‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 50 sur 123 · Opéra, XI, p. 12. Herminjard, VI · texte numérisé non relu

Opéra, XI, p. 12. Herminjard, VI

A STRASBOURG

pénible de refuser, surtout à ceux qui m'accablent d'une pareille bienveillance, je désire vivement être délivré de cette difficulté. J'espère que ce sera bientôt1. »

Ces efforts désespérés de Calvin pour ne pas épouser une patricienne trop richement dotée, finissent par être amusants : ils seraient même comiques, s'ils n'étaient pas si honorables et si rares. En tout cas, le moyen de salut, auquel il avait pensé, de se fiancer rapidement ailleurs, ne réussit pas. Vers le i3 mai2, il informe Farel que « ses affaires en sont toujours au même point 3 » et, le 21 juin, que tout est rompu : « Je crains, si tu attends mes noces, que tu ne viennes bien tard. Je n'ai pas encore trouvé de femme, et je ne sais si je dois chercher davantage. Récemment, Claude et mon frère m'avaient fiancé à une jeune fille [celle dont il vient d'être question]. Trois jours après leur retour, des bruits sont venus à mes oreilles qui m'ont forcé à renvoyer mon frère pour me délier 4. »

Et puis plus rien, jusqu'à ce qu'une lettre de Christophe Fabri, en date du 17 août 1540, nous apprenne que Calvin s'est marié récemment (nuper), sans doute dans les premiers jours d'août s.

Certains détails, que nous aimerions posséder, sur les fiançailles de Calvin, nous sont heureusement fournis par lui-même, à propos des fiançailles de Viret, auxquelles il s'entremit, avec une affection si active et si persévérante, six ans plus tard, en 1546.

Viret était devenu veuf, à la fin de février. « Agissant en cela comme la plupart des veufs ses contemporains °, » le Réformateur de Lausanne songea bientôt à se remarier et, le 4 juillet, Calvin écrivait au sieur de Falais, à Strasbourg: « Vous sçavez que nostre frère Viret est à marier. J'en suis en aussy grand soing que luy.... Nous trouvons assez de femmes icy.... Mais il n'y en a point encore

apparut une de laquelle je me contentasse du tout Je vous prierois volontiers,

si vous en aviez marqué une par delà qui vous sembla propre pour luy, qu'il vous pleust le me signifier. » Il ajoutait que c'était une « matière scrupuleuse ; » mais qu'il ne doutait pas de la bonne volonté de M. de Falais, « sçachant combien le mariage d'un tel homme emporte pour l'Eglise de Dieu7. »

Huit jours plus tard (i3 juillet), un billet à Viret montre que les choses ont marché rapidement. « Réfléchis à ce que tu dois faire, et écris bientôt ce que tu auras décidé. Plus nous nous informons et plus la jeune fille se trouve comme parée (ornatur puella) de témoignages nombreux et excellents. C'est pourquoi maintenant je sonde la volonté du père. Dès que nous saurons quelque chose de certain, je te l'écrirai. En attendant, prépare-toi. Perrin 8 n'est pas satisfait

1. Opéra, XI, p. 30. Herminjard, VI, p. 199, 200. — 2. Herminjard, VI, p. 215. — 3. Opéra, XI, p. 39. Herminjard, VI, p. 221. — i, Opéra, XI, p. 52, 53. Herminjard, VI, p. 238. — 5. Opéra, XI, p. 77, et n. 1. Herminjard, VI, p. 275, et n. 15. — 6. A. Roget. Bibliothèque universelle et Revue suisse, 1875, p. 499-504. « Le second mariage de Pierre Viret. » — 7. Opéra, XII, p. 354, 355. — 8. Le capitaine général, et bientôt le chef du parti opposé à Calvin.

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de ce mariage, parce qu'il voudrait te donner la fille de Ramel1. C'est une raison pour moi de nous hâter, afin que nous ne soyons pas embarrassés à nous excuser. Aujourd'hui, je pense, il m'en parlera, car nous sommes tous deux invités à dîner chez Corne 2. Sous un prétexte poli, je gagnerai le temps nécessaire. Le mieux serait que tu me permettes de faire la demande. Je l'ai vue deux fois. Elle est très modeste de visage, et de toute sa personne merveilleusement belle (toto corporis hàbitu mire decoro). De ses mœurs, on parle de telle façon que Jean Petit me disait naguère : j'en suis complètement amoureux (se esse in ea captum). Adieu. Dieu te dirige, et nous bénisse clans une entreprise d'une telle importance :). »

Est-ce bien vraiment la plume de Y Institution chrétienne et des Commentaires qui trace ces lignes charmantes, et trouve ces expressions délicates? Est-ce l'ascète sombre, dur, qui s'arrête à de tels détails et fait ces gracieuses observations ? Oui, et ce n'est pas même la seule fois que nous le voyons se préoccuper de la beauté féminine. Chargé de chercher une épouse pour un jeune homme, il répond à Farel : « ...Il ne m'en vient point à l'esprit qui soit belle (formosa) et probe, et en même temps avec une dot. » — Il n'imposait pas aux autres un désintéressement égal au sien. — Cependant, il indique à Farel deux jeunes filles « d'une beauté élégante ( forma eleganti) et d'éducation libérale *. »

Mais le voici déjà qui raconte le dîner annoncé. « Avant-hier, à la fin du repas, il a été question du mariage, comme je te l'avais prédit. Mais Domaine d'Arlod 3, de l'aide duquel je m'étais servi, a interrompu la conversation, et a dit que c'était chose faite. A ces mots, notre ami [Perrin] s'est subitement levé de table et a, selon sa coutume, lâché les brides à son indignation. Agitant tout son corps : Comment, dit-il, il épousera cette fille de si basse extraction (ex génère pudendo)} Est-ce qu'on n'aurait pas pu, clans la ville, lui en trouver une d'une meilleure famille ? Quels que soient ceux qui ont dirigé cette affaire, ou y ont trempé, je les tiens pour méchants et scélérats (eos existimo nequam et sceleratos). »

Voilà de la couleur locale ! et ces honnêtes citoyens du XVIe siècle paraissent avoir eu, en fait de politesse, à peu près les idées des héros d'Homère. On dirait tout à fait de la fureur d'Ajax ou d'Achille. Calvin continue : « Malgré moi, j'ai été ainsi obligé de parler de mon frère et de ma sœur [qui avaient les premiers pensé à ce mariage]. Pour moi, dis-je, je ne pouvais en être l'auteur, car la jeune fille m'était inconnue. Mais j'avoue en avoir été le principal coadjuteur. Toutefois, pour ce qu'a dit Domaine d'Arlod, que la chose était faite, c'est une erreur. Seulement je me suis avancé au point qu'il n'est pas possible de reculer sans honte. Je n'en rougis pas. Et la fureur se changea en rire. » Le Réformateur conclut : « Je sais combien il est dangereux de donner sa foi, sans avoir appris à connaître le caractère d'une jeune fille. Je suis anxieux et ne sais trop

i. Galiffe. Notices généalogiques, I, p. 459-462. Il n'y avait pas à Genève de famille « Ramée. - 2. Membre du Petit Conseil. — 3. Opéra, XII, p. 359. — 1. Ibid., XVII, p. 227. — o. Membre du Petit Conseil.

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que résoudre. Voici cependant un conseil que je ne crois pas absurde. Si tu le veux, je ferai la demande en ton nom, avec la condition qu'avant les fiançailles et la promesse définitive, tu auras une entrevue avec la jeune fille. Ainsi les

autres n'oseront plus te presser De la jeune fille, nous n'apprenons rien que

de merveilleusement agréable (quod non mire arrideat).... Chez la fille de Ramel, il y a certaines choses que je crains.... Cependant, comme il s'agit de ton affaire, choisis librement. Tout ce que je ne te concéderai jamais, c'est qu'il y ait dans le monde un homme auquel son propre intérêt tienne plus à cœur que le tien à moi l. »

Quelques jours, peut-être même quelques heures après, un nouveau billet, très court : « Dis seulement un mot, et la chose est faite. Je ne me serais pas tant hâté, si je n'avais pas été poussé par des témoignages si excellents2.... »

Subitement, tout est rompu. Il faut voir Calvin se transformer en avocat, plaider la cause de son ami. Il lui écrit, le 25 juillet: « Après avoir lu ta lettre, je vais trouver le père et la jeune fille, n'ayant aucun doute du succès. Mais dès qu'il est question de quitter Genève, le père allègue qu'on lui avait fait une autre

promesse. J'ai nié qu'une autre promesse eût été faite avec notre consentement

J'ai montré combien il serait absurde de quitter nos Eglises pour aller où nos femmes nous appelleraient ; qu'un mariage conclu à cette condition serait malheureux ; que ce serait un pacte impie, auquel ni toi ni la jeune fille ne pourriez consentir impunément ; enfin qu'il serait impossible d'obtenir de toi, que tu donnes un si honteux exemple, et qu'il était inutile de te le demander. J'ai ajouté que Lausanne n'était pas si éloigné, que sa fille pourrait venir le voir toutes les fois que ce serait nécessaire; qu'il lui valait mieux se réjouir tous les jours au sujet de sa fille absente, que de la voir tous les jours et de l'entendre gémir et se plaindre des injures de son mari, comme c'est le cas dans tant de maisons. Il a demandé du temps pour réfléchir, et le troisième jour il a répondu qu'il ne voulait pas éloigner de lui sa fille unique. J'ai été véhémentement indigné d'être ainsi trompé par la folie de ceux sur qui je comptais. Je me suis cependant contenu et j'ai dissimulé ma colère. » Conclusion : « Ainsi tournons-nous d'un autre côté. Christophe Fabri 3 m'a parlé d'une certaine veuve qu'il assure te plaire admirablement (mire placere). S'il en est ainsi, je me tais et me tiens en repos. Sinon, fais-moi savoir ce que tu veux 4. »

Et en effet, le 12 octobre, Viret écrivait à Calvin qu'il était prêt à se décider : « A la vérité, disait-il, je n'étais pas fort porté pour les veuves, mais comme il est difficile d'éviter tous les inconvénients, il en faut subir quelques-uns 5. » Et à la fin de 1546, il épousait Sébastienne de la Harpe, fille d'un pharmacien, bourgeois de Lausanne, et veuve de Jacob Carraz. Elle devait lui donner six enfants 6.

1. Opéra, XII, p. 360, 361. — -2. Ibid., p. 362. — 3. Alors pasteur à Thonon. — 't. Opéra, XII, p. 364. — 5. Ibid., p. 395. — 0. Philippe Godet. Pierre Viret, 1892, p. 54. — Viret n'est pas le seul ami pour le mariage duquel Calvin s'est ainsi entremis. A propos de Merlin, il écrit, icr septembre 1548, à Viret : « A notre Merlin je souhaiterais la femme la plus excellente ; mais j'ai beau regarder autour de moi, c'est avec peine que j'en trouve une que je puisse espérer ou désirer lui fiancer. S'il pouvait, sous quelque

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On n'a pas manqué d'en faire la remarque : cette conception du mariage n'a rien de romanesque. « Il était moins question, à cette époque, qu'aujourd'hui, des besoins du cœur, » dit Stàhelin « Pas d'histoires d'amour sentimentales, dit A. Lang, et nous appellerions le mariage de Luther, si subitement conclu, un mariage de raison2. » — Ne savons-nous pas que Catherine de Bora s'était d'abord éprise d'un étudiant de Wittenberg, qui, malgré les efforts de Luther, préféra épouser une riche héritière ? Luther essaya ensuite de la marier avec le pasteur d'Orlamunde. Elle-même hésitait entre Amsdorf et Luther, et enfin celui-ci lui-même déclara : « Au début, je ne l'aimais pas 3 »

Au caractère général de l'époque, s'ajoute le caractère particulier de Calvin, qui, contrairement à Luther, avait, comme on l'a dit, une « nature antique \ » Tout préoccupé de la vie sociale, il oubliait volontiers sa propre personne, ce Moi, dont le subjectivisme maladif caractérise nos mœurs et notre littérature. Calvin parle de ses joies ou de ses douleurs seulement quand il ne peut pas faire autrement. Mais on a tort de conclure : puisqu'il ne dit rien, il ne sent rien. Déjà dans les lettres que nous venons d'analyser, il y a plus d'un mot qui trahit des sentiments d'une délicatesse inattendue. Que sera-ce quand, à la mort de sa femme, forcé par sa douleur, il nous révélera, malgré lui, tout ce que son cœur avait caché d'affection pendant neuf ans ?

Mais en attendant, et quel que soit notre jugement provisoire, reconnaissons combien ces scènes sobres, trop sobres si l'on veut, ressemblent peu aux descriptions inventées par l'imagination menteuse et salie de certains partisans du célibat des prêtres. Que l'on conteste la poésie, le roman, soit : ce qu'on ne peut contester, c'est la robuste honnêteté de ces natures puissamment saines, saines jusqu'à la moelle. Et en tout cas, s'il est permis de parler de mariage de raison, il n'est pas permis de parler de mariage d'argent.

prétexte, venir ici, il regarderait mieux lui-même, se consulterait ensuite avec moi, et déposerait sûrement et familièrement ses pensées dans mon sein. » Opéra, XIII, p. 42.

1. Johannes Calvin, I, p. 272. — i. August Lang, Das hâusliche Lcben Johannes Calvins (Sonderabdruck aus der Beilage zur Allgemeinen Zeitung, N0i 137, 138, 140 und 142 vom 16, 17, 20 und 22 Juni l893)> P- 12. — :ï. Hausrath, p. 250, 251. — 4. A. Lang. Ibid., p. 5.

SECONDE PARTIE

Le mariage de Calvin

peine arrivé à Strasbourg, dans les premiers jours de septembre 1 538, Calvin se trouva surchargé de besogne, comme pasteur et comme professeur. Nous l'avons vu. Et à ce labeur énorme correspondait un traitement d'abord nul, ensuite dérisoire. « Les seigneurs [scolarques, réunis le Ier février] se sont entretenus de lui, et, comme on espère qu'il pourra servir l'Eglise, ils ont décidé de lui donner, à l'avenir, pour une année, 52 florins, comme à un suffragant... à partir du Ier mai '. »

Or, de septembre 1 538 à mai 1 539, il y a huit mois. Donc, au bout de huit mois, un florin par semaine, quelques francs, et jusque-là, rien. Comment vivait donc l'auteur, déjà si célèbre, de V Institution chrétienne, exerçant les fonctions de pasteur et de professeur ? « Pour le présent, écrit-il quelques semaines après son arrivée, le 20 octobre 1 538, à du Tillet, ma nourriture ne me couste rien. » Il mangeait à la table d'un ami, Bucer (?) 2. « Aux nécessitez qui sont oultre la bouche, fournira l'argent des livres 3. »

Fin mars 1 53g, sa situation est toujours aussi précaire. « Les frères Vaudois, écrit-il à Farel, me devaient une couronne. Je leur en avais prêté une partie, et avais donné l'autre au messager venu avec mon frère.... Je leur ai dit de te la remettre. S'ils le font, tu la garderas pour que je sois d'autant exonéré auprès de toi. Le reste, je le paierai dès que je pourrai. Pour le moment, je me trouve dans une situation à ne pas pouvoir payer un as (ea enim mea est mine conditio, ut assem a me numerare nequeam). Il est surprenant, en effet, de voir combien j'ai de frais extraordinaires; et il faut cependant que je vive de ce que j'ai, si je ne veux tomber à charge à mes frères. Aussi, je ne puis soigner ma santé {non ita facile curare licet), comme tu me le recommandes dans ton amour plein de sollicitude '". »

i. Voir plus haut, p. 434. — 2. Il lui fut agréable, en octobre 1538, d'être reçu quelque temps dans la maison de Bucer. Mais il ne paraît pas avoir profité longtemps de cette hospitalité. Lang, p. 9. — « Il prenait sa nourriture à la table d'un ami hospitalier, qui ne nous est pas nommé. » Stricker, p. 39. — 3. Herminjard, V, p. 165. — 4. Opcra, Xb, p. 332. — Herminjard, V, p. 270. — Les Vaudois ne semblent pas

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Le voilà donc obligé de s'imposer des privations, même nuisibles à sa santé. Il n'en refuse pas moins, avec sa dignité habituelle, d'accepter les secours que lui offrent ceux auxquels Farel a révélé sa gêne extrême : « Que je reste, écrit-il quelques jours après à son même ami Farel, avril 1 53g, que je parte, je suis toujours menacé de soucis, d'ennuis, de difficultés. Certes, je l'avoue, il m'est agréable de voir mes frères animés d'une telle sollicitude à mon égard, et se montrer prêts à subvenir de leurs biens à notre disette. Il n'est pas possible que je ne sois extrêmement réjoui (délecter) par le témoignage d'un tel amour. Mais j'ai décidé de ne pas user de ta bonté ni de la leur, à moins d'y être poussé par une plus grande nécessité. Wendelin [Rihel], le typographe auquel j'ai confié l'impression de notre petit livre l, me donnera de quoi suffire aux frais extraordinaires. Avec mes livres qui sont encore à Genève, il y aura de quoi satisfaire mon hôte jusqu'à l'hiver prochain. Pour l'avenir, le Seigneur y pourvoira'2. »

Notons la tristesse qu'éprouve Calvin à se voir oublié de ses amis de France. « J'avais autrefois, écrit-il dans cette même lettre, d'innombrables amis en France : aucun ne m'a offert un as. Et cependant, s'ils l'avaient fait, ils auraient pu goûter le mérite d'une amabilité sans risque. Il ne leur eût, en effet, rien coûté d'offrir ce que je n'aurais pas accepté. »

Un seul a fait exception, Louis du Tillet. Mais nous avons vu comment Calvin n'avait pu accepter ses offres.

Ce n'est pas le florin, reçu chaque semaine, à partir du Ier mai i53q, qui pouvait beaucoup modifier cette fâcheuse situation. Aussi, nous voyons Farel continuer à s'en préoccuper et intervenir auprès des amis communs. Le 8 mai i539, Fabri, deThonon, lui répond : « De ce que tu m'écris de la gêne (pœnuria) de notre Calvin..., je conclus qu'il est d'avis de vendre au détail sa part de livres [qui lui revenaient de l'héritage d'Olivetan] et celle de son frère.... Je me suis efforcé, non sans peine, d'extorquer à notre économe3 ces dix couronnes... comme secours (praesidium), ou comme assistance (succidium), pour notre pieux Calvin, en attendant qu'il me dise ce que je dois faire 4. »

Calvin répondit-il, comme il l'avait déjà fait quelques jours auparavant : « Pour le moment, je me contenterai de ta bienveillance et de celle des frères : et j'userai de vos secours, quand il sera nécessaire. En revanche, je vous prie de vous contenter de ma reconnaissance 5 ?» M. Herminjard le pense0. Toutefois, il faut remarquer que ces dix couronnes étaient, semble-t-il, moins un don qu'une simple avance sur le produit d'une vente future.

Quoi qu'il en soit, la gêne persistait. Tantôt Calvin en est aux vifs regrets idolet) d'avoir perdu une couronne, tantôt il supplie (obsecro) Farel de faire

avoir payé la couronne, car, dans une lettre subséquente (fin avril 1539), Calvin dit combien il est fâché d'avoir perdu cette couronne. Herminjard, V, p. 292.

1. « Libellum nostrum, » la seconde édition de l 'Institution chrétienne, d'après Herminjard, V, p. 291, 287, n. 2. — 2. Opéra, Xb, p. 339, 340. — -i. Le receveur de MM. de Berne, à Thonon. — 4. S mai 1539. Opéra, Xb, p. 343. Herminjard, V, p. 307. — 5. Avril 1539. Opéra, Xb, p. 340. Herminjard, V, p. 292. — C. Herminjard, V, p. 307, n. 20.

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envoyer de l'argent par un libraire de Neuchâtel, de façon à satisfaire son imprimeur l. Tantôt il est obligé d'écrire à Fabri : « Tu avertiras Pierre [Pierre de la Fontaine, alors pasteur dans le Chablais], de m'envoyer, par le premier messager, la petite somme (pecuniolam) qu'il me doit. Il agit avec plus de négligence qu'il ne convenait en faisant la sourde oreille à tant d'avertissements ... Bien qu'il n'ignore pas ma pénurie (inopiam), il retient paisiblement la petite somme qu'il me doit. Je t'en prie, fais ou qu'il restitue ce qu'il a acheté de mon frère, ou qu'il paie le prix 2. »

Un moment, il semble que sa situation va s'améliorer. Vain espoir: « Rien de nouveau, écrit-il encore à Farel, le 27 juillet 1540, depuis que tu es parti, si ce n'est que le jour même de ton départ, environ trois heures après, les scolarques ont voulu augmenter mon traitement. Ils m'ont conféré une prébende de cent florins, à la condition de renoncer à ce j'avais auparavant. Mais quand la chose a été portée au Chapitre des chanoines, ils ont objecté le droit de présentation de l'empereur, c'est-à-dire un prétexte pour nous exclure. Je ne suis donc pas devenu plus riche 3. » Parlant alors d'un tonneau de livres (c'était la façon dont on les faisait voyager), que le libraire Michel, de Genève, devait envoyer à Farel, il le prie de les vendre. « Pour les miens (meos), dit-il, ne les donne pas au-dessous de dix batz 4, ou neuf, au minimum, à moins que quelqu'un n'en

i . 20 avril 1539. Opéra, Xb, p. 338. Herminjard, V, p. 288. — 2. Vers le 25 sept. 1539. — Herminjard, VI, p. 32, et n. 30. — 3. D'après Stacker (p. 41), il s'agissait d'une prébende de la cathédrale, dont le Chapitre était encore catholique. — Après avoir cité la décision des Scolarques, du ier février 1539, donnant à Calvin 52 fl., le traitement d'un suffragant ou diacre, Schmidt (Jean Sturm, p. 48, n. 3) ajoute : « Bientôt après, Calvin obtint une prébende vicariale à Saint-Thomas, et le droit de bourgeoisie. » Pour le droit de bourgeoisie, nous avons vu que Calvin l'avait payé. Et quant à la prébende vicariale de Saint-Thomas, l'affirmation de Schmidt, si souvent répétée, ne paraît pas exacte. Nous avons à ce sujet trois textes. i° Les Annales (p. 260) croient pouvoir rapporter {fortasse) au mois de juin 1540 deux fragments d'une lettre de Jacques Sturm aux Scolarques. Il y est question de faire « permuter » Calvin, et au lieu d'une chapellenie (capellanien), sans doute celle qui lui rapportait les 52 fl., de lui donner un vicariat de Saint-Thomas, rapportant moins encore. Mais les 20 fl. de perte auraient été compensés par une allocation spéciale. Il s'agissait donc, non d'une addition, mais d'une simple permutation. Encore faut-il se demander si elle eut lieu. (Voir Stricker, p. 41, n. 1.) 2° Le second texte se trouve dans la Vie de Calvin de Th. de Bèze : « A quoy aussi [au retour de Calvin à Genève] s'accordèrent enfin lesdits seigneurs de Strasbourg, à la charge toutesfois qu'ils le tenoyent tousjours pour leur bourgeois. Ils vouloyent aussi qu'il retinst le revenu d'une prébende qu'ils luy avoyent assigné pour ses gages de professeur de théologie. Mais comme il estoit un homme du tout eslongné de cupidité des biens de ce monde, jamais ils ne peurent tant faire qu'il en retinst la valeur d'un denier. » (Opéra, XXI, p. 64.) C'est sans doute le mot de prébende, pris au sens étroit, qui a fait penser à une prébende de Saint-Thomas. 30 Mais le troisième texte nous donne toutes les explications désirables. Calvin n'a jamais eu que le bénéfice représentant les 52 fl. de ses gages de professeur de théologie ; et ce bénéfice n'était pas une prébende de Saint-Thomas, mais une chapellenie (celle dont parlait Sturm). Voici comment Calvin lui-même s'exprime dans l'acte de résignation de son bénéfice, acte qui ne fut rédigé qu'en 1546. « Moi, Jean Calvin je veux que tous ceux que cela intéresse sachent que, pour résigner la chapellenie (cape/laniani) qui est dite de Saint-Pierre, sous la crypte du principal (primariuwi) temple de Strasbourg, je constitue procureurs les honorables seigneurs et maîtres scolarques.... Fait à Genève, le 21 janvier 1546. » (Opéra, XII, p. 262.) — 4. « C'est-à-dire environ 9 fr. de notre monnaie. » Herminjard, VI, p. 256, n. 9. — D'après Engel, X Ecole latine, p. 146, le gulden ou florin valait 5 fr 50. — En 1532, le guldeti strasbourgeois valait 5 fr. 50; en 1546, 5 fr. 40; on peut dire que sa valeur est constante pour le séjour de Calvin à Strasbourg. Le batz strasbourgeois varie, entre ces deux dates, de o fr. 37

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prenne un plus grand nombre, comme La Cressonnière [libraire à Neuchâtel]. Dans ce cas, tu peux les laisser pour huit. Le transport a beaucoup coûté, et coûtera encore beaucoup, avant qu'ils soient arrivés jusqu'à toi l. »

La remarque s'impose inévitablement. Calvin travaille depuis onze mois, et quand les scolarques ne trouvent pas même le moyen de doubler son infime traitement, il ne fait aucune observation, aucune critique. Sa lettre, à un ami intime, ne laisse pas soupçonner la moindre irritation. Il ne semble même pas réfléchir sur ce fait ! Bien plus : à la fin de son séjour à Strasbourg, après avoir continuellement souffert de cette pauvreté, quand il déclarera à Farel qu'avec ce qu'on lui paie il peut à peine passer huit mois, au lieu de récriminer, il expliquera que, si on n'augmente pas son traitement, la faute en est à l'incertitude de ses projets. Et il conclura : « Je n'ai pas lieu de me plaindre, car je suis obligé de m'imputer à moi-même cet état 2 ! »

Il est certain que notre Réformateur a porté sans fléchir, sans même être déprimé, le poids de ses soucis quotidiens, un poids qui a suffi pour arrêter dans leur marche tant de génies et tant de héros. « Povreté empêche les bons espritz de parvenir3, » disait un imprimeur du seizième siècle, traduisant la vieille devise latine : Summis virtutibus obstat res angusta domi.

Ce n'est pas que Calvin soit ascète 4, et trouve je ne sais quel plaisir maladif dans la pauvreté. Son robuste bon sens le défend sans peine contre de pareilles aberrations. La pauvreté est une souffrance : il la supporte avec la sérénité d'une

à o fr. 36. Il faut donc que le batz de Berne ait eu une valeur notablement autre, puisque dix batz, qui à Strasbourg représentaient 3 fr. 70, ou 3 fr. 60, faisaient, d'après M. Herminjard, « environ 9 francs de notre monnaie. » Ces chiffres sont empruntés à l'autorité la plus compétente en matière monétaire, M. le chanoine Hanauer, Etudes économiques sur l Alsace ancienne et moderne, 1876, I, p. 497. Ses tableaux chronologiques, si utiles, ont été minutieusement calculés, au prix d'un labeur énorme. (Note de M. R. Reuss.)

i. Opéra, XI, p. 63. Herminjard, VI, p. 254-256. — Les historiens les plus modernes et les plus exacts, après les historiens anciens, nous représentent Calvin vendai.t les livres de sa bibliothèque. Ainsi, M. Lang, p. 9, et M. Stricker, p. 42. Celui-ci précise même, à propos de la lettre du 27 juillet 1540, et fait dire à Calvin qu' « il a encore une dernière ressource, quelques livres de sa bibliothèque, » Nous ne trouvons pas cette déclaration dans la lettre. C'est une glose, et il est évident qu'on a confondu la bibliothèque personnelle de Calvin, dont on ne sait rien, avec les exemplaires de ses ouvrages. C'est bien de ceux-ci qu'il s'agit dans la lettre du 27 juillet 1540, puisqu'il y est question de 67 exemplaires de V Institution, et de 182 exemplaires du Commentaire sur l' E pitre aux Romains. — Dans la lettre du 20 octobre à du Tillet, on lit: « Aux nécessitez qui sont oultre la bouche, fournira l'argent des livres, » et M. Herminjard annote : « Il veut dire, l'argent que me procurera la vente de ma bibliothèque. » Herminjard, V, p. 165, n. 12. Est-ce sûr? Dans la lettre à Farel, fin avril 1539, Calvin dit : « In libris mets, avec mes livres qui sont à Genève, il y aura de quoi satisfaire mon hôte....» Ce mot mets indique-t-il nécessairement sa bibliothèque? Non, mais sans doute les livres qu'il avait hérités d'Olivétan. Il se sert de la même expression pour désigner les exemplaires de ses ouvrages chez Michel le libraire, 27 juillet 1540. — Notre opinion est partagée par MM. R. Reuss et Th. Dufour. — 2. 31 janvier 1541, Herminjard, VII, p. 12. — .'!. C'est le génie qui accompagne la marque typographique de Barthélémy Berton à la Rochelle (Silvestre, n° 864). Elle se trouve en particulier sur un ouvrage de Palissy. Bulletin, 1853, I, p. 25. — ■ 4. Voir E. Doumergue, L'art et le sentiment dans l'œuvre de Calvin, 1902. Troisième conférence.

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âme qui lui est supérieure. Détaché des biens de ce monde, il ne les dédaigne pas, il en jouit, même volontiers quand il le peut, mettant du reste son absolue confiance dans celui qui sait ce dont les siens ont besoin. Dans ce corps malade réside une âme extraordinairement saine.

Voici, par exemple, le récit d'un repas fait en décembre i53o,. « J'ai été invité aujourd'hui à un dîner d'où je suis revenu longtemps après huit heures, bien restauré. » Longtemps après huit heures ! C'est à ce point que Calvin pousse ses excès de société. Aussi il s'accuse et s'excuse. « Tu auras donc la lettre d'un homme qui n'a pas la tête assez libre et vide pour écrire. »

Il revient alors à ses difficultés pécuniaires. Michel, son libraire genevois, se plaint que son Institution (2me édition) ne peut se vendre {non esse vendibilem), et qu'il est embarrassé (onerari) par les volumes, sans doute mis en dépôt chez lui par l'imprimeur de Strasbourg, W. Rihel. Calvin lui a écrit qu'il en prenait cent exemplaires à sa charge, et l'a prié de les envoyer à Farel *.

Il termine avec calme, avec bonne humeur, par quelques lignes au nombre des plus curieuses, certainement, qu'il ait écrites. Il s'agit d'une sorte de révolte des étudiants. On avait fait des règlements universitaires astreignant les élèves « à se vêtir décemment, non comme des soldats, à ne pas assister aux danses, aux noces, sans permission, à éviter les lieux publics, à ne pas porter des armes2.... » C'en était trop : les étudiants protestèrent. « De nos Français, écrit Calvin, même de ceux qui habitent chez moi, plusieurs sont complètement fous {prorsus insaniunt). Demain on leur dira de partir ou d'obéir, et je ne doute pas qu'ils partent, ce qui te fera comprendre avec quelle vocation ils sont venus.... » Mais il ajoute : « Quoique, selon moi, il faille accorder quelque chose (aliqitid indulgendum esse) à la folie des hommes. La rigueur ne doit pas être poussée au point qu'il ne leur soit pas permis, en certaines choses, de faire des sottises (neque sic intendendum rigorem ut non aliqua in re ineptire illis liceat) 3. »

Ineptire liceat! la permission de faire quelques sottises donnée par Calvin !

Et cependant, malgré son désintéressement et son égalité d'âme, Calvin ne pouvait vivre de rien : il prit des pensionnaires. Seulement ses pensionnaires étaient en général aussi pauvres, et même plus pauvres que lui : « Presque tous

1. Herminjard, VI, p. 154, 156 et n. 19. — ï. Fournier, p. 34. Règlement scolaire pour le gymnase, du 26 novembre 1539, et p. 35. — 3. Herminjard, VI, p. 157. — Dans sa lettre du 29 mars 1540, Calvin précise « Tu sais qu'on a fait des règlements, d'après lesquels les étudiants doivent se contenter de leur costume habituel (scholastico habita) et renoncer à porter l'épée, donner leur nom au recteur, et autres mesures semblables. Pour échapper, ils renient leur profession littéraire. Mais comme la rébellion (contamacicï) est évidente, j'ai résolu de ne pas la supporter. Je préfère qu'ils partent tous, plutôt qu'ils ne restent et que la discipline soit anéantie. » Il s'agit ici de la discipline ecclésiastique : Calvin ne voulait pas les recevoir à la sainte Cène. Herminjard, VI, p. 200.

EN FAMILI.K

sont pauvres, dit M. F. Buisson, si pauvres que c'est merveille qu'ils arrivent à s'instruire ; il y faut des prodiges d'économie et une obstination que Calvin luimême admire par moments1. » Du reste, ces pensionnaires ne sont pas des pensionnaires. Ce que le Réformateur voit en eux, ce sont ses successeurs. « Combien que je soye jeune, écrit-il le 3o mai 1540 à Farel, toutesfois quand je voy ma débilité et indisposition de mon corps, j'ay soin de ceux qui seront après nous, comme si j'estoye desjà vieil 2. » Et voilà le maître de maison qui a complètement disparu : il n'y a plus qu'un père spirituel qui oublie les corps et pense aux âmes. M. Buisson a dit vrai, quand il a écrit : « Dans chacun de ces disciples, ce qu'il voit et ce qu'il estime, ce n'est pas l'homme, c'est le serviteur de Dieu. Le reste, il l'oublie en eux, comme il l'oublie en lui, n'ayant découvert, comme fin de toute vie et comme fond de tout être, que Dieu. Est-ce froideur, sécheresse et dureté d'âme ? Non, mais plutôt le puissant effet d'une pensée et d'une volonté, qui supprime tout l'accessoire pour se donner entière, pure, ardente, à la vérité éternelle, à la parfaite sainteté 3. »

Dès la fin de 1 538, nous trouvons, dans la maison de Calvin, un premier groupe d'étudiants, Michel Mulot, Gaspard Carmel, Henri et Humbert, qui habitent ensemble. On paiera, dit Calvin,- les frais du logement par des collectes : ces frais sont de cinq batz (environ deux francs) par semaine. On tâchera de trouver quelque chose pour faire vivre Humbert.

Le premier de ce groupe, Michel Mulot, arrivait de Montbéliard, attiré par son admiration pour Calvin, et par son amour pour l'étude. Calvin, après l'avoir dissuadé de venir, s'attacha tout de suite à lui. Il en fait un portrait plein de finesse et de délicatesse 4.

Farel, toujours impatient, aurait voulu que ces jeunes gens fussent tout de suite introduits dans les églises, qui manquaient de conducteurs. Calvin, avec son bon sens, lui répondait : « Je n'ose rien faire à la légère, de peur d'introduire des ouvriers mal instruits et mal préparés (rudes et imparatos). » Cependant il se décida à envoyer Michel Mulot, le premier et le seul, en 1539. Il partit, vers le 25 mars, pour aller desservir une église du comté de Neuchâtel5. « Pour les autres, ajoutait Calvin, nous prendrons conseil des circonstances.... Claude [il n'est pas possible de penser à Claude Féray] qui était à Bâle, bien qu'il ne soit pas complètement sans doctrine, ne me paraît pas cependant assez instruit. Gaspard aussi a besoin d'acquérir une doctrine plus solide et une plus grande expérience. Des autres, aucun, je pense, ne sera prêt avant un an0. »

Le 27 octobre 1 53g, il y a quelques modifications dans ce groupe de jeunes

1. F. Buisson, Sebastien Caste/lion, 1S92, I, p. 109. Voir tout le chapitre: « Strasbourg. Chez Calvin, » p. 96-120. — 2. Herminjard, VI, p. 231 et p. 230, n. 1. — 3. Buisson, lbid., p. 109, 110. — 4. Opéra, Xb, p. 274. Herminjard, V, p. 167. Lettre du 24 octobre 1538. — Ce Michel, avec son extrême sensibilité, ressemblait beaucoup à Calvin, si nous en croyons Calvin lui-même: < Il redoute tellement les moindres offenses (offensiunculas) que souvent il est tout troublé pour rien. Mais ce péché, qui n'est pas éloigné d'une grande vertu, mérite un pardon facile. » — S. Herminjard, V, p. 453, n. 24. — 6. Lettre du 29 décembre 1538, et non du 19 décembre 1539. Herminjard, V, p. 453, 446, n. 1 et 454, n. 30. Opéra, Xb, p. 438.

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gens. Calvin salue Farel au nom de toute sa maison (Jota domas nostra), et il en énumère comme suit les membres : Claude (Féray ou de Fer), Gaspard (Carmel), Brito (probablement, Jean Curie, Breton, qu'il laissera partir en février 1540, tout en disant qu'il aurait désiré le retenir plus longtemps), les élèves de Claude (c'est-à-dire Louis et Charles de Richebourg et le jeune Malherbe), Jacques (Sorel) avec son compagnon (Robert le Louvat), Eynard (Pichon), et le frère même de Calvin, Antoine1.

Gaspard Carmel avait été mis sur la liste des suspects de janvier 1 535 2. Il était devenu bachelier, c'est-à-dire sous-maître du collège de Rive, à Genève ; puis, après l'exil du Principal, 1 538, il s'était rendu à Strasbourg pour compléter ses études (seconde moitié d'octobre 1 538) 3. Un an après, on ne pouvait plus l'en « arracher4 » (avellere), quoiqu'il eût beaucoup de difficultés pour vivre. Malgré quelques emprunts, il se trouvait complètement dénué de ressources pour subsister encore deux mois, terme auquel il avait fixé son départ ; aussi était-il plein d'inquiétudes, et Calvin sollicitait pour lui5. Enfin, en avril 1540, il alla diriger le collège de Montbéliard G. Il devait épouser la nièce de Farel, et devenir pasteur de Paris à l'époque des plus terribles persécutions (i55y)7.

Jacques Sorel et Robert le Louvat partirent en môme temps. Sorel fut pasteur à Valangin 8. Le Louvat et Thomas Cucuel « envoyés à Montbelliart, passant par la ville de Sainct-Hypolyte, furent retenus... et mis en estroicte et dure prison 9. » Grâce à des démarches actives, ils furent délivrés.

La place de Jacques Sorel fut aussitôt occupée par un jeune homme qui devait devenir célèbre et diriger, à un moment, toutes les attaques des ennemis de Calvin, Sébastien Castellion 10. Avec lui se trouvaient Eynard Pichon, Claude Féray, et Nicolas Parent.

Castellion lui-même nous a raconté ce qui suit, dans une de ses réponses à Calvin. « J'ai vécu dans ta maison, à Strasbourg, sept, ou tout au plus huit jours. Alors une Française, noble, « Madamoyselle Du Verger, » désira entrer dans ta maison avec son fils, et le serviteur de son fils. Mais comme il n'y avait

i. Opéra, Xb, p. 426. Herminjard, VI, p. 117, n. 41-44. Voir Ibid., VI, p. 57, n. 25, et p. 175. — 2. Après l'affaire des Placards. Bulletin, X, p. 38, XI, p. 254. — :î. Herminjard, V, p. 115, n. 2, et p. 453, n. 27. — 4. Opéra, Xb, p. 371. Lettre écrite vers le 25 septembre 1539. Herminjard, VI, p. 30. — 5. 31 décembre 1539- Opéra, Xb, p. 440. Herminjard, VI, p. 156. — 6. Herminjard, VI, p. 161, 204, 222, n. 31. — 7. Opéra, XXI, Annales, p. 662. — 8. Herminjard, VI, p. 231, n. 5, et p. 390, n. 26. — 9. Ibid., VI, p. 277, 276, et n. 1. Voir Ibid., VI, p. 207, n. 1 1, 12, et VII, p. 30, 31. — 10. On hésite sur l'orthographe de ce nom. Voici ce qu'il a dit lui-même : « Comme je vivais à Lyon, tout jeune, avant d'aller te [Calvin] trouver à Strasbourg, il arriva un jour que quelqu'un au lieu de m'appeler de mon nom accoutumé Caslellio, me nomma Cas/alion. Ce nom rappelant la fontaine des Muses me plut aussitôt, je me l'appropriai, et abandonnant le nom paternel de Caslellio, je m'appelai désormais Caslalio. » (Dcfcnsio, citée par M. Buisson, I, p. 26.) Ce changement de nom était commun, et en général le second nom a fait oublier le premier. Ici il n'en a pas été de même. Du vivant de Castellion, quelques rares ouvrages portent ce nom: la Bible française, publiée à Bâle, en 1555, « par Sébastian Chateillon » (Buisson, II, p. 359), l'édition des Dialogorum sacronui, libri quatuor, par Oporin, en 1562, à Bâle « autore Sebastiano Castellione. » {Ibid., p. 343-) Après sa mort, c'est le nom qui est le plus souvent usité; en conséquence, nous l'adoptons, après son savant biographe, M. Buisson.

EN FAMILLE

pas de place dans ta maison pour faire coucher ce serviteur, tu me demandas modestement de lui céder ma place. Je le fis avec modestie, je te payai le prix de ma nourriture, et je me séparai de toi en bons termes. Un peu plus tard, comme dans ta maison était tombé malade un de tes serviteurs, originaire de mon pays, Jean Chevant, je vins, appelé par les tiens, et le soignai pendant sa maladie jusqu'à sa mort, ce qui dura de nouveau environ sept jours. Depuis, je ne fus plus ton pensionnaire l. »

Cette dame Du Vergier, avec son fils et un domestique, était sans doute une des pensionnaires dont la pension aidait Calvin à faire marcher sa maison 2. Damoiselle, le titre qu'on donnait aux femmes nobles, se dit en latin domicella, qui signifie aussi gouvernante. Ces deux sens ont donné lieu à quelques malentendus, et l'on semble avoir fait deux personnes d'une seule 3.

Il y a peu à dire sur Eynard Pichon 4. Mais Nicolas Parent occupe une plus grande place dans cette histoire. Lui aussi avait été attiré par un violent amour pour Calvin (tut amantissimus) et par un admirable désir de s'instruire (mira discendi studio captus). Farel avait cédé à ces deux passions 5.

Naturellement de pareils étudiants étaient des étudiants modèles. « Nicolas et Henri, écrit Calvin, étudient avec ardeur (strenue), Nicolas surtout est tout feu et flammes (totus ardet)6. » Et cependant les deux jeunes gens étaient dans la plus profonde misère : « ils meurent de faim, » ajoute Calvin (j'aide esuriunt) 1 .

Nicolas inspira une telle confiance au Réformateur, qu'au moment de partir pour le Colloque de Worms, il lui confia l'intérim de son Eglise. Ee 24 octobre, raconte Nicolas, « les mains m'ont été imposées par Bucer et Calvin 8. » Il tremble à la pensée de sa responsabilité. Naturellement il s'acquitta parfaitement de sa charge difficile, toujours au milieu des plus grands ennuis pécuniaires. Il réclame à Farel trois couronnes, qu'on lui doit, et il le prie de lui prêter ou de lui en faire prêter une de plus. Il la rendra bientôt. Mais il est déjà endetté envers son hôte, et Calvin n'est pas là.

Enfin, Claude Féray était peut-être de tous ces jeunes gens, de ces jeunes hommes, celui qui fut le plus intimément lié avec Calvin : « quem unice dili-

1. Defensio adversus libcllum cujus titulus est Adversus nebulonem, Joan. Calvini, édition de 1578, p. 26-28. Cité par Herminjard, VI, p. 377. n. 6. — ï. Farel la fait saluer : « domiccllam Catharinam et filium istius. i> Lettre du 6 septembre 1540. Herminjard, VI, p. 297, et n. 42. — .'!. Tous ces malentendus se trouvent réunis dans ces lignes de J. Bonnet, Récits, p. 79 : « Calvin demeurait dans une maison qu'occupait la famille Duvergier, avec une servante dont il a décrit les emportements dans une de ses lettres, tandis que ses amis, désireux de fixer sa destinée, lui cherchaient une compagne. » — Calvin n'habitait pas chez une famille Duvergier. C'est la famille Du Vergier, la mère et le fils, qui habitait chez Calvin. - Les Du Vergier n'avaient pas de servante ; cette prétendue servante, c'était Mme Du Vergier elle-même.

— La lettre où Calvin parle des emportements de Mme Du Vergier n'était pas antérieure mais postérieure à son mariage. — Et la description de ces emportements se borne à cette indication, que Mme Du Vergier avait la parole trop vive. — Stricker parle encore de la « gouvernante, » p. 49. Voir Lang, p. 15, n. 1.

— 4. Lettre écrite vers le 25 septembre 1539. Opéra, Xb, p. 371- Herminjard, VI, p. 29, n. 3, 5. a. Lettre du 6 février 1540. Opéra, XI, p. 16. Herminjard, VI, p. 174- — 6. Lettre du 13 (environ) mai 1540. Opéra, XI, p. 42. Herminjard, VI, p. 225. — 7. Lettre du 21 juin 1540. Opéra, XI, p. 53. Herminjard, VI, p. 240. — 8. Lettre du 16 novembre 1540. Herminjard, VI, p. 371-373, et n. 2. Opéra, XI, p. 115-117.

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gebam\ » dira celui-ci. C'était un helléniste, qui quelquefois remplaça le savant Jacques Bédrot dans ses cours au gymnase. Quelque temps après, une famille noble, les Richebourg, ayant demandé à Calvin un précepteur, Calvin désigna Claude et trouva moyen de le loger avec ses élèves, deux frères, Louis et Charles de Richebourg, et un de leurs parents ou amis, Malherbe. Ces trois jeunes gens comptaient sans doute parmi ceux dont la pension était en quelque mesure rémunératrice. Quant à leur précepteur Claude, il devint pour Calvin un ami, un auxiliaire, presque un conseiller.

C'est dans cette maison si pleine, presque plus pleine encore que celle de Luther (et nous n'avons pas parlé des hôtes de passage) 2, que Calvin, ayant refusé la main de la jeune fille « trop richement dotée », et ayant déclaré que « sans argent, sa femme serait assez richement dotée, si elle lui apportait douceur et piété, » — conformément à ces principes, amena chez lui Idelette et ses deux enfants. Eynard Pichon et Nicolas Parent durent céder leur place et aller chercher un gîte ailleurs 3.

C'est au commencement d'août 1540 qu'eut lieu le mariage de Calvin avec Idelette de Bure, la veuve de l'un de ces anabaptistes dont nous avons parlé, Jean Stordeur 4. « Ce que il fit, dit Bèze, par le moyen et conseil de M. Bucer. » Idelette de Bure était une « femme grave et honneste... et avec icelle a tousjours vescu paisiblement 5. »

Jules Bonnet a concentré dans une seule phrase toutes les erreurs que commettent les historiens au sujet de ce mariage : « Les noces du Réformateur furent célébrées au mois de septembre iS^o, avec beaucoup de solennité, en présence des députés envoyés par les consistoires de Neuchâtel et de Valangin. On ignore si Farel était du nombre 6. » Moins gêné que qui que ce soit par les documents, Audin ajoute : « On chanta des vers au repas, des vers allemands et français 7. »

1. 29 mars 1 54 1 . Opcra, XI, p. 175. Herminjard, VII, p. 55, et n. 3. — -2. A cette liste déjà longue de pensionnaires contemporains ou successifs, il faudrait peut-être ajouter, selon M. Buisson, Philippe Buissonnier, de la Bresse; Farel fait en effet saluer un Philippe (Herminjard, VI, p. 297, n. 40. Voir encore Ibid,, p. 398, n. 6), et ce serait lui que Calvin recommanda à Nàgueli, 12 janvier 1547 {Opéra, XII, p. 469. Buisson, I, p. 115); — les deux frères de La Fontaine, Antoine et [Estienne?], originaires de Bourges, dont l'aîné, Antoine, était un ami intime du Réformateur. Il avait passé quelque temps avec lui à Francfort. « Va/de familiariser et amice vixerunt mecum, major etiam conjunctissime, » écrit Calvin à Viret, en les lui recommandant à leur passage (mars ou avril 1540. Opéra, XI, p. 34. Herminjard, VI, p. 202, 203 et n. 2, et p. 229, n. 7). Antoine devait être un des premiers à féliciter Calvin de son mariage (13 janvier 1541)- D. Passelio [Calvin] amico. Opéra, XI, p. 142-144. — 'A. Buisson, I, p. 116. — 4. D'après un renseignement de M. Rod. Reuss, X Addressbuch de Strasbourg, en 1901, mentionne encore deux Stordeur. Seraient-ce des descendants du beau-fils de Calvin? — 5. Opéra, XXI, p. 62. — 6. J. Bonnet, Récits, etc., p. 84. — 7. Histoire de la vie et des doctrines de Calvin, 6me édition, 1856, I, p. 306.

EN FAMILLE

i° Jules Bonnet, Stâhelin1, Bungener2, Kampschulte 3, Charles Dardier", ont tort de mettre ce mariage en septembre, ou en automne. La date est donnée par une phrase de Fabri, le pasteur de Thonon, dans une lettre à Calvin, datée du 17 août 1540 : « Adieu, salue ta femme, que, selon ce que nous avons appris, tu viens d'épouser {quam te nuper duxisse audivimus) 5. »

20 II n'y a aucune raison pour supposer que les noces de Calvin aient été célébrées en grande pompe. En particulier il n'est pas probable que des députés de Neuchâtel et de Valangin y fussent. Car, le 6 septembre, c'est-à-dire environ un mois après, Farel est chargé « par les frères de Neuchâtel » de présenter à Calvin leurs vœux à l'occasion de son mariage. Ces vœux, ils ne les lui enverraient pas, si on les lui avait déjà apportés °.

3° Enfin, il est presque certain que Farel bénit le mariage. En tout cas il était à Strasbourg, le 10 août7, c'est-à-dire au moment où, sans doute, le mariage eut lieu. Et lui-même parle des « récits » qu'il fit à son retour {quœ narrabamus) à Neuchâtel, et « d'après » lesquels furent envoyés, le 6 septembre, les vœux dont nous avons parlé8.

Qui était cette Idelette de Bure ? On a fait diverses réponses, également plausibles et hypothétiques. — Un pasteur belge, M. Lenoir, qui s'était beaucoup occupé de la Réformation dans l'ancien pays de Liège, pense qu'Idelette était sans doute originaire de Liège, parce qu'un Lambert de Bure de cette ville fut banni en 1 533, à cause de sa foi, avec six concitoyens. Leurs biens furent confisqués9.

Les visites pastorales que Calvin avait faites au mari, d'abord pour le convertir, et ensuite pour l'assister sur son lit de mort, l'avaient rendu témoin des vertus chrétiennes de la jeune femme. Quand elle fut veuve, sur le conseil de Bucer, il l'épousa, car c'était celle qu'il avait rêvée, pauvre, mais douce et pieuse.

i. Stâhelin, I, p. 275. — 2. F. Bungener, Calvin, sa vie, son œuvre et ses écrits, 1863, p. 217. — 3. Kampschulte, I, p. 321. — 4. Encyclopédie des sciences religieuses, article Calvin (1877), p. 536. — S. Opéra, XI, p. 77, et n. 1. Herminjard, VI, p. 275, et n. 15. — 0. Opéra, XI, p. 79. — Stricker, p. 48 et n. 2. — 7. Ibid., XI, p. 75, et n. 2. Herminjard, VI, p. 269, n. 10. — 8. « Tous les frères te félicitent toi et ta femme, de ce que la clémence divine vous a si bénignement unis l'un à l'autre; ils vous souhaitent toute espèce de prospérité, et que tout réussisse selon l'espérance qu'ils ont conçue d'après les récits que je leur ai faits {quant conceperunt ex iis quœ narrabamus). » N'est-ce pas le témoin oculaire qui a parlé ? — Herminjard, VI, p. 289. — 9. Bulletin, IX, 1860, p. 26 et 213. Le premier mari d'Idelette, Jean Stordeur était de Liège. — De son côté, M. Lefranc a fait observer que l'un des notaires de la famille Cauvin, à Noyon, portait le nom de de Bures. « Gérard de Bures, notaire juré et establi... en la ville et prévosté royal du dict Noion, » dit un acte du 12 juin 1536. Il y avait d'ailleurs à Noyon des de Bure depuis longtemps, et une dame de ce nom avait même, d'après le chanoine Le Vasseur, assisté aux terribles prodiges qui accompagnèrent la naissance de Calvin. M. Lefranc conclut : « Il n'est peut-être pas téméraire de supposer qu'Idelette appartenait à la même famille et que son mariage avec Calvin ne fut pas l'effet d'une rencontre uniquement due au hasard. » La Jeunesse de Calvin, p. 191 et 205.

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De plus, elle était belle. « Probe et honnête, » déclare Farel, parlant en témoin oculaire, quelques jours après le mariage ; il ajoute : « belle » {proba et honesta uxor, adde etiam formosa)1. — « Jeune et belle, » dira Florimond de Rsemond 2. « Un peu noire de peau, » siffle la petite vipère de la calomnie, je veux parler du très catholique Audin 3, qui se garde bien naturellement d'indiquer où il puise son renseignement : « dit la chronique, » insinue-t-il. Laquelle?

Voilà donc Calvin en pleine lune de miel, aussi heureux que pauvre. « O heureux homme, si grandement enrichi de cette dot que tu désirais très grande4, » lui écrit un de ses amis intimes.

Mais nous avons le propre témoignage de Calvin, dans une de ces nombreuses lettres à Farel, où il raconte, avec minutie, avec abandon, tant de détails, et qui sont une des preuves les plus suggestives de son besoin d'affection et d'expansion. Celle-ci va nous faire pénétrer dans l'intérieur du jeune ménage, au milieu de ses pensionnaires, avec une simplicité et une ingénuité absolues.

C'est six semaines environ après la noce, fin septembre 1540 5 : « Je te réponds tard, car lorsque ta lettre m'a été apportée 6, mon corps était si faible que je pouvais à peine lever le doigt.... En vérité, de peur que notre mariage ne fût trop heureux, Dieu s'est hâté et a tempéré notre joie, pour qu'elle ne dépassât pas la mesure. » (Dominus antevertit... ne conjugium nimis lœtum esset... ne gaudhim nostrum inodum excederet.) Le cœur de Calvin bat très fort ; et, ce qui est plus rare, il laisse son ami sentir ses battements joyeux. L'expression de « lune de miel » est-elle déplacée ?

Il continue en expliquant comment Dieu a prévenu l'excès de cette joie : « Le 3 septembre, une lourdeur de tête m'a saisi, mal qui m'est si familier que je ne m'en suis pas beaucoup inquiété. Le dimanche suivant [5 septembre] m'étant un peu échauffé dans le sermon de l'après-midi {aliquanîum incaluissem), je sentis se liquéfier les humeurs qui avaient occupé ma tête [nous sommes dans la médecine du temps]. Avant de partir, un catarrhe me saisit, dont le flux continuel m'a tourmenté jusqu'à mardi. Ce jour-là j'ai l'habitude de prêcher. J'éprouvais une grande difficulté à parler, car mon nez était bouché, et ma gorge était comme fermée par mon enrouement. Je sentis une subite commotion. Le catarrhe s'arrêta, mais intempestivement, pendant que la tête était encore pleine de mauvaises humeurs. De plus, le lundi, j'avais eu un accès de bile. En effet, la damoiselle f Mme du Vergier], dont le verbe est souvent plus libre que de juste, dit une parole injurieuse à mon frère. Celui-ci ne put la souffrir. Cependant il ne s'emporta pas : il se borna à sortir silencieusement de la maison, en jurant de ne plus revenir tant qu'elle habiterait avec moi. Elle aussi, me voyant si triste du départ

1. 28 août 1540. Opéra, XI, p. 78. Herminjard, VI, p. 285, et n. 10. — i. Fl. de Rœmond, p. 926. - :t. Audin. Vie de Calvin, I, p. 305. — 4. Antoine de La Fontaine. Opéra, XI, p. 143. — 5. Opéra, XI, p. 83-84. Herminjard, VI, p. 312-314. — 6. Vers le 12 septembre. Herminjard, VI, p. 312, n. 1.

en famille

de mon frère, se transporta ailleurs. Pendant ce temps son fils resta avec moi. Or, j'ai coutume, lorsque je suis échauffé par la bile, ou par quelque autre grande anxiété, de m'oublier pendant le repas et de dévorer plus qu'il ne faut. C'est ce qui m'arriva alors — »

Ainsi, ce Calvin est si sensible qu'une simple brouille, un simple mot trop vif entre son frère et une dame, sa pensionnaire, lui donne un accès de bile, le navre au point de lui faire perdre l'entière possession de lui-même.... Et nous voici en pleins détails techniques : c'est notre héros en vrai déshabillé. « Ayant surchargé mon estomac d'aliments immodérés et peu appropriés, le lendemain, je fus tourmenté par une grande indigestion (cxcruciaius sum ingenti cruditate). Il fallait y porter un prompt remède par la diète, et c'est aussi ce que j'ai coutume de faire. Mais de peur que le fils de la damoiselle n'interprétât mon jeûne comme un moyen détourné par lequel je songerais à l'éloigner, j'ai préféré éviter cette offense aux dépens de ma santé (malui cuin valetudiiiis dispendio offensionem illam vitaré). »

De plus en plus étonnant ! Tout à l'heure un mot pénible, adressé par quelqu'un à son frère, lui donne un accès de bile. Maintenant qu'il est mal à l'aise, vraiment souffrant, il préfère aggraver sa maladie, se préparer des jours de douleur et de faiblesse, plutôt que de paraître manquer de politesse, de prévenance visà-vis d'un jeune homme, assis à sa table.

Les suites prévues ne se font pas attendre. « Donc mardi, après que mon catarrhe eut cessé, comme j'ai dit, vers neuf heures, après le dîner, je tombai en défaillance. Je me mis au lit. Un grave accès a suivi, une grande chaleur, un étonnant vertige. Mercredi en me levant, je sentais une telle faiblesse dans tous mes membres que j'ai été obligé de l'avouer : j'étais malade. J'ai déjeuné frugalement. Après le déjeuner, j'ai eu deux syncopes. Puis sont venus de fréquents accès, mais à des heures incertaines, de façon qu'on ne pouvait pas saisir la forme précise de la fièvre. Je transpirais tellement, que je mouillais presque tout l'oreiller. »

Il se trouve, pour comble de déplaisir, que la nouvelle mariée ne se porte pas mieux que son mari. « Quand j'étais encore accablé par cette faiblesse, ma femme a été saisie par la fièvre. Elle commence à guérir, mais pour souffrir d'un autre mal. Car, depuis huit jours, elle a été tellement épuisée par de fréquents vomissements et par la diarrhée qu'elle peut difficilement soulever son corps sur son lit. »

Il serait difficile de pénétrer plus avant dans l'intimité de ce ménage. Ce serait singulièrement indiscret. Mais nous pourrons pénétrer beaucoup plus profondément encore dans le cœur du mari d'Idelette.

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