‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 17 sur 94 · Flournois · texte numérisé non relu

Flournois

La ville

cuterie. » — « Vous pouvez bien penser, ô liseurs, que le premier qui vit, le matin, planté ce beau may sur les Franchises de Genève, n'en fût pas peu estonné, et que le bruict en courut tout incontinent par toute la ville. Et lors tout le monde de courir là, où, quand il estoit, considérer quelle horreur et indignation donnoit ung tel spectacle. Les estrangers aux quels il n'attouchoit, en avoient abomination ; que dévoient donc faire les paouvres citoyens ? quoy les

paouvres parents et affins ? quoy le père et la mère? Mesmement le père1 »

— Navis et Blanchet étaient deux jeunes gens qu'on avait entraînés, par des moyens peu recommandables, à Turin. Le duc de Savoie cherchait des témoignages contre Berthelier. On fabriqua des dépositions, on les fit signer par les deux jeunes gens, et puis, pour qu'ils ne pussent les rétracter, on les tua. Or, le jeune Navis était le fils même du procureur, qui était l'âme damnée du parti du duc, et qui mettait tout en œuvre pour perdre Berthelier 2.

Plus tard, ce fut dans cette même église de Notre-Dame de Grâce que Ton déposa la tête de Philibert Berthelier, si odieusement condamné par l'évêque et le duc de Savoie, sa tête, qui était longtemps restée clouée sur le gibet ! Et « le 25 août i52Ô, à quatre heures de l'après-midi, sur la demande de plus de cent citoyens, et par ordre du Conseil, on chanta des litanies dans cette église de Notre-Dame, en mémoire et pour le salut de l'âme du dit Berthelier, décapité sept ans auparavant, à la même heure 3. »

Mais c'était trop tard. La révolution religieuse et la révolution politique ne pouvaient plus être arrêtées.

Enfin, on arrivait au pont, au fameux pont d'Arve4, dont il est déjà question au XIIIe siècle, car à cette époque certains actes parlent de « la maladière du pont d'Arve » pour les lépreux 5.

Il y avait un autre pont à Etrambières, « qui devait être aussi très ancien ; car jusqu'à ce que les Chartreux de l'abbaye de Pomier, sous Salève, eussent créé la route actuelle d'Annecy, à travers les forêts vierges qui couvraient alors le mont de Sion {Essonus nions) et le versant méridional du Salève, on ne parvenait, de ce côté-là, d'Annecy à Genève, qu'en gravissant le Salève depuis Cruseilles pour suivre sa crête jusqu'à Monnetier, d'où, par Mornex, on allait passer TArve à Etrambières. Cette route pittoresque, déjà alors qualifiée d'antique (lier antiquum [par exemple dans un document de 1 338]), existe encore sous le nom de

1. Bonivard, Chroniques, liv. III, ch. xxi. — 2. Galiffe, p. 210. — Galiffe, Bezanson Hugues. M. D. G. XI, p. 233. — La femme du procureur, noble égrége Pierre Navis de Rumilly, était « Antoinette Navis, née Long, belle-mère d'un Chapeaurougc, d'un Dumont et de Claude Roset, grand-mère par lui de l'illustre Michel Roset. » Sergy, Genève, II, p. 321. — 3. Galiffe, p. 210, 211, et Gautier, II, p. 243, 244. — 4. « A peu près où se trouve actuellement [1869] celui de Carouge. » Galiffe, p. 27. — 5. 13 novembre 1268. « Assignation sur une terre de 6 deniers de rente ecclesie B. Leodegarii et... leprosis maladerie pontis Arve. » R. G., N° 1663. M. D. G., XIV, p. 100, N° 112.

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chemin d'Etra\, ternie romand des plus fréquents et qui désigne, entre autres, la fameuse voie romaine, dite via strata, qui suivait le pied du Jura *. Cette étrange voie de communication, entre les deux principales villes de l'évêché et du comté de Genève, aurait de quoi surprendre, si le sommet du Grand-Salève n'offrait pas, sur plusieurs points, les vestiges d'anciennes exploitations du minerai de fer qui s'y trouve en abondance 2. »

Mais le vrai pont d'Arve était celui qui se trouvait au bout de la rue de la Recluse, défendu par un fort célèbre, appelé « tour de Notre- Dame de Grâce, ou des Augustins. » — Au commencement de i 536, ce fort fut défendu, avec succès, par quatre Genevois, faisant le guet, contre tout un détachement savoyard 3.

Le pont lui-même était en bois (on n'employait, pour le réparer, que des charpentiers, selon les Registres, tandis que, pour le pont du Rhône, on employait presque toujours des maçons) 4. Mais il était fortifié. En 1 528 , on construit un pontlevis et on creuse des tranchées auprès de Notre-Dame de Grâce3.

Le pont d'Arve.

Fragment de l'estampe de Martin Baum, de 1590, représentant la prise du fort d'Arve ou bataille de Pinchat.

1. « Une tradition répandue dans le pays dit que, du temps des Romains, une grande route suivait d'un bout à l'autre la crête du Grand-Salève, et que le voyageur rencontrait alors vingt-cinq cabarets en allant de Monetier h Cruseilles. On prétend même que cette route serait pavée en quelques endroits ; mais je n'ai, à cet égard, aucune donnée positive. Ce qui est plus certain, c'est que le chemin qui suit actuellement la crête de la montagne, se nomme chemin d'Etraz; or ce nom, qui semble venir de via strata, est celui de l'ancienne voie romaine des bords du Léman et, peut-être, aussi d'autres voies romaines. » Albert Naville, Recherches sur les anciennes exploitations de fer du mont Salève. M. D. G., XVI, p. 364. — 2. Galiffe, p. 27 , 28 — 3. 3 janvier 1536. Flournois, Extraits (Froment). Gautier, Histoire de Genève, II, p. 488. — 4. Galiffe, p. 29, n. 2. — 5. 18 septembre 1528. Flournois, Extraits (Grenus). — Le 4 décembre 1556, M. de Saint-Victor

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La place, en effet, était importante, non seulement au point de vue stratégique, mais aussi historiquement, presque comme le pont du Rhône, quoique très différemment. En effet, si c'est par le pont du Rhône que passèrent le protestantisme et ses représentants, français et allemands, c'est par le pont d'Arve que passèrent et repassèrent le catholicisme et ses représentants, évêques ou princes savoyards.

(c'est-à-dire Bonivard) se plaint que des « condamnés », ses ennemis, « sortans hors d'ung logis qui est au pont d'Arve », lui ont fait outrage, « prenans à sa femme [sa troisième] son couvre-chef, et à son beau-fils [le fils de sa femme] son acquebute. » (M. D. G., IV, p. 198, n. 2.) — Il s'agit ici du pont de la Réformation, du pont historique, où se sont passés les événements que nous avons notés. — L'histoire archéologique du pont d'Arve est fort compliquée. Nous allons nous borner à reproduire le résumé qu'en donne Coutau dans son manuscrit de la Société de Lecture. Il ne faut pas oublier que ce résumé a été écrit en 1848 : « Les plus anciennes traditions que nous ayons sur le pont d'Arve nous font savoir qu'il était situé un peu plus bas que le pont de pierre actuel. On voit encore devant la propriété des sieurs Vuy et Chossat, au bout de la rue du Cheval-Blanc à Carouge, quelques vestiges d'une ancienne culée, qui appartenait à ce pont (p. 662).... Le pied de guerre devenait ruineux. On jugea qu'on pouvait sans danger diminuer les charges de l'Etat. Le fort d'Arve, en particulier, qui coûtait annuellement 4000 écus, tant pour son entretien que pour celui de sa garnison, attira l'attention du gouvernement. En conséquence, les Conseils délibérèrent sur la convenance de veiller à son entretien ou de procéder à sa démolition. Les discussions furent longues et orageuses. [Elles commencent le 20 novembre 1594; le Conseil parle de la démolition du fort : « A esté arresté qu'on l'abate. » Registres du Conseil , vol. 89, f. 1 53v. — A partir de ce moment les délibérations se succèdent. 2 décembre : « A esté arresté qu'on y advise encore. » Ibid., f. 157. — 6 décembre : « On proposera au Deux-Cents la démolition du dit fort. » Ibid., f. 159.] Deux camps s'étaient formés au sein de l'assemblée. La majorité persistait dans son système d'économie ; on l'accusait de livrer le pays au duc de Savoie. La minorité au contraire était plus large et moins confiante. L'avenir se présentait, selon ses orateurs, gros de tempêtes. Au reste, c'était folie de compter sur la foi d'un ennemi qui avait donné tant de preuves de lâche perfidie. Malgré ces raisonnements assez bien fondés, la majorité du Conseil se prononça pour la démolition du fort et la destruction du pont qui y aboutissait.... Depuis la suppression de la porte Saint-Léger, qu'on avait remplacée en 1564 par celle de Neuve, le pont avait perdu de son utilité, et l'on pouvait l'interdire sans nuire à la libre circulation ; par sa position peu convenable, il était devenu pour ainsi dire un embarras.... A mesure qu'on démolissait le vieux pont, on en bâtissait un nouveau à trois ou quatre cents pas plus bas, quelques pas au-dessus de l'endroit même qu'occupe le pont de bois actuel.... Le nouveau pont fut construit en bois, comme le précédent... On ouvrit un nouveau chemin sur la même ligne, pour correspondre avec le pont. [Le ier mars 1596, « les Srs qui se sont transportés vendredi dernier vers le nouveau pont d'Arve, pour adviser par où le chemin devra estre dressé, pour venir de la ville, et estans proposés plusieurs advis, a esté finalement accepté qu'il soit fait... depuis le bout du dit pont jusques en la grange ou capite de Jean du Crest, tirant au chemin public, ou un peu plus bas. » Registres du Conseil, vol. 91, f. 45".] Ce nouveau chemin fut nommé chemin de la Tour d'Arve (aujourd'hui route du Vieux-Pont), parce que la seigneurie éleva dans le même temps à l'entrée de ce chemin une maison qu'elle flanqua de tours. Elle fut édifiée au bout du pré d'André de Croye, du côté de la ville (actuellement Munier et Velin). (P. 168-170.) — En 1798, le pont d'Arve paraissait fort caduc. On commença à penser à en bâtir un autre plus solide et mieux situé. L'adjudication eut lieu le 26 juillet 1808. Le pont fut terminé en 18 18. (P. 712-713.) Depuis que le beau pont de pierre que nous voyons sur l'Arve avait été achevé (1818), le pont de bois avait perdu ses pratiques. Il ne servait d'ailleurs qu'aux habitants de Lancy et de la queue d'Arve. Il était si vieux, si délabré, qu'il tombait en ruine.... L'Etat donna à un entrepreneur l'autorisation d'en construire un neuf.... Vingt ans plus tard, une nouvelle société se présenta et sollicita la permission de remplacer le pont étroit par un plus large et destiné aux voitures.... Il fut livré à la circulation le 8 avril 1840. » (P. 725, 726.) — Ajoutons enfin que, d'après Dunant (édit. des Chroniques de Bonivard, I, p. 100, n. 2), le pont d'Arve de 1596 à 1818, et même 1840, dont parle Coutau, a été situé au même endroit, « au débouché du chemin de Lancy, » et que le pont en pierre achevé en 18 18 se trouve où se trouvait le pont d'avant 1596, « dans l'endroit où la communication est la plus directe. »

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C'est ici que furent reçus, le 25 juillet 1484, François de Savoie, archevêque d'Auch, et quelques mois après, octobre 1484, le duc de Savoie; puis, le 19 mai 1493, révêque Champion1.... — C'est ici que, le 1 1 avril 1 5'232, Pierre de la Baume, le dernier évêque de Genève, fit son entrée dans son diocèse et prêta serment d'observer les franchises. — C'est ici que, le 3o août 1 535, Messieurs de Genève prirent congé des religieuses du couvent de Sainte-Claire, lesquelles se rendaient à Viry, emportant avec elles la superstition papistique. — C'est ici que passa incognito, à pied, Michel Servet : « Il avoit couché le jour devant, raconte-t-il lui-même, à l'Eluiset, et arriva à pied tout seul 3. » Il apportait, lui, l'ultraprotestantisme.

C'est ici, en particulier, que se faisaient les grandes réceptions des princes de Savoie, et ce genre de fête était une des particularités les plus caractéristiques de la vie, des coutumes de nos anciens Genevois. Nous pourrions raconter les fêtes pour l'arrivée de l'empereur Frédéric, le 23 octobre 1442 (celles-là à la porte de Rive)4; — ou celles pour l'arrivée de la reine de Chypre (10 janvier 1462 5), à laquelle on donne deux tonneaux de vin, un bœuf, douze moutons, douze chapons, deux douzaines de perdrix, douze flambeaux, douze livres de chandelles, douze boîtes de dragées et de l'hypocras 6; — ou celles de 1484, en l'honneur de François de Savoie; de 1485, en l'honneur de Charles, duc de Savoie, etc. Nous nous bornerons à raconter ou plutôt à nous laisser raconter par le chroniqueur à gages de la maison de Savoie, Perrinet du Pin, au doux langage, la fête de la fin du XIVe siècle7. C'est dans la chronique d'Amé VII, dit le comte Rouge, que nous trouvons les pages suivantes, aussi intéressantes au point de vue des mœurs qu'au point de vue du style; on dirait de belles enluminures de quelque vieux parchemin féodal.

« Commant Messire Pierre conte de Gennevoix festoya le conte Rouge en la cité de Gennesve 8. » — Le comte Rouge, au retour de son pays de Bresse, voulant se rendre au pays de Vaud, écrivit à la comtesse, son épouse, de se transporter de Chambéry à Ripaille. Elle se mit en route et arriva à Saint-Julien, tandis que, de Chancy, le comte allait à sa rencontre.

A ces nouvelles, « Messire Pierre, conte de Gennevoix, fut joyeux, si que il qui résidoit en la cité de Genesve, appétant et désirant en icelle festeoir ses

1. Gautier, I, p. 449. — 2. Ibid., II, p. 185. — 3. Opéra Calvini, VIII, p. 782. — 4. Coindet et Chaponnière, Récit des fêtes célébrées à l'occasion de l'entrée à Genève de Béatrix de Portugal, duchesse de Savoie, M. D. G., I, p. 139. Registres du Conseil, tome I, p. 148. — 5. Gautier, I, p. 381. — 6. Flournois, Extraits (Grenus). — 7. « Ce fut à la fin du XIVe siècle que Plainpalais commença à être le théâtre des réjouissances qui, sous différentes formes, n'ont cessé d'y être célébrées jusqu'à présent. La première dont l'histoire fasse mention eut lieu pour la réception et la bienvenue d'Amédée, dit le comte Rouge. » Coutau, Histoire de Plainpalais. Ms. de la Société de Lecture. — 8. « C'est en passant par Genève pour aller à Ripaille, où lui arriva l'accident dont il fut victime (chute de cheval, en 1391), qu'il fut reçu par Pierre de Genevois. > M. D. G., I,"p. 137, n/i

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droicturiers signeur et dame. » Incontinent, il envoie sa femme, quelques seigneurs et puissants cadets, « bien deux lieues loing rencontrer le conte Rouge,... lequel voyant vers lui venir de Gennevoix la contesse, » avec toutes ses dames, « habandonna tous les siens... et couru baiser et acoler celle qui en consolitude et profonde humilité se efforcza de hounourer son signeur. » Celui-ci, « contemplant le solacieux déport des gracieuses pucelles, virges et gente damoyselles qui à tout leur clières voix chantoyent laix, rondeaux, ballades, bergerettes, chanczonnettes, feisans chapiaux de flourettes, » trouva le temps si court, que, avant qu'il y prit garde, il se trouva près du pont d'Arve.

Pendant que la comtesse de Genevois était allée à la rencontre du comte Rouge, le comte de Genevois était allé, de son côté, à la rencontre de la comtesse Rouge, « menant ce qui demourez lui fu de sa chevallerie à tout ung taux de mennestriers, jouans de divers instrumens. » Et pour solenniser la venue de la dame, « petis emfans deux et deux portoyent pennonciaux » avec les armes de Savoie peintes d'un côté, et les armes de Genève de l'autre. Alors les uns montrent leur joie en invoquant le nom de Dieu, « à plenne gorge, par grant leesse, réclamant, nommant et appelant Noé. » Les autres crient « visve Savoye et Gennevoix. » Les enfants « aloyent deux et deux par ordre; sans point leur cry abbesser, se desjoignirent et mistrent l'un d'un costé, l'autre d'aultre par rancs bien compassez. » Dès que le comte de Genevois distingue la comtesse Rouge, il descend de cheval, et, entre la haie des enfants, il va vers celle « qui extraicte des fleurs de lys, nyepce du roi de France estoit. » Alors, « d'un genou touchant la terre, fi révérance à sa princesse, à elle humblemant disant : « Ma très » redoubtée dame, je, de affecion de cuer, prie le Filz de la Virge que, en ce » siècle et en l'autre, il doint honneur perpétuel avec santé, gloyre,... à vous, de » qui je suis subject. » Quant la comtesse de Savoye, qui humble et discrète estoit, ot oy et entendu la doulce salutacion que messire Pierre lui feisoit, se elle son entendemant exercita et applicqua à icellui salut lui rendre bénigne, doulx et gracieux, nul ne le doit demander. » Elle relève le chevalier. Celui-ci, alors, veut mener « par le fruin la guenée [haquenée] sur laquelle icelle princesse estoit, depuis le lieu où il lui fi la révérance susdicte, jusques dedens la cité, mès la clame, qui exprise estoit de toute humilité, ne voult de lui tieul service pour mille riens recevoir » et le força « par prières et requestes » à remonter en selle, et à chevaucher à côté d'elle, et pour « soulasser et passer temp, elle se mist à deviser. » On s'avança ainsi, en « ordre de bataille rengée, » pendant qu'une multitude d'enfants, « revestus de diverses faczons d'abbiz, » faisaient sur le chemin « dances, farces et mouriscques, » pendant qu'on entendait « les haulx mennestriers corner, harpes mélodieusemant de sons contemplatifz sonner, fleuttes par aspiremant de souhesve et doulce aleine, en elles courant, par compas et proporcion de musique, unes aux aultres consoner, cymbales, rebbeis, cyphonies et musettes acorder,... tabourins tabourer, messagiers et poursuyvans dedens trompettes souffler et clarains par sus iceulx hault et cher retentir. »

Enfin, les deux cortèges se rencontrent. L'écuyer du comte de Savoie annonce

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à la comtesse l'approche du comte. « A ces moz-cy la princesse, qui de si fervante amour aimoit son signeur et mary que au monde riens n'estoit que tant désirast veoir, » met pied à terre, et « exprise de humilité et bénignité intègre, voyant son signeur d'aprochier pour vouloir aler vers elle, se diligenta d'aprochier son espoux, aux pyez duquel, si tost que aprochiez lot, elle se voult humilier : mès la doulceur du cadet, qui devant soy ne voult souffrir besser si bas celle que il autant que soy propre amoit, la retint entre ses braz, et retenant, ceuilli d'elle ung très gracieux baiser, après la prise duquel ot par le signeur vers la dame, et dame vers le signeur usez de si doulx maintien, bel acueil et contenances exprises de joieuseté et prolixité de lengaige, mistemant ornez et floury de fleurs, de moz si nouviaux, que tous ceulx qui là estoyent, prenoyent soulaz et pleisir à les oir et escouter. »

Alors, après présentations et révérences, on passe le pont. Voici venir l'évêque et ses clercs, « revestus de riches chappes, fins nectz et blans surpeliz en forme de procession. Chantans ignés et vercez, portoit et feisoit porter croix, relicques et samctuayres, a destre et sennestre desquelx les députés et commis du service de l'église, ayans abbis de dyacres, tenoyent encensoyer pleins de fuée, avec encens duquel procécloit hodeur et suavidité tieulle, que révolucion d'icelle a hodorer et scentir fu pleisant et délictable aux excellences des conte et contesse de Savoye. » Et ceux-ci, « en humilité », adorèrent « nostre Saulveur Jhésus et sa chière mère. »

Après les oblations, les « bourgois et gens d'estat » vinrent se présenter et offrir leurs services, et « le résidu du commun, sans nul parlement tenir, en ordonnance moult belle, feisant humble révérance, passa tout par devant eulx. »

L'immense procession, « portant quatre mille et cinq cents tant torches que sire hardans », se met en route. Et les réjouissances et les festins durèrent huit jours *.

1. Chronique du comte Rouge, chap. LXXI. — Monumenta historiée patriœ, édita jussu régis Caroli Alberti. Scriptorum tomus I, 1840, p. 552-559. — Sur toutes ces réceptions, Pictet de Sergy (Introduction à l'histoire de Genève, première et dernière leçon du cours sur l'histoire de Genève, donné dans l'hiver 1840, p. 50, 51) fait les réflexions suivantes : « Les princes et surtout les princesses de Savoie font de la petite cité leur séjour de prédilection; ces dernières y reçoivent des fêtes qui nous paraissent aujourd'hui presque fabuleuses, par leur luxe et leur ingénieuse magnificence. La ville où le goût des échecs était déjà fort répandu dès le treizième siècle; celle où, dans le quinzième, se donna le beau tournoi qui valut à Amédée VII le surnom de comte Rouge ; celle où l'on jouait, dans quatre quartiers différents, quatre comédies lors de l'entrée des duchesses de Savoie que des éléphans et des vaisseaux artificiels allaient recevoir à la frontière, à travers la plaine de Plainpalais; la ville, enfin, où deux cents cavaliers et trois cents jeunes amazones, pouvaient se trouver réunis, d'un jour à l'autre, pour faire accueil aux nobles visiteurs, était certes déjà parvenue en 1500, à un haut degré de civilisation. [N'oublions pas] Anne de Chypre, duchesse de Savoie, remplissant le quartier de Rive de ses Cypriotes dépravés, ni le contraste étrange qui existait entre son saint fils aîné, Amédée IX, le Bienheureux, « allant à la chasse du paradis » avec une meute de pauvres nourris dans son palais, et son fils cadet, le bouillant Philippe sans terre, dit 1 escarbillant, venant à Genève forcer le logis de son père, pour lui montrer les chantemerles [petits fromages du pays] farcis de ducats, que sa mère envoyait en Chypre. »

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Voilà le Pont d'Arve au moyen âge : voici le Fort d'Arve au temps de la Réformation, et je ne sais si l'on trouverait facilement deux documents aussi caractéristiques, nous révélant aussi bien d'un côté cette civilisation brillante, poétique, rude et mignarde, des cérémonies plus ou moins ecclésiastiques et plus ou moins galantes, de l'autre côté cette civilisation austère, ardente, enthousiaste, d'une piété d'enfant, d'un héroïsme de martyrs.... Après la chronique savoyarde, voici la chronique calviniste. Elle se trouve dans une feuille (rarissime)1 qui accompagne le «tableau représentant le petit fort d'Arve,» auquel nous avons fait et ferons encore les plus précieux emprunts pour notre illustration.

Il y a d'abord la description du fort même : « Le fort d'Arve estoit lors une petite tranchée faite à la haste, pour brider les courses d'une cavalerie, et n'y avoit boulevard, flanc, esperon, ni pont-levis. En somme, cela et rien estoit presque tout un, l'enceinte estant estroite et plus incommode lors à ceux qui la gardoyent, qu'aux assaillants. »

Autour de ce fort eurent lieu les combats de Pinchat (3 et 23 juin, g et 12 juillet). Et voici ce que raconte l'explication : « D'autant que le Duc avoit lors amené au combat près de six mil hommes, tant de pied que de cheval, contre six ou sept cents hommes au plus, ceux de Genève recognurent en ceste cinquième escarmouche (comme aussi ès quatre précédentes) une spéciale faveur de Dieu envers eux, dont aussi solennelles actions de grâces furent rendues, avec prières publiques et extraordinaires, ainsi qu'au retour des autres escarmouches, par tous les temples, pour la conservation et bénédiction de la ville et de tous ses habitans. Durant tels conflicts, les particuliers dedans la ville, sur les murailles et au fort invoquoyent Dieu, les mains eslevées, avec larmes et gémissemens. D'autre part, jeunes hommes, femmes et servantes couroyent alaigrement de là le fort, porter à boire et manger aux soldats combatans : les enfans mesmes approchoyent de la meslée, pour estre spectateurs des merveilles de Dieu : et y en eut de bien jeunes qui portèrent les armes, et servirent de bonne heure à leur patrie. Dedans le fort l'on chantoit des Pseaumes de prière et action de grâces, selon les occurences : ce qui encourageoit tellement les soldats, qu'en ces charges-là tous couroyent aux coups et ès plus espais escadrons, comme s'ils eussent esté semonds à quelque joyeux festin. Et (ce qu'il ne faut pas oublier) ces combats, du costé de ceux de Genève, se faisoyent sans observation des reigles militaires, chacun combatant où son courage le portoit, et frappans sur leur ennemi les uns à l'envi des autres. Aussi en firent-ils une terrible boucherie ce jour-là, plus de deux cens cinquante y ayans laissé la vie, outre les blessez, dont la plus part allèrent finir leurs jours, en grand langueur,

1, Collection Bastard.

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au fort de Sonzy et ès environs. Depuis ce jour-là, les savoyars ne sont point approchez du fort d'Arve, sinon en cachettes, et de nuict, où ils n'ont rien gaigné que des coups. Et le fort a esté mieux accomodé, tellement qu'aujourd'hui il est en défense contre le canon »

Ce n'est pas, toutefois, sur ces visions de chevalerie gracieuse ou d'héroïsme calviniste, que nous nous séparerons du faubourg de Plainpalais. La fin du moyen âge et le commencement de la Réformation sont, par excellence, l'époque des contrastes heurtés, violents. Et après l'éclat splendide des fêtes ducales, et l'éclat sonore des Psaumes de victoire, voici les ombres livides et mornes d'un hôpital de lépreux. La lèpre1!

A l'angle des chemins de Genève à Saint-Julien, et de Carouge à Pinchat 2, était l'une des deux maladières de Genève, la maladière du pont d'Arve; l'autre, moins considérable et moins riche, était à Chêne 3.

Les léproseries de Genève furent réformées par un édit solennellement promulgué, le 9 septembre 1446, l'an 7 du pontificat de Félix V, à Genève, dans la maison épiscopale et dans la grande salle du palais neuf, en présence d'un grand nombre de citoyens. Les articles de cet édit, dressés par l'évêque de Corneto, sont « remarquables par la hauteur de vues, par la largeur d'esprit, par les idées démocratiques qui les ont inspirés 4. »

La maladière de Carouge avait une chapelle dédiée à saint Nicolas. Une partie était pour les hommes, une autre partie, complètement distincte, pour les femmes. Les chambres étaient toutes semblables, munies d'une cheminée et ornées, en dehors, au-dessus de la porte, de l'image d'un saint.

Les jours de fête, et même les autres, les lépreux allaient entendre la messe à Saint-Léger. Ils y trouvaient de l'eau bénite à part, et, à l'extrémité de l'église, un lieu fermé et garni de fenêtres grillées.

Les lépreux de la maladière formaient une communauté {communitas leprosorurh), un chapitre, présidé par le curé de Saint-Léger, et se rassemblaient pour délibérer dan.- la chapelle.

Il y avait aussi une chambre fermée par une porte très solide et une bonne serrure, sans fenêtre, ni lit, mais seulement avec un peu de paille. On y enfer-

1. D1' J.-J. Chaponnière, Des léproseries de Genève au XVe siècle. M. D. G., I, p. :oi et ss., — et Dr L. Gautier, Les lépreux à Genève, au moyen âge et au XVIe siècle. (Extrait de la Revue médicale de la Suisse romande, décembre 1900.) — 2. « Sur la même voie publique qui conduisait de Pinchat à l'ancien pont d'Arve (situé où est aujourd'hui l'auberge du Cheval blanc) existait une maladrerie , dont on a retrouvé les fondements, en 1790, dans le lieu appelé la rue Maladière. » J.-L. Grillet, Dictionnaire historique, littéraire et statistique des départemens du Mont-Blanc et du Léman, 1807, t. II, p. 5. — « La maladière de Carouge occupait l'emplacement, ou le voisinage immédiat, de l'ancien cimetière de cette ville. » Dr L. Gautier. — 3. < Très probablement là où est aujourd'hui une maison rurale connue sous le nom de Château-Trompette. » Dr L. Gautier. — h. Dr L. Gautier.

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