comme il le méritait, le connétable « duquel tout partait. » « Et il répandit contre lui toute son amertume; et pour n'avoir pas l'air d'agir secrètement, il envoya environ cinq exemplaires, destinés au Dauphin, au roi de Navarre et à d'autres 5. » — Voilà donc deux mémoires : c'est beaucoup de littérature pour un homme d'armes du XVIe siècle. Evidemment, quelqu'un les avait écrits pour le comte. Qui?

Une indication nous est donnée dans la lettre que nous analysons. Après avoir noté une des calomnies viles que Vogelsberg avait lancée contre un homme du comte, Gaucher Farel °, Calvin continue : « Le comte aime tes deux frères 7. Dernièrement, comme je dînais chez lui..., il fit des deux une amicale mention. Je suis resté presque deux jours chez lui parce que je lui écrivais ses lettres 8. »

Une autre lettre à Farel, du 10 janvier i5qo, dit: « J'avais ce matin commencé à écrire une lettre dans laquelle j'exposais aux frères mon avis, comme tu me l'avais demandé. Mais je n'en étais pas à la dixième ligne, que le chevelu [cometa, le comte de Furstemberg] m'a fait appeler et m'a retenu toute la journée, quoiqu'il eût pu achever en une heure tout ce qu'il avait à faire avec moi. Rien ne m'est plus désagréable que de perdre ainsi mon temps : mais il était difficile de m'en dépêtrer. C'est avec sagesse, je l'avoue, que dernièrement Mathu-

1. Herminjard, III, p. 328, n. 2. — 2. Ibid., VI, p. 124, n. 6. — :i. Strasbourg, 1539. — 4. « La querelle avec le connétable en est arrivée au point que le comte est parti de la cour sans saluer le roi, mais après avoir abdiqué toutes ses charges. » Calvin à Farel, 27 octobre 1539. Herminjard, VI, p. 116. — 5. Ibid., VI, p. 123-127 et n. 5-18. — 6. Qui avait été son secrétaire ou son homme d'affaires, en 1535 et 1536. Herminjard, III, p. 388, 390 ; IV, p. 99, 100. — 7. Il avait fait, peut-être, connaissance avec Claude Farel, en août ou septembre 1536. Ibid., IV, p. 85, 453. — 8. Ibid., VI, p. 127.

A STRASBOURG

rin Cordier m'avertissait de ne pas me livrer à des occupations étrangères à mon office de pasteur. Puissé-je m'en délivrer autant que j'en ai horreur ! Je m'abstiens autant que je peux, mais cela ne m'est pas toujours permis. Et pour que tu te fasses une idée du plaisir que j'y prends, sache que je dois m'asseoir au milieu de soldats qui remplissent sa maison. Sous couvert d'alliance, il lève des soldats, quoique non ouvertement, ni d'une manière déclarée. Il souffre de beaucoup de vices : mais il supporte l'admonition et la répréhension. Il a, en effet, pour la Parole de Dieu ce respect, qu'il écoute volontiers tout ce qui lui est enseigné et ne méprise pas les pasteurs : j'en fais moi-même l'expérience *. »

Ainsi Calvin était l'homme de confiance du comte, dont il écrivait les lettres.

Et ici se place, tout naturellement, la découverte de M. Herminjard : « Nous croyons avoir constaté que le mémoire intitulé « Déclaration faicte par Monsieur Guillaulme, conte de Fùrstenberg, » est en réalité l'œuvre du Réformateur. Ce serait donc, en rang de date, le troisième de ses écrits français, et il faudrait le placer entre son Psautier de 1 539 et son Traité de la Cène, de 1540. Le susdit mémoire, qu'on pourrait aussi appeler un factum, porte la vive empreinte de l'esprit de Calvin, et l'on peut se dire, en le lisant : c'est ainsi qu'il aurait plaidé, si, déférant au vœu de son père, il avait suivi la carrière du barreau. Simple, précis et assez calme dans l'exposé des faits, l'avocat de Furstemberg s'anime à mesure qu'il en apprécie la signification et la portée. Bientôt l'indignation le saisit ; sa parole devient rapide et acerbe ; il accable Vogelsberg de ses apostrophes ironiques, réduit à néant les excuses dont il pourrait chercher à « se couvrir, » et ne l'abandonne qu'après l'avoir convaincu de trahison et d'infamie. Tout ce réquisitoire est plein de verve et de vigueur. Impossible de n'y pas reconnaître à chaque instant les tournures, les expressions favorites et les mots incisifs de Calvin. Si ce n'est pas lui, qui serait-ce ? Quel autre Français, à Strasbourg, aurait manié cette maîtresse plume qui trahit un humaniste, doublé d'un jurisconsulte et d'un théologien ? Quel autre, enfin, eût été mieux informé des affaires du comte Guillaume, ou plus avant dans sa confiance 2 ? »

Il faudrait citer et étudier ce mémoire. Malheureusement nous n'avons pu, jusqu'ici, retrouver le texte français que M. Herminjard a eu cependant en mains, et la question reste obscure et douteuse 3.

1. Les mœurs de Furstemberg, nous l'avons dit, paraissent avoir été celles des militaires de cette époque. Bonivard dit qu'il était « yvroigne corne un landsknecht, larron corne un guascon. » Advis et devis de la source de l'idolâtrie, 1856, p. 158. Brantôme en parle de même. Mais ces deux auteurs n'avaient pas la langue modérée, et les Strasbourgeois, chez qui il résidait souvent, lui confièrent plus tard le commandement de leurs milices. Herminjard, VI, p. 163, 164, et n. 29. — 2. Ibid., VI, p. 163, n. 26. — M. Herminjard annonçait que, pour permettre au lecteur de juger par lui-même, il ferait réimprimer « le plaidoyer de Jean Calvin. » Mais il n'a pas mis son projet à exécution. Quant au second mémoire, la réplique à Montmorency, M. Herminjard dit : « Ce mémoire contre Montmorency est à rechercher. Il a dû être rédigé par Calvin, d'après les notes que Furstemberg lui fournissait. » — Ibid., VI, p. 127, n. 18. — 3. Voir Appendices : « Les mémoires du comte de Furstemberg. »

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