I. Pierre de Vingle
Pierre de Vingle 3 était appelé et s'appelait lui-même le Picard 4 : « dit Pirot Picard, » d'après la souscription de sa Bible d'Olivétan 5.
Gagné aux croyances nouvelles, qui étaient prêchées à Lyon dès 1524, il imprima en 1 5 3 1 un ouvrage hérétique, publié en Allemagne et condamné par la Sorbonne. L'année suivante, ayant imprimé le Nouveau Testament en français, il fut « desjecté de Lyon, » et se réfugia en Suisse. Après diverses pérégrinations, et grâce aux recommandations bernoises, aux efforts de Farel et de Viret et des évangéliques de Genève, il s'établit dans cette ville, où il eut une imprimerie, au moins de mars à juillet 1533°. Mais, dès le mois d'août, nous le trouvons installé avec ses presses à Neuchâtel, où, le 29, il achève l'impression de la Manière et fasson de Farel.
La tradition place l'établissement typographique de Vingle dans le petit village de Serrières, près Neuchâtel, là-même où Farel avait abordé, quand il prêcha pour la première fois l'évangile dans le pays. Mais cette tradition ne paraît reposer sur aucune donnée certaine, et elle est contre-
1. Cet appendice fait suite à l'Appendice XV du volume précédent. — 2. Pour Th. Platter et la première édition de \' Institution chrétienne (1536), voir Jean Calvin, I, p. 605. — 15. 11 imprime lui-même Vingle dans la Manière et fasson de 1533 et dans le Nouveau Testament de 1534, Wingle dans la Bible de 1535. Th. Dufour, Notice sur les livres imprimés à Genève et à Neuchâtel dans les premiers temps de la Réforme, 1533-1540 (extraite du Catéchisme français de Calvin et tirée à part), 1878, p. 23, n. 2, et p. 22-67, 104-131. — 4- « Je ne sçay si le Picard est ancore venu. » « Reserivez si le Picard est venu. » Farel à Guerin Muète, 18 novembre 1532. Herminjard, II, p. 460, 462. — 5. Pirot, pour Pierrot. Son père paraît avoir été Jean de Vingle, d'origine picarde, imprimeur à Lyon. Th. Dufour, p. 22-23. — 6. Th. Dufour, p. 26-39. — Herminjard, III, p. 30, 31, n. 8.
APPENDICE XIV
dite par la souscription de la Manière et fasson ■' « Imprimé par Pierre de Vingle à Neufchastel, » ainsi que par la souscription de la Bible d'Olivétan : « Achevé d'imprimer en la ville et conté de Neufchastel '. »
C'est donc à Neuchâtel qu'il publia ces livres, dont le rôle fut si divers et si grand, la Manière et fasson de Farel, première liturgie française, les fameux Placards de 1534 contre la messe, de Antoine Marcourt, qui donnèrent lieu aux terribles persécutions de l'année des Placards, et la Bible d'Olivétan, en 1535, la Bible des martyrs, etc.
Dans la grande Bible française de 1535, Pierre de Vingle se servit (il ne s'en est servi que là) d'une vraie marque typographique. (Page 34.) « Elle est de forme carrée. Sur le fond blanc d'un écusson, échancré aux côtés, se détache un cœur surmonté d'une couronne. Autour de l'écusson, des hachures remplissent le reste du cadre et sont recouvertes par les plis d'une banderole, où se lisent ces mots : cor contritvm et hvmiliatvm devs non despiciet. ps. 50 2. »
Il semble que cette grande publication de la Bible d'Olivétan ait épuisé les ressources financières fournies par les Vaudois et les forces de Pierre de Vingle. Une obscurité complète se fait sur l'imprimeur qui fut un si puissant auxiliaire des premiers Réformateurs en pays romand. L'époque, le lieu de sa mort sont inconnus, et même, pour un siècle et demi, l'imprimerie disparaît de Neuchâtel.
IL Jean Michel.
Pierre de Vingle eut, en réalité, pour successeur, Jean Michel, peut-être un de ses ouvriers, qui acheta le matériel de son patron (types gothiques, lettres ornées, marque du cœur couronné) et s'établit à Genève de 1538 à 1 544 3.
D'abord Jean Michel demeura « en la place Sainct Pierre, devant la grand Eglise. » Six ans plus tard il habitait le quartier de Rive.
On possède le texte du contrat qu'il passa avec un de ces apprentifs dont parle la législation de 1560 : « ... pour apprend[r]e le art de emprimerie, par l'espace de urig an,... et c'est pour la ferme et sallaire de l'apprentissage et sogne de boche, avec le reblanchir, de dix et huyct escus soleil, pour ledit sire Jehan Michiel, et deux semblables escus pour la donne Catherine, femme dudit sire Jehan Michiel 4. »
Cet imprimeur est le héros d'un petit épisode de l'histoire calvinienne, tout à fait digne de mémoire 5.
Calvin était parti pour Strasbourg, en juin 1543, appelé par Farel, lequel se trouvait en ce moment en discussion avec Caroli, à Metz, comme nous l'avons raconté.
Quelques jours après, les pasteurs de Genève apprennent que Jean Michel réimprimait le Nouveau Testament (qitod novissime castigasti, disent-ils au Réformateur6), mais en ajoutant, en tête de chaque chapitre, des sommaires (argumenta seu judicia) dus à la plume d'un certain Claude Boysset, chef de « quelques imposteurs. »
I. Herminjard, III, p. 294, n. 4. — Il faut reconnaître que Vingle cherchait le plus souvent à dérouter ses lecteurs plutôt qu'à les renseigner. C'est ainsi qu'il met sur ses publications neuchàteloises : « Imprimé à Corinthe; Imprimé à Paris, par Pierre de Vignolle; Nouvellement imprimé à Gand, par Pieter van Winghue. » Th. Dufour, p. 60. — -. Ibid., p. 58. — •!. Ibid., p. 86-93. — 'l- Ibid., p. 88, n. 1. — 5. Ibid., p. 90 93. — Annales, p. 316. — A. Cartier, Arrêts dit Conseil de Genève sur le fait de l'imprimerie et de la librairie de 1^41 à 1550, 1893, p. 43-50. — 6. « Je suis occupé à corriger le Nouveau Testament, » écrivait-il le 15 décembre 1542 à Farel, à Metz. Opéra, XI, p. 474. Herminjard, VIII, p. 220. En note, les éditeurs des Opéra ajoutent, à propos du renseignement fourni sur la traduction française de la Bible: « mais son histoire est encore enveloppée de ténèbres cimmériennes. »
QUELQUES IMPRIMEURS DE CALVIN
Le 26 juin, les pasteurs Abel Poupin et de Geneston dénoncent au Conseil le « summayre suspect. » Le Conseil délibère, informe. Le 3 juillet, les pasteurs « ont refférus, qu'il il trove, ès ditz summayres, erreurs. » Finalement, le 10 juillet, le Conseil embarrassé décide « que l'imprimeur doybge allé trové Monsr. Calvin et Maystre GuilK Farel [à] Estrabourg. »
Dès le lendemain 1 1 juillet, les pasteurs de Genève se hâtent de rédiger une missive à Calvin, lui exposant le cas à leur manière. « S'ils n'étaient accourus d'un grand élan (maguo impetii), et avec une grande diligence, les insanités et les impudences de ces hommes auraient souillé le nom de l'Eglise. » En effet, pour assurer la vente, l'imprimeur comptait tout mettre sous le nom de Calvin. Les pasteurs se sont donc hâtés de porter plainte contre « ces calomniateurs, ces faussaires, ces maladroits corrupteurs, » et de déclarer que ces prétendus « arguments » ne pouvaient être vendus <( sans grand scandale et infamie pour l'Eglise et la cité. » Les éditeurs ont alors offert de publier des Errata à la fin du volume, ou bien ailleurs, sans nom d'auteur ni de ville. Mais les pasteurs ont déclaré ces propositions inacceptables. Et le Conseil a décidé de s'en remettre au jugement de Calvin, de Farel et de Viret '. — La lettre est signée Philippe de Ecclesia, Champereau, Geneston, Poupin et Treppereau.
Quel émoi ! — ■ L'imprimeur ne jugea pas utile de faire le voyage de Strasbourg. Il attendit le retour du Réformateur, fin août, et le 31 août le Conseil, ayant entendu Calvin, par conséquent sur son avis, accepta une des deux propositions de Jean Michel, et lui permit de publier son volume, pourvu qu'il ne mît point de nom d'auteur ni de ville.
Voilà un nouvel exemple de cette modération dont savait taire preuve Calvin, modération qui ne lui a guère servi, ni de notre temps, ni même du sien.
Jean Michel avait épousé une cousine du principal du Collège de Mâcon, Eloi du Vergier. Et à Mâcon se trouvait souvent l'ami, le médecin de Calvin, Benoît Textor -. Un jour, Textor apprend qu'un ancien moine, Lobatius, a cherché à exciter le principal contre Calvin, à propos de la conduite de celui-ci contre son cousin, Jean Michel. « Calvin, disait le moine impudent, s'est conduit d'une manière indigne de lui, en nuisant si gravement, pour une cause si futile, à un malheureux imprimeur, alors que dans le N. T., traduit par lui en français, Calvin lui-même a admis une hérésie évidente au commencement du premier chapitre de saint Jean3.... »
Or, nous venons de le voir, Calvin n'était pour rien dans les embarras de Jean Michel. Il n'était intervenu que pour calmer ses collègues et faire accepter par le Conseil la proposition même de Jean Michel. — Quant à la prétendue hérésie, les éditeurs des Opéra disent qu'ils ne peuvent comprendre de quoi il s'agit, et que dans 'es exemplaires existant du N. T., « un Argus même ne découvrirait rien de tel 4. »
Nous surprenons ainsi à l'œuvre ces méprisables inventeurs de la légende calvinienne, ces « démons », comme dit Textor, cette « phalange », ou plutôt cet « ignoble fumier 5. » Le mot est juste pour désigner cette bande de menteurs passés et présents.