‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 20 sur 94 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Le faubourg du Temple ou de Rive.

N partant une nouvelle et dernière fois de la croix de Saint- Victor, nous trouvons, à notre gauche, un chemin avec quelques granges, descendant vers la fontaine du Temple; une rue allant vers le crêt de Saint-Laurent, « à cause qu'il » y avoit une chapelle dédiée au dit sainct, et la rue du faulx » bourg contenoit 35o pas 1 » ; une autre rue tendant de la chapelle de Saint-Laurent à la croix de Saint- Victor ; « et il se trouvait dans cette localité un clos des Contamines, qui, s'il se rapportait exactement à la pièce de terre qui porte actuellement ce nom, servirait à lever le plan du faubourg -. »

« Le faulxbourg du Temple en Aygue-Vive » [aux Eaux-Vives], dit Bonivard, commençait à la porte de Rive et « tirant au Pré l'Evesque jusques au lieu dit Hurtebize [Jargonant] contenoit 880 pas. Ce faulxbourg estoit nommé du Temple à cause qu'il y avoit un temple de S1 Jean-de-Rhodes 3. »

« Hors la porte de Rive, disent encore les Chroniques de Goulart, vers 1610, il y avoit une abbaye portant le nom de S1 Jean de Jérusalem, qu'on appelloit aussy communément le Temple, où estoit le cimetière auquel estoient ensepvelis les enfans qui naissoyent morts '*. »

De La Corbière ajoute que, d'après une ancienne chronique, le Temple, qui

1. Bonivard, Chroniques, I, II, p. 39. — -2. M. D. G., VIII, p. 299. — La vente, faite le 8 mars 1305, par Guy Tavel à l'évêque Aimon, parle d'une route qui « quitte la rive du lac, et va jusqu'au crêt de Saint- Laurent, en passant derrière la maison du Temple », et d'une « contamine située derrière Saint-Victor. » — Le Régeste fait observer que « les emplacements de la maison du Temple de Rive et du Crêt de Saint- Laurent sont difficiles à déterminer, et que les indications données à cet égard par le présent acte paraissent contradictoires à celles qui ont été fournies par De la Corbière. » R. G., N° 1543. — Bonivard, Chroniques, liv. I, ch. II, éd. Fick, I, p. 38. — Dans un acte du 19 mai 1413, il est question d'un jardin situé du côté du lac « devant l'église du Temple; » Registres du Conseil, Tom. I, p. 50; et en mars 1416, il est question de payer un paveur, pour son travail « du côté du Temple, hors du jardin des Frères Mineurs. » Ibid., p. 79. — 4. Chroniques de Genève, M. D. G., XXII, p. 26S. — Les hospitaliers de Saint- Jean, ici comme ailleurs, avaient succédé aux Templiers, lors de la suppression de cet ordre, en 1312. Galiffe, p. 125.

LA VILLE

avait une chapelle desservie par un recteur, était environné de ses maisons, qu'il était enrichi de citernes et de fontaines, et que les maisons « tendaient tant vers le lac que vers un pont nommé le pont de Jargonant1. » Le temple et sa chapelle subsistaient en 1 533 . Ils furent détruits, avec tout le reste du faubourg, en i534-

Ce qui peut nous intéresser davantage, c'est qu'ici, en dehors de la porte de Rive, était le collège fondé par Versonnex, dont nous aurons à reparler, et l'exercice de l'arc.

Les archers tiraient d'abord tout à côté de l'école. Cependant, une curieuse peinture du XVe siècle, qui figure sur une des faces de l'ancien retable de la chapelle des Macchabées, nous a gardé l'aspect de ces lieux au XVe siècle, et nous montre le pré où avaient lieu les exercices du tir à l'arc, sur les bords du lac, approximativement là où se trouve aujourd'hui le Pré l'Evêque. {Page 181.)

« On voit sur le dernier plan le Môle, les Voirons, Salève et les autres montagnes ; et au second plan, sur le coteau de Frontenex et de la Grange, une cavalcade militaire : en tête est porté le guidon aux armes de Savoie. Dans une prairie, des hommes tirent à l'arc. On voit également une ligne de pieux à l'entrée du port. On lit au bas la date de 1444 2. »

En tout cas, c'est au Pré l'Evêque que les tireurs à l'arc se transportèrent en 1 5 5 5 . «On y voit, dit Mallet en 1807, les maisons et le lieu qui servent à l'exercice de l'arc et qui appartiennent à cette société depuis l'année 1 555 3. »

Le plus intéressant pour nous, ce sont les statuts de leur société, en i5'2g.

D'abord, nous y voyons un nouvel exemple de ce groupement en abbayes, en confréries, qui caractérise la vie des citoyens au moyen âge, groupement sous l'influence religieuse, surtout à Genève. En effet, « le corps de métier formant caste ou tribu, municipale ou politique, n'existait pas à Genève, où la valeur civile

i. De la Corbière (copie Bourrit). — « Le Temple de Rhodes était au-dessous de Saint-Victor, au pied du glacis, là où est la séparation, soit palissade du jardin de Made Mallet-Bonnet ; lorsqu'on a agrandi les ouvrages, Ton y trouva des traces. — Hurtebise est le lieu où est la maison de Mme Mallet, née Bonnet, vers le nant, au bout du Pré l'Evêque, comme je l'ai vérifié. » Ibid. — « Pour ce qui est du Temple de Jérusalem, il était en dehors de la porte de Rive, là où est cette pièce de fortification qu'on appelle les piquets, et qui est au devant du boulevard de Hesse. » Flournois, Remarques, p. 79. — â. Il est signé et daté: Hoc opus pinxit magister Conradus Sapientis [Conrad Witz] de Basilea, mccccxliiij. Voir J. Mayor, L ancienne Genève, 1896, p. 94. — H. Mallet, p. 221, 222. — Blavignac, M. D. G., VI, p. 293. « L'hôtel du jeu

de l'arc porte la date de 1772. On voit sur la façade les armoiries de milord Mahon, commandeur en 1 77 1

De curieuses gravures ont conservé le souvenir des fêtes célébrées à ces occasions. » Ibid., p. 307 et n. 1.

- Il faut distinguer entre l'arquebuse, l'arc et l'arbalète. Au sujet de l'exercice de l'arbalète, Blavignac dit: « En 1526, son tir était situé entre la rue de Rive et le bord du lac; il en fut ainsi jusqu'en 1555, époque où les chevaliers se transportèrent d'abord au Pré-l'Evêque, puis l'année suivante à la Coulouvrenière, où ils édifièrent un couvert pour le tirage qui avait lieu au bord du Rhône, sur la place qui, plus tard, prit le nom de place des Volontaires. » Ibid. , p. 308. — Coutau, Histoire de Plainpalais, Ms. de la Société de Lecture.

LES QUATRE FAUBOURGS

de ces sociétés s'effaçait devant la forme religieuse, devant la confrérie..., restant sous le contrôle de l'Eglise et de l'Etat, au lieu de vivre aux dépens de l'une ou de l'autre.... Nos plus anciens corps de milice mêmes, tels que les archers et les

Rive et les Eaux-Vives, d'après le retable du xve siècle '. (p. 180.)

enfants de Genève, avaient eu une origine et des formes plus ou moins cléricales 2. »

Nous avons les « statuts de la confrérie des pelletiers de Genève », de 1425 à 1497. Les pelletiers, dont il ne reste plus que le nom de Pélisserie, porté par la rue où sans doute beaucoup d'entre eux habitèrent, fondent une « confrarie », le 16 mars 1425. Pour cela, ils se réunissent « en l'église et convent des Frères cordelliers », et leur premier soin est de déclarer que « de cy en avant tout temps, ung chascun lundi, Ton soit tenu de faite chanter une messe de requiem » pour les âmes des « confrères et confraresses » trépassés. Tous les ans on se réunira « en l'église parrochiale de la Marie Magdaleyne de Genève, en la maison de la cure. » — Le 24 septembre 1444, on ajoute — à la messe de chaque lundi « en la chappelle, prèz du cueur, à la main senestre » — le lundi après la confrérie, quatre messes, une grande et trois petites ; au décès de chaque membre, trois messes, une grande et deux petites, et chaque année cinq messes grandes de Notre-Dame. — Enfin, le i3 octobre 1449, il est décidé que la confrérie des pelletiers aura un « prieur3. »

Confrairie, abbaye En 14S7, une procession montra trente-huit confréries,

chacune avec un prieur à sa tête *.

Les statuts et ordonnances du jeu de l'arc, en 1 52g, vont nous montrer que les préoccupations de ces corporations n'étaient pas seulement religieuses (en

i. Nous avons supprimé la scène de la pêche miraculeuse, la barque, saint Pierre et le Christ. — C'est sur le pré, séparé du lac par une bordure d'arbres, limité à gauche par une tour, que se voient, dans l'original, des archers. — 2. Galiffe, p. 337. — Borel, Foires. Pièces justificatives, p. 11-17. — 4. Ibui., p. 181. — 6 avril 1462 : « Confrairies. Les maîtres pelletiers, de l'Assomption de la bienheureuse vierge; les barbiers, de S1 Côme et de S1 Damien; les bouchers, de S1 Antoine, etc. » Flournois, Extraits (Grenus).

LA VILLE

dehors des préoccupations particulières, et militaires ou commerciales), mais aussi morales. « Les compaignons archiers et confrères » se sont réunis, le 9 mai 1529, en l'église des frères prêcheurs de Palais. Ils ont un « roi », mais aussi un « prieur de la confrarie de S1 Sébastien des archiers. » Et voici ce qu'ils décident : Des blasfèmes ; 16. Item: afin que le nom de Dieu soit tousjours bien et dévotement honnoré, et aussy afin que checung des compaignons confrères et archiers soient accoustumé de honnorer Dieu, comme bons chrétiens doibvent faire, a esté expressément, et sans avoir grâce, ordonné que quiconque d'eulx jurera vilainement ou blasfémera malicieusement le nom de Dieu et aussi de la Vierge Marie ou sains ou sainctes de Paradis, il soit condampné de paier pour checune fois qu'il mesprendra la somme de 3 deniers.... » — Pour les « parolles injurieuses ou deshonnestes », incontinent le roi, le connétable ou un membre quelconque, a le droit d'intervenir, d'apaiser le débat, tout au moins d'imposer le silence, « jusques à tant que par bon conseil et bonne délibéracion ung puisse faire et conclure la paix. » Ne sont pas moins interdites les paroles obscènes, les « folles parolles » sur les femmes, sous peine d'un denier. — Les statuts se préoccupent de la politesse, de la civilité : un denier d'amende, pour qui commet une incongruité « sur le jeu », ou à table, qui jure, ou nomme le diable. Et l'article 25 spécifie : « Celuy ou ceulx qui de la compaignie du jeu de l'arc qui l'auront ouy, et ne les accuseront, se [si] après il vient à savoir, ils seront condempnez pareillement, comme se eulx propres avoient fait la vilenie l. »

Ce n'est pas sans un certain étonnenient que l'on lit tous ces articles, réglant la conduite, les paroles, l'attitude des tireurs de l'arquebuse à Plainpalais et des tireurs de l'arc à Rive. Car ce sont ici et là, avant et après la Réformation, des prescriptions analogues. Et ce rapprochement est fort instructif. Il prouve, une fois de plus, que tout ce qui a été reproché à Calvin et à son influence, comme particulièrement méticuleux et inquisitorial 2, existait avant lui. La forme de son

1. M. D. G., VI, p. 293-302. A la fin de ce chapitre, où nous avons parlé de ce qu'on peut appeler l'armée genevoise, qu'on nous permette de noter quelques textes et quelques explications complémentaires. A la date du 18 septembre 1459, nous trouvons de nouveaux renseignements sur l'artillerie de la ville, toujours dans le même latin de cuisine : De artillieria et augmeiitacione et manutencione ejusdem. Claude de Pesmes est chargé de la visiter et de la réparer : Ouoci ipsam artillieriam reparct et visitet. Les seaux et les coulevrines {selliocti et collovrine) des bourgeois que l'on recevra désormais {ex nunc fiendorum) seront remis et payés aux mains du dit Cl. de Pesmes. (Registres du Conseil, t. I, p. 332.) — Voici quel était le procédé pour multiplier les armes entre les mains des bourgeois : Nous prenons les textes suivants au milieu d'une foule d'autres: 18 septembre 1459 : « Créé bourgeois pour 7 fl. et una collovrina jusqu'à la valeur de 15 s. » — « Créé bourgeois pour 7 fl. et un seau (uno selliocto) de cuir bouilli (corei buliti), jusqu'à la valeur de 10 s. » (Registres du Conseil, 1. 1, p. 332.) — Enfin, quant à l'uniforme, vers 1527, Blavignac (M. D. G., VI, p. 269) reproduit ces détails, fournis par Massé (Notice historique sur l'organisation des milices de la république de Genève, MSC, à la bibliothèque) : « On choisit pour être d'uniforme la soie ou casaque, espèce de surtout peu différent de nos paletots-sacs ; pour les troupes de Genève, ces casaques furent grises; plus tard, on les doubla de rouge, on en retourna les pans et le bout des manches pour en faire voir la doublure ; telle fut l'origine du pourpoint, ou justaucorps, qui fut l'habit militaire en usage pour les troupes genevoises jusqu'en 1782. » — 2. C'est ainsi que pour montrer jusqu'à quel point l inquisition prolestante est infiniment plus abominable que l'inquisition catholique, l'abbé Gaffre, ancien

LES QUATRE FAUBOURGS

gouvernement, de son administration, était la forme traditionnelle et nationale. Dans cette forme, il s'est contenté d'introduire un esprit plus chrétien, et une volonté plus conséquente. Certes, c'est beaucoup, c'est tout, si l'on veut, et cependant ce n'était que cela.

Maintenant, entrons en ville.

dominicain, vient de prêcher un sermon à l'Athénée Saint-Germain (sermon reproduit en entier par la Délivrance du 3 juin 1904), où sont données comme Code d'inquisition les ordonnances relatives aux Abbayes. (Voir plus haut, p. 70.) L'abbé Gaffre ne se doute pas que les principes et souvent les termes de ces ordonnances se retrouvent dans les documents antérieurs à Calvin, par exemple dans les Statuts de l'abbaye de Saint-Pierre de 1491 (M. D. G., IV, p. 4-6), et dans les Statuts du jeu de l'arc, 1529. (Ibid., VI, p- 293 et ss )

Herse de la Porte Neuve.

(Scène de l'Escalade. Médaillon Diodati.)

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