PREMIÈRE PARTIE Calvin et le mariage
ALVIN a exposé sa conception sur le mariage dans ses Sermons et dans son Commentaire sur les Ephésiens. Son quarante et unième sermon, expliquant le chapitre V, versets 28 à 3o, dit : « Le lien le plus sacré que Dieu ait mis entre nous, est du mari
avec la femme Le mariage est une figure de l'union sacrée
que le Fils de Dieu a avec tous fidèles Le Seigneur Jésus
préside sur le mari et la femme... afin que d'un commun accord ils le servent tous deux, jusques à ce qu'ils soyent tousjours plus avancez, et qu'ils parviennent à luy pour y adhérer du tout et en perfection. »
Cet idéal pieux et saint est loin d'être réalisé autour du Réformateur. Suit aussitôt une description des mœurs de son temps :
« Car qu'on regarde tous les mesnages l'un après l'autre, où est-ce qu'on trou-
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vera une telle amitié que Jésus Christ soit là représenté avec son Eglise ? Mais le mari et la femme seront tousjours en riotte et en discord....
» ...L'estat commun et par trop ordinaire, c'est qu'on ne trouvera en chacune maison que diableries, maudissons, blasphèmes, reproches, injures. Car si la femme est une diablesse envers ses voisins, comme elle le sera aussi contre son mari, toutes fois le mari quand il en sera coiffé, il prendra querèle, sans discrétion, pour sa femme ; soit bien, soit mal, il faut qu'il la maintienne. On verra (di-je), que ceste perversité-là règne quasi par tout. Et puis chacun se plaindra de sa femme : je ne puis vivre avec elle, c'est une beste enragée, il n'y a qu'orgueil et fierté, il n'y a que rébellion; incontinent que je luy di un mot, elle aura quatre répliques. Or il est certain que les maris ont leurs femmes telles qu'ils les font. »
Tout cela est rude, comme l'époque. Seulement, si l'on veut être juste, il faut reconnaître que le véritable excès de Calvin est, non pas de lâcher la bride aux passions, mais de ne voir presque dans le mariage qu'une école pour les réfréner, pour mener une vie toute de moralité et de sainteté : « Quoy qu'il en soit, dit-il, quand on aura bien observé la façon de vivre de chacun, on trouvera qu'il y peut avoir des folles amours, qu'il y peut avoir des affections excessives : mais qu'il y ait une amitié bien reiglée, qui se rapporte à Dieu, qui soit fondée sur sa Parole, à grand peine de cent maisons en trouvera-t-on une, là où le mari et la femme soyent ainsi bien réformez1. »
Toutefois, il ne faut pas trop absolument se fier à la première apparence. La rugueuse et sèche enveloppe cache un fruit savoureux, je veux dire des sentiments, dont personne, mieux que Calvin, n'a exprimé, et par conséquent n'a senti,
la vivacité : « Qui aime sa femme, s'aime soi-même C'est donc une chose
contre nature [porîentuni] quand quelqu'un n'aime point sa femme Le mari et
la femme sont assemblez en un par le lien du mariage, tellement qu'ils ne sont que comme une personne [in unum hominem coadunatt]. Quiconque donc considérera sainctement [religiose] la loy et condition du mariage, il ne se pourra faire qu'il n'aime sa femme". » — « Nul, dit saint Paul, ne s'aime soy-mesme qu'il n'aime sa femme. Voilà Dieu qui a institué le mariage à telle condition que la femme soit comme le corps du mari. Quand donc un homme s'aimera, il faut que la femme soit conjointe avec, ou ce sera un monstre. C'est une chose qui doit estre détestable, que ce qui est le plus sacré en la vie humaine, soit du tout mis bas. Puis qu'ainsi est donc, l'homme s'aimant soy-mesme aimera sa femme, car nous sommes sa chair, nous sommes de ses os 3.... »
1. Opéra, LI, p. 761-764. Sermon XLI sur Tépître aux Ephésiens. — 2. Ibid., LI, p. 225. Commentaire sur lé pitre aux Ephésiens, ch. V, v. 28. (Traduction de Conrad Badius en 1 56 1 .) — 3. Ibid., LI, p. 767. Sermon XLI sur Tépître aux Ephésiens.
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Certes, le lien qui unit l'enfant à ses parents est sacré. Or, plus sacré encore est le lien qui unit le mari à sa femme. Commentant le texte Ephésiens V, 3i, Calvin écrit: « // délaissera père et mère, et s'adjoindra à sa femme.... Les degre\ sont y ci note\, et Moyse use de comparaison, afin qu'il exprime mieux combien est estroite et saincte la conjonction du mari avec la femme. Car l'obligation du fils envers le père est un droict de nature et qui est inviolable. Quant à icelle est préférée l'obligation du mari envers la femme, la vertu de la dernière est mieux cognue. Celuy donc qui voudra estre bon mari ne laissera point de se monstrer bon enfant envers son père ; mais il préférera le mariage à toutes autres conjonctions, comme estant la plus saincte de toutes. Et les deux seront une chair, c'està-dire, ils seront un homme, ou (comme on dit communeement) ils feront une personne, ce que certes nulle autre alliance ne peut faire1. »
De pareilles idées sur la sainteté et l'intimité du lien conjugal ne pouvaient pas ne pas avoir certaines conséquences. Et pour les apprécier exactement, il nous faut ici comparer Calvin et les autres Réformateurs.
Nous ne parlerons pas longuement de Zwingle, qui, étant encore curé, fut luimême victime de l'immoralité de ce clergé dont il faisait partie. Plus tard, il reconnut son péché. A Zurich même, il contracta un mariage secret qu'il ne légitima que plus tard.
Ces mots suffisent pour montrer quel acte libérateur et moralisateur Luther accomplit en se mariant, publiquement et saintement. Toutefois, s'il a fondé la famille pastorale, un des honneurs et l'une des plus grandes bénédictions des nations protestantes, Luther lui-même avait encore certaines idées confuses : à tel point il était difficile, au milieu de telles erreurs, d'apercevoir et de dire la vérité toute entière !
Je laisse parler, à propos de la bigamie du landgrave de Hesse, un défenseur de Luther, un professeur de théologie à la Faculté d'Heidelberg, Hausrath : « Ce n'est pas une belle décision, mais compréhensible, presque excusable, si l'on pense que Luther, par des raisons puisées dans l'Ecriture, était convaincu que, comme théologien, il ne pouvait pas interdire la polygamie, l'Ancien Testament la permettant, et aucun passage du Nouveau ne la supprimant clairement. Celui qui déclarerait la polygamie contraire à l'ordre divin ne pourrait plus voir en Abraham, David et autres polygames des agents de la révélation. Même saint Paul semblait permettre la polygamie aux laïques, quand il demandait seulement aux évêques (1 Tim. III, 2) d'être maris d'une seule femme.... Indépendamment de toute question pratique, poussé seulement par des considérations exégétiques, dans ses sermons de 1527 sur la Genèse, Luther avait posé cette question : « Un homme doit-il avoir plus d'une femme ? » et il avait répondu : « Ce n'est pas
i. Opéra, LI, p. 226. Commentaire sur Vépitre aux Ephésiens, ch. V, v. 31 (traduction de 1 56 1 ).
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défendu... je ne pourrais pas aujourd'hui le défendre, mais je ne veux pas le conseiller. » Lorsque, en i524, Carlstadt, à Orlamunde, mit cette théorie en pratique, et poussa un de ses fidèles à prendre une seconde femme, Luther pensa qu'au nom de l'Ecriture il pouvait aussi peu interdire la bigamie que la circoncision. » Et notre auteur conclut : « Les attaques contre la monogamie avaient autant et même plus « la claire Ecriture » pour elles, que l'abolition de la Messe, de la Confirmation et de l'Extrême onction. Sans regarder ni à droite ni à gauche, sans se préoccuper beaucoup du scandale donné aux faibles, on avait aboli toutes ces coutumes antiques, sacrées, si respectées par le peuple, pour le seul motif qu'elles étaient contraires à l'Ecriture. Une certaine incertitude sur la question de savoir si ce principe ne devait pas être appliqué au mariage, surtout dans certains cas exceptionnels, est fort compréhensible à cette époque, où tout ce qui était ancien s'écroulait. En réalité, Luther pensait que la seule raison contre la polygamie, dans certains cas exceptionnels, était le mauvais exemple et le scandale *. »
Si un professeur luthérien, au XIXe siècle, s'est exprimé ainsi, on n'est pas trop étonné de voir Mélanchthon et Luther parler comme ils ont parlé, non seulement à propos de la bigamie du landgrave, en 1 53g, mais déjà à propos du divorce de Henri VIII, en i53i. Car nous ne sommes pas en présence d'un fait unique, nous sommes en présence de deux faits : « Dans ce cas, disait Mélanchthon, préférant la bigamie au divorce, à cause de la grande utilité pour le royaume, peut-être même à cause de la conscience du roi (propter conscientiam régis), je me prononce ainsi : le roi peut en toute sécurité {tutissimum esse régi) épouser une seconde femme sans rejeter la première, parce qu'il est certain que la polygamie n'est pas interdite par le droit divin, et que ce n'est pas une chose complètement inusitée. » Après avoir cité l'exemple d'Abraham, de David et d'autres « saints personnages, » Mélanchthon conseillait au roi de demander une dispense au pape et concluait : « Mais si le pape ne veut pas accorder la dispense, le roi d'Angleterre peut cependant se marier, car le pape peut s'opposer d'autant moins en une telle nécessité, où la charité réclame cette dispense, soit à cause du danger de la conscience (propter conscientiœ periculum), soit à cause du danger du royaume. La nécessité absout le roi, si, à cause de sa conscience (propter conscientiam), il a besoin d'une seconde femme (habet opus et altéra conjuge), selon la règle : il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes 2. »
Ce n'est pas sans stupéfaction que l'on s'arrête devant un pareil document, où la conscience et Dieu sont invoqués pour couvrir ce qui, en fait, se trouve être un véritable attentat contre les lois les plus imprescriptibles de Dieu et de la conscience.
Malheureusement, Luther ne combattit pas Mélanchthon. Au contraire. Dans son propre avis se trouvent quelques lignes trop claires : « Plutôt que d'approu-
1. Dr Adolf Hausrath, Klcine Sc/iriftcu religionsgeschichtlichen Inlialts, 1883, p. 239-241. — 2. Pliilippt Metanthonis Opéra (éd. Bretschneider), II (1835), p. 526-527. Disputatio sive consultatio scripta anno 1 53 1 > die 27 Augusti, a Philippo Melanthone de digamia Régis Anglix.
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ver un tel divorce, dit-il, je permettrais au roi d'épouser une seconde reine, et à l'exemple des Pères et des rois, d'avoir à la fois deux femmes ou deux reines l. »
Huit ans après, Luther, Mélanchthon , Bucer et les prédicateurs hessois rédigeaient pour le landgrave de Hesse la « consultation singulièrement embarrassée 2, » qui se terminait par cette célèbre conclusion : « Mais enfin si votre Altesse est extrêmement résolue d'épouser une seconde femme, nous jugeons qu'elle doit le faire secrètement, c'est-à-dire qu'il n'y ait que la personne qu'elle épousera, et peu d'autres personnes fidèles qui le sachent, en les obligeant au secret, sous le sceau de la Confession. Il n'y a point ici à craindre de contradiction ni de scandale considérable, car il n'est point extraordinaire aux princes de nourrir des concubines ; et quand le menu peuple s'en scandalisera, les plus éclairés se douteront de la vérité, et les personnes prudentes aimeront toujours mieux cette vie modérée (modesta vivendi ratio) que l'adultère et les autres actions brutales (belluini et impudici actus). Et il ne faut pas se préoccuper des propos d'autrui, si on agit bien, avec conscience {sirecte cum conscientia agatur)3. C'est ainsi que nous l'approuvons, et dans les seules circonstances que nous venons de marquer. Car l'Evangile n'a ni révoqué ni défendu ce qui avait été permis dans la loi de Moïse à l'égard du mariage.... »
Certes nous serions impardonnable de vouloir projeter la moindre ombre sur l'éclatante moralité d'un Luther, d'un Mélanchthon, d'un Bucer. 11 était nécessaire cependant de noter leurs hésitations et d'en préciser la cause : une fausse conception des Ecritures. A tel point, l'Eglise du moyen âge avait tout obscurci, tout faussé ! A tel point fut méritoire la sûreté du sens exégétique et moral de celui qui, venant après les premiers Réformateurs, eut l'honneur insigne de compléter leur œuvre !
Calvin condamne toute polygamie, au nom même des Ecritures. Voici comment il commente Genèse IV, 19 : Lantech preint deux femmes : « Nous avons en ceste malheureuse [degener] et perverse race l'origine de la polygamie : c'està-dire de la licence de prendre plusieurs femmes ; et que le premier autheur d'icelle a esté un homme cruel, et sans aucune humanité. Au reste, il ne sert pas beaucoup de savoir s'il a fait ce par estre trop affectionné à peupler et multiplier sa maison, comme gens hautains et ambitieux ont accoustumé, ou si la paillardise l'a poussé à cela, car, en toutes les deux sortes, il a violé la saincte loy du mariage, qui avoit esté ordonnée de Dieu. Dieu avoit décrété que deux fussent en une chair, et c'est l'ordre perpétuel de nature. Lamech, par un mespris brutal de Dieu, corrompt les droits de nature. Le Seigneur donc a voulu que la corruptelle du mariage légitime sortist de la maison de Caïn, et commençast en la personne de Lamech, afin que ceux qui prenent plusieurs femmes eussent honte d'avoir tel exemple '*. »
1. « Et exemple» patrum et regum duas simul uxores, seu reginas, habere. » De Wette, Luther s Bricfe (1827), IV, p. 196. Lettre du 5 septembre 1531 à Robert Barnes. — 2. 10 décembre 1539. — De Wette, Luther s Briefe, V, p. 241. F. Kuhn. Luther, sa vie et son œuvre (1884), III, p. 194. — 3. Kuhn, Ibid., p. 19S. — 4. Opéra, XXIII, p. 99. — Traduction française, édit. de 1564, Fr. Estienne.
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Une fois le principe exégétiquement et moralement posé, avec cette netteté, au nom de l'Ancien Testament, il n'est pas étonnant de voir Calvin peu séduit par le « bavardage » des anabaptistes. L'exemple de certains patriarches ne le trouble pas. Ce sont tout simplement des exceptions ou des contradictions. Il n'oserait pas excuser la « licence » de Jacob, qui s'est laissé aller à ses passions {libidini suœ indulgebat). Et la conduite des patriarches est une chose extraordinaire {extraor dinar ia aliqua causa), un cas spécial (specialis prœrogatîpa, specialis ratio) qu'il ne faut pas ériger en exemple : c'est une concession de l'indulgence de Dieu à leur « avidité1. »
Aussi est-ce plaisir de lire son exégèse de Matthieu XIX, verset 4: « Le sens de ces mots est que Dieu, le créateur du genre humain, a fait le masle et la femelle, afin que chacun, se contentant d'une seule femme, n'en demande point davantage. Car il insiste nomméement sur le nombre de deux, comme aussi le prophète Malachie, chapitre II, verset 10, quand il blasme la polygamie.... Ainsi donc l'ordre de la création est suffisant pour prouver la conjonction inviolable d'un homme seul avec une femme seule. » — Verset 5. « Deux seront une chair : par ceci est condamnée tant la polygamie, comme l'abus de répudier les femmes. Car si le Seigneur a consacré la conjonction de deux, quand il y en a trois ou quatre, c'est un meslinge faux et pervers. » — Verset 7 (à propos de la lettre de divorce autorisée pour les Juifs). « Il semble que tout ce que Dieu permet en sa Loy, duquel la seule volonté est la règle pour discerner le bien et le mal, soit loisible. Mais Christ use d'une response fort propre, pour se desvelopper de leur fausse calomnie, disant que Moyse n'a pas approuvé cela comme loisible, mais leur a accordé à cause de leur obstination. Il conforme son opinion par une bonne raison, disant que du commencement il iiesloit pas ainsi '1. »
On peut s'étonner que les historiens protestants n'aient pas su mieux rendre hommage, sur ce point si important, à la netteté de l'exégèse de Calvin. Une pareille exégèse est plus que le triomphe du bon sens, c'est le triomphe de la moralité protestante.
1. Lettre à Antoine Pignet. Opéra, X>\ p. 258, 259. Ier octobre 1538. — Herminjard, V, p. 130, 131. - 2. Opéra, XLV, p. 527-529. — La fameuse consultation, à propos de la bigamie du landgrave, spécifie quelques cas particuliers de bigamie légitime {certis casibus locus est dispensationi) : « Nous ne savons pour quelle raison on pourrait condamner l'homme marié... dont la femme devient lépreuse... et qui épouse une autre femme, par le conseil de son pasteur ; pourvu que ce ne soit pas à dessein d'introduire une loi nouvelle, mais seulement pour satisfaire à son besoin (necessitati). » De Wette, V, p. 238. Kuhn, III, p. 195.) — Calvin n'admet pas que la lèpre soit un cas de divorce : « Il semble à aucuns que la ladrerie de la femme soit cause suffisante au mari pour la répudier.... Quant à moy... je ne luy peux accorder ceste liberté de la répudier. Si on allègue contre ceci, que ceux qui ne peuvent vivre sans femme, ont besoin de remède, afin qu'ils ne bruslent : je di que ce n'est pas remède ce qu'on va chercher outre la parole de Dieu. J'adjouste quant et quant que ceux qui se laisseront, estans en tel affaire, conduire par le Seigneur, ne seront jamais destituez du don de continence, pour ce qu'ils suyvent le moyen qu'il a ordonné. » Commentaires sur l'harmonie cvajigcliqiie. Mat. XIX, 9. (Edit. française, C. Badius, 1 56 1 .)
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Or, Calvin a fait plus encore. Un passage, — plus ignoré, semble-t-il, que les précédents, — met dans un jour cependant très vif, non seulement la pureté, mais la délicatesse exceptionnelle des sentiments de notre Réformateur. Il a une certaine répugnance à voir des pasteurs se marier deux fois.
C'est à propos du passage de saint Paul, disant que l'évêque doit être mari d'une seule femme (i Tim. III, 2). Dans sa lettre, déjà citée, à son ami Pignet, après avoir repoussé tous les prétendus arguments exégétiques donnés en faveur de la polygamie, Calvin continue : « Je ne puis abandonner ma vieille idée. Car j'ai toujours pensé que l'apôtre indique ici une chasteté remarquable et rare, en
disant qu'il faut élire des évêques mariés une seule fois {unius conjugii) Paul
invite les veuves jeunes à se remarier, et il ne veut pas qu'on prenne au service de l'Eglise celles qui contracteront un second mariage, de peur qu'elles soient suspectes d'incontinence. Quoi d'étonnant s'il ne veut pas davantage de ce soupçon pour l'évêque ? Non pas qu'il ordonne tout de suite d'éloigner du ministère celui qui, après la mort de sa femme, se sera remarié. Il n'a pas eu le dessein de porter une telle loi, mais il indique le plus haut point de vertu (summa quœquc virtutis cujusvis specimina) qu'il désire être atteint par l'évêque »
Et c'est cet homme qu'un vulgaire pamplétaire a osé ranger parmi « les débauchés, qui se sont roulés dans la boue de toutes les hontes et de toutes les dégradations, ainsi que l'atteste la véridique histoire. »
Mais il est temps de nous demander comment Calvin mit ses théories en pratique2.
De tous temps les pamphlétaires catholiques ont reproché aux Réformateurs d'être sortis de Rome, « estans incitez de concupiscence, pour se jetter au mariage. » Calvin réplique : « Je vous prie, peut-on rien penser plus ridicule que de dire qu'il s'en faille fuir de la Papauté, quand on ne peut vivre chastement?... Chacun sait que les cloistres, selles et troux des moineries ne sentent que toute ordure — Sans entrer plus avant, il faut confesser que pour estre addonné aux femmes, nul ne sera contraint de sortir de la papauté. Toutesfois je ne nie pas que plusieurs moines ne s'envolent de leurs cages, espérans d'avoir sans difficulté avec nous ce qu'ils n'ont là qu'à la desrobbée. Mais j'oseray bien les produire en
1. Opéra, Xb, p. 259. — La lettre est de 1538. En 1548, Calvin publia son Commentaire sur les deux épistres de saint Paul à Timothée. Il semble avoir modifié, non pas son sentiment moral, mais sa conviction exégétique. Il dit : « L'autre exposition est plus recevable qu'on doit élire un qui n'ait point esté deux fois marié, ains n'ayant eu qu'une femme et qui soit desjà morte, tellement que maintenant il ne soit plus en mariage. Mais tant yci qu'au premier chapitre à Tite les motz emportent : qui soit, et non pas : qui ait esté. Et ci-après au 5e chap., quant il parlera des vefves, il usera expresseement d'un participe du temps passé... Davantage par ce moyen il seroit contraire à soy-mesme, asçavoir, d'autant qu'il tesmoigne ailleurs, qu'il ne veut mettre un tel laqs sur consciences, I Cor. VII, 35. Il n'y a donc que l'exposition de Chrysostome, qui soit vraye : asçavoir qu'il condamne en l'évesque d'avoir deux femmes ensemble vivantes... qui estoit une chose tant usitée entre les Juifs, qu'ils la tenoyent quasi pour licite. » Opéra, LU, p. 281. - 2. Voir aussi D. Ollier: « Le mariage de Calvin, » dans la Revue chrétienne, du i<* septembre 1892, p. 210-226.
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tesmoins, que le mariage n'approche pas de la vie des cloistres, quant à la volupté de la chair. Parquoy aucuns sentans de loin, combien c'est une bride plus estroitte à l'homme de vivre chastement en mariage avec sa femme, que de garder la continence papale, qui est de s'esgayer partout où on peut rencontrer, se retirent hastivement au nid l. »
La question générale réglée, Calvin en vient à sa propre personne, et écrivant à un pasteur qui lui paraît trop opposé au mariage des pasteurs, il conclut : « Mais je ne défends pas ici ma propre cause. Moi qui parais si hostile au célibat, je ne suis pas encore marié. Me marierai-je jamais ? je ne le sais. En tout cas, si je prends une femme ce sera pour que, mieux affranchi de beaucoup de vaines difficultés (tricis), je puisse me consacrer au Seigneur (Domino vacare possim)^. »
C'est ainsi que notre Réformateur brûlait de tous les feux de la concupiscence! Des années plus tard, lorsqu'il eut perdu sa femme, il écrivit : « Les papistes nous font accroire que tous les différens que nous avons sont comme une guerre [le latin ajoute : de Troie] que nous avons esmeue pour les femmes. Devant que je vienne aux autres, pour le moins, je ne seray pas compris en ce nombre (ab hoc probro immunis). Par quoy j'auray tant plus grande liberté d'en parler [le latin dit : de repousser leur loquacité vilaine, puiidam garrulitatem\ comme non estant suspect en la matière. Estant sous le pape (sub papœ tyrannide) jamais ne fu|s] lié, qu'il ne me fust loisible de m'y marier. Depuis que Dieu m'a délivré de là, j'ay vescu longtemps devant que prendre femme (sponte caelebs pixi), ayant si bien addressé que j'ay de quoi louer Dieu. Toutesfois après le trespas de celle que Dieu m'avoit donné (le latin ajoute: singularis exempli femina), je ne me haste point à me remarier (jam sesquiannus est ex quo non invilus caelibatum rnrsits colo) 3. »
Si donc il y a un Réformateur auquel le célibat n'ait point pesé, c'est bien Calvin. Toutefois, à Strasbourg, pressé certainement par Bucer, le grand apôtre du mariage (ce qui, à cette époque, ne nous lassons pas de le répéter, était une des manières les plus utiles d'être le grand apôtre de la moralité ecclésiastique), Calvin finit par songer à imiter les exemples qu'il avait sous les yeux.
Il s'en ouvrit à Farel dans une première lettre, aujourd'hui perdue. Une seconde (19 mai 1 53g) nous révèle l'idéal qui flotte devant ses yeux: « Souvienstoi bien de ce que je désire surtout rencontrer dans une compagne. Je ne suis pas de la race insensée de ces amants qui, une fois pris par la beauté (forma) d'une femme, couvrent de baisers jusqu'à ses défauts (viiia eliam exosculantur) 4. La seule beauté (pulchritudo) qui me séduit (illectat) est celle d'une femme pudique, complaisante (morigera), pas fastueuse, économe, patiente, que je puis
1. Opéra, VIII. De scandalis, p. 73. Opuscules. Traité des scandales, p. 1208, 1209. — 2. Lettre sans date. Opéra, Xa, p. 228. « Consilia. » — 3. Opéra, VIII. De scandalis, p. 72, 73. Opuscules, p. 1208. — 4. Quelle jolie expression disparue, comme tant d'autres, dans les traductions ordinaires : « Oui adorent, dit J. Bonnet, jusqu'aux défauts de la femme dont ils sont épris. » Récits du XVIe siècle, 1864, Idelette de Bure, p. 81.
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enfin espérer être soigneuse de ma santé. Penses-tu qu'elle réalise ces conditions, viens, de peur qu'un autre ne nous devance; sinon, n'en parlons plus1. »
C'est ce qui eut lieu. En effet, quelques mois plus tard (6 février 1540) une nouvelle lettre du Réformateur nous le montre pas encore marié et plus embarrassé que jamais : « Au milieu de telles agitations, j'ai assez de loisirs pour oser penser à me marier. On m'offrait une jeune personne, de noble naissance et dont la dot dépasse ma condition (et supra conditionem meam dotaîa). De ce mariage, deux raisons me détournaient. Elle ignorait notre langue, et je craignais qu'elle ne se souvînt trop de sa naissance et de son éducation. Son frère, personnage d'une très rare piété, me pressait beaucoup, et sans autre motif, sinon que, aveuglé par son amour pour moi, il méconnaissait son propre intérêt. Sa femme, animée d'un même zèle, combattait avec lui, et j'allais avoir la main forcée, si Dieu ne m'avait délivré. »
Singulière délivrance, et combien rarement souhaitée ! Calvin continue : « Je répondis que je ne ferais rien si la jeune fille ne promettait de se mettre à l'étude de notre langue. Elle demanda du temps pour réfléchir. Aussitôt j'ai envoyé mon frère, avec un ami, pour aller solliciter la main d'une autre. Si elle répond à sa renommée, elle m'apportera, sans aucune fortune, une assez belle dot (salis magnam dofem, sine alla pecunia, secum adferet). Tous ceux qui la connaissent en font en effet un magnifique éloge. Si, ce que j'espère, elle consent, les noces ne seront pas différées au delà du 10 mars prochain. Plaise à Dieu que tu puisses alors venir pour bénir notre mariage 2. »
Le nouveau projet semble réussir. Avec quelle familiarité, quelle intimité, il en reparle à Farel. C'est quelques jours plus tard (27 février 1540) : « Ah ! plût au ciel qu'il me fût une fois permis de déposer familièrement dans ton sein ce que je sens, et, en retour, d'entendre tes conseils.... La meilleure occasion de venir ici sera si notre espérance au sujet du mariage se réalise. Nous attendons la jeune fille peu après Pâques. Mais si tu me promets certainement de venir, nous reculerons les noces jusqu'à ton arrivée. Nous aurons assez le temps de t'indiquer le jour. Donc je demande d'abord de toi, comme un très grand bienfait (summi benejicii /oco), que tu viennes, et ensuite que tu écrives que tu viendras certainement. Il faut absolument que quelqu'un vienne pour bénir le mariage; et moi, je n'aimerais personne mieux que toi. Réfléchis donc si je te parais digne que, pour cette cause, tu entreprennes ce voyage 3. »
Cependant, l'incertitude de Calvin se prolonge. Il est toujours entre la jeune fille riche, dont il ne veut absolument pas, et la jeune fille pauvre, sur la décision de laquelle il n'est pas fixé. Le 29 mars 1540, il récrit à Farel : « Pour le mariage, nous sommes encore en suspens, ce qui me fait de la peine, car les parents de cette jeune fille noble me pressent de l'épouser. Je ne le ferai jamais, à moins que Dieu ne me prive complètement de raison. Mais parce qu'il est
t. Opéra, X1', p. 348. Herminjard, V, p. 314, et n. 11 et 14. — p. 167, 168. — 3. Opéra, XL p. 25. Herminjard, VI, p. 191, 192.