‹ Jean Calvin (volume 2)Chapitre 69 sur 123 · PREMIÈRE PARTIE La foi menacée · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE La foi menacée

E qui caractérise la Réformation religieuse à Genève, nous l'avons vu, c'est son alliance avec l'émancipation politique. Indépendance et protestantisme avaient été, et étaient devenus encore plus, deux facteurs inséparables de l'histoire, de la vie de la cité.

La révolution de 1 538, en exilant les Réformateurs, se trouva avoir compromis tout ensemble la foi et la liberté de Genève. Quand le double danger fut assez évident pour frapper tous les regards, la contre-révolution éclata.

La réaction catholique à Genève a donné lieu aux mêmes discussions que la désorganisation de l'hôpital, de l'école et des mœurs. Certains historiens ont exagéré, d'autres ont nié. Double erreur !

Il n'y a pas lieu d'accuser le Conseil, ni les prédicants d'avoir voulu favoriser le papisme. Il est trop facile de démentir l'accusation par des textes formels l.

I. Le 15 décembre 1539, le Conseil, se préoccupant de l'influence des anciens prêtres, assez nombreux, qui séjournaient sur les terres de la seigneurie, les cita à comparaître. Une vingtaine se présentèrent, le

Mais, ici comme autre part, il ne s'agissait pas de volonté : il s'agissait de logique. Au milieu du désordre, comment le papisme n'aurait-il pas relevé la tête ? comment les sympathies secrètes n'auraient-elles pas été avivées? comment les conventicules ne se seraient-ils pas multipliés? « En ce temps, dit Roset, les prebstres relevoient les cornes à Genève, devisans de la messe ; or avoient esté remys au Conseil quelques papistes qui, au commencement de la refformation, en avoient esté desmys1. » «Le catholicisme, déclare l'historien catholique Kampschulte, n'eut pas d'avantage réel au changement de domination.... Seulement, dans la mesure où l'esprit du nouveau gouvernement était moins rude, et où, en particulier, on n'exigeait plus le serment à la confession de foi, clans cette même mesure il peut y avoir eu quelque adoucissement à la situation des crypto-catholiques2.» Contentons-nous de ces concessions : moins de rudesse, un adoucissement. N'était-ce pas assez pour donner lieu à certaines espérances et à certaines craintes ?

D'autant plus que, outre les sentiments, il y avait bien quelques faits typiques. Par exemple, le 18 mars i53c), au moment même où nous sommes, les prédicants viennent au Conseil et disent « qu'il ont entendus que en l'hospital qu'il y az ung prestre que instruy les enfans, et que l'on il advise, affin qu'il ne leur enseigne laz loy papistique 3. » C'est alors que le cardinal Sadolet aurait risqué auprès des pasteurs Marcourt et Bernard une démarche pour les ramener au giron de l'Eglise. Le seul fait que cette démarche ait paru possible n'est-il pas assez significatif? Averti par Farel, Calvin lui répondait: « Si ce que tu racontes est vrai, que ces deux étaient sollicités à faire défection, il était évidemment nécessaire, par une transaction même fâcheuse, de prévenir de tels malheurs ,f. » Cette situation aboutit à la lettre du cardinal Sadolet.

22, et, avec plus ou moins de désinvolture, renièrent leurs anciennes croyances. Le cas de l'ancien syndic Balard, alors membre du Petit Conseil, est digne de plus de respect. Il répondit par écrit : « Si la messe est bonne ou maulvaise, je" respons que je crois au Saint-Esprit, à la saincte Eglise universelle, et ainsi que iceulx la croient, je la crois. » Mal satisfait, le Conseil fait sortir Balard, puis le rappelle. « Je veux, répondil de nouveau, vivre selon l'Evangile, croyant au Saint-Esprit et à la sainte Eglise universelle; je ne peux respondre à cella que je ne sçais. » Alors le Conseil casse le magistrat récalcitrant et le bannit. Mais il fallait l'approbation des Deux-Cents. Balard y paraît et dit : « Puisque le vouloir du Petit et du Grand Conseil est que je dise que la messe soit maulvaise, je dis que la messe est maulvaise, et moy plus maulvais de juger témérairement de ce que je ne sçais. » On le fait encore sortir, encore rentrer. Le 26, il comparaît de nouveau, et finit par déclarer que « la messe est mauvaise. » II est réintégré dans le Conseil. Roget, I, p. 159, 160.

i. Roset, Les chroniques de Genève, p. 268. Gautier, III, p. 53. — '1. Kampschulte, I, p. 351. — •'!. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 5ov. Annales, p. 245. Un prêtre catholique enseignant le catholicisme à l'hôpital! N'avons-nous pas ici une preuve tangible de la désorganisation de l'administration hospitalière, après le remplacement de « l'excellent » Lévrier par le « banqueroutier » Magnin ? Voir plus haut, p. 663. — 4. Fin avril 1539. Herminjard, V, p. 290, n. 4. — Les 0[>era (Xb, p. 410, n. 7.) traitent ces bruits -< de pures calomnies, répandues par les Guillermins. » Mais Herminjard (VI, p. 86, n. 23) n'est pas de cet avis, ni Cornélius (p. 237), qui dit: « L'isolement des pasteurs genevois, au milieu de collègues hostiles, ne pouvait guère, à la longue, aboutir à un autre résultat. » Et les Opéra eux-mêmes disent d'une façon générale : « La situation politique et ecclésiastique était telle que les évêques, non sans apparence de raison, purent espérer que les citoyens voudraient bientôt restaurer chez eux l'ancienne foi. » Opéra, V, p. xliv.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

Les historiens racontent que l'évêque dépossédé de Genève, Pierre de la Baume, crut le moment opportun de faire une tentative pour recouvrer son siège. Il y aurait eu à Lyon une conférence de prélats, et, après discussion, on aurait chargé le cardinal Sadolet, évêque de Carpentras, d'adresser un appel aux Genevois. La conférence n'est pas très authentique1; mais l'acte du cardinal n'en était pas moins un événement très considérable.

Son opuscule est daté du 18 mars 1 53g . Le même jour, par une courte lettre, il chargea son concitoyen, Jean Durand, d'aller l'offrir à leurs « Respectabilités », les conseillers de Genève, et de le lui rapporter au cas où ils ne « devraient pas l'accepter volontiers et de bon cœur2. » « Proveable » Jean Durand se présenta le 26 mars 3, avec sa « missive » et son « lyvre en latin, » et le lendemain, 27, le Conseil répondit « que l'on le [au cardinal] fasse responce amyable touchant saz missive, et que, touchant laz responce du livre, que en temps et lieuz l'on ly feraz responce \ »

Inutile d'analyser et d'apprécier longuement l'opuscule de Sadolet. Il nous suffira de reproduire le jugement de Cornélius : « Comme on peut le penser, le langage était cligne du célèbre humaniste. Le ton est poli, prévenant, amical, parfois presque chaleureux. Mais l'auteur ne paraît pas lui-même très vivement ému. Son éloquence est d'une rhétorique habile : elle ne réussit pas à enchaîner et à entraîner le lecteur L'écrit pourrait être adressé à une partie quelconque de la chrétienté, et touche uniquement les différences générales entre le catholicisme et la Réformation. Ce sujet est étudié avec une superfîcialité qui

remplit d'étonnement Le cardinal ignore tous les abus La Réformation n'a

aucun droit, pas même une excuse : elle tire son origine seulement des mauvaises passions des Réformateurs, et Sadolet les traite avec une injustice qui se distingue à peine de la calomnie 5. »

1. Herminjard la révoque complètement en doute. Elle a été admise sur le récit de l'historien catholique Besson. (Mémoires pour l'histoire ecclésiastique des diocèses de Genève, Tarantaise , etc., 1759, p. 65.) Or, ce témoignage « contient plusieurs erreurs de date et de fait. .. Besson ne cite aucune autorité. Avant lui, la Conférence de Lyon n'est nulle part mentionnée dans les Annales ecclésiastiques.... Calvin, qui aurait pu en tirer si grand parti dans sa Réponse, ignore également l'assemblée de Lyon, etc. » (Herminjard, V, p. 266, n. 24.) Cependant il pourrait se faire que l'historien Besson ait plutôt exagéré qu'inventé, et quelque chose d'analogue à ce qu'il raconte a bien pu se passer. C'est ainsi que les Registres dit Conseil, 26 décembre 1538, nous disent : « L'on az entendus que les évesques, tan le cardinal Turnon que l'évesque jadys de Genève, Lausanne et aultres, font aulcunes conjurations, par ensemble, contre laz ville, et estoyent assemblé àz Lyon. » Registres du Conseil, Vol. 32, f. 252. Cornélius, p. 247, n. 1. — 2. Herminjard, V, p. 261. — 3. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 57. Annales, p. 245. — 4. Ibid., Vol. 33, f. 57v. Annales, 246. — Herminjard, V, p. 262, n. 3. — Ni la lettre d'envoi du cardinal, ni son traité, conservés aux archives de Genève (Portefeuilles historiques N° 1208), ne portent de signature proprement dite. L'écriture de l'un n'est pas l'écriture de l'autre. Il est donc probable que ces deux manuscrits, envoyés par le cardinal, étaient des copies qu'il avait fait faire lui-même. L'édition princeps parut à Lyon, chez Séb. Gryphe, 1539. C'est le texte reproduit par les Optra (V, p. xlvi et p. 369-38}). Michel du Bois, imprimeur de Genève,

LES ARTICULANTS ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

Ce traité n'était donc pas précisément dangereux par son contenu, mais il était dangereux par son existence : « Les crypto-catholiques, dit Kampschulte, conçurent de nouveau de l'espoir. Le seul fait qu'un prêtre, considéré et savant, prenait publiquement leur défense, et que sa lettre n'avait pas été repoussée par le Conseil, les encourageait.... La lettre de Sadolet fit le tour des cercles catho-

licisants On entendit de nouveau à Genève l'expression publique de sentiments

résolument papistiques. Déjà même quelques émigrés, sur la nouvelle de ces événements, croyaient pouvoir rentrer dans leur patrie1. » Le 28 mars, « le jour après que la dépesche dudict cardinal fust arrivée, » plusieurs citoyens (« les compagnons de la ville, » dit le procès-verbal), osèrent se présenter devant le Conseil, demandant qu'on retirât « aulchungs seyrement [serment] et articles, » qui avaient été lus au temple de Saint-Pierre, « attendus que cella est contre nous libertés et franchises, lesquelles confession et articles » sont entre les mains de l'ancien secrétaire Roset^. Il fallait les lui enlever! Retirer le serment, la base sur laquelle on avait édifié la Réforme à Genève !

Il était urgent de répondre. Les ministres genevois n'en avaient, dit Roget, « ni le talent, ni le loisir 3 ! » A Berne, on ne se pressait pas davantage. Le 24 juillet 1 539, Kuntz proposa de demander à Calvin de se charger de la réponse4. L'autre pasteur de Berne, Sulzer, apporta la lettre de Sadolet à Calvin, qui écrivit, vers le milieu d'août 1 53g : «Je ne pensais pas à répondre, mais nos amis m'y ont poussé. J'y suis maintenant complètement occupé ; ce sera un travail de six jours 3. »

Comme pour l'attaque de Sadolet, nous nous bornerons ici, pour la réponse de Calvin, à rapporter le jugement de Cornélius : « Cette réponse ne manque pas de très vives expressions, à certains endroits. Mais il faut accorder à Calvin qu'il ne cherche pas l'occasion de se livrer à des vivacités, et que toujours il revient aussitôt au ton de la discussion sérieuse, quoique vive, animée.... Du commencement jusqu'à la fin, il fait preuve d'une écrasante supériorité.... La richesse des connaissances théologiques, la profondeur et la hauteur de la conception, l'enthousiasme pour son idéal, deviennent ici des forces, des moyens dans la main d'un puissant lutteur.... Il ne cherche pas des artifices de discours ; il ne flatte pas, n'en impose pas ; mais, substantiel, précis, excité et cependant très maître de lui-même, avec une éloquence virile, il enchaîne le lecteur et désarme l'adversaire0. »

publia une autre édition, en 1540, « ad exemplar ipsum Sadoleti, recognita. » En quoi les Opéra l'accusent de mensonge, « in eo egregie mentitur. » Mais Herminjard le justifie en admettant que Sadolet corrigea son texte à l'impression, tandis que Michel du Bois s'en tint au texte primitif. Herminjard, V, p. 263, n. 4. — o. Cornélius, p. 249.

I. Kampschulte, I, p. 353. — i. Registres du Conseil, 2S mars, Vol. 33, f. 59. — Roset, p. 263. — 3. Roget, I, p. 150. — 1. Herminjard, V, p. 322, n. 3. — 5. Opéra, Xb, p. 361. Herminjard, V, p. 372, n. 11 et 13. — 6. Cornélius, p. 251. Les Opéra s'expriment ainsi : « ... Un des plus remarquables, parmi tous ses

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

La réponse de Calvin avait paru à Strasbourg, en septembre 1 53g. Une édition française et une édition latine furent imprimées à Genève, dès les premiers mois de 1540: l'émotion produite par ces pages fut énorme. La tentative faite par les catholiques tourna contre eux. Tandis que ses trop faibles successeurs, ou rivaux, s'étaient tus, Calvin avait parlé, et sa parole avait écrasé, foudroyé le représentant du papisme. « Ce ne fut pas, dit Kampschulte, Pierre de la Baume, que Paul III consola avec un chapeau de cardinal, et qui mourut quelques années après, ce fut son adversaire et son successeur, Jean Calvin, qui recueillit les fruits.... La réponse à Sadolet lui avait ouvert le cœur de plusieurs de ses anciens adversaires. Sous l'autorité du Conseil parut, au commencement de 1540, une

nouvelle édition1 Le premier pas vers une complète réconciliation était fait.

De plus en plus les regards se tournaient, de Genève, vers Strasbourg. La fin ne pouvait plus guère être douteuse 2. »

autres traités, non moins par l'élégance et la lucidité du style, que par la force de la discussion et de la vérité. » Opéra, V, p. xlv.

1. Le 6 janvier 1540, à une demande d'imprimer l'épître de Sadolet et la réponse de Calvin, le Conseil répond « que l'on il adviseraz » après en avoir conféré avec les prédicants. (Registres du Conseil,Vo\. 34, f. 3V. Annales, p. 254.) Puis, le 12 janvier, au lieu de la permission d'imprimer, nous trouvons la décision du Conseil ordonnant « que l'on ballie la dicte épistre [de Sadolet] àz maystre Morand, prédicant, pour feire icelle responce! » (Registres du Conseil, Vol. 34, f. 15. Annales, p. 255.) Cette étrange décision semble bien donner raison à Calvin, écrivant que les prédicants lui ont fait de l'opposition, et n'ont cédé qu'à la pression du Conseil. (Lettre de Calvin à Farel, vers le 13 mai 1540. Opéra, XI, p. 38. Herminjard, VI, p. 216 et n. 5.) Du moment que Morand était chargé de la réponse, après conférence avec les pasteurs, c'était bien que les pasteurs voulaient substituer le travail de Morand à celui de Calvin. Mais leur ridicule tentative fut vaine, et le 30 janvier, après que Michel du Bois eut fait une série d'humbles promesses (« il se susmest estre pugnys sans nulle grâce jouxte l'exgigence, au cas... »), le Conseil dit: «Et luy az esté donné liberté d'ymprimer laz Responce faycte par Caulvin aut cardinal Sadolet. » Registres du Conseil, Vol. 34, f. 63. Ce n'est pas empressé, ce n'est pas chaud. Mais enfin, ce n'est pas une interdiction. Du reste, on n'avait pas attendu jusque-là pour entreprendre une traduction française. Une lettre de Calvin à Farel, 27 octobre 1 539, nous apprend que deux traductions sont sur le métier, l'une on ne sait de qui, et l'autre d'Antoine Du Pinet. (Voir Opéra, Xb, p. 426, et Herminjard, VI, p. 116, n. 36). Une seule parut. Opéra, V, p. XLVI. Le premier catéchisme français de Calvin, notice de M. Dufour, p. cxcn, cclxix-cclxxi. — 2. Kampschulte, I. P- 357. 358-

SECONDE PARTIE

L'indépendance menacée.

'AFFAIRE du cardinal Sadolet avait ramené l'attention et la faveur vers Calvin. Au même moment l'affaire des Articulants allait perdre irrémédiablement ses adversaires.

C'est ici un simple épisode des rapports généraux entre Berne et Genève. Mais ces rapports sont aussi délicats qu'importants et, faute de les bien connaître, on ne peut comprendre la situation de Genève, ni celle de notre Réformateur. Or en deux mots, voici en quoi consistaient ces rapports. Le parti des Réformateurs était pour l'indépendance de Genève vis-à-vis de Berne, indépendance ecclésiastique (ils l'avaient bien prouvé en se laissant exiler plutôt que de céder), et conséquemment indépendance politique. Le parti anti-réformateur, pour se créer un appui contre Farel et Calvin et leurs partisans, ne répugnait pas à laisser « berniser » Genève.

Naturellement les historiens ne sont pas d'accord : c'est même ici un des points sur lequel ils discutent le plus vivement. Quel était le parti le plus national 1 ? les Guillermins et plus tard les Calvinistes ? ou bien les Articulants et plus tard les Libertins? La question est fort grave.

Or Cornélius s'exprime ainsi : « Genève, entourée par les pays bernois, était en fait placée sous la protection immédiate et unique de Berne. En dehors de Berne, il n'y avait pour Genève, politiquement et religieusement, que danger et défaveur. Son bouclier, sa défense, était Berne, et Berne seule.... Dès lors, si les hommes d'Etat bernois ne voulaient pas faire de la politique d'aventure, ils

i. Quand Roget dit que le parti des Articulants ne voulait pas « assujétir Genève à la domination bernoise » (Roget, I, p. 253), il s'exprime d'une façon amphibologique. Que les Articulants ne voulussent pas assujétir Genève, c'est plus que probable ; mais leur conduite, volonté à part, ne grandissait-elle pas l'autorité de Berne sur Genève, et ne livrait-elle pas à Berne des droits réels, importants de Genève ? — Quand Galiffe félicite le parti des Articulants de s'être montré attaché à « l'alliance et à la réforme helvétiques » « Poëme sur les événements genevois de 1538 à 1540 » {Mémoires et documents, etc., XIX, p. 259), il s'exprime d'une façon amphibologique. Car si l'Helvétie, c'est Berne, les Articulants ne méritent pas de félicitations pour y avoir été attachés jusqu'à sacrifier les droits de Genève; et si l'Helvétie c'est la Suisse, ce furent, nous le verrons, les Réformateurs qui essayèrent de faire de l'alliance suisse le contrepoids de l'alliance bernoise.

Le retour de Calvin a Genève

devaient, ou bien abandonner le pays de Vaud et le Chablais, ou bien s'efforcer de rendre Genève bernoise, ou du moins aussi bernoise que possible^. »

Soumettre Genève à Berne ! Nécessaire ou non, telle avait bien été la politique de Berne, dès le premier jour. — Mais, dès le premier jour aussi, Genève avait nettement résisté, déclarant être prête à tout, sauf à perdre son indépendance. Alliée, avait-elle répondu à Berne, oui ; vassale, jamais !

Eh bien, l'affaire des Articulants est tout simplement une tentative pour soumettre Genève à Berne. Voici comment :

Le traité intervenu le 7 août 1 536 avait laissé Berne et Genève en présence dans les terres dites de Saint-Victor et Chapitre. Ces terres appartenaient à Genève, mais Berne s'y réservait les appels, la remise des criminels condamnés au dernier supplice, etc., « de la manière que la chose avait été pratiquée de tout temps, sous les comtes et ducs de Savoie. » L'historien Gautier trouve que cette disposition « générale » n'était pas « équivoque », et qu'en tout cas, s'il fallait des éclaircissements, il n'était pas difficile de se les procurer en remontant aux anciens traités. Mais pour les Bernois, il ne s'agissait ni d'éclaircissements, ni de légalité. N'ayant pu s'emparer, d'un coup, de ces terres, ils voulurent supplanter peu à peu leurs alliés. « Comme ils avaient eu des vues sur la souveraineté de Genève, — c'est encore Gautier qui parle, — lesquelles ils n'avaient abandonnées que forcés qu'ils y furent, en quelque manière, par le refus ferme et constant que leur firent les Genevois, et par la crainte peut-être que ceux-ci, réduits au désespoir, ne se jetassent entre les bras de la France,... les Bernois, dis-je, qui voyaient avec quelque jalousie qu'une ville qui leur paraissait, par les conquêtes qu'ils avaient faites et qu'ils environnaient de tous côtés, si fort à leur bienséance, leur eût échappé2, n'étaient pas disposés à la laisser jouir tranquillement des droits considérables qu'elle avait sur les terres de Saint-Victor et Chapitre, enclavées dans leurs bailliages de Ternier et de Gaillard. Aussi, depuis le traité, les officiers bernois de ces bailliages ne cessèrent de commettre divers attentats contre la juridiction de ces terres 3. »

Ces attentats ne sont ni contestables ni contestés. Cornélius reconnaît4 que, dans le conflit relatif aux terres de Saint- Victor et Chapitre, les prétentions bernoises n'étaient pas conformes à « la lettre » du traité, et il rend, au contraire, cette justice aux Genevois : « Le but de leurs efforts était de conserver à leurs représentants dans ces terres une certaine indépendance, et, autant que nous pouvons en juger, leurs prétentions sont restées conformes au droit et à la justice. Mais à Berne on pensait avoir assez fait pour Genève, et on coupa court aux discussions sur le traité par cette brutale observation : Berne est celle

1. Cornélius, p. 253. — 2. Même les meilleurs Bernois regrettaient ces concessions. < Les nôtres, par les conventions de l'année 1536, cédèrent beaucoup de leur droit (de suo jure) par inadvertance [incaute), » écrivait Zurkinden à Calvin, le 20 janvier 1557. Opéra, XVI, p. 391. — 3. Gautier, III, p. 36, 37.

- 4. Cornélius, p. 258, n. 3. « Sôllend ir inen antwurten, sy habend m.[einen] g.fnadigen] h.[errn] nutzit gen (nichts gegebenj, aber m. g. h. inen wol, deshalb inen nit zustande den vertrag usszelegen, sondern m. g. h. » Instructions à Grafenried, du 3 novembre 1537.

LES ARTICULANTS ET LA CONTRE-REVOLUTION

qui a donné ; Genève est celle qui a reçu ; donc ce n'est pas à Genève, c'est à Berne à interpréter le traité. » — Quia ego nominor leo.

Nous pouvons maintenant comprendre l'affaire des Articulants et juger leur conduite.

Au milieu des négociations interminables suscitées par ce conflit, Genève envoya une nouvelle ambassade à Berne, fin mars 1 539. Or ce qui avait été impossible jusque-là se trouva tout à coup incroyablement facile. L'ambassade genevoise se présenta le 27 mars devant le Conseil de Berne, et trois jours après, le 3o, les vingt et un articles d'un nouveau traité, réglant toutes les questions, étaient déjà signés.

Que contenait le traité ? l'abandon des revendications genevoises. Il n'y a aucun doute sur ce point : « Il faut avouer, dit Cornélius, que le traité de 1 53g était préjudiciable à Genève, évidemment et gravement sur tous les points *. » Et Gautier : « La plupart des vingt et un articles étaient honteux aux Genevois et les dépouillaient des plus beaux droits qu'ils avaient surdes terres de Saint-Victor et Chapitre2. »

Seulement les trois ambassadeurs genevois avaient agi contrairement aux instructions formelles qu'ils avaient reçues. « Les députés genevois crurent pouvoir ne pas tenir compte des instructions qu'ils avaient reçues, » dit Roget 3. Il n'y a pas plus de doute sur ce second point que sur le premier.

Que s'était-il donc passé ? On l'ignore, et on en est réduit aux conjectures. « S'ils se conduisirent de cette manière, ou de propos délibéré, ou par inadvertance, et par surprise, c'est ce que je ne déciderai pas, et dont je laisserai le jugement entier au lecteur. » Ainsi s'exprime le prudent historien Gautier. Il laisse cependant entrevoir quelle est son opinion particulière, quand il exclut « la négligence », qui aurait dû être « la plus stupide qu'on puisse imaginer4. — A. Roget répète : « Quels mobiles les poussèrent à agir de la sorte?... C'est ce que nous ne nous chargeons pas de décider. » Il laisse cependant lui aussi entrevoir son opinion particulière, qui est contraire à celle de Gautier, quand il trouve que Gaberel va « beaucoup trop loin » en parlant « de la trahison nationale des adversaires de la Réforme 5. »

1. Cornélius, p. 264. — 3. Gautier, III, p. 39. — 3. Roget, I, p. 184. — 4. Gautier, III, p. 38, 39 — ;i. Roget, I, p. 185. Si l'on en est réduit à des conjectures sur les vrais motifs de l'acte répréhensible commis par les trois Articulants, on peut cependant affirmer que ces motifs n'étaient pas avouables: preuve, le soin qu'ils eurent de cacher le traité aussi longtemps qu'ils le purent ; preuve, le mensonge enfantin par lequel ils essayèrent un moment de se disculper; preuve, le refus obstiné de Lullin, qui, plutôt que de retourner à Berne pour s'y expliquer, déclara qu'il quitterait la ville pendant un an et payerait l'amende (Roget, I, p. 191); preuve, enfin, la déclaration faite par les Procureurs genevois à la Marche de Lausanne, du 31 mai 1540: « Pour tromper leurs Excellences, les trois délégués avaient fabriqué de fausses instructions, minutées par l'un d'eux, et desquelles ils produisaient l'original. » (Gautier, III, p. 68.) Ces fausses instructions sont aux Archives de Genève (P. IL, N° 1231), avec cette suscription : « Original des instructions contrefaictes par Amye Chapeauroge. » — Il est vrai que, d'après Roget, «. ce manuscrit ne correspond point

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

Pour nous, il nous semble qu'il faut distinguer entre les motifs et l'acte. Les motifs restent inconnus. Mais l'acte d'ambassadeurs, qui, malgré les instructions formelles de leur gouvernement, cèdent les droits de leur pays, ressemble à s'y méprendre, quoi qu'il en soit des motifs, à ce que, en langage vulgaire, on appelle une trahison, une « prévarication ». ■ — Du reste ceux qui veulent se faire une opinion, en parfaite connaissance de cause, n'ont qu'à lire avec soin la Note, si claire, que M. Alfred Cartier, avec sa compétence particulière, a bien voulu rédiger pour nous sur ce point, et qui se trouve dans les Appendices de ce volume

Or les trois ambassadeurs coupables, Lullin, de Chapeaurouge et Monathon, étaient « troys des plus aparents du Conseil et plus grands conducteurs des faicts cy-devant récitez2, » c'est-à-dire qu'ils étaient trois chefs du parti antiréformateur. Il faut ajouter que les événements ultérieurs, loin de dégager la responsabilité des trois ambassadeurs, l'aggravèrent plutôt, et engagèrent même celle de tout le Petit Conseil, c'est-à-dire de tout le parti.

En effet les trois ambassadeurs reviennent le 3 avril, et se bornent à déclarer qu'ils ont « faict du mieulx, » et que le traité sera envoyé de Berne « en brief. » Aucune explication. C'est étrange ! Voici qui l'est plus encore : Dans le Conseil personne n'a l'idée de s'informer 3 ; personne n'éprouve la moindre curiosité de savoir ce qui s'est passé, et comment une affaire aussi urgente et aussi importante a été réglée. « Comme ces trois députés avaient beaucoup de parens et de gens dans leur dépendance dans le Conseil, on les en crut sur parole, » dit Gautier4. Même cette explication est insuffisante.

Et puis cette absence de curiosité se prolonge deux mois ! Et c'est seulement quand les baillis bernois continuent leurs provocations et leurs usurpations qu'on se décide (6 juin) à envoyer chercher le traité à Berne. On le rapporte. Mais il était en allemand. Le messager ne s'en était-il pas aperçu? On le renvoie, le 20 juin, pour le faire « translater », et enfin, le 27 juin, le Conseil prend connaissance du traité, signé trois mois auparavant, le 3o mars ! Toujours impassible, le procès-verbal dit : « L'on az recyeuz le dernier tracsté fayct entre Berne et Genève, lequelt az esté liseuz et non acceptée. 5 » Et c'est tout : pas la moindre censure, pas le moindre reproche, de la part de l'étrange Conseil à ses étranges négociateurs !

au traité tel qu'il fut conclu : il se rapproche beaucoup du texte des instructions, dont il semble n'être qu'une variante abrégée. » (Roget, I, p. 220.) — Mais une « variante abrégée » c'est bien déjà quelque chose ! Quel ambassadeur a le droit de « varier », et « d'abréger » ses instructions ? Et ne faut-il pas que la « variation » fût assez importante et visible pour que les Procureurs genevois aient cru pouvoir prouver la prévarication des trois ambassadeurs, rien qu'en montrant cette variante ?

1. Cette question de la contrefaçon des instructions officielles par les ambassadeurs est, on le comprend, capitale, pour se faire une idée de leur caractère et de leur attitude politique, et par conséquent pour savoir qui défendait les intérêts nationaux genevois, les Guillermins ou les Articulants. - 2. Roset, p. 263. — .'i. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 69v. Cornélius, p. 267, et n. 2. — 4. Gautier, III, p. 43. — 5. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 186.

LES ARTICULANTS ET LA CONTRE-RÉVOLUTION

Mais le peuple ne fut pas d'aussi bonne composition que ses représentants officiels. Dès que « le bruict s'en fit par la ville, » on accusa violemment les ambassadeurs.

Ils essayaient de se disculper en disant que certains articles n'étaient pas rédigés comme ils avaient été conclus. Mais l'excuse était enfantine. Il s'agissait de tout le document, et non de quelques mots. Du reste, pour que l'excuse eût une ombre de vérité, il aurait fallu, ou que les trois ambassadeurs eussent signé ce qu'ils n'avaient pas compris, ou que Berne, après la signature, eût falsifié le texte, deux suppositions également inadmissibles.

Le traité était donc là, en bonne et due forme, œuvre incontestable des chefs du parti anti-réformateur.

Naturellement, les chefs du parti réformateur se dressèrent contre le traité et ses signataires, et se trouvèrent, comme au moment de l'exil de Farel et de Calvin, — - seulement dans une question non plus ecclésiastique, mais politique, — les représentants de l'indépendance genevoise. Il n'y a pas lieu de s'en étonner : c'était la logique môme de la situation. Du coup, ils remportèrent leur première victoire au Conseil des Deux -Cents, le 25 août i53q. Ami Perrin et Claude Pertemps (dit Bonna), les deux chefs Guillermins, disent « que jamex les dernier articles, fayct àz Berne, de leur volloyr ne seryont séler [scellés]. Et tous les assistans audict Conseyl, d'une commune voex, ont responduz, non jamex àz icyeulx volloyr consentyr ny obtempérer, attendus qui son contre nous [nos] libertés, hux [us], franchises, et bonnes costumes »

En même temps, le peuple trouvait un mot pour flétrir les auteurs des articles néfastes : Articulants , et « pource que, dit Bonivard, c'estoit un vocable inusité, le peuple les nomma d'une espèce de chardons friandts à manger, que se nomme artichous 2. » Artichauds !

Guillermins contre Artichauds.

La lutte devint tout de suite vive, confuse, mouvementée. Berne était intraitable. Le Conseil de Genève ne pouvait que résister de plus en plus. Aucun gouvernement n'aurait osé ratifier un pareil traité, et le mécontentement populaire grandissait. Les trois Articulants sont mis en prison. Les Conseils se réunissent le jour et la nuit.

1. Registres du Conseil, Vol. 33, f. 259". — 2. Advis et devis de l'ancienne et nouvelle police de Genève, p. 54. — La chronique rimée {Mémoires et documents, XIX, p. 264) nous dépeint les Artichauds entrant au Conseil :

pourtans de grans espées,

Leur rieurs vertes, chaulses déchiquetées,

Et appellants la parolle de Dieu,

Par mocquerie, la pactolle de Andrieu.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

Tout à coup, il y a une grande scène de réconciliation générale, sur l'initiative patriotique des Guillermins, le Ier février 1540. C'est Cornélius qui le constate l. Les prisonniers sont relâchés.

La paix fut solennisée « par procession du peuple au son du tabourin par toute la ville. Les ministres aussi... en congratularent à Messieurs au Conseil2. » Et le jour des élections du Petit Conseil, les Guillermins virent quelques-uns des leurs réintroduits dans les charges publiques3.

Toutefois, les Articulants conservèrent la majorité. Le Ier février, ils avaient fait nommer capitaine général Jean Philippe, l'homme le plus accrédité du parti, le vrai chef. Pleins d'insouciance, ils banquetaient et se réjouissaient.

Ils auraient dû cependant comprendre qu'une embrassade, même générale, ne supprimait pas le traité des Articulants. Aussi bien, la paix était « plâtrée, » comme dit Gautier. Les querelles, les rixes reprenaient. André Philippe, le fils même du capitaine général, tuait son contradicteur 4. L'ours de Berne refusait de lâcher la proie que ses griffes avaient saisie. Ses ambassadeurs venaient faire entendre à Genève un langage rogue, comme un grognement.

Ainsi pressé, que pouvait faire le Conseil ? Il devait abandonner ses anciens chefs et prouver de plus en plus la prévarication des Trois. La discussion prit un tel tour que, pendant la séance, Jean Philippe dit à l'oreille des trois prévenus de se hâter de sortir de la salle et de la ville, ce qu'ils rirent incontinent. Le lendemain, 22 avril, il y a Conseil général. Ah ! ici les procès-verbaux ont perdu leur impassibilité. L'écriture du secrétaire est particulièrement illisible. Dans sa hâte, celui-ci oublie tout protocole : « Assemblés. Grande multitude. Et az esté cryés que les 3 traystres... soyent détenus avant toutes choses, et fère prossès àz icyeulx... et ont cryés la pluspart [c'est-à-dire la majorité]: Justice des traystres5. » Immédiatement on donne au seigneur lieutenant l'ordre de « les allez prendre pour prisonyer. » Mais il revient tout de suite et expose « comment il az esté par les maysons des troys et az nul trouvé d'iceulx. » La colère du Conseil grandit.

1. « Vor allem, der entgegenkommende und patriotische Schritt der feindlichen Partei. » Cornélius, p. 280.

.... Mesmement les sindicques Embrassèrent, avecq leurs grans tuniques, Plusieurs de ceulx qu'ils avoient paradevant

Volu bannir.... (Mémoires et documents, XIX, p. 265.)

2. Roset, p. 271. — Mardi 3 février. — « Les sieurs prédicans ont remontré laz grande paix et fraternelle dilection que fust fayete dymenche en Conseil général entre tous ceulx de laz ville, pouquoy qu'il seroy bien propice estably ung jour affin que tous venssent àz laz prédication pour entendre le grand bien que procède de vivre en paix. — Et az esté résoluz àz dymenche prochain de se assembler aut nom de messieurs àz laz prédication. > Registres du Conseil, Vol. 34, f. 74. — 3. Le même jour, Cornélius constate qu'on réclame •> un renouveau du zèle évangélique du gouvernant » (p. 283). — Car, sur la proposition de Pécolat, le Conseil général décide que syndics et lieutenant seront désormais responsables de la mise à exécution des édits passés et futurs de Réformation. Roget, I, p. 209. « C'est ce que propose Jehan Peccollat.... Item que meissieurs les esleuz sindiques et monsieur le lieutenant sans délay ayent incontinent à mectre en exécution tous esdietz faietz et à faire sur la Réformation par l'évangile, et qu'en déffault le commun les en prendra à partie. » Registres du Conseil, Vol. 34, f. 4. — 4. Gautier, III, p. 58. —> 5. Registres du Conseil, Vol. 34, f. 202.

LES ARTICULANTS ET LA CONTRE-REVOLUTION

On décide de les faire « cryer àz voex de trompe1, » et de mettre les scellés sur leurs maisons. Le peuple crie : « Aoy, aoy [Oui, oui] », et aux représentants des députés bernois on répond, le 23, qu'il est impossible de résister, de peur « que le peuple ne ce mysse sus les seigneurs du Conseil estroyt2. » En effet, ce n'étaient plus seulement les Guillermins qui dirigeaient le mouvement : le peuple lui-même s'en emparait et l'opposition se transformait peu à peu en révolution.

Le 18 mai, Richardet, le vétéran des Eidgenots, le patriote le plus influent avec Jean Philippe, était arrêté, puis relâché. Le 20 mai, les trois Articulants fugitifs étaient remplacés au Conseil par trois Guillermins, Vandel, Roset, Salaz, et, à partir de ce moment, le parti, mis en minorité par l'exil des Réformateurs, reconquérait la prépondérance dans le Petit Conseil.

Ce n'était pas l'âme tranquille que Jean Philippe voyait ainsi l'influence lui échapper. Le ier juin, le Conseil général fut témoin d'une scène que la chronique rimée raconte ainsi :

Le premier jour de Juing, oultre cela, Au général Conseil, sans dire holà, Tout enragé11 se liève, puis vous serre Jehan Uabères, le cuydant mettre à terre, L'esgrattignast jusques au sang, lui fendist Sa chemise, puis s'escria et dict :

« Au large! ça, ventre Dieu, méchans gens, Faut-il que icy vous soiez noz Régens 4 ? »

Néanmoins, le 5 juin, les trois Articulants furent déclarés « faulsaires et rebelles, » et condamnés « ung chacung d'iceulx à avoir respectivement tranché la teste au lieu de Champel 5. »

C'était un coup de massue porté au parti des Artichauds. Son chef, Jean Philippe, ne put le supporter paisiblement, et son mécontentement prit les proportions d'une émeute.

Voici d'abord le pittoresque portrait que Bonivard nous trace de Jean Philippe : « Johan Philippe, un homme riche, et riche non chiche, mais fort libéral aux compaignons, principallement à ceux d'espée, qui pour ce se faisoit aimer de tous. Outre ce, il estoit homme de cueur pour exécuter, mais mal sage pour entreprendre,... et ne craignoit point hazarder sa personne pour le bien public, aussy peu que sa bourse. Mais d'autre costé, c'estoit un homme imprudent et impudent, léger à croire, tardif à décroire, car incontinent que quelque mauvais garson, de

L Registres du Conseil, Vol. 34, f. 202v. — -2. llnd., f. 201 (la pagination du Registre est intervertie). — 3. Jean Philippe. — 4. Mémoires et documents, XIX, p. 269. — 5. « Gaberel, Bungener, Galiffe, Kampschulte disent que les Articulants furent condamnés à un exil de cent et un ans. Cette erreur provient de ce que les deux propositions, celle du bannissement et celle de la mort, furent mises en avant et se trouvent consignées dans les Registres du Conseil. Mais on n'a pas pris garde que l'avis concluant au bannissement est traversé par une barre. » Roget, I, p. 227, n. 1.

LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

ceux qu'il tenoit estre bons pour l'espée, luy havoit faict quelque rapport, il le croioit, et estoit mal aise de le faire décroire ; pource qu'il rThavoit pas la capacité d'escouter une bonne raison, que luy faisoit commectre plusieurs actes téméraires, d'où, à la fin, mal luy advint *. » Nous allons le voir.

La sentence contre les Articulants avait été rendue le 5 juin, qui était un samedi. Le lendemain, dimanche, il y eut « papegay des archers, » c'est-à-dire tir à Plainpalais, avec un oiseau qui s'appelait papegay pour cible. Concours de la foule ; discussions politiques ; échange de propos violents. Le soir, Jean Philippe se rendit, pour souper, à l'hôtellerie de l'Ange, avec neuf de ses amis, tandis que d'autres, au nombre de six, soupaient à ses frais à l'hôtellerie du Brochet, tenue par Denis Hugues, le fils du célèbre patriote, Bezanson Hugues 2.

Et voici, d'après Roget (aussi favorable à J. Philippe que son impartialité le lui permet), le récit des événements ultérieurs. Les convives du Brochet sortent, sans doute un peu avinés. Ils rencontrent, sur le pont du Rhône, des citoyens de la faction adverse « et les assaillent. » Attiré par le bruit, Jean Philippe accourt, à son tour, de l'hôtellerie de l'Ange, se précipite dans la bagarre, criant à l'un de ses adversaires qu'il reconnaît : « Traître, que fais-tu ici ? » Il le frappe de son épée, il blesse deux autres citoyens. Puis, pour aller chercher du secours, il traverse le Rhône, monte à Saint-Gervais, revient, sa hallebarde à la main, à la tête de toute une troupe. A. Roget dit : « De la part d'un membre du gouvernement et du commandant de la milice, une telle attitude a lieu de surprendre3. » En effet. Pensons au général, gouverneur d'une de nos capitales, qui, l'épée au poing, à la tête d'un bataillon, parcourrait les rues. « Une telle attitude aurait lieu de surprendre. »

Naturellement, à la première nouvelle de l'émeute excitée par Jean Philippe, les Guillermins étaient accourus. Dès que J. Philippe débouche sur la place de la Fusterie, il les rencontre. Michel Sept était à sa fenêtre. Jean Philippe l'apostrophe.

« Traytre, meschant poulerier, descent çà bas ! » Oui respondit : « C'est toi ineschant, non pas Moy, qui ne veuille ainsi que toy destruyre Ceste ville. » Sur quoy le Pactu crye : « Veux-tu dire qu'il soit meschant, dis traitre. » L'aultre respond : « Je dis qu'on peult cognoistre A son œuvre quel il est : ne toy chaille, Pactu, Pactu; tout vous viendra à taille *. »

Alors c'est une bataille. Voyant Jean d'Abères, celui qu'il avait si rudement violenté en plein Conseil, J. Philippe lui porte à la tête deux coups de hallebarde.

Néanmoins, la troupe du capitaine général eut bientôt le dessous, et celui-ci s'enferma dans sa maison, d'où, « par sus les toits, se sauva en l'hostellerie de la Tour Perce 5. »

1. Advis et devis de l'ancienne et nouvelle police de Genève, p. 47. — 2. Roget, I, p. 234, n. 1. — 3. Ibid., p. 235. — 4. Mémoires et documents, XIX, p. 271. — 5. Bonivaid, p. 50. L'hôtellerie de la Tour Perce était

LES ARTICULANTS ET LA CONTRE-REVOLUTION

Le Conseil s'était déjà rassemblé dans la nuit. Il se rassembla de nouveau le lendemain, à cinq heures du matin. Les blessés avaient été portés à l'Hôtel de ville. L'instruction était commencée. Le gouvernement , timide et partagé, s'efforçait de penser qu'il n'y avait pas « sédicion avec meurtre, ne cas cligne de mort, mais plustost une noyse, ou ung débat. » Mais le peuple fermait ses boutiques et descendait en armes dans la rue. On décida d'arrêter les coupables.

Le populart voyant sur ce, comment L'on y alloit ung peu trop froidement, Pressarent....

Sur quoy petit et grand se vont mesler De les chercher, en sorte qu'ils en heurent En brief plusieurs '.

Vingt-cinq arrestations furent opérées. Pendant ce temps, les baillis bernois accouraient au secours de leurs amis, les Articulants. Ils descendaient à la Tour Perce, leur hôtellerie habituelle, y trouvaient Jean Philippe, et essayaient « de le sauver dehors la ville, dedans une malle. Mais Dieu voulut qu'il allast autrement 2. »

C'était, en effet, trop tard. Le « populart » envahissait l'hôtellerie.

Et sy avec ce sceurent Le lieu auquel s'estoit caché le Roy Jehan Philipe, qui fust en désarroy, Par deux enfans allans à la traverse, Dans l'estable trové de la Tour Perse :t, Couvert de deux grosses gerbes de paille, Sa grand espée auprès de luy, que taylle ; Où il fust pris et mené prisonnier Par des seigners et d'aultres ung milier, Don les aulcuns, craignans qu'il n'eschapasse, Crioient : « Que là la teste on luy copasse ! » Ce néantmoins, arriva sain et sauve A la prison, tout deschault

Le héros favori d'hier était aujourd'hui le bouc émissaire. « Le peuple, dit Bonivard, convertit lors l'extrême amytié qu'il portoit à Philippe en extrême inimitié, et tel, auquel il havoit donné cent repas et encores de l'argent, estoit celluy qui sollicitoit mieux contre luy 5. »

Le capitaine général fut traité comme le plus ordinaire malfaiteur. On décida de le mettre « à la corde, » c'est-à-dire à la torture de la corde. On le « lia, » mais dès qu'il fut « un peu levé, il confessa0 » ce que l'on voulut. Ici, le farouche rimeur Guillermin, sans pitié pour son adversaire, le raille :

alors tenue par François Lullin, frère de Lullin, l'un des trois Articulants. (Gautier, III, p. 73, n. 2.) Jean Lullin lui-même avait tenu une autre hôtellerie, A l'ours, dans le faubourg Saint-Gervais. Herminjard, V, p. 1 52, n. 20.

1. Mémoires et documents, XIX, p. 276 et 274. — 2. Bonivard, p. 50. — 3. Mémoires et documents, XIX, p. 274. — « Aus seinem Versteck in einem Gasthaus in S. Gervais, » dit à tort Cornélius, p. 294. — 4. Mémoires et documents, XIX, p. 275. — 5. Bonivard, p. 49. — 6. Ibid., p. 51.

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LE RETOUR DE CALVIN A GENÈVE

Mais quant il vist la corde pour enseigne, Et que tout fust prest à la luy bailler, Il commencea à braire et à parller, Disant : « Messieurs, Messieurs, ayés pitié Du bon marchant estant icy lié, Comme ung brigand, pour avoir de la corde, Oui jamais mal ne feist; miséricorde!

Borreau tirant, attends, je vaids tout dire : Ouy, Messieurs, ce fut moy qui par ire Feiz ce coup là : je vous requiers mercy »

La pression populaire augmentait d'heure en heure. « Le peuple esmeu ne posoit point les armes, environnant jour et nuict la maison de la ville et les prisons, crians d'une voix: Justice...! tellement que, troys jours durant, les Seigneurs du Conseil, ainsy poursuyvis, furent contraincts abrévier le procès du dit capitaine2.... » On ne lui donna point d'avocat. Les efforts des Bernois pour le sauver le rendirent sans cloute plus suspect et poussèrent ses adversaires à ne pas attendre une intervention plus compromettante. Enfin, Jean d'Abères, la victime de Jean Philippe, étant mort, sa femme et son fils portèrent le cadavre à l'Hôtel de ville, criant : Justice! Justice! Il était impossible de tarder plus longtemps. Le Conseil décide « de faire justice selon Dieu et raison, et briefve. » Le même jour la sentence de mort est votée et exécutée.

On a dit : ce fut un « meurtre juridique. » Il n'y a pas lieu de contester que les formes juridiques furent mal observées et que la pression populaire fut énorme, décisive. Le rimeur Guillermin déclare que Jean Philippe ne fut point, en effet, condamné par la volonté « de princeps, » c'est-à-dire de l'autorité, mais du peuple, et, pour lui, de Dieu :

Et cecy fust de Dieu, et non point de l'homme : Aussy pour ung, vous en troverez cent Qui vous diront qu'il est mort ignoscent.

L'exécution manqua de la dignité et du calme auguste de la justice, tout comme le jugement. Jean Philippe, qui avait prié qu'on ne lui passât pas la corde au cou, fut seulement lié sous les bras, et portant « son oreillon d'ung fin sattin en teste, » d'un pas « honneste, » il se rendit au supplice, entre les quatre prédicants qui l'exhortaient « gallantement. » Le syndic lut l'arrêt, mais « tant parloit bas qu'on ne povoit ouyr. » D'abord, Jean Philippe essaya de faire son apologie, puis il s'humilia, disant :

Ces tavernes point ne fréquenterez, Qui m'ont mené, avecq les jeunes gens, Là où je suis ; mais serez diligens D'aller ouyr la parolle de Dieu.

Sur ce, le prédicant Marcourt essaie de célébrer les merveilles de la grâce de Dieu qui change ainsi subitement le cœur des pécheurs. Mais ayant parlé du

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