TROISIÈME PARTIE
Idelette et Calvin.
OTRE Réformateur allait traverser des épreuves plus émouvantes.
Il avait été obligé, au commencement de 1 541 , de se rendre au Colloque de Ratisbonne. A peine est-il parti que la peste s'abat sur Strasbourg; sa maison est dévastée; Claude Féray et Louis de Richebourg sont emportés : tout le monde fuit. Le 29 mars 1 541 , Calvin écrit à Farel son épouvante et sa douleur : « Tandis que j'attends, la nouvelle m'arrive d'un terrible malheur (calamitas). Notre Claude, que j'aimais d'une affection particulière (unicé), a été enlevé par la peste. Louis, frère de Charles, l'a suivi trois jours après. Ma maison est misérablement dissipée. Mon frère, avec Charles1, a fui dans un village voisin. Ma femme s'est retirée chez son frère.... A l'amertume {acerbitas) de la douleur, vient se joindre une anxieuse, une véhémente sollicitude (vehementer anxia solicitudo) pour ceux qui survivent. Jour et nuit, j'ai devant les yeux ma femme, dépourvue de conseil, parce qu'elle est privée de son mari. Le deuil de cet excellent Charles me tourmente (cruciat) d'une manière toute particulière (mirum in modum), lui qui, en quatre jours, a perdu son frère unique, et son précepteur qu'il aimait comme un père. Je sais en effet qu'il a le cœur très tendre [tenerrimo esse animo). Quant à Malherbe [le troisième et plus jeune élève de Claude, malade aussi de la peste], je ne puis y penser, sans voir aussitôt les excellents jeunes gens qui le gardent2. Tout cela me cause un tel chagrin
1. Le texte porte Carolus et non Cardus. Herminjard, VII, p. 55, n. 5. — 2. Sébastien Castellion dit : « Pendant que tu étais à Ratisbonne, il arriva qu'un de tes pensionnaires mourut chez toi de la peste, un Français, nommé Claude. C'est pourquoi, lorsque les médecins eurent conseillé aux autres pensionnaires de sortir de ta demeure, ton frère vint me trouver. 11 me raconte ce qui arrive, me prie de demander à mon hôte qu'il le reçoive avec les autres pensionnaires et que (pour prévenir tout reproche ultérieur) je lui parle ouvertement de la peste.... Moi qui pour toi aurais tout fait (guidvis fac- Iiii iis essem), je fis ce qu'il me demandait et je l'obtins facilement de mon hôte, un Allemand, qui ne craignait pas plus la contagion de la fièvre que de la peste. Je cédai même mon lit, qui était plus commode pour les malades. C'est là que, malade de la peste, Malherbe se coucha. Louis était mort. Quant aux autres pensionnaires malades, je les ai aidés de mon mieux. Ces choses se sont passées en 15^0 et 1541.... A ton retour de Ratisbonne, tu m'as remercié. » Defensio adversus libellum, p. 27, 28. Voir Herminjard, VII, p. 56, n. 7.
EN FAMILLE
(moerof) que mon âme est complètement anéantie, que mon esprit est brisé. Mais ce qui est incroyable, c'est le chagrin dont m'accable la mort de mon Claude. Cela ne doit pas te paraître étonnant. Tu peux penser quel ami sûr et fidèle il a été pour moi, pendant ces deux années, lui qui m'a soutenu au milieu de tant et de si divers troubles et ennuis.... C'était presque un frère.... Aussi, quand je songe combien j'ai besoin d'un bon conseiller, qui ne me quitte jamais, et d'autre part combien rares sont aujourd'hui une telle bienveillance et une telle fidélité, je ne puis juger autrement : Dieu, en me l'enlevant, a voulu châtier sévèrement mes péchés1. »
Calvin semblait avoir épuisé tout le vocabulaire de la douleur. Il trouve cependant de nouvelles expressions, quatre jours après, pour exprimer à Viret les mêmes sentiments2, à propos de la mort de Claude, cet ami très fidèle, qui lui était uni par les liens de la plus grande familiarité ; à propos de la mort de Louis, ce jeune homme de grande espérance, qui l'aimait comme un père, et que lui n'aimait pas moins qu'un fils. « Tout cela est en soi profondément malheureux et triste. Mais ce qui augmente encore ma douleur, c'est que je les sais en danger [son frère, sa femme], et je ne puis pas les secourir, ou du moins par ma présence les consoler un peu 3. »
Le Seigneur épargna son serviteur, et Calvin put revoir sa femme à son retour. Bientôt tous deux quittèrent Strasbourg pour s'établir définitivement à Genève.
Nous croyons devoir donner ici le portrait qu'a tracé d'Idelette Jules Bonnet, avec son imagination, pas toujours aussi précise que nous le désirerions, mais poétique et, en général, d'une vraie couleur locale. « Vivant pour ainsi dire à l'ombre du Réformateur, Idelette nous apparaît dans ce mystérieux demi-jour qui environne les saintes femmes de Port-Royal — Ses traits sont ceux de la femme chrétienne appliquée à tous les devoirs de sa vocation — Visiter les pauvres, consoler les affligés, accueillir les nombreux étrangers qui viennent frapper à la porte du Réformateur ; veiller à son chevet durant les jours de maladie, ou lorsque « estant bien disposé par tout le reste du corps, il est, comme il le dit lui-même, tormenté sans cesse d'une doleur qui ne le souffre quasi rien faire. Car oultre les sermons et lecture, il y a desjà un mois qu'il n'a guères faict, telle-
1. Opéra, XI, p. 174, 175. Herminjard, VII, p. 55, 56. — 2. Le même jour il se traduit lui-même en français, dans sa lettre à M. de Richebourg : « [Claude] avec lequel j'avois si grande familiarité qu'il n'est pas possible de voir gens mieux unis ensemble que nous estions nous deux.... [Louis] que j'aimois comme s'il eust esté mon fils, pour ce qu'aussi de son costé il m'honoroit comme si je luy eusse esté un second père. » Opéra, XI, p. 189. Herminjard, VII, p. 67. — 3. Lettre du 2 avril. Opéra, XI, p. 181. Herminjard, VII, p. 64, 65. — Citons encore ces mots de Calvin à Farel (29 mars 1541. Herminjard, VII, p. 64): « Plût au ciel que tu pusses être ici seulement une heure. Je connais ton humanité. Tu ne pourrais me voir sans une grande tristesse. Nuit et jour je suis dans le deuil, et je ne puis épuiser ce deuil. »
A STRASBOURG
ment qu'il a presque honte de vivre ainsi inutile1... » exercer l'hospitalité envers les amis, Farel, Viret, Théodore de Bèze;... l'accompagner dans ses rares promenades à Cologny ou à Bellerive... le soutenir aux heures de découragement et de tristesse; prier enfin, seule au fond de sa demeure, quand l'émeute gronde dans les rues de la cité, et que des cris de mort contre les ministres s'élèvent de toutes parts, voilà les soins qui remplissent la vie d'Idelette2. »
Malheureusement les détails précis nous manquent presque complètement. Avec d'autant plus d'empressement, il nous faut noter les deux ou trois qui nous ont été conservés.
Toujours dévouée, Idelette était allée, malgré sa faiblesse, à Lausanne (juin 1548 3), pour les couches de la femme de Viret. Calvin écrit : « Ma femme vous aura été fort à charge : je le regrette beaucoup ; et autant que je puis le présumer, elle n'a pu venir beaucoup en aide à la convalescente. A cause de sa santé, elle a elle-même besoin de l'aide des autres. Ma consolation est que, j'en suis sûr, elle ne vous aura pas été fâcheuse (molesta) 4. » Mais Viret se hâte de répondre : « Je te rends des grâces éternelles à cause de ta femme, notre sceur très chère (carissima) : tu as bien voulu nous l'accorder, et elle ne nous a pas dédaignés. Son arrivée nous a été très agréable, et d'une grande consolation, surtout pour ma femme, à qui sa présence a été des plus utiles. Dieu le lui rende. Nous ne l'avons pas reçue comme elle le méritait, mais nous en avons usé familièrement avec elle 5. »
Beaucoup plus précieux encore est le récit suivant, où, — c'est l'unique fois, — nous recueillons une propre parole d'Idelette. Un ami du Réformateur, Ami Porral, était couché sur son lit de mort. Les pasteurs, Calvin, l'avaient visité, puis étaient partis. L'après-midi vers deux heures, Idelette vient le voir. « Lorsque ma femme, raconte le Réformateur, fut arrivée, elle l'exhorta (jussit) à avoir bon courage, quoi qu'il pût arriver, et à penser qu'elle n'était pas venue par hasard, mais qu'elle avait été conduite par le conseil admirable de Dieu, pour servir elle aussi à l'Evangile6. »
Il me semble que ces quelques lignes ont leur importance. Elles nous montrent Idelette secondant Calvin, mais avec sa propre initiative (car si elle avait été envoyée par son mari, elle ne parlerait pas du conseil admirable de Dieu qui Ta inspirée, et non le hasard). Les historiens ont trop fait d'Idelette le type de la femme soumise, d'une « modestie timide » (schiichterne Demuth)1 . Cette parole, et celle qu'elle prononça sur son lit de mort, nous la montrent, non seulement pleine de foi, mais pleine d'ardeur, énergique, donnant même du courage à un vieux syndic, l'intrépide champion des libertés genevoises.
1. Opéra, XII, p. 319, 320. — 2. J. Bonnet, Récits, p. 90, 91. — 3. Après le 13 : voir les lettres de Calvin du 9, et de Viret du 13. Opéra, XII, p. 712 et 714. — 4. Opéra, XII, p. 732. — 5. Lettre du 29 juin. Opéra, XII, p. 732. — 6. Lettre du 16 juin 1542. Opéra, XI, p. 409, et n. 4. Herminjard, VIII, p. 256. — 7, Lang, Das hausliche Leben, p. 31.
EN FAMILLE
De son premier mariage avec l'anabaptiste liégeois Stordeur, Idelette avait eu un fils et une fille1. Il paraît que, selon la coutume des anabaptistes, ce mariage n'avait pas eu de sanction civile. C'est du moins ce que l'on croit comprendre d'un passage, fort obscur, dans lequel Calvin déclare qu'à propos de la naissance de son fils Jacques, il avait reconnu la faute (lapsus) de sa femme et de son premier mari, et qu'on avait tiré parti de ce fait pour calomnier Idelette et pour la traiter de femme publique (scortum)* .
Sur son fils on n'a que des renseignements obscurs aussi, et que les éditeurs des Opéra recommandent à la sagacité d'un Œdipe 3. Des différentes lettres où il est question de lui, il ressort seulement qu'il ne vint pas à Genève, mais resta à Strasbourg et à Francfort, et que Calvin ne cessait de s'intéresser à lui '\
On a malheureusement quelques renseignements de plus sur la fille d'Idelette, Judith. Elle vint habiter Genève avec sa mère, et Farel et Baudoin la font plusieurs fois saluer 5. — Le 11 février 1 554, Viret félicite Calvin du mariage récent 6 de sa belle-fille. A ce propos, Farel fait son éloge. « Je désire qu'elle continue ; car elle a toujours été obéissante à tes saints commandements.... Je n'ai rien à souhaiter de plus dans cette sainte jeune fille ; je la félicite, et, à cause d'elle, je félicite toi, et son mari, et Nicolas 7. »
1 . Outre un frère, chez lequel nous l'avons vue se réfugier pendant la peste, Idelette avait à Strasbourg un parent, Gilles (Egidius), qui paraît ne pas s'être montré très coulant dans certaines affaires d'argent. Opéra, XII, p. 70. — 2. Lettre à Farel du 21 août 1547. Opéra, XII, p. 581 et p. 580, n. 6. — .'5. Nous avons bien eu un Œdipe, M. Herminjard. Mais il n'a pu éditer et annoter ces lettres. — M. Lang reconnaît l'obscurité des documents et ne réussit pas à la dissiper. Il lui semble que ce fils s'est éloigné, ou bien a été séparé de ses parents, et que Calvin fait tous ses efforts pour le recouvrer. On lit en effet dans la lettre du 31 août 1545 à Hubert : « Il [Petrus Teschius] est le seul par qui nous espérons que le fils de ma femme puisse nous être rendu. » (Opéra, XII, p. 154.) Et dans une nouvelle lettre du 24 janvier 1546, nous lisons: « S'il [Teschius] peut jamais faire quelque chose pour lui, il me trouvera toujours très prêt, et il reconnaîtra que je ne serai pas oublieux de son service. » (Opéra, XII, p. 261.) — Si obscurs que soient ces renseignements, ils paraissent assez clairs pour convaincre une fois de plus de calomnie Baudoin, qui avait beau jeu d'invoquer le témoignage d'Idelette, morte : « Vois si ton beau-fils (privigmts) vit : tu aurais d'autant plus dû lui servir de père que tu l'as, à ta manière, converti, lui qui était né d'un anabaptiste. Certainement, si sa mère vivait, je crois (credo) qu'elle ne nierait pas que, à la maison, elle s'est souvent plainte auprès de moi — Ta médisance n'est pas encore rassasiée. » Baudoin, Responsio altéra, 1562, p. 117, 118. — 4. Guymonneus à Calvin, 28 avril 1545. Opéra, XII, p. 70. Calvin à Hubert, 31 août 1545. lbid., p. 154. Valérand Poullain à Calvin, 16 novembre 1545. Ibid., p. 216. Calvin à Hubert, 24 janvier 1546. Ibid., p. 261. — o. Uxorem et Judith, Opéra, XI, p. 657 ; uxorem tuam cum sua Judith, Ibid., XII, p. 185; Juditham nostram, Ibid., p. 231, 304, 312; cum tua conjuge et puella Judith (20 octobre 1546), p. 406. C'est sans doute d'elle que parle Calvin, quand il écrit à Farel (31 mai 1544). « Ma petite fille (filiola mea) souffre d'une fièvre continue. » Opéra, XI, p. 722. C'est l'opinion de MM. Herminjard (IX, p. 268, n. 29) et Lang. — t>. « Gratulor tibi novum filiae conjugium. » Faut-il traduire, comme le pensent les éditeurs des Opéra, le mot novum par le mot « nouveau, » indiquant que Judith ne se mariait pas pour la première fois, ou par le mot « récent? » Opéra, XV, p. 23, n. 6. — 7. Avait-elle épousé le fils de Nicolas de Fer ? Opéra, XV, p. 71, n. 6.
A STRASBOURG
Hélas! six ans après (i 562) , nous apprenons qu'elle a apporté la honte (flagitium) dans la maison de Calvin. Le chagrin le força à se réfugier pendant quelques jours dans la solitude d'une maison de campagne l.
Ici se pose une question d'une difficulté inattendue. Combien le Réformateur eut-il d'enfants de son mariage avec Idelette ?
Jules Bonnet et Lang disent: trois; mais ils ne sont d'accord, ni sur les dates, ni sur les documents qu'ils invoquent.
Ce qui est hors de doute, c'est que, le 28 juillet 1542, un fils naquit au Réformateur. Ce même jour 2, Calvin annonce à Farel que sa femme est en travail, non sans danger3, et, probablement quelques heures après, il écrit à Viret : « Dans quelle grande anxiété je trace ces lignes, ce frère te le dira. Ma femme vient d'accoucher, avant terme, non sans un extrême danger (non sine extremo periculo). Que Dieu aie pitié de nous4. »
Deux jours après, le 3o juillet, Viret fait saluer Idelette, « à laquelle, ainsi qu'à son enfant 5, il souhaite toute espèce de bonheur. » C'est la réponse à la lettre précédente : elle prouve que le petit enfant vivait, quand le messager partit de Genève.
Mais il ne vécut pas longtemps ; peut-être une quinzaine de jours 6 au plus, et, dès le 19 août, nous lisons les lignes suivantes, dans une lettre de Calvin à Viret. « Salue tous nos frères, ta tante maternelle et ta femme, que la mienne remercie pour ses douces et saintes consolations. Elle ne peut écrire que par un secrétaire. Et même en dictant elle ne serait pas peu gênée. Certainement Dieu nous a infligé une blessure grave et amère par la mort de notre fils (filioli). Mais il est notre père; il sait ce qui est bon pour ses enfants. Adieu. Le Seigneur soit avec toi. Plût à Dieu que je pusse accourir jusque près de toi. Avec quel plaisir je m'entretiendrais avec toi la moitié du jour 8. »
1. Opéra, XIX, p. 327. — M. Lang, Das hàusliche Lcben, p. 34 et n. 3, dit que Judith fut cause pour Calvin d'une vive douleur {harter Se hmerz), mais qu'on ne sait pas comment. Cependant le terme de flagitium (mœror domesticus ob flagitium privignœ) ne laisse guère de doute. Et si les éditeurs des Opéra ont dit, dans le volume XIX, p. 327, n. 3 : « Nous n'en savons pas davantage, » ils ne se contredisent pas, quand, XXII, p. 368, ils désignent le fait lui-même, sur lequel les détails manquent, par ce mot : adultéra. — 2. Trois jours avant, le 25 juillet, Bucer avait écrit à Calvin : « Mea uxor,... tuse precatur ut uterum commode gerat et féliciter exoneret suo tempore. » Opéra, XI, p. 416. Herminjard, VIII, p. 77. Ce vœu ne fut pas exaucé. — '.\. « Comme ma femme est en travail (laboret) non sans danger, mon esprit est ailleurs. » Opéra, XI, p. 418. C'est Farel, qui a écrit sur la lettre la date du 28 juillet 1542. Ibid., p. 419* n. 14. Herminjard, VIII, p. 81, n. 26. — 4. Opéra, XI, p. 420. Herminjard, VIII, p. 82. — 5. Les Opéra, XI, ji. 422, ont imprimé fratri. Mais M. Herminjard a lu « très distinctement, » dit-il, le mot fatui. VIII, p. 87, n. 8. — G. Dans sa lettre du 8 août (Herminjard, VIII, p. 87-89), Viret ne dit rien de ce deuil; il ne devait donc pas s'être encore produit. Lui et sa femme s'efforcèrent de consoler Calvin par des lettres, auxquelles le Réformateur répondit le 19 août {Ibid., p. 109). — 7. « Materteram tuam. » Avec plus d'affection encore, Calvin avait fait saluer cette belle-mère de Viret comme « sa propre mère » {materteram qaoque lutin/ ma/rem meam). 19 mai 1540. Opéra, XI, p. 36. Herminjard, VI, p. 229, n. 12. — 8. Opéra, XI, p. 43°- Herminjard, VIII, p. 109.
EN FAMILLE
Audin ose commenter l'expression si simple, si touchante de cette douleur, par les lignes suivantes : « Et voilà tout pas un mot de plus sur cet enfant que Dieu lui a enlevé, sur ce premier-né qu'il n'a pu embrasser et clans lequel il devait mettre toute sa joie, toutes ses espérances de père ? Dieu ne lui défendait pas de pleurer, d'épancher ses douleurs dans le sein de son ami, de lui dire ses larmes, celles de la pauvre mère. »
D'une lettre postérieure de Calvin (21 août 1 545) , il ressort que cet enfant fut baptisé et reçut le nom de Jacques2.
D'après J. Bonnet, Stahelin et M. Lang, Calvin aurait eu un second enfant, en 1544.
Jules Bonnet et Stahelin 3 s'appuient sur une lettre de Viret, dont ils ont mal lu le millésisme, et qui est, non de 1544, mais de 042, c'est-à-dire celle, déjà citée, du 28 juillet, à Viret. Elle parle donc du premier enfant, né en 1542.
— M. Lang s'appuie sur une lettre de Fabri à Calvin, du 22 février 1544, où il est dit : « Nous regrettons que la jeune fille enlevée par le Seigneur t'ait ainsi enlevé une grande consolation; mais Dieu suscitera une autre postérité à vous et à nous, quand cela sera nécessaire 4. » Il est bien fâcheux que cette phrase soit si obscure. Quel étrange détour pour consoler un père et une mère que de leur dire : nous regrettons que, grâce à la jeune fille (ex puella) qui a été enlevée par le Seigneur, une grande consolation vous ait été enlevée ? Le mot puella qui signifie jeune fille, et même jeune femme, peut-il désigner ici un enfant de quelques jours ? Et quel est le sens exact de ce vœu : Dieu suscitera une autre postérité à vous et à nous, quand cela sera nécessaire ? A quel moment sera-t-il nécessaire que Calvin ait un autre enfant ? C'est fort étrange 5.
1. Voici le passage entier d'Audin : « Calvin supporta cette perte avec un courage trop païen. Le parrain était choisi, mais la mère se blessa et accoucha avant terme. Deux lignes à Viret nous apprennent ce malheur : « — Mon frère vous dira ma douleur, ma ferrure est accouchée avant le temps d'un enfant mort ; que Dieu veille sur nous. » Et ailleurs : « Le Seigneur a voulu nous frapper par la mort de cet enfant; mais c'est un père qui sait bien ce qui convient à son fils. Que Dieu vous soit en aide. Je voudrais qu'il vous fût permis de venir jusqu'ici ; nous confabulerions la moitié du jour.... » (Audin, I, p. 306.)
— Nous nous bornerons à faire remarquer que, dans cette seule et même page, le très catholique historien : invente un premier détail, ou l'emprunte au récit d'un événement tout différent, à savoir que le parrain était déjà choisi ; commet un ridicule contre-sens, en traduisant: « Dieu nous a infligé une blessure grave, » par: « la mère se blessa, ce qui la fit accoucher avant terme ; » dit une double fausseté, à savoir : que Idelettc accoucha d'un enfant mort, et que Calvin ne put embrasser son enfant, ce qu'il put faire au contraire à loisir, l'enfant ayant vécu plusieurs jours ; insinue une calomnie, en déclarant que Dieu ne défendait pas à Calvin d'épancher ses douleurs dans le sein de son ami, car c'est précisément ce que Calvin déclare vouloir faire, en allant le trouver pour causer avec lui la moitié de la journée ; enfin, perpètre, comment dire? une jésititerie, en dissimulant le fait par sa traduction du mot confabulari, lequel signifie « s'entretenir » et indique les entretiens que Calvin voulait avoir avec son ami : tandis que le mot « confabulerions, » voile, sous une apparence gaie et grotesque, la tristesse des sentiments de Calvin. — 2. Opéra, XII, p. 580. — 3. Stahelin I, p. 277. Où Stahelin et J. Bonnet (Bulletin, IV, p. 643) ont-ils vu qu'il s'agit d'une fille? — 4. « Ex puella a Domino sublata tibi ingentem sublatam et consolationem.... Dominus aliam prolem vobis ac nobis excitabit ut opus fuerit. » — 5. Opéra, XI, p. 680. Herminjard, IX, p. 171, n. 18.
A STRASBOURG
Pour le troisième enfant, dont Jules Bonnet place la naissance en 1546, il faudrait y croire sur cette seule phrase de Calvin à M. de Falais : « Je vous remercie humblement de l'offre tant gratieuse que vous me faites pour le baptesme de nostre enfant {. » Les éditeurs des Opéra mettent en note : « Qu'on paraît avoir attendu, mais qui, en tout cas, ne vécut point. » Ce mot notre doit-il être compris au sens strict ? Est-ce que nous ne voyons pas Calvin inviter Farel et Viret à des noces qu'il appelle « nôtres » (nuptias nostras), et qui ne sont pas ses noces2? — En tout cas, M. Lang- ne tient pas compte de ce document et, d'après lui, le troisième enfant serait né, non pas en 1546, mais en 1547. Dans une lettre de cette année-là, 21 août, Calvin parle de l'aveu qu'il fit de la faute d'Idelette et de son premier mari, « à l'occasion du baptême de notre Jacques3. » Mais les éditeurs des Opéra déclarent que tout le passage est obscur ; il n'est pas dit du tout que ce baptême ait eu lieu en 1547 5 et nous pensons, avec les éditeurs, qu'il s'agit du premier-né de Calvin, en 1542.
Ainsi donc à propos du second et du troisième enfant de Calvin, il n'y a que des textes obscurs et équivoques, même étranges. Remarquons surtout qu'à propos du premier, nous avons les détails les plus circonstanciés sur ce qui a précédé sa naissance, sur ce qui l'a accompagnée et suivie. Nous avons l'expression de la douleur de Calvin et d'Idelette, et les condoléances des amis4. Pour les deux autres, rien. Pas un mot. Et cependant quelle épreuve, si elle avait été répétée deux et trois fois !
Or il se trouve que nous possédons des déclarations très nettes, contredisant formellement l'hypothèse de ces deux autres naissances. Bèze (première édition) dit que le Seigneur retira à soi Idelette « sans avoir eu aucuns enfans 3. » Ce que la seconde édition explique par ces mots : « sans aucuns enfans, car combien qu'elle eut un fils de luy, il mourut incontinent °. » Et surtout nous avons une déclaration formelle de Calvin. Avec leur délicatesse ordinaire, les ennemis de Calvin, anciens et modernes, ont cru trouver une preuve éclatante de la malédiction de Dieu contre le Réformateur dans son manque de postérité, « pour que la vie d'un homme si infâme ne se propageât pas, » dit un jésuite 1 . L'insinuation remonte jusqu'au triste père de toute la légende calvinienne, Baudoin lui-même.
1. Opéra, XII, p. 322 et n. 18. — 2. 1545. Ibid., XII, p. 204. — :i. Ibid., XII, p. 580 et n. 6. — 4. Notons les lignes que lui adressa Jean Sturm : « Je regrette que ton petit enfant (Jiliolum) n'ait pas vécu. Cependant c'est quelque chose quod te virum esse declararis et expectes alterum parfum. (Ces mots indiquent la possibilité et non la réalité d'une seconde grossesse d'Idelette.) Je te félicite de ce qui m'a été refusé jusqu'ici. Il me semble que je vois un petit Calvin (parvulum Calvinum) dans ta demeure. Je ne l'ai pas vue, mais je m'en imagine la forme, comme la figure de ton petit enfant. » Lettre du 29 octobre 1542. Opéra, XI, p. 460. Herminjard, VIII, p. 170. — S. Opéra, XXI, p. 32. — 6. Ibid., p. 62. — 7. Henry, I, p. 415. — « Si Papyre Masson avoit conu ce passage, il n'aurait point dit que Calvin ne put avoir aucun enfant: « Il l'épousa dans un vain espoir d'avoir une descendance et des enfants; elle ne put lui en enfanter aucun. » — M. de Spondc a répété la même chose et y a même joint cette remarque, c'est que la femme de Calvin avoit des enfans d'un autre lit.... — FI. de Raymond avoit déjà dit que « ce furent des nopees condamnées à perpétuelle stérilité, encor qu'Idelette fût jeune et belle. » Mais qui s'étonnera du mensonge de ces trois auteurs... ? » Dictionnaire historique et critique de Bayle, article Calvin, note Q.
EN FAMILLE
Et c'est précisément à Baudoin que Calvin fît sa belle réponse : « Il me reproche que je suis sans enfans. Le Seigneur m'avait donné un petit fils (filiolus), il l'osta. Cestuy-ci entre les choses dignes de reproche me compte que je n'ay point d'enfans. Je réplique qu'en toute la chrestienté j'ay des enfans à dix miliers (mihi filiorum surit myriades in toto orbe christiano) l. »
Ainsi Calvin déclare qu'il n'a eu qu'un enfant, filiolus. Son biographe Bèze l'affirme à son tour. L'un et l'autre devaient savoir à quoi s'en tenir. Leur témoignage fait donc rentrer dans le néant les deux autres enfants, qui du reste n'en sont jamais sortis.
Les couches prématurées et malheureuses de 1542 avaient irrémédiablement ébranlé la santé d'Idelette. Son médecin Textor le fait entendre, dès la fin de l'année, dans une lettre à Calvin lui-même. « Il m'est bien pénible que ta femme soit si souvent malade. Si le Seigneur voulait que, par notre art, elle fût rendue à sa santé primitive, je ne reculerais devant rien2. » Il était à Mâcon et la peste sévissait à Genève.
Idelette, il est vrai, sembla se remettre. Mais en 1 545 elle faillit être emportée. Calvin prend congé de M. de Falais (18 septembre) au nom de sa femme, « laquelle gist au lict malade 3. » La crise est terrible. Au commencement d'octobre, elle commence à passer4. Le i3, Calvin écrit à Farel : « Ma femme désire être recommandée à tes prières et à celles de ta famille, car elle lutte encore péniblement contre la maladie. Mais nous avons du moins cette consolation, qu'elle semble avoir retiré un pied du tombeau. Elle est encore sans force, et tourmentée par de grandes douleurs5. » Cinq jours après (18 octobre), c'est à Viret que Calvin dit : « Ma femme entre peu à peu en convalescence, grâce au Seigneur, mais la toux la tourmente beaucoup, et augmente (exacerbât) ses douleurs ordinaires6. » En novembre, c'est une fièvre quotidienne qui la fait souffrir 7. Encore à la fin de l'année, elle est dans le même état, fort triste. « Ma femme se remet difficilement. Des hémorroïdes la tourmentent. La toux exaspère la douleur. De plus la fièvre n'est pas encore passée. J'espère cependant qu'elle reprendra peu à peu ses forces 8. »
En réalité, Idelette ne se rétablit pas. Son corps était usé. Le 23 décembre 1547, Calvin dit à Viret : « Ma femme est la compagne de la tienne dans sa lente maladie. Je crains quelque chose de fâcheux. Mais les maux présents nous inquiètent assez. Que le Seigneur se montre propice9. » Et Viret lui envoie ses « condoléances 10. »
1. Opéra, IX, p. 576, « Responsio ad Balduini convicia. » Opuscules, p. 1987. — 2. Lettre du 19 décembre 1542. Opéra, XI, p. 476, et n. 2. Herminjard, VIII, p. 224, et n. 7. — 3, Opéra, XII, p. 174. — 4. Lettre du 6 octobre de Viret à Calvin. Ibid., p. 184. — 8. Ibid., p. 190. — 6. Ibid., p. 193. — 7. Calvin à Libertet, 3 novembre. Ibid., p. 209. Voir Ibid., p. 206, et n. 5. — H. Ibid., p. 241. — 9. Ibid., p. 638. — La traduction de ces lignes, dans Stâhelin, I, p. 278, est une véritable paraphrase. — 10. Opéra, XII, p. 641.
A STRASBOURG
Six mois après, les craintes de Calvin n'ont pas disparu, au contraire. « Ma femme, dit-il à Viret le 20 août 1548, se recommande à vos prières. Elle est minée (lentum morbum alit) par une maladie lente, dont je redoute l'issue *, » Et cette fois-ci, ses pressentiments n'étaient que trop fondés. Toutes ses lettres parlent de la lutte inégale contre cette maladie qui progresse 2. Au commencement de 1549 (2I janvier), Calvin a une lueur d'espoir. « Ma femme, écrit-il à Viret, va un tout petit peu mieux (paulo meliuscule). C'est plutôt une amélioration qu'une guérison. Peut-être le Seigneur fera-t-il plus que nous n'espérons. 3 » Mais le 10 mars, nous voyons Idelette alitée4. C'était la fin.
En vain, le médecin Textor, l'ami du Réformateur, « qui souvent l'avait soulagée par son secours, qui une fois l'avait arrachée à une maladie grave et dangereuse 5, » multiplie son habileté, ses efforts, ses soins, tout fut inutile, et le 29 mars, Idelette fut rappelée à Dieu 6.
Approchons-nous avec Calvin lui-même de ce lit de mort : « Je fais tous mes efforts pour ne pas être complètement accablé par le chagrin {ne prorsus mœrore conficiar). Mes amis m'entourent et ne négligent rien de ce qui est possible pour apporter quelque soulagement à la souffrance (œgritudinï) de mon âme.
« Quand ton frère partit, on désespérait déjà de sa vie. Lorsque le mardi [26 mars] tous les frères furent présents, ils jugèrent bon de prier en commun (si communis inter nos precatio conciperetur). Cela fut fait. Abel, au nom de tous, l'exhorta à la foi et à la patience. Elle, brièvement (car elle était déjà toute brisée), attesta ce qu'elle avait dans le cœur. Ensuite j'ajoutai une exhortation qui me parut appropriée au moment 7
« Sa grandeur d'âme était telle qu'elle paraissait sortie du monde. Le jour où elle rendit son âme au Seigneur, notre frère Bourgoing, environ vers six
i. Opéra, XIII, p. 31. — 2. Uxor mea suo more œgre se trahit (à Viret, 30 août 1548. Ibid., p. 39). — Cum diutino morbo segre luctatur (18 novembre. Ibid., p. 104). — 3. Ibid., p. 163. — 4. Ibid., p. 215. — 5. Ibid., p. 598 (ier juillet 1550). « La mémoire de ma femme, lui dit-il, me rappelle tous les jours combien je te dois..., et puisque tu n'as pas voulu accepter d'autre salaire, j'ai voulu inscrire ton nom sur ce commentaire, en témoignage de ta bienveillance à mon égard. » Dédicace du Commentaire sur la seconde épltre aux Thessaloiriciens. — 6. Ruchat (Histoire de la Réformation de la Suisse, V, p. 380, qui a mal compris le mot lier/', lequel se rapporte non pas à ce qui le précède, mais à ce qui le suit: Opéra, XIII, p. 231, n. 2); J. Bonnet (Récits, p. 96, qui a lu : onze, au lieu de : deux, comme date de la lettre de Calvin à Farel, Opéra, XIII, p. 229, n. 4); Stâhelin (I, p. 279, 280), la font mourir le 6 avril. — La Vie de Bèze (2e édition) avait dit cependant : « L'an 1549, mourut sa femme au mois de mars. » (Opéra, XXI, p. 71.) Et une fois de plus Bèze avait raison. En effet, le 2 avril, Calvin écrit à Farel : « La nouvelle de la mort de ma femme est sans doute venue jusqu'à vous. » (Opéra, XIII, p. 228.) Il faut donc qu'elle soit morte au moins quelques jours avant. La lettre à Viret permet de préciser, car il semble que ce soit trois jours avant (triduo antc mortem), qu'eurent lieu dans la chambre d'Idelette les prières que la lettre à Farel place le mardi 26 mars. C'est donc le 29 mars qu'elle serait morte. (Voir Opéra, XIII, p. 226, n. 1.) — 7. Calvin continue : « Puis, comme..., » et suit le récit de la conversation (qu'on trouvera plus loin) entre Calvin et Idelette au sujet des enfants d'Idelette. D'après la lettre à Viret, cette conversation eut lieu trois jours avant la mort, or elle semble bien ici avoir eu lieu le 26 mars, en présence des pasteurs.
EN FAMILLE
heures, lui adressa de pieuses exhortations, pendant lesquelles elle poussait des exclamations, de façon que tous pussent comprendre que son cœur était bien élevé au-dessus de la terre. « O résurrection glorieuse, disait-elle en effet, Dieu d'Abraham et de tous nos pères, depuis tant de siècles que les fidèles ont espéré en toi, aucun n'a été trompé. Moi aussi j'espérerai. »
» Ces paroles brèves {sententiœ concisœ), elle les laissait échapper plutôt qu'elle ne les prononçait. Et elle n'empruntait pas les paroles des autres d, mais elle agitait ses pensées dans son esprit, et elle attestait par quelques mots ce qui avait fait l'objet de ses méditations.
» A six heures, j'ai été forcé de sortir (domo abstractus sum). Après sept heures, comme elle avait été transportée ailleurs, elle commença à tomber en défaillance. Sentant subitement que la voix lui manquait : « Prions, dit-elle, prions, vous tous priez pour moi. » A cette heure-là je suis rentré dans la maison. Elle ne put parler, mais par des signes elle montra son émotion. Je dis quelques mots de la grâce du Christ, de l'espoir de la vie éternelle, de la tente de cette vie, du départ, et je me cachai pour prier. (Abdidi me ad precandum.) D'une âme tranquille, elle écouta les prières, et fut attentive à l'exhortation [ad doctrinam. Quel mot à ce moment ! La doctrine, c'était le secret de la vie et de la mort de ces hommes et de ces femmes]. Avant huit heures, elle expira paisiblement, si bien que ceux qui étaient présents ne pouvaient discerner si elle vivait ou si elle était morte.
» Et maintenant je dévore ma douleur, de telle façon que je n'ai en rien interrompu les travaux de ma charge (sic deporo, ut a minière meo nullam intermissionem habuerim). Bien plus, pendant ce temps, Dieu m'a appelé à d'autres combats. Adieu, frère et excellent ami. Le Seigneur te fortifie par son esprit et moi aussi, dans cette grande calamité, qui certainement m'aurait brisé, s'il n'avait tendu du ciel sa main, lui dont l'office est de relever les abattus, de confirmer les faibles, de restaurer les fatigués 2. »
S'il était permis d'avoir des pensées frivoles devant un si émouvant spectacle, comment n'admirerait-on pas l'allure classique, dans sa sobriété, de ce récit ? — Mais nous avons mieux à faire. Après la lettre à Farel, il nous faut lire la lettre à Viret, la plus sublime et la plus touchante, certainement, qu'ait jamais écrite le Réformateur : « Quoique la mort de ma femme m'ait été extrêmement cruelle (valde acerba), je cherche autant que possible à contenir mon chagrin. Et mes amis m'y aident à l'envi. Mais eux et moi, nous obtenons moins de résultat, je l'avoue, qu'il ne serait désirable. Et cependant ce peu que j'obtiens, je puis à peine dire combien il me soulage. Tu connais en effet la tendresse, il faut dire la mollesse de mon âme (nosti animi mei teneritudinem vel mollitiem potins). Aussi, sans de puissants efforts, je ne me serais pas tenu ainsi jusqu'ici. »
Donnant alors libre cours à sa douleur, Calvin se plaît à se rappeler tout ce qu'il a perdu : « Certes la matière de ma douleur n'est pas vulgaire. J'ai perdu
1. Nouvelle preuve que les historiens ont eu tort en prêtant à Idelette un caractère effacé : c'était, au contraire, une individualité modeste, réservée, mais énergique. — 2. Opéra, XIII, p. 228, 229.
A STRASBOURG
l'excellente compagne de ma vie (optima socia vitœ), qui, si le malheur était venu, aurait été ma compagne volontaire, non seulement dans l'exil et dans la misère, mais même dans la mort. »
Il semble enfin que la pudeur de Calvin, si réservée, est une fois vaincue; les détails, les sentiments se pressent sous sa plume : « Tant qu'elle a vécu, elle a été l'aide fidèle {fida adjutrix) de mon ministère. Jamais je n'ai senti en elle le moindre empêchement1. »
Et de nouveau il raconte à Viret, presque dans les mêmes termes, ce qu'il a raconté à Farel, un des derniers épisodes de la maladie d'Idelette, récit bien digne en effet, par sa sublimité, d'être fait deux fois 2. Pour ne pas causer de peine à son mari, Idelette n'avait jamais exprimé d'inquiétude sur son état. Elle n'avait pas davantage parlé de ses enfants (ceux de son premier mariage). « Craignant qu'empêchée par quelque pudeur (padore impedita) elle ne nourrît dans son esprit ce souci, qui pouvait la faire souffrir plus que la maladie elle-même {magis cruciaret quam morbus ipse) 3, » Calvin alla au devant des préoccupations, que la délicatesse de son amour devinait, et, « trois jours avant sa mort, » il lui promit de ne pas négliger envers eux son devoir. « Je les ai recommandés déjà au Seigneur, me répondit-elle aussitôt. — Je dis : cela n'empêche pas que je veille aussi sur eux. — Elle reprit : Je sais que tu ne négligeras pas ceux que tu sais être recommandés au Seigneur 4. — Hier, en outre, pour la première fois, j'ai appris qu'une femme insistait pour qu'elle m'en parlât ; et elle lui répondit exactement en ces termes : « Mais l'important, c'est qu'ils vivent pieusement et saintement. Mon mari n'a pas besoin d'être pressé de les instruire dans une chaste discipline et clans la crainte de Dieu. S'ils sont pieux, j'ai la confiance qu'il leur servira spontanément de père. Sinon, ils sont indignes que je le prie en leur faveur (si pii erunt, confido illis sponte fore patrem; sin alii, indigni sunt pro quitus a me rogetur) "°. »
Paroles et sentiments d'une simplicité, d'une moralité et d'une confiance véritablement héroïques, qui ne le cèdent à rien de ce que l'antiquité nous offre de plus grand en fait de stoïcisme ! Paroles et sentiments dont l'austère grandeur chrétienne atteint véritablement la limite du sublime, et qui suffiraient à illustrer celle qui a pu les sentir et les exprimer, et celui qui a pu les inspirer ! Calvin ajoute : « Cette magnanimité d'âme vaudra plus auprès de moi que cent recommandations 6. »
1. En face de cette tendresse, de cette reconnaissance, il y a lieu, pour montrer ce que la Légende a fait de l'Histoire, de placer l'exclamation de Paul Albert : « On n'ose se demander ce que dut être la vie de cette femme, qui voyait et entendait Calvin à toute heure ! » La littérature française des origines à la fin du seizième siècle, huitième édition, p. 160. — 2. Nous complétons ici un récit par l'autre. — 3. Il dit à Viret : « Quia timebam ne intus curam premendo se frustra cruciaret, » Opéra, XIII, p. 231. — 4. A Farel, il avait reproduit ainsi la phrase d'Idelette : « Si Domino curae erunt, scio tibi fore commendatos. » — ?>. Sa mort l'empêcha d'assister à la honte {flagitium) de sa fille Judith. — ti. Ibid., p. 230, 231. — On a cru pouvoir préciser l'influence d Idelette sur Calvin, ou du moins constater la disparition de cette influence. « Habituellement malade, dit J. Bonnet, et chagrin (?), aigri par les résistances des hommes et par celles des choses, qui ne se plient que lentement aux desseins du génie, Calvin perdit trop tôt ces affections domestiques pour lesquelles il était si bien fait.... Que de fois, sans doute, dans ces années de luttes
EN FAMILLE
Sept ans ont passé. Calvin est resté fidèle au souvenir de la femme exceptionnelle qui avait été si digne de lui (singularis exempli femina). C'est à lui de consoler un de ses amis, qui passe par l'épreuve qu'il a connue et qu'il n'a pas oubliée. Il lui écrit en effet une courte lettre, résumé étonnant de toutes les tristesses et de toutes les consolations. On sent, quand il ne le dirait pas, qu'il parle par expérience (ex meo sensu) de la cruelle blessure (acerbum vulnus) : « Quelle blessure, quelle douleur t'a causée la mort de ton excellente femme, j'en juge d'après mon expérience. Car je me rappelle combien il me fut difficile, il y a sept ans, de triompher d'un deuil semblable. »
Quelle foi : « Nous fraudons Dieu de son droit, dit-il, si nous ne laissons pas vivre et mourir, à son gré, qui que ce soit des nôtres ! » Et en même temps quelles expressions heureuses pour rendre la douceur et l'inviolabilité éternelle du lien conjugal : « L'admirable providence de Dieu ne nous sépare dans ce monde que pour nous réunir un jour dans son royaume céleste.... Et ce n'est pas une médiocre consolation, bien que la chair en frémisse plus douloureusement, que d'avoir vécu avec sa femme de façon à retourner plus volontiers vivre avec elle (ad cujus contubernium), quand il faudra quitter ce monde1. »
Tel avait été le mariage de Calvin et d'Idelette, et c'est précisément parce que Calvin perdait un tel bonheur, et se trouvait si sensible à cette perte, que son épreuve, deux fois immense, fut pour l'Evangile un incomparable triomphe. A ces amis qui le connaissaient le mieux, il apparut comme un véritable prodige de la grâce divine (non vulgare testimonium divinœ erga te benevolentiœ). C'est ce que nous dit la réponse de Viret à Calvin. Il sait très bien, écrit-il, la tendresse d'âme de son ami (eo magis quo penitius novi animi tui1 ut ipse appellas,
héroïques et de secrètes défaillances, dont sa correspondance reproduit les phases, il retrouva le calme auprès de la femme courageuse et douce, qui ne savait pas transiger avec le devoir! Que de fois, peutêtre, il fut modéré, attendri par une de ces paroles qui viennent du cœur, et dont la femme a le secret! Et quand enfin vinrent des jours plus sombres, quand la controverse des opinions, se mêlant au choc det partis, suscita Bolsec, Servet, Gentilis, qui peut dire combien les conseils, la miséricordieuse influence d'Idelette de Bure, manquèrent au réformateur! » (J. Bonnet, Récits, p. 99.) M. Lang a repris ces développements hypothétiques, en essayant de les préciser encore davantage : « L'influence silencieuse qu'elle exerçait sur le Réformateur n'était pas petite. Sa mort fut pour toute la vie de Calvin d'une importance capitale. » Et notre auteur croit pouvoir transformer cette présomption ( Vermuthung) presque en certitude, en comparant U;s événements après et avant. Avant, rien que la condamnation de Gruet. Après, l'expulsion de Bolsec, la mort de Servet et la répression de l'émeute de 1555- Nous avouons ne pas apercevoir ce que Idelette aurait pu changer à toute cette histoire. « Sans doute, dit M. Lang, l'opposition longue, toujours plus obstinée, dangereuse à la réalisation de ses idées, devait l'exciter à des mesures violentes et à une hostilité déclarée. Mais cela n'explique pas suffisamment le changement dans la conduite de Calvin. Il faut plutôt regarder la timide douceur d'Idelette comme la cause, inconsciente pour Calvin, de la modération primitive ; et il nous faut regretter que, plus tard, une seconde Idelette ne se soit pas trouvée à côté de lui, non pas pour affaiblir la fermeté de ses décisions, mais pour empêcher qu'elles n'allassent à l'extrême. » (Das hâusliche Leben, p. 31.) Aucun document ne nous permet de nous approprier les hypothèses de MM. Jules Bonnet et Lang, flatteuses sans doute pour Idelette, mais injustes pour Calvin. 1. Calvin à Richard Vauville, novembre 1555. Opéra, XV, p. 867 et n. 6.
A STRASBOURG
teneritudinem). Voilà pourquoi, ayant entendu parler de sa constance et de son courage, il vient à lui avec une lettre de félicitation plutôt que de consolation (mi ht apud te opus esse gratulatoriis quam consolatoriis literis potins).
Quels hommes, faudrait-il dire, s'il ne fallait dire : quels chrétiens ! Viret voit clairement l'œuvre du Saint-Esprit (vim in te agentem divini spiritus), méritant son nom de consolateur. « N'est-ce pas à juste titre que je reconnais sa force en toi qui portes d'un courage si fort les malheurs domestiques ? Et cependant rien ne pouvait t'atteindre plus cruellement, ni si profondément, puisque tu as coutume d'être ému des maux d'autrui et d'en être affecté, comme s'il s'agissait de tes propres affaires1. » Après avoir fait un retour sur lui-même et sur son abattement, quand il perdit sa femme, Viret continue : « Toi, au contraire, tu es si éloigné d'être brisé et affaibli que tu rends les autres, par ton exemple, beaucoup plus forts, en témoignant que tu peux faire ce que tu as l'habitude de conseiller. Non seulement, quand tu es bien portant, tu sais donner des remèdes aux malades, mais malade tu demandes des remèdes, et tu penses comme quand tu étais fort et bien portant. »
Ainsi, la sensibilité et la magnanimité, et surtout l'accord de la pensée et de la vie réalisé dans une vie aussi haute que la pensée, tel est le spectacle que Calvin offrit à ses amis, à son troupeau. Et le voyant, sans faiblir, agir, penser, diriger les affaires de l'Eglise, au moment où la douleur devait tourmenter et abattre (lancinare ac prostrare) son cœur si sensible, tout le monde fut saisi d'une grande admiration (omnes magna cepit admiratio) 2.
1. Calvin avait écrit à Viret, au sujet de sa femme malade: « Sache que nous sommes aussi inquiets à son sujet que si elle était aussi notre femme ou notre fille. » Opéra, XII, p. 252. — 2. Ibid., XIII, p. 233, 234.
Les cigognes de Strasbourg.