‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 54 sur 123 · Maimbourg, Histoire du calvinisme, 1682, p · texte numérisé non relu

Maimbourg, Histoire du calvinisme, 1682, p

A STRASBOURG

On ne sera pas très étonné de trouver le libre penseur Voltaire tout à fait d'accord avec le jésuite Maimbourg :

Noble cité, riche, fière et sournoise.

On y calcule et jamais on n'y rit, L'art de Barême est le seul qui fleurit. On hait le bal, on hait la comédie.... Pour tout plaisir Genève psalmodie Du bon David les antiques concerts, Croyant que Dieu se plaît aux mauvais vers. Des prédicans la morne et dure espèce Sur tous les fronts a gravé la tristesse

Mais ce qui est plus curieux, c'est que deux auteurs protestants, spécialement les deux derniers qui se soient occupés de ce sujet, ont manifesté, vis-à-vis de Calvin, presque dans le même style, les mêmes opinions et les mêmes sentiments que Maimbourg et Voltaire : « Esprit sec et dur, dit M. O. Douen, logicien et intellectualiste à outrance, Calvin manque de cette chaleur de cœur qui a fait tant aimer Luther2. » L'homme plus complet que Calvin, c'est Marot ! Le Réformateur nécessaire à la France, ce n'était pas Calvin, c'était Marot! Et M. Douen conclut dans un passage, que nous avons déjà cité, en lançant contre le dogmatisme de Calvin le quadruple anathème : « Anti-libéral, anti-artistique, anti-humain, anti-chrétien 3 ! » — Enfin, M. Daniel Courtois, dans un de ces travaux de jeunesse qui sont l'écho de beaucoup de paroles, et représentent la moyenne de beaucoup d'idées, après avoir déclaré que Calvin « nourrissait une sainte horreur à l'égard de tout ce qui pouvait ressembler à une intrusion de l'art dans le domaine religieux, » finit par s'approprier ce jugement de M. Douen : « Calvin, qui n'était pas musicien, proscrivait l'harmonie avec un rigorisme qui n'a peut-être pas été moins nuisible à la Réforme que le supplice de Servet4. »

La violence de cette condamnation ne l'a pas empêchée de devenir banale. C'est un lieu commun. M. Mùntz l'a développé dans son article de la Revue des Revues, où, mettant hors de cause Luther, il a fait porter toutes ses critiques contre « l'orgueilleux et cruel Calvin, » contre « le plus fanatique des chefs de la Réforme, » qui « du même coup avait desséché le cœur et l'âme ». « La beauté, à ses yeux, n'est autre chose qu'un sujet d'idolâtrie ». « En dehors de ces quelques concessions toutes platoniques, où et quand voit-on que l'auteur de V Institution ait témoigné le moindre intérêt à n'importe quelle branche de l'art5? » — Et c'est enfin ce lieu commun que M. Brunetière a résumé dans

1. Voltaire, La guerre civile de Genève, édit. de 1775. Pièces détachées, t. III. — 2. O. Douen, Clément Marot, I, 376. « ...Sobre jusqu'à l'excès, froid, chagrin, austère, ennemi de tout plaisir et de toute distraction, même des arts et de la musique.... » Ibid., p. 377. — 3. Jean Calvin, I, p. 588. O. Douen, Clément Marot, I, p. 386. — 4. D. Courtois, La musique sacrée dans l Eglise réformée de France, 1887, p. 32, 70. — O. Douen, Article : « Chant d'église. » Encyclopédie des sciences religieuses, III, p. 51. — 5. Eugène Mùntz, de l'Institut, « Le protestantisme et l'art, » Revue des Revues, Ier mars 1900, p. 485, 482, 486, 487. — Cet article a soulevé une discussion, dont voici les principaux documents : E. Doumergue, « Calvin et l'art » (la Foi et la Vie, 16 mars 1900); E. Mùntz, « Le protestantisme et l'art; enquête complémentaire » (Revue des Revues, 15 juillet 1900); E. Mùntz et N. Weiss, « Le protestantisme, et l'art » (Semaine littéraire, de Genève, 14 avril, 2 juin, 16 juin, 30 juin, 7 juillet); N. Weiss, « L'art et le protestantisme » (Bulletin du protestantisme français, 15 octobre et 15 décembre 1900).

LA LITURGIE

cette phrase : « L'horreur de l'art est et devait demeurer un des traits essentiels et caractéristiques de l'esprit de la Réforme, en général, et de la Réforme calviniste, en particulier1. »

Or, tout de suite, nous rencontrons un texte des plus curieux et des plus importants. C'est une application à l'art, une illustration par l'art, de la grande doctrine calviniste sur la Grâce générale.

En vertu de cette Grâce générale, Dieu n'a pas abandonné les hommes, qui ne sont pas l'objet de sa Grâce particulière ; et une preuve, c'est que Dieu a spécialement accordé à la race de Caïn « l'invention des arts et autres choses qui servent à l'usage commun et commodité de ceste vie : un don de Dieu qui n'est pas à mespriser et une vertu digne de louange. »

Mais il faut lire tout le texte et en peser les déclarations : « C'est merveille que ceste gent, qui s'estoit départie de toute intégrité, ait esté excellente en telles grâces [non pœnitendis dotibus) par dessus tous les autres qui sont issus d'Adam,... afin que nous sachions que Dieu n'a pas tellement maudit (non ita fuisse maledictum) Caïn, qu'il n'ait encore espars quelques dons et grâces (eximia quœdam doua) en sa postérité — Sachons donc que les enfans de Caïn ont tellement [en telle sorte] esté privez de l'esprit de régénération, que toutesfois ils ont eu des grâces qui sont bien à priser (ut tamen prœditi fuerint non contemnendis dotibus). »

C'est du reste le procédé constant de cette Grâce générale : « Comme l'expérience de tous aages monstre que Dieu a tousjours jetté quelques rayons de sa lumière sur les incrédules (in gentibus incredulis divinœ lucis radios), quant à ce maintenir en la vie présente (quantum ad cultum vitœ prœsentis), et aujourd'huy nous voyons comment il y a des dons excellens de son Esprit, qui sont espandus sur tout le genre humain (per totum genus humanum.) Mesme les arts et sciences libérales nous sont venues de gens profanes. Nous sommes contraints de recognoistre d'eux, l'astrologie, la médecine, l'ordre politique et autres parties de la philosophie. » Ainsi les hommes les plus coupables et les plus maudits ont eu eux aussi « des tesmoignages évidens de la bonté divine (liiculenta divinœ bonitatis testimonia). »

Parmi ces témoignages sont précisément les arts, dont il ne faut ni exagérer, ni restreindre la valeur, « Combien que l'invention de la harpe2 et autres instru-

I. Brunetière, « L'œuvre littéraire de Calvin, » Revue des Deux-Mondes, 15 octobre 1900, p. 900. — 2. Un critique a objecté : « Dans divers passages sur les « arts et sur les sciences libérales, » on prétend voir une preuve de l'admiration de Calvin pour l'art, alors que, par arts libéraux, il entend avant tout la médecine, la jurisprudence, l'astronomie, la géométrie, la dialectique, etc. Voilà qui s'appelle jouer sur les mots! » E. Mùntz, « Le protestantisme et l'art. » {Revue des Revues 15 juillet 1900, p. 137.) — La déclaration de Calvin relative à la harpe, et aux arts procurant volupté, fait justice de cette objection. De l'ensemble des arts, Calvin n'exclut pas les arts proprement dits, les beaux-arts.

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mens de musique serve plustost à volupté et délices qu'à nécessité, toutesfois il ne la faut pas tenir pour superflue du tout, et mérite encore moins d'estre condamnée (ac multo minus per se damnari meretur). Vray est qu'il faut condamner la volupté (poluptas), qui n'est point conjointe avec la crainte de Dieu, et l'utilité commune de la compagnie des hommes. » — Ainsi Calvin ne condamne pas la volupté en soi, mais seulement celle qui est contraire à la crainte de Dieu, et, (trait qui souligne singulièrement le caractère social et humain du calvinisme), inutile aux autres hommes ! — « Mais, continue le Réformateur, la musique est de telle sorte, qu'elle peut estre appliquée aux offices de piété, et profiter aux hommes, pourveu que les allèchemens vicieux en soyent ostez, aussi la vaine délectation qui retire les hommes de meilleurs exercices, pour les occuper à vanité l. »

Si, malgré tout, quelqu'un insistait sur le fait que les arts ont été inventés par des incrédules, par des maudits, et que par conséquent il y a là une dépréciation morale, religieuse des arts, il prouverait seulement qu'il n'a pas compris du tout la pensée de Calvin, telle qu'il l'expose dans ce passage et dans maint autre. Les arts, par qui que ce soit qu'ils aient été inventés, n'en sont pas moins absolument et purement divins, car ils sont des dons faits par Dieu lui-même aux inventeurs: « Toutes arts, dit-il dans son Commentaire sur Exode, XXXI, 2, procèdent de Dieu, et doyvent estre tenues comme ses inventions (artes omnes a Deo manare, et ideo debere censeri divinas inventiones) 2. » — Et dans son Commentaire sur Esaïe, XXVIII, 29, il ajoute : « Non seulement l'agriculture, mais aussi toutes arts qui servent à l'utilité de l'homme sont dons de Dieu {Dei dona)

instillés par luy en noz entendemens Le prophète enseigne qu'il faut reco-

gnoistre toutes ces arts de Dieu, qui en est autheur et maistre unique (iinicus autor et magister). S'il faut ainsi juger de l'agriculture et des autres arts méchaniques, que faut-il estimer des arts libérales, de la médecine, jurisprudence, astronomie, géométrie, dialectique et autres ? Ne sont-elles point procédées de Dieu ? Ne contemplerons-nous point sa bonté en icelles, pour la recognoistre (bonitatem ipsius contemplabimur et agnoscemus) 3 ? »

Pour Calvin les arts sont donc : Benedictio Dei ; divinae lucis radii ; prœclara spiritus dona ; excellentes gratiœ ; divinœ inventiones. Avec cette conception, — et aucune ne saurait lui être jamais supérieure, puisque jamais personne ne fera découler l'art d'une source plus haute que la pensée même de Dieu, — si Calvin condamne tous les abus, il ne saurait condamner aucun usage légitime.

1. Opéra, XXIII, 99, 100. — Traduction française des Commentaires sur les cinq livres de Moïse, édition de François Estienne, 1564, p. 49, 50 (Genèse, IV, 20). — 2. Opéra, XXV, p. 58. — Même édition de la traduction française, p. 491. — •'!• Opéra, XXXVI, p. 483, 484. — Commentaires sur le prophète Isaie. A. Riveriz, 1552, p. 373.

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Parmi ces arts, il en est un que Calvin a toujours singulièrement loué, en homme qui le pratique et même qui n'est pas insensible au plaisir de le pratiquer avec supériorité *, c'est l'art littéraire, ou, comme on disait alors, l'art de l'éloquence.

Dans le traité contre Servet, nous trouvons ces lignes : « C'est chose absurde que la foy soit fondée sur l'éloquence humaine. Maintenant si quelcun, craignant que l'éloquence de ceux qui ont quelque grâce de bien parler, ou que le bon esprit et savoir de ceux qui en sont douez, ne anéantissent la foy (ne fidem exinaniant eloquentia et paulo subtilior agendi dexteritas), vouloit débouter toutes gens savans et adextres de l'office de prescher (a suggestu prohibeat), ne feroit-il pas injure à Dieu et aux dons de son Esprit?... Jésus-Christ, ayant prins des pescheurs pour les prémices de ses apostres, a depuis choisi d'autres ministres, lesquels n'estoyent pas ainsi rudes et idiots (elegantiori doctrina tinctos) que les premiers.... Regardons au stile d'Isaïe, lequel non seulement est pur et élégant (punis et nitidits), mais est orné de grand artifice (artificio ornatus), en quoy on voit bien que l'éloquence peut bien servir à la foy. Et de faict, Jésus-Christ n'a pas moins appellé les philosophes par la clarté de l'estoille, qu'il y avoit attiré les bergers par la voix de l'ange 2. »

A propos du passage de l'Epître aux Corinthiens, I, 1, 17 : « Car Christ ne m'a point envoyé pour baptizer, mais pour évangélizer, non point avec sagesse de parole, afin que la croix de Christ ne soit anéantie, » Calvin se pose cette première question : « Asçavoir, si Paul en ce passage condamne du tout la sapience de parole, comme contraire à Christ ? » et il répond : « Ce seroit une chose bien eslongnée de raison que sainct Paul comdamnast totalement les arts, lesquels il appert estre dons excellens (prœclara doua) de Dieu, desquels comme d'instrumens (tanquam organis) les hommes s'aident à plusieurs bons usages.... Il n'y a point de doute qu'ils ne soyent procédez du sainct Esprit.... Ainsi donc, ce que dit yci S. Paul ne doit pas estre prins comme estant dit pour blasmer et diffamer les arts (in contumeliam artium), comme s'ils estoyent contraires à piété 3. »

Calvin se pose ensuite cette autre question : Si Paul « entend qu'il y ait per-

1. Un de ses adversaires (Capunculus) lui a reproché d'obscurcir ce qui est clair. Calvin répond avec dédain : « Comme si tous les hommes instruits et les ignorants ne m'accordaient pas la louange d'être clair (perspicui/atis laudcm). Opéra, XII, p. 16. — A propos de l'écrit de Farel : « Le glaive de la parolle véritable, tiré contre le bouclier de défense, duquel un Cordelier libertin s'est voulu servir pour approuver ses fausses et damnabies opinions, » Calvin dit à son ami : « Si je ne t'ai rien écrit encore au sujet de ton livre, c'est que j'avais remis à Viret la charge de cette affaire. Je lui ai dit tout d'abord, ce qui est vrai, que mon style est trop différent du votre pour que mon jugement à l'égard de vos ouvrages ne soit pas suspect. Tu sais quel respect je porte à Augustin. Et cependant je ne puis dissimuler que sa prolixité me déplaît. D'autre part, ma brièveté est peut-être trop concise. Mais je n'ai pas l'intention de discuter la supériorité de l'une de ces méthodes sur l'autre, et je ne me fie pas à moi-même {Jidem ipse mihi non habed); en suivant ma nature, je préfère obtenir l'indulgence des autres, plutôt que les blâmer. » Opéra, XIII, p. 335 et n. 3, et p. 374. Lettre de Calvin à Farel, du ier septembre 1549. — i. « Et certe Christus non minus Stella; radiis magos ad se dedixit, quam pastores angeli voce. » Opéra, VIII, p. 469. Defensio orthodoxœ fidei. — Traduction française de 1554, P- 29, 30. — 3. Commentaires sur toutes les Epitres. C. Badius, 1562, fol. 86.

pétuel discord entre la doctrine de l'Evangile et l'éloquence, tellement qu'elles ne puissent convenir ensemble ? » Il explique que saint Paul s'adressant aux Corinthiens, à des « oreilles chatouilleuses, » voulait les ramener à l'humilité de la croix. « Car le Seigneur n'admet à son eschole que les humbles (solos enim parvulos in scholam suam admiitit Dominus). » On aime entendre le grand théologien exprimer ainsi une de ses pensées familières.

« Mais, continue-t-il, que sera-ce si quelqu'un aujourd'huy, en déduisant les propos un peu élégamment {paulo nitidius) et proprement, veut esclarcir la doctrine de l'Evangile par éloquence (erangelii doctrinam eloquentia illustref)} Sera-il pour cela à rejetter, comme s'il souilloit ou obscurcissoit la gloire de Christ?... Ceste éloquence n'est point à condamner ni à mespriser, laquelle ne tend point à arrester les chrestiens à un lustre extérieur de paroles, à les enyvrer de vaine délectation, à chatouiller les oreilles en retentissant (suo tinmtu), ni à offusquer de sa pompe la croix de Christ, comme qui mettroit une nuée au devant, mais

plustost tend à nous ramener à la simplicité nayfve de l'Evangile Après je

respon d'avantage que l'Esprit de Dieu ha aussi son éloquence, mais laquelle a plustost un lustre naturel propre à elle, ou encore (pour mieux dire) intérieur

(intrinseco), qu'ornemens empruntez et parure prinse d'ailleurs Ainsi donc

l'éloquence qui convient à l'Esprit de Dieu, c'est celle qui n'est point enflée d'ostentation, et ne se perd point en l'air par vaines bouffées (fiec crepet inanem sonitum), mais est solide et pleine d'efficace, et ha plus de sincérité que d'élégance1. »

N'est-ce pas sa propre éloquence que Calvin caractérise en ces termes, d'où l'élégance elle-même n'est pas exclue par la sincérité?

Dans Y Institution chrétienne, Calvin explique son idée sur la peinture et la sculpture, et n'a aucune envie de les condamner2. Seulement, épouvanté par les scandales auxquels a abouti le culte des images, il interdit deux choses : i° les tableaux et les statues dans les temples 3 ; 2° toute représentation de Dieu lui-

1. Commentaires sur toutes les Epitres, Ch. Badius, fol. 86, r° et v°. Opéra, XLIX, p. 320, 321. — 2. La « table ou brief sommaire des principales matières, » résume la pensée de Calvin en ces mots: « Que quand on condamne l'idolâtrie, ce n'est pas pour abolir l'art de peindre et tailler, mais on requiert que l'usage de l'une et l'autre soit pur et légitime. (Opéra, IV, p. 1 195.) — « De faict, nous avons, par l'horrible rage dont la religion a esté renversée partout, expérimenté trop plus qu'il ne seroit de besoin, que sitost qu'il y a des images en un temple, c'est comme une banière dressée pour attirer les hommes à idolâtrer. » — Ici, comme ailleurs, Calvin traite une question de fait, d 'expérience, et non de principe. Il continue: « Et encores que les dangers n'y fussent pas si apparens, si est-ce que, quand je considère à quel usage les temples sont dédiez et ordonnez, il me semble que c'est chose mal séante à leur saincteté, qu'on y mette d'autres images que celles que Dieu a consacrées par sa parolle,... j'enten le baptesme et la saincte Cène du Seigneur, aveques les cérémonies : ausquelles noz yeux doivent estre si attentifs, et tous noz sens si bien affectionnez, qu'il ne soit plus question d'appéter images forgées à la fantasie des hommes. Voilà le bien inestimable pour lequel les Papistes s'escarmouchent tant, qu'il leur semble qu'il n'y ait nulle récompense qui vaille un marmouset guignant de travers, et faisant la mine tortue. » Institution chrétienne, I, xi, 13. (Opéra, III, p. 137.)

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même. Et cette double interdiction trahit des préoccupations anti-catholiques, mais non anti-artistiques.

« Toutesfois, dit-il en effet, je ne suis pas tant scrupuleux (ea superstitione teneor) de juger qu'on ne doive endurer ne souffrir nulles images ; mais d'autant que l'art de peindre et tailler (sculptura et pictura) sont dons de Dieu, je requier que l'usage en soit gardé pur et légitime, afin que ce que Dieu a donné aux hommes pour sa gloire et pour leur bien ne soit perverti et poilu par abuz désordonné, et non seulement cela, mais aussi tourné en nostre ruine. Je n'estime pas qu'il soit licite de représenter Dieu sous forme visible (visibili specie), pour ce qu'il a défendu de ce faire, et aussi pour ce que sa gloire est d'autant défigurée et sa vérité falsifiée Il reste donc qu'on ne peinde et qu'on ne taille

sinon les choses qu'on voit à l'œil (quorum sint capaces oculi). Par ainsi que la majesté de Dieu, qui est trop haute pour la veue humaine, ne soit point corrompue par fantosmes, qui n'ont nulle convenance avec elle (indecoris spectris). Quant à ce qui est licite de peindre ou engraver, il y a les histoires (historiœ ac res gestœ) pour en avoir mémorial, ou bien figures, ou médales de bestes, ou villes, ou païs *. Les histoires peuvent profiter de quelque advertissement, ou souvenance qu'on en prend : touchant du reste, je ne voy point à quoy il serve, sinon à plaisir 2. »

Mais Calvin ne condamne pas ce plaisir, lui qui n'est pas l'ennemi, nous venons de le voir, de toute « volupté. » En réalité il laisse à la sculpture le droit de représenter les hommes, les bêtes et les choses ; et il recommande la peinture historique, le tableau de genre, le paysage et le portrait. On dirait qu'il trace à l'avance le programme que remplira l'art hollandais du dix-septième siècle 3.

Arrivons à la musique 4, et bornons-nous pour le moment à citer la préface, successivement augmentée, mise par Calvin en tête des diverses éditions de sa liturgie : « A la vérité, nous congnoissons par expérience que le chant a grand force et vigueur d'esmoupoir et enflamber le cœur des hommes, pour invoquer et louer Dieu d'un \èle plus véhément et ardent. »

Il parle ainsi en 1D42. En 1345, il ajoute : « Or, entre les autres choses, qui sont propres pour récréer l'homme et luy donner volupté, la musicque est, ou la première, ou l'une des principalles : et nous faut estimer que c'est un don de Dieu, député à cest usaige.... A grand peine y a[-t-]il en ce monde qui puisse plus

1. Le texte latin dit : « In eo génère partim sunt historiée ac res gestae, partim imagines ac formae corporum sine ulla rerum gestarum notatione. » (Opéra, II, p. 83.) — 2. Institution chrétienne, I, xi, 12. {Opéra, III, p. 135, 136.) — •'!. Voir E. Doumergue, L Art et le. sentiment dans l'œuvre de Calvin, 1902, et tout particulièrement la seconde conférence: « La Peinture dans l'œuvre de Calvin. » — 4. Au sujet de l'art dramatique, Calvin n'a pas écrit de théorie. Nous verrons seulement qu'à propos de la représentation des Actes des apôtres, à Genève, en 1546, tout en étant opposé, il désira que le Conseil de la ville accordât l'autorisation. Car, disait-il, « on ne peut interdire tout amusement. » Et il blâma fort les colères furieuses de son collègue et ami Cop. (Voir Opéra, XII, p. 348 et 356.)

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tourner ou fléchir çà et là les meurs des hommes, comme Plato l'a prudemment consydéré. Et de fait nous expérimentons qu'elle a une vertu secrette et quasi incrédible à esmouvoir les cueurs en une sorte, ou en Vautre. »

Enfin, un peu plus loin : « Il est vray que toute parolle mauvaise, comme dit sainct Paul, pervertit les bonnes meurs, mais, quand la mélodie est avec, cela transperce beaucoup plus fort le cueur, et entre au dedans tellement que, comme par un entonnoir le vin est jecté dedans le vaisseau, aussi le venin et la corruption est distillé jusques au profond du cueur, par la mélodie x. »

Voilà jusqu'à quel point Calvin avait l'âme sensible à la musique. Du reste, il me suffira, pour tout commentaire, de citer les aveux, les contradictions, auxquels sont réduits les auteurs que nous avons vus tout à l'heure dénoncer avec une telle sévérité le sens anti-artistique, anti-musical de notre Réformateur. M. Courtois déclare que cette préface est « une révélation » pour le seizième siècle. « On est étonné, dit-il, de voir à quel point un homme, qui semblait bien étranger aux choses de l'art, avait eu le sentiment net de la sorte de chant qui convenait aux assemblées chrétiennes 2. »

M. Douen se contredit avec plus d'intrépidité encore3 : « Qu'on relise maintenant, dit-il, la belle et sobre préface que Calvin a mise au Psautier de Marot, et l'on verra combien ses idées sur le chant étaient nouvelles et hardies, à force de sérieux. Depuis Platon et saint Augustin, nul n'en avait parlé comme lui, sauf Luther ; nul n'en a mieux compris l'action, soit délétère, soit sanctifiante.... La Réforme apportait donc à la musique l'élément capital qui lui manquait : on n'en peut demander une démonstration plus éclatante que cette préface. » Le Calvin qui manque, en fait d'art, de la chaleur de cœur de Luther, se trouve être maintenant celui qui a parlé de la musique avec plus de cœur que tous ses devanciers, sauf Luther ! Le Calvin anti-artistique, anti-humain, se trouve être maintenant le Calvin aux idées musicales si hardies, aux sentiments musicaux si nouveaux, qu'il apporte à la musique l'élément capital qui lui manquait! L'honorable M. Mùntz s'est, je ne dirais pas contredit, mais corrigé, avec non moins d'intrépidité. Dans une conférence donnée à Genève le 4 mars 1902, il a dit: « Calvin n'a pas prononcé l'anathème contre toute œuvre d'art, mais seulement contre celles qui pouvaient favoriser le culte des images. » Même, allant plus loin encore, cherchant, au delà des textes, « la pensée intime » de notre Réformateur, M. Mùntz n'a pas hésité à le montrer prêchant dans la cathédrale de Saint-Pierre, si belle dans sa simplicité, si noble, montant dans une chaire artistement sculptée, laissant en place des stalles d'un travail élégant, et il s'est écrié sous forme de conclusion : « Calvin a montré par son exemple qu'aucun cadre ne lui paraissait trop beau pour le culte divin. » Aussi modifiant, proportionnellement, ses idées sur la personne et sur les idées de Calvin, M. Mùntz, qui,

1. « La forme des prières et chantz ecclésiastiques, avec la manière d'administrer les sacrements et consacrer le mariage, selon la coustumc de V Eglise ancienne, M. D. XLII. » Opéra, VI, p. 169, 170, Epistre au lecteur. — "2. Courtois, La musique sacrée, p. 23. — 3. O. Douen, II, p. 363, 364.

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il y a deux ans, ne voyait en lui qu'un orgueilleux, un cruel, un fanatique, un implacable iconophobe, voit désormais en lui un « grand esprit, » un esprit « supérieur, » un esprit « tellement supérieur » que loin de lancer Tanathème contre l'art, il aurait le premier protesté contre les abus anti-artistiques de quelques-uns de ses prétendus disciples1.

Concluons : pour tout homme qui ne se résigne pas volontiers aux plus inadmissibles contradictions, Calvin a vu dans tous les arts plus que des inventions humaines, des inventions divines, et dans aucun autre Réformateur, pas même chez Luther, on ne trouve un tel éloge, aussi senti, de l'art oratoire et de l'art musical.

1. Nous citons la conférence de M. Miïntz d'après la sténographie qu'a bien voulu faire le mémorialiste-sténographe du Grand Conseil de Genève, M. Albert Cuchet.

SECONDE PARTIE La liturgie calviniste.

ALVIN a intitulé sa liturgie : « Forme des prières et chantz ecclésiastiques. » Etudions d'abord la forme des prières, puis les chants.

Une lettre de G. Roussel nous décrit, comme suit, le culte de Strasbourg, en i525 : « Le dimanche... ils célèbrent la Cène

du Seigneur Une table est dressée dans un lieu bien en vue

du temple.... Ils ne rappellent pas autel, pour éviter toute ressemblance avec ceux qui ont fait de la Cène un sacrifice. Cependant cette table ne diffère en rien des autels ordinaires. Le ministre s'approche d'elle, mais de façon à tourner le visage, et non le dos, au peuple.... Tandis que tous les yeux sont fixés sur lui, il lit quelques prières tirées des Ecritures et courtes; ensuite tout le monde chante un Psaume. Cela fait, et le ministre ayant encore prié, il monte en chaire, et lit d'abord, de façon à être compris de tous, l'Ecriture qu'il veut expliquer.... Le sermon fini, le ministre revient à la table. Tout le monde chante le Symbole. Après quoi, il est expliqué au peuple pour quel usage le Christ nous a donné sa Cène.... Pendant qu'a lieu la communion, et que chacun prend part à la Cène, tout le monde chante le Kyrie Eleeson, pour rendre grâce du bienfait reçu. Le ministre prend la Cène le dernier et achève le reste. Après quoi chacun se retire dans sa maison, pour revenir au grand temple, après dîner, environ à midi, et entendre le sermon qu'un pasteur adresse au peuple *. »

Dans une lettre à Briçonnet, G. Roussel note spécialement le chant des Psaumes hébreux, traduits en langue vulgaire. « Le chant des femmes, dit-il, se mêlant à celui des hommes, produit un effet si merveilleux qu'il est agréable de l'entendre 2. »

Roussel n'était pas seul de ce sentiment. Il participait à un entraînement, à un enthousiasme général. Et c'était naturel. On venait enfin de rendre aux fidèles leur culte en allemand. Ils comprenaient tout ! Ils ne se lassaient pas d'écouter et d'écouter encore. Le dimanche, les services étaient arrangés de façon à ce

d. Gérard Roussel à Nicolas Le Sueur à Meaux; de Strasbourg, décembre 1525. — Herminjard, I, p. 412, 413. — 2. Jean Tolninus [Roussel], décembre 1525. Herminjard, I, p. 407.

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qu'on pût en suivre six, à partir de cinq heures du matin en hiver, de quatre heures en été. Gerbel écrit à J. Jonas, le 8 mars 1524: « Personne ne se souvient avoir jamais vu les bancs de nos Eglises remplis par un peuple si zélé, si entreprenant, et si avide de s'instruire. Avant que le pasteur soit monté en chaire, on voit des foules innombrables s'entretenir de la Parole de Dieu, ou écouter la lecture du passage qui doit être expliqué. Le bourdonnement des arrivants est tel que l'on dirait d'une consécration d'évêque. » Il arriva naturellement à ces fidèles si altérés, ce qui arrive à ceux qui boivent trop, ou trop vite. Le 7 février 1 5 28, Wolhardt écrit à Farel : « La plupart sont déjà saturés (saturati) 1 . » Mais ce n'était encore qu'une façon de parler.

En face de ce culte, en 1 525, mettons tout de suite le culte célébré par Calvin vers 1539.

Le dimanche matin, après Y Invocation vient la Confession des péchés, la nôtre. On voit combien il est faux de prétendre que cette prière a été dite pour la première fois par Th. de Bèze, au colloque de Poissy, en i56i. Depuis plus de vingt ans, c'était la prière habituelle des Eglises françaises.

La liturgie continue : « Ici dict le ministre quelque parolle de l'Escriture pour consoler les consciences, et faict l'absolution en ceste manyère, etc. »

Alors l'Eglise chante 2, « puis dict le ministre : « Le Seigneur soyt avecques vous ! Faisons pryères au Seigneur. »

Suit une courte prière pour demander à Dieu « de déclarer sa saincte volunté à ses pouvres serviteurs. » « Icy, cependant que l'Eglise chante 3, le ministre va en la chaire, » ce qui nous indique qu'il n'y était pas encore, et qu'il se trouvait devant la table de communion. Une fois en chaire, le pasteur adresse à Dieu une assez courte prière, terminée par Notre Père. — Sermon. — Prière longue, celle que nous lisons encore, avec quelques modifications. « Icy, dit la liturgie, le

I. Voir Louis Bùchsenschùtz, Histoire des liturgies en langue allemande dans l'Eglise de Strasbourg au seizième siècle, 1900, p. 94. Erichson, Die calvinische und die altstrassburgische Gottesdienstordnuug, 1894, p. 25. — En 1539 parut: Aulcuns Pseaulmes et Cantiques mys eu chant. A Strasburg, ijjç. Ce n'était pas encore une liturgie. Celle-ci parut bientôt après, mais aucun exemplaire ne nous a été conservé. L'édition ayant été épuisée, le successeur de Calvin, Pierre Brully, en fit une nouvelle: « La manyere de faire prières aux églises francoyses,... le tout selon la parolle de nostre Seigneur, 1J42. » Après le mot fin, à la dernière page, on lit: « Imprimé à Rome par le commandement du pape, par Théodore Brûsz, allemant, son imprimeur ordinaire. Le 15 de febvrier. » Mais cette indication était une simple ruse de l'imprimeur, qui s'appelait très probablement, non pas Brùsz, mais Knobloch, et habitait non pas Rome, mais Strasbourg. De là le nom de pseudo-romaine, donné à cette liturgie, dont un seul exemplaire est aujourd'hui connu, celui de M. Strœhlin, à Genève. — Bien que l'édition de Brully ait paru cinq mois après le départ de Calvin, « il n'y a pas le moindre doute, fait observer M. Erichson, que cette liturgie de février 1542 ne remonte à personne autre qu'à Calvin. » (Die Gottesdienstordnung, p. 10.) Cela ressort, en particulier, de la préface de Calvin, restée dans l'édition de Garnier, en 1545, et surtout de la déclaration de Brully, en 1542, qui parle de réédition (widerumb in Druck). Cette déclaration a été à tort attribuée à Pierre Alexandre. Opéra, VI, p. xv, et O. Douen, Clément Marot, I, p. 342, qui a reconnu son erreur, II. p. 649 et ss. Voir R. Reuss, Notes, p. 38, n. 4, et Erichson, Die Gottesdienstordnung, p. 9, n. 1. — 2. Les commandements de la première table. — 3. Le reste des commandements, d'après la liturgie strasbourgeoise de 1545, qui répète presque mot à mot celle de 1542, et qui fut éditée par Garnier. Le seul exemplaire connu de cette liturgie a disparu en 1870, dans l'incendie de la Bibliothèque de Strasbourg.

A STRASBOURG

ministre explique en brief l'oraison dominicalle, et icelle finie on chante ung psaulme, après lequel le ministre envoyé l'assemblée, disant : Dieu vous bénisse et vous conserve, le Seigneur illumine sa face sur nous et nous fasse miséricorde ; le Seigneur retourne son visage vers vous et vous conduise en bonne prospérité. Amen '. »

Enfin, pour juger de l'effet de cette liturgie, entrons nous-mêmes dans le temple, à sept heures du matin, avec un jeune Anversois, résidant à Strasbourg en i545. Il a les mêmes impressions2 que G. Roussel, vingt ans avant. Il signale les « belles Pseaulmes, » chantés par l'assemblée « touts ensemble, tant homme que femme, avecq ung bel accord, laquelle chose est bel à veoir. Car il vous fault entendre que chascun a ung libvre de musicque en sa main; voilà pourquoy il [s] ne se peulvent desborder. Je n'euse jamais pensé qu'il eût esté tant plaisant et délectable comme il est — Jamais créature ne sauroit croire la joie que on a quant on chante les louenges et merveilles du Seigneur en la langue maternelle, comme on chante ichy 3. »

Notre étudiant signale encore « la table de boys, » devant laquelle « le ministre se met à genoul, faicte à manièr[e] d'ung autel, lequel n'est point parét, sinoncq quant on célèbre la sainte Cène de nostre Seigneur Jésus-Chryst, laquelle se célèbre tous les quinze jours. Alhors, le dict autel n'est parét, sinoncq à tout une blance nape, sans avoir aultre parement dessus, comme des chandelles ou aultres bagaiges. »

Enfin la prédication, qui dure une heure et demie, est déclarée « merveilleusement belle à ouïr *. »

i. Nous donnons le texte de l'exemplaire de M. Strcehlin. — 2. A propos de ces impressions étonnantes provoquées par le culte strasbourgeois, M. Rod. Reuss a la bonté de me signaler un récit moins connu et certes non moins expressif. Il s'agit des notes de Gérard Geldenhauer, de Nimègue (Collectanea van Gérard us Geldenhauer Noviomagus, uitgegeven door T. Prinsen, dans les publications de la Historisch Genootseliap d'Utrecht, Amsterdam 1901, p. 87, 88). A son passage par Strasbourg, en février 1529, G. Geldenhauer écrit: « Les autels sont détruits et dans chaque temple une table en bois est réservée pour célébrer la Cène du Seigneur, ce qui a lieu chaque dimanche avec tant d'humilité et de modestie que moi, bien que je sois dur comme une pierre, je suis souvent touché jusqu'aux larmes en voyant des nobles, des riches, des vieillards vénérables.... avec des vierges, des enfants.... embrassant de tel cœur la doctrine de Christ. Dans le temple il y a, parmi les chanteurs, une telle modestie et concordance, que tous les chants des nonnes et des moines, en comparaison, peuvent vraiment être appelés des murmures, des bruits et des hurlements. » — 3. Le Frère de l'Unité bohème qui vint visiter Strasbourg en 1540 (Voir plus haut, p. 405, 406), décrit le culte strasbourgeois allemand, et parle lui aussi « d'une simple table de bois, sans ornement, ni tableau. » Les pasteurs paraissent « en costume ordinaire. » « Devant la table il y a des marches sur lesquelles le peuple s'agenouille. A quelques-uns la Cène est donnée dans la main, à d'autres dans la bouche. Le pasteur tend la coupe au premier, celui-ci au second et ainsi de suite jusqu'à la fin. De celui-là le pasteur la reprend. Cela se passe tous les dimanches. Dans les paroisses plus petites, la Cène n'est distribuée qu'une fois par mois. » A. Gindely, p. 41, 42. — 4. A. Erichson. L'Eglise française de Strasbourg au seizième siècle, d'après des documents inédits, 1S86, p. 21-23.

LA LITURGIE 49 I

Ici nous trouvons l'importante déclaration de Calvin, sur son lit de mort, dans son discours d'adieu aux Ministres genevois : « Quant aux prières des dimanches, je prins la forme de Strasbourg et en empruntay la plus grande partie. Des autres, je ne les pouvois prendre d'eux, car il n'y en avoit pas un mot, mais je prins le tout de l'Escriture. Je fus contrainct aussi de faire le formulaire du baptesme, estant à Strasbourg, et qu'on m'apportoit les enfans des anabaptistes, de cinq et de dix lieues à la ronde, pour les baptiser. Je fis alors ce formulaire rude, mais tant y a que je ne vous conseille de changer1. »

Il vaut la peine de bien préciser, car nous voici aux origines de la liturgie qui a réglé le culte protestant, non seulement en France, mais dans le plus grand nombre des Eglises réformées du monde. Or il se trouve que ce champ particulier de la liturgie est un de ceux que les érudits de notre époque ont le plus fouillé.

1. L'honneur d'avoir rédigé la première liturgie évangélique et strasbourgeoise revient, non pas à Zell ou à Bucer, mais à Diebold Schwarz.

En i520, dans son traité de la Captivité de Babylohe, Luther demandait poulies Allemands une messe allemande. Il ne se hâta pas cependant de l'introduire. Pas davantage Zell, qui se moquait du latin, et prétendait que Dieu n'a pas dit : « Allez dans le monde et chantez de façon à ce que l'on ne vous comprenne pas. » Il rédigea une prière que les fidèles devaient se réciter intérieurement, pendant que le prêtre célébrait cette messe qu'ils ne comprenaient pas. Cela s'appelait « communier spirituellement. » Carlstadt se mit à dire la messe en allemand. Luther effrayé déclara qu'il fallait encore réfléchir quelque temps. A Carlstadt, qu'avaient précédé Wissenburger, à Baie, en i52i, Caspar Kantz, à Nœrdlingen, en i522, etc., succéda en particulier, en 1524, Schwarz à Strasbourg. Luther ne suivit que deux ans et demi plus tard en i52Ô2.

Diebold Schwarz (Theobaldus Nigri, Niger) naquit en 1485, à Strasbourg, d'un père marchand de fer et bourgeois de la ville. Il fut d'abord dominicain, puis frère de l'ordre du Saint-Esprit. Ayant accepté les idées nouvelles, il devint suffragant de Zell, à la chapelle Saint-Laurent, et, en 1524, pasteur à Saint- Pierre-le-Vieux. C'était un homme pieux, modeste, fidèle, courageux et plein d'humour. Au Synode de 1 533, où tous les pasteurs durent se critiquer l'un l'autre, on lui reprocha d'être trop sociable, de trop fréquenter les nobles et les hommes du monde. Il est naturel que son esprit ait fait rechercher sa société.

11 promit de se corriger 3. (Page 492.)

Dans la correspondance de Calvin, il est deux fois question d'un fils de

i. Opéra, IX, p. 894. — 2. Julius Smend, Der erste evangelische Gottesdicnst in Strassburg (Vortrag gehalten am iO. Marz 1S97), p. 8-10. — :i. Erichson, Die Gottesdienstordnung, p, 26, n. 2 et J. Smend, p. 11,

12 et n. 13.

A STRASBOURG

Schwarz. On Ta envoyé pour ses études à Neuchâtel, puis à Genève (1546) *. Jusqu'à la fin lui-même resta lié d'une fidèle amitié avec le Réformateur de Genève. « A Strasbourg, j'ai vu Theobaldus Niger, et peu d'autres parmi les pasteurs, » écrit Calvin à Musculus, le 26 octobre i556 2. L'année suivante, il le fait encore saluer très affectueusement, et les autres collègues, s'il y en a qui soient encore ses amis.... C'est la fin de la grande époque, dont Schwarz reste le seul pasteur survivant. P. Martyr raconte un fait qui nous montre, une fois de plus, combien cette fin fut sombre et triste. « Le bon vieillard Theobaldus Nigri est accusé de zwinglianisme par son diacre, qui ne veut plus communier avec lui. Certainement le vieux Theobaldus est mal payé de ses bontés par ce jeune homme.

[Ce fut un des traits caractéristiques de l'ultra -luthéranisme que partout les jeunes gens se montrèrent durs, irrespectueux envers les vieillards.] Il a voulu me prendre pour arbitre. Je me suis récusé. On lui propose Marbach et Rabus [dont nous connaissons l'odieux fanatisme]. Le vieillard ne récuse pas Marbach, mais il ne veut à aucun prix de Rabus 3. » Et cependant sa piété et son énergie ne se démentirent pas. Devenu infirme, il se faisait porter par quatre hommes en chaire. Il mourut le 12 mai 1 56 1 . Il avait célébré la première « messe allemande, » à Strasbourg, le 16 février 1524, dans la chapelle de Saint-Jean 4.

Mais il ne se contenta pas d'inaugurer un culte, il en rédigea la liturgie, et son manuscrit5 existe encore aux archives de Saint-Thomas, dont il est un des précieux joyaux, avec ses lettres gothiques noires ou rouges, bien calligraphiées sur beau parchemin.

La « messe allemande » de Schwarz, traduction presque littérale de la messe latine et catholique, conserve les cérémonies que le seizième siècle devait encore souvent traiter « d'indifférentes » : vêtements sacerdotaux, cierges, enfants de chœur, eau bénite, lavement des mains, etc. Mais elle supprime ce

Diebold Schwarz. (p. 491.)

D'après l'excellent portrait à l'huile conservé dans la sacristie de l'église de Sainte-Aurelie, et qui porte l'inscription : « Theobald. Nigri anno 1557, xtatis suae 72. »

i. Opéra, XII, p. 266, 448. — 2. Ibid., XVI, p. 320. — :î. 13 janvier 1556. Ibid., XVI, p. 8. — 4. Erichson, Die Gottesdienstordnung, p. 26, n. 2. — Smcnd, p. 13. — Antoine Firn la célébra trois jours après, le [9 février, à Saint-Thomas. « Cela ne s'était jamais vu dans notre Eglise, s'écrie un des chanoines catholiques; aujourd'hui cela a commencé. Malheur à nous! » Smend, p. 14 15. — 5. Il a été retrouvé par Erichson.

LA LITURGIE 4g3

qui est spécifiquement catholique, l'introït, l'offertoire; elle est animée, dans la confession des péchés, dans la libre absolution, d'un énergique esprit évangélique, et ce fut un moment à la fois unique et singulièrement saisissant que celui où fut célébré ce culte, dans lequel il n'y avait encore ni chant de l'assemblée, ni sermon, mais où toutes les prières en langue intelligible et claire aboutissaient à la célébration de la Cène sous les deux espèces *.

Cette liturgie, évangélique par le fond, avec une forme souvent catholique, forme donc la transition entre les deux cultes, le culte catholique et le culte protestant. Elle est de cette époque primitive, et courte, où la Réforme de Strasbourg était sous l'influence de Luther, mais d'un Luther qui n'avait pas encore précisé, autant qu'il devait le faire, ses idées sur la sainte Cène.

A partir du manuscrit de Schwarz jusqu'à la liturgie de i53g s'étend une période particulière, celle qui est sous l'influence de Bucer, lequel relève davantage de Zwingle 2 ; et la première « messe allemande » reçoit des modifications successives fort instructives à suivre. Les éléments catholiques tombent les uns après les autres ; les éléments évangéliques se multiplient et s'enrichissent. Dès

1524, une nouvelle liturgie, reproduction presque exacte de celle de Schwarz, introduit le chant de la communauté et le sermon. — La table remplace l'autel. Firn commence, le 20 novembre i524, à Saint-Thomas; Capiton suit, huit jours après, à Saint-Pierre-le-Jeune ; Zell imite leur exemple à la cathédrale. — En

1 525, le titre de « messe allemande » est transformée en celui de « Cène du Seigneur {Nachtmal des Herren), » rappelant toujours que la liturgie du grand culte dominical est une liturgie de communion. Et conformément à la lettre des pasteurs strasbourgeois à Luther, du 23 novembre 1524, surtout conformément au programme de Bucer clans son traité Grund und Ursach der Neuerungen (1524), la liturgie devient de plus en plus biblique. En même temps on remarque une tendance à ne pas célébrer la sainte Cène tous les dimanches 3.

Cette évolution, réalisant complètement le programme de Bucer, aboutit à la liturgie de 1539 '*, celle que Calvin précisément trouva en usage quand il arriva à Strasbourg, et dont il se servit 5 pour constituer la sienne.

L Au début, on pouvait encore, si l'on voulait, ne prendre que l'hostie. Voir Smend, p. 17-21. — 2. Ibid., p. 21. — 3. Voir Bûchsenschùtz, p. 56-100. — 4. Psalter mit aller Kirchenûbung, die man bey der christlichen Gemein zu Strassburg und anderswa pflàgt sa singen. Strassburg, Wolfgang Kôpfel, 1539. (Exemplaire de la bibliothèque du collège Saint-Guillaume.) Bûchsenschùtz, p. 101. La liturgie de 1539 représente le groupe des liturgies publiées de 1537 à 1561. A ce moment la réaction luthérienne se fait sentir et dépasse de beaucoup l'influence que les idées de Luther avaient pu avoir sur la liturgie de Schwarz. La période de Bucer et de Sturm est close aussi liturgiquement. (Bûchsenschùtz, p. 112.) — A ce propos on peut remarquer que les paragraphes consacrés par Bossuet à l'Eglise de Strasbourg illustrent le procédé grâce auquel V Histoire des variations a été possible. Comme le dernier auteur qui s'est occupé de cette Eglise, M. Louis Bûchsenschùtz, Bossuet distingue les trois périodes: « Cette grande ville fut des premières ébranlées par la prédication de Luther, et ne songeait pas alors à contester la présence réelle.... Ce fut en 1523 que Bucer et Capiton, qu'elle écouta, la rendirent zvinglienne.... On poussa le sentiment de Zvingle et la haine de la présence réelle jusqu'à refuser de souscrire la confession d'Augsbourg, en 1530. En 1598, cette ville souscrivit au livre de la Concorde, et après avoir été si longtemps comme le chef des villes opposées à la présence réelle, elle en poussa, malgré Sturmius, la confession jusqu'au prodige de

A STRASBOURG

En effet, dans les deux liturgies, on trouve dix parties, qui sont les mêmes, à la même place, depuis « 1 invocation et la confession des péchés » ( 1 53g : Eingangsspruche und offerte Schuld), jusqu'à la « Bénédiction, Nombres 6 » (i 539 : Segen, nach Numeri 6).

2. Pour la Confession des péchés, Calvin traduisit (aidé par quelqu'un, car il ne connaissait pas lui-même l'allemand1) et paraphrasa la confession allemande, dont le texte paraît avoir été rédigé par Bucer2.

Afin que le lecteur puisse bien apprécier la nature de cette traduction et de cette paraphrase, nous donnons, sur deux colonnes, à gauche la traduction mot à mot du texte allemand de 1 53g, et à droite la traduction paraphrasée de Calvin, en ayant soin de mettre en italique ce qui est ajouté au texte de i53g.

Que chacun confesse Dieu le Seigneur et avoue avec moi son péché et sa faute.

Tout puissant, éternel Dieu et Père, nous confessons et avouons que nous sommes malheureusement conçus et nés dans le péché, et à cause de cela enclins à tout mal, paresseux à tout bien, que nous transgressons sans cesse tes saints commandements, et nous perdons nousmêmes toujours plus.

Mais cela nous fait de la peine et nous désirons ta grâce et ton aide.

Aie donc pitié de nous tous, Dieu et Père très bon et miséricordieux, par ton Fils, notre Seigneur Jésus-Christ.

Mes frères, qu'ung chascun de nous se présente devant la face du Seigneur, avecques confession de ses faultes et péchez suivant de son cueur mes parolles :

Seigneur Dieu Père éternel et tout puissant, nous confessons sans feintise devant ta saincte majesté que nous sommes pouvres pécheurs, conceuz et nez en iniquitéz et corruption, enclins à ma! faire, inutiles à tout bien, et que par nostre vice, nous transgressons sans fin et sans cesse tes sainctz commendemens, en quoy faisant nous acquérons, par ton juste jugement, ruyne et perdition sur nous.

Touttefois, Seigneur, nous avons desplaisir en nous mesines de t'avoyr ojfencé, et condemnons nous et nos vices avecque vraye repentance, désirans que ta grâce et ayde soubvyenne à nostre calamité.

Veuille doncques avoyr pityé de nous, Dieu et Père très bening et plain de miséricorde, au non de ton filz Jésus-Christ, nostre Seigneur.

l'ubiquité. » (Histoire des variations, Liv. xv, édit. Didot, t. IV, 1879, p. 289.) Il y a là évidemment beaucoup de science, et si l'on pense que toute l'histoire protestante est traitée avec ce soin, cette érudition, on peut être étonné. Mais quel art, tantôt de confondre, tantôt de distinguer à tort, et grâce à de simples nuances, quel art d'arriver à forcer, à fausser les couleurs, et à donner, avec des faits en apparence vrais, des impressions singulièrement fausses ! — 5. Une observation inévitable est celle-ci : La liturgie de Calvin (ire édition) et celle éditée par Kôpfel, en 1539, sont contemporaines. Comment Calvin a-t-il pu s'en servir? Kôpfel, dans sa préface, déclare qu'il a « souvent imprimé ces formes ecclésiastiques (Kirchenùbungen) » et tout porte à croire que l'on possède un exemplaire d'une édition de 1537, identique à celle de 1539. Erichson, Die Gottesdienstordnung , p. 21, 22. Biichsenschutz, p. 100, 101.

1. Le ier août 1557, Calvin écrit au réformateur allemand Andréas: «Comme je ne connais pas la langue allemande (quia linguœ gcrmanicœ sum ignarus), j'ai donné ton livre à lire à un ami; il m'en fera un résumé. » Opéra, XVI, p. 553. — 2. Erichson, Ibid., p. 29. Cette affirmation a été contestée par M. J. Viénot dans sa Vie ecclésiastique et religieuse dans la principauté de Montbéliard au dix-huitième siècle, 1895, P- 211-217. Le texte primitif de la confession serait, non de Bucer, mais de Brenz. Nous ne pouvons que renvoyer à la réponse faite par A. Erichson dans sa brochure : « L'origine de la confession des péchés, dite de Calvin, » Extrait de la Revue chrétienne, 1896. Cette réponse nous paraît péremptoire.

LA LITURGIE

Accorde et augmente-nous ton saint Esprit, afin que nous reconnaissions notre péché et notre injustice dans le fond de nos cœurs, que nous en éprouvions une vraie repentance et douleur, que nous y mourions complètement, et que nous te plaisions dans une vie nouvelle toute selon Dieu.

Effaceant donc nos vices et macules eslargys nous, et augmente de jour en jour les grâces de ton sainct esperit, affin que recognoissans de tout nostre cueur nostre injustice, nous soyons touchez de desplaisir, qui engendre droicte pénitence en nous, laquelle, nous mortiffiant à tous péchez, produyse en nous fruictz de justice et innocence qui te soyent agréables. Amen '.

Si Ton compare attentivement les deux textes, l'allemand de Bucer et le français de Calvin, on voit jusqu'à quel point la traduction est plus qu'une traduction. Il ne faut nier ni ce que Calvin a emprunté, ni ce qu'il a ajouté. En se l'appropriant (on pouvait s'y attendre), Calvin a marqué cette confession du sceau particulier 2 de son génie de littérateur et de sa piété de chrétien.

3. La formule de l'absolution est d'une traduction plus libre. Le texte allemand disait : « Un chacun se reconnaisse [pécheur] en vérité, avec saint Paul, dans son cœur et croie en Christ. Alors en son nom, je promets l'absolution de tous vos péchés, et je vous en déclare libre sur la terre, pour que vous en soyez éternellement délivrés dans le ciel. » — Calvin traduit : « Ung chascun de vous se recognoisse vrayement pécheur, s'humiliant devant Dieu, et croye que le Père céleste luy veult estre propice en Jhésu-Christ ; à tous ceux qui en ceste manyère se repentent et cerchent Jhésu-Christ pour leur salut, je dénonce l'absolution au nom du père, du tilz et du sainct esperit. Amen. »

4. Enfin la grande prière après le sermon est aussi une traduction très fidèle, et cependant librement française. Voici le paragraphe le plus modifié. Le texte

1. Texte de l'exemplaire de M. Strœhlin. — 2. M. Erichson (il m'aurait pardonné cette critique) me semble être allé un peu trop loin en contestant à Calvin même l'honneur de la traduction et de la paraphrase. Dans son premier travail il avait dit: « Est-ce que quelques-uns de ces formulaires avaient déjà été traduits en français par les prédécesseurs de Calvin? c'est ce qu'on ne peut arriver à savoir. » {Die Gottesdieustordnung, p. 30.) Et ceux-là même qui devaient le plus complètement adopter les conclusions de M. Erichson, par exemple le journal luthérien Le Témoignage (17 fév. 1894), les avaient présentées sous cette forme: « Calvin a donc traduit parfois littéralement, parfois en l'amplifiant, la confession des péchés, que l'on disait à Strasbourg au culte de langue allemande. » — Dans sa seconde brochure, notre auteur précise son hypothèse négative : « On ne peut même, dit-il, revendiquer pour Calvin, avec une absolue certitude, le mérite d'avoir donné à la confession qui porte son nom sa forme classique, « avec son génie de Français » comme l'affirme M. Doumergue [Voir Essai sur l'histoire du culte reformé, 1890, p. 20]. Rien ne prouve en effet que ce formulaire, ainsi que les autres prières, n'ait pas été traduit par l'un de ses prédécesseurs. » (Erichson, L'origine de la confession, etc., p. 13.) — Il est vrai, il n'y a pas de certitude absolue. Mais il y a des probabilités, et suffisantes, ce nous semble. Si Calvin avait pris un formulaire existant, sans y changer un mot, se serait-il exprimé comme il le fait? Au lieu de dire « je pris, » n'aurait-il pas dû dire : « Mon prédécesseur avait pris » ? Est-il probable qu'il y eût une liturgie française avant qu'il y eût une Eglise française, régulièrement constituée ? Si des fragments liturgiques avaient déjà existé, Calvin ne les aurait-il pas insérés dans sa publication de 1539? Et surtout : 1" le style de la confession n'est-il pas le style de notre Réformateur ? 20 l'addition faite au texte allemand, à la fin, sur le rôle de la pénitence, n'indique-t-elle pas une des idées particulières et familières à la dogmatique de Calvin ? A propos du récent travail de M. Erichson, Le Témoignage écrit (28 juillet 1900) : « La fameuse confession des péchés n'est, en réalité, qu'une traduction libre d'un formulaire strasbourgeois. Il est vrai que le traducteur est Calvin, et qu'il y a mis son empreinte personnelle. »

A STRASBOURG

allemand porte : « Après, nous te prions, Dieu miséricordieux et bon Père, pour tous les hommes que, comme tu veux être reconnu sauveur de tout le monde, tu attires à ton fils, notre Seigneur Jésus, ceux qui lui sont encore étrangers ; et à ceux que tu as attirés et enseignés, à nous tous, pardonne les péchés, par lui, notre seul médiateur, et accorde-leur toutes grâces ; accorde-leur de croître, d'augmenter chaque jour dans cette connaissance, afin que, remplis des fruits de toutes les bonnes œuvres, ils vivent sans scandale, à ton honneur. » Suivent deux lignes que Calvin laisse de côté. Les autres sont ainsi traduites : « Après, nous te prions, Dieu très bening et Père miséricordieux, pour tous hommes généralement, que comme tu veult estre recongneu sauveur de tout le monde, par la rédemption faicte de ton filz Jhésu-Christ, que ceux qui sont encore estrangiers de sa congnoissance, estans en ténèbres et captivité d'erreur et ingnorance, par l'illumination de ton sainct esperit, et la prédication de ton évangille, soyent réduictz en la droite voye de salut, qui est de te congnoistre seul vray Dieu et celui que tu as envoyé, Jhésu-Christ ; que ceux que tu as déjà visité par ta grâce et illuminez par la congnoissance et ta parolle croissent journellement en bien, estans enrichis de tes bénédictions spirituelles, affin que tous ensemble t'adorions d'ung cueur et d'une bouche, et donnions honneur et hommaige à ton Christ nostre maistre, roy et législateur1. »

Evidemment c'est une traduction. Mais quelle traduction !

5. La liturgie du mariage a une histoire non moins intéressante. On s'est borné, il est vrai, jusqu'ici à dire : Calvin l'a purement et simplement empruntée à Farel. Mais M. Erichson nous a appris à qui Farel l'avait empruntée 2.

Le manuscrit de Schwarz contenait une liturgie du mariage, tirée elle aussi de la liturgie catholique, par simple traduction, avec certains retranchements et certaines additions. Cette liturgie fut imprimée en 1 5s5 ; Kôpfel la réédita en 1 526 et en i53g :i.

Froschauer, l'imprimeur de Zurich, imprima à son tour cette nouvelle liturgie strasbourgeoise, en i52Ô, et nous trouvons les impressions de Froschauer, à Berne en 1 528 et en 1 529. Or, au service de Berne était alors Farel. Une décision du Conseil de Berne, du 3i mars i528, porte : « A Farel, la Réformation, petit livre du baptême, Cène du Seigneur.... » C'était la dite liturgie qui lui était envoyée, comme à tous les autres ministres du canton. Pour s'en servir sur terre romane, il fallait la traduire, et nous trouvons la traduction dans la liturgie de Farel, Manière et fasson^ de 1 533. Farel ne savait pas plus l'allemand que Calvin. Se fit-il aider? La traduction est-elle de Zurkinden ? En tout cas le traducteur s'est tenu aussi exactement que possible au texte allemand. Il y a seulement deux additions : une introduction et une exhortation. Farel apporta son

1. Calvin a encore traduit deux prières de la liturgie de 1539, une prière avant la communion, et une prière d'actions de grâces après la communion. L. Bùchsenschùtz, p. 107. — 2. Erichson, « Zur Geschichte der altstrassburgischen evangelischen Trauordnung, » articles parus dans la Monatschrift fïtr Gottcsdicnst und kirchliche Kunst, mai, juin 1900. — 3. Erichson, Ibid., p. 141.

LA LITURGIE

formulaire à Genève en i535. Calvin l'y trouva, et l'apporta à son tour à Strasbourg, en 1 538. L'enfant revenait à son berceau l.

Approprions-nous la conclusion générale de M. Erichson 2 : « Strasbourg fut pour le jeune théologien non seulement un lieu de refuge, mais une source de lumière, d'excitation, de force. Cette ville rendit à la Réformation, en pays de langue française, un Calvin plus mûr et plus grand qu'elle ne l'avait reçu. En particulier la liturgie qui lui est attribuée doit être regardée, non pas comme un ouvrage personnel du Réformateur, mais comme un legs de la cité alsacienne aux Eglises réformées. Ce legs leur fut transmis, au près et au loin, par l'Eglise fondée dans les murs de Strasbourg et qui allait servir de modèle, Y ecclesiola gallican a :î. »

Rappelé à Genève, Calvin s'occupa tout de suite du culte. Pas plus qu'à Strasbourg il ne se trouvait en face du néant. 11 y avait le culte organisé par Farel.

De ce culte nous possédons encore la liturgie : « La manière et fasson qu'on tient... ès lieux lesquels Dieu de sa grâce a visités''. » Elle avait paru le 29 août 1 533 . Nous nous bornons à résumer ici la liturgie du dimanche matin :

Il y a d'abord une prière qui se termine par Notre Père. Après vient le sermon. Le prêcheur lit « plainement » quelque texte, et « il déclare mot à mot, sans saulter, amenans les passaiges... servans à la déclaration diceluy qu'il expose sans sortir hors de la saincte escripture, affin qu'on ne brouille point la pure parolle de Dieu avec l'ordure des hommes, portant fidèlement la parolle, et ne parlant que la parolle de Dieu. » Viennent ensuite les dix commandements, une confession des péchés et Yoraison dominicale (c'est la seconde fois). Enfin le symbole des apôtres, une prière et la bénédiction.

On nous permettra de transcrire, en cet endroit, une note que M. le professeur Herminjard voulut bien rédiger pour nous : « A priori, on peut affirmer

1. Valérand Poullain transporta le formulaire en Angleterre, édition latine de 1551, édition française de 1552; puis il l'apporta à Francfort en 1555. Le formulaire fut introduit dans la Hesse en 1 56 1 , en Prusse, avec une nouvelle traduction française, en 1829. Ce formulaire a fait jusqu'à aujourd'hui le fond des liturgies françaises pour le mariage. — Erichson, Ibid., p. 164, 170, 171, 172. — 2. Erichson, Die GottesdicHstordiiiing, p. 34, 35. — 3. La liturgie calviniste de Strasbourg (de l'édition pseudo-romaine) pénétra en France. Il est probable qu'elle devint, en 1546, la liturgie de l'Eglise de Meaux, quoique le texte de l' Histoire ecclésiastique ne le dise pas formellement. Nous savons seulement, d'une manière générale, que, sur le rapport de leurs délégués à Strasbourg, les évangéliques de Meaux « dressèrent une forme d'Eglise entre eux à l'exemple de celle qu'ils avoyent veue. » D'autres Eglises suivirent à leur tour l'exemple de Meaux. Ce fait est attesté par les décisions des synodes nationaux. Celui de Paris, 1565, décide: «Les églises, où est déjà introduite la coutume de prononcer, les jours de la Cène ou tous les dimanches, après la confession des péchés, une absolution générale, pourront continuer de le faire. Mais dans les lieux où cette coutume n'est point en usage, le synode leur donne conseil de ne rien innover à cause des dangereuses conséquences qui pourroient s'en ensuivre. » (Aymon, Les synodes nationaux, etc., 1710, I, p. 67. Voir E. Doumergue, Essai sur l'histoire du culte réformé, 1890, p. 1 18.) — 4. Voir plus haut, p. 154.

A STRASBOURG

que, pendant son premier séjour à Genève, Calvin n'a rien changé à la liturgie de Farel, du moins pour le baptême, le mariage, la sainte Cène. Mais la question me semble douteuse relativement à la confession des péchés et aux prières qui précédaient et suivaient la prédication, dans chaque service ordinaire. Sur tout cela Farel n'avait donné aux pasteurs que des conseils et des instructions générales. Ainsi dans la Manière et fassoii (édit. Baum, p. 69-70), il dit : « Le serviteur du peuple en la parolle admonneste tous de recourir à Dieu,... priant pour tous qui sont assemblez,... que notre Seigneur pardonne toutes faultes et péchez.... » La forme était donc laissée à la discrétion du prédicateur. Farel avait sans doute adopté pour lui-même, quand il prêchait, une certaine forme de confession des péchés, et, dans les autres parties du culte, il suivait, on peut le croire, le précepte qu'il avait donné (p. 49), « soy conformant aussi aux autres Eglises, sans superstition, pour garder la paix et union avec tous. » Ainsi, il y a une grande analogie entre ses prières du baptême, du mariage, de la Cène, et l'ancienne liturgie de Berne *.

« Après le retour de Calvin, en 1 541 , il y eut une réorganisation de l'Eglise, où ce Réformateur exerça une influence prépondérante. C'était le moment de compléter, de fixer la liturgie pour les principales parties du culte. »

C'est ce que Calvin fit en publiant : « La forme des prières et chant 1 ecclésiastiques , etc., » 15422.

Or qu'est-ce que cette liturgie ? une revision de la liturgie dont Calvin se servait à Strasbourg. La revision consiste en quelques modifications de style qui n'ont pas d'importance, et en des suppressions qui sont au contraire caractéristiques. Calvin supprime les formules lues à l'autel, en particulier la formule d'absolution et la prière liturgique après la confession des péchés. Il supprime le chant des deux tables du décalogue, et ainsi il se rapproche de la liturgie de Farel.

A Strasbourg, nous l'avons vu, Calvin s'était accommodé au culte de Strasbourg3. A Genève, Calvin s'accommoda au culte de Genève.

Dans une lettre très importante adressée « aux magnificques, puissans et très redoubtés seigneurs » de Berne, il affirme cette seconde accommodation : « Mon frère maistre Guillaume Farel est icy présent, lequel vous pourra d'ailleurs affermer que, devant que jamais j'entrasse à Genefve, l'usaige de la Cène, du baptesme, du mariage et des festes estoit tel qu'il est aujourd'huy, sans que j'y aye rien changé, tellement qu'on ne m'en peut rien attribuer comme propre à moy. La forme du mariage est tousjours demeurée en son premier estât, et je suis

i. Ecrivant, vers le 20 février 1537, à Gaspard Megander, pasteur à Berne, Calvin lui dit : « J'ai comparé ta petite liturgie {libellant tuum ceremonialem), traduite, sur notre demande, par Maurus [Morelet du MuseauJ, avec notre propre liturgie. Elle n'en diffère presque en rien, si ce n'est en brièveté. » Opéra, Xb, p. 87. Herminjard, IV, p. 187, n. 1, et p. 190, n. 12-14. — 2. Opéra, VI, p. xv, et p. 161 et ss. — Il ne reste plus de cette édition qu'un exemplaire. Il a été découvert à Stuttgard par les éditeurs des Opéra, grâce aux indications de M. Félix Bovet. — 3. Calvin écrit : « Nous avons célébré la première Cène dans notre petite église, selon le rite d'ici {secundam loci rilum); nous avons décidé de la répéter chaque mois {singulis mensibiis). Octobre 1538. Opéra, Xb, p. 279. Herminjard, V, p. 145.

LA LITURGIE

ce que j'ay trouvé, comme celluy qui ne prend plaisir à rien innover.... Touchant le baptesme, nous gardons la forme telle qu'elle estoit devant que je feusse venu à Genefve l. »

Accommodation! Nous voilà en face du principe directeur de Calvin en fait de liturgie. Seulement, dans sa pensée que signifie ce mot? Il signifie : Liberté pour l'édification. « Touchant des cérémonies, dit-il, pour ce que ce sont choses indifférentes, les Eglises en peuvent user diversement en liberté. Et quant on seroit bien advisé, il seroit quelquefois utile de n'avoir point une conformité tant exquise, pour monstrer que la foy et chrestienté ne consiste pas en cela2. » Voilà pour la liberté, voici pour l'édification : « Il est indigne de nous, dit-il clans son admirable préface du catéchisme latin, d'introduire, dans les choses où le Seigneur nous a laissé l'usage de notre liberté pour le plus grand avantage de l'édification,

une conformité servile qui n'édifie pas L'édification, voilà le but auquel

doivent tendre toute notre sollicitude, notre vigilance, nos efforts et notre application 3. »

Fidèle toute sa vie à cette pensée de sa jeunesse, il répète à la fin de sa carrière, dans la dernière édition de son Institution : « Quant à la discipline externe et aux cérémonies, Dieu ne nous a point voulu ordonner en particulier, et comme de mot à mot, comment il nous faut gouverner, d'autant que cela dépendoit de la diversité des temps, et qu'une mesme forme n'eust pas esté propre ny utile à tous aages. Donc il nous faut avoir recours à ces reigles générales, que j'ay dit, c'est assavoir que tout se face honnestement et par ordre en l'Eglise. Finalement, pour ce que Dieu n'en a rien dit par exprès, d'autant que ce n'estoyent point choses nécessaires à nostre salut, et qu'il est mestier d'en user en diverses sortes selon la nécessité pour édification : nous avons à conclurre qu'on les peut changer et en instituer de nouvelles, et abolir celles qui ont esté, selon qu'il est expédient pour l'utilité de l'Eglise. Je confesse bien qu'il ne faut pas innover à chacune fois, ny à tout propos pour légière cause ; mais la charité nous monstrera très bien ce qui pourra nuire ou édifier, par laquelle si nous souffrons d'estre gouvernez, tout ira bien. » En conséquence « pour nous gouverner bien en ces choses, nous avons à suyvre la coustume et les loix du pays où nous vivons,

et une certaine reigle de modestie Chacun de nous aura sa liberté entière en

toutes ces choses, et néantmoins, chacun volontairement imposera quelque nécessité à sa liberté — Finalement, en ne nous establissant point une loy perpétuelle, nous rapporterons à l'édification de l'Eglise toute la fin et usage des cérémonies : selon l'exigence de laquelle édification nous soyons prests à endurer,

i. Calvin parle ici de la manière dont la cérémonie se célèbre, plutôt que de la liturgie employée. Opéra, XV, p. 538. — En 1551, il avait déjà écrit au pasteur (son nom est inconnu) de Buren, dans le canton de Berne, à propos des fêtes abolies par Farel et Viret. « J'ai volontiers accepté la coutume reçue. » {Ego receptœ consuetndini libenter acquicvi.) Opéra, XIV, p. 2. — 2. Opéra, XV, p. 538. — 3. A. Rilliet et Th. Dufour : Le catéchisme français de Calvin, p. 142, 143.

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non seulement que quelque cérémonie soit changée, mais que toutes celles qu'aurions eues auparavant soyent ostées et abolies1. »

Bref, Calvin ira un jour jusqu'à déclarer formellement que toutes les cérémonies, même celles qui ne sont « ni bonnes ni utiles, » même celles qui emportent « ou scandale ou mauvaise conséquence, » pourvu qu'elles n'aient rien « de soy répugnant à la parole de Dieu, » sont affaire de majorité et doivent être « supportées 2. »

Calvin ne s'est pas contenté de poser un principe3, il s'est efforcé de le faire pratiquer par ses amis, et il a prêché aux Réformés l'accommodation aux cérémonies luthériennes.

Il n'approuve pas tout le culte luthérien. D'après lui, Luther a conservé trop de cérémonies, non pas précisément mauvaises, mais inutiles {aut ineptœ aut certe supervacuœ), et par là-même dangereuses. Il eut du reste sur ce sujet une franche explication avec Mélanchthon, à Francfort. « Récemment j'ai dit en face à Philippe que la quantité des cérémonies luthériennes me déplaisait. Il me semble en effet que la forme de leur culte n'est pas très éloignée du Judaïsme.... La conclusion a été : Luther n'approuve pas plus les cérémonies qu'il a conservées par force, que notre parcimonie à cet égard. »

i. Institution chrétienne, IV, x, 30, 31, 32. Il convient de noter que ce grand et beau principe delà liberté pour l'édification a été le principe de la Réformation tout entière, nous voulons dire de Luther et de Zwingle. (P. Grùnberg, Die reforinatorischen Ansichten und Bestrebungen Luthers und Zwinglis in Bezug aitf den Gottesdienst. — Theologische Studicn und Kritiken, 1888, p. 421-424.) — 2. Voici cet étonnant « conseil »: « Sur le point des cérémonies et surtout de garder les jours des festes : Combien que ceux qui pourchassent une conformité, je ne scay quelle, sans avoir esgard à I'édiffication de l'Eglise, auront à rendre compte à Dieu d'avoir nourry le mal et empesché le remède, et aussi que ce soit une chose dure et griefve à tous bons et fidèles serviteurs de Dieu de s'assubjetir à ce qu'ils voient n'estre bon ny utile; toutesfoys pour ce que nous avons à supporter beaucoup d'imperfections, quand nous ne les pouvons corriger, je ne suys point d'advis que nul frère face instance là -dessus pour quitter son église, en cas que la plus grande part tire à l'opposite. Car en telle chose il me semble que c'est assez d'avoir procuré, en tant qu'en nous est, ce que nous scavons estre le meilleur. Car combien que ce qu'on veult faire accepter emporte ou scandale ou mauvaise conséquence, toutesfois pour ce que de soy il n'est pas répugnant à la parole de Dieu, on le peult accorder, et surtout quand on veoit que la pluralité des voix surmonte, d'aultant que celui qui n'est sinon membre du corps, n'a plus nul moien de persister plus oultre. » Opéra, X», p. 209 {Consiliitm du 25 déc. 1557). — •'!. Farel avait lui aussi, dès le début, posé ce principe de Y accommodation, au nom des ministres de Genève. Il écrit à ceux de Lausanne, 21 nov. 1536 : « Je ne sais si vous voulez établir des cérémonies nouvelles, et ce que vous comptez faire. Voyez que tout soit sain (sana), on s'est assez occupé (satis actitatum est) de ces choses. Qu'il soit permis d'user de la liberté, de telle sorte que le peuple ne soupçonne aucun scandale, même par le plus petit changement de rite (tantilla rituum mutatione), car le peuple encore enfant (/actens), à cause de son infirmité, peut à peine supporter le lait, et il faut que les fidèles ministres de Christ s'accommodent à lui. » Opéra, Xb, p. 72. Herminjard, IV, p. 106 et n. 6. — Un mois après, Farel écrit à Libertet, 23 déc. 1536: « Demain nous célébrerons la Cène, si Dieu le veut, avec du pain ordinaire. Nous annoncerons trois ou au moins deux fois les fiançailles.... Nous mettons le jour de la nativité au même rang que les autres. Toi, vois ce qui édifie. (Tu vide quod œdificct.) » Ibid., Xb, p. 80. Herminjard, IV, p. 145, et n. 6.

LA LITURGIE

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Mais parce qu'il désapprouve les luthériens, Calvin ne croit pas devoir se séparer d'eux. De petites cérémonies extérieures (observatiunculœ) ! « En vérité, dit-il, je ne trouve pas que ce soit là de bien justes causes de dissentiment »

A Wesel, les luthériens voulaient imposer leurs , cérémonies, relatives à la sainte Cène, à l'église française. Celle-ci consulte Calvin, qui lui répond : « Supportons quelques imperfections sans les approuver, moiennant qu'il n'y ait point d'impiété, ne chose qui soit répugnante à la parole de Dieu °2. » Dans une autre circonstance il déclare même qu'on peut très bien, s'il le faut, tolérer les cierges, les chandelles sur l'autel. « Bien est vray qu'il ne faut point nourrir ceste folie-là en tant que en nous est ; mais en attendant qu'elle soit corrigée, nous la pouvons bien tolérer sans blesser nostre conscience. L'homme fidèle donc communiquera à telles cérémonies en tant que la nécessité portera 3. »

A Montbéliard, le nouveau prince veut substituer le culte luthérien au culte calviniste. Calvin rassure ses amis. « Je vous conseille de ne pas vous montrer

trop difficiles et chagrins Vous êtes effrayés des dangers de scandales (offcn-

diculorum) qu'il y aurait à accepter une nouvelle liturgie (novam agendi formain) non usitée dans nos églises. Votre crainte a quelque chose de légitime. Toutefois nous n'en sommes pas encore arrivés au degré de perfection que nous souhaitons, et par conséquent cette crainte ne doit pas vous empêcher d'admettre des rites que l'on ne saurait d'ailleurs absolument condamner ''. »

On voit combien peu Calvin est fanatique du culte qu'il a lui-même organisé. Que l'on cède donc pour tout ce qui est secondaire! — Les Réformés ne sonnaient pas les cloches. « Quant à la sonnerie des cloches, dit Calvin, ne mettez pas d'obstination dans vos réclamations, si le prince ne veut pas vous en dispenser; non pas que je les approuve, mais je trouve que la chose n'est pas digne d'une dispute. » — Les Réformés ne prononçaient pas de discours aux ensevelissements. « Je voudrais seulement, dit Calvin, qu'au lieu de porter le corps au temple, on le portât directement au cimetière. Là je voudrais qu'il y eût une exhortation pour que ceux qui assistent aux funérailles comprennent ce qui serait dit. Cette manière de procéder ne me paraîtrait pas absolument condamnable 5. »

Il ne faut résister qu'à ce qui est vraiment mauvais et essentiel. Ainsi les luthériens permettaient aux sages-femmes de baptiser les enfants. Cette pratique repose sur une conception magique des sacrements. Aux yeux de Calvin, c'est « une profanation impie et sacrilège. » « J'estime donc, écrit-il, qu'il vous faut rejeter ce point; et si votre prince continue à insister outre mesure, il vous faut résister jusqu'au sang (usque ad sanguinem), plutôt que de consentir à cette intolérable superstition0. »

1. Opéra, Xb, 340-341, Calvin à Farel, avril 1539. Herminjard, V, p. 292, 293. — 2. Opéra, XX, p. 424. 1554 (?) — :i. Ibid., VI, p. 582. « Que doit faire un homme fidèle... entre les papistes. » 1543. — 4. Ibid., XI, p. 626, 7 octobre 1543. — S. On connaît l'article de notre Discipline (X, 5), arrêté en 1562 : « Il ne se fera aucune prière ou prédication, ni aumône publique, aux enterrements, pour prévenir toute superstition. » — 6. Opéra, XI, p. 625.

A STRASBOURG

Et ce qui donnait aux conseils de Calvin en faveur de l'accommodation une autorité particulière, c'est que lui-même avait commencé par mettre ses principes en pratique. Il s'était accommodé au culte de Genève, à tel point que ce culte mérite le titre de genevois beaucoup plus que de calviniste. C'est ce que, dans leurs critiques, la plupart des historiens ont méconnu.

Calvin s'était accommodé pour la sainte Cène. « Quand je vins ici pour la première fois, raconte-t-il lui-même, on ne distribuait la Cène que trois fois par an, de telle sorte que, entre la Cène de la Pentecôte et celle de Noël, il y avait sept mois. J'aurais aimé une fois par mois ; mais voyant que je ne réussissais pas à convaincre les gens, il m'a paru préférable (satius) de céder à l'infirmité du peuple plutôt que de lutter avec ténacité (jpertinacius) l. »

Calvin s'était accommodé pour l'absolution 2 : « Il n'est aucun de nous qui ne reconnaisse être de la plus haute utilité de joindre à la confession publique [des péchés] une promesse {insignem aliquam promissionem) solennelle, qui élève les pécheurs à l'espérance du pardon et de la réconciliation. Même à l'origine j'ai voulu introduire cet usage [à Genève], mais quelques-uns ayant redouté le scandale d'une innovation, je cédai trop facilement. Ainsi la chose a été laissée de côté3. »

Calvin s'était accommodé pour la communion aux malades : « Que la Cène ne soit pas distribuée aux malades, cela me déplaît à moi aussi : et il n'a pas dépendu de moi que cette consolation ne fût accordée à ceux qui quittent cette vie. Mais parce qu'une coutume différente avait prévalu, et que le changement n'aurait pu être obtenu sans grande discussion, j'ai préféré la paix.... J'ai seulement voulu attester auprès de ceux qui viendront après nous ce que j'aurais désiré 4. »

Maintenant il ne nous est pas impossible, ce semble, de nous représenter l'idéal liturgique de notre Réformateur, idéal qui ne fut ni luthérien ni genevois, et que l'on pourrait appeler strasbourgeois, s'il n'était encore plus exact de l'appeler calviniste.

1. Opéra (Consilia), 12 août 1561, Xa, p. 213. — 2. Remarquons-le toutefois. Quelle que soit l'importance attribuée par Calvin à « l'absolution, » il s'est arrêté au début « devant le scandale d'une innovation. » Il s'arrêta plus tard devant un obstacle moindre. « Maintenant, dit-il, il ne serait pas opportun de changer ici quelque chose, parce que, avant qu'on arrive à la fin de la confession, une grande partie commence à se lever. » (Opéra, Xa, p. 214.) Le peuple, ne l'oublions pas, écoutait les prières à genoux. — 3. lbid., Xa, p. 213. — 4. Calvin à Zuleger, 29 août 1558. Opéra, XVII, p. 311, 312 et XVI, p. 642. — Calvin cédait, mais gardait ses idées. A propos de la Cène, il disait : « J'ai eu soin de faire mettre dans nos actes publics que notre coutume était vicieuse afin que nos successeurs eussent plus de facilité et de liberté pour la corriger. » A propos de l'absolution, il disait: « Nous désirons que vous, qui êtes au début, vous habituiez votre peuple à ce double usage. » (1561. Opéra, X->, p. 213.) La vérité est donc qu'il ne faut pas parler, comme on l'a fait, d'une évolution dans les idées liturgiques de Calvin. (O. Douen, Clément Marot, I, p. 35°-)

LA LITURGIE

Calvin désire peu de cérémonies1 : « Il nous faut garder de multiplier le nombre des cérémonies. » De plus ces cérémonies, peu nombreuses (in numéro pauciias, numéro paucissimmœ) , doivent être « aisées; » (in observatione facilitas, observatione facillimae) et « ne point grever les consciences. »

Mais il n'en est pas moins tout le contraire d'un iconoclaste. « Les rudes donc, demande-t-il, n'auront-ils nulles cérémonies pour soulager leur ignorance (imperitiam)! » Et il répond: « Je confesse qu'il n'est que bon et utile de les aider par ce moyen; mais je dy qu'il faut user de mesure2. »

La règle des cérémonies, selon lui, c'est « l'honnesteté » (décorum), mais l'honnêteté au sens antique du mot. Calvin veut parler de cérémonies qui donnent « révérence » aux saints mystères, qui « ornent décentement » les actes du culte (ad ornatum actioni congruentem), et font tout concourir à « l'édification s. »

Bref, selon lui, une cérémonie ecclésiastique doit avoir un caractère de « majesté et d'évidence 4. »

En fait de cérémonies, Calvin tient beaucoup à la prière à genoux. Est-ce là une tradition humaine, qu'il soit loisible à chacun de mépriser ou rejeter ? « Je dy qu'elle est tellement humaine, qu'elle est aussi (simul) divine. » — ■ Et il déclare que fléchir le genou, ou ensevelir un corps mort, sont de ces choses qu'on ne peut négliger, sans crime, sauf les cas d'impossibilité matérielle 5.

Ce qui a induit en erreur sur les idées calvinistes, c'est la place donnée par nos Réformateurs au sermon. Il est bien incontestable qu'ils l'ont mis au centre du culte. Farel intitule sa liturgie du dimanche matin : « La manière que l'on observe en la prédication, quant le peuple est assemblé pour ouyr la parolle de Dieu6. » — A son tour Calvin appelle sermon le culte. « Le principal moien de vivre bien unis ensemble... est d'estre diligens à fréquenter les sermons d'un bon accord. » On doit, dit la liturgie du baptême, apporter les enfants « ou le dimanche à l'heure du catéchisme, ou les aultres jours au sermon 1 . »

Mais il faut remarquer que pour ces Réformateurs le sermon c'est l'explication de la parole de Dieu : explication « mot à mot, dit Farel, sans saulter, ....sans sortir hors de la saincte escripture, affin qu'on ne brouille point la pure parolle de Dieu avec l'ordure des hommes 8. »

Et il faut remarquer ensuite qu'il s'agit d'une explication de la parole de Dieu, vivante, ardente. Ecoutons Calvin décrivant cette prédication au duc de Somerset. « Ce que j'ay touché de la façon d'enseigner, est seulement que le peuple soit instruict pour estre touché au vif, et qu'on sente ce que dict l'apostre, que la parolle de Dieu est ung glayve trenchant des deux costés, transperçant les pensées et affections jusques à la moelle des os — Ceste prédication ne doibt point estre morte mais vive, pour enseigner, exhorter, et redarguer [reprendre],

l. « Je confesse que le moins de cérémonies seroit le meilleur.... Les cérémonies ne sont que pour une honnesteté civile. » Opéra, XX, p. 424. — '2. Institution (//retienne, IV, X, 11, 14. — ;i. lbid., IV, X, 29. — 4. Ibid., IV, x, 14. « Dignitas qu:e claritate constat. » — 5. lbid., IV, X, 30. — 6. Manière et /assoit, p. 69. — 7. Opéra, VI, p. 185. — Manière et fasson, p. 71.

A STRASBOURG

comme dit saint Paul à Timothée Et que vous mettiez peine, tant qu'il vous

sera possible, que ayt des bonnes trompettes qui entrent jusques au profondz des cœurs — Ce n'est pas sans cause qu'il est dict que Jésus-Christ frappera la terre par le septre de sa bouche, et occira le meschant par l'esprit de ses lèvres1. »

Enfin, après ces actes d'adoration, ces prières à genoux, cette vivifiante instruction, le culte s'achève par la cérémonie suprême, la sainte Cène. On l'a trop méconnu. Pour Calvin le culte complet, c'est le culte où l'on célèbre la sainte Cène, et la liturgie complète du dimanche matin, c'est la liturgie qui comprend la célébration de la Cène. « Tous les dimanches pour le moins, » avait-il dit dans ses fameux articles de 1 537, avant d'aller à Strasbourg. « A tout le moins, chaque semaine une fois, » répétait-il dans la dernière édition de l'Institution. « Certes ceste coustume, laquelle commande de communiquer une fois l'an est une très certaine invention du diable.... Il falloit bien qu'on fist autrement. On devoit à tout le moins, chacune sepmaine une fois, proposer à la congrégation des chrestiens la Cène de notre Seigneur {singulis ad minimum hebdomadibus) 2. »

Dira-t-on que ce culte, — je ne parle pas du culte auquel nous avons fini par nous accoutumer, — dira-t-on que le vrai culte calviniste était, par nature, pauvre et froid ? Ceux qui y ont assisté nous ont raconté qu'ils ne pouvaient souvent retenir leurs larmes d'émotion et de joie. Chants et prières, adoration et édification, confession et absolution des péchés, actes rituels et actes spontanés, tous les éléments essentiels existaient ; et, fait peut-être non moins important, ils étaient réunis dans un organisme très simple, mais souple et fort. Calvin en effet est de tous les Réformateurs celui qui a le plus rejeté la division du culte en deux parties, une toute entière liturgique, l'autre toute entière à la discrétion de l'officiant, selon la mode catholique, luthérienne ou anglicane. Le culte calviniste est un. Alternativement, le pasteur lit ou parle, l'assemblée écoute ou chante, et l'austérité des détails fait la puissance de l'ensemble3.

i. Opéra, XIII, 70-72 (octobre 1548). — 2. Institution chrétienne, IV, xvn, 46. — Notons enfin une dernière « cérémonie, » l'oblation. « Et nous n'avons point pour néant adjousté les oblations à ce qu'avons dit par cy-devant.... Nous testifions cela par offrandes et dons saintz, ainsi que la charité chrestienne requiert, lesquelz sont administrez à Jésus Christ en ses plus petitz. » {Opéra, VI, 195.) Qui fait attention aujourd'hui à la quête ? Et cependant un des plus récents auteurs qui se soient occupés de ce sujet, un savant allemand, Hering, s'arrête devant l'idée de Calvin. « Elle mérite, écrit-il, la plus haute attention. Calvin oppose à la théorie corrompue des sacrifices, et à la pratique de l'Eglise romaine, le sens primitif de l'oblation telle que les Pères la concevaient : une offrande reconnaissante de soi-même à Dieu, une offrande qui s'atteste par l'obéissance, par les dons pour les frères pauvres et par la prière pour tous. » (Hering, Hïtlfsbnch zur Einfuhrung in das Hturgische Studium , 1888, p. 292.) — 3. « Sur cette question du culte, comme sur celle du sacrement, ce grand génie, que l'on s'est habitué à regarder comme le plus étroit et le plus exclusif des hommes, s'est montré éminemment compréhensif et conciliateur. » Lacheret: Des formes du culte (Revue chrétienne, octobre et novembre 1886, p. 698.) Voir Ed. Stern, La théorie du culte d'après Calvin (thèse de Strasbourg), 1869, p. 36.

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