Opéra, V, p. 506-508. — "2. Kampschulte, I, p
EN ALLEMAGNE
Derrière la question littéraire, se dresse une question singulièrement grave, la question politique : les tentatives d'alliance entre les princes allemands protestants et la France .
Kampschulte insinue que Calvin était un « hérétique émigré. » Le « savant de Noyon » se considérait toujours comme le sujet du roi de France ! Il appelait François Ier, son roi ! Que de crimes ! Il fut un avocat zélé, un promoteur passionné de l'alliance entre les princes protestants allemands et le roi de France. De telle sorte que nous assistons à ce spectacle : tandis que les catholiques français condamnent Calvin comme traître, les catholiques allemands le condamnent comme patriote. — Certains historiens protestants insistent aussi sur l'activité politique de Calvin, et le représentent comme travaillant continuellement à l'union des princes et de la France. Ils ajoutent seulement qu'il agissait avec conviction et qu'on n'a aucune raison de le considérer comme « un agent français, » bien moins encore, naturellement, comme un agent « payé1. »
Mais sur quoi se fondent toutes ces affirmations malveillantes ou bienveillantes ? Sur rien. Kampschulte et Pastor sont obligés de le reconnaître: « Nous ne savons pas, disent-ils. comment il trouva occasion de développer en ce sens son activité 2. » La lettre de Marguerite, sur laquelle nous reviendrons, est non de 1540, mais de 1 54 1 , ce qui enlève la base des raisonnements et des hypothèses de nos deux historiens. — Nous savons qu'à Francfort il y eut un envoyé de François Ier, Lazare de Baïf, envoyé venu, du reste, à la requête de Charles-Quint, « car tous deux [François et Charles], dit Sleidan, dissimulloyent leur maltalent, et se doroyent de belles paroles :i. » Ostensiblement, Baïf 4 travaillait pour, — secrètement il travaillait contre, — l'empereur. Calvin dit de lui : « L'ambassadeur du roy de France est Bayfius, lequel n'entend rien en nostre cause. Néantmoins il nous reçoit assez humainement, quand nous Talions voir3. » — C'est le seul renseignement positif que nous possédions ; c'est le seul que ne mentionnent ni Kampschulte, ni Pastor. Il n'était pas favorable à leur hypothèse.
Dégageons si possible la vérité authentique. Il faut commencer par constater, ce que l'on a presque complètement négligé de faire, que l'inspiration de l'activité de Calvin est une inspiration religieuse et charitable. Il est ému par les souffrances de ses frères, les protestants français. Voilà ce qui le pousse à se rendre à la première assemblée, celle de Francfort. Voilà ce qui explique son propos sur Baïf, sur ce qu'il appelle la « cause. » Il serait étrange, en effet, que Baïf,
I. Dr Paul Vctter, Die Religionsverhandlungen aiif dem Reichstage su Regensbitrg, 1541, 1889, p. 21, 22, n. 1. — i. Kampschulte, I, p. 331. Dr Ludwig Pastor, Die kirchlichen Reunionsbestrebungen wàhrend der Regierung Karls V, 1879, p. 194. — .'!. Sleidan, p. 99v. — 4. Baïf était connu par ses ouvrages d'érudition. Il avait été ambassadeur de France à Venise. Plermir.jard, VI, p. 236, n. 15. — 5. Opéra, XI, p. 66. Uerminjard, VI, p. 260.
LES TROIS COLLOQUES
venu pour traiter une alliance politique, n'eût pas compris Calvin lui parlant de cette alliance, et se fût contenté de le recevoir « assez humainement. » Cette phrase n'a un sens que si, par la « cause, » Calvin entend la cause des protestants français persécutés. Il n'est pas étonnant que Baïf ait été embarrassé sur ce point.
Cette préoccupation reste constante chez Calvin, et, à force d'efforts1, il arrive, au dernier Colloque, à faire envoyer au roi de France, non pas une grande ambassade, comme il aurait voulu, mais une lettre2. N'oublions pas que ces efforts étaient combinés avec ceux de Farel, qui fit un voyage à Strasbourg et un autre à Worras 3, et avec ceux des villes de Berne, de Mulhouse, de Bâle, de Strasbourg 4.
Du reste, nous avons des déclarations très significatives de Calvin. Et d'abord celle-ci qui est générale : « Je contemplerais tout cela, de haut, avec calme, si je ne pensais aux hommes pieux. C'est pourquoi je me fais violence à moi-même et je m'insinue dans la familiarité de ceux grâce auxquels j'espère pouvoir les aider en quelque mesure 5. » Voilà le mobile.
Le ii mai 1 54 1 il écrit : « Le salut de mes frères m'est à cœur, comme il le doit, mais nous sommes arrêtés par cet obstacle que tu connais. Morelet, qui, à ce propos, a été envoyé, s'efforce de délier ce nœud. Il y a plus d'espoir que d'habitude. Le landgrave se sent un peu déçu, du côté 6 d'où il espérait tout. Il
inclinera du côté du nôtre 7 Crois-moi : jusqu'ici il [Morelet] s'est fidèlement
comporté. Mais tout ce qu'on a obtenu, c'est qu'on leur permît de retourner chez eux, après avoir abjuré auprès de l'évêque. »
I. Voir sur les efforts de Calvin et des magistrats genevois pour obtenir, dès 1539, une intervention des Etats protestants en faveur des Français persécutés, Herminjard, V, p. 268 et n. 9; VI, p. 31, 32, 59, 119; VII, p. 126, n. 1. — 2. Calvin à Farel, vers le 6 juillet. Opéra, XI, p. 252. Herminjard, VII, p. 179. — « Calvin désirait l'envoi d'une ambassade importante. Il ne put obtenir, vers le milieu de mai 1541, qu'une requête collective, dont le canevas fut tracé par Mélanchthon. Mais, après la réception des dépêches pressantes de Farel et du Sénat de Strasbourg, il réussit à faire modifier sur deux points importants le projet de requête. » (Herminjard, VII, p. 126-128, et p. 126, n. 1.) La rédaction n'est pas de Calvin. (Ibid., p. 126, n. 2, 4.) — Sur ce point encore Calvin se trouvait d'accord avec Bucer, qui lui avait préparé les voies en manifestant une énergie infatigable en faveur des protestants français. Bucer écrivait un jour à Marguerite Blaurer : « Certes je ne puis t'approuver, que tu tiennes le seul nom de Français pour un crime. Je t'en prie, qui sont les Allemands? qui sont les Italiens ? qui sont les Espagnols et les autres ? En soi, pour le Seigneur Jésus, ils sont également frères. Et au Christ, le Père a donné en possession non pas une ou deux, mais toutes les nations de la terre. » (Bourrilly, François Ier et les protestants, dans le Bulletin, XLIX, 1900, p. 478, et n. 1.) — 3. A propos du voyage à Worms, Farel écrit aux pasteurs de Zurich, le 30 avril 1541 : « Vous avez appris de quelle cruauté on a usé envers les hommes pieux, et on use encore aujourd'hui : les tyrans leur enlèvent la vie par le fer et par les flammes. Les frères, émus de compassion, m'ordonnèrent d'aller à Worms pour supplier les hommes pieux, là réunis, d'apaiser, s'il était possible, une si grande rage. » Opéra, XI, p. 210. Herminjard, VII, p. 102. — 4. Vetter, p. 160. — 5. Calvin à Farel, 9 juin 1 541 . Opéra, XI, p. 236. Herminjard, VII, p. 152, n. 11 : « Il avait formé et il entretenait des relations journalières avec les ministres et les théologiens des princes protestants, et il s'efforçait de les gagner à l'alliance française en leur représentant que ce serait le meilleur procédé pour disposer le roi à la clémence. Voilà pourquoi Marguerite de Navarre écrivait à Calvin, le 25 juillet 1 54 1 , etc. » — fi. De l'empereur. — 7. De notre roi. — Opéra, XI, p. 216. Herminjard, VII, p. 113, n. 9-13, et p. 151, n. 10. — Dans cette même lettre, en Post-Scriptuin, il raconte qu'il a dîné chez le landgrave de Hesse, avec Bucer, Mélanchthon.... On a dit du bien de Farel.
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Et encore : « A propos de la cause des frères, j'ai écrit à Farel ce qu'il était permis de dire. Car, les conseils plus secrets, je suis obligé de les taire, à ma grande douleur1. »
Est-ce à dire que Calvin n'ait pas mis le pied sur le terrain politique? Non, certes. Seulement, il était essentiel de bien constater comment et pourquoi Calvin voulait sauver la vie à ses malheureux coreligionnaires odieusement persécutés. C'était son devoir, incontestable, loyal. Pour cela, il recommandait l'alliance française. Et c'est ici, à la fin des Colloques, que trouve place la lettre de Marguerite de Valois : « A Monsieur Calvinus, ay receu vostre lettre par Selidanus.... Et entendez que le Roy est merveilleusement satisfait des bons services que vous et les autres lui faites par delà, desquels il est bien adverti.... Je vous prie aussi continuer à faire le service au Roy, que vous avez fait jusques icy 2. »
Calvin avait écrit à la protectrice des protestants 3. La bonne princesse lui répond et lui envoie un certificat de patriotisme. Enregistrons-le, puisqu'il peut, à l'occasion, servir. Mais en méritant les éloges de la France, Calvin aurait-il dû provoquer les soupçons, sinon les flétrissures de l'Allemagne? Voilà la question.
C'est peut-être ici que les historiens catholiques abusent le plus de la crédulité de leurs lecteurs. D'après eux, il y a d'un côté Calvin, Français, étranger, cherchant à nuire à l'Allemagne, de l'autre l'empereur allemand, les princes catholiques allemands, les intérêts de l'empire allemand !
Mais l'homme qui dirigeait les affaires de l'Allemagne, qui donc était-il, sinon un étranger, un espagnol ? et la puissance qu'il opposait aux protestants allemands qu'était-elle, sinon la puissance du roi d'Espagne, de Naples, du maître de Milan et des Pays-Bas ? Et à côté de cet étranger, quel était donc le second adversaire le plus fanatique des protestants ? un autre étranger, le pape. Et dans tous ces Colloques, contre qui se débattaient les protestants? contre des étrangers comme Granvelle, des étrangers comme Morone, des étrangers comme Contarini. Et ce sont les défenseurs de cette auguste bande d'étrangers qui crient au scandale, à la seule pensée que Calvin n'était pas Allemand !
Ce n'est pas tout. François Ier n'était pas pour les princes allemands un étranger quelconque, au sens où ce mot est pris aujourd'hui. François Ier avait été le rival de Charles-Quint. Avec quelques voix de plus, il aurait pu être empereur, le chef parfaitement légitime de l'empire allemand, et sa politique était d'obtenir officieusement ce qu'il n'avait pas obtenu officiellement. Ses remarquables instructions d'août 1 535 à son ambassadeur en Allemagne, Guillaume du Bellay, expliquent qu'il désire l'union entre les protestants et les catholiques allemands; il les met en garde contre les « guerres civiles et intestines », funestes à tous, et bonnes
1. Herminjard, VII, p. 183, n. 6. — v2. Opéra, XI, p. 62. Henninjard, VII, p. 199, n. 4. — Sleidan avait emporté la lettre de Calvin avec les dépêches de Morelet pour le roi.
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seulement pour faire la joie de ceux « qui désirent leur dicte diminution et affoiblissement, pour après opprimer plus facilement l'une et l'aultre partye, leur tollir leur ancienne et jusques icy inviolable liberté, et abolir l'honneur du sainct Empire en le rendant et acquérant à eux comme propre ou héréditaire1. » — - Nous n'avons pas une confiance exagérée en la loyauté de François 1er : mais, comme son intérêt et la vérité se trouvaient d'accord, il disait l'exacte vérité.
En face du catholicisme, dont les deux représentants, deux étrangers, l'empereur et le pape, rêvaient chacun de leur côté leurs rêves de domination universelle, de despotisme, les protestants allemands représentaient l'élément allemand, l'élément d'indépendance et d'autonomie. Et pour résister à leurs deux adversaires étrangers et dangereux, ils n'avaient qu'une ressource : s'appuyer sur François Ier, pas plus étranger que Charles-Quint, et moins dangereux.
La situation était en Allemagne ce qu'elle était partout. L'Eglise visait à l'uniformité internationale, grâce à la coalition de tous les étrangers contre chaque nationalité. Le protestantisme, c'était en Angleterre, en Bohême, en Allemagne, en France, l'essor, la délivrance de chaque nationalité. Calvin n'était donc ni scandaleux, ni perfide, quand, patriote français, pour sauver ses coreligionnaires français, il parlait un langage qui faisait battre le cœur des patriotes allemands. Il était logique et loyal. Les protestants français, les protestants allemands avaient le même ennemi national et religieux, l'étranger de Rome, appuyé sur l'étranger d'Espagne.
Cette réalité avait été comprise de bonne heure, nous l'avons dit, par les trois grands hommes politiques du protestantisme : Zwingle, Jacques Sturm et Philippe de Hesse. Et deux fois il sembla que les circonstances allaient faire aboutir ce qui était tenté, avec piété ou avec impiété, avec conscience ou avec inconscience, l'alliance franco-allemande, dont dépendaient les destinées de l'Europe moderne.
La première fois, c'était en i535. François Ier était sous l'influence de son bon génie, Marguerite, et de ce que la France avait de plus éclairé. Il demanda aux princes allemands de lui envoyer Mélanchthon. Cette demande était plus qu'un fait isolé , c'était un symbole : recherche de l'union , opposition à la Sorbonne, échec au parti fanatique de Montmorency, possibilité d'une entente, ouverture à des conséquences imprévues.... La ligue de Smalkalde refusa2, tout particulièrement sous l'influence de l'électeur de Saxe, pieux et honnête, mais minutieux et étroit. Qui peut savoir ce qui serait arrivé ? Rien n'était certain : tout était possible.
François Ier abandonna ses projets; les amis de la tolérance furent découragés; le parti ultra-réactionnaire triompha; les persécutions contre les protestants reprirent. M. Schmidt dit : « Veux-je excuser par là François Ier d'avoir été désormais le persécuteur des protestants ? Je veux seulement dire que les persécutions auraient peut-être cessé, si les Allemands n'avaient pas repoussé ses
1. Bulletin, XLIX, 1900, p. 354,355- « François Ier et les protestants. Les essais de concorde en 1535 », par V. L. Bourrilly. — 2. Sleidan, p. 71.
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avances. Du côté du roi, il y avait des préoccupations politiques : il y en avait de même du côté des Allemands. Lui n'osait pas se séparer décidément de Rome; eux ne pouvaient s'élever au-dessus des préjugés, des soupçons, et se placer au vrai point de vue, libre et élevé, auquel se plaçaient des hommes comme Mélanchthon et Bucer *. »
Une seconde occasion se présenta, précisément à l'époque où nous sommes.
Malheureusement, Zwingle était mort, et à l'heure critique, décisive, Philippe de Hesse fit défaut à lui-même et à la grande cause qu'il avait eu l'honneur d'embrasser. 11 venait de commettre sa fameuse bigamie (ces secondes, ou plutôt ces malheureuses noces, comme dit Calvin, digamia, vel potius dysgamia'*-) le 4 mars 1540. Le bruit en court déjà au Colloque de Haguenau. Et cherchant, contre les conséquences dangereuses de son acte, un secours que les alliés de Smalkalde lui refusent, Philippe fait le saut: en septembre 1540, il entame des négociations secrètes avec Granvelle3! Peu d'actes devaient avoir des conséquences aussi funestes que cette bigamie autorisée en secret, autorisée à contrecœur, mais autorisée par Luther, Mélanchthon et Bucer !
Quand Morelet du Museau , l'ambassadeur français (un protestant pieux, banni, puis rétabli dans ses droits sans abjuration préalable et rappelé par François Ier) 4, arriva à Ratisbonne (en compagnie de Sleidan, l'historien, protestant et pieux, ami de Calvin), porteur des plus favorables ouvertures pour les princes allemands, même pour Philippe de Hesse, c'était trop tard !
« De grands horizons s'ouvraient pour le protestantisme à ce moment. La France, alliée au Sultan, offrait la main à la Ligue de Smalkalde. La Ligue l'acceptait-elle ? c'était la ruine définitive de la maison de Habsbourg5 en Allemagne et en Italie, et le reste des territoires allemands passait au protestantisme 6. » — L'électeur de Saxe 7 (bizarre renversement des situations politiques) était favorable. Il envoya même un délégué en France8. Mais, encore une fois, pour Philippe, c'était trop tard ! Il était moralement, ou plutôt immoralement, prisonnier de Charles-Quint. Il avait renoncé à toute alliance avec les Français ;
1. Zeitsclirift fur die historische Théologie (herausg. von Niedner), 1850. Schmidt : Die Unions- Versitche Franz des I. zwischen kat/iolisclier und protestantischer Kirche , p. 67-69. — 2. Lettre du 13 novembre 1554. Opéra, XV, p. 306. — 3. Dr Reinhold Moses, Die Religionsverhandlungen su Hagenau und WormSj 1540 und 1541, p. 57. — 4. Les Bâlois avaient remercié François Ier pour cet acte, qui était inspiré seulement par la politique. Herminjard, VII, p. 203, n. 6. — 5. La destruction de cette puissance était nécessaire à la liberté, à l'existence du monde moderne. L'honneur, que répudièrent les princes allemands, devait revenir, après des luttes qu'on aurait pu éviter, aux Pays-Bas, à la Suède, à Henri IV et à Richelieu. — ti. Vetter, p. 13. — 7. « Ce fut un grand malheur que sa politique ne fut appuyée presque que par Strasbourg, d'autant plus grand que l'alliance avec la France était une nécessité inévitable pour le protestantisme, aussi longtemps que l'empereur et l'empire lui contestaient le droit à l'existence. La grave défaite des protestants, qui suivit, aurait pu être évitée, si la Ligue de Smalkalde avait soutenu l'électeur de Saxe. » Vetter, p. 16. — 8. Georges de Planitz, qui, du 9 au 19 juin, assista, à Châtellerault, aux fêtes splendides données à l'occasion du mariage de Guillaume de Clèves avec Jeanne d'Albret. (Herminjard, VII, p. 184, n. 6, et p. 200, n. 6.) Ce mariage, célébré le 14 juin 1541, n'était-il pas un lien de parenté entre les princes allemands et le roi de France ? Annonçant les fiançailles, Mélanchthon disait à Myconius (29 septembre 1540) : « Marguerite, mère de Jeanne d'Albret, demande à être recommandée aux prières des Eglises évangéliques. » (Iùid.)
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il devait dénoncer toutes les tentatives d'alliance faites par la France ; il devait même, en cas de guerre, servir contre la France1.
C'est un historien allemand qui s'exprime comme suit : « Ce que depuis le XIe siècle des princes allemands avaient souvent fait pour la sauvegarde de leurs intérêts matériels et particuliers, c'est ce qui fut fait à ce moment pour la sauvegarde du caractère spirituel du peuple allemand. A côté de la politique, poursuivie conformément à certains intérêts dynastiques par la Curie, ce fut tout d'abord à la France que le protestantisme, dans les premières années de son existence, dut de ne pas être écrasé par l'empereur. De l'attitude de la politique française entre l'empereur et la Ligue de Smalkalde dépendait, vers 1340, le sort du protestantisme 2. »
« Si les chefs de la Ligue de Smalkalde s'étaient rendu un compte exact de la situation, si quelques-uns d'entre eux n'avaient pas nourri les plus étranges illusions sur les bonnes dispositions de l'empereur,... ils auraient dû s'efforcer de conclure une union solide avec la France 3. » Et la preuve c'est que, ayant laissé Charles-Quint conclure lui-même cette alliance (paix de Crespy, 1544) et ayant finalement été écrasés par Charles-Quint, débarrassé de tous ses autres adversaires (Mùhlberg, 047), les protestants furent obligés « d'apprendre l'espagnol, » et ne purent reconquérir la liberté de conscience qu'en s'alliant enfin avec la France4. Mais cette alliance qui, dix ans plus tôt, ne leur aurait rien coûté, dix ans plus tard leur coûta les « trois évêchés » ; et le même historien allemand que nous venons de citer, ajoute : « Pour nos sentiments modernes, c'est une honte ineffaçable que l'électeur Maurice et ses alliés aient donné à la France les évêchés de Lorraine, afin de briser la servitude bestiale {viehische Serpitut, comme ils disaient) que l'empereur faisait peser sur l'empire. » Seulement, il . faut exactement considérer les faits. « Ce n'étaient pas les forces allemandes qui avaient élevé l'empereur à la hauteur qu'il occupait, et du haut de laquelle il écrasait si terriblement tout ce qui était allemand. Que serait-il advenu de lui, dans la guerre de Smalkalde, sans les Espagnols et les Italiens ? L'électeur Maurice n'appela donc pas les étrangers contre un empereur allemand: il appela des étrangers contre un étranger. Néanmoins, ce fut très honteux que des princes allemands vendissent de la terre allemande à la France. Mais ce fut une grande bénédiction que cette trahison brisât la puissance menaçant d'enlever à l'Allemagne, non pas seulement quelques évêchés, mais sa propre existence. Jamais Charles-Quint ne s'était laissé guider par des intérêts allemands, par des sentiments, par des principes allemands : tout son gouvernement avait été une guerre ininterrompue à tout ce qui faisait battre le plus profondément le cœur de la
1. Vetter, p. 157. — "2. Baumgarten. Sleidan's Briefwechsel, p. XIII. — •!. Ilermann Baumgarten, Karl V und die deutsclic Reformatiou (1S89), p. 66. — i. Le 9 juin 1541, écrivant à Farel, Calvin lui avait dit: « Attendons un peu, pour que ceux qui, en ce moment, sont si méticuleux et ont peur d'offenser l'empereur en donnant un signe d'amitié au roi, recherchent spontanément ce qu'ils refusent quand on l'offre. » Opéra, XI, p. 236. Herminjard, VII, p. 151, n. 10. La prophétie devait s'accomplir autrement et plus terriblement que ne le pensait Calvin.
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nation allemande. Et maintenant, en désignant son fils, un espagnol, comme son successeur à l'empire, il faisait son dernier effort pour maintenir l'Allemagne sous un joug étranger. Celui qui peut comprendre ce qu'aurait été l'Allemagne sous Philippe II trouvera difficilement que la perte de Metz, Toul et Verdun ait été le plus fâcheux événement qui pût arriver à notre peuple1. »
Du temps des Colloques, l'alliance avec la France aurait eu des avantages et sans doute peu d'inconvénients. Dans quelque mesure que Calvin l'ait conseillée, il a donc servi la France et n'a pas desservi l'Allemagne.
Nous connaissons le programme et les sentiments des deux partis. Les protestants voulaient un Colloque national et libre, où, entre Allemands, ils pourraient discuter, selon la décision de Francfort. — La Curie voulait, non un Colloque national et libre, mais un Concile, où les décisions, dictées par le pape, seraient imposées aux protestants par la force impériale. — Celui qui fut chargé de l'exécution du programme catholique fut Morone, évêque de Modène, nonce auprès du roi Ferdinand, l'âme du parti ultramontain dans toutes ces négociations.
Il est évident qu'aucune entente n'était possible entre Wittenberg et Rome. Les protestants ne pouvaient abandonner leur foi. Nous ne faisons pas un reproche à la Curie de n'avoir pas voulu abandonner la sienne. Et nous ne demandons pas, en ce moment, laquelle de ces deux croyances était conforme à l'Evangile. Nous nous bornons à dire : une entente était possible, non pas entre Wittenberg et Rome, mais entre Wittenberg et les catholiques allemands. Il suffisait de loyales explications. C'est précisément pour cela que la Curie ne voulait à aucun prix d'un Colloque, national et libre. Il ne fallait pas que les catholiques allemands fussent mis à même de se décider selon leur jugement et leur conscience.
Ce que nous reprochons à la Curie et à ses défenseurs du XVIe et du XIXe siècle, c'est de n'avoir jamais cru que les protestants pussent être sincères dans leurs convictions. D'après Morone et d'après Aléandre, les protestants se divisent finalement en deux groupes, les trompeurs et les trompés 2. Et aujourd'hui même Pastor croit que la question était non de foi, mais de simple organisation 3.
Ce que nous reprochons à la Curie, c'est d'avoir joué sur les mots et les idées; d'avoir présenté le mouvement évangélique comme un mouvement politique, particulariste, tendant à la désorganisation de l'empire, tandis qu'elle, la Curie, voulait l'union et la force de l'Allemagne impériale. Mais cette union, c'était simplement l'unité, faite, en supprimant les hérétiques, au profit du pape romain et de l'empereur espagnol.
Ce que nous reprochons surtout aux défenseurs modernes de la Curie, c'est
1. H. Baumgarten, p. 85, 86. — 2. Pastor, p. 170, 172. — 3. « Pendant toutes les discussions, nous voyons tous ceux qui y participent s'attacher aux dogmes et s'efforcer d'amener sur ce point un accord. L'important toutefois était moins la différence des dogmes que la différence des constitutions. » Pastor, p. 197. — Nous reproduisons cette étrange affirmation, sans signaler les erreurs de tous genres qu'elle contient.
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d'avoir passé sous silence le « Conseil » de Paul III et d'avoir, grâce à cette prétérition, présenté la Curie comme opposée aux mesures de violence. Il est vrai que Morone était défavorable à la guerre. Mais pourquoi? Seulement parce qu'il la trouvait « inutile et périlleuse, » en face des protestants assez forts pour résister, et de Charles V et de François Ier désunis. Mais il voulait le Concile, absolument comme la Curie. Or, Paul III disait dans son « Conseil », et faisait dire par son légat Farnèse à l'empereur : grâce à la convocation du Concile, « les protestans seront effraye^. Car lorsqu'ils verront que ce sera à bon escient, ils seront plus obéissans et ployeront mieux, voyans qu'il faut venir à repentance et qu'on ne se délibère désormais d'endurer aucunes hérésies en Alemagne l. » Après le Concile, « les protestans se soumettront, ou seront forcer par les catholiques de se renger"1. » Dans sa dépêche du 14 mars 1 5 3 2 , Aléandre avait déjà parlé de ramener les luthériens « par douceur ou par force3. » — Dès lors, comment ose-t-on écrire des phrases comme celles-ci : « Jusqu'à quel point allaient la prudence et la modération (Schonung) du siège papal ? c'est ce que montrent le mieux les instructions aux nonces4.» «Paul III voulait aussi peu employer la violence que les Colloques stériles et dangereux 3. »
1. Sleidan, p. 99. — 2. Ibid., p. 99b. — 3. Pastor, p. 170. — \. Ibid '., p. 174. — •">. Ibid., p. 178.
SECONDE PARTIE
Le Colloque de Haguenau.
HARLES-QU1NT avait cru habile de ne pas confirmer et de ne pas annuler les décisions de la Conférence de Francfort. Il se tut, et le délai de six mois étant écoulé, ces décisions furent périmées.
Cependant, le protestantisme ne cessait de croître. En 1 53g, la Saxe Albertine, en 1540, le Brandebourg, Kalenberg, Gôttingen, échappèrent à l'obédience papale. L'évêque de Schwerin dans le Mecklenbourg, l'abbesse de Quedlinbourg, abolirent la messe. Même l'archevêque de Cologne songea à introduire dans son diocèse le protestantisme !. Finalement, l'empereur, malgré les avis du pape, consentit (18 avril 1540) à convoquer, de Gand où il se trouvait, un Colloque, d'abord à Spire et puis, à cause de la peste, à Haguenau, pour le 6 juin.
Haguenau2, autrefois3 une des dix villes libres de l'Alsace, n'a plus grand caractère. Elle est surtout un témoin des abominables insanités de Louvois.
Il ne reste guère du XVIe siècle qu'une ou deux bâtisses : ce qui est aujourd'hui la bibliothèque, la maison à côté et l'Eglise 4.
Pour retrouver au moins des souvenirs, je me rends chez le bourgmestre,
1. Moses, p. 20. Pastor, p. 169. — 2. Voir Arnold Jaeger : La Réformation à Haguenau, d'après des documents en partie inédits, 1872. — Die Eimveihung der evangeliscli-protestantischen Kirclie in Hagenau am 18. Mtirz 1860. — L'abbé V. Guerber : Histoire politique et religieuse de Haguenau, 1876, 2 vol. — 3. Voici comment la décrit François de Rabutin, gentilhomme de l'armée de Henri II: « Ceste petite ville, selon que je la considéray en passant, est fort belle et proprement située pour toutes commoditez, bien close de murailles hautes et de bonne estoffe, garnie de grosses tours et défenses,... circuie de fossez creux et profonds à fond de cuve et pleins d'eau vive, prochaine d'un costé de grands bois et forests, de l'autre de larges et spacieuses prairies et marescages. » Mémoires pour servir à ihistoire de France, édit. Michaud et Poujoulat, VII, p. 415. — 4. Au commencement de l'année 1677, le 3 janvier, les généraux français Montclar et Boisdavid occupèrent la ville et donnèrent l'ordre de la destruction.... Le 17 janvier, on pratiqua des mines sous le castel et la basilique, et l'œuvre de destruction commença. On les alluma, mais la puissance des constructions résista au choc. Le 28, on pratiqua d'autres mines, qui ne produisirent que des lézardes. On eut recours à l'incendie, et le capitaine Labrosse, bien connu pour ses exploits en ce genre, fut chargé de mettre le feu à la ville. On commença le 10 février.... Le 16 septembre, nouvel incendie, sous la direction de Créqui. Enfin, dix ans après, 168/, l'intendant de la province, Jacques de la Grange, fit démolir le castel. Guerber, I, p. 80, 81. Quel acharnement diabolique !
LES TROIS COLLOQUES
M. Nessel. Je suis reçu fort aimablement dans un cabinet qui est un musée. Nous causons. M. Nessel est d'avis que le Colloque s'est tenu à l'Hôtel de Ville1. A ce moment, le Magistrat était protestant. Malheureusement, l'édifice, construit en i328, remanié en 149 1 et qui avait pu être restauré après les incendies,
a été détruit il y a environ un siècle, en 1780-.
Mais M. le bourgmestre en a retrouvé un plan, fait avant la démolition, un plan d'architecte, pas très pittoresque par conséquent, mais exact. Il en met gracieusement une photographie à ma disposition.
Le château impérial des Hohenstauffen, l'œuvre de Frédéric Barberousse et de son père Frédéric-le-Borgne, où résidèrent les empereurs depuis Conrad III jusqu'à Charles-Quint, où se tinrent tant de lits de justice, d'où furent datées tant de chartes du Saint-Empire, le château dont les anciennes chroniques exaltent les beautés, avec son revêtement de marbre rouge et sa chapelle à trois étages, où l'on conservait les reliques de la passion et les joyaux de l'empire..., a disparu autant et plus tôt que l'hôtel de ville3.
De ce château, le bourgmestre voulut bien me montrer un dessin à la plume, fort pittoresque celui-là, sur vieux parchemin, et qui devait dater du bon moment! Hélas! c'est seulement un faux, et l'un de ceux dont l'histoire est la plus amusante à entendre raconter. Car ce faux était destiné à n'être qu'une inoffensive plaisanterie faite à l'érudit bourgmestre par un de ses administrés et amis. Mais les circonstances firent qu'on prit la plaisanterie au sérieux. Les revues savantes s'occupèrent du dessin 4, et dans la gare de Strasbourg les fresques historiques le reproduisirent. Plus tard, seulement, tout fut dévoilé.
1. Cette supposition se trouve confirmée par le protocole de l'un des délégués politiques de Strasbourg, von Dunzenheim : « Was uf dem dag zu Hagenow gehandelt ist a. 1540, juni 21-juli 28. » Il raconte que, le 28 juillet, les protestants furent mandés à l'Hôtel de Ville, et que là, en présence des catholiques, le roi Ferdinand fit connaître ses décisions. Winckelmann, III, p. 78. Les protestants avaient leurs réunions particulières à l'auberge des Hessois. (Ibid.) — 2. Guerber, II, p. 291-293. — 3. Bulletin de la Société pour la conservation des monuments historiques d'Alsace, IIe série, Ve volume (1866-1867), p. 119-126, Victor Guerber, curé de Haguenau : « La Burg impériale de Haguenau et sa basilique. » — 4. Il faut lire le dithyrambe du bon curé Guerber: «Une vue authentique du Castel. Une bonne fortune, un accident providentiel (!) permit à un amateur de Haguenau.... de faire l'acquisition de ce dessin si précieux pour l'histoire de l'art de notre province. Au commencement du XVIIe siècle, en 1614, quand la ville de
JEAN CALVIN II j6
Il reste cependant deux antiquités et curiosités de Haguenau, qui ont fait plus de bruit encore dans le monde que la Burg et que Tune quelconque des assemblées qui ont pu s'y tenir.
L'une, c'est l'exemplaire des «Hommes obscurs , » dont la publication vint clore le premier acte de la pré-réformation par un éclat de rire européen. Cela avait débuté par une attaque de l'antisémitisme. Un ex-juif, Pfefferkorn, poussé par les Dominicains de Cologne, avait écrit un pamphlet pour exciter le peuple à chasser les Juifs et à brûler tous leurs livres, sauf l'Ancien Testament. Reuchlin, le célèbre humaniste allemand, avait demandé que l'on se contentât de brûler les livres juifs contenant des blasphèmes contre le Christ. Tel fut le signal de la fameuse querelle qui mit le feu à toutes les passions monacales et savantes. Le prieur des Dominicains et inquisiteur de Cologne, Jacques de Hochstraten, demanda la condamnation de Reuchlin, cet hérétique, ce pseudo-juif. Alors, pour montrer quel homme était ce Reuchlin, ses amis firent paraître en mars 1 5 14, chez Thomas Anshelm, imprimeur à Tubingue, une collection de lettres d'« hommes illustres,» adressées à Reuchlin. Celui-ci fut acquitté par le tribunal ecclésiastique de Mayence. Et, en 1 5 1 6, parurent à Haguenau, chez Heinrich Gran, les lettres des « hommes obscurs » {Epistolœ obscurorum pirorum)1, contre-partie de la collection précédente. C'étaient des lettres, imaginées par quelques humanistes, et qui, dans un latin barbare et comique, ridiculisaient l'ignorance, la vie licencieuse, la brutalité des moines et leur haine contre les hérétiques et les humanistes. Jamais satire n'avait été plus réussie, et l'éclat de rire qu'elle provoqua ébranla jusque dans ses fondements l'institution « obscurantiste. » C'était bien la lutte des ténèbres contre la lumière. Obscuri, illustres: les deux mots (restés jusqu'à aujourd'hui les devises des deux partis, les obscurantins, les partisans des lumières) étaient dans les deux titres.
Si cette première « antiquité » rappelle le souvenir d'une amusante comédie, et presque d'une farce, la seconde réveille le souvenir d'un drame, et des plus sombres, celui de Servet. Il s'agit du De Trinitatis erroribus, libri septem, que Servet fit imprimer ici, à Haguenau, chez Setzer, en i53i 2.
Haguenau était encore dans toute sa richesse monumentale du moyen âge, un artiste monta à la tour Saint-Georges, y prit pour objectif le castel impérial avec son entourage, et en crayonna les formes avec intelligence et fidélité. C'est ce dessin, en copie agrandie, et sauvé comme par miracle (!), que nous avons le bonheur de communiquer à la Société. » Bulletin pour la conservation, etc., IIe série, VIIe volume, 1869, p. 113-126. « Les Burgmânner de Haguenau et la Burg des Hohenstaufen. » — Dans la préface de son Histoire, I, p. ix, l'abbé Guerber célèbre encore la « bonne fortune, » le « dessin authentique, » qui « restera désormais acquis à l'histoire de notre province. » Toutefois une note de la page 71 nous apprend que le dessin « manque d'authenticité. » — Cette déconvenue ne doit pas nous empêcher d'ajouter foi à cette conclusion des divers travaux de l'abbé Guerber: « L'ancien sigillé de la ville représente le castel. La basilique palatine occupait le centre du bâtiment principal : elle était octogonale. » {Histoire, etc., I, p. 72.)
1. Exemplaire de la Bibliothèque de Strasbourg. — Ce qui est curieux, c'est que le livre fut imprimé par Wolfgang Angst, correcteur de Henri Gran, sans que celui-ci s'en doutât. — A la fin il est dit : /// Venetia impression in impressoria Aldi Minutii » : une fraude de libraire, comme on en rencontre souvent à cette époque. H. Gran était du reste en relations avec Aide Manuce, de Venise. — P. Heitz und K.-A. Barack, Elsiissische Bùchermarken, 1892, p. xxxi, xxxn. — 2. De trinitatis erroribus libri septem per Michaelum
LES TROIS COLLOQUES
Mais comme l'histoire de ces impressions et de ces imprimeurs a été embrouillée, d'une manière inextricable, par les auteurs les plus savants, il nous la faut brièvement débrouiller d'après les précieuses recherches du professeur Steiff1.
Thomas Anshelm, de Bade2, paraît comme imprimeur en i5oo à Pforzheim, la cité de Reuchlin. Il se transporta à Tubingue, et puis, en i5i6 ou 1 5 1 7 , à Haguenau, où il mourut en i523. Ce fut lui qui, en i52i, imprima, pour la première fois en Alsace, le Nouveau Testament en grec.
A Tubingue, Anshelm eut pour correcteur Mélanchthon, et l'on a une lettre d' Anshelm (6 janvier i5i8), adressée de Haguenau à l'imprimeur nurembergeois Coburger, dans laquelle il est dit de maître Philippe : « Je l'ai eu à Tubingue, le cousin [pour: le neveu] de Reuchlin; il est venu me voir (%u mir spa\ieren kommeri) 3. » Mélanchthon venait de Tubingue, et voulait surveiller l'impression de sa grammaire grecque.
A Haguenau, Anshelm eut, depuis i5i6, un autre correcteur, Jean Setzer (Secerius), ami de Mélanchthon4, avec qui il avait fait partie d'une même société littéraire à Tubingue. Setzer recueillit, en i5225, la succession d1 Anshelm, et imprima les œuvres de Mélanchthon, de Luther, de Brenz. Il prit part à la querelle sacramentaire, comme ardent luthérien, et devint l'adversaire de Bucer et de Capiton. Il fut un des soixante-un imprimeurs, dont toutes les impressions furent mises à l'Index par le pape Paul IV, en i55cl Comment ce luthérien décidé imprima-t-il l'ouvrage de Servet ? Probablement par opposition aux Strasbourgeois. A Bâle, on avait refusé l'impression. Les adversaires de nos adversaires sont nos amis. Peut-être que, sans le lire, il le mit sous presse, pour faire pièce à Œcolampade. Celui-ci écrit le 18 juillet i53i à Bucer: « Secerius a glorifié l'ouvrage comme un excellent livre, parce qu'il déplaira à nos prédicateurs. » — Setzer était mort au commencement de i532, et Œcolampade lui fit cette oraison funèbre : « Christ, notre Seigneur, n'a pas manqué à son honneur et a payé au typographe le prix de cette œuvre impie, éditée par un homme impie et blasphémateur; il est mort horriblement d'une mort subite''. »
Ainsi, c'est de Haguenau que sont sortis au XVIe siècle le livre le plus célèbre de l'antiultramontanisme, et le premier livre du plus célèbre adversaire du calvinisme. Ajoutons qu'à Haguenau sont nés Antoine Firn, qui devait célébrer, à Strasbourg, le premier mariage d'un prêtre devenu pasteur7, et Capiton, l'un des deux grands Réformateurs de l'Alsace.
Serveto, alias Rêves ab Aragonia. Hispanum — Anno mdxxxi. Exemplaire de M. Vielles, à Montauban. — Dialogorum de trinitate libri duo: de justicia regni Christi capitula quatuor Anno mdxxxii.
i. Centralblatt fur Bibliothekswesen, IX, 1892, p. 296-317. Prof. DrK. Steiff, « Johannes Setzer (Secerius), der gelehrte Buchdrucker in Haguenau. » — Allgemeine deutschc Biographie, XXXIV, 1892. Steiff, article « Johannes Setzer. » — 2. P. Heitz und K.-A. Barack, p. xxxi. — .'!. Heinrich Lempertz, Bilderhcftc sur Geschichte des Bïtcherliandels, 1853-1865, donne le fac-similé de cette lettre. — Cette visite était restée mémorable; on lit dans Jasger, La Reformation à Haguenau, 1872, p. 6: «Sur un plan de la ville, fait en 1673, et dont une copie existe à la Bibliothèque de Haguenau, on indique la maison qu'habita Mélanchthon pendant son séjour. » — 4. Celui-ci composa pour Setzer une inscription latine, qui a été longtemps conservée ; elle était gravée sur une pierre, surmontée d'une tête de Janus et placée sur la porte de l'imprimerie. — o. Anshelm cessa d'imprimer en 1522. — 0. Steiff, ouvrages cités. — 7. Voir plus haut, p. 328.
EN ALLEMAGNE
Les catholiques, que l'empereur avait invités à se réunir avant le Colloque, arrivèrent lentement. L'archiduc Ferdinand, roi des Romains, représentant son frère Charles-Quint, les attendit douze jours et ouvrit leurs conciliabules le 23 mai *. — Ils étaient désunis. Ferdinand leur reproche leur ignorance, leurs mauvaises mœurs. Morone les appelle des « maudits princes » {maladetti prencipi catholici) -. — Les prélats étaient portés à la conciliation. Ferdinand les traite plus durement que les princes : « Dans les choses où ils devraient être comme des hommes, ils sont comme des femmes, dans leur opposition aux ennemis de la foi; et dans les choses où ils devraient être comme des femmes, ils sont comme des hommes; ils boivent; ils ont des concubines, c'est pour cela qu'ils se précipitent sur la concorde 3. » — Tout cela signifie qu'on ne pouvait compter absolument ni sur les princes, ni sur les évêques. Mais alors, qu'est-ce? sinon l'aveu que la nation allemande, laissée à elle-même, aurait trouvé moyen de faire la paix avec le protestantisme, et que la politique du pape romain et de l'empereur espagnol était une politique antiallemande, antinationale? — Voilà pourquoi la Curie ne voulait pas de Colloque national et libre.
Elle trouva moyen de l'arrêter, dès les préliminaires. Au lieu de reprendre les discussions telles qu'elles avaient été laissées, quelques mois avant à Francfort, et pour efFacer absolument jusqu'à la seule idée d'un Colloque, Morone et ses amis voulurent qu'on reprît les discussions, non seulement telles qu'elles étaient restées, mais telles qu'ils prétendaient qu'elles étaient restées, dix ans avant, à Augsbourg 4 !
Nous avons, du reste, un récit précis et vif du Colloque, envoyé le 28 juillet par Calvin à son ami du Tailly.
Les députés strasbourgeois étaient partis le 21 juin au matin, et arrivés déjà à 10 heures5. Les théologiens ne devaient partir que quand Mélanchthon arriverait 6. La distance de Strasbourg à Haguenau n'était en effet que de six lieues, et pouvait être facilement parcourue. Calvin en profita pour faire quelques apparitions à Haguenau 1 . Il dit : « Je n'y ay esté de ma part que par manière d'esbat, ny mesme Capito8. » L'électeur de Saxe et le landgrave, défiants, avaient seulement envoyé « leurs ambassadeurs et conseilliez, avec gens de lettres, pour faire tout ce qui seroit de mestier 9. »
1. Opéra, XI, p. 51 et n. 1. Herminjard, VI, p. 234. — 2. Moses, p. 26, n. 2. — 3. Ibid., p. 30. — 4. Ibid., P- 39- — S- Protokoll von Dunzenheim's Hand. Winckelmann, III, p. 77. — 6. Mélanchthon n'arriva pas. Il était tombé malade à Weimar, par suite du chagrin que lui causait l'affaire de la bigamie du landgrave de Hesse. — 7. Gaspard Cruciger, qui remplaçait Mélanchthon, écrivait de Haguenau, le 22 juillet, à son collègue Juste Jonas, à Wittenberg : « Très agréable a été notre commerce avec les très doctes et très éloquents jeunes hommes Jean Sturm, Calvin,... qui ont fait ici plusieurs excursions (qui aliquoties hue excurrerunt).* Herminjard, VI, p. 244, n. 9. Cruciger ne parle pas de Farel. Celui-ci, cependant, y passa quelques jours. Calvin lui envoie quelque argent, à Neuchâtel, le 27 juillet, « pour les dépenses, dit-il, que vous avez faites en mon nom à Haguenau. » Herminjard, VI, p. 255 et n. 5. — 8. Opéra, XI, p. 67. — 0. Ibid., p. 65. Cela suffit pour prouver l'inanité du prétexte invoqué par les catholiques afin de faire avorter le Colloque. Les deux princes étaient pleinement représentés.
LKS TROIS COLLOQUES
Sans consulter les protestants, le roi Ferdinand désigna quatre présidents ou arbitres, ou « moyenneurs, » « à leur poste » [à la fantaisie des catholiques] : le comte Palatin, l'évêque de Trêves, le duc de Bavière et l'évêque de Strasbourg. Pour montrer leur bonne volonté, les protestants acceptèrent.
Alors les catholiques offrirent « le mariage et la communication soubz les deux espèces. » Mais on ne pouvait entrer en dispute « sans le congé de nostre sainct Père; » et, de plus, « après toute dispute, la sentence définitive soit réservée à sa Majesté [l'empereur] et à la saincteté du pape. » Suivait encore une série de conditions restrictives. Naturellement, les protestants les trouvèrent « intolérables, voire mesmes ridicules. Car c'est tout le contraire de ce que l'empereur avoit promis à Frankford. »
Mais, précisément, annuler Francfort, c'était le but. « Une partie de noz adversaires, dit Calvin, ne demande que la guerre. L'empereur est tant enveloppé qu'il ne l'ose plus entreprendre l. Le pape de sa part ne se feindroit pas à se y employer. Car il a faict offrir par son ambassadeur 3oo ooo ducatz pour commencer. » Heureusement qu'il y a un « empeschement » : « tous les Electeurs d'un commun accord sont à cela, d'appaiser toutes dissentions amiablement, sans venir aux armes. Le duc de Saxe et le marquis de Brandebourg sont nostres....
L'archevesque de Cologne n'est pas des pires 2 Le conte Palatin désire aussi
quelque réformation.... Mayence et Trêves ayment la paix et liberté du pays 3.... » — Encore une fois, on le voit : laissée à elle-même, la nation allemande aurait pu arriver à un accord. La division, la guerre furent la conséquence de la politique romaine et espagnole, c'est-à-dire antinationale du pape et de l'empereur.
Morone triompha4, et le Colloque de Haguenau échoua. Il fut clos le 28 juillet 15405. Le Dr catholique Eck6 prononça son oraison funèbre en ces termes : « Des réunions de cette espèce sont inutiles ; les hérétiques s'en vont tout au plus endurcis : seul un concile peut aider à l'extirpation de l'hérésie. »
1. Quelques jours avant, Calvin avait écrit à Farel : « Notre roi [François I«r] ne laissera pas à l'empereur assez de loisir pour qu'il puisse tourner ses forces contre les nôtres. » Opéra, XI, p. 51. — 2. Voir plus haut. — 3. Calvin à Guillaume du Tailly (un gentilhomme français, réfugié à Genève, et qui est déjà apparu sous le nom de Talearis). Opéra, XI, p. 64-67. Herminjard, VI, p. 256-261. — 4. Oporin, comme Farel, était allé à Haguenau « pour voir ce qui se passerait. » Il ne fut pas très édifié. Pendant que le roi, agenouillé, priait, plusieurs évêques jasaient (garrientes) entre eux et avec l'envoyé français Bayf. Tout lui parut « comme une comédie, qui fait paraître divers acteurs sur le théâtre. » Oporin à Vadian, 3 août 1540. Opéra, XI, p. 68. Voir Myconius à Vadian, Ibid., p, 70. — 5. Moses, p. 45. — Il faut ajouter que la peste exerçait ses ravages. — 6. Moses, p. 47. — Luther, avec sa parole rude, s'écria : « Ce Colloque d'Haguenau, c'est du fumier ! On y a perdu sa peine et son travail. Les frais ont été vains. » Ibid. Parmi ces frais, il faut compter le tonneau de « bonne bière » que les ambassadeurs saxons avaient prié les ambassadeurs strasbourgeois de leur procurer « coûte que coûte » (es kostet, was es ivolte). Winckelmann, III, p. 68. Lettre du conseiller von Dunzenheim à l'Alt-Ammeister Mieg, datée d'Haguenau, le 23 juin 1540.