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PREMIÈRE PARTIE Le faubourg de Plainpalais

L'étymologie du mot Plainpalais nécessiterait, à elle toute seule, une dissertation. On peut se contenter de toutes celles qui ont déjà été écrites et accepter que plain signifie « plaine; » et que palais vient, non de palatium (palais des

LA VILLE

moines), ni de palus, pali (palissade), mais de palus, paludis (marais). C'était un espace marécageux1.

En effet, le lit de l'Arve, et même sa jonction avec le Rhône, étaient autrefois beaucoup plus rapprochés qu'aujourd'hui de la ville 2, et une grande partie de Plainpalais a été formée par les atterrissements de la rivière.

C'est dans cette plaine de Palais, et dans la partie appelée Petit-Palais, que nous trouvons le couvent des Dominicains.

Dès 1222, les Frères prêcheurs (dont l'ordre ne datait que de 121 5) font leur apparition dans le diocèse. L'évêque Aimon de Grandson leur confie, à deux ou trois reprises, le soin de prêcher la croisade et de confesser ses fidèles 3. — ■ Mais rien n'indique qu'ils se soient immédiatement établis dans la ville. On peut croire, cependant, que cet établissement eut lieu bientôt, car, en 1234 (7 juin), deux Frères prêcheurs figurent l'un comme délégué, l'autre comme témoin, dans la sentence rendue à Genève par l'archevêque de Vienne4. — Est-ce alors que, selon une tradition, ils auraient eu leur maison dans la Ville neuve, entre le Grand Perron et l'impasse du Château Vert, dans la paroisse de la Madeleine 5 ?

En tout cas, c'est bien vers 1263 seulement qu'on doit placer les commencements de leur établissement à Plainpalais. Le 1e1' décembre 1263, ils y possèdent déjà une terre6, et d'après le Régeste genevois cette terre serait celle dite : li charmurs de palais, donnée, le 23 février I263 7, à Pierre de Savoie, et tout de suite rétrocédée par lui aux Frères.

Rien que de 1263 à 1275, dix-sept actes ont été conservés, par lesquels les Dominicains préparent ou étendent cet établissement. En 1267, il est question d'une maison8, en 1269 de l'œuvre (opus) des Frères9, et de leur clôture (clausuram)i0, en 1270 du jardin11. L'église n'est peut-être pas finie en 1284 12. — Le

i. Galiffe, p. 149, 150. — 2. Ce fait seul explique les passages de certaines chroniques, comme celuici : « La rivière de l'Arve reconfloit jusques en la Corraterye des faubourgs de Genève. » — J. Vuy : « Deux notes sur l'étymologie du mot Corraterie », dans les Mémoires de t Institut national genevois, XIV, 1878- 1879. — Fontaine-Borgel, Souvenirs de Plainpalais, 1887. — « Il est évident qu'anciennement l'Arve, depuis le coteau de Champel, s'étendait sur une grande partie de la commune de Plainpalais actuelle et allait se jeter dans le Rhône près du pont de la Coulouvrenière. Lorsqu'on creusa les fondations du Conservatoire de musique et de l'Université, on reconnut le lit d'un puissant courant d'eau, avec des débris de céramique romaine usés par le roulis des flots, et, lors de la construction de l'hôpital cantonal, on a retrouvé dans le sol des bois flottés appartenant à nos essences sylvestres et qui pouvaient fort bien remonter au VIe siècle. » Fatio, Genève à travers les siècles, p. 14, 15. Voir plus haut, p. 91, n. 1. — 3. R. G., N° 634. Enquête dirigée contre l'évêque Aimon de Grandson, après 1227. — 4. R. G., N° 667. — 5. Galiffe, p. 125, n. 1 : « Dans ce cas, selon nous, probablement dans le même quartier que le couvent des Frères Mineurs, puisque c'était celui où étaient possessionnés les nobles d'Alinge, qui, au dire de Besson, donnèrent beaucoup pour ce premier établissement. » — L'étroit passage de Monnetier aurait-il tiré son nom de monastère {moneti, monesti), c'est-à-dire du monastère des Dominicains? Fontaine-Borgel, p. 14. — 6. R. G., N° 964. — 7. Cette donation a été conservée aux Archives par un Vidimus du ier mai 127 1, dressé à la demande des Frères prêcheurs de Genève. R. G., N° 950. M. D. G., XIV, p. 60. — 8. Ibid., p. 96. 20 avril 1267 : « Peciam terre quam habeo prope domum ipsorum. » — 9. Ibid., p. 102. 30 mars 1269 ou 1270: « Ad opus fratrum predicatorum de palatio. » — 10. Ibid., p. 110. 3 novembre 1269 : « Infra clausuram dictorum fratrum. » — IL M. D. G., p. 116. 1270 : « Adheret viridario dictorum fratrum. » — 12. Ibid., p. 177. 16 février 1284 : Le prieur des Frères prêcheurs de Genève donne quittance de 63 livres envoyées pro opère ecclesie nostre par le prieur provincial de France.

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couvent devint somptueux, et l'église fort belle. Senebier dit qu'on estimait ses bas-reliefs1. — Parmi les autres richesses figurèrent « ung tableau fait par grande excellence,... qui avoit cousté sept à huit cens escus, » donné par un Florentin"2; et l'horloge astronomique avec une sphère d'or, donnée en 1405 par le cardinal de Brogny3.

D'après Bonivard, le couvent était distant de 780 pas de la porte de la Corraterie 4 (ce qui indique comme emplacement l'usine à gaz, à la Jonction) 5, et on s'y rendait par la rue des Etuves, qui longeait le Rhône, ou par la rue des Grangesde-Palays, qui allait aux jardins du couvent.

A cette époque, églises et couvents servaient un peu à tous les usages : c'étaient des lieux publics (il n'y en avait guère d'autres), et on en profitait.

Ici donc, les simples citoyens se réunirent plus d'une fois en confrérie, par exemple le 9 mai i52g, lorsqu'ils rédigèrent les statuts du noble jeu de l'arc6; les magistrats tinrent leurs séances dans la salle capitulaire, en 1462, i522, etc.

Ici se retrouvaient les partisans de l'alliance suisse, les eydguenots, au XVIe siècle. Faut-il en conclure que les Dominicains étaient des esprits indépendants, et qu'ils contribuèrent à préparer la révolution7? Ce dut être bien inconsciemment, en tout cas, et plutôt par leurs désordres que par leurs qualités. La célèbre caricature de 1401 , que nous avons reproduite 8, et qui montre si peu de respect même pour les papes, n'est pas davantage un argument décisif. A cette époque, les railleries les plus indécentes n'avaient rien de subversif, et c'est sans doute parce qu'on n'y attachait pas plus d'importance qu'aux grosses et grasses plaisanteries des sculpteurs dans les cathédrales, que le tableau satirique, pris dans quelque rafle inquisitoriale, fut négligemment conservé9.

Ici logèrent l'évêque patriote Adhémar [Fabri?]10, quand il était prieur, et Furbity, le dominicain dont la dispute avec Farel marqua la fin de l'ancien régime, et le fameux solitaire de Ripaille, pape et évêque H....

Mais parmi les hôtes du couvent, il faut surtout noter les ducs de Savoie, qui aimaient à y descendre avec leur suite. C'était la meilleure hôtellerie, la plus vaste et la plus riche qu'ils pouvaient trouver12. En août 1 523, le duc Charles III y arriva avec sa femme, Béatrix de Portugal, et la duchesse y resta jusqu'à ce qu'elle y eût fait ses couches, le 2 décembre.

On a conservé le récit des fêtes dont Plainpalais fut alors le théâtre. C'est bien caractéristique de la vie du temps :

1. M. D. G., IV, p. 46. — 3. Froment, Actes et gestes, p. 148. — 3. A la Réformation cette horloge fut transportée à la tour de la porte du Pont du Rhône, et l'incendie de 1670 la détruisit. Galiffe, p. 36 et n. 2. — 4. Bonivard, Chroniques, liv. I, chap. 2, éd. Fick, I, p. 39. — 5. Fontaine-Borgel, Souvenirs de Plainpalais, 1887, p. 13. — 6. M. D. G., VI, p. 293. — 7. Galiffe, p. 209. — 8. Voir Jean Calvin, II, p. 101 et n. 3, p. 103. — 9. Ruchat, Histoire de la Réforniation de la Suisse, III, p. 376, 377. Froment, p. 154. - 10. Voir plus loin. — 11. « Le nom des Frères prêcheurs survit de nos jours [1845] dans celui du Bois des Frères, près Vernier, autrefois possédé par eux. » Pictet de Sergy, Genève, 1845, I, p. 312, note. — 12. « Il se pouvoit bien appeler palais, à cause de son amplitude, car le Duc et la Duchesse de Savoye y logeoient avec leur train ordinaire sans guères déranger les moines qui estoient en assez bon nombre. » Bonivard, Chroniques, liv. I, ch. 2, éd. Fick, I, p. 39.

LA VILLE

« Procédans par plan palais luy vindrent au devant premièrement Ve [5oo] hommes, beaulx personnaiges des plus éminans de la ville, tous vestuz d'habis blancz. les ungz de drap et toille d'argent, les aultres de satin de damas et de thaphetas, deschiquestés et entrelassés de soye tanée pour faire la devise de la dicte dame. Les ungs pourtoient piques et les aultres grans espées, et estoit leur capitaine Jehan Philippe, acoustré d'ung manteau de velour tané, doublé de toille d'argent, et avoit sa femme, quant et quant luy, belle et richement acoustrée que faisoit beau voir

» Après ceulx-cy vindrent les dames bouriouses 1 de Genève pourtantz en leurs testes bonnests de toille d'argent et de satin blanc, cornestes de tané sous grisphes d'or; leur roubes estoient les unes de toille d'argent, les aultres de satin damas et aultre soye blanche deschiquestés à la mode geneveysane, et bordés à trois bandes larges de 4 dois de velour tané, avec chauses et soliers blancz, portans dars et targuestes [boucliers] blancz et tané, que faisoit beau voir, et estoient en nombre environ de trois cens 2. »

Douze ans plus tard, c'est un bien différent spectacle que nous offre Plainpalais.

La révolution a éclaté : le dimanche 8 août, le bris des images a commencé à Saint-Pierre — à tout seigneur, tout déshonneur — et les chefs du mouvement soupent chez l'un d'eux, Pierre Verne. « Après soupper, voulloynt aller par toutes les aultres églises de la cité fayre le semblable. » Mais les plus avisés font observer qu'on les accusera d'avoir accompli cet acte après boire, étant « yvres, » et qu'il valait mieux attendre le lendemain matin, « pour oulter toutes callomnyes et occasion d'escandalle. » Cet avis sage l'emporta. Le lendemain, de fort bonne heure, le tambourin rassembla ces soldats d'un nouveau genre « et se sont mitz en armes, et en rench de bataille, pour aller batailler contre toutes les aultres ydolles des églises de la ville. » La troupe descend au couvent de Plainpalais ; les idoles ont le même sort : « et les ont mises en pièce et bruslé, sans en rien réserver. » Quand on arriva au beau tableau dont nous avons parlé, les moines, sans doute, offrirent « cent escus aux compagnons et qu'on ne le brisa pas. » Mais ces compagnons citèrent les passages bibliques, la loi, saint Jean, «et ainsi mirent tout par terre 3. »

Le lendemain, 10, le Conseil, « considérant que ce brisement d'images d'hier cause de telles douleurs aux prêtres, qu'il est vraisemblable qu'ils veulent s'en aller, et qu'on soupçonne qu'ils n'emportent hors de la ville les droits et joyaux

1. Bourgeoises. — 2. M. D. G., I, p. 189, 190. — Les Genevoises jouaient aux amazones : « Les femmes, leurs cottes retroussées jusques au genoul, pourtoient une chascune une légère rondelle à la main gauche, et ung dard ou javelot à la droicte, et avoient leur capitaineresse.... Et la porteresse d'enseigne estoit une belle grande femme, fille du grand Jaques, que la mamoit et bransloit aussy proprement comme eut sceu faire ung souldard qui n'auroit toute sa vie faict aultre chose.... Si luy marchèrent audevant, je ne dis pas hommes et femmes, mais femmes et hommes, car il fallut.... que les femmes eussent l'honneur. » Bonivard, Chroniques, liv. IV, ch. 2, éd. Fick, II, p. 213. — 3. Froment, p. 147, 148.

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des églises», ordonne que « tous les biens des églises seront inventoriés1. » Des prud'hommes déposeront tout en secret.

Les religieux se mirent alors — on ne peut leur en faire un trop gros crime — à déménager clandestinement, « dépouilant leurs couvents de toutes choses. » On envoya des gens (21 septembre 1 535) pour mettre en sûreté tout ce qu'il y avait 2. Mais l'ordre fut sans doute mal exécuté, car un mois après (9 octobre) les moines de Saint-Augustin continuent leur déménagement, et le Conseil envoie le capitaine-général Baudichon pour « y prendre garde et faire apporter en ville ce qu'il trouvera encore au dit couvent 3. »

Impossible d'arrêter le pillage. Aux moines — et avec moins d'excuses — succèdent les simples rôdeurs : chacun s'empare de ce qui lui convient et, « parce qu'il y a tant de larrons qui le pillent qu'à peine tous les guets suffiraient pour le garder, on résolut qu'on vendrait au plus offrant la dite dépouille. » Ce qui fut fait immédiatement (12 novembre). Le même jour « on vendit au plus offrant, à l'extinction de la chandelle, la dépouille susdite des murailles du couvent de Palais, assavoir les tuiles, le fer, le bois, les briques, les portaux, les fenêtres, les virets et les degrés, et ce pour le prix de 235 écus d'or soleil, à condition que toutes ces choses seraient enlevées du lieu dans quatre mois k . »

C'était fini, et quelques années après il ne resta plus à Plainpalais que le tir de l'arquebuse et le cimetière.

Le tir à l'arquebuse se trouvait dans cette partie de Plainpalais qui porte encore le nom de Coulouvrenière.

Les coulevriniers (Collobrinarîi) formaient un des trois corps d'élite" des milices genevoises. Leur chef était celui de leurs membres qui avait fait le plus beau coup de cible à la dernière fête annuelle.

A ces exercices de tir on se servait, non de la coulevrine, mais de Y arquebuse

1. Flournois, Extraits (Froment). — En 1530, il y avait eu un premier dépouillement des églises. C'est ainsi que, le 23 décembre, MMrs de Saint-Pierre, les frères de Palais et les sœurs de Sainte-Claire, demandent qu'on leur rende leurs joyaux pour la décoration de leurs églises aux fêtes de Noël. On remet aux frères de Palais une Notre-Dame d'argent doré, un saint Thomas d'Aquin d'argent, l'encensoir avec la navette et une belle croix. Le tout fut restitué. Et le 29 décembre, le Conseil fait une vente de joyaux et reliques des frères de Palais. En particulier, il vend une croix, un Dominique, le jubilé, une custode, 8 calices, 8 patènes, une Notre-Dame, une croix, un encensoir avec la navette, un reliquaire, une rose, 4 esquérites (?), un cœur, un S1 Dominique, un S' Thomas d'Aquin. (Flournois, Extraits.) — Le petit oratoire de Jean Nergaz fut ruiné, en 1530, par les Bernois. Jeanne de Jussie [Levain du Calvinisme) dit que « ces chiens [les Suisses] qui de nuict faisoiert le guet sur l'artillerie de l'Oratoire, abbattirent l'autel de la chapelle, et mirent en pièces la verrière où estait en peinture l'image de Monsieur S. Antoine, abbé, et Sainct Sébastien. Ils rompirent aussi totalement une belle croix de pierre, et des billons d'icelle faisoient selle pour se seoir autour du feu. » C'est là que se trouvait la « belle Nostre Dame, » semblable à la fresque de Saint-Gervais. (M. D. G., VII, p. 175, 176. III, p. 310.) — 2. Flournois, Extraits (Froment). — 3. Ibid. — 4. Ibid. — S. Les deux autres étaient les archers et les arbalétriers.

La ville

(arme à feu avec rouet qui se bandait avec une clef et se portait sur l'épaule *) : de là le nom de tir à l'arquebuse.

Quant au roi du tir, il avait, avec les honneurs, de fort sérieux privilèges. Il était exempt des contributions, impôts, gabelles, etc., exemptions qui procuraient aux marchands en gros « des bénéfices considérables, ne fût-ce que ceux qui résultaient de la franchise d'importation, de sortie et de transit2. »

Pour stimuler les citoyens à s'exercer avec des armes à feu (qu'ils doivent fournir au moment de leur réception à la bourgeoisie3), on établit des prix pour les meilleurs tireurs 4. 2 août 1474 : « Ordonné de faire trois prix, chacun de la valeur de 6 florins, un pour les arbalétriers, un pour les archers, et un pour les arquebusiers (colovrenerii), » à une condition assez curieuse, à savoir « qu'ils trouvent des gens qui se fassent recevoir bourgeois, afin d'avoir le dit argent5. » Ce tir fut établi (2 mai 1475), sans doute, à Rive 6.

Mais, le 25 juillet 1 5 1 4, « on acheta le pré situé près de l'hôpital des pestiférés à Plainpalais pour y établir le jeu de l'arquebuse. » Et, le 12 janvier i5i5, « Philibert Berthelier est commis pour faire un lieu pour les arquebusiers (colovrinarii), là où ils l'ont demandé. » Enfin, le 25 mai, il est « ordonné que les syndics visitent le lieu où les arquebusiers (colovrinarii) veulent faire leur exercice, et qu'il soit terminé du consentement de M. l'évêque, des syndics et du Conseil 7. »

En 1 54 1 , le tir dut être agrandi, « le lieu de laz Collovregnière est petit, » est-il dit, parce que « plusieurs compagnyons ce exercitent à l'aquebute. » On décide de « l'élargir » de telle sorte qu'on puisse y mettre « troys ruelles » 8 ; et quelques jours après, 20 juin, Pierre-Jean Favre et « le vieulx roy des arquebutiers » sont « députés pour fère édiffier laz collovregnière 9. »

Le bâtiment a plusieurs fois été réparé et remanié; il a plusieurs fois disparu ; mais il nous reste, ce qui est plus curieux que le monument lui-même, son esprit, son règlement, tel qu'il fut rédigé le 2 août 1548.

C'est suggestif. Le titre seul le prouve : « Les règles et ordre que devront tenir les arquebusiers, tant en l'honneur de Dieu qu'à l'avancement du dit jeu. »

« Quiconque jurera le nom de Dieu pour la première fois baisera terre, et donnera un quart à la boîte; et qui persévérera au dit jurement, celui dit jour, sera privé du jeu et d'émolument de celui.

» Si aucun blasphème le nom de Dieu, comme « pour le sang », et autrement, pour la première fois, donnera un quart à la boîte et sera pour le dit prix privé

1. Fontaine-Borgel, p. 29. — 2. Galiffe, p. 326. — 3. Voir plus haut, p. 106. — 4. 6 octobre 1461. Les bourgeois qu'on recevait en ce temps-là payaient la plupart 7 fl. et une arquebuse valant 15 sols. Flournois, Extraits (Grenus). — 5. Ibid. — 6. Blavignac, Histoire des enseignes, p. 104. — Les Registres (2 mai 1475) portent : « Tireurs d'arquebuse (ludentes de colovrind) demandent qu'on leur donne quelque argent pour faire une place et un bâtiment où ils puissent tirer (ludere). On leur accorde l'argent qui serait donné par trois bourgeois que l'on recevrait, assavoir 6 fl. pour chacun, pour être employé à bâtir un tirage d'arquebuse. » Flournois, Extraits (Grenus). — 7. Flournois, Extraits. Voir S. Coutau, capitaine fédéral, Archives de la Société de l' Arquebuse, 1872. — 8. 14 juin 1 54 r, Registres du Conseil, vol. 35, f. 235. — 9. Ibid., vol. 35. f- 241-

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du dit jeu ; mais s'il continue, méprisant la dite peine, et se rendant rebelle, sera par le dit roi et ses conseillers privé pour an et jour du dit jeu et de la compagnie.

» Qui diablera, comme : « Le diable t'emporte, m'emporte ! » payera un quart à la boîte.

» Qui parlera de choses deshonnêtes (comme d'hommes et de femmes, depuis la ceinture en bas), tant au jeu qu'en table des compagnons, payera un quart à la boîte. »

Mentionnons encore une addition de i55q (25 juillet) : « Pour ce qu'on entend que les dits arquebusiers ne cessent pas de tirer encore qu'on sonne le sermon, et puis ne vont pas au sermon ; pourquoi on arrête que dimanche prochain le saultier aille faire défense, vers la Coulouvrenière, de ne tirer aux dites arquebuses, à peine de 60 sols, après le premier service1. »

La confrérie ou Société du tir avait sa fête annuelle, avons -nous dit, et, comme sa cible consistait en un oiseau de carton ou de bois peint, appelé papegay, et placé au sommet d'une perche, d'un mât, la fête portait le nom même de papegay.

Ce papegay2 était l'occasion de la grande réunion annuelle des Genevois, sur les prés de Plainpalais, quelque chose comme les courses de Longchamp à Paris. Toute la population se transportait hors de la ville, si bien que celle-ci restait sans défense, selon un curieux procès-verbal du 28 mai 1 55 1 :

Les gens du roi de France sont à Saint-Claude : « Icy est parlé du papeguay et d'adviser pour les éminents dangiers, quant l'on tirera le dict papeguay, et de la garde de la ville. Et est arresté que toutes les portes de la ville soyent serrées, le lieutenant aye ses officiers avecque leurs alabardes après soy ; chescun face bon gued ; que les compaignons ne tirent point par la ville; les seigneurs syndics fairont tenir les gueds prest à s exercer selon qu'ils verront nécessaire 3. »

On comprend que ces réunions tumultueuses fussent favorables aux complots, aux émeutes et à la contagion des épidémies. L'autorité veillait continuellement. Nous ne citerons que sa décision du i5 mai 1 552 : « A cause des dangiers des maladies, sera bon ne faire point de papeguay pour ceste année. » On pourra toutefois tirer, « sans tamborin ny trompette 4. »

Le tir, le stand n'est pas le seul souvenir qui reste de l'ancien Plainpalais, le lieu des jeux; il y en a au moins un second, le cimetière, le lieu des douleurs ; même celui-ci est mieux conservé que celui-là.

1. Coutau, p. 20, 21, 27. — 2. Les coulevriniers tiraient encore à l'oiseau, soit au papegay, en 1536, En 1541 seulement apparaissent les rouelles ou cibles. Blavignac, Histoire des enseignes, p. 105. - 3. Registres du Conseil, vol. 45, f. 295V. ... 4. j^y., vo], ^ f. 20^

LA VILLE

On était à la fin du XV siècle, et l'espace occupé par le cimetière actuel s'appelait les « Arénières ». Ce nom indique suffisamment une grève inculte et infertile, et confirme l'étymologie de Palais, le théâtre plus ou moins marécageux des inondations de l'Arve. Depuis des années le besoin se faisait sentir d'un hôpital pour les pestiférés. Les « Arénières » parurent singulièrement propices.

Dès 1463 (4 avril), la peste et ses terreurs s'établissant dans la ville, le Conseil général commit « quelques-uns pour bâtir » cet hôpital l. Le projet resta sans doute à l'état de projet, car, en 1469, les syndics formulèrent une demande en règle. L'évêque y répondit favorablement, mais l'édifice ne fut construit que quelques années plus tard. Nous lisons à la date du 7 avril 1475 : « Hôpital des pestiférés : on établit deux personnes pour en avoir charge, alternativement, à qui on donne dix-huit sous par mois. On leur remet par inventaire les meubles du dit hôpital, consistant en 6 coîtres, 6 couvertures et 6 draps de lit2. » C'était bien peu !

En 1478, la confrérie des cordonniers obtint l'autorisation d'ériger, pour son usage, sur le terrain indiqué, un petit hôpital 3 qui existait encore en 18444, et que Gaudy-Le Fort décrit ainsi : « La petite maison, qu'on trouve à droite en entrant dans le cimetière, se nommait la maison de Saint-Crépin. Elle servait d'hôpital des pestiférés au corps des cordonniers de Genève, qui l'avaient fondé en 1478, comme le témoigne l'inscription qu'on lit au-dessus de la porte d'entrée : « Lan mille iiijc Lxxviij et le pmier jor de septebre ceste maisô fust » fodée p. les cordoanier. de Genève5. » (Page 145.)

Enfin, tout cela étant insuffisant, le g avril 1482 l'évêque, entouré des syndics, du vidomne, de beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques, posa la première pierre de l'édifice, « qu'on veut bâtir de neuf6. » Ce devait être l'édifice définitif.

C'était bien nécessaire, car les ravages de la peste à Genève étaient épouvantables.

Après la peste de 1012, la première dont il soit fait mention (qui aurait emporté 4000 personnes?), et celle de 1349 (qtn' aurait fait 5ooo victimes?), le fléau réapparaît en 1454, et les reprises du mal se rapprochent dès lors beaucoup; il y en a quatorze ou quinze, d'intensité variable, jusqu'en i55o. En i53o on l'attribue à un complot. Les troupes suisses, qui sont allées en France, l'apportent à Genève en 1542 et 1 543 . De nouveau il y a 2000 victimes en 1 545 , et exécution de boute-peste.... « Dans la seconde moitié du XVIe siècle, les épidémies sont encore fréquentes. La plus violente fut celle de 1 568, qui dura cinq ans, avec

1. Flournois, Extraits (Grenus). — 2. Ibid. — 3. Le 21 novembre 1481 il est décidé « que l'hôpital donné à l'abbaye des cordonniers leur soit ôté, puisqu'ils ne font pas ce qu'ils avaient promis. » Et Flournois, dans ses Remarques, p. 15, ajoute: «Je ne sais ce qu'ils avaient promis et qu'ils n'accomplirent point. » — 4. M. D. G., III, Chaponnière et Sordet, Des hôpitaux de Genève avant la Réformation (l'hôpital des pestiférés, p. 276-340), p. 284, n. 3. — Sans doute restauré en 1638. — 5. Gaudy-Le Fort, I, p. 87. — Galiffe (1869) dit : «Il n'y a que peu d'années qu'on voyait encore à droite cette vieille maisonnette» (p. 224). L'inscription est au musée épigraphique. — 6. Flournois, Extraits (Grenus).

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une forte exacerbation en i5yi. » On brûle de nouveau des boute-peste en 1 568. La peste se montre encore, avec peu de gravité, de 1596 à 1599; elle éclate de nouveau violemment en 16 1 5, enlevant i65o personnes en sept mois. De 1628 à 1 63 1, il y a une nouvelle reprise du mal, peu intense mais prolongée, donnant lieu à 309 décès. Enfin la peste disparaît après une dernière atteinte de 1 636 à 1640 l.

Mais comment se faire une idée des souffrances endurées par les victimes du fléau ? C'est ici une des pages les plus lugubres de l'histoire des mœurs de l'humanité. Laissons parler eux-mêmes les documents authentiques.

En 1454, Thomas de Sur, archevêque de Tarse, administrateur de l'évêché pour Pierre de Savoie, ordonna que tous ceux qui avaient chez eux des personnes atteintes de maladie épidémique eussent à les chasser de leurs maisons et qu'euxmêmes dussent fermer leurs habitations et sortir de la ville sous peine de confiscation de tous leurs biens2. Les syndics protestèrent, on ne sait trop pourquoi, car les ordonnances subséquentes ne furent pas moins barbares. En 1492 (4 décembre), on ordonne de fermer les maisons infectées, et les infectés doivent porter des marques distinctives 3.

L'ordonnance de 1529 est curieuse à lire dans toute la naïveté de son texte latin. D'abord le titre : 5 août 1529. Scandallum pestis. La peste, un scandale! Une petite fille a été malade, est morte. Alors arrive, le 17 août, le règlement. Tous ceux qui ont été atteints de la maladie, ou qui se sont trouvés en contact avec les malades, doivent se tenir isolés, sous les peines les plus sévères (se retrahere sub formidabilibus pénis), comme d'être chassés à coups de fouet et de pierres (verberibus affligentur et lapidabuntur). On fait fermer le couvent de Rive (20 août), parce que la peste y est (propter scandalla pestis et infectionem). Bien plus : un certain nombre de pestiférés s'étaient retirés dans des cabanes qu'ils s'étaient construites aux Pâquis (des chavanes in pascuis sancti Gervasii).

1. Ed. Mallet, Notice sur les anciennes pestes de Genève (tiré de la Bibliothèque universelle, janvier 1835), p. 4-8, et Léon Gautier, « La dernière peste de Genève, » 1636-1640. M. D. G., XXIII, p. 3 et ss. Une note additionnelle du Dr d'Espine à l'opuscule de Mallet émet l'idée que la « peste » était le « typhus d'Europe, ou affection typhoïde épidémique » (p. 23). M. Gautier dit : « Mallet et, après lui, le Dr d'Espine ont contesté que ce fût une épidémie de peste véritable ; ils ont supposé qu'il s'agissait, l'un du choléra, l'autre de la fièvre typhoïde. Je suis, pour ma part, persuadé qu'il s'agissait bien de la peste. » — Ajoutons cette note de Gautier, à la date du 16 septembre 1544 : « Il est à remarquer que la maladie de la peste n'empêchait pas ceux qui en étaient atteints de marcher, d'aller et de venir, ce qui paraît entre autres par cet endroit du Registre où il est dit que l'on défendait aux malades atteints de la peste, estant à l'hôpital pestilentiel, d'aller tirer à la Coulouvrenière, mais d'aller faire cet exercice ailleurs. » Extraits des Registres publics (12 vol. in-fol.). Vol. I, p. 139. Archives. M. H., n° 49. — 2. M. D. G., III, p. 278, 437 et ss. — 3. Ibid,, p. 295. — 31 mai 1457. « Décidé sur le fait des lépreux... que les guets (vigiles) n'en laissent entrer aucun dans la ville, et s'ils entrent qu'ils soient immédiatement saisis et conduits aux prisons accoutumées par les dits guets. » Registres du Conseil, tome I, p. 197. — 25 juin 1489. « Peste survenant, on publie : que personne ne joue à la paume, ni à aucun jeu qui échauffe, et qu'on n'échauffe point les étuves, et que les maîtres des instruments de musique n'en jouent point, ni en public, ni en particulier. » Flournois, Extraits (Grenus). — 24 juillet 1528. « Cries que tous ceux qui sont infectés de contagion ayent à n'entrer point en cette ville, qu'ils n'aient fait quarantaine dans un lieu non infecté, à peine d'être mis au carcan (in collardo), et que tous les pauvres qui ne sont pas de la ville, et qui peuvent marcher, ayent à sortir. » Ibid.

LA VILLE

On trouve qu'ils sont encore trop près de la ville, et on envoie le guet (7 sept.), avec des piques (cum picquis), et Tordre, après avoir eu la précaution de quitter leurs costumes (suis vestibus officii derelectis), de détruire, de brûler les dites cabanes, et d'en chasser les malheureux par toutes les violences nécessaires (pi ac piolenter dictos morbatos a dicto loco expellere) l.

Enfin, les cries du 2 septembre 1 53 1 sont peut-être plus féroces encore; elles menacent de traiter les pestiférés comme des meurtriers, ni plus ni moins : Crie du 2 sept. 1 53 1 : « Item que ung chescung soit tenus, pendant la suspection du dangier, qui seront infectz de peste ou suspecs, ce retirer et séparer, sans converser avecque les aultres non infectz, sus poine de estre pugnis pour cas de moultre [meurtre] sans grâce avoir. Item que ung chescung non ayant charge du guet pendant ce dangier se doibgent retirer à huitz heures et tous infectz de peste ne soyent hosé ny si hardis de aller par la ville devant neufz heures, sus poine di estre fuecté par la ville 2. »

Lisons encore : 26 juin 1 543 : on fait « cries que tous estrangers, en trois jours, ayent à vuyder la ville » sous peine « de troys trest [traits] de corde3. » — 24 juillet 1543 : « que nul infect de peste n'aye à aller par la ville devant dix heures de soyer (soir) et [après] troys heures le matin, sans guydon4. » — 21 avril 1545 : « Icy a esté proposé comment en la ville la peste est fort urgente et en plusieurs maysons, mesme est prinse aut grand hospital, et sur ce ordonné, tant à cause de la peste que de la grande povreté qu'est aut peuple causant la cherté du temps, que la cour ordinayre du seigr lieutenant doybge supercéder pour un temps5. » — Ier juin 1 568 : « Estant proposé qu'advenant que nostre S' visite quelqu'un de peste, tous ceutz qui auront esté en telle maison sont séquestrés, ce qui est grand scandale ; à quoy pourroit estre obvié en advertissant par les dixeniers que ceutz qui auront des malades suspectz de peste ou d'aultres maladies ne sortent point jusques à ce qu'on voye que ce sera : a esté accepté que ainsy soit faict 6. » — En même temps on défend d'apporter au marché des « fruitages nouveaux », parce qu'ils sont très dangereux, et « d'aultant que les baings sont aussy dangereux, arresté qu'on les défende. » On ordonne « de tuer et de se défaire des chiens et chats. » Ceux qui seront trouvés par la ville seront « tués par exécution7. » — Enfin, on interdit à tous les chefs de famille de quitter la ville « plus d'une nuit », de peur que la ville ne soit « dépourvue. » On ne permet d'aller « aux champs », c'est-à-dire à la campagne, qu'aux femmes enceintes et aux enfants, « pour ce qu'en cest estât, elles sont plus exposées à recevoir la peste 8. »

17 août 1 568 : « Sur ce que esté raporté que les pestiférés qui sont dans la ville vont de leur autorité de jour par la ville et tiennent leurs maysons ouvertes, arresté de leur défendre à tous de sortir sans la présence de l'un des guidons et aussi d'ouvrir leurs portes et fenestres sinon de nuict 9. »

i. M. D. G., III, p. 326-328, n. 2. — 2. Ibid., p. 335, n. 1. — 3. Registres du Conseil, vol. 37, f. 138. — 4. Ibid, f. 163V. — 5. Ibid., vol. 40, f. 89. — 6. Ibid., vol. 63, f. 58. — 7, Ibid., f. 58v. — 8. Ibid., f. 58. — 9. Ibid., f. 93.

LES QUATRE FAUBOURGS

3 juin 1 568 : « A esté arresté d'adjouster à la crie que nul n'ayt a pas pasquorer ses bestes en pleinpalais à cause de la contagion qu'elles pourroient attendre et puys communiquer aux hommes !. »

23 août 161 5 : « Faire couper quantité de boys de genevièvre que les charrets de l'hospital iront quérir, pour brusler par les rues de ceste ville afrin de purifier 1 air M. »

29 juillet 1 636 : « Publication soit faicte dès cejourd'huy à son de trompe portant commandement à toutes personnes de faire... nettoyer leurs maisons, rues et allées chascun en droict soy et enlever toutes les immondices dans trois jours prochains, à peine de 25 fl. d'amande, comme aussy défense à toutes personnes de tenir dans la ville aucunes bestes défendues par les ordonnances comme pourceaux, oyes et autres, à peine de confiscation des dtes bestes 3. »

24 avril 1637: « (Extrait d'un rapport du sieur Sarrasin...) que dès quinze jours en ça il estoit arrivé qu'en deux maisons de la ville deux personnes estoyent tombées malades du mal contagieux, en chacune d'icelles une, et qu'à l'instant l'on avoit faict sortir de la ville les personnes et tout ce qui estoit dans les dites maisons et qu'elles avoyent esté dheuement puriffiées et que la ville estoit entièrement nette 4. »

2 septembre 1637 : « Mr Frédéric Spanheim s'est présenté disant avoir charge de la compagnie de proposer à la Srie si elle trouvera bon qu'on licencie le collège, attendu l'occurence du temps présent, et que presques tous les estrangers se sont desjà retirés et plusieurs enfans de la ville : sur quoy a esté arresté qu'on approuve, que le dl licentiement se fasse dès demain sans limitation d'aucun temps 5. »

Alors les rues, dans la ville, comme les routes, en dehors, sont désertes. Beaucoup de boutiques se ferment. De rares passants font des détours pour éviter, çà et là, des maisons hermétiquement closes, et devant lesquelles on voit encore des restes de feu, des débris de paille. Le collège est licencié; les auditoires sont dispersés; aux prêches, la moitié des places reste vide. De temps en temps un « marron », un enterreur des gens morts de peste, recruté dans la partie la moins estimable de la population, passe, vêtu (au moins au XVIIe siècle) d'un vêtement de treillis noir, qui justifie le nom de corbeau, par lequel le peuple le désigne avec terreur. Et le soir, après la retraite, le charriot infect fait entendre dans l'ombre et le silence son roulement deux fois lugubre6.

A propos de la peste, la conclusion n'est-elle pas celle à laquelle nous sommes arrivé à propos des hôtelleries ? Pour la rudesse des mœurs, pour la dureté, le XVIe siècle est encore en pleine barbarie. Il est ce que l'a laissé le moyen âge. — Comment s'étonner que la Réformation n'ait pas transformé instantanément la civilisation au sein de laquelle elle apparaissait? Les mœurs suivent les idées, quelquefois de loin, et de très loin.

1. Registres dit Conseil, vol. 63. f. 59. — 2. Ibid., vol. 114, f. 197. - 3. Ibid., vol. 135, p. 226. - 4. Ibid., vol. 136, p. 117. — 5. Ibid., p. 251. — 6. Voir Léon Gautier, p. 58, 30.

LA VILLE

L'hôpital des pestiférés de 1482 fut une première et^petite amélioration. Il consistait en un rez-de-chaussée, avec une salle assez vaste pouvant contenir treize lits, un premier étage, composé de neuf chambres, ayant chacune un nom propre, sans doute celui d'un donateur, et un galetas. Il n'y avait, en tout,

que vingt-trois lits, ce qui était peu, en temps de contagion, « à moins d'entasser les malades dans une même couche *. »

Outre la maisonnette des cordonniers, nous voyons qu'il y a, en 1487, deux petites cabanes (duo caboîice) aux angles du cimetière (in angulis)*, et c'est au milieu qu'on érigea une église, sous le vocable de Sainte-Marie de Miséricorde et de plusieurs autres saints.

La petite église était bâtie en forme de croix latine et décorée avec simplicité. Des parements en laine couvraient ses autels; les vêtements du prêtre, de simple étoffe noire, portaient de grandes croix blanches; la croix rouge se trouvait seulement sur le drap mortuaire, sans doute pour indiquer le fléau auquel le défunt avait succombé 3.

L'église fut terminée en 1487 et, depuis cette époque, les pestiférés, inhumés auparavant au cimetière de Saint-Léger 4, trouvèrent ici leur champ de repos, eux et eux seuls, jusqu'en 1 536.

En 1 536, le cimetière des pestiférés devint le cimetière général, le « cimistière des chrestiens à l'hospital pestilential5, » et ceux de Saint-Gervais, de Saint- Pierre, ainsi que le cloître adjacent, ne reçurent plus que quelques privilégiés6.

Cependant, on attendit près de cent ans, jusqu'au 10 juin 1 633 , pour l'enclore d'une muraille continue, « une muraille et closture, » parce qu' « il est messéant de voir pasturer le bétail au cimetière 1 . » Et c'est cinq ans plus tard que, sur les murs du pourtour, on construisit sept petites maisons ou capites, pour servir de lazaret. On y incrusta quelques pierres sculptées qui avaient servi aux anciens hôpitaux de corporations. C'est ainsi que, sur la porte de la septième capite, on

i. M. D. G., III, p. 302, 303. — 2. Ibid., p. 292, n. 1. — 3. Blavignac, Notice historique sur le cimetière de Genève. M. D. G., VII (1849), p. 171, 172. — 4. 9 juillet 1482 : « Corps morts de contagion hors de la ville ne doivent pas être apportés dans la ville, mais enterrés au cimetière de Saint-Léger. » Flournois, Extraits.

- S. Petit mémorial du notaire Messiez. M. D. G., IX, p. 28. — 6. Flournois, Extraits. 10 septembre 1536.

- En 1542 (26 septembre), on établit près de Rive un cimetière qui, en temps de peste, devait recevoir ceux qui n'étaient pas morts du fléau. Galiffc, p. 223, n. 2. — 7. Registres du Conseil, vol. 132, f. 1 igv.

LES QUATRE FAUBOURGS

voyait la date de 1 5 10 % et la seconde capite n'était autre que l'ancien hôpital des cordonniers plus ou moins restauré : en tout cas, il y avait, à la suite de l'inscription sur la porte, les instruments de la profession2.

Le 27 avril 1776 3, le Petit Conseil autorisa la direction à détruire l'hôpital des pestiférés, dit hôpital Morveux (morbati), au centre du cimetière, et qui, alors, servait à renfermer les instruments du maître des hautes œuvres. Mais on n'enleva que les bois, la charpente; on laissa subsister les murs, et ce fut le 5 mai 1807 qu'on renversa tout, jusqu'aux fondements, pour niveler le cimetière et établir la rotation régulière des sépultures 4.

a L'ancienne porte du cimetière était au midi, donnant dans le chemin dit la Vi-Pechet, lequel aboutit à angle droit dans le chemin des Savoises. Cette porte, qui a été abandonnée probablement depuis la construction du portail au nord (en 1776), et qui a été murée en

Inscription des cordonniers au cimetière. (D'après la stèle du Musée épigraphique.) (p. 140.)

1 83 1 , porte sur sa clef de voûte le millésime 1618. » (Note de M. Lullin-Dunant 1

Quant à la sépulture, les premières ordonnances de 1542, renouvelées identiquement en 1 56 1 , sont des plus simples :

« Qu'on ensepvelisse honestement les mortz au lieu ordonné. De la suyte et compaignye nous la laissons à la discrétion d'un chascun. »

Il est seulement ajouté que les porteurs empêcheront « toutes superstitions contraires à la parole de Dieu », ne porteront pas à heure indue, préviendront en cas de mort subite et ne porteront pas « plus tost de 12 heures et non plus tard que 24 e. »

1. « La petite maison, dite Capite, située le plus au S.-O. du cimetière actuel [en 1844], porte sur le voussoir central de sa porte le millésime 1510 avec une croix. » M. D. G., III, p. 339, n. 1. — 2. Ibid., VII, p. 173- — 3. Registres du Conseil, vol. 277, f. 131. 26 mars 1776: « Nob. De Chapeaurouge seign. sincl. a raporté que l'hôpital Morveux soit lazaret, situé dans le cimetière est au raport des experts dans un tel état de caducité, dans toutes ses parties, qu'il est impossible de le réparer, en sorte que l'avis de la nob. direction, sous l'approbation du Conseil, est de le détruire. » — 27 avril. Ibid., p. 1S1, 182. Il y a un rapport : « L'hôpital est si caduque que même il y a du danger d'y entrer.... Le dit bâtiment ne peut subsister.... Arrêté que le dit bâtiment soit démoli. » — 4, M. D- G., III, p. 339, n. 1, — S, Ibid. — 6. Opéra, Xa, p. 27.

JEAN CALVIN III iq

LA VILLE

Seulement, en i56i, les mots « à nous » sont remplacés par ceux de « à la seigneurie», et il est question d'un «commis», d'un agent visiteur des morts assermenté « à la seigneurie1. »

Le protocole, l'étiquette se forme. Une manifestation nouvelle eut lieu précisément à la mort de Th. de Bèze.

Jusque-là,- on avait porté indistinctement tous les morts sur les épaules, le cercueil étant fixé sur un brancard. En i6o5, les écoliers demandèrent de porter le corps de Th. de Bèze « à servietes, ainsi que cela a esté praticqué cy-devant envers plusieurs gens de qualité. » Les « spectables ministres » de l'Eglise ne le « trouvent bon », mais le Conseil permet aux « escoliers de le porter ainsi, et qu'il soit inhumé au cloistre de S* Pierre », en ajoutant qu'on fera la même chose « cy après pour les seigneurs de céans et les ministres 2. » Immédiatement les ministres comparaissent « pour représenter l'inconvénient que peut arriver en la nouveauté qu'ils entendent qu'on veult faire en la sépulture du corps de feu M1' de Besze, le faisant porter par servietes et enterré au cloistre. » Ils prient « de ne donner occasion aux ennemis de l'église de parler et dire qu'on le veult canonizer. » Le Conseil maintient sa décision sur « le lieu, » à savoir le cloître, mais pour « la forme du port » il retire sa permission et dit « qu'il sera porté en terre sans servietes, mais avec des bastons par des escholiers 3. »

Encore en 161 2, le Conseil rappelle, à ceux qui le violent, « l'arrest cy-devant rendu, par lequel deffenses sont faictes de ne porter les corps en terre avec des serviettes, et par bas, ains sur les espaules des porteurs selon l'ancienne modestie \ » Mais la mode l'emporta et entraîna les règlements de plus en plus loin de la simplicité et de l'égalité calvinistes.

Les ordonnances du 6 avril 1649 nous permettent de mesurer tout le chemin parcouru en moins d'un siècle : « Estant opiné sur la proposite de défendre à toutes personnes de la ville de porter le deuil, sauf des pères et mères. » C'était une proposition radicale, d'une réaction absolue. Voici comment on y répond : « A esté arresté que conformément aux ordonnances, défences sont faictes à toutes personnes de porter le deuil, sauf : aux enfans, lors du décès de leurs pères et mères; aux gendres et belle-filles de leurs beau-pères et belles-mères; aux petits-fils qui représentent leurs pères et mères ; aux maris de leurs femmes, et aux femmes de leurs maris, comme aussi aux héritiers; ce que dessus, à l'esgard de ceux de la première et seconde qualité, demeurant pour ceux de basse condition à forme de l'ordonnance ; défendant en outre aux vefves de porter le deuil passé un an, et de porter des crespes qui passent le haut des espaules, faisant aussi deffence de porter des manteaux de longueur excessive, et qui passent la jarretière5. » — On ne devait pas s'arrêter là6 !

1. Opéra, Xa p. 114, 115. — 2. Registres du Conseil, vol. 101, f. 222. 14 octobre 1605. — 3. lbid. — 4. Ibid., vol. 109, f. 172 et v. 21 janvier 1612. — 5. Ancien recueil de règlements, Ier vol., 1600 à 1712. Archives. — Bernouilli : « Auparavant les femmes aussi allaient aux ensevelissements, mais comme elles déployaient un grand luxe avec de longues queues à leurs robes, qu'elles traînaient à travers toutes les saletés, cette coutume a été abolie, et les hommes seuls accompagnent le corps. » — 6. Voir les Ordonnances de 1676, M. D. G., VII, p. 174.

LES QUATRE FAUBOURGS

Mais dans notre visite au cimetière et à l'hôpital des pestiférés, nous ne pouvons pas omettre le souvenir de Tan 042 et les discussions pénibles qui eurent lieu à cette occasion *.

C'était à la fin de 1542; la peste recommençait à sévir; l'hôpital des pestiférés se remplissait; il fallait un aumônier. Le ministre Pierre Blanchet s'offre (23 octobre 1542). « Maître Pierre Blanchet, ministre évangélique. Lequelt d'un grand cueur c'est offert d'aller à l'hospital pestilencial pour consoler les povres infect2. » Il est accepté, et le 20 du même mois il entre à l'hôpital « de sa spontanée volunté. »

Quelque temps après, la peste cesse et Blanchet quitte l'hôpital. Mais l'année suivante, le fléau reparaît.

Le 20 avril i5^3, on annonce au Conseil « que, par le bon volloyer de Dieu, la peste a recommencé à le logis de la Rose, aut Mollars. Su quoy résolu que telles gens infect de peste soyent secoru et allymentés des choses à eux nécessaires. » Le Conseil prend des mesures : « Que nul infect de peste ne ayent de estre allé par la ville devant dix heures de soyer et troys heures le matin, et d'yvers devant neufz heures de soyer et le matin devant quatre heures 3. » Et encore : « Affin que les suspicionnés de peste ce puissent exorer [essorer], ordonné qu'ils puissent fère des chavanes [cabanes] vers les tattes Saint-Paul [près de Champel] et aultres lieux hors chemins '*. » Toutefois avant de songer aux corps, le Conseil avait pensé aux âmes, et, dès le 3o avril, il avait ordonné « qu'il soyt envoyé ung ministre à l'hospital pour soulager et consoler les povres infect de peste 5. »

Le lendemain (ier mai), Calvin annonce au Conseil que Castellion « est tout prest pour allé en l'hospital pestilencial. » On avisera demain, mercredi, « apprès le sermon. » En même temps, comme on rapporte certains propos de prédicants, qui préféreraient « estre aux dyables » plutôt que « allé à l'hospital », on les mande à cette prochaine séance pour que « il leur soyt fayct bonnes remonstrances 6. » Le 2 mai, on ordonne une enquête sur ces fâcheux propos « et si ce conste, qu'il soyent démys de leur ministère 7. » On accepte l'offre de Castellion, toutefois en décidant « que il soyt supercedyr pour ung peult 8. » Pourquoi ? on ne sait, et le 11 du même mois, nous voyons qu'au lieu de Castellion, c'est maître Pierre Blanchet qui, de nouveau, est choisi; il se rend à l'hôpital le 14.

Le Conseil prend toutes les mesures de prévention habituelles : renvoi du papegai, extermination des chiens et des chats (21 mai 1 543), construction de cabanes, suspension de la justice jusqu'après les moissons (29 mai 1 543), etc.

I. A. Roget, Histoire du peuple de Genève, II, p. 70 et ss. — Archinard, Les édifices religieux. « Calvin a-t-il eu peur de la peste?» p. 338 et ss. — 2. Registres du Conseil, vol. 36, f. 15 o'. Annales, p. 304. - 3. Registres du Conseil, vol. 37, f. 66*. — 4. Ibid., f. 85V. — 3. Ibid., f. 77*. — 6. lbid., f. 80. — 7. Jbid., f. 82. — 8. Ibid.

La ville

Mais ces mesures ne sont pas très efficaces, et, le Ier juin, le pauvre Blanchet est déjà « trespassé, par le bon volloyer de Dieu1. » Il faut le remplacer: « Et pour cella fère, dit le Conseil, que les ministres se doybgent assemblé pour adviser entre eulx le plus propre, affin le présenté en Conseil pour luy commandé d'allé au dit hospital ; et quant à l'ellection pour allé au dit hospital. d'icelle en soyt forcluz M. Calvin pour ce que Ton en a faulte pour l'église2. »

Le lendemain, samedi, « et après plusieurs remonstrances, les prédicants se présentent. Msr Calvin a dict qu'il havoient trouvé home propre, » et en voulaient « respondre. » Ils veulent cependant l'interroger davantage avant de le nommer. On les remet à trois heures de l'après-midi. Puis on les remet au lundi 3.

C'est le mardi qu'ils reviennent. Calvin, bien que mis à part par la décision du Conseil, accompagne ses collègues. Ils déclarent comment « nul d'eulx n'on la constance d'allé à l'hospital pestilencial, combien que leur office porte de servyr à Dieu et à son Eglise, bien en prospérité que en nécessité jusque à la mort. » Le Conseil répète que « Msr Calvin n'est comprys avecque les aultres pour ce qu'il besognye à servyr en l'église et respondre à tous passans, avecque ce pour havoyer conseyl de luy » ; mais il fait rentrer Champereaulx, de Ecclesia, Abel et Treppereaulx, et insiste auprès d'eux. Les ministres confessent « qu'il est vrayes qu'il est de leur office ; mes Dieu encore ne leur a donné la grâce de havoyer la force et constance pour allé au dit hospital. » M. de Geneston s'offre cependant « moyennant que l'ellection ce tasse selon Dieu et si le sort tombe sur luy, qu'il est prest d'y aller. » Le Conseil ayant tout entendu, « résoluz de prier Dieu de leur donner mellieur constance pour l'advenyr », et pour le moment accepte le candidat offert4.

On comprend très bien que le Conseil n'ait pas voulu exposer Calvin au péril de la contagion, dans les chambres de l'hôpital. On ne met pas le généralissime, qui commande la bataille, au premier rang. Mais si Calvin avait été appelé, qu'aurait-il fait ? C'est la question qui nous intéresse. Aurait-il partagé la timidité de ses collègues, ou bien aurait-il agi comme Blanchet ?

Nous ne croyons pas nous tromper en disant : Calvin aurait purement et simplement accompli son devoir.

Nous en avons pour preuve sa conduite, quelques années avant, à Bâle, auprès du neveu de Farel, malade précisément de la peste : il le visita, le soigna jusqu'à sa fin, et s'occupa ensuite d'un de ses compagnons, saisi par le terrible fléau.

Mais nous avons plus que cet acte, je veux dire une lettre intime que le Réformateur écrivit à Viret, dès le mois d'octobre (25 à 28) 1542, au début de la peste, avant que le Conseil eût déclaré sa volonté de le mettre à part de ses

1. Registres du Conseil, vol. 37, f. 110. — "2. Ibid., f. 110. — Annales, p. 313- — 3. Registres du Conseil, f. 113. — 4. Ibid., f. 1 1 7 r et v. — ■ Annales, p. 314.

Les quatre faubourgs

collègues, et au moment où il entrevoyait la possibilité d'un ministère à l'hôpital pestilentiel.

« Ici, écrit-il, la peste commence à être plus violente. Peu de ceux qu'elle atteint s'en sauvent. Il a fallu désigner l'un d'entre nous pour assister les malades. Comme Pierre [Blanchet] s'est offert, tous l'ont volontiers laissé faire. Si quelque chose lui arrive, je crains qu'après lui ce soit à moi à courir le danger. Car, comme tu le dis, nous nous devons à chacun des membres du troupeau, et nous ne pouvons faire défaut à ceux qui ont plus besoin que les autres de notre ministère. Cependant, mon avis n'est pas, en voulant pourvoir à une partie, d'abandonner le corps même de l'Eglise. Mais aussi longtemps que nous sommes dans cette charge, je ne vois pas ce que nous pourrions prétexter, si par crainte du péril, nous privons de secours ceux qui en ont le plus besoin l. »

Je n'hésite pas à dire que ces lignes me paraissent extrêmement caractéristiques. Ce n'est pas un portrait embelli, flatté, c'est une photographie du réalisme le plus exact. Dans cette lettre amicale, Calvin se montre tel qu'il est. Pas de vantardise. Il ne se donne pas l'air de mépriser le danger. Non : et évidemment ce n'est pas de gaieté de cœur qu'il ira s'enfermer dans le funèbre hospice. Vereor ne : Je crains.... Mais, de bon gré ou à contre-cœur, peu importe! Si le devoir se présente, Calvin l'accomplira, sachant que la crainte n'est pas une excuse, qu'elle n'est pas même un prétexte {non video quid prœtexere nobis liceat)....

Les auteurs catholiques ne pouvaient pas perdre l'occasion de nous montrer leur méthode. De la citation de Calvin ils détachent un mot : Vereor ne : Je crains.... Il n'est pas plus difficile que cela de faire de Calvin un peureux, un lâche. Quant à l'homme du devoir, il n'en est pas question.

Cette méthode conduit à un trait plus joli encore : « Lorsqu'en 1570, raconte l'abbé Fleury, les magistrats voulurent mettre la même réserve en faveur de M. de Bèze, celui-ci réclama en disant « que tous pourraient ainsi se faire » exempter, si on entrait dans cette voie d'exclusion, ce qui pourrait donner mor- » sure au diable, pour engendrer quelque schisme entre ceux qui sont tous appelés » à avoir même charge. » Maître Calvin garda le silence, et il était conséquent avec lui même : Vereor ne, avait-il dit à son collègue2. » Le très honorable abbé oublie de spécifier une autre raison du silence de Calvin en 1570; c'est qu'il était mort depuis six ans. — Et même si l'abbé Fleury avait voulu s'informer jusqu'au bout des choses dont il parle, il se serait aperçu que quelques pasteurs se plaignirent de l'exception faite en faveur de Théodore de Bèze et protestèrent en invoquant l'exemple de... Calvin. « Et remonstroyent, disent les Registres de la Vénérable Compagnie , que les ministres et églises d'Allemaigne et Souisse avoyent bien este exposez à tel dangier suivant leur vocation, et mesmes les plus eccel-

i. Opéra, XI, p. 457, 458. Herminjard, VIII, p. 163, 164. — 2. L'abbé Fleury, aumônier du pensionnat de Carouge, Le clergé catholique et les ministres pendant les pestes à Genève. Lettre à M. l'abbé Mermillod. — Librairie Saint- Joseph, Paris, 1864, p. 46.

LA VILLE

lens cTiceulx, comme M. Bullinger à Zurich, M. Bucer à Strasbourg, M. Œcolampade à Basle. Et mesmes quil estoit tout notoire que M. Calvin, estant ministre de l'Eglise françoise de Strasbourg et professeur en théologie, aux gages de Messieurs de Strasbourg, avait, durant la peste, esté vers les malades pestés qui estoyent de son église pour les consoler et admonester comme en aultre maladie, comme encor son frère en rendoit témoignage, qui l'y avoit accompagné le plus souvent »

Ne troublons pas davantage le repos des morts : pas plus celui de l'abbé Fleury que celui de Calvin.

Où celui-ci fut-il déposé ? On ne le sait. Il avait interdit tout signe sur sa tombe. Son vœu fut exaucé. Pendant des années, un concierge entretint une petite pierre, sur laquelle étaient gravées les deux lettres J. C. Mais c'était à l'usage des touristes anglais. Calvin n'a pas de tombe2.

Et c'est bien fait. Peu d'hommes sont restés aussi vivants après leur mort. Calvin est partout, sauf au cimetière de Plainpalais 3.

i. Registres de la Vénérable Compagnie, 18 août 1564, f. 46v. — On ne voit pas trop pourquoi l'abbé Fleury parle de 1570; car c'est en 1564 (le 18 août) que, pour la première fois, « le Conseil demanda aux ministres de pourvoir d'un ministre pour les pestiférés,... réservé M. de Bèze, pour la nécessité qu'on en a, tant pour le ministère que le Collège. > Cela étant déclaré à M. de Bèze, celui-ci requit « d'estre compris au rang de ses frères suyvant son serment.» (Vendredi 18 août 1564. Registres du Conseil, vol. 59, f. 92.) — En 1568, la peste étant revenue, Bèze fut de nouveau exclu du tirage au sort par ses collègues qui, à son insu, envoyèrent Colladon au Conseil dire : « Le dict Sr de Bèze insista grandement à estre comprins au sort avec les autres. Ce que touttefois ilz ne trouvèrent pas bon, non pas pour l'espargner, mais pour ce qu'il est bon de le réserver autant qu'il plaira à Dieu, et prient Messrs de l'aprouvé : comme il a esté fait. (7 juin 1568. Ibid., vol. 63, f. 61.) — Enfin, en 1570, de nouveau exempté par le Conseil le 23 février, Bèze vint protester le 2 mars : < Il se sent, dit-il, obligé par son serment,... et estant ainsi par autorité de la seigneurie privilégié par dessus ses frères, il n'aura pas sa conscience apaisée.... » De plus, il ne lui semble pas < qu'il apartienne à la seigneurie de dispenser ceux que bon luy semble.... » Cela pourrait « donner ouverture au diable pour engendrer quelque schisme.... Attendu quoy il suplie instamment qu'il plaise à messieurs se déporter de tel commandement, lequel à son advis ne leur appartient pas, et qu'ilz laissent à ses frères faire ce qu'ilz trouveront expédient.... » {Ibid., vol. 65, f. 35v, 36.) — Voir Eug. Choisy, L'état chrétien calviniste à Genève au temps de Théodore de Bèze, 1902, p. 12 et ss. — 2. Et Th. de Bèze? En octobre 1595, il écrivit dans son testament: « Je désire, si faire se peut commodément, d'être enterré au plus près de ma feue bien-aimée première femme, Claude d'Esnoz, qui m'a tant d'années accompagné et fidèlement assisté, et fait tout devoir de femme vraiment chrétienne. L'endroit est assez près de l'entrée de Plainpalais, tournant à main droite, auprès du coin qui fait un détour, où il y a un jardin. » Il fut enterré au cloître de Saint-Pierre, comme nous l'avons vu, malgré les ministres. Bernus, Th. de Bèze, p. 76. — 3. Ici on peut juger de la regrettable partialité, de l'acrimonie à laquelle Bernouilli se laisse aller: « Le cimetière est entouré de ses murs, et jeunes et vieux, sans distinction, y sont jetés en terre, comme les chiens, sans chant, ni sonnerie {ohne Gesang und Klang), sans lumière, sans croix et sans Dieu [!] {sine lux, sine crux et sine Deus). Il n'y a aucun sermon funéraire dans les temples, ni sur les tombes, pas plus que de lamentations, de remerciements, de pierres tombales ni d'épitaphes. Aussi ils ne peuvent pas savoir vraiment où est la place de Calvin », p. 130, 131.

SECONDE PARTIE

Le faubourg de Saint-Léger.

PRÈS le faubourg de Plainpalais venait le faubourg de Saint-Léger; et précisément une rue menait de Palais à la porte de Saint-Léger (carreria tenden. a porta sancti Leodegar. versus palatium). Suivons-la.

Le faubourg est très considérable et constitue un gros quartier avec église1, cimetière.... Une rue va à la porte Baudet {carreria subtus crestos sancti Apri) ; elle a quatre cents pas, selon Bonivard -. — Une autre va à la porte de Saint-Cristophe. — Il y a une rue « près de l'eau verte » {juxta aquam viridem) ; et surtout il y a la grande rue, la rue de la Recluse, qui va de la chapelle et de la maison de la Recluse jusqu'à l'ermitage du pont d'Arve {carreria tenden. ab heremo pontis Areris versus capellam et domum Recluse). Il est vrai que plusieurs de ces rues étaient bordées surtout de jardins, de petites maisons avec courtils, de granges. Cependant, il y avait aussi un grand nombre d'habitations ordinaires.

Prenons donc la rue de la Recluse, qui, de la porte de Saint-Léger à l'Arve, compte 1400 pas 3.

En sortant de la porte, à droite, à l'entrée de la rue qui se dirige vers la porte Baudet, nous rencontrons un petit marais, une sorte de carpière {aqua viridis), dit Aygueverte, « si vous le voulés dire en françois, explique Bonivard, eau verte,... toute verte de grenouillière 4. » A l'entour, le terrain est marécageux5.

Vient ensuite, quelques pas plus loin, le petit oratoire dédié à sainte Marguerite, « où se tenoit volontiers quelque recluse [d'où le nom de la rue] nourrie aux dépens du Chapitre et des bonnes gens.... » Et Bonivard d'ajouter que la recluse, entretenue par le Chapitre, était chargée de faire pénitence « pour les péchez de tous les chanoines6, » ce qui n'était point une sinécure. ■ — Devant la recluse (coram dicta reclusa ; in dicta reclusagio) chaque dimanche un prêtre devait

i. Un acte du 6 juillet 1265 parle d'un traité avec le curé de Saint-Léger, capellano ecclesie S. Nicholay et S. Leodegarii, nomine ecclesie S. Leodegarii. M. D. G., XIV, p. 80, N° 93. — 2. Chroniques, Iiv. I, ch. 2. (Variantes.) — 3. Ibid., Iiv. I, ch. 2. (Variantes.) — 4. Ibid., I, 2. (Variantes.) — 3. Galiffe, p. 133. - 6. Chroniques, I, 2 (Variantes), 3.

LA VILLE

venir chanter la messe. Cet usage, qui était un peu négligé, fut remis en vigueur, sur la réclamation de la Recluse, par une décision du Conseil, le 22 avril 1460 l.

De la superstition de la Recluse, à l'entrée, la rue conduisait, au bout, à la superstition de l'ermitage, transformé en couvent d'Augustins.

A quelle époque avait été établi l'ermitage ? sans doute vers la fin du XVe siècle. « Le premier endroit où je trouve qu'il en est fait mention, a dit Flournois, c'est au 11 février 1480, où on accorde aux frères de Sainte-Mariedes-Lrmites la permission de bâtir une église en l'ermitage auprès du pont.... Les Augustins sont un ordre d'ermites, et il y a apparence qu'ils appelèrent au commencement leur hermitage (qu'ils changèrent depuis en couvent) Sainte- Marie-des-ermites... . Quelques années après ( 1 49 1 ) , René, Bastard de Savoye, fit bâtir une belle chapelle en l'honneur de Notre-Dame à ces Augustins qui n'avaient auparavant qu'un misérable petit couvent, à ce que dit Bonivard. Il y fit faire un parfaitement beau tableau de Notre-Dame, à qui on attribuait une infinité de miracles, et c'est à cause de cela que ces caphards appelèrent leur église Notre-Dame-des-grâces 2. »

Ce tableau était si beau que, au moment de la Réformation, les briseurs d'images, Vandel, Baudichon de la Maison Neuve, Amy Perrin, crurent devoir l'épargner, le 9 août i535; et, pour assurer sa conservation, les syndics le firent apporter en ville, le 17 septembre. Mais ils furent sans doute obligés de céder à la poussée populaire, et ils le brûlèrent eux-mêmes solennellement « dans la salle du Conseil et à la vue de tous 3. »

Pour comprendre — sinon pour justifier — ces actes de vandalisme, il faut penser aux scandales invraisemblables auxquels toutes ces reliques plus ou moins artistiques avaient donné lieu.

Froment raconte : « Il y avoit aussi, au convent des Augustins de Genève, une belle image, bien ornée et parée de tous accoustremens, appellée Nre Dame de Grâce. Laquelle avoit très bien engraissé ses Moynes, car ilz avoynt la face rouge comme une couppe de quoquin, ou comme ung escrevice cuyct, et les yeulx comme une quassidoyne, semblables à une aultre image ou peincture, qu'ilz avoynt faict peindre dans leur reffectoyre, avec une grosse et grasse femme, faysans semblans de descoudre ung pasté, avec ung grand verre; là ont il estoit escript : ecce quant bomim et quant jocundum habitare fratres in unum, c'est-àdire : voyez qu'il est bon et joyeulx que les frères soyent habitans ensemble. Mais Farel voyant cecy leur dict : est-ce ainsi, beaux pères, que vous interprétés les gtes Escriptures? Ne vous estes vous pas assés mocqués des hommes, sans encores

1. Registres du Conseil ', tome I, p. 411. — 2. Flournois, Remarques, p. 47. — « Ce couvent était situé près de l'ancien pont d'Arve, lequel pont était au bout du grand chemin, quand l'on contourne pour faire le chemin des philosophes, à peu près où est la maison du sieur Audéoud, précédemment Mestrezat, vers l'angle des hutins, joignant le pré de l'hôpital, près le râteau (lequel pont a été détruit en 1596). » De La Corbière (copie Bourrit), p. 30. — D. Dunand dit : « La maison Audéoud, actuellement [183 1] la maison Prévost. » Chroniques de Bonivard, I, p. 108, n. 2. — « A peu près où est la maison de M. Prévost Martin, » dit J.-J. Rigaud, en 1845. M. D. G., IV, p. 47. — 3. 31 octobre 1535. Flournois, Extraits.

LES QUATRE FAUBOURGS

vous mocquer si évidemment, par escript, de Dieu et de ses Stes Escriptures, les accommodant à vos moyneries et gormandises? » Ce n'était point là le pire. Les beaux pères avaient trouvé moyen d'opérer de tels miracles que leur chapelle était devenue la vraie Lourdes de la Suisse. A peine « Nostre-Dame de Lausanne ou... Nre Dame de Burre, troys lieux de Berne », pouvaient-elles rivaliser. Car non seulement Notre-Dame de Grâce faisait des miracles, mais la spécialité de miracles auxquels elle s'adonnait, était particulièrement merveilleuse et lucrative. Elle ressuscitait les petits enfants morts sans baptême, de telle façon qu'avant de mourir définitivement, ils pouvaient être baptisés : « Celle ymage de Nre Dame de grâce... ressussitoit et revicoulloit les petis enfants mortz-nais, pour avoir baptesme. » Et cela par un truc parfaitement ingénieux. Froment continue à raconter : « Certaynes femmes vieilles, que les prebstres et moynes nourrissoynt,... faysoynt ces miracles, non pas l'ymage, avec certayns instrumentz qu'elles avoynt, desquelz souffloynt et confloynt par le fondement les petis enfans mortz, comme des chevraux, et la plusme qu'elles mettoynt sus la bouche de l'enfant s'envolloit. Et aulcunes foys selon qu'elles voyoynt que le miracle seroit de plus grande efficace l'enfant p... ou suoit, par le moyen des pierres qu'elles eschaudoynt, et alors Madame la matronne à crier : Miracle! miracle! et bons prestres et moynes à sonner les cloches1.... »

Le ii mai i535, les syndics rapportèrent au Conseil qu'ils avaient interdit aux religieux ces miracles, « à peine d'estre chassés de la ville » ; et deux moines du dit couvent parurent, déclarant qu'ils étaient délégués par leurs collègues, et qu'ils obéiraient aux ordres du magistrat 2.

Que tant d'impudence et de fourberie ait provoqué des représailles, comment s'en étonner? Le vandalisme du XVIe siècle détruisit des richesses, dont nous regrettons aujourd'hui la valeur artistique, archéologique. Mais alors il ne s'agissait ni d'archéologie ni d'art : il s'agissait d'honnêteté.

Ajoutons que la maison de Savoie, qui avait bâti la chapelle, devenue un objet de dégoût pour les hommes religieux, avait aussi travaillé à faire de cette même chapelle un objet d'horreur pour les patriotes.

Vis-à-vis de l'église était un noyer. Contre cet arbre, clans la nuit du 2 au 3 octobre i5i8, furent clouées, par les sbires du duc de Savoie, les têtes de Navis et de Blanchet, apportées, à cet effet, de Pignerol.

Ceux qui vinrent ouïr la messe le dimanche matin, 3 octobre i5i8, virent ces têtes avec une feuille de fer blanc portant cette inscription : « Ce sont les traîtres de Genève. » Au pied de l'arbre, deux barils, aux armes de Savoie, contenaient les membres des deux suppliciés, « hâchés et salés comme de la viande de char-

1. Froment, Les Actes et gestes merveilleux de la cité de Genève, éd. Fick, p. 151, 152. - Extraits (Froment).

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