PREMIÈRE PARTIE Les Colloques
A conférence de Francfort avait pris une grande décision, et c'était même la seule importante : la question religieuse devait être discutée, pour arriver à une entente, dans un Colloque. Qu'était-ce qu'un Colloque, tel qu'il avait été enfin décidé à Francfort? Une assemblée nationale et libre.
Tout de suite éclate l'opposition irréductible entre l'esprit protestant et l'esprit romain.
A une époque où les Colloques avaient déjà échoué, Calvin indique, en ces termes, l'espoir qu'ils avaient fait naître : « Il sembloit à tous bons serviteurs de Dieu que la vérité auroit l'audience, et ainsi qu'elle confondroit facilement tous les mensonges du Diable, et viendroit au dessus pour estre receue. » Même
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l'échec ne décourage pas cette loyale et noble confiance en la puissance de la vérité. « Car quoy qu'il y ayt, les serviteurs de Dieu ont eu lieu de parler, et ont fidèlement et purement rendu tesmoignage à la vérité. Or la doctrine de Dieu est si vertueuse que, partout où elle est déclarée, il fault qu'elle produise quelque fruict l. »
C'est pour obéir à cette généreuse inspiration que Calvin publia en français son compte rendu des Actes de Ratisbonne : il voulait qu'en France tout le monde pût le lire. « Ceux qui mettent tous les empeschemens qu'il est possible à ce que la vérité ne vienne en avant, craingnans que leurs cautelles et pratiques obliques ne se descouvrent, vouldroient bien que, de tout ce qui se faict, il n'en fust jamais nouvelles puis après; les saiges aussi de ce monde ne trouvent pas bon que ces matières soient publiées jusques au simple populaire, pour ce qu'il leur semble qu'il n'y a jugement ne raison pour discerner, sinon en leur teste. Mais puisque Dieu n'a pas donné sa parolle affin qu'elle fust ensepvelie, ou tenue comme prisonnière entre petit nombre de gens sçavans, mais a voulu qu'elle soit preschée à tout le monde, ce n'est pas raison de priver le peuple chrestien du bénéfice que Dieu luy a voulu communiquer par sa bonté 2. »
Mais précisément, autant Calvin et les protestants désiraient une libre discussion, autant le pape et ses légats, comme le leur reproche Calvin, la redoutaient. Et nous avons ici un document précis, officiel.
Entre l'assemblée de Francfort et le Colloque de Haguenau, pendant un voyage à travers la France pour aller en Flandre, le très jeune cardinal et légat du pape, Alexandre Farnèse, exposa à l'empereur Charles-Quint le « Conseil » de la Curie. Sleidan l'a exactement résumé. Il ajoute : « Le Conseil de Fernèse fut mis en lumière quelque mois après, sur lequel Jean Calvin fit une glose 3. » C'est cette glose que les éditeurs des Opéra ont eu le bonheur de découvrir et de publier 4. Elle reproduit intégralement le texte du Conseil et le commente paragraphe par paragraphe. Texte et commentaire sont aussi caractéristiques l'un que l'autre 5.
D'abord, dit la Curie, pas de Colloque, sous aucune forme, à aucun prix! Cette recommandation revient à chaque instant, à satiété. — Au lieu d'un Colloque, assemblée nationale et libre, où l'on peut discuter, il faut la convocation d'un concile, où la hiérarchie, maîtresse absolue °, ne discute pas, mais
1. Les Actes de la journée impériale tenue en la cité de Regespourg, aultrement dicte Ratispone, etc. (1541). Opéra, V, p. 682. — 2. Ibid., p. 513. — 3. Sleidan, Commentaires, etc., p. 99v. — 4. Opéra, V, p. LU. — S. Consilium admodum pat cm uni Pauli III, pontificis romani, datitm imper atori in Belgis per cardinaleni Far nesium, pontifiais nepotem, pro Lutheranis, anno 1J40., et Eusebii Pamphili [pseudonyme de Calvin] ejusdem consilii pia et salutaris explicatio. Impressum per Joannem Zelotem [pseudonyme pour Wendelin Rihel], Nicopoli Pamphiliae [pseudonyme pour Strasbourg]. Opéra, V, p. 467-508. — 6. « Qu'ils osent, s'écriait Calvin, qu'ils osent une fois convoquer un concile en pleine lumière, tel que les Ecritures et les canons le prescrivent. » lbid., p. 487.
EN ALLEMAGNE
juge, c'est-à-dire condamne ses adversaires. Il est vrai que la Curie ne s'était jamais montrée très désireuse de réunir même des conciles; qu'elle n'avait tenu aucun compte de la règle édictée par le Concile de Constance, à savoir qu'une réunion conciliaire serait obligatoire tous les dix ans. Mais la convocation d'un concile avait, en ce moment, un avantage immédiat : elle supprimait, du coup, les Colloques, objets de suprême horreur. Du reste, en attendant ce concile, plus ou moins certain, on ferait deux choses : on augmenterait la force de la Ligue catholique, et on conclurait la paix avec la France. Cyniquement la Curie exposait ainsi son double plan : « Une fois la Ligue accrue et fortifiée, ou bien les protestants se laisseraient amener (patientur se adducî) au concile, et se soumettraient, selon leur devoir, à ses décisions; ou bien, s'ils étaient obstinés, leurs Majestés se serviraient de la Ligue pour les corriger et les ramener à plus de sagesse, après la décision du concile *. » — Par l'alliance avec le roi de France, l'empereur pourrait disposer de toutes ses forces, soit contre les Turcs, soit pour autre chose : « De cette paix, continuait avec le même cynisme la Curie, dépend le salut de la république chrétienne. Car si elle n'était pas conclue,... il est douteux que toutes les forces de la chrétienté pussent résister aux forces de ce très puissant ennemi [les Turcs], parce que la sécurité de l'empereur ne serait pas complète. Mais il n'est pas nécessaire d'expliquer ici la multiple utilité de cette paix, puisqu'il en a été souvent question avec la majesté impériale9'. » Il n'est pas difficile, en effet, de comprendre : la paix avec François Ier devait enlever aux protestants tout espoir de secours, et les livrer sans défense à l'empereur et au pape. Du reste, pour achever de dissiper toute équivoque, le pape lui-même ne craignait pas de déclarer que, des deux adversaires de l'empire, les protestants et les Turcs, le premier était bien plus dangereux que le second. Les Turcs ne tuaient que les corps, tandis que les protestants tuaient les âmes. Des deux maux, il fallait choisir le moindre3. — Pas de discussion, mais la force; c'était le dernier mot de l'obscurantisme brutal.
Contre de pareilles monstruosités, Calvin avait beau jeu. Il se laisse aller à toute son indignation. Mais il faut bien noter la différence des dates. Le Conseil du pape est d'avant les Colloques, la réponse de Calvin est de mars 1 541 c'està-dire de l'époque où le troisième et dernier Colloque est en train d'échouer, comme l'a désiré la Curie. L'indignation est donc deux fois légitimée, par l'intention du pape et par les résultats qu'il a obtenus. Bornons-nous à citer la conclusion du pamphlet, où notre Réformateur atteint l'éloquence la plus vengeresse: « Adieu donc les plaintes des hommes superstitieux sur la calamité de l'Eglise, sur les idolâtries et les superstitions à corriger, sur les controverses à pacifier, sur le clergé à réformer! Adieu les vaines conférences et les efforts inutiles pour
I. Opéra, V, p. 4<j<). « Oue, grâce à cette Ligue, les protestants soient amenés par tous les moyens à la concorde. » lbid. , p. 506. — "2. Ibid., p. 500. — Ibid., p. 503. — 4. Ibid., p. LU.
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ramener l'Eglise à la vraie unité ! Voici la voie, voici le vrai moyen pour tout conduire à l'heureux résultat. Quelque pressante que soit la nécessité, que les princes ne s'occupent pas de la religion.... Et pourquoi? pour que, débarrassés de ces difficultés, ils se préparent le plus vite possible à la guerre contre les Turcs? L'état des affaires, l'heure le demande. Pas de hâte! dit le saint Père, un an se passerait avant qu'ils puissent préparer leur armée. Mais plutôt que, de toute leur application, de tous leurs efforts, de toutes leurs pensées, de tous leurs désirs, ils poursuivent ce but : augmenter leur Ligue et, de toutes les façons, la fortifier. A quelle fin? à cette fin que l'Eglise soit exposée à la passion de l'antechrist, que la patrie soit livrée aux Turcs, et qu'eux-mêmes, sacrifiant leurs corps et leurs âmes, exercent leurs fureurs sur leurs propres entrailles. Bientôt le résultat sera atteint. Ce résultat sera que l'horrible tyran, avec le troupeau scélérat de ses hommes de pourpre, avec la horde de ses satellites, régnera en plus grande licence et répandra, d'un flot enfin libre, son avarice insatiable, sa rapacité, l'intempérance de ses passions, sa rage sur tous les hommes pieux et
probes Le résultat sera que la Curie romaine, confirmée pour jamais dans
l'impunité de tous ses crimes, dans ses mensonges, s'adonnera plus licencieusement à ses tromperies, à ses impostures, à toutes ses vieilles perversités. Le
résultat sera » L'énumération continue, ardente, brûlante comme le fer rouge.
« En vérité, pourquoi les princes de sang allemand ne seraient-ils pas séduits par de telles récompenses, et ne consentiraient-ils pas à louer leurs forces au gladiateur romain ? Et je n'exagère rien. Quiconque réfléchira à ce qui se passe reconnaîtra que ce que j'ai dit se réalisera, et plus encore » Vient encore une énu-
mération des maux dont les hommes de Rome ont fait souffrir l'Allemagne. Le crime particulièrement odieux de l'un d'eux est rappelé. Conclusion : « J'ai voulu indiquer, seulement en passant, ces faits pour rappeler à ceux qui désirent voir leur patrie saine et sauve... qu'ils doivent se tenir en garde non seulement contre ces ouvriers sortis de l'officine romaine, mais contre ces instigateurs intimes de tous les crimes *. »
Kampschulte parle « d'un langage que la nation allemande n'avait plus souvent entendu depuis Hutten2. » L'historien catholique dit plus vrai, — et surtout fait un éloge plus grand, — qu'il ne croit.
Je laisse de côté la question de forme. C'est un « violent emportement, » dit Kampschulte. Et quand ce serait tout à fait exact! 11 y a des indignations permises. Mais voilà : Kampschulte n'analyse pas le « Conseil» de Paul III. Les lecteurs ne doivent pas savoir que Calvin discute, avec violence et emportement, soit, mais contre un pape qui le déclarait, lui, Calvin et ses amis, pires que des Turcs et réclamait leur écrasement, sans phrase, par la force. L'impartialité de Kampschulte use du procédé qui consisterait, à propos d'un homme en cas de légitime défense, à oublier l'agresseur armé jusqu'aux dents, et à déclarer que, du moment que la victime se débat, c'est qu'elle a évidemment le caractère violent.