‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 67 sur 123 · CHAPITRE PREMIER La révolution à Genève et les Guillermins · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER La révolution à Genève et les Guillermins

I. La lettre à Bullinger. — II. Les Guillermins. — III. La lettre du icl octobre. — IV. La dissipation de l'Eglise. — V. La communion avec les pasteurs illégitimes. — VI. La crise. — VII. La réconciliation du 12 mars. — VIII. La lettre du 25 juin.

A période qui va de l'exil de Calvin, en avril 1 538, à son retour, en septembre 1 54 1 , peut être désignée tout entière par un seul mot: révolution; révolution importante, puisque sans elle Calvin ne serait pas revenu à Genève, c'est-à-dire que Genève n'aurait pas été Genève et que Calvin n'aurait pas été Calvin ; révolution dont l'histoire est à écrire de nouveau, parce que les anciens historiens ignoraient trop cle faits et trop de textes, et parce que les historiens nouveaux ont trop interprété ces faits et ces textes au gré de leurs antipathies contre notre Réformateur.

Après les jours de tumulte dans la rue, au Conseil et jusque dans les temples de Genève, après les jours de discussion au synode de Zurich et avec les pasteurs de Berne, après les heures d'attente et de déception finale à Nyon, Calvin et Farel 1 arrivèrent à Bâle (nous l'avons déjà raconté2) épuisés et surexcités. Ils étaient de plus irrités 3.

1. Pourquoi Kampschulte affecte-t-il d'appeler nos deux exilés des « émigrés ?» — 2. Voir plus haut, p. 290. — 3. Ce n'est pas une raison pour exagérer encore cette irritation et pour en donner des preuves inexactes. Cornélius prétend que Calvin et Farel partirent de Berne sans avoir salué le Conseil, « tellement grandes étaient l'excitation et l'irritation qui s'étaient emparées d'eux. » Mais le texte même, que Cornélius cite, ne parle ni d'excitation, ni d'irritation. Calvin dit qu'ils n'ont pas salué le Conseil, parce que plusieurs parlaient de les retenir, et disaient qu'ils seraient impardonnables de rejeter une si juste vocation. Et il ajoute : « Le Seigneur cependant nous ouvrit une issue, pour que nous ne fissions rien par violence (ex

LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE

S'ils ne l'avaient pas été, ils n'auraient pas été des hommes, surtout pas des hommes du XVIe siècle. Ils écrivirent leur lettre à Bullinger. Précisons bien les circonstances.

Avant même d'avoir reçu les lettres1 de Farel et de Calvin, Bucer, très ému2, s'adressa à Grynée et lui parla d'un Colloque destiné à juger l'affaire. Puis, avec Capiton, il sollicita 3 Calvin de venir conférer avec eux à Strasbourg.

Et voici ce qu'il pense de la situation, quand il a eu le temps de se renseigner et de réfléchir : « Pour moi, je ne sais ce qui se passe à Genève, ni quels sont ces deux hommes [Marcourt et Morand]. Toutefois, ayant appris, non seulement de vous, mais aussi des nôtres (non a vobis modo, sed a nostris etiam hominibus), que ceux qui dirigent les affaires de Genève sont étrangers au zèle pour Christ, et ont supporté, contre vous et contre la discipline de l'Eglise, de pareilles atrocités (tain atrocia), je crains beaucoup, et à juste titre, qu'avec de tels gouvernants la religion et la discipline des moeurs n'aient misérablement à souffrir. Car celui qui n'est pas avec le Seigneur, et ne rassemble pas avec lui, est contre lui et disperse. Vos successeurs trouvent tolérable que les pasteurs des troupeaux du Seigneur soient séparés de leurs troupeaux arec une telle perversité, avec une telle cruauté 4 : cela prouve, ou qu'ils ne savent pas ce que c'est que d'être pasteur d'un troupeau du Seigneur, ou qu'ils ont un esprit bien opposé à celui de Christ. Mais j'ignore jusqu'à quel point il leur paraît tolérable que vous ayez été chassés du troupeau du Seigneur 5.

» Nous n'apprenons pas que les choses aillent mieux à Genève, ni que vos successeurs fassent leur devoir. J'ai peur pour eux, que si, le sachant et le comprenant, ils manquent à leur devoir dans une si grande affliction de l'Eglise, ils ne soient livrés, par un très grave jugement du Seigneur, à leurs sentiments réprouvés, et que de jour en jour ils ne commettent des actions plus coupables (ut in dies désignent atrociora) 6. »

praerupto). Nous avions demandé audience au Conseil : il nous renvoya au lendemain. Il nous parut que nous avions fait notre devoir. » La façon dont Cornélius interprète ce premier texte nous révèle la manière dont il va interpréter les autres. Cornélius, p. 193 et n. 2. Opéra, Xb, p. 202. Herminjard, V, p. 20 et n. 4.

1. Ante /itéras nostras acceptas, dit Calvin. {Opéra, Xb, p. 209; Herminjard, V, p. 30.) Cornélius (p. 195) oublie ce fait, et représente les Réformateurs strasbourgeois comme revenant à des sentiments plus modérés, quand d'autres récits vinrent se joindre à ceux des deux amis. — 2. « Si ardemment, que le chagrin exprimé par cet homme bon nous a été un grand chagrin, » dit Calvin. Herminjard, V, p. 31. — 3. « J'ay esté tant sollicité par les deux [Bucer et Capiton] de ceste ville que, pour les satisfère, j'ay faict icy un voiage. » (Calvin à du Tillet, de Strasbourg, 10 juillet. Herminjard, V, p. 43.) Cornélius oublie toute cette initiative des Strasbourgeois; d'après lui ils ne pouvaient « suivre » les Genevois, (p. 195.) — 4. Cornélius, — et c'est peut-être un exemple typique de son sincère aveuglement, — voit dans ces lignes exactement le contraire de ce qu'elles contiennent. Il y a eu, selon lui, un biais de Bucer! « Bucer, dit-il, savait avec quelle prudence Calvin devait être traité : il trouva cependant une forme, et lui donna à comprendre que l'on pouvait avoir une autre opinion que lui sur les nouveaux prédicants et sur leur acceptation du ministère à Genève. Ni lui, ni Capiton ne parlent de la légalité de la révolution. // va sans dire (es versteht sich von selbst) que, aussi peu que les Bernois, ils pouvaient se placer dans cette question au point de vue de Calvin, et regarder ses successeurs comme des intrus. » Cornélius, p. 196. — 5. Lettre du Ier août environ, et non du 5 au 10 juillet. Opéra, X1', p. 218. Herminjard, V, p. 62, n. 2. — Bèze, en publiant la lettre, supprima deux phrases qu'il jugea un peu offensantes pour Berne. Ibid., n. 6. — 6. Opéra, Xb, p. 219. Herminjard, V, p. 63, 65.

Ainsi, entre Bucer et Calvin l'accord est complet. Si Calvin parle de « loups» et de « faux prophètes, » Bucer parle d' « atrocité, » de « cruauté, » d'un esprit de « réprobation. »

Du reste, Cornélius lui-même déclare que les deux prédicateurs Bernard et Henri de la Mare étaient « de mauvaise réputation et insuffisants » {anrùchig und ungenugend)

Lisons maintenant la fameuse lettre écrite par Calvin et Farel à Bullinger et si souvent exploitée contre eux :

« Il vaudrait mieux que l'Eglise fût complètement dépourvue de pasteurs, plutôt que d'être occupée par de pareils traîtres sous le masque de pasteurs. Il y en a deux qui se sont emparés de notre place, dont l'un, gardien des Franciscains, Jacques Bernard, au début de la prédication de l'Evangile, l'a toujours vivement combattu, jusqu'à ce qu'il ait une fois contemplé le Christ sous la forme d'une femme, laquelle il a corrompue de toutes les façons, dès qu'il Ta eue avec lui. Comme moine, il avait vécu très honteusement et très impurement.... Aussi pour qu'il ne paraisse pas devoir être justement expulsé de l'ordre des évêques [pasteurs], il crie souvent en chaire, que Paul ne requiert pas d'un évêque [pasteur] qu'il ait été sans tache, mais qu'il commence à l'être, à partir du moment où il est revêtu de cette charge — L'autre [Henri de la Mare], quoiqu'il soit très habile à cacher ses vices, est cependant notoirement si vicieux qu'il n'en impose qu'aux étrangers.... Maintenant on rapporte qu'on leur en a adjoint un troisième [Jean Morand, ancien docteur de Sorbonne], accusé récemment de commerce avec une courtisane et qui en aurait été convaincu, si, grâce à la faveur d'un petit

nombre, il n'avait échappé au jugement Il n'y a pas de jours où ils ne soient

publiquement flétris pour quelque manquement, soit par les hommes, soit par les femmes, soit par les enfants 2. »

Telle est la lettre écrite ab iralo. Nous ferons observer que c'était une lettre absolument confidentielle. « Nous vous en supplions, dit le Post-scripium, prenez garde que la publication de cette lettre ne nous cause du dommage. Ce que nous déposons dans votre sein, nous l'exprimons avec plus de familiarité que nous ne le ferions si nous le racontions au public. Souvenez-vous que tout cela est secrètement confié à votre bonne foi 3. » — Nous ferons observer que, à priori, ces reproches n'avaient, hélas ! à ce moment, rien d'invraisemblable. Au début, la

i. Cornélius, p. 201. — i. Farel et Calvin à Bullinger, entre le 6 et le 10 juin 1538. Opéra, Xh, p. 208. Herminjard, V, p, 28, 29. — Cette lettre a été exploitée surtout par les auteurs qui se sont adonnés à la spécialité de la calomnie et du faux. Ils ont commencé par ajouter une phrase qui modifie complètement le sens de la lettre : « Genève est livrée à des désordres plus grands que ceux où elle gémissait. • Cette phrase permet de faire croire d'abord que Calvin fait une comparaison entre la Genève protestante et la Genève catholique, et de faire croire ensuite que, d'après Calvin, la Réformation a corrompu les mœurs des Genevois et de leurs pasteurs! Or, Calvin est à ce moment, non à la fin de son ministère, mais au début; il parle, non de son Eglise, mais de l'Eglise gouvernée par ceux qu'il appelle des loups et des faux prophètes, et ceux qu'il attaque si vivement ne sont pas des hommes élevés par la Réformation, mais des produits du catholicisme, des pasteurs qui. peu de mois auparavant, étaient moines, docteurs de Sorbonne, et qui avaient conservé leurs mœurs, etc., etc. Voir Doumergue, Une poignée de faux, p. 91-98. — .'!. Herminjard, V, p. 30.

656 LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

Réforme, en Suisse, fut envahie par de forts mauvais pasteurs1. Farel parle de voleurs, de faux monnayeurs. Il y avait des termes spéciaux et caractéristiques. On parlait des cytharedi (mot dérivé de Gythère), des ministri auleiœ1 joueurs de flûte, comme dit Viret, ou « ministres ménestriers 2. » C'étaient des pasteurs, dit-on. Mais le mot ne doit pas favoriser une équivoque trop ridicule. Ces pasteurs étaient, malgré les apparences qu'ils pouvaient se donner, des prêtres et des moines, qui avaient bien changé de costume, mais n'avaient pas encore changé de caractère. Leurs défauts et leurs vices étaient seulement la condamnation de leur éducation, de leur vie catholique. — Nous ferons observer, enfin, que ces mauvais bruits n'étaient pas, semble-t-il, dénués de tout fondement. Farel entre, au sujet de Morand, dans certains détails qui portent le sceau de l'authenticité. Surpris en conversation, tout au moins fort deshonnête, avec une femme qui habitait chez lui, Morand « demanda qu'on ne prît pas la chose en mauvaise part. C'était, dit-il, les moeurs françaises. Ainsi (continue Farel), ce honteux prédicant ne souille pas seulement son ministère, mais il note d'infamie la France elle-même 3. »

1. Personne ne le constatait et ne le déplorait plus que Farel. « On me demande de partout des ministres, mais j'ignore où les prendre.... Si tu as quelque influence auprès d'hommes bons, aide-nous; écris, presse, pour qu'il nous en arrive de convenables. » (Farel à Fabri, 21 novembre 1536. Herminjard, IV, p. 109.) — « Dans la dernière congrégation, Denis [Lambert] nous a joué Bacchus ou Mars. Il a attaqué, déchiré, diffamé les frères par ses menaces et ses innombrables calomnies. Ces hommes, disait-il, qui ne lui étaient pas peu inférieurs, nous les favorisions et nous les tenions pour pasteurs. Il a nommé Novellet [peut-être l'ancien curé de Bernex] et l'un qui a mis à mal sa servante, et l'autre qui a commis adultère, comme si nous supportions ces pestes, si elles sont telles. Dieu les enlève! » (Farel à Fabri, 6 décembre 1536. Herminjard, IV, p. 122.) — 2. Ibid., p. 235 et n. 25. — 3. Ibid., p. 116. — Voici comment s'exprime la femme de Froment, Marie Dentière, dans une lettre à Marguerite de Navarre, publiée à Genève vers la fin d'avril 1539, sous ce titre : Epistre très utile faicte et composée par une femme chrestienne de Tornay, envoyée à la Roy ne de Navarre seur du Roy de France.... Anvers : « Si maintenant on se plainct des nostres [Morand, Marcourt, Bernard et de la Mare] par toute la terre, ce n'est pas sans cause légitime, veu qu'ilz ont faict comme gensdarmes couars en bataille. Car quand il est question de batailler contre les ennemis, ilz sont bons à la table, pour battre, mordre et frapper. Mais, de se trouver aux assaulx, escarmouches et embusches des ennemis de vérité (ainsi que ceux qui ont esté déchassez), n'en veulent mordre, puisqu'il y a des coups, injures et oultrages, ains y sont hardis comme limaces.... Avec cela sont fort sçavans et doctes en toutes manières pour bien sçavoir paistre leur ventre, en blasonnant et taxant faulsement les aultres qui sont déchassez et repoulsez par force, et les aultres [Corauld ?] mortz à la bataille. Mais de tout cecy, vertueuse dame, ne fault estre estonnée si voyons telle punition de Dieu estre venue : car ce ne sont que moynes cafardz qui font ces troubles [Jacques Bernard était un ancien moine ; Morand était un ancien docteur de la Sorbonne, comme Caroli]. Par quoy telz asnes, loups et impudens libins cafardz entre brebis, doibvent estre partout fuis et chassez comme chimères du troppeau, affin que, par faulse doctrine et meschante conversation, ne séduysent plus le paovre peuple. » Herminjard, V, p. 301, 302. Voir au même endroit les détails sur l'histoire de cette lettre. — Bernard, cédé provisoirement à MM. de Berne, 1536, avait fini par rester à leur service. (Herminjard, IV, p. 88, n. 11 ; p. 120, n. 2; p. 352, n. 17, 18; V, p. 208, n. 2.) Voici ce qu'on lit dans les Registres du Conseil: « 4 mai 1534. Jaquemette, femme d'Amy Moutonier se plaignit qu'étant le jour précédent près du couvent de Rive, Fr. Jaq. Bernard et un autre Cordelier l'avaient battue jusqu'à effusion de sang, parce qu'elle disait à une p..., qui entrait dans le couvent, qu'elle ferait mieux de demeurer avec son mari. Sur quoi on résolut que messieurs les Sindics iraient audit couvent et demanderaient aux Religieux que ledit Bernard et l'autre fussent mis dans leurs prisons, dont les Sindics garderaient les clefs jusqu'à ce qu'il en fût connu. » Le 8 mai, Louis Bernard demanda qu'on relâchât Fr. Jaq. Bernard, son frère, puisque la partie était contente, ce qu'on lui accorda. (Voir à la suite de Froment, les Actes et gestes, édit. Fick, p. xci. Flournois, Extraits des Registres publics, p. XCI.)

LA RÉVOLUTION A GENEVE ET LES GUILLERMINS

Mais déjà Calvin avait repris pleine possession de lui-même, et une série d'actes prudents, et dénotant le plus grand sang-froid, allaient préparer la réconciliation finale.

Non seulement il n'était pas choqué des expressions de Bucer, parlant de son « caractère irritable, » exposant, pas confidentiellement à lui, Calvin, mais à ses amis, qu'il fera bien de s'éloigner davantage de Genève, et surtout de ne pas rester avec Farel, mais lui-même donnait à Farel de bonnes raisons pour leur séparation : « Si je ne vole pas vers toi, c'est que je suis retenu par une raison importante {magna ralione). Ils te permettront de continuer paisiblement à faire l'œuvre du Seigneur : si nous étions ensemble, ils ne le supporteraient pas1. » Et tandis que Farel va s'établir, définitivement, à Neuchâtel, lui va s'établir, provisoirement, à Strasbourg.

— C'est ce Louis Bernard qui se convertit quelques jours après (24 mai 1534), en jetant à terre, comme nous l'avons raconté, ses vêtements sacerdotaux. (Herminjard, III, p. 186.) — De la Mare (un des rares qui ne semble pas avoir été moine, Herminjard, V, p. 79, n. 4) était devenu pasteur dans le baillage de Ternier. Nous avons vu sur ces deux pasteurs le jugement de Cornélius. — Morand, docteur de Sorbonne et ancien vicaire de l'évêque d'Amiens, avait été condamné, le 7 octobre 1534, pour avoir avancé certaines propositions anticatholiques. Il s'était rétracté séance tenante. Puis il se réfugia à Genève à la fin de 1537. (Herminjard, IV, p. 288, n. 12; 335, n. 16.) — A. Roget fait observer que, le 3 janvier 153S, il avait été recommandé au Conseil par Farel et Calvin. (Histoire du peuple de Genève, I, p. 113, n. 1.) II oublie de noter que Farel lui reproche précisément d'avoir changé. Après avoir cité le discours de Morand au Conseil, discours où se trouvent certaines précautions oratoires et des expressions césaropapiques comme celles-ci: le bailli auquel j'obéis (eut pareo); si les princes me recommandaient (si mihi principes imperarent), Farel ajoute: « Ce qu'il avait désapprouvé, il l'approuve ouvertement. Voilà les bons hommes! tantôt ils condamnent, tantôt ils approuvent. » Et un peu plus loin: « Enfin il est arrivé à Genève avec sa femme et une certaine demoiselle, et beaucoup de chevaux, à ce qu'on dit. » (Lettre du commencement d'août, et non du 14 octobre. Herminjard, V, p. 79-81, et n. 1. Opéra, X1', p. 266.) — Pour Marcourt, voici comment il avait répondu à l'appel de Genève: « Quant à moi, je désireroye fort, selon la parole de Dieu, vous faire service, si le povoir et suffisance y estoit ; mais certes c'est tant peu de chose de moy, que à grande difficulté je oseroys entreprendre une si grande œuvre en une cité tant populeuse et magnifique. » (Herminjard, V, p. 10; lettre du 12 mai 1538.) Le Conseil de Neuchâtel lui donna cette recommandation (17 juin 1538) : « Il a longtemps, c'est assavoir l'espace de prèz de huit ans, demeuré avec nous, pendant lequel temps l'avons tousjours trouvé homme de paix, d'honneur, de bon savoir, désirant et procurantà son povoir la paix et transquilité publique, qui est chose très requise et nécessaire à son office. » (Ibid., V, P- 32. 33-) Evidemment, Marcourt était, des quatre, le plus distingué à tous les points de vue. Aussi, les exilés ne lui reprochent que ses violences de langage. « Tu connais son doux caractère, >' dit Farel à Calvin. (Ibid., V, p. 153.) Et le reproche paraît fondé. N'était-ce pas lui qui avait rédigé les fameux placards contre la messe, blâmés par les protestants les plus autorisés de Paris, et qui, affichés dans la nuit du 17 au 18 octobre 1534, valurent à la Réforme un recul et des persécutions terribles? Le caractère de Marcourt laisait certainement à désirer. En 1540 il montra de l'empressement à solliciter le retour de Calvin. Leurs relations cependant se refroidirent, et s'altérèrent sans doute complètement « lorsque Marcourt, mécontent peut-être de la modeste place qu'il occupait dans un modeste village du pays de Vaud, se laissa aller à une délation perfide contre Pierre Viret. » (Herminjard, VIII, p. 355, n. 18.) — Le Manuel bernois dit: « Samedi 20 janvier 1543, on a lu, en la présence de Viret, les capita Marcutianae delationis. Viret a demandé qu'on mette en face de lui les accusateurs, et il a ajouté: « Puisqu'on en est venu à ce point, qu'un honnête » homme soit observé dans toutes ses paroles, dans sa maison et à sa table, personne ne peut plus être en » sûreté. Il y a d'ailleurs, dans ces calomnies, des petits mots français que je n'ai jamais appris. » Arrêté de lui donner une copie de la délation, mais imper sonaliter et absque pronominibus. » (Ibid., p. 258, n. 14.)

i. Lettre du 20 août 1538. Opéra, Xb, p. 236. Herminjard, V, p. 87, 88. Voir la précédente lettre de Calvin à Farel, du 4 août. Ibid., p. 71.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

A Genève, les amis des Réformateurs avaient tout de suite constitué le parti des Guillermins (pour Giiillaumiiis, d'après le prénom de Farel, Guillaume ; on dira, plus tard seulement, les calvinistes).

Qu'était ce parti ? Cornélius nous le dit : c'était la fraction religieuse, par conséquent la meilleure partie de l'Eglise et de la ville. « Ils avaient contre eux le nombre et la force, mais ils avaient pour eux tout ce qui donne la force intérieure : ils étaient ceux qui allaient au temple, ceux qui étaient pieux, instruits dans les Ecritures, savants, tout le noyau de la vieille communauté de Farel1. »

Le parti adverse était donc le contraire. Entre les deux, l'issue de la lutte ne pouvait être douteuse. Et malgré ce que les Guillermins peuvent avoir apporté dans cette lutte de violent, d'injuste, seuls des historiens à courte vue, ou aveuglés par leurs préjugés, peuvent contester que leur victoire n'ait sauvé Genève, en la rendant, non pas seulement à Calvin, mais surtout à la Réformation.

Au reste, du parti, regardons au chef. Nous avons trois lettres de Farel à son ancien troupeau. Quelques lignes suffiront pour montrer l'esprit qui l'anime : « Ne criés ne contre cestuy, ne contre l'aultre, mais ung chascun contre soymesme, et [que] ung chascun s'acuse devant Dieu, comme estant digne, de sa part, de plus grande confusion — Que toute détraction et mal parler des aultres

soient loing de vous, et singulièrement affection de vengeance Par haine,

mespris, orgueil et aultre façon de faire, ne proufiterons rien, mais par bonne charité, doulceur et bénignité, nous extimans moindres que tous 2 »

Cinq mois plus tard, il écrit avec plus d'émotion encore : « Le désir estoit est[re] si loing, que ne puisse rien oyr de l'orrible désollation et dicippacion, tirant tant qu'estoit possible mon cœur de penser aux peines, travaulx, et toute diligence et debvoyr qu'ay pris pour la ville envers Dieu... Car rien ne presse tant ung cœur que ingratitude, randre le mal pour le bien et haine pour la dilection

qu'on porte Ne criez après l'ung et l'aultre en satisfaysant à vostre ire et

corroux, accusans ung tel, disant : « Ung tel meschant est cause de cecy. » Mais vous-mesmes mettez toute la coulpe sur vous, attribuez-vous tout le péché, et

vous accusez devant Dieu O mes frères, gardez-vous de ainsy détester et mal

dire des povres defFallians, mays priez Dieu pour eulx. Faittez, faittez-leur tout bien et service pour les retirer et gaigner à Nostre Seigneur, et en toute doulceur et bénignité cheminez, gardans charité envers tous. »

Il faut citer encore deux phrases : « Quant à moy, je seroys trop bien, si vous

n'estiez si mal Ils debvroyent avoir ung peu de pitié de nous et considérer noz

douleurs et afflictions 3. »

Voilà le cœur de Farel ! Et ce n'étaient pas de vaines paroles. Réellement, Farel était devenu malade de chagrin, et rien n'est touchant comme de consta-

1. Cornélius, p. 203. — 2. Lettre du 19 juin 1538. Opéra, Xb, p. 212, 213. Herminjard, V, p. 36, 37. — Lettre du 8 novembre 1538. Opéra, Xb, p. 281-288. Herminjard, V, p. 173, 175, 176, 180, 178.

LA RÉVOLUTION A GENÈVE ET LES GUILLERMINS

ter les craintes affectueuses de Calvin à son sujet : « Ta sollicitude à mon égard, écrit-il à Farel, m'avertit de te recommander à mon tour d'avoir soin de toi. Tout le monde dit que tu as l'air complètement brisé. Je t'en prie et t'en supplie, mon frère, en pensant aux autres, souviens-toi combien tu es encore nécessaire à l'Eglise de Christ *. »

Mais de Calvin lui-même, quelle avait été l'attitude ?

Comme toujours, il a été vivement attaqué. Roget dénonce, avec amertume, son « esprit raide et entier, si prompt à confondre toute opposition à ses vues avec le renversement de toutes les notions d'ordre et de moralité... cette personnalité absorbante qui veut tout ramener à elle et ne sait voir qu'anarchie là où elle ne domine pas 2. »

Loin de nous plaindre de ces attaques, qui en arrivent à réduire à une mesquine préoccupation personnelle les hautes convictions d'un Calvin, nous sommes tentés de nous en féliciter. Elles donnent du moins quelque autorité aux éloges du même auteur, quand il écrit : « Nous croyons pouvoir affirmer que Calvin, tout en ne perdant pas de vue les partisans qu'il avait laissés à Genève, ne fit pas servir l'autorité qu'il avait conservée sur eux à encourager leur résistance aux magistrats 3. »

Et, en effet, jusqu'au Ier octobre 1 538, il s'est abstenu absolument de toute manifestation. Il écrit, à cette date, à Du Pinet pour lui dire qu'il refuse de répondre, comme on l'avait prié, aux attaques d'un certain Gastius4. « La tranquillité des églises m'est trop précieuse pour que je veuille la troubler à cause de moi 3. » Il pourrait certes se défendre : « Si le respect de Christ et de l'Eglise ne me retenait, ils sentiraient vite quel est le succès de leur faible témérité. » Mais on ne lui arrachera rien : « Voici ce que je dis : aussi longtemps que, fort de l'innocence de ma conscience et du jugement de l'Eglise, je n'aurai pas peur de la lumière, ce que ces chiens aboient dans un coin me sera indifférent, bien que, j'en ai la confiance, leur impunité ne sera pas longue °. »

Reprenant, ce même jour (ier octobre), sa correspondance avec les Genevois, il leur explique en ces termes les motifs de son long silence : « Je voulois oster, tant qu'il m'estoit possible, l'occasion de mesdire à ceux qui la cherchent : c'est qu'ilz ne peussent calomnier que nous tâchons, en vous attirant à nous, de vous tenir en quelque partialité 7. »

S'il rompt ce long silence, c'est uniquement « pour testifier l'affection, laquelle je garde tousjours envers vous. » Et sa lettre n'est qu'un appel au support, au repentir et à l'espérance en Dieu. Les ennemis des Genevois, ce ne sont pas en

1. Lettre du 24 octobre 153S. Herminjard, V, p. 171. — 2. Roget, I, p. 118, 134. — 3. Ibid., p. 129. — i. Pasteur en pays bernois. (Voir Herminjard, IV, p. 351, n. 8.) — 5. « Pluris est mihi ecclesiarum tranquillitas, quam ut velim mea causa interpellai'!. » — 6. Opcra, Xh, p. 260, 261. Herminjard, V, p. 133. — 7. Opéra, Xb, p. 251-255. Herminjard, V, p. 121.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

réalité leurs concitoyens, les hommes; l'ennemi, c'est Satan : « Si nous nous arrestons à batailler contre les hommes, ne pensans qu'à faire vengence, et estre récompensez des torts qu'ils nous font, il est à doubter si nous les pourrons vaincre en ceste manière.... Pourtant, mes frères, si vous cherchez vraie victoire, ne combatez point le mal par semblable mal; mais estans despouillez de toutes mauvaises affections, soiez menez seulement du zèle de Dieu, modéré par son Esprit selon la règle de sa Parolle *.

» Davantage, vous avez à penser que ces choses ne vous sont pas advenues

sans la dispensation du Seigneur Or, ceste cogitation vous destournera de voz

ennemyz, pour vous regarder et considérer vous-mesmes, et tellement considérer, que vous recongnoissiez combien, de vostre part, vous avez deservy [mérité] de recepvoir une telle Visitation, pour chastier vostre négligence, le mespris ou bien la nonchallance de la Parolle de Dieu qui estoit en vous, la paresse à la suyvre et luy rendre sa droicte obéissance.... Espérez doncq... et en ceste espérance consolez-vous et vous fortifiez à endurer patiemment la correction de sa main,... Surtout advisez de veiller en prières et oraisons 2.... »

Et c'est tout. Bornons-nous à reproduire le jugement de Roget : « C'est bien là le langage d'un homme d'Eglise et non d'un chef de parti. Il est remarquable que cette longue exhortation ne contient aucune allusion directe aux circonstances spéciales dans lesquelles se trouvaient les amis genevois des Réformateurs.... On ne peut s'empêcher de rendre hommage à l'élévation de pensée et de langage que respire cette épître 3. »

Toutefois, les adversaires de Calvin montrent bien jusqu'à quel point il leur est difficile de se rendre compte de la vraie situation de Genève et des Réformateurs.

Calvin avait adressé sa lettre : « A mes bien aymez frères en Nostre Seigneur qui sont les reliques de la dissipation de l'Eglise de Genefve 4. »

« Reliques de la dissipation de l'Eglise! » écrit avec étonnement A. Roget. Où était la « dissipation ? » Où étaient les « reliques ? » Tout n'était-il pas en ordre, et les « formes ecclésiastiques » n'étaient-elles pas en vigueur 5 ? — Voilà bien le mot : les « formes ! » Ne contestons aucun des nombreux textes apportés pour prouver que les « formes » existaient. Mais une église, précisément, ne vit pas de « formes. » Elle peut être malade, elle peut mourir (c'est-à-dire être « dissipée ») dans les « formes. »

D'autant plus que, précisément, nous l'avons vu, la grande originalité de Calvin n'avait pas été d'inventer de nouvelles formes, disciplinaires ou autres.

1. Herminjard, V, p. 122, 123. — 2. Ibid., p. 123, 125. — 3. Roget, I, p. 133. — 4. Herminjard, V, p. 126. - •>. « Nous l'avons vu, le culte était célébré régulièrement par des ministres régulièrement institués, et qui avaient donné des gages de leur attachement à la Réforme. Les formes ecclésiastiques en vigueur étaient celles-là mêmes que les Réformateurs avaient approuvées. » A, Roget, I, p. 133.

LA RÉVOLUTION A GENÈVE ET LES GUILLERMINS

Ces formes existaient avant lui. Elles pouvaient donc exister après lui. Mais il avait apporté un esprit nouveau. Lui parti, l'esprit avait faibli. N'est-ce pas naturel ?

Et, alors, nous pouvons comprendre la nature du débat qui oppose les anciens et les nouveaux historiens.

Les anciens : D'après Henry, « tandis que les ennemis de l'ordre triomphaient dans Genève, les plus grossiers débordements vinrent à la surface, les factions, la révolte et l'assassinat s'y donnaient carrière tour à tour. » — « Le mépris des lois et des mœurs, dit la France protestante, était poussé à ses dernières limites, le désordre était à son comble. » — « Tout, déclare enfin Bungener, était relâchement, impuissance, anarchie. »

Les nouveaux : De tels « réquisitoires, dit Roget, ont été dressés avec une grande légèreté » Et il n'a pas de peine à citer beaucoup de mesures disciplinaires, par lesquelles les magistrats condamnaient les papistes, les anabaptistes, les mauvaises mœurs. On forçait tous les chefs de maison à aller au sermon le dimanche. Bref, la série entière des ordonnances était renouvelée 2.

Mais qui ne voit que, au fond, la contradiction n'est pas nécessaire entre les accusations des anciens historiens et les textes cités par les nouveaux? Dans les mêmes formes, ne pouvait-il pas y avoir un esprit différent? Voilà la vraie question, que ni Roget, ni Cornélius n'ont l'air même de soupçonner.

L'esprit de Calvin, c'était un esprit d'une grande austérité morale, qui purifiait, relevait l'Eglise et en faisait une puissance sainte et indépendante vis-à-vis de l'Etat. Or, l'esprit de ses successeurs était un esprit de médiocrité, qui faisait de l'Eglise la servante de l'Etat. Calvin avait été frappé d'exil, parce qu'il n'avait pas voulu sacrifier les droits de l'Eglise. Ces droits, les nouveaux pasteurs en faisaient litière. « Conseil et syndics, reconnaît Kampschulte, considèrent les nouveaux prédicants comme leurs sujets, qui, même dans les questions ecclésiastiques, doivent leur rendre stricte obéissance et obéir à leurs ordres 3. » Avant la féte de Noël 1 538, le procès-verbal du 3 décembre révèle bien cette plate soumission. « Messieurs les prédicants proposent comment la fête de Noël s'approche et qu'il est nécessaire faire la sainte Cène de Jésus-Christ, et que selon l'ordonnance qu'il playra^ à{ Messieurs de /ère, il ministreront laz Censé [Cène] le dicz jour de Noël, aut la\ dymenche devant aut après.... » Et encore : « Puys apprès on propose que si l'on veult qu'il baptissent sus les pierres, que l'on leur fasse le commandement ; ce que leur az esté fayct 3. » Selon qu'il plaira ! Si l'on veut ! Qu'on leur fasse commandement ! C'est l'acceptation de la plus arrogante et de la plus brutale césaropapie 6.

1. Roget, I, p. 139. — i. Ibid., I, p. 144-146. — 3. Kampschulte, I, p. 345. — 4. Donc Farel disait l'exacte vérité, quand il écrivait, le 8 août 1538, à Calvin : « Le magistrat est instruit de telle façon que, en dehors de lui, personne n'ose dire un mot des choses humaines ni divines, sinon conformément à la loi, non de Dieu, mais des hommes. » Herminjard, V, p. 77. — S. Registres du Conseil, Vol. 32, f. 224. Annales, p. 239. — 6. Kampschulte trouve à propos et de bon goût de flétrir comme « clérical » le parti qui s'opposait à cette césaropapie: Clérical, dit-il, et étranger. « Jene cléricale Franzosencolonie, » p. 345. On croirait entendre parler un libertin authentique !

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

Cette césaropapie porte ses fruits de désordre moral et ecclésiastique. Bornons-nous à en noter trois :

i° Le Collège. — Roget conteste que « pendant l'absence de Calvin on détruisit, ou on laissa systématiquement dépérir l'instruction publique1. » Or, que se passa-t-il ? Le foyer de l'opposition au nouveau régime était le Collège même. Là se trouvaient des hommes comme Saunier, le recteur, un vieillard aussi respectable que Mathurin Cordier, et des jeunes régents aussi ardemment pieux que Gaspard Carmel, Collasse2, etc. On comprend qu'une pareille opposition ait fort gêné les pasteurs et le gouvernement. Voici comment on la supprima : Les deux jeunes maîtres Eynard Pichon et Gaspard Carmel écoutaient un sermon. L'un prenait des notes : elles lui furent arrachées. L'autre, après le sermon, alla trouver le pasteur pour lui faire des observations « amicales 3. » Bernard mit la main sur lui et voulut le jeter par la fenêtre '\ Naturellement, Cornélius estime que c'était la faute des jeunes régents 5. Soit. Mais les pasteurs ne s'en tinrent pas là, et trouvant plus commode de se débarrasser de leurs critiques que de les réfuter, ils les citèrent devant le Conseil. Celui-ci leur demande où ils ont pris la Cène, aux dernières fêtes de Pâques et de Pentecôte : « En nulle part, » répondent-ils, parce qu'ils ne se trouvaient pas « en estre de laz receyvre. » Leur affaire est immédiatement réglée, et ils doivent quitter la ville « dans troys jours prochaien 6. » — On divisa le Collège en deux, et la moitié seulement resta sous la direction de Saunier 1 .

Cela se passait en septembre. Deux mois plus tard, après des discussions, dont nous dirons un mot plus loin, c'est tout le personnel supérieur du Collège qui est expulsé à son tour. Le 23 décembre, Saunier, Cordier et les autres sont cités. On leur propose « voyr si ne veullent pas ayder le jour de Noël prochaien ad donner laz cennaz. » Ils refusent une « responce affirmative; » et, en effet, le 25, ils n'officient pas. Le 26, ils sont bannis. On ne leur accorde que trois jours pour vider la ville8, « avecque leur ménage. » Le lendemain, Saunier présente ses observations au Conseil des Deux Cents. 11 dit « que bonnement, en si petit terme, ne seroy [sauroit] fère. Cart ill az des enfans [des pensionnaires] de grosse mayson de Berne, Basle, Zurich, Bienne, et d'aultres part, aussy az de ménage et une petite fillie de l'eage d'ung an et demy, laquelle par ceste froyct ne seroy convoyé, aussy voyr si tieul mandement pourte bampnissement aut non, et si n'oserey aller et venyr dans laz ville, et sçavoyr la cause d'icelluy bampnissement. Et

i. A. Roget, I, p. 140. — 2. Jean Collasse avait quitté Bordeaux, où il tenait une petite école, fréquentée par plus de deux cents enfants. Il rejoignit, dès les premiers mois de 1538, son ancien ami et collègue, Cordier (Herminjard, V, p. 97, n. 1 ; p. 99, n. 11,12.) Le 30 septembre, il écrit à Farel : « Tout va si mal ici qu'il n'y a plus de place non seulement pour la pudeur, pour la probité, pour la vertu, pour les droites études, pour les bonnes mœurs, mais pour la doctrine de Christ. A tel point qu'il me semble que ceux qui sont partis... ont été arrachés à une sorte de Sodome. » Ibid., p. 120. — 3. C'est du moins le mot de Farel. — 4. Lettres de Farel à Calvin, du 18 septembre et du 14 octobre 1538. Opéra, Xb, p. 249 et 264. Herminjard, V, p. 115 et 153. — 5. Cornélius, p. 205. — 6. Registres du Conseil, Vol. 32, f. i44v- 10 septembre 1538. — 7. Herminjard, V, p. 116, n. 12. — Farel est encore exact quand il dit: « Il ne reste que la moitié du Collège. » Lettre du 18 septembre. Ibid- — 8. Registres du Conseil, Vol. 32, f. 248", f. 25iv.

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quant az ce qu'il luy ne ses bachelliers n'ont poient administrer laz sainte cenne, respond qu'il ne sont poient comys az cella fère, sinon de lyre et enseigné aut collège. » On lui réplique qu'il « vuyde laz ville et tout son ménage dans quinze jours prochaien, ensemble ses pédagogues et bachelliers *. »

Sur ce, A. Roget explique que « cette mesure brutale faisait partie du système de contrainte adopté pour assurer l'application des règlements ecclésiastiques ; elle n'impliquait nullement de la part du Conseil la volonté arrêtée d'entraver le développement de l'instruction2. » A merveille. Mais, volonté à part, que devenait cette instruction, au milieu de la ruine du Collège ?

A. Roget est obligé d'avouer que Vigner, successeur de Saunier 3, avait une « manière d'enseigner» qui « laissait beaucoup à désirer, » car nous voyons que, le 10 octobre 1540, le Conseil le réprimande, parce qu'il a battu un de ses élèves « jusques àz effusion de sang ''. » Mais Roget ne cite pas le texte d'après lequel le Conseil, trouvant lui-même Vigner « pas suffisant, » voulut lui donner comme adjoint De Petra, un ancien prêtre5. Il ne cite pas la lettre du Conseil de Berne qui, voyant l'état du Collège, propose un maître, ayant entendu, dit-il, « comme ne sayes [soyez] pas bien pourveuz de maistre d'escole, par lequel deffault vostre jeunesse pourroit tumber en quelque désordre et négligence1'. » Il ne cite pas enfin et surtout le texte (même jour : 16 avril) du Manuel de Berne, disant crûment ce que la lettre officielle insinuait à mots couverts : « Ecrire à Genève que Messeigneurs ont appris par leurs prédicants que l'école de Genève n'est pourvue d'aucun maître et qu'ils [les Genevois] font des démarches pour avoir un étranger, qui est alierius religionis (qui est d'une autre religion) »

N'était-ce pas la « dissipation » du Collège ? »

2° L'hôpital. La création de l'hôpital général avait été une des plus belles œuvres de la Réformation, « un fruict de la Parole, » comme disait Farel, qui l'appelle: «L'ordre qui, par la grâce de Dieu, fust, au commencement, donné aux pouvres, quant Dieu touchea le cueur de ce bon personnaige Claude Pâte. »

Les Registres du Conseil (12 et 14 novembre i535) nous apprennent, en effet, qu'on réunit sept hôpitaux particulier? en un seul, lequel fut établi au lieu et place de l'ancien couvent Sainte-Claire, et que le premier « hospitalier » fut Claude Salomon (surnommé Claude Pâte), lequel s'offrit, « apportant et consacrant lui, et sa femme, et tous ses biens 8. » Salomon était mort. Farel écrit : « Lévrier [son successeur], homme excellent, avec sa pieuse femme, a été éloigné de l'hôpital. On lui a substitué Magnin, un banqueroutier, qui a mangé la fortune, pas petite, de son père, et celle de sa femme, et celle des sœurs de sa

1. Registres du Conseil, Vol. 32, f. 2S3V, 254. Annales, p. 240, 241. — 2. A. Roget, I, p. 140. — :!. 17 janvier 1539. — 4. Roget, p. 141, n. 1. Roget dit par erreur 29 octobre. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 3iov. — 5. Herminjard, V, p. 285, n. 2. — (i. Lettre du Conseil de Berne au Conseil de Genève, du 16 avril 1539. Herminjard, V, p. 285 et n. 2. — 7. Ibici., n. 2. — Kampschulte le reconnaît : « C'en était fait de la floraison de l'école. » I, p. 349. — Corauld n'avait donc pas tort, quand il écrivait (déjà le 26 août) : Si Saunier est exilé, « le Collège tombera, qui a été élevé avec tant de frais. Ils semblent occuper à le démolir. » Herminjard, V, p. 93. — 8. Registres élu Conseil, Vol. 28, f. i49v, 1 5 2 v , 153. Herminjard, V, p. 34 et n. 3.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

femme.... On ne pouvait agir plus criminellement avec les pauvres1. » A. Roget aurait pu répéter ici que « ces mesures brutales faisaient partie du système, » et qu'elles « n'impliquaient nullement la volonté arrêtée d'entraver » la charité et ses bienfaits. Mais encore une fois, volonté à part, que devenait l'hôpital ? N'étaitil pas « dissipé ? »

3° La moralité. Dans sa même lettre, Farel continue : « Les maisons de tolérance sont rouvertes.... Les pasteurs, dans leurs prédications, ne font plus que prendre à partie ceux qui les ont critiqués2. »

C'est à cette accusation surtout que Roget oppose les textes de lois et les efforts des ministres, comme si, malgré certains règlements et certaines exhortations, les mœurs ne pouvaient pas avoir empiré ! Nous ne raconterons qu'un fait. Le 19 février i53o,, il est porté plainte au Conseil contre «plusieurs dissolences,... dances, chansons deshonnestes, maumeryes, aller tout nuz, taboryns, blasphèmes et aultres choses contre Dieu. » Le Conseil décide de faire des « informations de ceulx que allyre de nuyct tout nud 3. » Le 21 février, le jugement est rendu. « Voyeant qu'il son tous jeunes et ne l'on fayct sinon par folye de jeunesse, » le Conseil se borne à leur faire « bonnes remonstrances » et décide « que l'on les pardonne pour ce copt 4. »

« Tel est le fait, dit A. Roget, qui, grossi à plaisir par les adversaires du gouvernement genevois de cette époque, a principalement servi à édifier les descriptions fantaisistes qui ont eu cours jusqu'ici sur la licence effrénée qui aurait régné dans Genève avec l'approbation des magistrats et des pasteurs 3. »

Réservons « l'approbation des magistrats et des pasteurs ; » ne grossissons rien à plaisir et ne nous livrons à aucune «description fantaisiste. » Tenons-nous en strictement aux textes officiels. Quel historien impartial pourra s'empêcher de trouver que, dans les scandales qui consistent à se promener tout « nuds » à travers les rues, en proférant des blasphèmes, il y a le symptôme d'un état d'âme non ordinaire, et un peu alarmant ; et que, dans la paternelle bienveillance, pour ces scandales, d'un Conseil qui mettait en prison ou exilait un vieillard aussi pieux et aussi illustre que Cordier, coupable seulement de ne pas avoir assisté au sermon des prédicateurs officiels, il y a le symptôme d'autre chose que d'un rigorisme calviniste 6 ?

La vérité est qu'il y avait une grande fermentation. Les défenseurs de la liberté et de la discipline ecclésiastiques avaient été chassés. Leurs successeurs, qui

1. Lettre du 18 septembre 1538. Herminjard, V, p. 116 et n. 9. — 2. lbid., p. 117 etn. 21. — 3. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 19. — 4. lbid., f. 2ov. — 5. A. Roget, I, p. 144. — 6. « Incontestablement, dit Kampschulte (I, p. 344), à l'occasion du bannissement des prédicants, des éléments avaient agi, réfractaires à toute sévère discipline. » — Le 8 août 1538, Farel, après avoir reçu la visite de A. Perrin et de Fabri, écrivait à Calvin et s'écriait : « Oh! si tu avais entendu le triste sort de l'Eglise!... Rien que d'en entendre une partie, c'est affreux. » (Herminjard, V, p. 76.) Et le 26 août Corauld écrivait à Calvin : « Je ne t'écris rien de la corruption des mœurs, de la liberté de péché, pour qu'on ne m'accuse pas de parler par envie. » lbid., p. 93. — Citons encore ce passage de Roget (p. 255) : « Quelques-uns comme faisans leurs triumphes des ministres déchassez, portans par la ville une casse [casserole] fritière, et dans icelle des lumignons que, au langage du pays, signiffie farets de chandelles, faisoieiit entendre qu'ils avoient fricassé Farel. »

LA RÉVOLUTION A GENÈVE ET LES GUILLERMINS

auraient eu besoin de les dépasser encore par leur énergie, leur prestige, leur autorité morale, leur étaient infiniment inférieurs. Les rênes de l'Etat étaient tenues par un Conseil, aux yeux duquel la religion était surtout de la politique. Et la moralité publique était « dissipée. »

Par la volonté des pasteurs ? par la volonté du Conseil ? Non : pas par leur volonté, et cependant par leur faute1.

On comprend très bien que les pasteurs n'aient pas voulu rester sous le coup de toutes ces accusations, et qu'ils aient cherché à protester de leurs intentions et surtout à s'assurer définitivement l'appui public, solennel de Berne. Quelqu'un qui se noie saisit volontiers une main forte, à sa portée.

Morand et Marcourt se rendirent donc à Berne (25 ou 26 septembre) 2 et y scellèrent une entente parfaite (nostrae reformationi suani volunt aequatam, disent d'eux les pasteurs de Berne) 3.

Seulement, il se trouve que le document de cette entente contient, avec la discrétion habituelle à une pièce officielle, signée par des amis et maîtres, la preuve que la « dissipation » de l'Eglise de Genève n'était que trop réelle. Il y a, en effet, deux réserves (c'est le mot de Cornélius) fort significatives. i°Les pasteurs bernois émettent l'espoir (quod speramus) que, malgré leur respect pour l'autorité, quand la nécessité le demandera, les pasteurs genevois attaqueront vivement les vices et n'épargneront personne ; ce que Cornélius traduit lui-même : « que les Genevois ne pousseront pas leur soumission au gouvernement au delà des limites, et jusqu'à la violation des devoirs de leur charge \ » Et 2° les pasteurs bernois formulent la prière (oramus) que les pasteurs genevois « usent de la sévérité qu'ils doivent {qua debent) contre les vices publics, qu'ils se préoccupent (animadvertant) des jeux, des adultères, de l'ivresse et autres choses de ce genre, et qu'ils n'acquiescent pas seulement au renouvellement des cérémonies, s'ils désirent vraiment être reconnus d'accord avec nous et nos constitutions 5. »

Ce n'étaient pas ces « réserves » qui pouvaient convaincre d'erreur les plaintes de Calvin, de Farel et des Guillermins !

1. La chronique rimée {Mémoires et documents, XIX, p. 262) écrite par un Guillermin bien informé, mais passionné, et qui raconte les événements de 1538 à 1540, dit que les Genevois chassèrent

Leurs bons prescheurs, leur magistrat ridelle, Leurs droicts régents, ensemble leur séquelle, Pareillement l'ospitallier propice Pour y mettre ung sac ramply de vice.

2. Herminjard, V, p. 135, n. 3. Au sujet de ce voyage, Calvin (première moitié d'octobre) dit à Farel ce qu'il pensait qu'il en allait résulter : le départ des deux prédicateurs de Genève. Cornélius fait remarquer qu' «il se trompait bien. » M. Herminjard, au contraire, estime « que sa conjecture et sa prévision semblent avoir été justifiées par les événements. » Calvin lui-même (24 octobre) avoue qu'il s'est trompé. Mais en réalité il avait seulement cru imminent ce qui fut retardé de quelque temps. Herminjard, V, p. 144 et n. 15, 16; 145, n. 17, 18; p. 168. — .'!. Les pasteurs de Berne au Conseil de Berne. Document rédigé vers le Ier octobre 1538, et non entre la fin de décembre 1537 et les premiers jours d'avril 1538, comme le pensent les Opéra, Xb, p. 181. n. 1. — Voir Herminjard, V, p. 135, n. 1; p. 139. — 4. Cornélius, p. 214. o. Herminjard, V, p. 139.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

Cependant, tel qu'il était, cet accord avec les Bernois fortifiait momentanément les pasteurs et le Conseil de Genève. Escomptant le succès, les autorités genevoises annoncèrent une prochaine Cène.

Et la question se posa : les fidèles Guillermins devaient-ils recevoir la Cène de pareils pasteurs illégitimes? Ils estimaient que non.

Ils se tournent du côté de Farel, qui refuse de se prononcer : « Je n'ai conseillé ni ceci ni cela ; j'ai seulement conseillé de prier le Père pour qu'il subvienne à de telles calamités1. » Au fond, Farel était de l'avis de ses amis.

Alors, Saunier va à Strasbourg interroger Calvin. « Il n'y a pas eu de désaccord sur ce point entre Capiton et moi, écrit Calvin à Farel. Voici le résumé de notre opinion : il doit y avoir chez les chrétiens une telle horreur du schisme qu'ils le fuient autant qu'il est possible; et un tel respect du ministère et des sacrements que, partout où ils les voient subsister, ils pensent : il y a une église. Quand donc, par la permission de Dieu, il arrive que l'Eglise est administrée par ceux qui sont ce qu'ils sont, s'il y a les signes de l'Eglise, il vaut mieux ne pas se séparer de sa communion. Ce n'est pas un obstacle qu'il s'y trouve certains dogmes impurs : presque aucune église n'est sans retenir quelques restes d'ignorance. Il nous suffit que la doctrine, sur laquelle est fondée l'Eglise de Christ, reste et garde sa place. Et même cela ne nous arrête pas, qu'il ne faille pas tenir pour pasteur légitime, celui qui à la place du vrai ministre, non seulement s'est glissé par fraude, mais s'est introduit par crime violent. Il n'y a lieu pour aucun des fidèles de se laisser embarrasser par de tels scrupules 2. »

Ne pouvant contester cette haute et large sagesse, Cornélius se rattrape en prétendant que le Réformateur « se trouve dans un cruel embarras. Car on ne pouvait le nier : une condamnation formelle du schisme était inconciliable avec son attitude précédente. » Il aurait donc refusé plusieurs fois de donner son opinion, par écrit, à Saunier, et n'aurait cédé qu'à la condition de faire décider par Farel quel usage on devait faire de sa lettre : « D'après ce que nous connaissons des idées de Farel, conclut Cornélius, la lettre aurait été interceptée. Mais Saunier voulait le contraire, et il ne montra pas la lettre à Farel 3. »

Voilà bien l'art d'accommoder les textes ! Où voit-on que Calvin hésite à donner son opinion? En quoi se met-il en contradiction avec lui-même? Ne continue-t-il pas à déclarer ses successeurs illégitimes, violents, criminels ? Peut-on citer une ligne de lui antérieure et favorable au schisme ? Il est vrai, Calvin ne voulait pas donner par écrit son opinion à Saunier. Mais de peur de se contredire? Est-ce qu'il se contredisait plus en écrivant qu'en parlant ? Non. D'abord il ne voulait pas blesser Farel, et surtout il ne voulait pas lancer au milieu des discussions un document que l'on pouvait exploiter pour le mettre en désaccord avec son

l. Lettre du 14 octobre 1538. Opéra, Xb, p. 263. Herminjard, V, p. 153. — 2. Opéra, Xb, p. 275. Herminjard, V, p. 169. — Iî. Cornélius, p. 218.

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collègue. Voilà tout. Et, en effet, Farel fut étonné ; et Calvin fut obligé de s'excuser et de s'expliquer auprès de lui : « Il m'est pénible, lui écrit-il, que Saunier n'ait pas agi de meilleure foi avec nous. Car j'ai écrit avec cette idée, et à cette condition, que, selon ton avis, la lettre serait supprimée ou envoyée. Mais puisque par son incurie, il en est arrivé autrement, apprends ce qui, je l'espère, te satisfera. » Et il lui raconte comment, après de longs entretiens, Saunier ne consentit à renoncer à son projet de nomination au poste de pasteur à Genève, que si Capiton et Calvin attestaient par lettre ce qu'ils lui avaient dit au sujet de la Cène. « Après avoir refusé deux ou trois fois, enfin j'ai consenti, mais à la condition que tu serais entièrement le maître de retenir ou de publier ma lettre1. » Ainsi, les hésitations' de Calvin provenaient de ce qu'il pensait, non à lui, mais à Farel.

Ce qui fait ressortir la largeur de Calvin, c'est qu'il est seul à la professer. Farel n'est pas de son avis 2, ni Zébédée, qui crie au papisme, ni Du Pinet, qui l'avertit de ne pas tant se laisser influencer par les Strasbourgeois, ni les Guillermins, qui sont scandalisés3. Mais ce n'était pas ce tollé général qui pouvait troubler notre Réformateur. Sans craindre aucune publicité, il répond à tout le monde.

A Zébédée il fait observer qu'il ne tient pas pour suffisant un ministère quelconque, mais un ministère dont la prédication est selon « la doctrine » sur laquelle repose l'Eglise ; et que cela suffît: « Si nous n'usons pas de cette modération, ce sera le schisme à l'infini, car il ne manquera jamais de raisons spécieuses de schisme 4. »

A Du Pinet, il explique de nouveau sa pensée : « Je tiens pour accordé que, hors de l'Eglise, il n'y a pas d'usage des sacrements ; c'est à elle que le Seigneur a confié leur dispensation. D'un autre côté, on ne peut davantage nier qu'il n'y ait une pieuse participation aux sacrements là où est l'Eglise. Il faut donc donner une définition de l'Eglise qui convienne au cas présent. Je dis : il y a Eglise où est prêchée la doctrine par laquelle l'Eglise est soutenue comme par un fondement. Quoique la prédication soit souillée de taches, il me suffit que la doctrine fondamentale soit sauve et entière, pour maintenir le nom de l'Eglise. Si tu m'accordes qu'il y a une Eglise à Genève, qu'est-ce qui empêchera que les fidèles y participent aux sacrements de Dieu ?... Mais n'ai-je pas publiquement déclaré que ce serait un sacrilège plutôt qu'un sacrement, si je distribuais la Cène avec eux ? Certainement, et je ne pense pas et je ne parle pas autrement.... » Seulement, Calvin fait observer qu'il faut distinguer entre un pasteur et un fidèle. Un pasteur qui distribue la Cène avec un pasteur illégitime participe à son illégiti-

1. Lettre de Calvin, 29 décembre 153S. Herminjard, V, p. 449, n. 9, 10, 11. Opéra, Xb, p. 439. — Dès le 24 octobre 1538, Calvin s'était hâté de prévenir Farel: « Tu liras ce que Saunier m'a forcé, malgré moi, à écrire aux Genevois. Tu comprends ce qu'il y a lieu de cacher dans ces lettres-ci à toi. » Herminjard, V, p. 172. — Et puis, le 5 janvier 1539, il écrit à Du Pinet : « Quant à Farel, je me suis efforcé non seulement de le satisfaire, mais de le persuader d'ajouter son suffrage au nôtre auprès des frères. » Ibid., p. 212. — 2. Herminjard, V, p. 204. — 3. « Vehementer offensos fuisse nonnullos. » lbid., p. 211. — 4. Opéra, Xb, p. 438. Herminjard, V, p. 451.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

mité, non un fidèle qui reçoit la Cène de sa main. « Ceux qui pensent que je suis en désaccord avec moi-même n'ont jamais compris ma pensée1.... Ce que je sentais devant Dieu, je l'ai dit purement et sans ambages.... Pour moi, je ne serai jamais amené à être l'auteur d'un schisme, jusqu'à ce que j'aie reconnu que l'Eglise a complètement abandonné le culte de Dieu et la prédication de la Parole 2. »

Et ce n'est pas sur ce point seulement que Calvin prouve sa modération. Il ne se montre pas moins conciliant, une fois de plus, à propos des cérémonies : « Pour ces petites cérémonies (ceremoniolis), écrit -il le 24 octobre à Farel, obtiens des frères [de Vaud, de Genève et du Chablais] qu'ils ne luttent pas contre les Bernois [cum ursinis, les baillis bernois] avec la même obstination. Ainsi, tout sera à nous, et nous, libres de tout, nous serons les esclaves de la paix et de la concorde 3. » — Farel est tourmenté par ses collègues : « Ceux qui sont guérissables, lui écrit Calvin, le 29 décembre, il nous les faut soigner comme nos propres membres. Ceux qu'il vaut mieux couper, supportons-les comme nous pouvons, jusqu'à ce que leur iniquité soit mûre et que l'ulcère se manifeste à tous les yeux. » Et dans cette même lettre, il trace le programme de ce qui deviendra la Réconciliation : « Pour le bien des autres, n'hésitons pas à sacrifier tout ce qui nous est personnel, pourvu que la gloire de Christ et l'honneur de notre ministère restent intacts. Car plutôt [que de les laisser compromettre] je mourrais mille fois 4. »

En vérité, tout cela était prophétique. La réconciliation devait être signée sur le programme tracé par Calvin, mais auparavant il fallait que l'abcès se manifestât et perçât, ou comme le dit plus noblement Bonivard : « Or après qu'il eut beaucop tonné, il failloit qu'il pleust, qu'il grelast, voire qu'il foudroiast pour descharger le temps 5. »

Ce furent les nouveaux pasteurs de Genève qui donnèrent le signal de la dernière crise. Le 3 décembre 1 538, ils provoquaient l'ordre du Conseil (« que l'on leur fasse le commandement, » dit leur proposition e) d'établir les baptistères en pierre. En même temps, ils annoncent la Cène.

Mais Farel refusant toujours de se prononcer, les Guillermins, sans tenir compte des conseils de Calvin, redoublent la vivacité de leur opposition contre les prédicants.

Ceux-ci, véritablement affolés, ne s'occupent plus, en chaire, que de leur propre défense et poussent à l'extrême le désordre et la confusion.

Morand attaque la signature même de la confession, la charte même de

1. C'est le cas de Cornélius. — 2. Lettre du 5 janvier 1539. Opéra, Xb, p. 30g, 310. Herminjard, y, p. 213, 214. — •'(. Opéra, Xb, p. 276. Herminjard, V, p. 171 et 185, n. 4. — 4. Herminjard, V, p. 448, 449. — .'>. Bonivard, Advis et devis de l'ancienne et nouvelle police de Genève, édit. Fick, 1865, p. 48. — 6. Voir plus haut, p. 661.

la Réformation : Farel et Calvin ont violé la liberté des fidèles, ce sont des traîtres.

Bernard attaque les réfugiés pour la foi et les dénonce comme de vulgaires malfaiteurs, obligés de quitter leur patrie pour leurs mauvaises mœurs !

Marcourt attaque le système ecclésiastique des Réformateurs ; il proclame, avec un cynisme incroyable, l'autorité souveraine de l'Etat, de la majorité. S'il y avait trente adultères, il ne voudrait pas en avertir un seul de changer de vie, mais il le dirait seulement au Magistrat, auquel il faut indiquer tout ce qu'on veut corriger.

Enfin, les malheureux en arrivent à s'élever contre la lecture de la Bible : « C'est indigne, disent-ils, c'est insupportable que la Bible soit lue par des gens inhabiles; il faut prohiber les traductions françaises, car les femmes mêmes osent discuter et accuser leurs pasteurs »

Quelle joie devait-ce être pour les catholiques ! On se serait cru revenu aux premiers jours de l'opposition à la Réforme.

Naturellement, le peuple était démoralisé. On disait : parole du Seigneu, parole à'Andrieu (pour André) ; on disait : parole de Dieu, pétole de chèvre (stercus caprimim) l.

Après des scènes particulièrement violentes (le 22 décembre), Saunier, qui avait été partisan d'une sorte de conciliation, qui avait déclaré que, même seul, il irait prendre la Cène de la main des prédicants, changea d'avis et jura qu'il mourrait plutôt que de participer à ce scandale -.

Alors on vit les prédicants, d'un côté, modifier la liturgie de la Cène, supprimer les passages éloignant les indignes 3, et, de l'autre, faire poursuivre en Conseil leurs adversaires et les forcer, soit à quitter la ville, soit à se présenter à leur table sainte. Saunier et les maîtres du Collège sont bannis 4 (26 décembre). Même

i. Herminjard, V, p. 218 et n. 14, 15. — C'est à propos des troubles avant l'exil des Réformateurs que Roset écrit : « Les débauchez alloient de nuict par ville à douzaines, avec haquebutes qu'ils débendoient au devant des maisons des ministres. Us crioient la petclle de Dieu, parlant de la parole, et puys la parole d'André [d'où « Andrieu »]. On menaçoit les ministres de les jetter au Rosne, s'ils n'accordoient ésdites cérémonies. » (Roset, p. 251.) Il n'y aurait, du reste, rien d'étonnant que les mêmes scènes se fussent reproduites au milieu de désordres à peu près semblables. — 2. Lettre de Farel, 15 janvier 1539. Opéra, Xb, p. 311, 312. Herminjard, V, p. 216-219. — L'attitude de Saunier n'est pas très facile à déterminer d'après les documents. Le 26 août, Corauld écrit à Calvin : « Le Conseil veut forcer Saunier à prêcher pour qu'il paraisse ainsi souscrire à notre exil. » (Herminjard, V, p. 93.) Puis il semble que ce soit Saunier lui-même qui ait désiré sa nomination de pasteur à Genève et qu'il ait fait son voyage à Strasbourg pour obtenir le consentement de Calvin. Il insista tellement, dit celui-ci, « qu'il paraissait ne pas devoir partir avant d'avoir extorqué ce qu'il demandait. » Et encore : « Pendant trois jours, il usa de tous les moyens, sauf la violence, envers Capiton et moi, pour que nous lui permissions d'accepter le ministère. » {Ibid., p. 449.) Naturellement, Calvin lui opposa l'objection déjà indiquée par Corauld. Il finit par céder. Et puis enfin, de retour à Genève, il se montra plus étroit que Calvin, et refusa de recevoir la Cène.... (Ibid., p. 219.) Peut-être est-ce en pensant à ces fluctuations que Calvin écrivait: « Je n'hésite à préférer, et de beaucoup, Richard du Bois [le pasteur de Payerne] à plusieurs Saunier. » Lettre du 19 mai 1539. Ibid., p. 313, et n. 6. — 3. Herminjard, V, p. 219 et n. 19. — i. Au grand regret, semble-t-il, de l'impétueux Marcourt, qui aurait voulu des pénalités plus sévères encore : « Pendez-les, criait-il, tuez ces vauriens: nous en trouverons de bien meilleurs. » Ibid., p. 215, 216.

6jo

LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE

Porral et Pertemps, les deux chefs Guillermins *, les plus récalcitrants, après plusieurs décisions et citations, doivent comparaître, le 9 janvier, et répondre l'un après l'autre, sans équivoque, « affirmativement aut négativement, » si « ne veult pas vivre selon le cour de laz ville, et prendre laz cenaz comment le commung de laz ville. » Chacun finit par déclarer « qu'il est prest de prendre laz Cenaz 2. »

Et cependant, c'est au moment de ce triomphe universel que les prédicants de Genève se sentent impuissants à faire face davantage à la situation. Le 3i décembre 1 538, voyant qu'ils sont «journellement réputez pour infidèles, papistes et corrupteurs de l'Escripture, » ils demandent par écrit les noms de leurs accusateurs et offrent leur démission : « Pour l'advenir, qu'il vous plaise, si vous voyez que bon soit, vous pourveoir d'aultres ministres.... Car nous ne povons plus faire fruict, en ce lieu, tel que désirons, estant les choses en tel désordre3. »

Mais, précisément, de ce désordre même et de l'excès du mal, allait sortir le remède.

Farel ne peut plus y tenir: « Maintenant, écrit-il à Calvin le i5 janvier i53ç),

je suis extrêmement pressé, car la main du Seigneur fait fureur extrêmement

Quels cœurs de pierre ne seraient pas touchés par le spectacle si triste de ces églises Il n'y a pas de coq qui, par son chant, n'avertisse Pierre4. » C'était l'opinion de Calvin, qui, dès le commencement d'octobre, avait cherché à calmer5 son ami, au sujet de Kuntz : « Je crois qu'il a été peu sage (caute) de ta part, quand il a été fait mention de Kuntz, de te laisser aller trop librement (impendio liberius) à ta colère. Quoique ta plainte fût très juste, elle nous occasionnera un grand ennui 6. » Et le 29 décembre, il lui avait indiqué, nous l'avons vu, le programme

1. « .... lesquieulx non voulsu respondre affirmativement voyr si prendroyent laz cennaz az l'avenyr comment le commung de laz ville et selon ce que en petit, grand, et général Conseil az esté arresté, et que l'on il advise sur eulx affin que ne soyons deshunyt et que ne tenons pas deux fassons ès églises chrestiennes. Icy az esté plusieurs oppignyons, toutefoys par laz plus grand voex az esté arresté et résolu que l'on envoyé querre lesdietz Porralis et Pertemps.... et si disent que non que allien dehors laz ville. » Registres du Conseil, Vol. 32, f. 2Ô9V. — 2. Ibid., Vol. 32, f. 27iv. — :i. Les ministres de Genève au Conseil de Genève. Herminjard, V, p. 209, 210. — 4. Herminjard, V, p. 215, 221. — o. Cornélius le reconnaît à sa manière, p. 222. « Calvin revint à lui plutôt que Farel. » — fi. Herminjard, V, p. 142. — Tout le passage est à citer. Il s'agit des relations de Farel avec l'avoyer bernois de Watteville, qui avait une propriété à Colombier, près Neuchâtel, y séjournait et pouvait être facilement visité. « Il reste, si tu veux nous écouter tous les trois [sans doute Bucer, Capiton et lui], que tu continues à le voir, et autant que l'occasion le permettra, que tu t'insinues dans sa familiarité. Il ne pourra être assez astucieux, pour ne pas t'apprendre bien des choses qui nous seront utiles. Et, en retour, il sera obligé d'entendre de toi bien des choses qui adouciront un peu ou briseront son cœur. Quant à ce qu'il faut dire, ou ce qu'il faut taire.... je serais ridicule de t'en instruire.... La meilleure défense de notre cause, c'est la vérité, de laquelle je m'efforcerais

en vain de te détourner Jamais je ne serai d'avis d'user d'artifices obliques, qui sont les subterfuges

usités dans les mauvaises causes. Seulement, ne négligeons pas les occasions qui ne nous empêchent pas de suivre la route sincèrement choisie. » Calvin à Farel, première moitié d'octobre 1538. Opéra, Xb, p. 278. Herminjard, V, p. 143.

LA RÉVOLUTION A GENÈVE ET LES GUILLERMINS

de pacification à réaliser. Déjà, passant par dessus ses répugnances personnelles, Farel s'était mis en relation directe avec les Bernois.

Ceux-ci n'étaient pas moins préoccupés des événements que nos Réformateurs. L'avenir ecclésiastique de Genève devenait de plus en plus sombre. Le canton de Vaud n'était guère moins troublé. Gomment venir à bout de ces difficultés croissantes, sans l'autorité de Farel ? Les ouvertures furent donc reçues avec empressement. Le 27 décembre 1 538, Farel écrit à Calvin : « Depuis le départ du dernier messager, j'ai reçu une lettre de Kuntz, me disant que la mienne lui a été très agréable : il me répond très amicalement1. » Le i5 janvier i539, il ajoute : « Je conçois le meilleur espoir de Kuntz, d'après ses lettres et tout ce qu'on m'en rapporte °2. »

Le même jour (i5 janvier) Farel avait chez lui son ami Fabri, qui allait à Berne, précisément pour délibérer sur les événements genevois. Kuntz l'avait convoqué par des lettres « très pieuses, très amicales. » Farel tressaille. Il est aux portes de Berne.... Tout ne le presse-t-il pas d'y voler? Il donne alors une lettre à Fabri pour Kuntz, qu'il appelle « très docte. » « Qu'est-il besoin de tant d'affaires? Dieu a placé entre tes mains cette concorde.... Allons, très cher

frère Que le triomphe et la gloire de Satan soient changés en confusion et en

ignominie 3. »

Calvin l'encourage : « Ce que tu me racontes de la réponse de Kunz m'a rempli de joie {yalde exhilaravit). Je t'en prie, mon frère, profitons, de bonne foi, de ces commencements si heureux, de si bon augure 4. »

Et, malgré tout, ces encouragements étaient nécessaires, car, à ce moment même, Farel était plus opposé que jamais à voir les fidèles accepter la Cène des mains des prédicants. Si bien qu'on peut se demander quel genre de réconciliation il rêvait. Voici, en effet, comment M. Herminjard traduit et commente la lettre de Farel à Calvin, du 5 février i53g : « Ne prenez pas tant de peine pour me prouver qu'il importe de réconcilier les deux partis qui divisent l'Eglise de Genève. Je crois que leur séparation devient chaque jour plus nécessaire : et je la voudrais complète. Mais je n'ai rien fait cependant pour la provoquer5. » C'est bien, en effet, ce que le texte semble signifier.

Mais Calvin, toujours occupé à apaiser son ami, lui répond, le 16 mars : « Il n'y a pas lieu d'être si opposé à la réconciliation que j'ai conseillée. Je disais que mon plus vif désir serait que tous les fidèles se retirassent le plus possible. Mais ce que je combattais, c'est qu'ils déchirassent par un schisme l'église quelle

1. Opéra, Xb, p. 303. Herminjard, V, p. 204. — i. Opéra, Xb, p. 313. Herminjard, V, p. 221. — Ce n'était plus le temps où Kuntz (mai 1538), à Nidau, sur les bords du lac de Bienne, s'écriait qu'il quitterait plutôt le ministère que « d'aider » les exilés (Herminjard, V, p. 27 et n. 26); ni le temps où il écrivait à Myconius (22 juin): « Les cicatrices de la tragédie de Farel continuent à se putréfier misérablement, et cela parmi ces Allobroges [les Genevois], auxquels sa manière plaisait tant. Il y en a qui roulent tous les jours ce rocher, nourrissant toujours les vieilles contentions. Ces têtes ne se calmeront que quand nous leur fermerons nos oreilles. » Herminjard, V, p. 27, n. 26. — -i. Herminjard, V, p. 222, 224. — 4. Lettre de la deuxième moitié de janvier 1539. Opéra, Xb, p. 315. Herminjard, V, p. 228. — .*;. Herminjard, V, p. 234,

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

qu'elle soit. Bien qu'elle soit très corrompue dans ses mœurs, qu'elle soit infectée de doctrines exotiques, cependant elle n'est pas complètement privée de la doctrine sur laquelle saint Paul nous apprend qu'est fondée l'Eglise de Christ l. » Et selon son habitude, Calvin se déclare pour le juste milieu. « Essayons tout, pour qu'il apparaisse que ce n*est pas notre faute si les églises ne sont pas en meilleur état.... » Il vaudrait mieux tout oublier. Seulement, oublier n'est pas corriger. Alors, vaudrait-il mieux tout discuter ? « Mais qu'est-ce qui empêche de choisir un juste milieu {médium aliquod tenere), de telle sorte que l'honneur soit rendu à notre ministère, qu'un remède soit apporté à cette Eglise malheureuse, perdue, que les scandales entre les frères soient ôtés, en dissimulant et en supprimant les maux dont il est inutile de recommencer l'examen? Car il y a des blessures que le toucher exaspère et qui sont plutôt guéries par le repos et l'oubli 2. »

Or, quatre jours avant, le 12 mars, à Morges3, conformément à ces paroles si sages, la réconciliation avait été signée, dans un Colloque présidé par les deux pasteurs bernois Ritter et Sulzer.

Le premier article de la réconciliation était celui-ci : « D'abord, les très chers frères de Genève [les prédicants qui avaient succédé aux Réformateurs] avouent qu'ils auraient agi mieux et plus prudemment {satins et consultius) en consultant, avant leur entrée dans l'Eglise de Genève, plusieurs hommes instruits {plures doctos viros), en premier lieu Farel, Jean Calvin et Corauld, très chers frères qui étaient les fidèles pasteurs de ce lieu, et connaissaient mieux l'état de l'Eglise4. » La formule était heureuse pour donner satisfaction aux trois exilés, sans condamner leurs successeurs au point de les forcer à se retirer. Il est bien évident que si De la Mare, Bernard et les autres avaient demandé à Farel et à Calvin : « Est-il opportun de venir prendre votre place ? » ils ne l'auraient pas prise.

Mais il y a plus. Le second article désavoue toutes les attaques que l'on a voulu voir dans les discours des prédicants contre leurs prédécesseurs, « leurs très chers frères, » et conclut : « Nous promettons de veiller avec le plus grand soin, autant qu'il nous sera possible, à ne blesser qui que ce soit par un mot imprudent. »

1. Herminjard, V, p. 248, 249. — 2. Opéra, Xb, p. 323, 325. Herminjard, V, p. 252. — 3. Voir Opéra, XI, p. 360, et Herminjard, V, p. 243, l'acte de réconciliation signé par Calvin. Farel semble être accouru à Morges, sans avoir attendu sa convocation (ultro cucurrisse), « pour confirmer la concorde avec les prédicants, afin que ses très chers trésors {mea charissima piguora) puissent être mieux nourris sous les ailes de Christ. » Lettre de Farel aux pasteurs de Berne, première moitié de décembre 1540. Opéra, XI, p. 125. Herminjard, VI, p. 387. — 4. Olivier Perrot, l'auteur de la vie (manuscrite) de Farel, donne le texte de la réconciliation en le faisant précéder de ces mots : « Le magistrat, recognoissant le tort fait à Farel, Calvin et Coraut,... leur en fist recevoir convenable satisfaction.... » Herminjard, V, p. 243, n. 2. — Cornélius, lui, trouve que les prétentions des exilés n'ont trouvé aucun écho (nicht den geringsten Anklang) dans l'assemblée de Morges. {Historische Arbeiten, p. 238.) « On ne pouvait moins dire en leur honneur.... » (Ibid.) Il est vrai que Cornélius l'avoue: son explication ne cadre pas complètement avec le texte. Que faire ? Penser que le texte se contredit, tout simplement. « Comme explication, il ne reste guère que cette hypothèse : les rédacteurs des articles ont voulu donner tort aux pasteurs genevois vis-à-vis de leurs prédécesseurs, et ils n'ont pas osé donner raison à ceux-ci ; de là leur gêne: ils sont devenus obscurs et se sont contredits. » (p. 239.)

LA RÉVOLUTION A GENÈVE ET LES GU1LLERMINS

Il était dit encore : « Nous promettons que les desiderata relatifs à l'Eglise, à l'ébranlement de la discipline publique, à la négligence des pauvres, aux écoles, et autres choses, s'il y a lieu, seront pris par nous en considération, avec autant de foi, de vigilance, et de zèle qu'il est en nous1. »

On comprend que si Farel avait désiré une condamnation plus sévère, que si Calvin lui-même trouvait encore à redire à certaines expressions 2, notre Réformateur se soit en définitive tenu pour très satisfait, et n'ait pas hésité à écrire au bas du document : « Je déclare accéder à cet accord 3. »

Alors il se passa ce qui s'était passé à propos de Caroli. Calvin avait été sévère, vif contre lui; mais la réconciliation conclue, personne ne voulut lui être plus fidèle.

Ici encore, Calvin dépose toute animosité, et l'accord le remplit d'espoir: « Je commence à espérer de cette concorde, telle qu'elle est, plus de bien qu'auparavant.... Je conçois quelque espoir d'une plus ferme constance.... Et déjà, nous avons en partie obtenu ce que tout d'abord nous avons toujours cherché, à savoir que ces si tristes divisions entre frères, qui déchiraient complètement les Eglises, soient apaisées. Nous ne rendrons donc jamais assez grâce au Seigneur, qui, dans sa bénignité, surpasse ainsi notre espérance '*. »

Tous les Réformateurs et leurs amis se mettent à l'œuvre: Fabri;i, Viret, Farel6. Et Calvin écrit à l'Eglise de Genève son épître 7 du 25 juin, qui clôt

i. C'est la condamnation de tout le système de Cornélius qui, en effet, s'insurge contre le texte, le trouve injuste et partial. D'après lui, ces défauts, ces lacunes étaient la faute des temps, et on aurait dû mettre quelques mots d'excuse en faveur des prédicants! — 2. « Mihi non omnino probabantur. » Opéra, Xb, p. 338. Herminjard, V, p. 290. — 3. Les éditeurs des Opéra estiment que la signature de Calvin ne saurait être antérieure à 1541. Opéra, XI, p. 360. Mais, avec M. Herminjard (V, p. 246, n. 11), nous pensons qu'elle doit remonter à 1539. — Il y a une assez curieuse différence de sentiment à noter entre Farel et Calvin. C'est Farel qui se réjouit le moins de la réconciliation, c'est Calvin qui s'en réjouit le plus. Le 16 avril 1540, Farel écrit à Calvin : « Au sujet de Genève, je n'ai pas des nouvelles sûres.... Comme les péchés ne sont pas confessés et ne déplaisent pas, et que Dieu n'est pas invoqué, je ne sais ce que je dois espérer. » (Herminjard, VI, p. 210.) Vers le 13 mai, Calvin lui répond: « La nouvelle m'a été très agréable ( perjitcimdus) de cette fin, quelle qu'elle soit, mise à ces discordes et à ces divisions. J'ai toujours pensé qu'on ne pouvait rien attendre de bon pour cette malheureuse ville, tant qu'elle souffrirait de cette fatale maladie. J'aurais seulement désiré qu'ils se fussent unis dans le Seigneur.... Je ne les vois pas encore regarder au Seigneur, comme il aurait fallu.... C'est cependant quelque chose, qu'ils aient commencé à être un peu guérissables, bien qu'ils ne soient pas encore guéris. » (Ibid., p. 216.) — 4. Fin avril 1539. Herminjard, V, p. 289, 290. — 0. Fabri à Calvin, 11 avril 1539 : « Viret a prêché deux ou trois fois.... J'ai conféré avec les ministres de la restauration de ce qui est si misérablement en ruines, mais j'espère peu que cette blessure si grave soit guérie par ceux qui en sont (comme on le croit) les auteurs. » Opéra, Xb, p. 336. Herminjard, V, p. 283. — 6. Opéra, Xb, p. 332. Herminjard, V, p. 276. — 7. Fin mars 1539, Capiton avait écrit aux pasteurs de Genève une lettre, dont on a le manuscrit, corrigé par Calvin. On voit donc ce que celui-ci n'avait pas d'objection à laisser dire. Il remplace le mot frères vénérés (observandi) par celui de frères bien-aimés (dilecti), et il laisse sans rature cette phrase : « Si vous pensez, car chacun a son opinion, qu'ils [les exilés] ont en quelque manière offensé et brisé par trop de sévérité ceux qu'ils auraient pu fléchir par une douceur continue.... » Herminjard, V, p. 272.

LE RETOUR DE CALVIN A GENEVE

cette période : « Rien, bien-aimés frères, ne m'a causé plus de tristesse, après les troubles qui avaient si misérablement dissipé et presque renversé votre Eglise, que la nouvelle de vos querelles et de vos disputes avec les ministres qui nous ont succédé. Bien que le désordre (prœposteritas), qui avait accompagné leur première arrivée et qui subsistait toujours, ait pu, à juste titre, nous offenser, je ne puis sans une grande et intime horreur entendre qu'il y a quelque schisme dans l'Eglise, quelle qu'en soit l'occasion.... Espérant un fruit certain de cette conciliation, j'ai été facilement amené à m'y joindre.... Quoiqu'il en fût, je jugeais que cette occasion si désirée (oplatissima) et très opportune était offerte par le Seigneur pour rétablir notre Eglise. Mais maintenant, au moment où j'apprends, contre cette mienne attente, que cette réconciliation entre vos pasteurs et les Eglises voisines [du territoire bernois], réconciliation approuvée même par Farel et par moi, n'a pas été suffisante pour vous unir par une sincère amitié (sincero amicitiœ affectu) et par le lien d'une légitime liaison à vos pasteurs, auxquels le soin de vos âmes est confié, — j'ai été contraint de prendre la plume, pour apporter, autant qu'il est en moi, le remède à ce mal. » Il faut considérer avant tout la charge, la dignité pastorale. Les pasteurs sont les « pères » du troupeau, les « anges » de Dieu. Il faut les honorer comme tels. « Cela ne veut pas dire que vous perdiez le droit... de soumettre à votre examen tous les pasteurs, pour discerner les bons et les mauvais, et pour réprimer ceux qui, sous le masque pastoral, trahissent la rapacité des loups. Je veux seulement ceci que, vis-à-vis de ceux qui remplissent en quelque façon (aliquatenus) la charge des pasteurs, de telle sorte qu'ils sont tolérables, vous vous comportiez chrétiennement, et que vous soyez plus préoccupés de ce qui est dû par vous aux autres, que de ce que les autres vous doivent à vous *. »

Ainsi, sans se rétracter, Calvin pacifie. Avec quel art, dirais-je, s'il ne fallait dire avec quelle piété ! — Le bannissement reste détestable, satanique : « Le changement qui a été opéré par notre départ doit être attribué à un artifice du diable. » Mais précisément, dans la mesure où il accuse Satan, Calvin excuse en quelque mesure ceux qui lui ont seulement servi d'instrument. Le mal est flétri d'autant plus que les hommes sont plus pardonnés. Et à son tour Satan lui-même n'est qu'un instrument du Très-Haut. « Nous vous avons toujours avertis de voir dans le renversement de cette Eglise une Visitation du Seigneur, nécessaire pour vous et pour nous, et de ne pas accorder autant d'importance aux méchants, aux instruments de Satan, qu'à vos propres péchés, qui méritaient une peine, non pas plus légère, mais de beaucoup plus grave. » Qu'ils s'humilient donc ; qu'ils rendent même grâce à Dieu pour « ce bienfait, par lequel il a empêché que l'édifice de l'Eglise fût complètement ruiné parmi eux 2. »

Calvin ne craint pas même d'aborder la question délicate de la dignité de ses successeurs. On sait comment il les a traités dans un premier mouvement d'irritation. Eh bien, ici encore, sans rétracter ce que son indignation avait de légitime,

i. Herminjard, V, p. 336, 337. 33§. — Ibid., p. 338, 339.

LA RÉVOLUTION A GENÈVE ET LES GUILLERMINS

il présente la question sous un autre jour. Ce n'est pas à l'homme que le respect, que l'obéissance sont dus, c'est au ministre de la parole. Un pasteur qui n'enseigne pas la parole du Seigneur, quels que soient son titre et ses prérogatives, est indigne du pastorat. « Mais comme je suis certain que nos frères, qui exercent aujourd'hui le ministère chez vous, vous enseignent l'Evangile, je ne vois pas où serait, devant Dieu, votre excuse, si vous les négligiez ou les rejettiez. Quelqu'un répondra-t-il : mais ceci, cela me déplaît, clans leur doctrine, dans leurs mœurs ? D'abord, je vous en prie au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, quoi que ce soit, examinez-le bien sérieusement et sans jugement précipité. [Et ici il parle avec une sagesse dont il avait un peu oublié lui-même les préceptes dans sa lettre à Bullinger.] Car, par charité, nous nous devons réciproquement de ne pas porter sur les autres un jugement téméraire, mais de faire preuve, autant qu'il est en nous, de clémence et d'équité, et il faut encore plus user de cette modération vis-à-vis de ceux que le Seigneur a particulièrement élevés au dessus des autres. En conséquence, quoiqu'ils ne soient pas dépourvus de défauts (sujet sur lequel je ne puis me prononcer, je n'en ai pas la liberté), vous devez cependant penser que vous ne trouverez personne de si parfait que vous ne regrettiez

en lui plusieurs choses Enfin je ne puis douter, quant à leur doctrine, qu'ils

ne vous enseignent fidèlement les points principaux de la religion chrétienne et ce qui est nécessaire au salut1. »

Le lecteur n'a pas besoin d'être aidé à faire les réflexions nécessaires sur une pareille lettre.

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