IV. Wendelin Rihel
Après Platter, Oporin et Winter, dont l'association ne dura pas longtemps et qui imprimèrent les trois premiers ouvrages de Calvin, son Institution de 1536, ses Deux Epîtres de 1537 et le Catéchisme latin de 1538, ce tut Wendelin Rihel, de Strasbourg, qui devint le grand imprimeur de notre Réformateur.
De ses presses sont sortis les ouvrages suivants : Institution chrétienne, deuxième édition latine, août 1539; troisième édition latine, mars 1543; quatrième édition latine, mars 1545; neuvième édition latine, 1561. Celle-ci est sans doute due au fils de Wendelin, Théodore Rihel, qui, imprimant le volume sans l'autorisation des Estienne ou de Calvin, n'a osé mettre ni date ni lieu1; — La Psychopannychia, première édition en 1542, et deuxième en 1545. Cette seconde édition porte en sous-titre : « Livret (libellas) composé il y a sept ans et mis maintenant pour la première fois en lumière. » Les éditeurs des Opéra ont déclaré ce titre tout à fait ridicule, « et se sont demandés qui l'éditeur avait cru pouvoir tromper par son « mensonge2. » La vérité est qu'il avait été composé onze ans avant, en 1534, ou tout au moins neuf ans avant, en 1536 (époque où Calvin lui donna sa dernière forme), et qu'il avait été publié par Rihel lui-même en 1542 3; — La réponse à Sadolet, septembre 1539; — L'explication du Conseil de Paul III. Seulement ici, Strasbourg est devenu Nicopolis et Rihel, Jean le Zélote. Datum Bethuliae Iudeae, Auno 1541, Meuse Martio. — Impressum per Johannem Zelotem Nicopoli Paniphiliae 4 ; — Les Commentaires sur l'épître aux Romains, mars 1539; — Les Commentaires sur la première épître aux Corinthiens, 1546.
Les Rihel avaient commencé à imprimer à Bâle et à Haguenau. Bernard Rihel, bourgeois de Bâle, imprimait dans cette dernière ville en mars 1472 5. Nous trouvons son fils, Wendelin Rihel6, imprimeur à Haguenau en 1525. Il paraît s'être fixé à Strasbourg vers 1534. H allait y devenir célèbre par l'impression des ouvrages de Calvin et de Sleidan 7.
La correspondance de Calvin nous donne quelques détails sur les rapports de l'auteur et de son éditeur. — Dans une lettre à Du Pinet, du Ier octobre 1538, nous lisons: « L'édition de notre catéchisme me tient en grande anxiété, surtout parce que le jour approche 8. » Calvin désigne par le mot Catéchisme son Institution chrétienne. Il n'était pas seul à se servir de cette expression Le manuscrit de cette seconde édition de l'Institution devait être prochainement remis à l'imprimeur de Bâle, Robert Winter, qui, avec son beau-frère Oporin, continuait l'imprimerie Platter, où avait paru la première édition de l'Institution. Calvin avait fait procéder à une copie du texte, si complètement remanié, et ce qu'on lui avait envoyé de cette copie était extrê-
I . Opéra, I, p. xxxri, xxxiv, xxxv, xlii. — 2. Ibid., V, p. xxxvn. — Voir Jean Calvin, I, Appendice XII. — 4. Opéra, V, p. LU. — 5. Henry Ilarrisse, Les premiers incunables bâlois et leurs dérivés, 1902. — 6. Herminjard, V, p. 288, n. 8. — 7. Opéra, Xb, p. 338. — 8. Herminjard, V, p. 134, et n. 17. — !>. Ibid., IV, p. 23, n. 9.
QUELQUES IMPRIMEURS DE CALVIN
mement défectueux '. Il priait donc Du Pinet d'en surveiller l'achèvement. L'ouvrage devait paraître avant la foire de mars 1539. Tout à coup notre Réformateur eut un contre-temps, un de ces contre-temps auxquels il était si sensible et qui le plongeaient dans un trouble maladif. En janvier 1539, il écrit à Farel : « Tu aurais de moi une plus longue lettre, si la douleur de mon âme ne me paralysait au point que ni l'esprit ni la main ne peuvent remplir leur office. Je pensais que l'impression de mon ouvrage avançait sûrement, et voici, mon frère me rapporte mon manuscrit, tel que je l'avais envoyé. Il faut attendre une autre foire. Voilà le merci de Robert -. » En même temps lui arrivait la nouvelle de la mort d'Olivétan. — C'est alors que Calvin s'adressa à l'imprimeur strasbourgeois, W. Rihel. Il corrigeait les épreuves de ['Institution, d'après sa lettre à Farel du 20 avril 1539 3.
A partir de ce moment, nous voyons notre Réformateur, selon son habitude, très dévoué, très occupé à soigner les intérêts de celui qui est devenu son ami.
En avril 1539, dans une grande gêne pécuniaire, Calvin refuse cependant les secours qu'on lui offre, en disant que « le libraire Wendelin, auquel il a confié l'impression de son petit livre (libèlluni) lui donnera suffisamment pour ses dépenses extraordinaires 4. » Ce libellas n'était rien autre que la seconde édition de l'Institution chrétienne dont nous venons de parler et qui parut en août 1539. Nous avons raconté comment, pour faire plus facilement pénétrer les exemplaires en France, Wendelin imagina de remplacer, sur quelques titres, le nom de Calvinus par son anagramme Alcuinus5. Il usa du même stratagème pour le Commentaire sur l'Epître aux Romains, paru en mars 1540, avec une dédicace à Grynée, du 18 octobre 1539 (î.
Le 27 juillet 1540, Calvin recommande à Farel de prendre à cœur les intérêts de Wendelin {eam rem IVendelini causa tibi enrae esse velim 1). Le 24 octobre, il lui indique que le porteur de la lettre lui a promis de revenir avec une charrette ( carruca), et qu'il pourra apporter une partie des livres que Wendelin a en dépôt à Neuchâtel, savoir dix exemplaires de V Institution, et six exemplaires du Commentaire d'Œeolampade sur Jérémie 8. Le 12 juillet 1 5 4 1 , c'est à Viret (alors à Genève) qu'il s'adresse, toujours pour le même motif. Wendelin a des livres à Genève, chez un libraire, qui se montre débiteur inexact, sans doute Michel du Bois0. Que Viret agisse avec prudence. Calvin se montre aussi pressant que délicat. » Tâche et obtiens par ton zèle, tes soins et ton habileté (omni studio, cura, industriel) que le nom de Wendelin soit hors d'atteinte. La chose ne te sera pas difficile, car tu trouveras le Conseil assez bien disposé. La somme est de quarante-huit florins. Je t'envoie ses lettres pour que tu le convainques de sa dette vis-à-vis de Wendelin. Garde-les soigneusement. Dès que tu diras ce qui est nécessaire, nous t'enverrons de plus amples renseignements l0. »
Le retour de Calvin à Genève n'interrompit pas les relations contractées. C'est à Calvin que Rihel fait écrire par Valérand Poullain, le 9 mars 1544 : Simon du Bois, libraire genevois, a un tonneau de livres en dépôt chez Wendelin ; qu'il lui permette de l'ouvrir et de vendre les ouvrages français, s'il y en a ". — Calvin confie à Wendelin l'impression de sa nouvelle édition de 1! 'Institution, celle de 1545. Wendelin, en recevant la première partie du texte, a éprouvé une grande joie (Je qua re valde gaudebam), et il prie l'auteur d'envover la suite du texte dès qu'il pourra (5 novembre 1544). — Le volume parut en 1545 '2.
En novembre 1545, Calvin aurait voulu faire imprimer ses Commentaires sur les Corinthiens pour la foire prochaine. Mais c'est trop tard, Wendelin ne peut plus. Pour l'autre foire, ce sera
I. Herminjard, V, p. 134, n. 17. — 2. Jbid., p. 227, et n. 4. — •'!. Ibid., p. 28. — l. Ibid., p. 291. — 5. Ibid., p. 366, et n. 1. Voir Jean Calvin, I, p. 564. — 6. Herminjard, V, p. 367, n. 4, et VI, p. 74, n. 1. — 7. Ibid., VI, p. 255. — H. Ibid., p. 339, et n. 8, 9. — 9. Ibid. , VII, p. 186, n. 26, 27. - lu. Opéra, XI, p. 254, et n. 5. - il. Ibid., p. 685. - 12. Ibid., p. 762. Herminjard, IX, p. 351, 352, et n. 1-3.
APPENDICE XIV
possible ; et, ajoute Val. Poullain, les Commentaires « en même temps sur les deux épîtres, ce que beaucoup désirent. Rien je pense n'a jamais été demandé par des vœux plus ardents. Tous les savants, toutes les fois qu'ils me rencontrent, me demandent quand enfin on aura ces Commentaires 1 . »
En effet, Calvin envoie le manuscrit de son Commentaire sur la seconde aux Corinthiens. Mais voilà, le manuscrit n'arrive pas. Vive peine, écrit-il à Viret, le 9 août 1546 (bac cura me vehementer cruciavt), car il n'a pas retenu de copie -.
Toujours nerveux et facilement énervé, il est découragé ; il jette le manche après la cognée : « Pour moi, si mon travail est perdu, j'ai décidé de ne plus m'occuper de Paul. Le danger est grand. Il y avait plus d'un mois que le messager était parti, quand on m'a écrit qu'il n'était pas encore arrivé. J'attends avec anxiété ce que m'apportera le prochain messager 3. »
Heureusement le messager finit par arriver. « J'ai été un peu réjoui quand j'ai appris que mon Commentaire était sain et sauf. » On dirait qu'il a de la peine à se remettre de son découragement, tellement il a été profond. « Pendant que je l'ai cru perdu, j'ai perdu moi-même tout un mois (iotus mensis mihi periii). J'avais commencé le petit livre sur les Scandales. J'ai été obligé de ie mettre de côté. Tout ce que j'essayais, c'était sans succès. De l'épître aux Galates, j'ai à peine pu achever la moitié d'un chapitre, aussi longtemps que j'ai été ainsi enchaîné. Ce qui m'émouvait le plus, ce n'était pas la perte, c'était que je l'attribuais à mon incurie. A l'avenir je serai sage (ictus sapiam). »
En même temps, nous voyons que Wendelin s'autorisait de son amitié pour prendre certaines libertés. « Nous nous sommes demandé, écrit Calvin, avec étonnement pourquoi Wendelin a supprimé l'épître à vous adressée, dans mon livre contre les anabaptistes 4. C'était Des Gallards qui l'avait envoyée. Par le premier messager je saurai pourquoi Wendelin garde par devers lui cette épître 5 et le traité des reliques, et n'en fait aucune mention G. »
Mais les procédés de Wendelin ne fâchent point Calvin qui, précisément à ce moment, prouve toute la fidélité de sa reconnaissance. Le 2 octobre, il écrit à Farel : « J'ai attaqué sérieusement l'épître aux Galates. Mais, pour mes publications, je ne suis pas libre, du moins en ce qui concerne les épîtres de Paul. Tu m'as quelquefois entendu dire que, lorsque j'étais à Strasbourg, Wendelin m'a rendu de tels services que je me sentirais obligé de m'accuser d'ingratitude, si je ne lui confiais ce travail. Car au plus fort de ma détresse, il dépensa pour moi plus de quarante écus d'or, et il ne se montra pas moins prompt à m'aider toujours dans mes affaires domestiques, que s'il avait été payé pour être à mon service. Maintenant, lui refuser les épîtres ne serait pas honnête (integrum) ; si j'écris quelque autre chose, je l'éditerai plutôt ici. »
Les éditeurs des Opéra font remarquer que cependant le Commentaire sur la première aux Corinthiens fut le dernier ouvrage de Calvin sorti des presses de Rihel. Les Commentaires sur les autres épîtres, et même sur la seconde aux Corinthiens, furent imprimés chez Gérard 7.
Que s'était-il passé ? Le fait que Calvin avait envoyé à Rihel son manuscrit sur la seconde épître montre que, si l'impression n'eut pas lieu, ce ne fut pas sa faute. Les lignes du 16 août 1547 à M. de Falais en sont une preuve nouvelle et plus complète. « Il y a des lettres à Wendelin, dont je désirerois bien avoir response, pour ce qu'il est question des Commentaires sur S. Paul, dont plusieurs demandoient l'impression 8. »
1. Opéra, XII, p. 216, 16 novembre 1545. — 2. Ibid., p. 367. — 3. Ibid., p. 368. Lettre du 11 août 1546. — 4. Opéra, VII, p. xxvi. — 5. Simplement par négligence, pensent les éditeurs des Opéra, XII, p. 381, n. 5- — 6. Lettre du 15 septembre 1546. Ibid., p. 381. — 7. Opéra, XII, p. 391, n. 4. — X. Ibid., p. 578. — Et note 17, les éditeurs ajoutent : « Rihel
QUELQUES IMPRIMEURS DE CALVIN
Et puis c'est fini. Rihel n'imprime plus rien de Calvin. Tout ce que nous savons, c'est que l'auteur et l'éditeur restèrent bons amis. Le 19 juin 1550, Calvin signale à un de ses correspondants, Paceus, deux de ses amis de Strasbourg, auxquels il peut faire porter ses lettres, s'il en a l'occasion. Tous les deux auront soin, avec un égal plaisir (libenter), qu'elles lui arrivent, et ces deux amis sont Wendelin Rihel et Jean Sturm
Wendelin Rihel mourut a la fin de mars 1555, après avoir publié la première édition du fameux ouvrage de Sleidan -.
On trouve la collection des marques de Rihel dans Paul Heitz et K.-A. Barack, Elsâsische Bùcbermarken, p. xxn.