CHAPITRE TROISIÈME Calvin et Luther
I. Luther et Zwingle ; les ultra-luthériens et les Zurichois. — II. Calvin et Zwingle. — III. Luther et Calvin avant Strasbourg. — IV. Luther et Calvin depuis Strasbourg: i° attitude de Luther; 20 attitude de Calvin. — V. Calvin et la confession de foi d'Augsbourg. — VI. Les trois excuses de Calvin en faveur de Luther. — VII. Calvin, l'union des protestants et le sort de l'Europe.
I les relations de Calvin avec Mélanchthon ont fourni à beaucoup d'auteurs matière à études spéciales, il n'en est pas tout à fait de même des relations de Calvin avec Luther *.
On peut être tenté de dire : c'est la faute des documents. En effet, Calvin et Luther ne se sont jamais vus, et l'on peut presque dire qu'ils n'ont jamais correspondu. Car la seule lettre envoyée par Calvin à Luther n'a pas été remise, et la seule lettre envoyée, dit-on, par Luther à Calvin n'est pas authentique.
Mais cette raison n'est que spécieuse. Si Luther ne semble avoir écrit qu'une fois le nom de Calvin, il l'a souvent prononcé, et Calvin a plus souvent encore parlé et surtout écrit au sujet de Luther. Leurs relations, pour être indirectes, n'ont été ni moins intéressantes, ni moins importantes.
Il faut remonter jusqu'à Carlstadt. Après les anabaptistes, qui renversaient le sacrement du baptême, Carlstadt apparaissait, avec ses violences dogmatiques, ecclésiastiques, politiques, sociales, renversant le sacrement de la Cène. Luther
1 . Voir cependant : A. Lang, Lutlicr und Calvin, dans les Deutsch-cvangelische Blatter, du Dr Beyschlag, XXI, 1896, p. 319-333 (conférence faite le 18 février 1896); et dans la Reformirte Kirchen-Zeitung, 1883: A. Zahn, Calvin' s Urthcile iïber Luther, p. 433, 449, 465, 481, 497; 1898, Krucke, Calvin' s Stelhtng su Lutlicr, P- 37> 44-46.
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fut épouvanté. Il entrevit les folies et les horreurs de Munzer. Carlstadt fut le « spectre rouge » pour Luther. Ses sentiments d'effroi ne devaient jamais varier.
Or, au début, Luther connaissait mal Zwingle et les Suisses. Il vit en eux des disciples de Carlstadt, et Zwingle eut le tort de défendre ses idées avec un ton de supériorité et d'ironie qui blessa fort Luther. Ajoutons que Luther et Zwingle étaient deux individualités presque contraires : celui-là surtout mystique, celui-ci surtout moral ; celui-là surtout individualiste, celui-ci surtout socialiste (tous ces termes ne doivent pas être trop pressés). La question du sacrement, du sacrement de la Gène, étant le point central vers lequel concouraient toutes les différences, toutes les oppositions, toutes les antipathies et tous les malentendus, c'est à propos de cette question que le conflit éclata, en 15241. Dès lors, on put dire que Luther était un vrai volcan, aux terribles éruptions, se ranimant quand on le croyait éteint,
et couvrant tout de ses laves intarissables. Le Colloque de Marbourg ne réussit pas à opérer la conciliation espérée, et jusqu'à la fin de sa vie, selon sa propre expression, « il lutta et pria 2 » contre les zwingliens. Dans sa « courte confession sur la sainte Cène » (1544), il déclare, avec une richesse intraduisible d'invectives, que les sacramentaires de Zurich sont possédés du démon, complètement, avec surabondance (eingeteiifelt, durchteufelt, iiberteufelt), que ce sont des cœurs impurs (làsterliche Her^en), des gueules de mensonge {Lugenmàuler), des mangeurs et des tueurs d'âmes (Seelenfresser and Seelenmôrder) 3.
Quelques semaines avant sa mort, déjà « vieux, décrépit, paresseux, fatigué, froid et borgne » (c'est lui qui parle), il écrivait sa lettre à Jacques Probst, à Brème, 17 janvier 1546 : « Tu me dis que les Suisses écrivent contre moi, avec
Luther en 1546, d'après une gravure sur bois de Cranach.
1. Kôstiin, II, p. 74. — 2. Lettre à Froschauer citée plus haut. — Werke, édit. d'Erlangen, XXXII, p. 404.