Kurzes Bekenntniss, Sàmmtliche
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tant d'effervescence, et me condamnent comme un malheureux, comme un homme d'un malheureux esprit. Je m'en réjouis beaucoup, car c'est ce que j'ai cherché, ce que j'ai voulu par ce livre, qui les offense, afin que par leur propre et public témoignage ils attestent qu'ils sont mes ennemis. Je l'ai obtenu, et je le répète, je m'en réjouis. Pour moi, le plus malheureux des hommes, cette béatitude du psalmiste me suffit : « Heureux l'homme qui n'entre pas au conseil des sacramentaires, qui ne marche pas dans la voie des zwingliens, qui ne s'assied pas clans la chaire de Zurich l. »
Tels sont les faits partout racontés. Mais deux observations sont nécessaires.
Luther n'a tenu compte que d'une partie de la pensée de Zwingle, et presque tout le monde fait comme Luther. On cite et cite encore les nombreuses déclarations du Réformateur de Zurich, réduisant la sainte Cène à un simple mémorial. On néglige les déclarations comme celle-ci : « Ici est niée seulement la présence du corps, car selon sa divinité il est toujours présent, parce qu'il est toujours partout 2. » — « Pour celui qui prend ces signes extérieurs avec une vraie foi, le Christ est aussi près de lui que si, à ce moment même, il mourait sur la croix3. » — « Une sainte Cène, sans la présence du Christ, est une horreur devant laquelle tout cœur chrétien doit reculer en frémissant4. » Enfin, il y a la belle image de l'anneau : celui qui le donne, « se donne à nous lui-même avec sa grâce et sa fidélité Ainsi la sainte Cène du Seigneur est glorifiée par sa présence ; car, par la vision {Anschauung) de la foi, il est aussi présent pour notre cœur que les signes matériels de son corps crucifié pour nous, et de son sang répandu pour nous, sont présents pour nos sens5. » — Il y avait là tous les éléments d'une conception mystique de la sainte Cène6.
1. De Wette, V, p. 778. — N'oublions pas cependant, pour être juste et donner une idée des perpétuelles contradictions qui poussaient Luther, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, de noter sa belle, chrétienne et douce lettre au chef, à ce moment, des sacramentaires, des zwingliens, des Zurichois, à Bullinger (14 mai 1538) : « Je te le dirai librement : Zwingle, après l'avoir vu et entendu à Marbourg, je l'ai jugé un homme excellent [optimum virum), de même qu'Œcolampade. La nouvelle de leur mort m'a presque accablé (pane cxanimaverit), surtout pour cette raison, que j'étais forcé de croire qu'il était éloigné, qu'il était resté éloigné de notre conception, que nous tenons pour vraie, comme vous la vôtre. Et cela aussi me faisait de la peine, que tu as édité, sous ton nom, l'écrit de Zwingle au roi chrétien, célébrant ce livre avec des louanges merveilleuses, alors que tu le savais : dans ce livre il y a des passages qui offensent à bon droit non seulement nous, mais tous les hommes pieux. Non pas que je sois jaloux de l'honneur rendu à Zwingle, dont la mort m'a causé tant de douleur, mais parce que la sincérité d'une doctrine ne doit être vilipendée à cause de personne. Je t'écris tout cela, très candidement tu le vois, et sans aucune feinte. Vous croyez que nous nous trompons : Dieu le décidera. Certainement nous ne pouvons pas approuver toutes vos idées, sans charger notre conscience, ce que vous n'exigez pas de nous, je n'en doute pas. Mais rien ne pourrait m'arriver, avant ma mort, de plus heureux, que si Dieu, par sa grâce, nous accordait cet esprit, qui réjouirait mon cœur et mon âme dans le Seigneur, et nous permettrait de sentir et d'enseigner de même, pour la gloire du Père et le salut des âmes. » (De Wette, V, p. 112.) — 2. Th. Diestelmann, Die letzte Unterredung Luther' s mit Melanchtlwn i'iber den Abendmahlsstrcit, nach den geschichtlichen Zeugnissen und den dariiber ergangenen Urtheilen, so wie mit Riicksicht auf Luther's ganze Stellung im Abendmahlsstreit neu untersucht, 1874, p. 128, n. 1. — 3. R. Christoffel, Huldreich Zwingli, 1857, p. 255. - 4. Christoffel, p. 274. Lettre à Bucer, 12 février 153 1. — 5. Christoffel, p. 263. — 6. Voir surtout un article du Rév. C. Anderson Scott, M. A., « Zwingli's Doctrine of the Lord's Supper, » dans YExpositor, 1901, III, p. 1 6 1 - 1 7 1 . L'auteur distingue trois périodes dans la vie du Réformateur: la période
CALVIN ET LUTHER
La seconde observation, c'est qu'on traite Luther comme il avait traité Zwingle. On n'a considéré que la moitié de son attitude (si l'on peut ainsi parler) ; on n'a voulu connaître qu'un Luther étroit, dur, intransigeant, passionné et furieux. Or, il y avait un autre Luther.
Les dernières recherches au sujet du Colloque de Marbourg ont montré que si Luther se montra si dédaigneux, si intransigeant vis-à-vis de Zwingle et de ses amis, la faute en est à Mélanchthon plus qu'à lui *. « La discussion prit ainsi fin, raconte Bucer à Ambroise Blaurer, le 18 octobre 1529, et le prince [le landgrave] commença à presser Luther et les siens de nous reconnaître pour frères, comme nous les reconnaissions nous-mêmes. En vain. Luther, un moment, y consentit, mais Mélanchthon l'en empêcha2. » Et Bucer déclare que Mélanchthon n'a cessé de jeter de l'eau froide3; qu'il redoute, pour les Eglises, Mélanchthon plus que Luther4; que Mélanchthon s'oppose à l'Evangile presque autant qu'Erasme5. »
— Mélanchthon était à ce moment dominé par le désir de ne pas rompre avec Charles-Quint 6.
C'est encore Mélanchthon qui se montra inexorable à la diète d'Augsbourg. Bucer écrivait à Bédrot, d'Augsbourg même,' 17 juillet i53o: « Aujourd'hui personne ne nous est plus hostile que les luthériens J'apprends que, cette nuit,
Philippe a écrit à quelqu'un : « La paix ne peut être rétablie en Allemagne que si nous [Bucer et ses amis] sommes livrés à la mort (nisi nobis internecioni datis) 1 . »
Or, jusqu'à la fin de sa vie, tout en témoignant de son horreur pour Carlstadt, Luther prouva aussi son désir d'union avec ceux qui, même sur la Cène, repoussaient quelques-unes de ses idées essentielles. Les frères de Bohême n'admetintermédiaire va de 1524 à 1528. C'est à cette période qu'appartiennent les déclarations faisant de la Cène « nihil aliud quam commemoratio. » — Avant 1524, Zwingle nie que la sainte Cène soit un sacrifice, mais il y voit plus qu'une commémoration. Or, il ne faut pas penser que, en 1524, ses vues se soient modifiées, puisque, à la fin de la seconde période, en 1528, nous les retrouvons les mêmes. A Marbourg, Zwingle s'accorde avec Luther sur ce point, que le sacrement de l'autel est « sacramentum veri corporis et sanguinis Jesu Christi ; » et il en diffère seulement sur ce point qu'il n'admet pas la présence corporelle {cor por aliter). Luther reconnaît que Zwingle admet la « présence spirituelle. » Trois mois avant sa mort, Zwingle, dans son Exposition adressée à François I, s'exprime en ces termes remarquables : « Christum credimus vere esse in ccena, immo non esse Domini cœnam nisi Christus adsit... Adserimus igitur non sic carnaliter et crasse manducari corpus Christi in ccena, ut isti perhibent, sed verum Christi corpus credimus in ccena sacranientaliter et spiritualiter edi, a religiosa, fideli et sancta mente, ut Chrysostomus sentit. » C'est l'opinion même de Calvin. Quant à la différence du langage, pendant les trois périodes de la vie de Zwingle, elle s'explique par de simples raisons historiques. Il paraît donc que Zwingle a été beaucoup moins zwinglien qu'on ne le dit.
1. Hédion, dans son Itinéraire, raconte une petite scène, qui illustre l'état d'âme de Luther et de Mélanchthon : « Se tournant vers Bucer, souriant et le menaçant du doigt, Luther lui dit : « Toi, tu es un vaurien. » Mélanchthon me parlait au pluriel [on sait que le latin dit /// et jamais vos]. Je suis très heureux de vous (vos) voir ; vous (vos) êtes Hédion. » Erichson. Hedio's Itinerarium, p. 7 (Separatabdruck aus der Zeitschrift fur K. G., IV, 3, 1880, p. 418). — 2. Erichson : Drei Briefe Bucer s Octobcr 1529 bis Miirz ijjo, dans la Zeitschrift fur K. G., IV, 4, p. 617 : « Lutherum semel consensisse, sed mox a Philippo retractum. »
— 3. Ibid., p. 615. — 4. Ibid., p. 621. — 5. Ibid., p. 623. — 6. Les adversaires de l'union ne manquèrent pas, plus tard, de mettre Mélanchthon en contradiction avec lui-même, en publiant quelques-unes de ses vieilles lettres. Opéra, XVI, p. 68 et n. 9. — 7. Erichson, Zeitschrift fur K. G., p. 623, n. 3.
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taient qu'une présence «spirituelle, sacramentaire l. » Luther ne leur retira pas la main d'association. — La confession wurtembergeoise de Brenz (Syngramma, 1 525) était pour le moins discutable, et elle a été fort discutée, on le sait, par les divers partis. Et cependant, Luther fut extrêmement content du Syngramma : « Le petit livre me plaît merveilleusement2. » — En 1 536 fut conclue la fameuse concorde de Wittenberg, dans laquelle Bucer n'avait pu accorder que les impies reçussent le sacrement, et cependant Luther avait dit: «Pour cela nous ne voulons pas disputer 3. » — Notons enfin que Mélanchthon avait complètement abandonné les idées de Luther sur la Cène; que Luther le savait ; que cette divergence d'idées amena entre les deux amis une série d'incidents pénibles, et que cependant l'amitié et l'union finirent toujours par triompher de nouveau et par triompher définitivement.
Ce qui avait failli amener un éclat déplorable entre Luther et Mélanchthon, c'était l'influence d'Amsdorf. En effet, Amsdorf était par rapport à Luther ce que Carlstadt était par rapport aux Suisses. On le vit bien, quand Luther luimême ne fut plus là, avec sa grande intelligence, et surtout avec son cœur, qui avait toujours, dans sa sensibilité, des retours inattendus.
« Tous les jours, écrit Bullinger à Lasco, le 17 mars 1 554, je ^ais l'expérience que les luthériens manquent tellement de jugement, de sincérité, de charité et même d'humanité, que, je le dis non sans douleur, ils hâtent contre eux le juste jugement du Seigneur4. » Quelques semaines après, il écrit à Calvin: « Les luthériens, race d'hommes obstinée et pernicieuse, sans jugement et sans humanité, nous poursuivent plus violemment que les papistes eux-mêmes5. » Et cette aversion de Bullinger pour les luthériens ne fit que croître. En i55y, il signalait à Calvin les progrès du luthéranisme en Pologne : « Si le luthéranisme triomphe, c'en est fait de la vraie religion. Car ce grand défenseur des luthériens, Erasme Alberus, clans un livre contre toi et nous, justifie l'usage des images dans les temples et autres absurdités0. » Enfin, trois ans plus tard, plus violent encore : « J'ai lu, ditil, la confession [du Synode de Stuttgard, 19 décembre 1 5 5g] , ou plutôt la conjuration des théologiens wurtembergeois, et je vois qu'à très peu d'exceptions près, ils retournent à leur vomissement, c'est-à-dire au papisme — C'en est fait, complètement, désespérément, de la concorde sincère.... Dieu aie pitié de nous 7. »
Nous avons déjà vu, en Marbach, un type de ces « Luthérozélateurs, de ces Luthérolâtres8, » comme les appelle un correspondant de Bullinger. Pour achever de les peindre, il nous suffira de raconter l'épisode de Rabus et de Catherine Zell. — Rabus était un jeune pasteur luthérien, que Zell avait, dans son enfance, recueilli et élevé comme son fils 9. Devenu pasteur à Ulm, il attaqua les anciens Réformateurs de Strasbourg et traita de maudit, de damné, ce Schwenckfeld, qui (nous l'avons dit) était toujours resté un ami pour Zell et pour sa femme. Celle-ci
i. Apologia, 1538. Diestelmann, p. 143, n. 1. — 2. Ibid., p. 151. — 3. Ibid., p. 184. — i. Opéra, XV, p. 84. — 'i. Ibid., p. 138. — 6. 20 mai 1557. Ibid., XVI, p. 490. — 7. 5 mai 1560. Ibid., XVIII, p. 76. — 8. Bertlinus, de Memmingen, 18 juillet 1554. Opéra, XV, p. 191. — '.». E. Lchr, Mathieu Zell, etc., p. 85.
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écrivit, fin décembre 1 556, à Rabus, et défendit (avec bonne intention, sinon avec complète raison) Schwenckfeld. Rabus lui renvoya sa lettre sans la lire. Le 24 mars 1 5 57, Catherine lui écrivit une seconde fois : « Mon cher Monsieur Louis, je vous ai écrit à la fin de l'an passé une lettre affectueuse, maternelle, conforme à la vérité.... Vous me l'avez renvoyée sans vouloir la lire. J'en ai été vivement affligée, moi qui vous porte tant d'affection, qui vous en ai tant témoigné.... » Cette fois-ci Rabus prit la plume et, le 19 avril 1 557, répondit par ces lignes à celle qui était presque sa mère : « Ta lettre païenne, anti-chrétienne, et toute remplie des plus impudents mensonges, m'est parvenue le Vendredi saint, 16 avril (1557).... Je vois, par cet écrit tout imprégné de fiel et de poison, que, malgré les sévères avertissements de Dieu, tu persistes avec obstination clans d'épouvantables erreurs, dans de faux témoignages et dans des calomnies diaboliques contre les gens pieux.... J'appelle sur toi la juste sentence de Dieu, et je compte qu'il te donnera un jour la récompense que mérite ton orgueil pharisaïque.... Tu n'échapperas point, je l'espère, au jugement de Dieu. Et maintenant, laisse-moi en paix avec tes impudentes lettres 1 »
Evidemment, le malheureux Rabus oubliait les menaces prononcées par le Christ contre celui qui dit raca à son frère, et à plus forte raison contre le fils qui dit raca à sa mère 2 !
Avant d'arriver aux rapports de Luther et de Calvin, il est bon de préciser aussi les sentiments de Calvin sur Zwingle3. Certes, il est loin de penser comme Luther. On ne peut cependant nier qu'il n'ait professé à l'endroit du grand Réfor-
1. E. Lehr, p. 91. — 2. Les ultra-luthériens agissaient comme ils pensaient. Le plus épouvantable monument de ce fanatisme, c'est l'histoire des réfugiés d'Angleterre, qui, fuyant la persécution de Mariela-Sanglante, furent repoussés par les luthériens, en plein hiver, femmes, vieillards, enfants, des côtes du Danemark, et eurent à subir la plus lamentable odyssée, avant de trouver un refuge, et quel refuge! à Francfort. « Dieu bon ! s'écriait Calvin, peut-il y avoir, dans une nation chrétienne, une telle barbarie, qui dépasse la cruauté de la mer. » (Calvin à Lasco, juin (?) 1554. Opéra, XV, p. 143. Voir Calvin à Farel, 25 mai 1554. Ibid., p. 141.) — Le même esprit amena la fin de l'Eglise réformée d'Emden. Au mois de janvier, les réformés, refusant d'adopter la formule ultra-luthérienne de la Cène, furent condamnés à quitter la ville dès le mois suivant, en plein hiver. On finit par leur accorder deux mois de plus, en faisant observer que c'était beaucoup de bonté et qu'on aurait le droit, non seulement de s'emparer de leurs biens, mais encore de les punir. « Quelqu'un, écrit le pasteur Perrucel à Calvin, le soir, m'a donné un coup de poing en pleine poitrine. Plusieurs se sont précipités sur les nôtres, l'épée nue, criant qu'ils étaient des scélérats sacramentaires et, si les nôtres n'avaient fui, leur vie était en danger. (29 janvier 1557. Opéra, XVI, p. 397.) Voir la lettre de Barthélémy Hagen à Calvin, 1559, lui exposant les attaques dont il est l'objet et déclarant qu'il attend « la prison, ou l'exil, ou quelque autre persécution. » Il abjura ses convictions et signa une formule luthérienne, le 19 décembre 1559- (Ibid., XVII, p. 624 et n. 2.) Voir la lettre de Dathenus à Calvin, 11 avril 1560, lui exposant comment le magistrat réintroduit dans l'Eglise d'Emden les cérémonies papistes abolies, etc. (Ibid., XVIII, p. 44.) Voir la lettre de Calvin à Hardenberg, pasteur à Brème, qui fut obligé de se retirer devant la « prodigieuse improbité » des ultra-luthériens. (5 novembre 1560. Ibid., p. 234.) — 3. Sur Les rapports de Zwingli avec la France, voir un travail de M. Paul Brûschweiler, 1894. — L'influence du Réformateur suisse n'est pas contestable, et il y a lieu de citer ici le curieux propos d'un savant
mateur de Zurich quelque défiance, une défiance qui remonte haut, jusqu'au moment même où il commençait à émerger des ténèbres papales, et où il avait « quelque petit goust à la saine doctrine 1 . » Il s'agissait précisément de ses idées sur la Cène.
Dans la lettre à Zébédée, du 19 mai 1 53g, Calvin dit: «Plût au ciel que Zwingle eût pensé à faire la même chose 2, lui dont l'opinion sur ce sujet fut fausse et pernicieuse. Quand je vis que beaucoup des nôtres la saisissaient avec applaudissement, vivant encore en France (adhuc agcus in Gallia), je n'hésitai pas à l'attaquer 3. »
Ce passage, fort remarquable, nous montre que, vivant encore en France, c'est-à-dire avant la fin de l'année 1 534, Calvin, déjà anti-zwinglien, parlait, discutait, se livrait à cette activité évangélique, que tant d'historiens ont niée, et dont nous avons donné des preuves, à chaque instant confirmées \
Mais le passage le plus caractéristique est celui où, dans une lettre à Farel, il donne son jugement comparatif sur Luther et Zwingle : « Des hommes excellents s'irritent (uruntur) si quelqu'un ose placer Luther au-dessus de Zwingle. Comme si l'Evangile périssait, dès qu'on se sépare en quoi que ce soit de Zwingle. Et cependant on ne fait en cela aucune injure à Zwingle, car si on les compare, tu sais combien Luther l'emporte {quanta intervallo Lutherus excellât). Aussi la poésie de Zébédée ne m'a pas plu, lui qui n'a pas cru pouvoir louer dignement Zwingle sans dire : « En espérer un plus grand est un crime. » Il est inhumain de médire des cendres et des ombres, et certes il serait impie de ne pas rendre honneur à un si grand homme. Mais il y a une mesure dans les louanges, et Zébédée s'en est fort éloigné :i. Pour moi, je suis si peu de son avis, qu'en ce moment je vois beaucoup d'hommes plus grands; j'espère que quelquesuns le deviendront, et je voudrais que tous le fussent. Je t'en prie, mon Farel, si quelqu'un avait ainsi élevé Luther, est-ce que les Zurichois ne se seraient pas plaints qu'on rabaissait Zwingle? Follement, diras-tu. Comme si tous les partisans de Luther étaient sages. Mais je te dis cela à l'oreille6. »
Calvin répondait à une exagération par une autre exagération. On dirait qu'il y avait moins de sympathie intime entre les deux Réformateurs, bien plus rappro-
catholique, Arnold Fabrice. Le 23 janvier 1535, à propos des persécutions provoquées à Paris par l'affaire des Placards, il désigne les soi-disant rebelles par ces mots: « hommes de la secte zwinglienne et cecolampadienne, appelés vulgairement luthériens. » Herminjard, III, p. 252, n. 8.
1. Secundo, defensio... adversits Joachimi Westphali calunmias. Opéra, IX, p. 51. — Calvin avoue que cette défiance lui a été communiquée par Luther. « Quand je lisoye en Luther qu'Œcolampade et Zvingle ne laissoyent rien ès sacremens, que des figures nues et représentations sans la vérité, je confesse que cela me destourna de leurs livres, en sorte que je m'abstin longtemps d'y lire. » Opuscules, p. 1503. — 2. La même chose que Bucer, qui avait publié, en 1536, certaines rétractations. Herminjard, V, p. 317, n. 11. — 3. Ibid., p. 318 et n. 12. — 4. Lettre du 19 mai 1539, à Zébédée. Opéra, Xb, p. 344-347. Herminjard, V, p. 315-319- — ■'»• Les deux vers de Zébédée étaient:
Majorem sperare nefas, fortasse petendum Ut dent vel unum saecula nostra parem.
Herminjard, VI, p. 149. — 6. Lettre du 27 février 1540. Opéra, XI, p. 24, n. 7. Herminjard, VI, p. 191.
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chés, qu'entre les deux Réformateurs, bien plus séparés. Ne serait-ce pas une preuve inattendue du tempérament mystique, malgré beaucoup d'apparences, de Calvin? N'est-ce pas ainsi que s'expliquent ces lignes à Viret? « Au sujet des écrits de Zwingle, je te permets de penser ce que tu penses. Car je n'ai pas tout lu. Et peut-être qu'à la fin de sa vie il a rétracté et corrigé ce qui, au début, lui avait témérairement échappé. Mais, dans ses premiers écrits, je me rappelle combien profane est sa doctrine des sacrements1. »
Calvin n'a évidemment pas rendu complète justice à Zwingle. Nous ne voyons pas, cependant, que cela lui ait nui auprès des Zurichois. Il est vrai qu'il faut ajouter : S'il mettait Luther au-dessus de Zwingle, autant et infiniment plus, il mettait les zwingliens au-dessus des luthériens. Ceux-là avaient adouci, ceux-ci avaient exagéré leur maître. Ceux-là avaient pris ce qu'il y avait de meilleur et ceux-ci ce qu'il y avait de pire dans leur modèle.
Les rapports de Calvin avec Luther, singulièrement facilités par cette sympathie personnelle que nous venons de noter, se divisent en deux périodes fort nettes : avant et après le séjour à Strasbourg.
Pour la première période, nous sommes renseignés par deux documents, Y Institution chrétienne de 1 536 et une lettre du 12 janvier 1 538 .
Comparons les idées sur la sainte Cène, de Calvin, dans V Institution de i536, et celles de Luther dans la Captivité babylonienne, de i52o. Luther donnait déjà sa comparaison classique, destinée à expliquer la doctrine de la consubstantiation. « Pourquoi Christ ne pourrait-il pas contenir son corps sous la substance du pain, comme dans les accidents? Voici le feu et le fer, deux substances; elles sont mêlées dans le fer rouge, de telle sorte que chaque partie est du fer et du feu. Pourquoi le corps glorieux de Christ ne pourrait-il pas être, à bien plus forte raison, clans toutes les parties de la substance du pain5? » Ainsi : i° consubstantiation ; 20 corps glorieux, et 3° identification du pain et du corps. « Si je ne puis comprendre, dit-il, comment le pain est le corps de Christ, je tiendrai cependant mon esprit captif sous l'obéissance de Christ. Restant simplement attaché à ses paroles, je crois fermement, non seulement que le corps de Christ est dans le pain, mais que le pain est le corps de Christ. » Et Luther insiste, répète (on croirait l'entendre à Marbourg, en face de Zwingle) : « Si la philosophie ne peut concevoir, le Saint-Esprit est plus grand qu'Aristote 3. » — Or Calvin, dans sa première édition de Y Institution, repousse formellement les trois points de la doctrine luthérienne. i° La chair de Christ n'est pas sur la terre : «en ressuscitant, il l'a reprise et emportée au ciel, » et si la présence du Christ est «vraie et
1. 11 septembre 1542. Opéra, XI, p. 438. Herminjard, VIII, p. 123, 124. — 2. Dr Martin Luthers Werke. Kritische Gesatwntaitsgabe, 1888, t. VI. De captivitate Babylonica ecclesiœ praeludium, p. 510. — 3. Ibid., p. 511.
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efficace, » elle n'en est pas moins toute spirituelle : « Pensons d'abord que le sacrement est quelque chose de spirituel.... Qu'il nous suffise de l'obtenir spirituellement1.... » 2° Dans la Cène, il ne saurait être question du « corps glorieux,» celui dont parle Luther. « D'autres s'esquivent plus subitement (argutius elabuntur), en disant : ce corps, qui est offert dans le sacrement, c'est le corps glorieux et immortel — Mais, je vous le demande, quel corps le Seigneur offrait-il aux disciples la veille du jour où il devait souffrir2?... » « Insensé qui demande à la puissance de Dieu qu'il fasse tout ensemble le pain être et n'être pas la chair3... » 3° Enfin Calvin proteste directement contre ceux qui soutiennent que « le pain, c'est le corps 4. » Et encore : « Crie, si tu le veux, cela est le corps et le sang, moi je te soutiendrai que c'est le testament dans le corps et le sang5. »
Il est possible que Calvin, combattant des idées qui étaient à peu près communes aux catholiques et à Luther, n'ait pas spécialement visé Luther : il ne l'a pas moins atteint par une contradiction résolue et vive G.
Voilà pour les idées. La lettre du 12 janvier 1 538 va nous renseigner sur les sentiments
« Si Luther peut nous accepter avec notre confession, rien ne me serait plus agréable. Cependant, il n'y a pas que lui à considérer dans l'Eglise de Dieu.... Ce que je dois penser de Luther, je ne le sais, quoique je sois excellemment persuadé de sa piété.... Il prête singulièrement lieu au soupçon d'obstination.... Il n'a pas eu tort seulement par orgueil (fastu) et médisance (maledicentia), mais aussi par ignorance et par une très grossière hallucination. Quelle absurdité, quand, au début, il disait : « le pain, c'est le corps même. » S'il pense encore que le corps de Christ est dans le pain, j'estime qu'il se trompe très honteusement (fœdissime).... Si tu as quelque crédit ou quelque autorité auprès de Martin, fais qu'il préfère soumettre au Christ, plutôt qu'à lui-même, ceux avec lesquels il a combattu ce très funeste combat 7 — » Evidemment, l'attitude de Calvin vis-à-vis de Luther est tout le contraire de celle d'un disciple. Il n'y a pas entre eux de familiarité. Calvin est froid, plutôt sévère.
1. Opéra, I, p. 121. — 2. Ibid., p. 122. — 3. Ibid., p. 123. — 4. Ibid., p. 120. — o. Ibid., p. 124. — 6. Voir R. Stâhelin, dans la Realcncyclopadie, 3e édit., III, p. 673, article Calvin. — Ajoutons que cette opposition de Calvin à la doctrine de Luther avait frappé déjà les premiers lecteurs de Y Institution. — Nous avons le regret de nous trouver en désaccord avec M. Lang, dans sa remarquable conférence, à la fois précise et suggestive, comme tous les travaux de cet honorable savant. Il nous semble qu'il s'est laissé entraîner, ici, comme dans son écrit sur la Conversion de Calvin, par sa découverte très intéressante, relative au discours de Cop : Calvin a utilisé, pour écrire ce discours, un sermon de Luther (voir Jean Calvin, I, p. 342). M. Lang en arrive à ces affirmations : « Il voulait être un disciple de Luther, un théologien luthérien » (p. 322). « Pour la doctrine du sacrement, laquelle est largement développée, Calvin revient à l'un des principaux écrits de Luther, la Captivité babylonienne , 1520. Ce que Luther, dans la première fraîcheur de ses idées réformatrices, dit sur les signes, sous lesquels les grâces de Dieu s'offrent dans la sainte Cène, est resté la pensée de Calvin toute sa vie. Il n'a pas tenu compte des changements que Luther a, plus tard, apportés à sa conception première. » (Lang, p. 323.) Il est fâcheux que M. Lang n'ait pas cru devoir indiquer, par quelques citations, en quoi consistaient ces ressemblances. Nos citations montrent en quoi consistaient les différences. Nous n'avons pas su voir autre chose. — 7. Calvin, en conséquence, blâme avec vivacité les tentatives exagérées de Bucer, qui, « pour rendre Christ plausible à tous, fabrique un évangile. » Opéra, Xb, p. 138, 139, 142, 144. Herminjard, IV, p. 338-349.
CALVIN ET LUTHER
Mais Calvin, chassé de Genève, devient Strasbourgeois, d'habitation, de relations et de sentiments. Il apprend à mieux connaître Bucer et Luther. Ses opinions se modifient.
Dans la première moitié du mois d'octobre 1 538, il écrit, encore de Strasbourg, à Farel : « Sans doute, Luther pèche, et j'avoue ingénument que je ne suis pas satisfait de lui »
A ce moment, un incident décisif se produit.
Le 14 octobre 1 53g, écrivant à Bucer, Luther lui dit : «Tu salueras Jean Sturm et Jean Calvin respectueusement (reverenter) : j'ai lu leurs petits volumes (libellas) avec délices (cum singulari voluflate)*1. » C'est, dit-on, la seule lettre dans laquelle Luther ait nommé Calvin 3. — O puissance de la bonté ! Ces aimables paroles 4 ne devaient jamais être oubliées 5, et elles ont certainement contribué à inspirer à Calvin l'attachement respectueux que nous le voyons témoigner de plus en plus au Réformateur allemand. D'autant plus que cette phrase n'était pas seule. Ecoutons Calvin racontant le tout à son ami Farel, le 20 novembre i53g : « Craton, un de nos imprimeurs, est revenu récemment de Wittenberg, et il a apporté une lettre de Luther. » Suit la fameuse phrase. Il continue: « Songe à ce que je dis là6 de l'Eucharistie, et pense à la noblesse
1. Opéra, Xb, p. 277. Herminjard, V, p. 141. — 2. Opéra, Xb, p. 402. De Wette, V, p. 211. — 3. Opéra, Xb, p. 402, Introduction des éditeurs. — Dans les 65 volumes de l'édition (d'Erlangen) des œuvres allemandes de Luther, X Index indique seulement cette mention des Propos de Table : « Calvin est un homme savant, mais très suspect d'erreur quant au sacrement > (Vol. 60, p. 309), propos qu'il faut enregistrer avec une certaine réserve. — Le propos serait de 1535 ou 1536, d'après Diestelmann, p. 319. — 4. Ici encore, M. Lang exagère au point d'écrire : « Deux lignes simples, aimables. Mais, pour Calvin, elles signifiaient presque plus que la lettre d'un roi à l'un de ses domestiques » [einem seiner Diener), p. 326. — 5. Calvin les rappellera dans sa seconde défense contre Westphal (Opéra, IX, p. 92.) : « En particulier (priva fin/), Luther ne voulut pas se montrer hostile, et bien qu'il connût mon opinion, il ne craignit pas, de sa propre main, de prendre la peine de me saluer respectueusement. » — G. D'après les éditeurs des Opéra, « Luther parle ici de la réponse de Calvin à Sadolet » (Opéra, V, lvi), tandis que, d'après Henry (I, p. 500), Stàhelin (I, p. 226), Kostlin (II, p. 566) et Diestelmann (p. 320, n. 1), « Luther ne peut avoir dans l'idée » que Y Institution chrétienne. — Luther, dans sa lettre, fait suivre immédiatement la phrase relative à Calvin par celle-ci : « Je désire que Sadolet puisse croire que Dieu est le Créateur des hommes aussi en dehors de l'Italie. » (De Wette, V, p. 211.) Et nous apprenons, d'autre part, qu'en effet Luther goûtait beaucoup la lettre de Calvin à Sadolet : « Ta réponse à Sadolet plaît de toutes façons, au-delà de tout (inodis omnibus perplacet ac praedicatur ut nihil supra), au révérend père Luther. > (Crodelius, directeur de l'école de Torgau, à Calvin, 6 mars 1545. Opéra, XII, p. 40.) Il semble donc naturel de penser que Luther fait allusion à la lettre à Sadolet. — Mais comment croire que Luther ne connaissait pas Y Institution chrétienne de 1536, et celle de 1539 (parue en août), et n'y pensait pas? Calvin, en effet, dit: « Songe à ce que j'y dis de l'Eucharistie. » Il est vrai que, d'après M. Lang, la lettre à Sadolet » touchait précisément le point sur lequel Calvin n'était pas d'accord avec les conceptions ultérieures de Luther. » (Lang, p. 326.) Mais, d'après M. Herminjard, « cet écrit ne renferme aucune allusion à la doctrine luthérienne de l'Eucharistie. » (Herminjard, VI, p. 130, n. 48.) M. Herminjard en conclut que Luther «ne pensait pas seulement à la réponse de Calvin à Sadolet, mais aussi à Y Institution chrétienne, dont le chapitre intitulé de Cœna Doniini critique assez vivement le dogme de la présence réelle. » (Ibid.) Ce sont là les passages dans lesquels
EN ALLEMAGNE
d'âme (ingenuitatem) de Luther.... Philippe, de son côté, écrivait1 : « Luther » et Pomeranus [Bugenhagen] ont fait saluer Calvin et Sturm. Calvin est très en » faveur (magnam gratia miniit). » Philippe a dit au messager de raconter que certains, pour exaspérer Martin, lui avaient indiqué comment je l'avais odieusement attaqué (quam odiose a me notaretur) lui et ses amis. Il a donc vu l'endroit, et sans doute il s'est senti atteint (illic se attingi). Et, finalement, il s'est exprimé ainsi : « J'espère que lui aussi pensera un jour mieux de nous : mais il est juste » de supporter quelque chose de la part d'un bon esprit. » Si nous ne sommes pas vaincus (frangimur, brisés) par une telle modération, nous sommes de vraies pierres. Pour moi, je suis vaincu [fractus) 2. »
Ajoutons que Luther ne s'en tint pas là. Le 10 janvier 1540, Calvin écrit encore à Farel que « Luther s'est informé de lui, Calvin, très amicalement (amicissime), auprès de Bucer, » arrivant de Strasbourg à Wittenberg 3. — Le 3 août i545, Dryander écrit à Calvin que Luther a lu sa Supplex exhortatio, et qu'il « Ta véhémentement louée » {vehementer collaudatum) '*.
Tous ces faits sont hors de contestation. Nous en ajoutons deux autres, en plein accord avec tout ce que nous avons raconté et tout ce que nous raconterons, mais dont, cependant, la preuve n'est pas aussi directe.
« Le livre de Calvin [sur la sainte Cène], traduit en latin par Des Gallars, avait été imprimé en \5/\5 et porté à Wittenberg.... Le lundi après Quasimodogeniti (i3 avril), le Dr Luther, après sa leçon (son cours était sur la Genèse), se rendit à la boutique du libraire Moritz Goltsch, lequel revenait de la foire. Il le salua et lui adressa ces paroles : « Moritz, que dit-on de bon et de nouveau à Francfort ? Veulent-ils brûler Tarchi-hérétique Luther?» Moritz Goltsch répondit : « Je n'ai rien entendu de pareil, respectable seigneur. Mais j'ai rapporté un petit livre, que J. Calvin avait autrefois écrit sur la Cène du Seigneur5 en français, et que l'on vient maintenant de publier en latin. Là-bas, on parle de Calvin comme d'un homme encore jeune, mais qui doit être pieux et savant. Dans ce
Luther pouvait en effet se sentir visé. N'est-ce pas du reste ce qu'écrit à Farel Eberard de Rumlang, de Berne : « Sache que Calvin a écrit remarquablement dans son livre de V Institution de l'homme chrétien. Il paraît là viser Luther, quoiqu'il ne le nomme pas. » (12 octobre 1539, Herminjard, VI, p. 80, 81, et n. 7.) Les passages auxquels E. de Rumblang fait allusion se trouvent dans \ Institution de 1539 au chap. de Corna domini. {Opéra, I, p. 993.) — La question nous paraît tranchée par Calvin lui-même, dans son « Apologie. » Pour répondre à l'amabilité de Luther par une amabilité, il déclare qu'il n'a pas visé les Allemands... dans son Institution. (Voir plus loin, p. 574.)
1. Cette lettre de Mélanchton, portée par Craton, (en même temps que celle de Luther) et dont Calvin cite ici un morceau, est perdue. — 2. Opéra, Xb, p. 432. Herminjard, VI, p. 130, 131. — 3. Herminjard, VI, p. 165, n. 32. — En 1540, Mélanchthon était gravement malade à Weimar. L'électeur de Saxe envoya Luther et Cruciger pour le visiter. Luther, dans le char, avait la réponse de Calvin à Sadolet. « Il se la fit relire, et dit à Cruciger ces paroles, que des témoins encore vivants peuvent attester: « Cet écrit a tête et pieds, et je me réjouis que Dieu ait suscité de pareils hommes qui, si Dieu le veut, donneront à la papauté le dernier coup et achèveront ce que j'ai entrepris contre l'antechrist. » Pezel, Ausfuhrliche, walirhafte und bcstàndige Erzdhlung, durch Christophorum Pezelium der heiligen Schrifft Doctorn und Professorn... zu Bremen (édit. de 1600). Exemplaire de la Bibliothèque de Berlin, p. 127. — 4. Opéra, XII, p. 127. — S. M. Kuhn, confondant le livret sur la Cène et V Institution chrétienne, dit : « Quand le beau livre de Calvin, X Institution chrétienne, lui tomba sous les yeux, il le lut avec admiration, et s'écria.... » Luther, III, p. 346-
CALVIN ET LUTHER
petit livre, Calvin doit expliquer en quoi votre Respectabilité, et en quoi aussi Zwingle et Œcolampade ont été trop loin. » A peine Moritz Goltsch avait-il parlé, que le Dr Luther lui répondit : « Donnez-moi plutôt le livre. » Le libraire lui présenta un in-octavo.... Le D' Luther le prit en mains, s'assit et lut les trois premières pages après le titre, puis les cinq pages et demie de la fin, avec une attention particulière, et enfin dit : « Moritz, c'est certainement un homme savant et pieux: j'aurais pu, au début, lui confier toute l'affaire dans ce débat. Pour moi, je reconnais que, si la partie opposée en avait fait autant, nous nous serions bientôt entendus. Car si Œcolampade et Zwingle s'étaient exprimés ainsi au début, nous ne serions jamais arrivés à une si longue dispute. » Beaucoup d'étudiants étaient autour de Luther, et Mathias Stoines, alors un de ceux qui partageaient la table de Luther, qui est devenu docteur en médecine, et médecin du vieux duc de Prusse, l'a entendu et l'a souvent répété1. »
Nous croyons enfin devoir placer ici une parole célèbre, et qui exprimerait la dernière pensée de Luther sur tous ces débats.
Hardenberg, pasteur à la cathédrale de Brème depuis 1547, ^t, en 1 5 54, une visite à Mélanchthon, dont il était l'ami intime. Et Mélanchthon lui confia le récit suivant : « Avant de partir pour Eisleben, où il mourut, Luther appela à lui Philippe et lui dit : « Cher Philippe, je dois reconnaître que, dans l'affaire des sacrements, on a été beaucoup trop loin {viel {11 viel gethan). » Philippe répondit : « Seigneur Docteur, rédigeons donc un écrit, où la chose sera arrangée, pour que la vérité demeure, et que les Eglises soient de nouveau unies. » Luther reprit : « Oui, cher Philippe, j'y ai beaucoup et souvent pensé; mais ainsi toute la doctrine deviendrait douteuse. Je veux recommander la chose au Seigneur. Faites aussi quelque chose après ma mort. » — Voilà ce que Philippe a dit au seigneur Herbert [Herbert de Langen, chanoine de Brème, disciple et ami de Mélanchthon et de Luther, qui avait accompagné Hardenberg dans son voyage à Wittenberg] et à moi : aussi vrai que Dieu est Dieu "2. »
Il est vrai que cette parole a été fort contestée. Mais comment taxer de mensonge Hardenberg, disant : « Aussi vrai que Dieu est Dieu ? » Il faudrait un démenti bien autorisé. Or, cette parole est confirmée par un récit identique, en 1 5 6 1 , d'Alesius, ami et disciple de Mélanchthon, professeur à Leipzig; par deux
1. Pezel, p. 137-140. — Voir article «■ Pezel » dans la Realencyclopâdie, 2e édit. — Hospinien (Rodolphi Hospiniani Historiae sacraniaitariae pars posterior : De origine et progressa controversiae sacramentariae de cœna Doinini. Genève, mdclxxxi, p. 312) raconte plus brièvement le même fait. Pezel ne le lui a pas emprunté, comme le prétend Stàhelin (I, p. 227 et n. 1). Car l'ouvrage de Pezel parut en 1590 et celui de Hospinian en 1598 (Diestelmann, p. 329, n. 2). — Hospinian ne l'a pas davantage emprunté à Pezel, car, selon sa méthode, il aurait cité les principaux passages textuellement. Ils ont sans doute eu deux sources différentes. Pour Henry (II, p. 502), c'est un récit ayant « tous les signes externes et internes de la vérité. » Pour Kôstlin (II, p. 590), c'est « un récit digne de foi. » — 2. Diestelmann, p. 5. — Le 3 février 1546, Veit Dietrich, (l'ancien famulus, amanuensis, secrétaire de Luther), écrit à Calvin et lui dit: « Pour
que tu comprennes que tu es aimé (iinfieiise) de moi A la fin : « J'ai lu ton petit discours sur la Cène et
j'approuve que tu appelles le pain et le vin des signes, mais de telle sorte que les choses signifiées soient présentes. Puisses-tu amener à ton avis ceux qui ne voient que des signes nus. » Pezel, p. 130, 140.
EN ALLEMAGNE
lettres de l'électeur du Palatinat, Frédéric III, Tune du 3i décembre 1564, l'autre du i5 février 1 565 ; par une publication, en 1 566, d'Ursinus, le disciple et l'admirateur de Mélanchthon, le théologien qui, avec Olevianus, rédigea le catéchisme d'Heidelberg; par le livre de Christophe Pezel1, en 1590. Pezel était un disciple de Mélanchthon, qu'il avait eu pour maître à Wittenberg, un ami intime de Peucer, gendre de Mélanchthon. Il fut professeur à Wittenberg en 1 567, puis surintendant à Brème pendant seize ans2.
Tous ces témoins étaient aussi incapables de dire un mensonge que capables de connaître la vérité. Ajoutons enfin que Diestelmann l'a parfaitement démontré : la parole de Luther, loin d'être invraisemblable, est au contraire très vraisemblable. Il n'y a donc pas de raison pour la révoquer en doute3.
Calvin ne voulut pas être en reste d'amabilité avec Luther, et, dans la lettre même où, avec tant de joie, il admire la noblesse d'âme du Réformateur allemand, il ajoute : « Aussi ai-je écrit une « Apologie, » pour être insérée dans la préface de l'Epître aux Romains \ »
« Ayant récemment appris, dit-il, que quelques-uns... ont été {non nihil) offensés par ma dernière édition del' 1 Institution, parce que, en parlant de l'eucharistie, j'ai paru exciter de nouveau les disputes relatives à la présence du corps et du sang du Seigneur dans la sainte Cène, disputes en grande partie assoupies, et frapper obliquement de fidèles serviteurs de Dieu,... je n'ai pas été peu affecté par cette nouvelle. » Calvin déclare qu'il a « horreur » de ces contentions : « D'abord, je prie qu'on ne croie pas que j'ai voulu troubler la concorde [Formule de concorde, signée à Wittenberg, le 29 mai 1 536] commencée entre les Eglises allemandes. Je suis décidé à la défendre jusqu'au bout avec constance, comme je l'ai acceptée volontiers5. »
Il maintient que tout « est spirituel. » Il n'a eu en vue que ceux qui, par une stupide superstition, prennent la présence du Seigneur au sens matériel des papistes. Pourquoi tournerait-on sa discussion «contre des frères et des amis?» ■ — Ce qu'il avait écrit en 1 536, il n'a pas cru devoir l'enlever en 1 539, pour ne pas paraître accepter ce qu'il avait toujours repoussé. Il ajoute : « De plus, je voyais que beaucoup repoussaient la Formule de Concorde, établie avec tant de profit entre les Eglises allemandes, parce que, dans leur pensée, il ne peut y avoir de
I. Pezel, p. 87-92. — â. Diestelmann, p. 1-52. — 3. Voir Appendice. — 4. Les éditeurs des Opéra ont pensé que cette « Apologie » se trouvait « vers la fin » de la dédicace adressée à S. Grynée, le 18 octobre 1539. Mais nous n'y avons rien découvert de pareil, et, avant nous, M. Herminjard pas davantage. Il y a pour cela une bonne raison. Grynée avait entre les mains la dédicace (25 octobre), avant que les compliments de Luther fussent parvenus à Calvin. D'après le témoignage de celui-ci, Craton, porteur de la lettre de Luther, revint à Strasbourg peu avant le 20 novembre. Herminjard, VI, p. 131, n. 54, et p. 130. — L'apologie est une pièce intitulée « Exemplar excusationis quœ praefationi inseretur, » et qui était incluse dans la lettre adressée à Farel, le 20 novembre 1539. (Herminjard, Ibid.) Cette erreur des éditeurs des Opéra les a amenés à croire à deux apologies, et ils ont fait de la vraie et de la seule « un fragment de préface destiné à quelque nouvelle édition de Y Institution. » (Opéra, IX, LXVII et p. 841, et X'\ 432 et n. 20.) Tout cela est admirablement débrouillé par M. Herminjard. (Herminjard, VI, p. 132, n. 59.) — 0. Herminjard, VI, p. 133.
CALVIN ET LUTHER
manducation substantielle du corps de Christ dans la Cène, telle que Luther Ta établie, sans présence locale et circonscrite. J'ai pensé utile de réfuter ce soupçon vain et frivole, et de les éclairer pour qu'ils cessent de faire injure à un insigne apôtre du Christ, par le ministère duquel, à notre époque, la lumière de l'Evangile a brillé ; et pour que, délivrés d'une crainte chimérique, ils acceptent de cœur avec nous la Formule de Concorde. » Et Calvin insiste : « Qu'ils ne pensent pas que j'ai voulu attaquer ceux qui, dans les Eglises allemandes, combattent avec nous contre l'antechrist romain sous la bannière du Christ, ou renverser en quelque façon leur doctrine. » Et il insiste encore : « Qu'ils en soient assurés, je ne désire rien davantage, je n'aurai à l'avenir aucun plus grand souci que de cultiver de toutes les façons le plus grand accord possible avec toutes les Eglises allemandes, qui se sont enrôlées au service du Christ et du saint Evangile *. »
Calvin ne forçait-il pas un peu la note? et, en 1 53g, se mettait-il bien dans l'état d'esprit où il était en 1 536 ? Ce qui est certain, c'est que, dans son effort si remarquable en faveur de l'union, il était sincère, absolument sincère. Précisément, toute son attitude vis-à-vis de Luther va nous le prouver.
« Combien nos ennemis, s'écrie-t-il dans son traité des Scandales , ont-ils controuvé de fables sur Luther, par l'espace de vingt-cinq ans? Quelles folies en ont-ils fait imprimer 2 ? »
A l'encontre de ces fables et de ces folies, Calvin proclame que Luther a été l'apôtre, le premier apôtre de la Réforme, au milieu de circonstances extraordinairement difficiles : « Quand Dieu a, du commencement, suscité Luther et les autres3, qui nous ont esclairé par leur doctrine, pour trouver la voye de salut, et qui ont fondé et instruit nos églises,... les principaux articles de la doctrine chrestienne... estoyent presque abolis1. » — « Nous déclarons expressément que nous le [Luther] tenons pour un excellent apostre de Christ, par le labeur et ministère duquel, sur tous autres, la pureté de l'évangile a esté remise sus de nostre temps5. »
1. Opéra, IX, p. 841-846. Voir Herminjard, VI, p. 132-137, et p. 132, n. 59. — On voit comment il faut rectifier le double jugement, c'est-à-dire la double erreur de Horning, représentant Calvin comme un adversaire du luthéranisme, après en avoir été un parfait sectateur: «Calvin était donc, à Strasbourg, luthérien; il reconnaît lui-même qu'il a signé la confession d'Augsbourg volontiers, et s'est solennellement engagé à enseigner d'après elle, tandis que, plus tard, il a cherché de toute manière à rendre cette confession suspecte.... Il nous faut donc croire, ou bien que Calvin était alors de cœur luthérien, ou bien que c'était un homme à parole double.... » Par charité, Horning choisit la première alternative. Horning, Johann Marback, p. 22. — Mais ce que vaut cette charité, il est facile de le constater, quand on lit cette déclaration des Beitrdge, édités aussi par M. Horning : « La confiance dont jouissait Calvin montre qu'il se conduisit, à Strasbourg, d'une manière très habile et très intelligente (se/ir fein nnd klug) : il avait un art particulier de cacher les différences doctrinales, et même de se servir de la terminologie luthérienne. » {Beitrdge zur Kirchengcschichte des Elsasses, 1887, p. 24. < Verhàltniss der evang. luth. Kirche Strassburgs zu der franzosich-reformirten Gemeinde. ») Il n'y a pas lieu de s'étonner que, trouvant Calvin sans franchise, Horning ait trouvé Marbach plein de douceur. Les deux jugements se valent. — -'. Opéra, VIII, p. 64. Opuscules, p. 1200. — :i. Et les autres; sur tous autres. A propos de Luther et de Le Fèvre d'Etaples, voir Jean Calvin, I, p. 542 et ss. — 4. Supplex exhortatio ad Cœsarein (1542). Opéra, VI, p. 459. Opuscules, p. 507. — 5. Dejensio sanœ et orthodoxes doctrinœ... adversus calumnias Alberti Pighii Cainpensis (1543). Opéra, VI, p. 250. Opuscules, p. 278. — Voir Opéra, VI, p. 473, et IX, p. 844, passage citéplus haut, p. 574.
EN ALLEMAGNE
— Donc apôtre! et même apôtre qui a eu plus de difficultés à vaincre que les premiers : « En une chose, sa condition a esté plus fascheuse et pénible que la leur: à savoir d'autant que de leur temps il n'y avoit au monde aucun royaume ou principauté, contre laquelle il leur fallust nommément entreprendre guerre; mais Luther ne pouvoit nullement venir au-dessus, sinon en ruinant et destruisant la domination qui estoit non seulement la plus puissante de toutes, mais, qui plus est, tenoit toutes les autres comme assujéties 1. »
Et comme, déjà à cette époque, on lançait contre Luther les principales calomnies, qui défraient encore toute la polémique des calomniateurs modernes, Calvin n'hésite pas à prendre place au premier rang des plus anciens défenseurs de Luther.
On calomniait Luther à propos de ses doctrines sur les bonnes œuvres et le libre arbitre. Calvin atteste son accord avec lui et le défend : « Quand Luther a parlé en ceste sorte des bonnes œuvres, son intention n'estoit pas de leur oster leur louange et estime devant Dieu. Car il n'a jamais nié que Dieu n'ait icelles
agréables Mais dira quelqu'un, ainsi que parle Luther, c'est un propos
hyperbolique et excessif. Encores que je l'accorde, je di néantmoins qu'il y a eu juste cause qui l'a poussé à user de tels termes. » Le monde dormait : « Pour le resveiller, il n'estoit point question d'y aller par paroles ou par cri, mais à haut son de trompe, avec tonnerres et foudres. Combien qu'encores il n'y a rien ès mots de Luther, qui ne soit vray, à le prendre simplement et sans aucune figure2. » — ■ Puis pour le libre arbitre : «Tant y a que ce qui est le principal poinct en toute la matière, et pour lequel tout le reste est mis en avant, nous le défendons encores aujourd'huy en la sorte qu'il a esté proposé au commencement par Luther et les autres : et mesmes quant aux autres, que j'ay dit n'estre pas tant nécessaires à la foy, il n'y a rien de changé de ce que Luther en avoit enseigné, sinon qu'on a tellement adouci la façon de parler, que personne n'en peut justement prendre occasion de scandale 3. »
On calomniait Luther à propos de son mariage. Calvin répond : « Ils disent que Luther et ses autres semblables, estans incitez de concupiscence, se sont jettez au mariage, et y ont alléché prestres, moines et nonnains. Je laisse icy à parler de 1 nonnesteté et continence de ceux qui sont faussement blasmez par ces vilains [...]. Mais je vous prie, peut-on rien penser plus ridicule que de dire qu'il s'en faille fuir de la papauté, quand on ne peut vivre chastement4?» Et Calvin se livre à une attaque furieuse contre le célibat des prêtres. La traduction française, loin d'adoucir les termes, les a rendus plus rudes : il est impossible de les reproduire.
1. Opéra, VI, p. 239. Opuscules, p. 266. — 2. « Au reste, pourquoy Calvin déféndroit-il d'imprimer à Genève les livres de Luther, veu qu'il a procuré que les plus énormes qu'ayent jamais fait ses ennemis ayent esté publiez ? Môme si ce chantre sans mélodie n'estoit du tout aveuglé de rage, il sauroit bien qu'on a translaté quelques œuvres de Luther en langue françoise, qui portent le nom de la ville de Genève et de l'imprimeur. Les autres, qui ont esté imprimez çà et là, on les trouvera en vente par les boutiques. » Gratulatio ad venerabilem D. Gabrielem de Saconay. Opéra, IX, p. 448. Opuscules, p. 1843. — 3. Opéra, VI, p. 248, 249, 251. Opuscules, p. 276, 279. — 4. De scandalis. Opéra, VIII, p. 73. Opuscules, p. 1208.
CALVIN ET LUTHER
On calomniait Luther à propos des angoisses physiques et morales auxquelles il était sujet. Calvin répond : « Quant aux détractions desquelles il blason ne le naturel et les mœurs de Luther,... Luther n'a pas besoin que je soye son advocat, et mesme Pighius en cela ne fait que comme quelque clabaud et mastin affamé, qui se venge à abbayer, quand il ne trouve que ronger. Car le plus grief reproche qu'il face à Luther ne contient autre chose, sinon qu'il est un monstre infernal, pour ce qu'il a souvent esté agité d'horribles combats en sa conscience, voire jusques à sentir les douleurs et tormens d'enfer. Mais si ce bavard pouvoit concevoir, seulement en songeant, que veut dire cela, et combien il emporte, ou il se tairoit, ou viendroit plustost à avoir en admiration Luther et le louer1. »
Enfin, on calomniait Luther à propos de sa mort. Calvin répond : « Tu ne pensois pas avoir menti assez amplement, si tu n'estendois tes gasouillemens jusqu'à la mort de Luther. Tu notes, comme bon historien, qu'il a esté ravi de mort soudaine et adjoustes que ç'a esté par gourmandise et yvrongnerie. Comme si on ne savoit point par tant de livres imprimez comme il a persévéré jusqu'en la fin à invoquer Dieu, ayant eu un mesme loisir de prédire sa fin.... Si tu n'estois pleinement désespéré, tu eusses plustost dit avec Balaam : que mon âme meure de la mort des justes, que de gronder ainsi de ton tect et de ton auge2. »
Mais nous avons deux documents qui nous renseignent plus exactement encore sur les sentiments de Calvin pour Luther. Le premier est la seule lettre que le Réformateur de Genève ait écrite au Réformateur de Wittenberg : « A l'excellent pasteur de l'Eglise chrétienne, D. Martin Luther, mon père très vénérable {patri mihi plurimum observando)z . »
Il le prie de lui donner son avis sur la conduite qu'un fidèle doit tenir au milieu des papistes. Il lui envoie les deux traités qu'il a écrits sur le sujet et continue : « Maintenant donc, père très vénérable dans le Seigneur, au nom de Christ, je t'en supplie, à cause de moi et d'eux, ne recule pas devant l'ennui de lire d'abord cette lettre écrite en leur nom, et puis ces traités. Parcours-les en te jouant, dans tes heures de loisir, ou fais-les lire par quelqu'un, qui te les
1. Opéra, VI, p. 245. Opuscules, p. 272, 273. — 2. Gratulatio, etc. Opéra, IX, p. 454, 455. Opuscules, p. 1850. — Farel écrivait à Viret, le 10 avril 1546: « Tous sont obligés de louer le Seigneur au sujet de la fin (passage, transitus) si pieuse et si sainte. II est allé au Seigneur avec une grande foi, une grande ardeur. » Opéra, XII, p. 326. — On sait que les calomnies relatives à la mort de Luther ont été reprises, de nos jours, avec plus de passion et de mauvaise foi que jamais. Mais on sait aussi qu'elles ont été définitivement réfutées, pour tous les catholiques honnêtes, par la publication du D1 Paulus, Luthers Lebensende. (Voir Jean Calvin, I, p. 435.) — :!• Existe-t-il une lettre de Luther à Calvin ? Non. Cette lettre, qui n'existe pas, a eu cependant son histoire. En effet, dans le dernier paragraphe de leurs Prolégomènes (Xb, p. xliv; voir aussi, XI, p. 295), les éditeurs des Opéra annoncèrent qu'un Bordelais, le comte Henri de Sarrau, leur avait déclaré être en possession d'une lettre autographe de Luther, du 6 octobre 1541, signée et portant cette suscription : Viro eruditissimo D. Joanni Calvino apud Genevenles (sic) verdi administro, amico et patrono suo singulari. Cette suscription était de nature à inspirer les doutes les plus légitimes. Comment le vieux Luther pouvait-il appeler Calvin son patron ? Mais les éditeurs ne purent vérifier le document. M. Herminjard a été plus heureux. Le comte de Sarrau permit à l'archiviste Ernest Gaullieur de copier la lettre, qui se trouva être non pas de Luther, mais de Sulzer. Elle a été reproduite par Herminjard, VII, p. 284, et n. 2. y\u lieu de Genevenles la suscription porte Générâtes.
EN ALLEMAGNE
résumera. Ensuite écris-moi, en quelques mots, ton avis. C'est malgré moi que, au milieu d'occupations si graves et si variées, je t'occasionne cette peine. Mais, selon ton équité, comme je ne le fais que contraint par la nécessité, tu me pardonneras. Plût à Dieu qu'il me fût permis de voler vers toi, et de jouir de ton entretien, au moins pour quelques heures. J'aimerais mieux, et ce serait beaucoup plus utile, traiter avec toi non seulement cette question, mais d'autres de vive voix. Ce qui ne nous est pas donné sur cette terre, bientôt, je l'espère, nous sera accordé dans le royaume de Dieu. Adieu, homme très illustre, ministre excellent de Christ, et père pour moi toujours vénérable1.... »
Quelques semaines avant, Calvin avait écrit des lignes plus significatives encore, plus mémorables. C'était au moment où la querelle renaissait entre Wittenberg et Zurich, et cela par la faute de Luther, qui venait de publier son malheureux traité : Petite confession sur la sainte Cène. Calvin, prévoyant les colères qui vont se déchaîner, s'adresse à Bullinger : « J'apprends que Luther a de nouveau lancé, non tant contre vous que contre nous tous, ses atroces invectives. Il est en soi déplorable que nous, si peu nombreux, et de toutes parts entourés d'ennemis, nous nous déchirions par nos luttes intestines. De plus, c'est aussi inopportun que possible. Aussi je ne puis dire qu'une chose : le Seigneur a lâché les rênes à Satan.
» Luther, dont la violence de caractère est déjà immodérée, sans retenue, prend encore conseil d'Amsdorf2, homme tout à fait insensé, et de peu de
1. 21 janvier 1545. Opéra, XII, p. 7, 8. — Cette lettre a été souvent copiée, publiée et traduite. Une copie porte cette indication : « Il y avoit, pour le cachet de M. Calvin, une main tenant un cueur. La devise estoit : Prompte et sincère. Possible qu'il n'a pas daté ceste lettre à Genève, à cause que la peste y estoit pour [lors], comme il est indiqué dans la lettre au post [scriptum], à cause qu'ils estoient en quelque lieu proche de Genève. » lôid., p. 8, n. 31. — Cette lettre à Luther et une autre, du même jour, à Mélanchthon furent portées par un jeune homme, noble et pieux, Claude de Senarclens. Voici ce que raconte à ce sujet Calvin, dans une lettre à un inconnu, lettre curieuse, qui nous montre ce qu'étaient les relations postales entre Genève et Wittenberg: « Quant à ce que tu me demandais par tes dernières lettres, j'ai un peu hésité pour savoir si je devais l'exécuter. La route est longue, pénible et difficile. Un messager à cheval ne peut pas y arriver avant vingt jours. Envoyer quelqu'un, sans choix, était dangereux. Je n'ai pas confiance dans les vagabonds, les coureurs, et on n'en trouve guère d'autres. Le chemin est plein de difficultés pour quelqu'un qui ignore la langue, et partout, à cause de la stérilité de cette année, tout est très cher. Quant à moi, je suis tout à fait dépourvu d'argent. Même quand le temps n'est pas défavorable, je ne suffis pas à soutenir les charges qui m'incombent, et je suis complètement épuisé. Mais dans cette disette de blé, qui nous tourmente déjà depuis deux ans, j'ai été obligé d'emprunter. Quoique je ne parle pas ainsi pour me plaindre. Dieu agit avec bonté à mon égard, car j'ai ce qui suffit à mes désirs. Mais c'est pour te faire comprendre que je ne puis trouver facilement ici un prêteur. Car tous sont des marchands, et même faméliques.... Cependant, j'ai obtenu d'un jeune homme d'honnête famille et non sans instruction, que, pour moi, il supportât cette fatigue.... Le messager ne reviendra guère avant deux mois. Il a quarante jours de voyage : il lui faut quatre jours de repos. Le reste sera pour la consultation. » Opéra, XII, p. 25, 26. — Erichson (Zwinglïs Tod und dessen Beurtlieilung diirch Zeitgenossen, 1883, p. 39) a vu dans ces lignes le projet qu'aurait eu Calvin de se rendre lui-même à Wittenberg. C'est une erreur, nous semble-t-il. — 2. Calvin devait être renseigné par Bucer, lequel l'avait été par Mélanchthon (28 août) : « Je t'ai écrit au sujet de notre Périclès [Luther], qui recommence à tonner.... Ces jours-ci, pour cet objet, il a été chez Amsdorf, dont il fait pour cela son unique société, et qui seul le loue de cette violence. > Opéra, XI, p. 774, n. 11. — « Nicolas d'Amsdorf (1483-1565), ami et confident de Luther, avait énergique-
CALVIN ET LUTHER
cervelle. Il se laisse gouverner, ou plutôt emporter, par lui.... J'ose à peine vous demander de garder le silence parce qu'il n'est pas juste que des innocents soient ainsi tourmentés, et qu'ils n'aient pas occasion de se défendre.... Mais je désire que vous pensiez à ceci : d'abord quel grand (quantus) homme c'est que Luther, par quels dons il excelle, avec quel courage et quelle constance d'âme, avec quelle habileté, avec quelle puissance de doctrine, il s'est appliqué, soit à dissiper le règne de l'antechrist, soit à propager la doctrine du salut. Je l'ai souvent répété : même s'il m'appelait démon, cependant je continuerais à lui rendre honneur et à le reconnaître pour un insigne serviteur de Dieu-.
» Il est vrai que, comme il brille de vertus remarquables, il souffre de grands vices. Cette intempérance qui, à chaque instant, l'emporte, plût au ciel qu'il se fût efforcé de la mieux refréner.... Mais il a eu beaucoup d'adulateurs, sans compter que, naturellement, il n'était que trop enclin à l'indulgence vis-à-vis de soi-même. Cependant, c'est à nous de reprendre ce qu'il y a de mal en lui, de telle façon que nous accordions quelque chose à ses dons magnifiques. Je t'en supplie donc, pense avec tes collègues d'abord à ceci : vous avez à faire avec le premier (primarius) serviteur de Christ, et tous nous lui devons beaucoup3. »
« Quelles magnifiques paroles4!» s'écrie M. Lang. Calvin (ni personne) n'a jamais rien écrit de plus honorable pour Luther et pour lui-même.
Toutefois, ne négligeons pas de bien le remarquer : pour Calvin et Luther, il y avait plus qu'une entente personnelle et cordiale 5, il y avait une entente doctri-
ment prêché et introduit la Réforme à Magdebourg, à Goslar, ailleurs encore; et l'électeur de Saxe, Jean-Frédéric, l'avait nommé évêque de Naumbourg (janvier 1542), parce qu'il était « célibataire, bien doué, savant et de la noblesse. » (Herminjard, IX, p. 373, n. 16.)
1. En effet, en 1545, parut la réponse des Zurichois: Wahrhafte Bekanntiusz... mit gebiirlicher Antwort auf das unbegri'mdet àrgerlich Schmàhen, Verdammen und Schelten D. M. Luther s.... — 2. « Saepe dicere solitus sum : etiam si me diabolum vocaret, me tamen hoc illi honoris habiturum, ut insignem Dei servum agnoscam. » — 3. 25 novembre 1544. Opéra, XI, p. 774, 745. Herminjard, IX, p. 373, 374. — Ecrivant à Méîanchthon, quand les Zurichois n'ont pu résister à la tentation de répliquer, Calvin s'exprime sévèrement sur les deux partis, qu'il a été impuissant à calmer: « Si les choses sont comme disent les Zurichois, ils ont eu un juste motif d'écrire. Mais il aurait fallu écrire autrement, ou se taire tout à fait. Tout leur livre est maigre {jejmms) et puéril; en maint endroit ils font preuve de plus d'obstination que d'érudition; ils excusent et défendent leur Zwingle avec peu de révérence, ils portent contre Luther certaines accusations imméritées, et, à mon avis, en traitant le point principal, objet du litige, ils ne sont pas heureux. Cependant, tu ne peux croire combien ils sont satisfaits, comme s'ils avaient fait merveille. * Puis, passant à Luther : * Mais votre Périclès, quelle intempérie l'emporte à fulminer ainsi? Car sa cause n'est pas meilleure. Et quel est son profit en excitant un tel tumulte, sinon que tout le monde le tient pour furieux? Pour moi qui, de tout mon cœur, le vénère, j'en ai grand honte. Mais ce qu'il y a de pire [Calvin en arrive à Méîanchthon], c'est que personne n'ose s'opposer à une telle insolence, personne n'ose même parler tout bas. Tous nous lui devons beaucoup, et je souffre volontiers qu'il jouisse de l'autorité suprême, mais à la condition qu'il sache se modérer. Encore dans l'Eglise faut-il toujours faire attention jusqu'à quel point va notre déférence envers les hommes. Car c'en est fait, quand un seul l'emporte sur tous.... » (28 juin 1545- Opéra, XII, p. 98, 99.) — 4. Lang, p. 329. — 5. Earel, s'étonnant des attaques des
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nale. L'entente était non pas seulement entre Calvin et Luther, mais entre le calvinisme et le luthéranisme. Précisons.
La confession luthérienne date de la diète d'Augsbourg, 25 juin I5301. Mélanchthon, rédacteur de ce document, avait à son sujet des idées qui nous étonnent un peu, et n'hésitait pas à y apporter les changements qui lui paraissaient convenables. Du reste, personne ne protestait, et les observations de l'électeur Jean-Frédéric, en 1 537, ne causèrent pas la moindre émotion. Alors, en 1540, Mélanchthon fit des changements plus nombreux et plus importants2. En particulier, il modifia l'article X, l'article sur la sainte Cène : les mots vere adsint furent supprimés, ainsi que la condamnation des doctrines contraires, et le mot dislribuantur fut remplacé par les mots vere exhibeantur.
Voici donc les deux textes : celui de V Invariata (primitif) et celui de la Variata (revisé) : — i53o 3. « Sur la Cène du Seigneur, on enseigne que le corps et le sang de Christ sont véritablement présents {vere adsint), et sont distribués à ceux qui les mangent {distribuantur vescentibus), dans la Cène du Seigneur; et on condamne la doctrine contraire (secus docentes). » — 1540. « Sur la Cène du Seigneur, on enseigne que, avec le pain et le vin, sont vraiment offerts (vere exhibeantur) le corps et le sang de Christ à ceux qui les mangent dans la Cène du Seigneur 4. »
Ici encore, personne ne fut scandalisé. On accepta l'édition nouvelle comme on accepte une édition meilleure. En 1542, Mélanchthon la réédita, et elle fut introduite clans les écoles. Les vives protestations du docteur catholique Eck, au colloque de Worms, ne produisirent pas plus d'effet que les observations de l'Electeur, quelques années avant, et Brenz, le sévère luthérien, approuva.
La question vraiment importante est celle-ci : quelle fut l'attitude de Luther vis-à-vis de la Variata ? Ce qui est certain, c'est qu'il la connut, comme tout le monde, après sa publication, et de 1540 à 1546, moment de sa mort, il ne publia pas contre elle le plus petit blâme. Mais on a démontré plus encore. Luther connut la Variata avant sa publication. Elle ne fut pas apportée à Worms à l'insu de l'Electeur, à plus forte raison pas à l'insu du Réformateur lui-môme; et
ultra-luthériens contre Calvin, lui disait: «Toi qui, seul, as toujours été approuvé par Luther (tu unus semper probatus Luther 6). » 15 octobre 1555. Opéra, XV, p. 823.
1. Il nous plaît de rapporter ici, sur ce jour et sur cette confession, les paroles d'un historien calviniste, Merle d'Aubigné : « Ce devait être le plus grand jour de la Réformation, et l'un des plus beaux de l'histoire du christianisme et de celle de l'humanité. » — « Cette confession d'Augsbourg demeurera toujours l'un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain, éclairé de l'esprit de Dieu. » Histoire de la Réformation du seizième siècle, IV (1847), p. 256, 268. — 2. Ces changements étaient de trois sortes. i° Les uns étaient purement formels, et mettaient les articles dans un ordre meilleur; 20 les autres consistaient dans des développements destinés à éclaircir certains points, à accentuer l'opposition au catholicisme, à enrichir la preuve biblique; 30 enfin, il y avait de vrais changements, des atténuations, au point de vue doctrinal. Ainsi, les art. 5 et 20 insistent sur la nécessité de la pénitence et des bonnes œuvres; et l'article 18, surtout éclairé par les modifications aux Loci à partir de 1535, peut paraître synergiste. Mais le grand changement est celui de l'article 10. Realencyclopâdie, 3e édit. art. Augsburger-Bekenntniss, p. 249. — En réalité, l'édition dite princeps est celle de 1531. Realencyclopiidie, p. 248. — 4. Melanthonis Opéra, édit. Bretschneider, XXVI, p. 357 et n. 34.
CALVIN ET LUTHER
l'un des auteurs, qui ont le plus exactement et le plus impartialement étudié la question1, conclut: «Luther a connu les changements, avant qu'ils fussent publiés et il ne leur a pas attribué l'importance qu'on devait leur donner plus tard. » Les a-t-il donc approuvés? Si les uns ne peuvent prouver le blâme, les autres ne peuvent guère prouver plus que la tolérance2.
Il faut noter cependant une manifestation de Luther, qu'aucun historien ne semble avoir connue, et qui nous est révélée par la correspondance de Calvin. Dans le projet de Consensus, qui devait manifester l'accord des Genevois et des Zurichois, Calvin s'était réclamé de la confession de foi d'Augsbourg. Les Zurichois observèrent que cette confession était de Luther, et que les luthériens s'en glorifiaient avec raison 3. Pour lever leurs scrupules, Calvin leur écrivit : « Au sujet de la Confession d'Augsbourg, voici en peu de mots pourquoi je ne suis pas complètement de votre avis. Qu'elle soit de Luther, c'est ce qui ne me paraît pas probable; cependant, à Worms, les prières assidues de quelques-uns obtinrent de Mélanchthon qu'il effaçât un mot de ce chapitre. Lorsque la nouvelle édition fut présentée, les papistes se mirent à crier que nous étions des zwingliens et des faussaires. Il y eut crainte de grands troubles. Dieu les apaisa merveilleusement. Car le margrave de Brandebourg, qui voulait alors être chargé de la guerre contre les Turcs, envoya furtivement un des princes d'Anhalt à Luther, pour le séparer de nous, et pour exciter contre nous sa colère. Or, celui-ci, au moins une fois dans sa vie, donna un bel exemple de modération : il ordonna au traître de partir, et nous découvrit à nous sa fraude et sa perversité ''. »
Luther avait vu le changement et ne ressentait de l'indignation que contre ceux qui le lui dénonçaient.
Toute l'Eglise luthérienne pensa comme lui jusqu'à sa mort, et jusqu'aux dernières années de la vie de Mélanchthon. C'est seulement en i56o, au Colloque de Weimar, que Flaccius, déclarant la guerre à son vieux professeur, anathématisa la Variata, et leva comme drapeau de l'ultra-luthéranisme X Invariata.
On voit maintenant ce que c'était pour un théologien que d'accepter la Confession de foi d'Augsbourg5. Or, Calvin l'accepta, et quand on le pressa de
'. DrEd. Kôllner, Synibolik aller chvistlichen Confessionen , 1837, i, p 239, 246. — Ce n'est pas précisément une parole de désapprobation que celle-ci, dont l'authenticité est plus ou moins certaine: « Philippe, Philippe, vous avez tort de modifier si souvent la Confession d'Augsbourg, car c'est le livre, non de vous, mais de l'Eglise. » Koliner, I, p. 246. Luther regrette le fait des changements, mais ne dit rien sur la nature des changements. — 2. Notons ce texte : Dans une lettre, écrite avant le 10 mai 1541, Luther déclare qu'à Ratisbonne Mélanchthon a conservé « la chère confession, » et qu'il est resté pur et ferme. Or, la Variata avait paru depuis un an, et c'était elle qui avait été apportée à Worms et à Ratisbonne. De Wette, Luthcrs Briefe, V, p. 357. — 3. 24 octobre 1554. Opéra, XV, p. 280. — 4. 13 novembre 1554- lbid., p. 305. — Pour tenir compte des scrupules des Zurichois, Calvin formula ainsi sa pensée : « Dans notre consensus, les lecteurs trouveront tout ce que contient la Confession éditée à Ratisbonne, et qu'on appelle d'Augsbourg. » Opéra, IX, p. 19. — 5. Calvin se sentait tout particulièrement d'accord avec Luther sur l'importante doctrine du serf-arbitre. « La doctrine de Luther, dit-il, est aussi la nôtre» {Opéra, VI, p. 260, Opuscules, p. 288.) — «Quant à la doctrine du franc-arbitre, telle qu'on la preschoit devant que Luther et ses compagnons vinsent en avant, que pouvoit-clle autre chose, sinon entier les hommes d'une vaine fantasie de leur propre vertu?» {Opéra, VI, p. 466. Opuscules, p. 513). — « En ce temps là Luther est venu en avant; puis
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s'expliquer, il précisa : « Je réitère en brief... qu'en la Confession, telle qu'elle fut publiée à Ratisbone, il n'y a pas un seul petit mot contraire à nostre doctrine. S'il se trouve quelque ambiguïté, ou doute, quant au sens, qu'il n'y a expositeur plus suffisant que l'autheur même1. » — En 1 554, ^ écrit, comme nous l'avons vu, au pasteur de Strasbourg, Garnier : «Je ne vois pas pourquoi tu refuserais de souscrire à la Confession d'Augsbourg2. » — En 1 556, il écrit à Lasco, qui veut montrer l'accord de la doctrine calviniste et de la confession luthérienne : « La chose est ainsi, et surtout il est utile qu'on le sache : il n'y a rien dans la Confession d'Augsbourg qui ne soit d'accord avec notre doctrine3. » — En 1 5 57, il écrit à Schallengius : « Je ne répudie pas la Confession d'Augsbourg, à laquelle j'ai souscrit, volontairement et volontiers {volens ac libens), comme son auteur Ta interprétée 4. »
Défendre à ce point Luther et souscrire si volontiers à la Confession d'Augsbourg 5, c'était beaucoup ; tellement que plusieurs de ses amis trouvaient que
des autres ont suyvi, lesquels d'un commun accord ont cerché les voyes et moyens pour purger la chrestienté de tant de pollutions, remettre la doctrine de salut en sa pureté, retirer l'Eglise d'une telle calamité, pour la réduire à quelque estât tolérable. Voilà ce que nous poursuyvons encore aujourd'hui de faire. » Opéra, VI, p. 473. Opuscules, p. 520.
1. Opéra, IX, p. 91. Opuscules, p. 1546. — 2. Opéra, XV, p. 336. — Bullinger écrivait au même pasteur à peu près la même chose : « Tu peux répondre que tu acceptes la Confession d'Augsbourg, sano sensu, pourvu que personne ne te force à avouer que Christ est reçu corporellement et charnellement. » Ibid., p. 355. Evidemment, Bullinger est plus défiant que Calvin. Et il écrit à Lasco, 6 novembre 1557, tout à fait différemment de Calvin : « Les Saxons expliquent la Confession d'Augsbourg très grossièrement (crassissime).... Laissons-leur cette confession et suivons la vérité. » Opéra, XVI, p. 687, 688. — 3. Août 1556. Ibid., p. 263. — 4. 25 mars 1557. Ibid., p. 430. — Si Calvin avait le regret d'être en désaccord avec Bullinger, il avait le bonheur d'être tout à fait d'accord avec Farel, qui lui écrivait avec son ardeur, sa générosité : « Pourquoi susciterions-nous une nouvelle tragédie à propos de la Confession d'Augsbourg?... Si la Confession d'Augsbourg contient sur la Cène quelque chose qui puisse être admis par une saine explication, et selon la pensée de son auteur, qu'est-ce qui empêche que nous l'admettions et que nous fassions un saint accord?» (14 avril 1558. Opéra, XVII, p. 139.) — 5. Il y a dans cette histoire calvinienne de la Confession d'Augsbourg un épisode à noter. C'était en 1561, au Colloque de Poissy. Les protestants défendaient leur cause avec éloquence et avec succès. Le cardinal de Lorraine, effrayé, eut une idée cynique : mettre aux prises, devant le Colloque, des frères ennemis. Il résolut de faire venir d'Allemagne des théologiens luthériens, « entiers et fermes » (avait-il eu soin de les demander!), pour qu'ils vinssent mettre la division entre les protestants. Une fois les protestants français battus par les luthériens, il serait ensuite facile de se débarrasser des luthériens, lesquels ne seraient plus que des protestants allemands. (Histoire ecclésiastique, I, p. 587.) Naturellement, Calvin fut saisi d'une violente colère en se rendant compte de cette perfidie. Il écrit de tous côtés : au parent de l'Electeur palatin, le comte d'Erbach, pour l'éclairer et lui exposer les objections, faciles à prévoir, des nationalistes du XVIe siècle: * Quoi! s'écrie Calvin, les Allemands nous dicteront des lois? ils nous prescriront, comme à des enfants, ce qu'il faut croire? » (30 septembre 1561. Opéra, XVIII, p. 752.) — au prince de Navarre en ce moment à Poissy : « Au nom de Dieu, pansez comme la confession de foy, que les églises de France ont juré de suivre et maintenir, a esté ratifiée, et quant il n'y auroit signature telle de sang des martyrs,... et qu'elle a esté présentée au Roy et à son conseil, vous ne la pouvez rebouter, ny mesmes obscurcir, que Dieu ne s'y oppose et vous monstre par effect qu'il veut estre creu et
CALVIN ET LUTHER
c'était trop. « Il paraît trop défendre toujours Luther et Bucer, » écrivait Haller, de Berne *. »
C'était tout particulièrement l'opinion des Zurichois. Dans le projet de son Consensus, Calvin, après avoir cité quelques opinions essentielles de Luther, avait conclu : « Nous les accordons. Luther ne nous tendrait-il pas volontiers la main? » Les Zurichois lui répondirent : Non. — « Mon Calvin, il ne tendrait pas la main, cette main que, vivant, il n'a pas voulu tendre à Zwingîe et à Œcolampade vivants et faisant toutes ces mêmes concessions2.» — L'argument était malheureusement trop fort ! Et que d'autres arguments plus forts encore ne fournissaient pas, en ce moment même, les luthériens qui se laissaient aller à toutes les attaques, à toutes les haines, même à toutes les persécutions contre les maudits sacramentaires ?
L'attitude de Calvin devenait si étonnante pour les Zurichois, qu'ils crurent ne pouvoir l'attribuer qu'à une seule cause, l'ignorance : « Tu ne sais pas, sans doute, cher frère, avec quelle grossièreté, quelle barbarie {qiiam crasse et barbare) Luther a pensé et écrit au sujet de ce repas spirituel. Tu n'as pu lire, ni comprendre ses ouvrages, qui, pour la plupart, sont écrits en allemand. » Ils prennent donc la peine de lui traduire en latin toute une série de passages. Après quoi, ils concluent : « Ces choses te paraîtront étonnantes, nous le savons, parce que tu n'as jamais lu ses livres allemands 3. » — Et cette opinion n'était pas particulière aux Zurichois. Nous la trouvons, plus tard encore, dans une lettre de Wolph, qui, envoyant à Calvin une traduction d'Heshusius, lui disait: «Toi, très savant Calvin, qui es Français de nation, et ne comprends pas l'allemand, tu ne comprends pas plus les injures qu'il vomit contre toi, que moi si j'étais injurié en arabe 4. »
Mais c'était une parfaite erreur. Calvin connaissait, aussi bien que qui ce soit,
ouy. » (Août 1561. Ibid., p. 660.) — à Coligny : « Surtout je vous prie, Monsieur, tenir la main que la Confession d'Augsbourg ne vienne en jeu , laquele ne seroit qu'un flambeau pour allumer un feu de discordes. » (24 septembre 1561. Ibid., p. 733.) Naturellement, il est amené à en faire la critique, aussi vive que possible, au risque de l'exagérer : « Elle est si maigrement bastie, si molle et si obscure qu'on ne s'i sçauroit arrester. » {Ibid.) Et il développe à Th. de Bèze ses arguments, mélangeant le calvinisme et le patriotisme français: «Sa mollesse a toujours déplu aux gens décidés {cordatis); son auteur s'en est repenti; en plusieurs endroits elle est accomodée aux usages particuliers de l'Allemagne. Je laisse de côté que sa brièveté est obscure, et tronquée, bien des chapitres essentiels ayant été passés sous silence. Du reste c'est absurde de la mettre à la place de la Confession française. » (10 septembre 1561. Ibid., p. 683, 684.) Bornons-nous à remarquer que cette critique de la Confession de foi d'Augsbourg est presque, mot à mot, celle qu'un historien de Luther, luthérien et allemand, vient de publier : « Plusieurs points que nous tenons aujourd'hui pour bien importants, et qui l'étaient bien aussi autrefois, ne sont point touchés. L'auteur se contente, par exemple, de confesser, en termes brefs, la doctrine luthérienne sur le baptême et la sainte Cène ; il manque le rejet des autres sacrements romains. L'introduction du baptême et de la pénitence est faite en termes tels (il en est autrement dans la Variata) que la possibilité de mettre la pénitence au nombre des sacrements n'est pas exclue. Il manque le rejet de la transsubstantiation, et l'importance principielle de l'autorité des Ecritures n'est pas soulignée; on peut aussi regretter l'absence de plusieurs articles, que l'amour de la paix et le besoin d'union, à ce moment, n'ont pas trouvé bon de formuler. » {Realcncyclopadie, 3e édit., p. 247, art. Augsburger-Bekenntniss, par Theodor Kolde.)
1. 28 décembre 1554. Opéra, XV, p. 362. — 2. Ibid., p. 276. — 3. 24 octobre 1554. Opéra, XV, p. 274. — 4. i« mai 1560. Ibid., XVIII, p. 73.
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et Luther et les luthériens. S'il était modéré, il l'était non par ignorance, mais par volonté. Et la lutte qu'il soutient avec ses amis, pour défendre quand même Luther, n'est pas seulement étonnante, elle est singulièrement caractéristique. Calvin se sert tour à tour de trois arguments.
i° Il faut, en Luther, considérer les vertus et oublier les vices : « Je désireroye que ce qu'il peut y avoir eu de vice meslé parmi les graves (summis) vertus de Luther, que cela demeurast plustost enseveli : et de vray il n'y a rien qui me garde plus d'y toucher que le grand honneur et révérence (reverenlia et amor) que je porte à tant d'excellens dons » Il est difficile de pousser plus loin la charité irénique. — Et aux Zurichois, après leur avoir dit qu'il connaissait les passages incriminés : « Mais quand j'ai vu un homme, emporté par quelque intempérance native, jeter une telle bave, du reste selon qu'il y était poussé, j'ai enseveli ces disputes {sepultîs illis contentionibus) et j'ai pris ce qui était le plus propre à la paix 2. »
2° Même de ses vices, Luther n'est pas tout à fait responsable : il a été poussé par des amis, par des flatteurs. « Après il advint, bien mal à propos, que Luther, incité par les mesmes soufflets, qui encore maintenant troublent le repos de l'Eglise, s'échauffa derechef, particulièrement contre ceux de Zurich. Car combien que la véhémence naturelle de son esprit le poussast quelquesfois plus outre qu'il ne falloit, si est-ce que jamais, de soy-mesme, il n'eust recommencé le desbat ancien, sinon qu'il y eust eu des boute-feux et gens pernicieux qui l'eussent ainsi enflambé 3. »
3° Et surtout, il ne faut pas confondre Luther et ses disciples. Calvin fait cette distinction du vivant même de Luther :
a Comme de l'Eglise de Wittenberg est sorti à notre époque l'évangile {sicut ex ecclesia Wittenbergensi fluxit hac nostra œtate evangelium), de même, il en sort beaucoup d'hommes très semblables à ceux qui, autrefois, partis de Jérusalem, partout où ils allaient, créaient des difficultés aux vrais serviteurs de Christ,
et saisissaient toutes les occasions de tumulte Ils cherchent en quoi ils peuvent
être semblables aux grands hommes Ils obtiennent seulement ce résultat de
paraître ce qu'ils sont, de vrais singes. Je dis cela, pour que personne ne se sépare (cujusquam animus alienetur) de Wittenberg.... Car j'ose l'affirmer, ces ineptes Thrasons ne déplaisent pas moins à Luther (doué d'une telle prudence, d'une telle gravité) qu'à nous 4. »
Non des imitateurs, mais des singes ! C'est la formule qu'il ne cessera de répéter : « O Luther, combien peu tu as laissé d'imitateurs de ta supériorité ( prœstantia) et combien de singes de ta sainte jactance 5 ! » — « Ces singes de Luther (il a laissé peu d'imitateurs) ont toujours à la bouche le nom de Wittenberg0. » - - « Je t'envoie une courte défense de notre doctrine contre les singes
1. Ultima admonitio ad Westphalum, 1557. Opéra, IX, p. 238. Opuscules, p. 1680. — 3. 13 novembre 1554. Opéra, XV, p. 305. — -'i. Secmida defensio contra Weslphahtm. Opéra, IX, p. 52. Opuscules, p. 1504. — Voir plus haut le rôle d'Amsdorf. — 4. Calvin aux ministres de Montbéliard. 8 mai 1544. Opéra, XI, p. 705. — -'i. 1556. Ibid., IX, p. 105. — 0. 22 avril 1560. Ibid., XVIII, p. 62.
CALVIN ET LUTHER
de Luther1. » — « Si aujourd'hui vivait ce remarquable serviteur de Dieu, ce fidèle docteur de l'Eglise, Luther, il ne serait pas si impitoyable, si implacable,... » écrit-il à Marbach2. — « Plût à Dieu, reprend-il enfin avec Seidemann, professeur à Erfurt, plût à Dieu que Luther vécût aujourd'hui 3 »
Bacsimilé dune lettre de Luther '
Cette attitude de Calvin nous étonne peut-être autant qu'elle étonna un moment les Zurichois. Au lieu de nous étonner, essayons de comprendre : nous sommes en face de l'un des faits les plus importants, non seulement de la vie de Calvin, mais de l'histoire du protestantisme européen.
Au XVIe siècle, l'union politique, dont dépendait l'avenir du protestantisme, dépendait, à son tour, de son union dogmatique. Les princes ne concluaient d'alliance qu'avec l'assentiment des théologiens. Voilà pourquoi les trois hommes qui eurent les vues politiques les plus larges, Zwingle, Jacques Sturm et le landgraphe Philippe, convoquèrent le Colloque de Marbourg. L'échec fut lamentable. Pour n'avoir pas voulu sauver tout le monde, les luthériens se perdirent eux-mêmes.
Eh bien, ce que la première génération avait vainement essayé d'accomplir, l'homme de la seconde génération, Calvin, le tente de nouveau : l'union de tous les protestants d'Europe. Seulement comme, même en se répétant, l'histoire ne se répète pas, Calvin veut produire cette union, non point par une formule (semblable
l. 18 janvier 1555. Opéra, XV, p. 384. — 2. 25 août 1554- Ibid., p. 213. — '-\. 1555. Ibid., p. 501, 502. — i. Dernier paragraphe de la lettre adressée le 7 février 1546 à sa femme Catherine de Bora. L'adresse était ainsi conçue: « Meiner lieben Hausfrawen Katherin Lutherin, Doctorin, Saumârkterin zu Wittemberg meiner gnedigen Frawen zu Handen und Fussen. » C'est intraduisible. Il signe : « dein Liebichen, » ce qui n'est pas traduisible davantage. C'est bien pour ces plaisanteries, où Luther met toute son affection la plus délicate, et une partie de sa verve forte et grosse, qu'une traduction est une trahison.
EN ALLEMAGNE
à celle de Wittenberg, 1 536) combinant, peut-être avec quelque équivoque, des théories diverses, mais par une formule élevant ces théories à une unité supérieure. Il n'amalgame pas la pensée luthérienne et la pensée zwinglienne, il les absorbe dans une pensée unique et plus haute, la pensée calviniste, pensée complète, pensée une, qui est le trait d'union pacificateur entre les deux pensées hostiles.
A-t-il réussi? Les faits répondent.
Calvin s'adresse à la gauche protestante, aux disciples de Zwingle, aux Zurichois. Or, il est très vrai que les Zurichois maintiennent leur respect, leur admiration pour la personne de Zwingle. Ils ne veulent voir en lui ni défaut, ni erreur. Comment ne pas comprendre cette piété, ou si Ton veut cet aveuglement filial? Il n'en est pas moins vrai que les Zurichois s'emparent de l'élément mystique contenu dans la théorie de Zwingle, le développent, l'approfondissent, le considèrent comme l'élément principal. Ils arrivent à la Confession de foi helvétique, qui causa de la joie à Luther1. Ils mettent le pied sur la voie où s'avancera Calvin, et finalement celui-ci les amènera à signer avec lui le Consensus. L'accord est fait, est attesté urbi et orbi, entre le zwinglianisme et le calvinisme.
Et du côté de la droite protestante, c'est-à-dire de Wittenberg et du luthéranisme? Calvin signe la Confession de foi d'Augsbourg, et se sent en plein accord avec son auteur, avec Mélanchthon. Il démontre, — lui et ses amis, — l'accord du calvinisme et de cette Confession de 1540, contre laquelle, tant qu'il a vécu, Luther n'a pas trouvé bon de formuler la moindre critique. Et avant de mourir, Luther le reconnaît : si Œcolampade et Zwingle avaient parlé comme Calvin, la dispute aurait pu être évitée. Il y a plus : par une série d'actes significatifs, Luther a montré que, tout en gardant intacte pour lui sa conception du sacrement de la sainte Cène, il ne repoussait pas l'union avec des chrétiens n'acceptant pas quelques-unes de ses théories particulières sur ce sacrement. L'approbation qu'il avait ainsi donnée aux frères de Bohême, ou au Syngramma de Brenz, n'était-elle pas valable pour la conception de Calvin2 ?
Calvin a donc réalisé, dans sa personne, la conciliation possible, la conciliation nécessaire, la conciliation suffisante.
Ecoutons les paroles très remarquables de M. Lang : « Le premier essai que l'actif et pacifique Bucer, de Strasbourg, fit en 1 536, dans ce qu'on appelle la Concorde de Wittenberg^ n'avait pas grande valeur, parce que les contrastes étaient habilement cachés ; ils n'étaient pas intimément résolus. Le vrai conciliateur fut Jean Calvin. Avec l'aide de Bucer, il n'a pas seulement noué d'amicales relations avec les Wittenbergeois : il a préparé pour une foule de pensées, les plus profondes et les plus importantes de Luther, une place dans l'Eglise réformée; et, dans sa théorie sur la sainte Cène, il a trouvé une conciliation, qui unissait la précision et la clarté exégétiques de Zwingle, avec la profondeur et
1. Kôstlin, II, p. 358. — 2. Voir, par exemple, les citations et la discussion de Planck, Geschichte der Entste/iung, der Verànderungen und der Bilditng unsers protestantischen Le/irbegriffs, 1792, II, p. 283, et suiv.
CALVIN ET LUTHER 587
l'intimité religieuse de Luther. L'importance de Calvin (à part ses autres dons si remarquables) consiste dans ce rôle de conciliateur. Dès l'origine, il a été l'homme de l'union; son système théologique est un système d'union. Sans lui, les Suisses, ou bien auraient été luthéranisés, ou bien seraient tombés au rang d'une secte insignifiante ; et, dans ces deux cas, les avantages de leur organisation, de leurs conceptions auraient été perdus pour l'Eglise évangélique »
Ainsi Calvin, entre Zurich et Wittenberg, la main dans la main de Mélanchthon, prouvait aux protestants et au monde, non pas qu'il n'y avait pas de différences entre les protestants (ce qui n'était pas désirable); non pas qu'il n'y avait plus ni zwingliens, ni luthériens, et seulement des calvinistes (ce qui n'était pas désirable), mais que, dans la différence des conceptions dogmatiques et des tempéraments religieux, à la place d'une discorde funeste, pouvait s'établir un vrai Consensus, pour la plus grande force du protestantisme, pour sa puissance irrésistible. C'était la protestantisation de l'Europe rendue possible.
La possibilité ne devint pas la réalité.
Une seconde fois, des luthériens, plus luthériens que Luther, repoussèrent la main qui leur était tendue. Sous l'inspiration de leurs théologiens, les princes saxons refusèrent d'accepter le Commentaire que Calvin leur dédiait 2.
Voilà comment et pourquoi l'Europe aurait pu être, et ne fut pas protestante.
I. Lang, p. 320. — 2. 27 février 1555. « Ce refus de mon livre m'a, je l'avoue, beaucoup déçu, » écrit Calvin à Burkard, chancelier des ducs de Saxe. Opéra, XV, p. 454.
Fac-similé des trois premières signatures apposées au bas des Articles de Marbourg.