‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 55 sur 123 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Calvin et le Psautier.

PRÈS les prières, les chants.

A l'origine, les protestants de France ne chantaient pas. La raison n'était que trop bonne, et Fl. de Raemond la donne en ces termes : « Les infortunez et désastreux luthériens,... vagabonds, errans, qui, sortis de l'Eglise, ne sçavoient en quel abry se mettre à couvert,... n'eurent pourtant le chant des Pseaumes en leurs presches. C'estoit assez de les lire en prose dans les Bibles vulgaires. Un seul les lisoit, qui estoit le diacre ou surveillant '. »

Au surplus, les chants mêmes manquaient. Il n'y avait ni paroles, ni mélodies. La musique la plus profane avait envahi le sanctuaire. « Tandis qu'une partie des chantres entonnaient un Sanctus, ou un Incarnatus, les autres, accompagnés par la foule, chantaient des paroles comme celles-ci : Robin m'aime.... Trop m'a amour assailli.... » C'était l'époque où le maître de chapelle du Vatican demandait respectueusement au successeur de saint Pierre s'il voulait que l'on chantât le Magnificat : « Margot dans un jardin, » ou bien l'une de ces messes : « O Vénus la belle ; Adieu mes amours 2 ? »

Contre ces monstrueuses inconvenances3, une vive réaction se produisit avec la Réformation.

1. Fl. de Raymond, Histoire de la naissance, progrès et décadence de l'hérésie, p. 1041. — 2. Douen, II, p. 350, 358. — Une sorte de Psautier catholique, destiné à remplacer le Psautier protestant entre les mains des nouveaux convertis, nous a conservé les cantiques et l'indication des airs que certains missionnaires royaux faisaient chanter en 1735. Le Pater, Y Ave Maria, le Credo « sur l'air : Birenne mes amours ; » — Cantique XI, « la passion de Jésus-Christ, sur l'air : Des folies d'Espagne; » — Cant. XII, « à l'honneur de la sainte Vierge, sur l'air : Prends, ma Philis, prends ton verre ; » — Cant. XXVIII, « le paradis, sur l'air: Charmante Gabrielle; » — Cant. XLV, « sentimens d'un pécheur converti, sur l'air: Suivons, suivons l'amour; » — Cant. LI, « sentimens d'un cœur qui ne trouve rien d'aimable que Dieu, sur l'air: Grandgosier disait à Grégoire. » Cantiques spirituels à l'usage des missions royales du diocèse d'Alais. avec les prières du matin et du soir, l'abrégé de la croyance, ce qu'il faut faire pour se bien confesser et pour bien communier, les vêpres du dimanche et de la Vierge, un règlement de vie et les méthodes pour bien entendre la sainte messe, pour faire la méditation et pour réciter le chapelet, 1735. (Livret appartenant à M. Vielles, directeur du séminaire de Montauban.) — 3. Ces inconvenances, et de pires encore, sont attestées par le concile de Trente lui-même, qui essaya avec plus ou moins d'énergie, et avec peu de succès,

A STRASBOURG

Sans vouloir condamner les « cérémonies plus nombreuses d'autres églises, par exemple, le chant et autres 4, » Zwingle, le plus musicien des Réformateurs, essaya d'organiser à Zurich un culte sans musique. Il y avait des chœurs, des chœurs d'hommes, des chœurs de femmes, il y avait des répons, mais pas de chant : tout était dit, parlé. L'essai ne réussit pas 2.

Farel ne parle pas, il est vrai, de chant dans sa Manière et fasson, parce que les premiers cantiques français et protestants sont précisément de l'époque où cette liturgie fut composée 3.

La preuve, du reste, que Farel n'était pas opposé au chant, c'est le passage des Articles présentés au Conseil de Genève, le 16 janvier i53j. Farel et Calvin y demandent l'introduction du chant dans l'Eglise : « Nous ne povons, disent-ils, concepvoyr l'advancement et édification, qui en procédera, sinon après l'avoyr expérimenté. Certes comme nous faysons, les oraysons des ridelles sont si froides, que cela nous doyt tourner à grand honte et confusion '". »

L'exil vint interrompre la réforme entreprise. Mais Calvin y tenait beaucoup.

de les corriger. Les historiens les plus favorables au concile le constatent. Charles Dejob (De l'influence du concile de Trente sur la littérature et les beaux-arts chez les peuples catholiques, 1884) s'exprime ainsi: « Le concile de Trente était si déterminé à détruire ces abus que quelques-uns des Pères proposèrent, dans la 22e session tenue en septembre 1562, de proscrire absolument des églises la musique figurée [la musique moderne] pour s'en tenir au plainchant. La pluralité ne suivit pas cet avis, mais elle donna satisfaction sur les points essentiels par des décisions souvent citées. Elle ordonna en effet de bannir des cérémonies religieuses la musique lascive : Musicas cas, ubi sive organo, sive cantu, lascivum aut impurum aliquid miscetur... arceant (p. 232).... Il est vrai qu'à partir du milieu du siècle suivant le style de théâtre prévalut dans la musique religieuse » (p. 235). Voici qui est plus grave. Nous voulons parler de « l'abus que l'Eglise n'a pas introduit dans le monde catholique, mais qu'elle y a trop longtemps entretenu. On comprend qu'il s'agit des castrats de la chapelle Sixtine.... Rome devenait complice de ce crime, quand elle mettait à profit les conséquences » (p. 236). La conclusion est inévitable. « La réforme générale et radicale qu'on avait espérée du génie de Palestrina ne se produisait pas » (p. 316).

I. Huldreich Zwingli's Werke, 1832, II, 2, p. 233. Action oder Bruch des Nachtmals. Introduction. — Voir G. Weber, H. Zivingli, seine Stellung zur Musik und seine Lieder, 1884, p. 8-33, 38. — 2. Aboli en 1527, le chant ne fut réintroduit dans le culte de Zurich qu'en 1598. F. Bovet, Histoire du Psautier des Eglises réformées, 1872, p. 232, 233. — « L'imprimeur Pierre de Vingle... fit paraître... un premier recueil qui ne contient que cinq chansons et qui porte pour titre : Chansons nouvelles démonstrants plusieurs erreurs et faulsetés. On n'en connaît pas les auteurs.... Ce livret, qui n'avait que seize pages, fut très vite épuisé par l'avidité des lecteurs, car, la même année 1533, les mêmes presses neuchâteloises mirent au jour un second recueil de : Belles et bonnes chansons que les chrestiens peuvent chanter en grande affection de cucur. Celui-ci contient dix-neuf chansons, et il contient aussi, sous le voile de l'anagramme, le nom de l'un des auteurs qui se fit l'éditeur, du volume.... Il se nommait Mathieu Malingre.... Le même poète-éditeur, un peu gâté par le succès de ses chansons précédentes, se hâta de faire paraître un troisième chansonnier, sous le simple titre de Noelz nouveaulx.... Son petit volume contient vingtquatre poésies.... » Bordier, Le chansonnier huguenot du XVIe- siècle, 1870, Préface, p. xxv, xxvi. M. Th. Dufour, avec son exactitude habituelle, a corrigé plusieurs erreurs contenues dans le texte que nous Venons de citer, et que nous avons supprimées. Voir Le Catéchisme français, p. cxxxv, cxxxviii, cxli, CXLVii, ce, cciv-ccvi, cevm, ccix. M. Bovet, dans son Histoire du Psautier, p. 322, dit : « Le seul exemplaire de ces Noelz que nous connaissions se trouve en tête de l'opuscule de Farel, intitulé Manière et fasson, etc., imprimé par Pierre de Vingle.... » L'expression, dont se sert M. Bovet, peut prêter à malentendu. L'exemplaire des Noelz avait été simplement relié, ainsi que sept autres pièces, avec la Manière et fasson, — Il reste établi que les premiers cantiques et la première liturgie sortent des mêmes presses et sont l'œuvre des mêmes auteurs, Farel et ses amis.

LA LITURGIE

Il l'inscrivit au nombre des conditions soumises au synode de Zurich. Et dès qu'il fut installé à Strasbourg, il l'appliqua. Quelques semaines après son arrivée, les Psaumes français retentissent dans la petite église française.1.

Les « Psaumes français : » Ces deux mots disent absolument tout ce que fut le chant ecclésiastique pour Calvin.

D'abord des Psaumes. Lui-même s'explique : « Qu'est-il doncq question de faire ? c'est d'avoir chansons non seulement honnestes, mais aussi sainctes, lesquelles nous soyent comme esguillons pour nous inciter à prier et louer Dieu, à méditer ses œuvres, afin de l'aymer, craindre, honnorer et glorifier. Or ce que dit saint Augustin est vray, que nul ne peut chanter choses dignes de Dieu, sinon qu'il ait receu d'iceluy. Par quoi, quand nous aurons bien circuy partout pour cercher çà et là, nous ne trouverons meilleures chansons, ne plus propres pour ce faire, que les Pseaumes de David, lesquelz le sainct Esprit luy a dictz et faictz 2. »

Ces lignes montrent que l'on s'est peut-être mépris, quand on a signalé les théories rigoureuses, « le littéralisme étroit et dépourvu de sens critique 3 » de Calvin, interdisant à l'Eglise réformée tout autre chant que le chant des Psaumes. Calvin énonce moins une théorie qu'il n'affirme un fait. « Quand nous aurons bien circuy partout pour cercher çà et là.... » Il a cherché, et ce qu'il a trouvé de mieux, ce sont les Psaumes ; en conséquence il fait chanter les Psaumes 4. Est-ce étonnant ? les Psaumes avec leurs cris d'humiliation, leurs appels clans le danger, leur confiance dans le Dieu souverain, n'étaient-ils pas, par excellence, les chants de l'église du seizième siècle ?

D'abord des Psaumes : ensuite des Psaumes français. Luther n'avait pas voulu « bannir la langue latine du culte. » Il le dit ouvertement, il n'aurait pas même eu d'objection à ce qu'on chantât et lût successivement, un dimanche sur deux, en allemand, en latin, en grec et en hébreu. C'eût été une façon d'instruire la jeunesse 5.

1. Calvin arriva à Strasbourg, nous l'avons vu, dans les premiers jours de septembre 1538, et déjà le 9 novembre Zwick écrit de Constance à Bullinger : « On a donné aux Français une église,... où ils chantent les Psaumes en leur langue. » Opéra, Xb, p. 288, et n. 1. — 2. Ibid., VI. Epistre au lecteur, p. 170, 171. - Voir Bovet, Ibid., note I, « Sur l'usage exclusif des Psaumes dans le culte public, » p. 209, 210. — 3. Douen, I, p. 271. — 4. C'est aussi l'opinion de M. Bovet : « On remarquera, dit-il, que Calvin n'exclut pas à priori les cantiques qui ne sont pas tirés de l'Ecriture sainte. Il se borne à dire, ce qu'on ne peut guère lui contester, qu'après avoir bien circuy partout pour cercher çà et là, on ne trouvera meilleures chansons que les Psaumes. » (Bovet, p. 209.) La preuve que Calvin n'a pas exclu tous les autres cantiques par une sorte de théorie réformée, c'est que Bèze, qui était bien réformé et connaissait bien les théories de Calvin, a précisément manifesté « la première tendance d'introduction de cantiques parmi les chants sacrés de l'Eglise. » Courtois, La musique sacrée dans l'Eglise réformée de France, 1887, p. 50 et n. 2. En 1595 paraît une première édition des Saincts cantiques recueillis tant du vieil que du nouveau Testament, mis en rime francoise par Th. de Bèze. — 5. Hering, Hùlfsbuch, etc., p. 132 : « Denn ich in keinem Weg will die lateinische Sprache aus dem Gottesdienst lassen gar wegkommen. »

A STRASBOURG

Calvin, lui, ne tolère que la langue du peuple. « De dire que nous puissions avoir dévotion, soit à prière, soit à cérémonie, sans y rien entendre, c'est une grande moquerie.... Ce n'est pas une chose morte ne brutifve que bonne affection envers Dieu, mais est un mouvement vif, procédant du Sainct Esprit, quand le cœur est droictement touché et l'entendement illuminé.... Nous avons le commandement exprès du Sainct Esprit, que les oraisons se facent en langue commune et congnue au peuple Par quoy, ce a esté une trop grande impudence à ceux qui ont introduict la langue latine par les églises, où elle n'estoit communément entendue. Et n'y a subtilité ne cavillation, qui les puisse excuser, que ceste faceon ne soit perverse et déplaisante à Dieu.... Les chansons spirituelles ne se peuvent bien chanter que de cueur. Or le cueur requiert l'intelligence — Une linotte, un roussignol, un papegay, chanteront bien, mais ce sera sans entendre. Or le propre don de l'homme est de chanter, sachant [ce] qu'il dit. Après l'intelligence, doit suivre le cueur et l'affection *. »

Le Psaume français, c'était donc une double réforme : réforme de la poésie et réforme de la musique religieuse.

i . Calvin tout de suite chercha des traductions des Psaumes.

Or le traducteur choisi par la Providence n'était personne autre que le poète le plus célèbre, entre les derniers du moyen âge et les premiers des temps modernes, Clément Marot. Il était connu par des poésies très peu mystiques. Cependant attiré par les idées nouvelles, suspect d'hérésie, réfugié à la cour de Ferrare, il y avait rencontré Calvin. De retour à Paris, il trouva parmi les lecteurs royaux, à peine institués, Vatable, le Reuchlin de la France, qui l'engagea à traduire les Psaumes. « Il les lui expliqua mot à mot, dit M. Bovet, lui faisant comme toucher au doigt la beauté et l'énergie des expressions originales, et l'initiant à cette grande poésie qui, depuis tant de siècles, selon la

1. Opéra, VI, p. 165, 166, 167, 171, 172. — « Il est très manifeste que le parler et le chanter, si on en use en oraison, ne sont rien estimez devant Dieu, et ne profitent de rien envers luy, s'ils ne viennent de l'affection et du profond du cœur.... » Institution chrétienne, III, xx, 31. Opéra, IV, p. 418. « On doit chanter de cœur et de langue.... Et certes, si le chant est accomodé à telle gravité qu'il convient avoir devant Dieu et devant ses anges, c'est un ornement pour donner plus de grâce et dignité aux louanges de Dieu, et est un bon moyen pour inciter les cœurs et les enflamber à plus grande ardeur de prier. Mais il se faut toujours donner garde que les aureilles ne soyent plus attentives à l'harmonie du chant, que les esprits au sens spirituel des parolles. » Ibid., 32. Ibid., p. 419, 420. « Dont il appert que les oraisons publiques ne se doyvent faire n'en langage grec entre les Latins, n'en latin entre François ou Anglois,... mais en langage commun du pays, qui se puisse entendre de toute l'assemblée.... Qui est-ce donc qui se pourra assez esmerveiller d'une audace tant effrénée qu'ont eue les papistes et ont encore, qui, contre la défense de l'apostre, chantent et brayent de langue estrange et incognue?... Il ne se peut faire que la langue sans le cœur... ne soit fort déplaisante à Dieu. » Ibid., 33. Ibid., p. 421. — On remarquera que Calvin ne distingue pas entre la prière et le chant, qui est lui-même une prière, pas plus qu'il ne distingue entre l'intelligence et le cœur: l'intelligence requise, c'est l'intelligence du cœur.

LA LITURGIE

belle expression de M. Villemain, a défrayé de sublime l'imagination des hommes1. »

Marot traduisit d'abord trente psaumes, qu'il dédia à François Ier. C'était en 1540. Charles-Quint était alors en France. Sur le conseil du roi, le poète présenta sa traduction à l'empereur, qui la reçut bénignement, « la prisa, et par paroles, et par présent de deux cens doublons qu'il donna au dict Marot, luy donnant aussi courage d'achever de traduire le reste des dicts Psalmes et le priant de luy envoyer le plustost qu'il pourroit Confitemini Domino quoniam bonus, d'autant qu'il l'aimoit. Quoy voyans et entendans, les musiciens de ces deux princes, voire tous ceux de nostre France, meirent à qui mieux mieux les dicts psalmes en musique, et chacun les chantoit 2. »

Ainsi « les deux redoutables ennemis de la Réformation servaient ensemble de parrains au futur bréviaire de l'Eglise réformée :f. »

2. Mais les Psaumes de Marot ne furent imprimés qu'en 1 54 1 ''. Voilà pourquoi, dès 1 538, Calvin s'était mis lui-même à l'œuvre.

Il y a une trentaine d'années environ (en 1873) que M. Bovet a retrouvé les Psaumes traduits par Calvin et que l'on croyait définitivement perdus. Ce sont les Psaumes 25, 46, 91, 1 38 de l'édition de 1542 5, et probablement le Psaume 36. M. Douen n'a pas plus de cloute pour le Psaume 36 que pour les quatre autres. De plus, il attribue à Calvin la traduction du Cantique de Siméon et des dix commandements 6.

C'est le 19 décembre 1 538 7 que Calvin écrit à Farel : « Nous avions envoyé les Psaumes pour qu'ils fussent chantés chez vous 8, avant de parvenir où tu sais

I. Bovet, p. 5. — Voir Jean Calvin I, p. 233. — « Marot revint à Paris, où il s'accosta de François Vatable,... apportant un nouveau visage de Ferrare, où il s'estoit italianisé, ou plustost calvinisé. » Florimond de Rœmond, Histoire de l'hérésie, p. 1041. — 2. Opéra, XVII, p. 613. Villemadon à la reine Catherine, 26 août 1559. — !i. Bovet, p. 7. — Th. de Bèze continua l'œuvre de Marot et, en 1551, Calvin se montre aussi impatient d'achever la traduction du Psautier qu'une douzaine d'années avant il s'était montré impatient de la commencer. Le 24 janvier 1 55 1 , il écrit à Viret, à Lausanne : « Si quelques Psaumes sont prêts, que l'on n'attende pas la suite. Prie donc Bèze de m en envoyer au moins quelques-uns par le premier courrier. » {Opéra, XIV, p. 27, 28.) — Mais l'impatience de Calvin n'excluait pas la prudence, et, en 1554, nous le voyons intervenir pour qu'une mauvaise traduction ne vienne pas se mêler à l'œuvre de Bèze et la gâter. Guillaume Guéroult fut chargé par un libraire, Guillaume de Bosco, de traduire quelques Psaumes. Calvin expose au Conseil (10 septembre 1554) qu' < il n'az poynt bonne langue françoyse, ne aussi n'a pas langue latine, pourquoy ne se doibt permettre; mais à Monsr de Bèze, qui mérite cella fère, qu'est homme de lettres tant en lattin que en françoys. » (Registres du Conseil, Vol. 48, f. 1 i6ter.) — On découvrit bientôt que ce G. Guéroult avait été correcteur du livre de Servet, et cela aggrava singulièrement son cas (18 décembre). Il put heureusement quitter la ville et se retirer à Lyon. Alfred Cartier, Arrêts du Conseil de Genève sur le fait de l'imprimerie et de la librairie, de IJ41 à ijjo, 1893, p. 156, et n. 2, p. 157. — 4. La première édition connue des Pseaunies de David, traduits par Marot, est de 1 54 1 . Mais il ressort d'un passage de Du Boulay (Histoire de l'université de Paris, VI, p. 234) qu'il existait des psaumes en vers français avant ceux de Marot, car, le 16 décembre 1531, il fut interdit de « chanter les Psaumes traduits en françois par Cl. Marot » (??). Du Boulay cite les actes de la Nation Germanique, qui, eux, parlent des Psaumes de David, mais pas de Marot. Herminjard, IV, p. 163, n. 15. — o. Bovet, p. 211. — <>. Douen, I, p. 313. — 7. Et non 1539, comme le pensent les Opéra. Voir Herminjard, V, p. 446, n. 1. — 8. « Il semble donc, dit Riggenbach (Der Kirclicngcsang in Base! seit der Reforination. Mit neuen Aufschlùssen ùber die Anfânge des

A STRASBOURG

[à Metz] *. Nous avons en effet décidé de les publier bientôt [statuimus enim brevi publicare. Ils n'étaient donc pas encore publiés, et ce que Calvin avait envoyé devait être un manuscrit]. Comme la mélodie allemande plaisait davantage (quia magis arridebat melodia germanica), j'ai été obligé d'essayer ce dont j'étais capable, en vers. Les deux Psaumes 46 et 25 sont mes premiers essais. J'ai ensuite ajouté les autres 2. »

Calvin poète ! Bien plus, Calvin a fait la déclaration suivante : « J'étais d'un naturel assez porté à la poésie. » Mais il ajoute : « J'ai dit adieu à ces choses, et depuis vingt-cinq ans, je n'ai rien composé, si ce n'est qu'à Worms, entraîné par l'exemple de Philippe et de Sturm, j'ai écrit, pour m'amuser, le poème que tu as lu3. » Il s'agit d'un « chant au Christ, » en latin.

Le lecteur sera peut-être curieux de voir un échantillon des vers de Calvin. Voici le début du Psaume 46 :

Nostre Dieu nous est ferme appuy, Auquel aurons en nostre ennuy Vertu, fortresse et seur confort, Présent refuge et très bon port.

Donc certaine asseurance aurons, Mesmes quand la terre verrons Par tremblement se desrocher, Et mons en la mer se cacher ;

Quand la mer, bruyant et tonnant, Comme par courroux s'enflera, Et les grands rochers estonnant, De vagues les ébranlera.

Car la cité qu'a Dieu esleu, Oui pour sa maison luy a pieu, Son ruisseau doulx et clair aura, Qui tousjours la resjouira.

Cette dernière strophe avec son mouvement, sa sonorité, ses deux images opposées en un contraste éclatant, légitime le jugement de M. Bovet : « Ces psaumes sont d'autant plus précieux que l'on ne connaissait point de vers français de Calvin. Bien que n'ayant pas l'élégance et la facilité de ceux de Marot, ils ne sont point indignes de notre grand Réformateur, et l'on y retrouve la clarté et la fermeté qui distinguent sa prose 4. »

franzôsischen Psalmengesangs, 1870, p. 30. Voir tout le second chapitre : Die Psahiicu nac/i frawsôsischen Weisen, p. 29-79) que Neuchâtel ait été la première ville de notre patrie, où le chant des psaumes ait retenti. »

I. Pierre Toussain écrit de Monthéliard à l'Eglise de Metz, le 27 août 1540: « Je suis grandement joyeux... que non seulement la Parolle de Dieu a cours, mais que aussy pseaulmes et cantiques de louange se disent et chantent haultement par la ville... » M. Herminjard dit en note : « Les évangéliques de Metz chantaient chez eux et dans les rues les psaumes et cantiques publiés par Calvin au commencement de l'année 1539. » Herminjard, VI, p. 279 et n. 5. — 2. Opéra, Xh, p. 43S. Herminjard, V, p. 452. — 3. Opéra, XVI, p. 48S. Lettre à Hubert, 19 mai 1557. — Voir Appendice : Calvin poète. — 4. F. Bovet, p. 18, et note II, « Sur les psaumes de Calvin, » p. 211-224. Opéra, VI, p. 211 et ss. — M. Douen, au contraire, a vu seulement des « énormes inversions » qui font des compositions de Calvin des œuvres « massives, sans

LA LITURGIE

Toutefois, dans sa préoccupation, Calvin semble s'être adressé un peu de tous côtés. Il pensa à son ancien maître Mathurin Cordier, et écrivit à Farel : « M. Cordier ferait une chose qui me serait on ne peut plus agréable (magnopere gvatam) en s'occupant des Psaumes qu'il a copiés l. »

AVLCVNS

pfc<ui(mc<Ktc<mttquee

3. Une autre découverte de M. Douen a été plus curieuse encore. Il s'agit du Psautier de 1 53g , publié à Strasbourg par Calvin lui-même 2 : « Aulcuns pseaulmes et cantiques mys en chant. A Strasburg. 1 5 3 g 1 . » Voilà le premier Psautier réformé : saluons-le avec le respect qu'il mérite 3. Un auteur allemand a pu dire : « Ce livre étrange est la source d'où est sortie toute la littérature des psaumes, ces psaumes qui, pendant quatre siècles, ont résonné dans tout le monde 4. » La vénérable plaquette contient dix-huit psaumes et trois cantiques. Dans ce nombre, il y a sept pièces de Calvin et huit de Marot.

On s'est demandé avec étonnement comment les vers de Marot se trouvent là, au moins deux ans avant que leur

21 Sirrtfbur^.

mouvement et sans éclat. » (O. Douen, o. c., I, p. 308.) M. Marc-Monnier se borne à parler de « strophes bourrées, sans désinence féminine, strictes et rigides, comme une argumentation. » (M. Monnier, Genève et ses poètes, p. 69.)

i. 8 octobre 1539. Opéra, Xb, p. 400. Selon M. Herminjard (VI, p. 58 et n. 29), Calvin songeait déjà, ici, à une seconde édition du Psautier de 1539, dont nous allons parler. — '2. La découverte du Psautier de 1539 a été, comme la découverte de certains astres devinés par le calcul des astronomes, la confirmation d'une série de découvertes et de déductions de M. Herminjard. Les éditeurs des Opéra se trouvaient en face de la lettre du 27 octobre 1539, où Calvin demande à Farel si on a envoyé à Genève les cent exemplaires des Psaumes qu'il a commandés (Herminjard, VI, p. 118, n. 47, 48). Et, sans insister, déclarant au contraire qu'au milieu de ténèbres si épaisses, tout était douteux et incertain {Opéra, VI, p. xxi), les honorables éditeurs émettaient l'avis que Calvin avait envoyé son Psautier manuscrit à Neuchâtel, et qu'il en avait fait faire cent copies par les fidèles neuchâtelois. RI. Herminjard trouva que cette explication était peu satisfaisante, et il s'aperçut que la lettre datée par les Opéra du 19 décembre 1539, devait, en réalité, être avancée d'une année et mise au 29 décembre 1538. Cette rectification importante lui permit de refaire l'histoire du premier Psautier calviniste. Au mois d'octobre 1538, on chante les Psaumes à l'Eglise française de Strasbourg. Puis des expressions du 29 décembre 1538, statitiiints brevi public are, M. Herminjard « infère, » est « disposé à croire » que le recueil des Psaumes, préparé par Calvin, parut en 1539, « bien qu'il n'existe aucun exemplaire de cette première édition. » A l'appui de son hypothèse, il cite la demande de Pierre Toussain, à Calvin, le 28 juin 1539 : « Envoie-moi, je te prie, les psaumes français; » il cite le passage de la lettre de Calvin à Farel, 27 octobre 1539, où il demande ce que Michel (Mulot) a fait des Psaumes, et s'il a envoyé à Genève les cent exemplaires indiqués. Herminjard, V, p. 452, n. 21. — Finalement, M. O. Douen a découvert le Psautier supposé, deviné, prédit. Herminjard, VI, p. 58, n. 29. — •'!. Le seul exemplaire connu (nous donnons ci-dessus un facsimilé de son titre) se trouve à la Bibliothèque royale de Munich. — 4. Ad. Zahn. • Calvin als Dichter. » Zeitsc/iri/t fïir kirchliche Wissenschaft , 1889, VI, p. 315-319.

A STRASBOURG

auteur les eût publiés. Ils avaient simplement circulé de main en main, avant leur publication officielle. Calvin les recueillit.

Quoi qu'on en ait dit notre Réformateur avait si peu de préventions contre Marot qu'il se hâta d'adopter de plus en plus ses traductions, à mesure qu'elles parurent. Dans les éditions ultérieures de son Psautier, il remplaça même ses propres essais par les œuvres du poète de la Renaissance. Et peut-être faut-il voir dans ce désintéressement surprenant la meilleure preuve que Calvin n'avait pas, autant qu'il le croyait lui-même, le vrai tempérament d'un poète.

Mais pour un chant, il ne suffit pas d'avoir des paroles, il faut aussi de la musique. Après l'essai de Calvin, ce sont Marot, Bèze, qui traduisirent nos Psaumes. Qui leur donna leurs mélodies ?

Les mélodies du premier psautier, celui de Strasbourg, furent composées par des musiciens strasbourgeois, et le nom de l'un d'eux, Mathieu Greiter, est digne d'être retenu, car c'est l'auteur de la fameuse mélodie du psaume des batailles, que le goût musical de Calvin nous a si heureusement conservée2.

Mais en réalité quatre musiciens ont, plus ou moins, attaché leur nom à l'histoire musicale de notre Psautier, Guillaume Franc, Louis Bourgeois, Claude Goudimel et Pierre Davantès. Et ce que nous avons à examiner ici, ce sont les rapports de Calvin avec ces musiciens. Nous préciserons ainsi, par les faits, les théories que Calvin a émises dans sa célèbre préface.

i. En arrivant à Genève, en septembre 1 541 , Calvin y trouva Guillaume Franc, réfugié de Rouen. En effet, dès le 17 juin, licence lui avait été donnée, « jouxte [selon] le contenus de saz supplication... de tenyr eschole de musique3. » Un an après (6 juin 1542), « sur ce qu'il a supplié... adviser de ly donner et establir gage, » on décide de lui donner dix florins, « dès icy à la Sainct- Michel..., à cause de ce qu'i [1] instruyct les enfans à chanter les psaulmes de David » à l'EMise4.

C'était l'application de l'une des mesures réclamées par Calvin, dès i53j, pour introduire le chant des psaumes dans l'Eglise. « La manière de y procéder disait-il, nous a semblé advis bonne, si aulcungs enfans auxquelz on ayt auparavant recordé ung chant modeste et ecclésiastique, chantent à aulte voyx et distincte, le peuple escoutant en toute attention et suyvant de cueur ce qui est chanté

1. M. Douen, toujours tyrannisé par ses idées préconçues, estime que Calvin inséra ces psaumes dans son recueil sans savoir de qui ils étaient. Non seulement c'est absolument invraisemblable, mais une découverte faite par un des éditeurs du Catéchisme français, M. Th. Uufour, est venue montrer que c'était à peu près impossible. L'imprimeur genevois Jean Girard dépose le icr mai 1539 (c'est-à-dire à l'époque où nous sommes) que parmi les livres imprimés par lui, depuis trois ans qu'il est à Genève, sont les « Saulmes de Marot. » Eux, et leur auteur, étaient donc déjà connus. Le Catéchisme français de Calvin, p. cclxxxiv, cclxxxv. — 2. Voir Appendice : Calvin et le psaume des batailles. — :J. Registres du Conseil, vol. 35, f. 237v. — 4. lbid., vol. 36, f. 34.

LA LITURGIE

de bouche, jusque à ce que petit à petit ung chascun se accoustumera à chanter communément *. » Et toute sa vie Calvin renouvela les mêmes efforts. C'est M. Douen qui le reconnaît. « Calvin voulait que tous chantassent, et chantassent bien, et que, pour cela, ils apprissent à chanter. Dans les collèges fondés sous son inspiration, tous les élèves consacraient quatre heures par semaine à la musique, et au chant des psaumes, dont ils chantaient en outre un grand nombre de strophes au culte du mercredi matin, et à ceux du dimanche 2. » Que de pasteurs tiennent Calvin pour un parfait ennemi de l'art, et trouveraient singulièrement exagéré de faire ce qu'il faisait, pour développer dans leurs églises l'art musical !

Le 16 avril 1 543, le Conseil, considérant « qu'il est fort nécessaire de composer un champ gracieulx » sur le reste des psaumes, et que maître Guillaume est « bien propre pour recorde[r] les enfans » décide « que de son gage, que l'on en parle az Monsieur Calvin, » et qu'on le fixe à quarante ou cinquante florins pour an 3. Ce gage est fixé un mois après (7 mai). Mais voici ce que nous lisons : « Gayges de maystre Guillaume, filz de Pierre Franc, de Roan [Rouen], maystre de chan : lequelt a esté député maystre des escoles pour apprendre la note et à chante[r] les enfans, qu'il doybve chante[r] les psalmes de David à l'église ; et luy a esté donné de gage cent florins 4. » — Ainsi Calvin avait fait doubler le traitement projeté par le Conseil.

G. Franc demanda (18 mars 1544) à être pourvu d'une maison « assavoyer de celle qu'est devant Saint-Pierre » et qu'habitaient autrefois « les maystres du chan 3. » Sa demande parut sans doute exagérée, et, le 7 avril, il fit requête « de une partie de la mayson de la chantrerie devant Saint-Pierre''. » Cette demande lui est accordée. On fait visiter les lieux ; puis, sur une nouvelle requête (10 juin), on fait faire une cheminée dans la maison où « habite le dict Franc, assize et contigue à la clostre Saint-Pierre, et ausy luy soyt ballée pour ung temps la petite cavete, desous les desgrés Saint-Pierre, pour tenyr son vin 7. » Mais l'année suivante, le Conseil, à une demande d'augmentation de traitement, ayant répondu (29 mai 1 545) que « pour à présent l'on ne scavoy fère altre [autrement], causant la grande charge que l'hospital porte8, » Franc déclara qu'il n'avait pas de quoi vivre, et alla à Lausanne. Là il acheva, en 1364, le travail qu'il avait commencé à Genève, encouragé probablement par Calvin 9. Son œuvre parut avec deux préfaces, l'ancienne, de Calvin lui-même, et une nouvelle, courte, de Franc 10. « 11 est toutefois difficile, dit M. Bovet, de savoir au juste quelle part revient à G. Franc dans la musique de notre Psautier11. » Et, après une nouvelle étude

1. Herminjard, IV, p. 163, 164. — 2. O. Douen, article: Chant d'église dans X Encyclopédie des sciences religieuses, III, p. 52; Bulletin, XX, p. 271, 272. — •'!. Registres du Conseil, Vol. 37, f. 61. — i. Ibid., Vol. 37, f. 85V. — :;. Ibid., Vol. 38, f. 128V. — 6. Ibid., f. 153. — 7. Ibid., f. 243*. — 8. Ibid., Vol. 40, f. 133V. — Voir Kling, Les compositeurs de la musique du Psautier huguenot genevois, 1899, p. 5, 6. — 10. « Les Pseaumes mis en rime françoise par Clément Marot et Théodore de Bèze. Avec le chant de l'Eglise de Lausane... [Genève], par Jean Rivery, pour Antoine Vincent. M. D. LXV. Avec privilège tant du Roy que de Messieurs de Genève. » — Voir Bovet, p. 226, et note V. « Préface de G. Franc, » p. 230, 231. — H. Bovet, p. 64.

de la question, O. Douen conclut : « Franc n'a pris aucune part à l'arrangement des mélodies que les Eglises de France chantent encore aujourd'hui *. »

2. On est beaucoup mieux fixé sur l'œuvre de Louis Bourgeois2, qui, en 1 545 , succéda à G. Franc. Le 14 juillet, la succession (charge et traitement) laissée ouverte par celui-ci, fut partagée par le Conseil entre Guillaume Fabry « voyant est-il dit, qu'il est de Genève, » et Louis Bourgeois, « qu'est plus propre que luy. » Le premier reçut quarante florins de gage, et le second soixante 3. Bientôt Bourgeois semble être resté seul en fonction, et bientôt aussi commence la série de ses requêtes et supplications. Le 24 mai 1547, ^ présente « supplication » au -Conseil, « pour ce qu'il désire de vivre et finir ses jours au service de Messieurs, » de le faire bourgeois. Attendu, est-il répondu, qu'il est « homme de bien, et qui sert voluntiers pour aprendre les enffans, » sa demande lui est accordée, et il est fait bourgeois « gratis4. » Trois mois après (19 août), il présente de nouveau une « humble requeste. » Et le Conseil, pour qu'il puisse « myeulx vacquer à son estude, » décide qu'il soit exempté des corvées, « du guet, et des terraulx, » et qu'un des contrôleurs aille visiter sa maison « pour luy fère fayre ung petit poyle à placque 5. »

Malheureusement, en i55i, le Conseil des Deux Cents crut devoir réduire, d'une manière générale, les traitements de ses fonctionnaires, et les cent florins de Bourgeois furent réduits à cinquante ! C'était la misère pour le pauvre musicien. Le 18 septembre i55i, il présente «supplication... d'avoir regard susses poyennes [peines] et labeur, » et au lieu de lui tenir « rancorsement » [raccourcissement] de ses gaiges, de lui augmenter plutôt ces cent florins « que l'on luy a raccorsé. » Il le demande « par contemplation de sa paoureté. » Le Petit Conseil, en attendant que le Conseil des Deux Cents avise, décide de lui donner « deux coppes de froment pour ceste foy, » pour, est-il spécifié, « la contemplation de ce que sa femme est preste à accoucher 6. » — Bourgeois renouvelle sa « supplication » (i3 novembre) de lui « retorner » [rendre] son gage. Le Conseil arrête « que pour ores l'on n'en parlera pas 7. » — Alors Calvin intervient presque aussitôt (26 novembre). « Icy il [Calvin] a remonstré la paoureté des biens de maistre Loys Bourgeois, et le sentimant qu'il a de ce que l'on luy a décreust son sallaire, et a remonstré sa nécessité et prie de luy assister. » Cette intervention n'est pas tout à fait inutile et, si le Petit Conseil décide de s'en tenir aux décisions du Conseil des Deux Cents, il ajoute cependant : « Arresté... que l'on luy face quelquefois quelque bien 8. »

Hélas ! un malheur ne vient jamais seul. Bourgeois, toujours préoccupé de perfectionner le chant des Psaumes, crut pouvoir modifier quelques mélodies et les publier avec une Epitre au lecteur. Le Conseil prit la chose fort mal et, le 3 décembre i55i, il décide: « Icy est esté parlé de la variation du champ d'aul-

1. O. Douen, I, p. 612. — 2. « Loys, filz de feu Guillaume Bourgois, natifz de Paris. » Registres du Conseil, Vol. 42, f. 117V. — Ibid., Vol. 40, f. 1 79v. — 4. Ibid., Vol. 42, f. 1 1 7V. — 5. Ibid., f. 221. — 6. Ibid., Vol. 46, f. 59V. — 7. Ibid., f. 91*. — 8. Ibid., f. 102.

LA LITURGIE

cungs Pseaulmes de David imprimes, que treublent ceulx que jà avoyent apris le premier champ. Arresté que puysque ledict Bourgeois a changé ledict champ sans licence, que il soit mys en prison et que, dès icy à l'advenir, l'on chante le chantz vieulx dès jà paravant imprimés, et que l'on laisse les aultres jusques y soit advisé1.» La prison pour quelques notes améliorées! Heureusement que Calvin a été averti de ce qui se passe. Le fidèle avocat de ces musiciens se hâte, et arrive au Conseil pendant la délibération. Le Registre continue : « Dempuys est entré M. Calvin. » Il explique plus clairement, à coup sûr, que le secrétaire dans son procès-verbal, qu'il y a eu consentement du Conseil, qu'il s'agissait de certaines erreurs commises par les imprimeurs de Lyon, etc. Son intervention ne calme le Conseil qu'à moitié. « Arresté, est-il dit, que l'on advise pour le myeulx. » Mais le Conseil maintient le chant des « vieulx » psaumes et l'emprisonnement de Bourgeois « jusque à demain2. » C'était encore beaucoup. En effet, le lendemain, Bourgeois est relâché, « pour ceste foy moyennant les remonstrances, » et il est interdit de mêler les vieux et les nouveaux psaumes. On doit chanter d'abord les vieux, puis les nouveaux 3. Les ministres font des observations sur ce mélange. Le Conseil reste intraitable et finit par décider, le i5 décembre i55i : « Icy est parlé du chantz des Pseaulmes suyvant l'exortation hier faicte par M. Calvin, et aussy d'une épistre addressée au lecteur par Loys Bourgeois, qu'est comminative... advisé, premier que l'épistre dudict Borgeois soit osté, etc., et que les Pseaulmes vieulx soyent chantés devant et les aultres après, etc., et que après disné les seigneurs face venir M. Calvin et luy en facent gratioses remonstrances de les chanter ainsy, et aussy soyent faictes remonstrances audict Borgeois de n'avoir deubst imprimer ladict espistre sans licence, et à maistre Crespin de brusler toutes telles épistres et n'en vendre plus''. »

Alors Bourgeois revient à ses «supplications » (3i décembre i55i), «concluant enfin de luy laisser son premier gaige et luy faire quelque bien davantaige. » Pour « ce coup, » on lui donne « soixante solz » et on lui dit de mettre « la table, et en icelle la bûche pour scavoir quel pseaulme l'on debvra chanter 5. » Il s'agit d'une tabelle indicative. Le 19 février de l'année suivante, Bourgeois supplie encore qu'on lui rende « les cinquantes florins qui luy sont esté ostés, et luy poyer les arréraiges, afin il puysse vivre 6. » Le Petit Conseil se déclare incompétent. Moins d'un mois après, au sujet des tabelles, Bourgeois présente une petite invention qui reçoit bon accueil. « Icy maistre Loys Bourgeois, chantre, a présenté une table imprimée, pour mettre en table, pour tnonstrer quel psaulme l'on doibt chanter, et par sa supplication a dict qu'il y en a huyt, et est besoing faire à faires [faire faire] des aix [planches] pour les y coler, à scavoir trois à Saint-Pierre, deux à la Magdeleine et trois à Saint-Gervais, et a supplié estre pour recommandé. » Le Conseil arrête que « le conteroleur les face faire, et que l'on poye l'imprimerie, et pour la poyenne [peine] du dict chantre, l'on luy donne soixante solz pour ceste foy7. » (11 mars 1 552.)

i. Registres du Conseil, Vol. 46, f. 106. — 2. Ibid., f. io6v, — 3. Ibid., f. 109. — 4. Ibid., f. n6v et 117. — 5. Ibid., f. 128. — G. Ibid., f. 159V. — 7. Ibid., f. 172.

A STRASBOURG

Mais tout cela était insuffisant. Bourgeois essaie de se procurer des ressources d'une autre façon et conçoit d'autres projets, qui trouvent d'abord assez bon accueil auprès du Conseil le 25 août 1 552. « Loys Bourgois, chantres. Avoir veu la supplication contenant que ilz plaise à Messrs de luy donné congé par le terme de troys moys d'aller à Lion [et] Paris pour faire imprimé ses œuvres, qui az faicte de musicque sus les seaulme de David et que ce pendant ilz provoistra d'ung homme en son lieu souffizant ; aussi qui plaise à Mess" que durant le dit temps que l'on face quelque bien à sa famillie pour allimenter ses petit enffans; arresté qui luy soit bailler terme et licence des dicts troys moys, et quant à la reste l'on advisera cellon l'opportunité, et que la neccessité le requerra *. » — Mais les trois mois accordés semblent ne pas avoir suffi et, le 27 décembre 1 552, Bourgeois demande un congé de huit semaines pour achever ce qu'il a commencé. Cette fois-ci le Conseil se fâche et le casse aux gages. « Sur la supplication de Loys Bourgeois, tendante aux fins de luy donner congé pour huyt septmaines, laissant ung aultre en son lieu, et ce aux fins de parfaire la chose qu'il a commencé faire imprimer en musicque. Arresté que il aile là oùt il vouldra, mais ce soit sans ce que plus il aye gaige de la seigneurie 2. » Enfin, 3i janvier 1 553, une dernière « supplication » provoque un dernier refus 3, et c'est fini.

Bourgeois part, mais le 24 mars 1 553 le Conseil voit reparaître sa femme. Elle « requier » qu'on lui paie les réparations qu'ils ont fait faire en la maison de la chantrerie, « où il habittoyt, devant Sainct Pierre. » On entend le contrôleur, qui déclare qu'ils ont fait « plusieurs domages en icelle maison, » et que leurs réparations peuvent valoir environ huit florins. « Est après ordonné que luy soit faict ung mandement de soixante solz pour s'en retorner à Lion 4, » où son mari se trouvait sans doute déjà.

La misère lamentable de ce grand compositeur excite une commisération profonde. Admirons donc doublement son génie. « Toutes les améliorations qu'il fit, dit M. Kling, ont été admises par la suite, et avec le consentement de Calvin, cela va sans dire. Elles sont devenues officielles et se sont perpétuées jusqu'à nous.... La presque totalité des plus beaux psaumes, ceux qui sont encore aujourd'hui gravés dans toutes les mémoires et qui, chantés en vingt-deux langues, ont fait le tour du monde et régné plus de trois siècles sur toutes les Eglises réformées, sont de Bourgeois 3. » M. Bovet l'appelle le « Palissy de la musique, qui n'a pas eu, comme l'autre, la gloire pour dédommagement 6. »

C'est en 1547 cllie Bourgeois publia son psautier « en musique à quatre parties. » Mais plus important encore, à notre point de vue, est l'ouvrage qu'il fit paraître en i55o: « Le droict chemin de musique, composé par Loys Bourgeois, avec la manière de chanter les pseaumes par usage ou ruse, comme on cognoistra au xxxiv, de nouveau mis en chant, et aussi le cantique de Siméon. Genève, 1 55o 1 . »

1. Registres des particuliers, Vol. 6, f. 45. — 2. lbid., f. 121V. — 3. Ibid., f. i5ov. — 4. Registres du Conseil, Vol. 47, f. 143 et v. — 5. Kling, p. 14, 16. — 6. Bovet, p. 62. — 7. A. Cartier, p. 151-156. O. Douen, Clément Marot, II, p. 3, 6 et n. 1. En considérant « l'œuvre de Bourgeois, nous trouvons que près des deux

LA LITURGIE

Pour ce traité de musique, nous avons l'approbation formelle de Calvin, conservée par les Registres du Conseil, à la date du lundi 12 mai i55o: « Icy monsieur Calvin a raporté avoir vehu le livre de maistre Loys Bourgeois en faict de chantrerie, et a dict que son advys est qu'il sera bon l'imprimer. Sur quoy est arresté il soit imprimé aux despens de Pauttheur1. »

Or, qu'est-ce que le Droict chemin de musique ? Un spécialiste, M. Fétis, répond : « Cet ouvrage est le premier où l'on a proposé d'abandonner la méthode de la main musicale, attribuée à Guy d'Arezzo, et d'apprendre la musique par l'usage du solfège2. » Ce que M. Douen explique en ces termes : « Ainsi c'est de Genève, et avec l'approbation de Calvin, qu'est parti l'un des premiers, sinon le premier livre français du seizième siècle, qui avait pour but la simplification de la musique. »

Et le même auteur conclut: « Les Réformateurs, et Calvin en particulier ^devenant à leur insu, sinon les pères, au moins les grand-pères de l'opéra, c'est là un de ces faits piquants qui touchent au paradoxe et dont on ne peut cependant contester la réalité. Car Bourgeois, qui ne se lassait pas de retoucher et de refondre la mélodie des psaumes, jusqu'à ce qu'il eût trouvé le rythme convenable et l'expression vraie, Bourgeois, dont l'œuvre eut le succès fabuleux que l'on sait, travaillait sous l'œil rigide et, en quelque sorte, sous la direction de Calvin 3. »

3. Nous pouvons être bref au sujet des deux autres compositeurs protestants.

Goudimel, à tort regardé par Michelet et presque tous les auteurs comme le maître de Palestrina 4, s'occupa des psaumes, mais « seulement pour rehausser, par des harmonies délicieuses, les austères mélodies de Franc, de Bourgeois et d'autres. » Il ne les inventa pas, il les trouva toutes inventées. C'était de l'art, du grand art religieux : ce n'était pas de la musique à l'usage des assemblées de fidèles. « Nous avons adjousté au chant des psaumes... trois parties, dit-il luimême, non pour induire à les chanter en l'Eglise, mais pour s'esjouir en Dieu particulièrement ès maison. Ce qui ne doit estre trouvé mauvais, d'autant que le chant duquel on use en l'Eglise demeure en son entier, comme s'il estoit seul 5. »

Du reste, Goudimel n'alla pas plus à Genève qu'à Rome et n'eut pas de rap-

tiers des Psaumes, c'est-à-dire quatre-vingt-trois [et non quatre-vingt-huit; rectification de M. Th. Dufour, «Clément Marot et le Psautier huguenot, » Revue critique, 1881, I, p. 91 et n. 1], sont chantés sur les airs qu'il leur a adaptés... ies trente premiers de Marot, en 1542 ; les dix-neuf autres de Marot, plus le cantique de Siméon, en 1544; les trente-quatre premiers de Bèze, en 1 55 1 . » (Douen, I, p. 649.) Il faut retrancher les cinq autres de Bèze, en 1554, puisque Bourgeois quitta Genève en 1553. — « Presque tous les plus beaux airs, les plus originaux et les plus mélodieux (1, 2, 8, 12, 23, 24 et 42, 25, 27, 32, 33 et 67, 36 et 68, 42, 47, 51, 65 et 72, 77 et 86, 90, 101, 103, 110, 118, 119, 129, 130, 131, 134 et 138) appartiennent à Bourgeois. {Ibid.j p. 650.)

i. Registres du Conseil, Vol. 45, f. iv. — 2. Douen, II, p. 8. — .'i. Ibid., p. 364. — A propos de la révolution musicale et démocratique opérée par Bourgeois et le Psautier, voir E. Doumergue, L'art et le sentiment dans l'œuvre de Calvin, première conférence ; O. Douen, dans V Encyclopédie des sciences religieuses, III, p. 38 et ss., article Chant d'église et Clément Marot, passim. — 4. Voir Appendice: Goudimel. — o. O. Douen, I, p. 607, n. 2.

A STRASBOURG

port avec Calvin. Il nous suffira donc de citer le jugement que porta sur lui, le lendemain du jour où le grand compositeur eut été victime des massacres de la Saint-Barthélemy, à Lyon, le pasteur Jean Ricaud, l'un des trois ministres protestants qui exerçaient dans cette ville en 1572 : « Claude Goudimel, excellent musicien, et la mémoire duquel sera perpétuelle, pour avoir heureusement besongné sur les pseaumes de David en françois, la pluspart desquels il a mis en musique, en forme de mottets à quatre, cinq, six et huit parties, et sans sa mort eust tost après rendu cest œuvre accomplie. Mais les ennemis de la gloire de Dieu, et quelques meschans envieux de l'honneur que ce personnage avoit acquis, ont privé d'un tel bien ceux qui aiment une musique chrestienne *. » Encore un calviniste singulièrement sensible à l'art musical.

4. Quant à Pierre Davantès2, dit Antesignanus, que Bayle se borne à appeler « l'un des meilleurs grammairiens du seizième siècle 3, » pas plus que Goudimel, il ne composa nos mélodies du psautier. Mais si Goudimel fit beaucoup pour l'art des délicats, Davantès fit beaucoup pour l'art des simples. Il voulut mettre les premières études de chant à la portée des intelligences les moins cultivées, et il inventa la musique chiffrée. L'esprit qui anime la préface (datée « de Genève, ce 18 de septembre i56o») du nouvel inventeur est le même esprit qui a animé la préface de Bourgeois et la préface de Calvin. Davantès veut rendre le psautier moins cher, plus portatif, plus maniable. Il veut aider ceux qui « se trouveroyent empêchez à chanter les pseaumes; » il veut que « la science et notice [la notation] soit aisée à comprendre et tirer en usage; » en un mot, il recourt à «l'arithmétique, comme à la source et mère de la musique 4, » afin que « les ignorans de la gamme et des notes communes, qui désirent néantmoins apprendre de la musique, autant que besoing est pour chanter les pseaumes, comme on les chante ès saintes assemblées, trouvent une adresse et voie fort courte pour les conduire là où leur bon désir les appelle 5. » — Celui qui se préoccupait à ce point de la musique populaire était l'ami intime de Calvin. Notre Réformateur nous l'apprend lui-même, quand il écrit à Bèze (3 septembre r 56 1) : « Et pour que la mort ne m'affligeât pas par la perte d'un seul homme, Antesignanus [Davantès] a suivi de deux jours mon Varennes6. »

1. Histoire des martyrs (Toulouse), III, p. 715. — 2. Voir Bulletin, II (1854), p. 11, et X (1861), p. 185 et p. 215. Il était originaire de Rabastens au diocèse d'Albi, et non au diocèse de Tarbes. Th. Dufour, Revue critique, 1881, 1, p. 112. — 3. Dictionnaire de Bayle, I, p. 355. Article « Antesignan. » — 4.11 continue; « Grâces au Seigneur, la chose a succédé à mon entreprise.... Au lieu qu'auparavant on avoit coustume de consumer plusieurs mois à apprendre la gamme et rudimens de musique.... Maintenant sans se rompre ou charger la teste d'une telle infinité de préceptes, par lesquelz ilz estoyent par cy devant espouvantez, et bien souvent forclos de l'usage de la sainte musique, pleine de toute consolation, ilz pourront en moins d'une heure estre suffisamment instruits. » (Bulletin, II, 1893, p. 12.) — Les inventeurs postérieurs d'un système d'écriture analogue, le père Souhaitty, J.-J. Rousseau, Pierre Galin ont ignoré que quelqu'un avant eux avait entrepris de rendre aux amateurs du chant l'immense service qu'ils travaillaient avec plus de succès à procurer à leurs contemporains. Bulletin, X, p. 189. — S. Toute la préface de Davantès est reproduite par O. Douen, II, p. 489 et ss. Voir Bovet, note III: « Sur l'édition des Psaumes de Davantès, »

LA LITURGIE 5 I 9

Et cependant, malgré les paroles et malgré les actes, malgré tout, la légende de Calvin hostile à l'art et même à la musique n'est pas morte. Elle a même reçu une nouvelle force de M. Douen, dans son ouvrage sur Clément Marot et clans son article de Y Encyclopédie des sciences religieuses.

Le fondement prétendu de cette légende est double. On dit : i° Calvin a condamné le chant à quatre parties ; 2" Calvin a fait exiler de Genève Bourgeois, coupable d'avoir mis les Psaumes en musique à quatre parties.

Or, on commet deux erreurs. Calvin n'a pas professé la théorie et n'a pas tenu la conduite qu'on lui prête. Voici d'abord le texte de Calvin: « Il se faut tousjours donner garde que les aureilles ne soyent plus attentives à l'harmonie du chant, que les esprits au sens spirituel des parolles.... Quand donc on usera de telle modération, il n'y a nulle cloute que ce ne soit une façon très saincte et utile; comme au contraire, les chants et les mélodies qui sont composées au plaisir des aureilles seulement, comme sont tous les fringots et fredons de la papisterie et tout ce qu'ils appellent musique rompue, et chose faite1 , et chants à quatre parties, ne conviennent nullement à la majesté de l'Eglise et ne se peut faire qu'ils ne déplaisent grandement à Dieu 2. »

D'abord, il faut s'entendre sur V usage légitime du chant à quatre parties. — Calvin n'a pas voulu l'introduire dans l'Eglise. Soit. Mais nous remarquons qu'il était de l'avis de GoudimeL Est-ce que Goudimel avait horreur de la musique ? Et un professeur du Conservatoire à Genève, dans une récente étude, après avoir exprimé son admiration pour les incomparables compositions de Bourgeois et de Goudimel, déclare que néanmoins Calvin eut parfaitement raison de ne pas les introduire dans le temple. « A notre avis, Calvin avait raison. Le succès immense et mérité qu'obtenait l'œuvre de Bourgeois prenait sa source clans les belles mélodies bien rythmées, d'une déclamation forte et entraînante, que l'auteur sut adapter aux paroles des Psaumes de Cl. Marot et de Th. de Bèze. Si l'on veut bien considérer aussi que la majeure partie du public n'est pas du tout versée dans la lecture musicale, même encore de nos jours, à plus forte raison au XVIe siècle... il ne devait pas se trouver au milieu des fidèles beaucoup de personnes capables de chanter juste, et surtout en mesure, les parties intermédiaires, et la basse.... En Allemagne, Luther et ses successeurs ne procédèrent pas autrement3. » Donc, Calvin fut tout simplement de l'avis de Luther, de Goudimel et des professeurs de musique moderne. Où est le crime ?

Secondement, la fameuse citation ne dit pas du tout ce qu'on lui a fait dire jusqu'ici. Elle parle non pas d'un chant quelconque à quatre parties, mais seule-

p. 224-227. — G. Opéra, XVIII, p. 674. Davantès « escollier, disent les Registres des décès de Genève, le 31 août, demeurant en la grant boucherie, est mort de fièvre continue, âgé de 36 ans. » France protestante, 2e édition, article Davantès, V, p. 165.

1. Fainte (?). — H. Institution chrétienne, III, xx, 32. Opéra, IV, p. 420. — 3. Kling, p. 17.

A STRASBOURG

ment de ce « qu'ils [ceux de la « papisterie »], appellent chants à quatre parties, fringots, musique rompue, chose faite et chants à quatre parties. » Il s'agit donc non d'un principe général1, mais d'un fait particulier.

Troisièmement, voici un argument plus péremptoire. Dans la fameuse citation, les mots incriminés « comme sont tous les fringots et fredons de la papisterie, et tout ce qu'ils appellent musique rompue et chose faite et chants à quatre parties...» ne sont pas authentiques. M. Th. Dufour l'a démontré2. Ces mots ne se trouvent pas, comme le prétend M. Douen, dans l'édition de V Institution chrétienne de 1 548 ; ils se trouvent seulement dans l'édition française de i56o. Or on sait que cette traduction de Y Institution n'est pas de Calvin; qu'elle contient des contre-sens caractérisés ; que le traducteur anonyme y a introduit plusieurs gloses; que Calvin enfin n'en revit pas même les épreuves. Toutes les fois qu'un passage est discuté, il faut recourir au dernier texte latin de 1 55g, seule autorité. Eh! bien, dans ce texte de 1 55g, six ans après le départ de Bourgeois, ces mots manquent !

Voilà pour la prétendue théorie ; voici pour la prétendue conduite.

Méconnaissant tous les faits que nous avons racontés d'après les procès-verbaux du Conseil, oubliant même ses propres déclarations, que nous avons citées, M. Douen prétend que Bourgeois resta à Genève, « souffrant de la pauvreté non moins que de l'aversion de Calvin pour l'harmonie3. » «Il revint en France, froissé du dédain de Calvin pour les Psaumes harmonisés à quatre parties, » « rebuté par l'aversion de Calvin pour le chant à plusieurs parties4, » victime de la « rancune » que Calvin garda à Marot et à Bourgeois, « les jugeant infidèles, oubliant leurs immenses services pour ne se souvenir que de leur indépendance, qu'il considérait comme une révolte contre Dieu même0. »

Pour arriver à cette conclusion, M. Douen est obligé de ne pas tenir compte des dates, qui n'en subsistent pas moins. L'édition des Psaumes à quatre parties est de 1547 : ori en !55o, Calvin demande au Conseil de laisser imprimer l'ouvrage de Bourgeois; en i55i, il intervient, le justifie contre les attaques dont il est l'objet et obtient son élargissement. Et lorsqu'en i553, et non en 1 557, B°ur~ geois quitte Genève pour aller à Lyon, et non à Paris °, les Registres sont là pour nous prouver qu'il y a seulement brouille entre le Conseil et le compositeur à propos des gages de celui-ci.

M. Douen est obligé de faire pis. Il transforme les remontrances que Calvin reçut des syndics en remontrances qu'il aurait administrées à Bourgeois 7 !

1. Il y a, dans le premier sermon sur la justification, Genèse XV, v. 4-6 (Opéra, XXIII, p. 689), la comparaison que voici : « On pourra bien chanter à une voix, mais nous n'aurons point une mélodie parfaite, sinon qu'il y ait plusieurs voix et bonne correspondance. » — 2. Revue critique, 1881, I, p. m. C'est dans cet article que M. Th. Dufour, analysant, pour la première fois, la plupart des textes des Registres du Conseil, relatifs à Bourgeois, a fait justice des assertions de M. O. Douen. — •'!. Cl. Marot, II, p. 9. — 4. Encyclopédie des sciences religieuses, III, p. 57. — 5. Cl. Marot, I, p. 663. — 6. « Bourgeois avait quitté Genève en 1557.... » Encyclopédie, III, p. 57. O. Douen reproduit la chronologie de la Biographie des musiciens. Clément Marot, I, p. 614 et n. 3. — 7. « L'artiste dévoué fut condamné à la prison, d'où Calvin le tira, non sans lui faire de vives remontrances. » Douen, I, p. 645.

M. Th. Dufour écrit : « Il y avait quelque intérêt à rétablir la façon exacte dont les choses se sont passées, car le récit de M. Douen ne manquera pas d'être reproduit souvent, et il a déjà passé en abrégé dans V Encyclopédie des sciences religieuses et dans la nouvelle édition de la France protestante1. L'antagonisme entre Calvin d'une part, Marot et Bourgeois de l'autre, que M. Douen cherche sans cesse à mettre en relief, en présentant d'ailleurs ses hypothèses comme des affirmations, ne repose en définitive sur aucune base certaine: au contraire, Calvin intercéda en faveur de tous deux. Que n'eût-on pas dit, s'il s'en était abstenu, ou si les Registres avaient négligé de mentionner à cette occasion le nom du Réformateur 2 ? »

A propos des orgues on a fait à Calvin un procès absolument identique à celui qu'on lui a fait à propos du chant à quatre parties.

Qu'a pensé Calvin ? Dans la littérature du sujet (car ce sujet a toute une littérature), nous n'avons trouvé qu'une citation où il soit vraiment question des orgues : « Ce fut une trop ridicule et inepte imitation papale que d'orner les temples, et de croire rendre à Dieu un culte plus noble, en employant des orgues et beaucoup d'autres amusements de cette sorte. Ainsi, la parole et le culte de Dieu ont été profanés, le peuple se préoccupant plus de ces rites extérieurs que de l'intelligence de la parole. Or nous savons que là où il n'y a pas d'intelligence, il n'y a pas d'édification Ce qui était en usage du temps de la loi ne

trouve plus place chez nous aujourd'hui.... Il suffit d'un chant simple et pur des louanges divines, de cœur et de bouche, en langue vulgaire.... Cette musique instrumentale a été tolérée alors à cause des temps et du peuple : ils étaient enfants 3. »

Mais ici encore la question revient : Calvin expose-t-il une théorie, ou bien se contente-t-il de combattre certains abus, alors régnants ? — Fait curieux : Calvin parle des orgues absolument comme en avait parlé Thomas d'Aquin. « De pareils instruments de musique, dit celui-ci, sont mieux faits pour provoquer du plaisir que pour porter au recueillement intérieur. Dans l'Ancien Testament ils sont employés parce que le peuple était dur et grossier, et qu'il devait être excité par ces instruments comme par des promesses temporelles 4. » Fera-t-on de saint Thomas, et de l'Eglise dont il est le docteur, des adversaires de l'art ? Depuis saint Thomas les abus auxquels les orgues donnaient lieu n'avaient fait que croître, et ces abus expliquent la réprobation des Réformateurs, non de Calvin seul. Il est important, en effet, de constater que Luther, lui-même, ne voit pas les orgues de bon œil. Il n'a écrit aucun mot pour louer leur usage. Souvent il a montré pour

1. C'est M. Douen qui est l'auteur des deux articles. — 2. Th. Dufour, Revue critique, 1881, I, p. 110, m. — 3. Opéra, XXX, p. 259; Homilia LXVI in 1 Lib. Samuel, cap. 18. — 4. Georg Rietschel, Die Aufgabe der Orgel im Gottesdienst bis in das achtzehnte Jahrhundert, 1892, p. 10.

A STRASBOURG

elles son peu d'estime et en a signalé les inconvénients1. Rietschel ajoute encore: « Au XVIe siècle, ce ne furent pas seulement les orgues, ce fut tout le chant polyphone qui courut le danger d'être exclu de l'Eglise catholique. Une commission, instituée par le pape Pie IV, étudia la question. Ce fut la messe de Palestrina (missa papœ Marcelli) qui sauva la musique polyphone dans le culte 2. » Et surtout, voici le fait capital : L'orgue, quand il est admis dans les églises protestantes, ne sert qu'à la musique artistique, bien distincte du chant de l'assemblée. « Rien, dans toute la littérature du XVIe siècle, ne permet de croire que les orgues aient accompagné le chant3. » — On voit à quel point il faut ignorer les mœurs de l'époque pour s'étonner des paroles de Calvin, et pour l'opposer soit au catholicisme d'un Thomas d'Aquin, soit au luthéranisme... d'un Luther4.

La biographie de Calvin est ainsi une succession ininterrompue de discussions pour dissiper les erreurs propagées, non seulement par les historiens catholiques, mais aussi par les ouvrages protestants, chargés de renseigner authentiquement le protestantisme sur lui-même. La légende s'est emparée de tout et a pénétré partout. Il faut tout et partout corriger.

La vérité vraie, c'est que si le calvinisme a créé en Hollande la seule, mais admirable, école protestante de peinture, il a fait jouer à la musique, dans sa propre histoire, un rôle plus grand, peut-être plus décisif, plus organique que l'Eglise luthérienne elle-même.

Les Psaumes, c'est la voix même, populaire et artistique, de notre Réforme.

Le premier martyr, Leclerc, les récite sur son bûcher 5. Puis la mode s'en

1. Georg Rietschel, p. 19. — 2. Ibid., p. 10, n. 14. — 3. Ibid., p. 27, 45. — 4. « Benoît XIV, dans l'Encyclique Amuts qui, attestait que la chapelle pontificale n'avait jamais admis l'orgue même, pour laisser à la voix humaine le privilège de louer Dieu. » Ch. Dejob, De l'influence du Concile de Trente, p. 235. — II paraîtrait même qu'à Genève on ne se serait pas hâté de faire disparaître les orgues de Saint-Pierre. Seulement, en 1560, les anciennes orgues auraient été supprimées et les tuyaux fondus pour faire des urnes, contenant le vin de la communion. J.-B. Galiffe, Genève historique et archéologique, t. I, p. 240, 287. — 5. Citons ces beaux vers de Bèze, dans la dédicace de sa traduction des Psaumes. Il s'adresse aux martyrs :

Vos corps sont prins, mais l'esprit est délivre; Le corps se meurt, l'esprit commence à vivre. Sus donc, amis, chantez-moy ces complaintes; Faites ouïr ces prières tant sainctes, Fendans le feu d'une voix de louanges.... Que si la langue on contraint de se taire, Face le cœur ce qu'elle ne peut faire : Dont s'ensuivra un tel allégement, Qu'en pleine mort aurez contentement.

S'il faut servir au Seigneur de tesmoins, Mourons, mourons, louans Dieu pour le moins.... Que les tyrans soyent de nous martyrer Plus tost lassés, que nous de l'endurer.

{Les Pseaunies, mis en rime française par Cl. Marot et Théodore de Bèze. A Lyon, par Jan de Tournes pour Antoine Vincent, MD LXIII.)

LA LITURGIL

empare. François Ier se les fait lire sur son lit de mort. Henri II les aime d'une telle passion que « les bons en benissoient Dieu, et ses mignons et sa méritrice les aimoyent ou faignoyent ordinairement les aimer, tant qu'ils disoyent : « Monsieur, » cestuy-ci ne sera-il pas mien ? Vous me donnerez cestuy-la, s'il vous plaist. » Et ce bon Prince alors estoit à son gré empesché à leur en donner à sa fantaisie. » Catherine de Médicis n'aime pas moins les Psaumes que sa rivale Diane de Poitiers; elle a le sien, conforme à sa tristesse, et qu'elle « demande estre souvent chanté. C'estoit

Vers l'Eternel des oppressez le Père Je m'en iray, luy monstrant l'impropère Que l'on me faict, etc. ' »

Le catholicisme, il est vrai, s'effraie du courant auquel il s'est laissé entraîner2. C'est trop tard. L'Eglise des Réformés se fonde au chant des Psaumes. C'est l'expression même de Du Boulay. « Les protestants se réunissaient chez la Ferrière pour poser, au chant des Psaumes, le fondement de leur religion 3. » Et Florimond de Rasmond écrit : « C'est de cette millésime [apparition des Psaumes] qu'on peut prendre la datte de l'Eglise de Calvin \ » D'après un autre adversaire, les Psaumes deviennent « le formulaire même de la religion calviniste. » Dès lors, tous les échos du siècle renvoient ces notes graves et puissantes, les bûchers, les cachots, les collèges de province, les champs de bataille, les corps de garde de Condé. Ce chant qui séduit, qui entraîne, qui passionne, qui convertit, qui console, gagne comme un véritable incendie. Voici la foule de plus en plus immense des étudiants, des princes, du peuple, qui, dans de longues processions, se déroule à Paris, au Pré aux clercs, à Bourges, au Pré Fichaut, à Bordeaux, dans les rues. Et tout le peuple, et tous les peuples chantent, entraînés par « la sirène calviniste5, » selon l'expression des luthériens, possesseurs de l'admirable choral. C'est un chœur prodigieux, où, dans une union émouvante ou terrible, s'unissent des voix innombrables. Nos Psaumes sont traduits et chantés en allemand, en romanche, en danois, en hollandais, en latin, en portugais, en malais, en tamoul, en italien, en gascon, en espagnol, en bohémien (tchèque), en polonais, en turc, en hongrois, en anglais et finalement en

i. Villemadon à la reine Catherine, 26 août 1559. Opéra, XVII, p. 614. — 2. Au concile de Trente, un mémoire donné par le cardinal de Lorraine, signé par Charles IX, la reine-mère, les princes du sang, les Guise, demandait le chant des Psaumes en langue vulgaire. — Bruguier, Discours sur le chant des Psaumes, 1663. On ne connaît plus que deux exemplaires de cet intéressant discours. — ;î. Voir Jean Calvin, I, p. 232 et n. 4. — 't. Florimond de R;emond, p. 1050. — Il ajoute, p. 1033: « Il faut confesser qu'il n'y a rien qui ayt tant facilité l'entrée aux nouveautez de ces nouvelles religions, ny qui leur ayt acquis l'oreille de la peu caute populace, soit en Allemagne, soit en France, que le nouveau chant, doux et chatouilleux de ces pseaumes rimez. C'a esté la chaîne, et le cordage, duquel, comme un autre Amfion Thébain, Luther et Calvin se sont servis pour attirer après soy les pierres dont ils ont basty et fondé les murs de leur nouvelle Babylone. Ils ont attiré les âmes par ceste harmonie, ainsi que les oyseleurs arrestent dans leurs filets les vols entiers des oyseaux.... » — 5. Bovet, p. 78, n. 2.

A STRASBOURG

hébreu. Et celui qui dirige ce chœur, c'est Calvin, qui traduisit en vers les premiers Psaumes, qui choisit les premières mélodies, qui protégea les premiers compositeurs 4.

1. La Réforme française, ce sont les Psaumes, et les Psaumes, c'est la Réforme française. Les ennemis le savent aussi bien que les amis, et quand il s'agira d'anéantir la Réforme française, on commencera par essayer d'étouffer le chant de ses Psaumes. Voir Bovet, note vin, « Arrêts contre le chant des Psaumes, > p. 237-242. Nous nous bornerons à citer le document suivant : « Arrest du Conseil d'Estat qui défend de chanter les Pseaumes ailleurs que dans les temples. — Du 17 mars 1661.... S. M. estant en son Conseil a fait et fait très-expresses inhibitions et défenses à tous ses Sujets de ladite Religion Prétendue Réformée de Montauban... et autres de chanter leurs dits Pseaumes dans les rues, dans les places publiques, aux promenades ny même dans leurs maisons, qu'à voix si basse qu'ils ne puissent être entendus des passans et voisins... à peine de punition et de mil livres d'amende.... Signé, Phelypeaux. — On voit maintenant comment il faut commenter et compléter la fameuse page de Michelet : Ce fut « une harmonie inattendue, un chant doux, simple et fort, si fort qu'il fut entendu de mille lieux, si doux que chacun crut y reconnaître la voix de sa mère même. Et, en effet, une mère nouvelle du genre humain était venue au monde, la grande enchanteresse et la consolatrice: La musique était née.... Vous la laissiez inguérissable, cette âme, inconsolable, jusqu'au premier chant de Luther. Ce fut lui qui commença, et alors toute la terre chanta, tous, protestants et catholiques. De Luther naquit Goudimel, le professeur de Rome et le maître de Palestrina. Ce ne fut pas le morne chant du moyen âge, qu'un grand troupeau humain, sous le bâton du chantre officiel, répétait éternellement dans un prétendu unisson, chaos de dissonances. Ce ne fut pas la farce obscène et pédantesque des messes galantes dont X Introit était un appel à Vénus, et dont le Te deum rendait grâce à l'amour. Ce fut un chant vrai, libre, pur, un chant du fond du cœur, le chant de ceux qui pleurent et qui sont consolés, la joie divine parmi les larmes de la terre, un aperçu du ciel.... » (Michelet, Histoire de France. Réforme, 1855, p. 92.) M. Schuré (dans la République française du 14 septembre 1880) dit : « Le cantique protestant marque le commencement du plus puissant développement de la musique. »

Par leaaRîuery»

Page 1