TROISIÈME PARTIE
Le faubourg de Saint- Victor.
LUS loin que la porte de Saint-Antoine, quand on venait de la rue des Chaudronniers actuelle (qui s'était appelée : des Peyroliers, et avant cela : de Saint-Victor, continuée par la Belle Rue1), à cent pas environ, était la Croix de Saint-Victor, à un carrefour d'où nous allons partir pour visiter le quartier.
En prenant une rue à gauche, entre granges et jardins, on arrive, au bout de cent cinquante nouveaux pas, au prieuré de Saint-Victor2, avec son église curieuse par sa forme circulaire 3.
La légende nous apprend que la princesse Sédéleube, sœur de Clotilde, éleva ici, en 5o2, un sanctuaire, sur les fondements de son propre palais, ou sur les ruines d'un temple païen. Ce sanctuaire fut consacré à saint Victor et à deux autres saints de la légion thébaine. Doté, après un miracle que raconte Frédégaire, par le roi de Bourgogne Thierry II, et son maire du palais Warnachaire, vers 6o3 4, il fut transformé, après une visite (999) de sainte Adélaïde5, impératrice, en un prieuré fort honoré.
La charte de fondation du prieuré de Saint-Victor, par Hugues, évêque de Genève, doit avoir été rédigée entre 999 et 1011 6. — Hugues rappelle la visite d'Adélaïde, qui, « trouvant ces lieux spécialement appropriés à la vie monastique, lui a donné le conseil de les y consacrer. » — Il rappelle ensuite la découverte
i. Carreria de Bellaruaz, ultra portam Sancti Anthonii. M. D. G., VIII, p. 299, n. 2. Acte de 1477- — 2. Bonivard, Chroniques , I, 2. (Variantes.) — «En avant des casemates, du côté des campagnes de Malagnou. L'église était bâtie derrière ces casemates, à peu près au lieu où a été creusé le fossé qu'elles bordent. » Senebier, Essai sur Genève. — « Près de l'emplacement où se trouve maintenant le temple russe. » Guillot, L'église de Saint-Pierre de Genève, 1891, p. 26. — 3. Senebier, Journal de Genève. — Galiffe, p. 205. — 4. R. G., N° 74. — Pictet de Sergy, I, p. 109. — 5. R. G., N° 141. — L'impératrice Adélaïde, veuve de l'empereur Othon le Grand, qui était venue en Bourgogne pour apaiser les différends existant entre Rodolphe III et ses sujets, s'était rendue à Genève, désirant y visiter l'église de Saint- Victor: dehinc genevensem adiit urbem desiderans videre victoriosissimi Victor is aulam. Saint-Victor était donc célèbre. Adélaïde fut reçue par le roi et par l'évêque Hugues, l'un et l'autre ses neveux. — 6. Et non en 1013, comme le disent Besson, Pictet de Sergy, etc. Pictet de Sergy, Genève, I, p. 203, n. 1. — Voir R. G-, N° 150 et note.
LES QUATRE FAUBOURGS
qu'il fit peu après « des membres du bienheureux martyr, renfermés dans une petite boîte d'argent, » et sa résolution « de placer ces membres sous l'autel de la basilique. » Alors pensant « que ce lieu n'avait pas assez de possessions pour qu'on pût lui donner un abbé, il s'est adressé au célèbre Odillon, abbé du couvent de Cluny, pour qu'il achevât l'œuvre.... » Dès lors, Saint-Victor forma un prieuré conventuel (dans les maisons religieuses où il n'y a pas d'abbé, le prieur est nommé conventuel, parce qu'il est pourvu, en titre, du gouvernement du monastère) sous la dépendance de l'abbaye de Cluny. Et son autorité s'étendit sur divers villages et terres, de plus en plus nombreux, désignés sous le nom de terres de Saint-Victor et Chapitre l.
Galiffe, dont la « haine2 » contre Bonivard a été justement critiquée par Chaponnière, tout en reconnaissant « l'antiquité et les illustres antécédents du prieuré », trouve que « les historiens ont singulièrement exagéré, en l'honneur de Bonivard, son importance matérielle3. » — Mais P. Lullin et Ch. Le Fort déclarent « le monastère de Saint-Victor le plus ancien et le plus riche de Genève4. » — En 1 1 37, le prieur de Saint-Victor et le comte de Genevois règlent leurs droits respectifs comme deux seigneurs voisins 5. — Juridiquement et territorialement, le prieur occupe une situation analogue à celle de l'évêque : il est prélat et seigneur de divers villages, « entre autres dans la Champagne, et dans l'acte de 1220 le comte de Genevois lui reconnaît droit de justice jusqu'à condamnation à mort inclusivement6. Seulement, comme le droit de glaive ou de sang était essentiellement civil et du ressort du comte,... le condamné à mort était livré aux officiers du comte pour exécuter la sentence prononcée par le juge de Saint-Victor. Et pour mieux faire comprendre, pour indiquer, par un symbole extérieur, brutal, mais parlant, que le droit du comte ne consistait que dans l'exécution matérielle du coupable, celui-ci devait être remis nu aux officiers du comte7.» Ainsi, le comte de Genevois cumulait les fonctions de bourreau de l'évêque de Genève et du prieur de Saint-Victor, deux seigneurs féodaux distincts.
— Le 20 juin i3o2, dans une transaction entre Amédée, comte de Genevois, et Guillaume, prieur de Saint-Victor, le comte reconnaît au prieur les droits de «mère et mixte empire», de juridiction, de ban, de corvées, de gîte, etc., et
i. M. D. G., Ib, p. 90, n. 2; p. 64, n. i. — 2. « En vingt endroits des écrits de cet auteur, perce la haine qu'il a vouée à Bonivard. Sa prévention est si forte, que l'on aurait souvent lieu de croire qu'il ne l'a pas lu et qu'il l'accuse sans le connaître. » (Voir les exemples.) M. D. G., IV, p. 138, n. 1. — 3. Galiffe, p. 207.
— Toutefois, par une singulière contradiction, Galiffe a écrit, dans un autre ouvrage : « Les frères Vandel ne reculaient pas devant l'idée de livrer aux Bernois la plus riche de nos anciennes communautés religieuses (dont les dépendances s'étendaient au loin sur la rive gauche du Rhône). » Bezanson Hugues, M. D. G., XI, p. 395, n. 2. — 4. Documents inédits relatifs à l'histoire de Genève, de 1313 à 131S. M. D. G., XVIII, p. xv. — 5. M. D. G., IIb, p. 7, 8, 25. — 6. Acte de 1220. Humbert et Willelme, frères et comtes de Genève, accordent à Guichard de Çlermont, prieur de Saint- Victor, de faire fortifier, pour la défense du territoire de la Champagne et le refuge des moines et de leurs hommes, le lieu dit d'Epeisse... (hameau de la commune d'Avully, au territoire de la Champagne, à 13 k. S.-O. de Genève). M. D. G., IVb, p. 27 et 99, n. 61. — Donation, de juin 1231, par Hugues de Broyé, cuisinier de Willelme, comte de Genevois, au couvent de Saint-Victor, de quatre hommes de Laconnex, « in posterum libère et pacifice possidendos. » Ibid., p. 48. — 7. M, D. G., IVb, p. 9.
LA VILLE
autres dépendant de la seigneurie... sur les villages et paroisses de Chancy, Epeisse, Avully, Feigères, Passeiry, Avusy, Saint-Didier (?), Attenaz, Songy, Sezegnin, Malagny, La Tour (?), Cartigny, La Grave, Chabloux, Laconnex, Troinex, Landecy, et généralement sur tous les villages situés entre le Mont de Sion et le village d'Etrembières inclusivement, et dès le sommet du Mont-Salève jusqu'au Rhône, à l'exception du village de Confignon1.
Le prieur prenait rang, dit-on, immédiatement après l'évêque, et une tradition2 prétend même que Saint-Victor aurait servi de cathédrale à Genève, avant Saint-Pierre, jusqu'au commencement du XIe siècle.
En tout cas, c'est à Saint-Victor que plusieurs des anciens évêques furent inhumés. C'est Saint-Victor qui renfermait des reliques rares, et que les étrangers de distinction, en passage à Genève, se plaisaient à visiter 3. Et, jusqu'en 1 534, Saint-Victor fut une des sept paroisses de la ville et forma un quartier 4 coupé, assez bizarrement, en deux parties, par les murailles de Marcossey. Des maisons se trouvèrent « comme encastrées dans les murs d'enceinte, et présentaient leurs façades sur le côté extérieur » ; d'autres, « restées en dedans de l'enceinte, en étaient si rapprochées, qu'on avait dû, pour leur donner le jour indispensable, pratiquer dans les murs de la ville des ouvertures correspondant aux fenêtres; quelques propriétaires privilégiés avaient même des sorties particulières dans les dites murailles 5. » Et ce fut une des parties les plus faibles de l'enceinte, jusque vers 1527.
De ce riche et puissant monastère, il nous reste deux choses : le sceau, et un fragment de Chronique, « la plus
Le sceau de Saint-Victor. . . . , -, , e . t. , , . ,
(m.d. g. vu pi xl) ancienne chronique de Genève0 », publiée sous le titre de Fasciculus temporis. « Ce que Bonivard appelle « la petite » annale de Genève 7 » n'est autre chose qu'un fragment de cette chronique, qui, au XIVe siècle, était écrite et tenue dans le monastère de Saint-Victor. »
1. R. G., N° 1504. La plupart des villages mentionnés dans cet acte sont situés aujourd'hui dans le canton de Genève ; mais quelques-uns sont en Savoie, Feigères, Malagny, Chabloux et Songy. — 2. « Nous ne la croyons pas authentiquement prouvée, et le Régeste genevois n'en contient pas la moindre trace. » Galiffe, p. 95, n. 2. — 3. Senebier, Essai sur Genève. — Guillot, p. 26. — 4. Galiffe (p. 96) estime la population de ce quartier à « plusieurs milliers d'âmes » et s'appuie sur l'Inventaire de 1475. (Voir M. D. G., VIII, p. 356 et ss.) Il y avait en effet plusieurs rues. — Cinquante ans plus tôt, en 1420, la paroisse de Saint- Victor ne fournit que 4 signataires (au lieu des 247 de la Madeleine) à la « transaction entre révérend Père Jean, patriarche et administrateur de l'évêché de Genève, d'une part, et les citoyens, bourgeois et communauté de Genève, de l'autre, contre les efforts et poursuites du duc Amé envers le pape Martin. » (Gautier, Histoire de Genève, I, p. 313, 314). — Mais les indications de ce genre ne signifient pas toujours, en réalité, ce qu'elles signifient en apparence; ainsi pour la dîme papale ordonnée par le 4me concile de Latran, en 1215, le curé de Saint-Victor est porté pour 6 livres, comme celui de Saint-Léger, tandis que celui de la Madeleine est porté pour 13 liv. 6, et celui de Saint-Gervais pour 1, comme celui de Saint-Germain. Que conclure? (R. G., N° 565.) — 5. Galiffe, p. 98. — 6. Ed. Mallet, La plus ancienne chronique de Genève, M. D. G., IX, p. 291. — 7. Bonivard, Chroniques, I, xxi : « Cecy se trouve en la petite annale de Genève » ; xxiv : « Ung annale que se trouve des affaires de Genève » ; xxv : « La petite annale de Genève » ; xxvii : « L'annale. »
LES QUATRE FAUBOURGS
Il est vrai qu'on peut soutenir qu'il nous reste d'autres reliques du célèbre prieuré, et beaucoup plus importantes, les œuvres mêmes du dernier prieur, Bonivard.
C'est ici que nous devons essayer de tracer le portrait du célèbre patriote et chroniqueur genevois. N'est-ce pas au début de son étude, si exacte et si complète, que Chaponnière 1 a pu écrire : « Parmi les hommes distingués dont Genève est devenue la patrie, et dont le nom tient une place éminente dans son histoire, il faut mettre au premier rang François Bonivard 2 ? »
François Bonivard naquit sans doute en 1493, sans doute à Seyssel, et devint prieur de Saint-Victor en 1 5 1 4, à la mort de son oncle, en vertu d'une résignation antérieure de celui-ci. Plein d'intelligence, d'un caractère entreprenant, maître d'un prieuré important pour l'attaque ou pour la défense de Genève, il fut tout de suite recherché des deux partis, le duc de Savoie et la ville de Genève. Il se décida, selon son cœur, pour la ville et pour la liberté.
Le duc essaya alors de l'enlever et finit par y réussir ( 1 5 1 9) . Deux traîtres lui extorquèrent une renonciation à son abbaye, puis le livrèrent au duc. Il retrouva sa liberté, mais pas son prieuré. De là des démarches et des péripéties sans fin pour reprendre ou garder le monastère. Il y eut même des expéditions à main armée, dans lesquelles le prieur paya hardiment de sa personne. Le duc s'en empara une seconde fois (i53o) et l'enferma au célèbre château de Chillon, au bout du lac Léman. Bonivard y resta six ans ( 1 53o- 1 536). Pendant les deux premières années, il fut assez honorablement traité, dans une chambre. Mais après une visite du duc, on le fit descendre dans les souterrains, situés (dit la légende) au-dessous du niveau du lac. Il séjourna là quatre ans, et « avoys si bon loisir, dit-il, de me pourmener que je empreignis un chemyn en la roche, qui estoit le pavement de céans, comme si on leust faict avec un martel 3. »
Pendant ce temps, la ville de Genève, à laquelle le prieur avait cédé son prieuré, affermait les dîmes au profit de l'hôpital des pestiférés. Puis commençait, dès 1 53 1 , la démolition du couvent; elle devait être achevée en 1 534.
Heureusement pour Bonivard que les Bernois venaient de faire la conquête du pays de Vaud. Le siège fut mis devant le château de Chillon. Les Savoyards s'enfuirent, les prisonniers furent délivrés. La flotte genevoise, qui avait aidé les Bernois, ramena en triomphe, le ier avril 1 536, le prieur de Saint-Victor et les autres victimes de la mauvaise foi du duc.
i. J.-J. Chaponnière, Notice sur François Bonivard, prieur de Saint-Victor, et sur ses écrits. M. D. G., IV (1845), p. 137-304. Ce travail a, du coup, épuisé les sources où il a puisé, et il a puisé à toutes. Nous nous bornons à le résumer. — 2. Ibid., p. 137, n. i. — C'est l'orthographe des Registres du Conseil ou du Chapitre, et de la propre signature de Bonivard. La double n a prévalu seulement depuis le XVIIe siècle. — 3. M. D. G., IV, p. 268. — On sait que le prisonnier de Chillon a été chanté par lord Byron. Quant au château lui-même, bien connu des voyageurs de toute nation, il a été récemment restauré.
LA VILLE
A la période héroïque de la vie de Bonivard, succède alors la période bourgeoise.
Genève donna à celui qui avait souffert pour la liberté une maison, celle « où soloit demorer Messire Pierre Gruet [Tancien vicaire de l'évêque], en la rue des Chanoenes » Mais Bonivard aurait voulu davantage, c'est-à-dire ses biens euxmêmes. Il réclama, en appela à Berne, et enfin, selon l'accord du 8 février 1 538, il reçut de la ville, outre la maison, « où il se tenoit pour sa démorance », et qu'on lui laissait « tant qu'il vivra », 800 écus « pour un coup, pour poyer ses debtes », et « tous les ans, sa vie durant, 140 escus d'or 2. »
A ce moment, Bonivard résidait tantôt à Berne, tantôt à Lausanne, tantôt à Genève. Sa maison de la rue des Chanoines lui fut rachetée, en 1542, « parce qu'elle estoit propice pour les prédicans. » On lui paya « trente escus soley, luy gratiffîant des meubles, et donnant à sa femme demy aulne de velleur [velours] 3. » — Bonivard s'était, en effet, marié à Berne, avant i53g.
Sur la fin de 1542 4, la seigneurie cherchant un homme capable de rédiger les chroniques de la ville, à la place d'Ami Porral récemment décédé, jeta les yeux sur Bonivard. Il vint à Genève et, se trouvant veuf, il épousa, en 1544, la mère d'un ancien syndic, Amblard Corne, elle-même veuve déjà de deux maris. Ce mariage était mal assorti, et Calvin l'annonça à Viret en ces mots : « Tu sais que l'abbé de Saint- Victor et la mère de Corne, par leur mariage, nous ont fourni ample matière à plaisanteries (prolixam jocandi materiam)5. » Mais les deux époux semblent avoir ri beaucoup moins que Calvin. Immédiatement, éclatèrent entre eux des discussions qui restèrent continuelles. La femme quitta le domicile conjugal, refusa d'y retourner, fut mise en prison. Le mari tomba dans la gêne, dans la maladie, et fut obligé de demander à la seigneurie de lui avancer une partie de sa pension, « pour secorir à sa nécessité et maladie 6. »
N'oublions pas le célèbre épisode de 1 543. Le 18 décembre, un tissotier, accusé d'avoir joué, « déclara qu'il y avoyt ung prédicant d'Orléans, que avoyt joyé cinq sols pour ung partie avec M. Saint-Victeur,... » même le prédicant avait demandé des cartes ! — La chose s'était passée chez Hugonin (rôtisseur, dont l'établissement se trouvait à Rive, au bord du lac), « dernier la tour de l'escolle » (ou Tour Maîtresse?) 7. Toutefois le « prédicant » n'était pas de Genève. En conséquence, Bonivard, seigneur de Saint-Victor, est cité le 20, avec les Hugonin, mari et femme. Il reconnaît « vray qu'il a joyé aux dames avec les aultres fort publiquement, ni a pas entendu qu'on aye deffendu le jeu des déz, et est estrangier, et a joyé avec gens de bien, et qu'il respondra si on veult escripre contre luy, et qu'il ne joya jamais avec ung prescheur de la parolle de Dieu, et a respondu pour ce qu'il joya et que c'est un peu de passer le temps de sa vieillesse. »
Quant aux cartes, Hugonin nie. Il ne « taverne » pas. Seulement, une fois, lorsque M. de Saint-Victor joua, sa femme alla quérir une table, et ils n'avaient
L 7 avril 1536. — 2. 18 février 1538. — 3. 7 et 8 juillet 1542. — 4. 31 octobre 1542. — a. Opéra, XI, p. 674. 11 février 1544. — 6. 18 avril 1552, 16 mai 1553. — 7. Blavignac, Histoire des enseignes, p. 46.
LES QUATRE FAUBOURGS
point de dés.... Il est fort ignorant de cela « qu'il y a quelque temps, maistre Clément Marot il joya, et n'ont point joyé que au trinque trac. »
La femme d'Hugonin confirme : Chez elle, « tous des gens de bien, ni cartes ni dez ! » Seulement, comme le dîner n'était pas prêt, « on alla querre une table, » et puis « des dez; il n'y avait que le seignieur Curtet et Clément Marot *. » En définitive on joua « un quarteron de vin. »
Bonivard et Marot, pris, au premier abord, pour un ministre, avaient trop de points de contact, pour ne pas avoir facilement lié compagnie. Et leur partie au tric-trac, chez le rôtisseur, fournirait un joli tableau de genre.
Pendant assez longtemps, Bonivard, occupé à ses Chroniques, laissa le Conseil tranquille2. On apprend qu'il achète une maison (il en changeait souvent). Il a une affaire à l'occasion de « certains bossetz de vin 3. » — Le Consistoire l'admoneste de ce qu'il « se abstient de recepvoir la saincte Cène 4. » Sur ces entrefaites, sa femme étant morte5 en son logis « de la Boulangerie », Bonivard, qui changeait souvent de femme, presque autant que de maison, se remaria avec une veuve, laquelle avait un fils.
Ce pauvre Bonivard, ardent, généreux, épris de liberté, n'avait pas beaucoup d'ordre, ni d'économie, ni de savoir-faire. C'était un grand enfant. La seigneurie lui sert de père. Il a des procès. La seigneurie avance des fonds pour qu'il puisse
1. 1543. Registres du Consistoire (Cramer), p. 15, 16. — Le séjour de Clément Marot à Genève soulève des difficultés que les historiens n'ont pas encore réussi à résoudre. — D'après « l'épistre de M. Malingre à Clément Marot en laquelle est demandée la cause de son département de France, » épître écrite le 2 décembre 1542, Marot serait arrivé à Genève cette année-là (et non en 1543 comme \& France protestante et tous les historiens le disaient). La réponse de Clément Marot est datée de Genève, le 6 janvier 1543. — On a un dizain de Marot, daté aussi de Genève, mais du 5 mai 1546. Notre poète est-il resté à Genève de 1542 à 1546? Non, car on sait qu'il alla à Chambéry, qu'il je trouvait au camp de Cérisoles, le 14 avril 1544. De plus, et surtout, on admet qu'il mourut à Turin cette année même. Et en effet O. Douen cite deux documents précis qui semblent bien rendre certaine cette mort à cette date : i° Epitaphe de Cl. Marot fait par Lyon Jamet, insculpté en marbre sur son tombeau en l'église Saint- Jean de Turin, IS44, le 12 septembre (Lenglet, I, p. xxiv), et 2° Déploration sur la mort de Cl. Marot, souverain poète français, avec privilège. On les vend au Palais, par Jehan André, libraire juré de l'université de Paris, 1544. Suit ce privilège, daté du premier jour d'octobre 1544 (III, p. 427, 428). La date de 1546, pour le dizain du 5 mai est donc erronée et, comme le suppose O. Douen, il y a là quelque faute d'impression. — Mais à son tour O. Douen commet une erreur en déclarant que, venu à Genève en 1542, Cl. Marot y resta au plus trois mois. Notre poète y était encore (il faudrait au moins dire: de nouveau, si Y Epître de Pelisson justifiait, par sa date et le lieu de sa rédaction, le sens que lui attribue O. Douen) le 11 juillet 1543, comme le prouve cet extrait du Registre du Conseil: 11 juillet 1543. « Le sieur Clément Marot. A sa humble requeste luy a esté permys de fère imprimer le livre intitulé l'enfert de Paris, composé et revisité par Clément Marot. » Or cette requête n'a pas été envoyée à Genève. Cl. Marot était bien présent dans la ville : c'est ce que prouvent les Registres du Consistoire, et la fameuse partie de tric-trac qui a eu lieu environ cinq mois avant les comparutions des 18 et 20 décembre 1543. — Voir Bulletin XIX-XX, 1870-1871, article J. B., p. 85-91 , article O. Douen, p. 191, 192, et article Th. Heyer, p. 285-287. — 2. En 1548, le Consistoire apprend que Bonivard « bat sa femme et souvent ont noyse. » On lui demande pourquoi il use de ce procédé. Il répond qu'il a « quelque soupçon. » Sa femme est « admonestée de vivre chrestiennement. » Registres du Consistoire, 16 août 1548 (Cramer), p. 44. — 3. Registres du Conseil, 6 janvier 1553. — 4. 26 mars 1554. — 5. 21 décembre 1552. Registre des morts.
LA VILLE
plaider, mais elle stipule qu'on « ne les délivre, sinon pour ses affaires, affin qu'il ne les emploie pas à ses fantasiez1. » — Il a des dettes. La seigneurie paie, souvent, mais après s'être assurée que les billets ne sont pas faux, « attendu, dit le Registre, qu'il a esté circonvenu, et qu'il n'est industrieux pour bien gouverner ses affaires 2. » — Il est malade. La seigneurie le soigne, le retire de son jardin de Rive, où il fait trop chaud, le fait transporter dans « la chambre blanche », à la maison de ville môme 3, ou bien, après une rechute « sus ce qu'il est bien malade et mal en son gerdil, d'autant qu'il luy fault faire du bien, arresté qu'on le retire en la maison de Saint-Avre [Saint-Apre] 4. »
Alors Bonivard remercie. 29 août 1 558 : « ...lequel icy est venu remercier MM. du bien qu'on luy a fait le recevant céans, et le traitant chez le saultier, requérant luy faire son compte, lequel il entrera sus sa pension, se offrant aussi remettre son bien à MM. comme à ses pères, se recommandant à eulx, pour estre gouverné et entretenu sus sa dernière vieillesse 5. »
La seigneurie l'entend bien ainsi. « Qu'on luy aide du mieux qu'on pourra6», délibère-t-elle de nouveau. — Et encore : « Qu'on advise de le retirer et luy faire du bien7. » Enfin, en i56i, on lui donne le logis où avait demeuré Mathurin Cordier, « pour ce qu'il y a ung poisle, et en considération qu'il est vieux, et a heu tousjours bonne volunté à MM. 8 »
Malheureusement, malgré son âge et ses infirmités, Bonivard commit la sottise de se remarier une quatrième fois. Il est vrai qu'on l'y força un peu. Et qui? le vénérable Consistoire. — Bonivard avait recueilli chez lui une religieuse, qui s'était enfuie de son couvent. Elle était restée assez longtemps, et il lui avait fait une promesse de mariage. Le Consistoire, qui n'entendait pas plaisanterie en ces matières, intervint9. Le 27 août i5Ô2, Bonivard est cité pour dire « quelles promesses il y a entre luy et une nonnain, nommée Catherine de Courtaronne. » « A respondu que l'ung de ses jours passés la dicte Catherine se vint pourmener en son jardin, et, après, elle le vint trouver en sa mayson, en son cabinet, regardant comme il escripvoit et composoit ses vers. Sur quoy elle commença de luy parler et luy de lui répondre, et elle, de plus fort, questa tellement que parolles furent données entre eulx de se prendre à mariage. » Tel fut le récit idyllique du vieux prieur. Mais la demoiselle le contredit; elle prétendit qu'elle ne l'était point allée chercher, mais que lui la cherchait et qu'il lui avait écrit, et elle montra « ung huitain ou soyt neufvain », écrit de sa main. — Voilà Bonivard « redargué de mensonge. » Le Consistoire renvoie le cas à MM., pour que le serment soit déféré à Bonivard, et, en attendant, décide : « Touttefois d'aultant qu'il les avoit faictes à la voilée [les promesses], il est punissable, et pour ce qu'il mériteroyt d'estre mis en prison, en pain et eau, et que cela ne luy est applicable, pour son vieil aage, pour punition il luy soit enjoinct de se faire porter tous les dimanches et les mercredis au presche, car il n'y a pas grand chemin de son jardin jusques
i. Registres du Conseil, 3 mai 1558. - - 5. 29 août 1558. — 6. 31 octobre 1558. du Consistoire, 27 août 1562 (Cramer).
2. 5 août 1558. — 3. 8 août 1558. — 4. 22 décembre 1558. - 7. 29 août 1558. — 8. 27 novembre 1 561. — 9. Registres
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au temple de la Magdeleine. » Une action est réservée à la demoiselle contre Bonivard « pour répétition de ses intérêts. » — Le mariage eut lieu le 21 septembre l5Ô2.
Peut-être Bonivard garda-t-il quelque rancune au Consistoire, dont l'intervention avait amené la conclusion d'une union, qu'il avait promise, mais dont il ne se souciait plus. En tout cas, les difficultés entre le Consistoire et Bonivard se multiplient. Celui-ci n'avait pas tenu grand compte de la recommandation de se faire porter au temple deux fois par semaine. Le Consistoire le cite derechef le i5 avril 1 563 . 11 constate qu'il ne va pas au temple, tandis qu'il sait très bien aller, ou se faire porter, « soubz Phasle de la mayson de la ville pour veoir les images. » Bonivard reparaît le 25 mai, et ce jour-là « on lui remontre qu'il ne vient pas ici, ce semble, avec cette grande contrition de cueur, puisqu'il porte un boquet sur l'aureille, et qui luy sied mal, à luy qui est vieil »
L'année suivante, 3o mars 1564, Bonivard est encore devant le Consistoire. Il s'est « corrossé » ; il a juré « par la mort Dieu, ou par la vertu Dieu » ; il a dit à sa femme des mots qu'on ne peut répéter. Celle-ci prétend qu'il « dyabloit et puis luy jetta la boiste de la poussière contre elle 2. »
Il est encore admonesté le mois suivant, pour nouveaux blasphèmes.
Vexé, sans doute, de toutes ces réprimandes, pas imméritées, Bonivard laissa mettre sa signature au bas d'une chanson, clans laquelle on ne ménageait ni les ministres, ni la Réformation. Il fut excommunié (29 août 1 564), renvoyé à MM., et, revenant au Consistoire (21 septembre), il dut confesser sa faute, s'entendre « bien admonester. »
Calvin, étant mort en mai 1564, ne put assister au terrible dénoûment du mariage dont le Consistoire était en partie responsable. L'ancienne religieuse fut accusée d'adultère (1. 565). Dans les douleurs de la torture, elle et son complice avouèrent. Elle fut noyée, lui fut décapité.
Enfin, Bonivard mourut, en 070, instituant par son testament fait le 7 avril 1567, « en sa maison d'habitation sise en la rue de la Juifrie », le Collège « ou soyt mes magniffiques s's et supérieurs... ses héritiers seuls et universelz3. »
Telle fut la vie du célèbre chroniqueur, dont nous aurons si souvent à invoquer le récit, quand nous raconterons la lutte de Calvin et des Libertins. Pour le moment, nous n'avons qu'à ajouter, aux traits biographiques de son portrait, les traits littéraires, pas les moins caractéristiques. Bonivard fut un des principaux créateurs de la langue française à Genève.
Sans doute, Calvin, Viret, de Bèze ont beaucoup contribué à former le français que les Genevois ont parlé. Avant eux, le latin corrompu servait à écrire les actes, et le patois du pays était le langage vulgaire. Mais ces grands introducteurs de la langue française à Genève n'étaient pas Genevois de naissance, et ils enrichissaient la langue de la ville « par une importation étrangère, et non par un développement de son germe.... Bonivard, au contraire, y a vécu dès
1. Registres du Consistoire, 15 avril 1563 (Cramer). — 2. Ibid,, 30 mars 1564. — 3. M. D. G., IV, p. 3°4-
LA VILLE
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sa tendre jeunesse, et ses plus belles années s'y sont écoulées; il a été dans l'intimité de tous les grands personnages de l'époque de l'indépendance; il a partagé leurs passions, leurs épreuves, leurs luttes, leurs espérances, leurs succès; dans ces moments si animés, où toute la population était sur pied et tous les rangs confondus, il a été en contact avec le peuple; il a retenu et employé, s'il n'a pas contribué à les mettre en circulation, ses locutions familières, ses tours particuliers et ses expressions favorites1. » C'est lui, par exemple, qui « nous a appris les noms que les partis se donnaient, ceux de Mammelus, d'Eignots , de Pinerots , d'Artichaux , d'Egrénés, etc. » C'est lui qui « nous a fait connaître les dictons ou les épigrammes que les adversaires politiques se lançaient à l'envi. »
Il a été le Genevois, le vieux Genevois, ami des plaisirs et se décidant cependant pour la Réformation. Et personne n'a dit tout cela mieux que lui-même dans une page classique, où il se dépeint admirablement.
Il était prêtre, il était moine, il était dans son prieuré de Saint- Victor. Les Genevois viennent le consulter : ils voudraient chasser les prêtres de Rome et les remplacer par les ministres de l'Evangile. Que faire ? « Durant encores les messes, raconte-t-il, ilz estoient fort familierz avec moy, et davantage sçavoient que j'estoie grandt ennemi de tyrannie et principallement de la papale, pour ce qu'elle opprimoit le général et moy aussy particulier. » Les
i. M. D. Ci., IV, p. 244, 245. — 2. Plans réguliers des possessions contenues dans les franchises, rière le quartier de Rive, tirés géométriquement en faveur des magnifiques et souverains seigneurs de la Ville et République de Genève en l'année mille sept cent et onze, par Pierre Deharsu. {Archives, N° 54, pl. 4, N° 6.)
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LES QUATRE FAUBOURGS
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citoyens lui disent qu'il « failloit abbattre touttes cérémonies papales et chasser touz ministres d'icelles, prebstres, moines et toutte celle raccaille papistique,
et appeler des ministres de l'évangile qui le preschissent et introduisissent entre nous la vraie réformation chrestienne. Lors je leur disoie : Je treuve certes vostre opinion louable, que tendt à la réformation de l'église en ceste ville, car touz les ecclésiastiques, du nombre desquelz je suys, en havons bien mestier, veu que je cognois bien que en vie et doctrine nous sommes assés difformez, mais il ne faut pas que ceux refforment qui ne sont réformez les premierz, car je voudroie bien scavoir si c'est pour amour de l'évangile ou par la haine que vous nous portez. Si vous portiés amour à l'évangile, telle que vous dictes, vous vous réformeriez les premierz, pour quoy certes l'on voit manifestement que c'est pour la haine que nous portez. Et qui espeluchera bien pour quoy vous nous haïssez, treuvera que ce n'est pas pour ce que noz meurs sont aux vostres contraires, mais semblables....
Deux chevaux ne sont pas d'accordt en une mangeoire, ni deux chiens en un os.
» Nous sommes paillardtz, aussy estes vous ; nous sommes yvr oignes, aussy estes vous; joueurz, blasphémeurz, aussy estes vous ; pour quoy nous estes vous si contraires? Nous ne vous empêchons pas de faire voz menuz playsirz, faictes nous le semblable. Vous nou; voulez chasser, pour mettre en noz places des ministres d'Eglise Lutherie advisez que vous ferez; vous ne les haurez pas gardez deux ans que ne s plus faschez de eux que de nous, et nous souettiez. Je sçai bien que cerch liberté charnelle de manger de chair aux jourz deffenduz par le pape; et ai:
ilz vous permettront assés de contrevenir aux deffenses du pape, mais non pas à celles de Dieu. Car si le magistrat les appelle pour instruire luy et le peuple en la loy de Dieu, ilz induiront le magistrat à observer et faire observer icelle, que sera que Ton ne paillarde, que l'on ne joue, etc., et commander au peuple de faire le semblable soubz griefve paine. Ha ! combien cela vous faschera. Pourquoy faictes de deux choses Tune : c'est asçavoir, ou que nous laissiez en nostre premier estât, pour la pareille, ou que si nous voulez réformer, que vous reffbrmiez les premierz.... Cecy leur disoie-je, non pas pour ce que ne voulusse la réformation, mais je ne vouloie pas que ceux-cy en fussent les commissaires, qui estoient plus tost pour difformer que pour réformer : ce que se démonstra 1 »
Ainsi parla, dans son abbaye de Saint-Victor, le prieur à la parole plus ou moins prophétique. Puis le prieuré finit tristement. Déjà les derniers prieurs, qui possédaient d'autres bénéfices, y séjournaient rarement. Enlevé à Boni-
vard, il avait été cédé par lui à la ville de Genève D'ailleurs, l'église de
Saint-Victor nous est représentée, en i53o, comme prête à s'écrouler de vieillesse. Quatre ans après, le prieuré était devenu inhabitable, et quand, pour empêcher les ennemis de s'abriter derrière ses murs, le Conseil décida de tout démolir, il constata que «les moines, leurs m... et p... [agents de débauche et prostituées] qui habitaient au faubourg, avaient déjà presque tout détruit ce prieuré, et dispersé et emporté ses meubles. » La démolition définitive fut donc ordonnée (17 et 18 août 1 534), et trois personnes nommées pour « rendre bon compte de la dépouille2. »
Revenons à la croix de Saint-Victor, et supposons que nous soyons un pauvre condamné à mort, bien que ce ne soit pas précisément la situation la meilleure pour examiner les paysages et éprouver des impressions de touriste.
Parti de la Maison de ville, où nous avons entendu notre sentence, après avoir traversé la porte et la place du Bourg-de-Four, puis la rue des Peyroliers et la porte de Saint-Antoine, nous voilà à cette croix, « devant laquelle on arrestoit, au temps passé, les malfaicteurs que l'on menoit exécuter à Champel, pour la leur faire adorer 3. »
A droite, un chemin, avec granges, courtils et quelques maisons, mène à la porte Saint-Christophe4. Un autre chemin, long de i5o pas, à travers des terrains cultivés, nous conduit à la chapelle de Saint-Paul et aux Tattes de Saint- Paul 5.
On menait aussi les condamnés jusqu'aux Tattes par un autre chemin. Au
L Advis et devis de la source de l'idolâtrie et tyrannie papale, éd. Fick, p. 149-151. — 2. Flournois, Extraits (Froment). — 3. Bonivard, Chroniques, I, il, p. 39. — i. Via tend, a porta Sancti Christophori versus crucem Sancti Victoris. — 5. Via tend, de cruce Sancti Victoris versus Sanctum Paulum.
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Bourg-de-Four, au lieu de prendre la rue actuelle des Chaudronniers, on prenait, à droite, la rue actuelle Etienne Dumont, autrefois rue des Belles Filles ou de
, I Saint-Christophe. On
I arrivait ainsi à la porte de Saint-Christophe (au bout de la rue Beauregard actuelle), et, de là, on se rendait en droite ligne, aux Tattes de Saint-Paul, en traversant un endroit appelé Rafurnium, à 3oo pas de la croix de Saint-Victor et de la porte de Saint- Christophe (Rafoitr *, four à chaux, près duquel se trouvait une croix et le pré de la Chantrerie*). Comme
la porte de Saint-Christophe fut fermée sans doute vers 1527, c'est le premier de ces deux chemins que dut suivre Michel Servet.
La chapelle de Saint-Paul était fort ancienne. Elle fut restaurée, en 1498, par André Gruat, favori du bâtard René de Savoie4. Autour d'elle était un petit nombre d'habitations. Des champs, des prés, des vignes occupaient presque entièrement le plateau 5.
On a dit que ce nom de Saint-Paul était devenu, par une corruption patoise, Champel 6. Ce qui est certain, c'est que, dans la seconde moitié du XVe siècle,
Chemin tendant <J /' a rue
Champel et les patibules, 1685
1. Le 19 mars 1546, le Petit Conseil ordonna aux maçons de mettre « leur cordeaulx pour commencer le belloard vers le Raffour; » et le 29: Conseil étroit, commis des forteresses, maçons et compagnons des forteresses se transportent sur les lieux pour arrester l'emplacement définitif « du belloard devers le Pin aut crest du Raffour. » Registres du Conseil, Vol. 41, f. 54v, 59v. — 2. « D'après mes recherches, ce lieu dit la Chantrerie est mentionné dans un plan cadastral conservé aux archives d'Etat. Il figure sur le plateau des Tranchées. Comme le lieu dit la Chabraisaz (de Chambreriè) sur Champel, il désignait sans doute des terres appartenant ci- devant à l'Eglise. » Fontaine-Borgel, Souvenirs de Plainpalais, p. 77. — 3. Plans de la contrée de Rive, 1670 à 1704, N° 52. Archives, pl. 12, N° 8; au coin du plan, en haut, on lit: « mis au net, 4 sept. 1685 ». Enfin une note au crayon, sur une feuille volante, dans le volume, attribue ces plans à De Harsu. » — 4. Bonivard, Chroniques, II, xn. — Galiffe, p. 15, n. 1. — S. M. D. G., VIII, p. 299. — 6. « Et Saint-Paul (Champel, en patois), » a dit le poète Amiel. C'est l'opinion de Chaponnière, de Galiffe. Saint-Paul, en patois San Pel, que l'on prononçait Chan-Pel. Galiffe dit que Champel vient de Saint-Paul, comme Chambésy vient de Saint-Bézier, « ce qui s'explique parfaitement par la tendance du patois indigène à identifier l's et le ch en les sussoyant. » (Galiffe, p. 15.) — Mais le fait qu'on s'est servi simultanément des deux dénominations Saint-Paul et Champel, a amené M. le professeur Eug. Ritter {Bulletin de l'Institut naUonal genevois, xxii, 1877) à faire dériver Champel, non de saint Paul, mais de campus, ou campellus en bas-latin. — Fontaine-Borgel a cru pouvoir proposer une autre étymologie, que nous signalons à titre de simple curiosité, Champel (qui est écrit Champeiz dans un traité
LA VILLE
nous trouvons les deux noms coexistants : les Tattes de Saint-Paul, constituent le haut plateau, le plateau actuel de Champel, et Champel proprement dit désigne les crêts dominant l'Arve et leur village (villagîum)1.
Uignz de là Corbière
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Chemin des Philosophes
Champel et les patibules, 1786 "2.
l'entrée et à droite du plateau actuel, s'ouvre la rue Michel Servet, successivement les noms de chemin tendant de Champel à Genève,
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Champel et les patibules, 1849. Plan cadastral.
du 23 août 1267, M. D. G., VII, p. 318) viendrait du mot cliampay (en patois c/iainpeys, champez), qui signifie : droit féodal de pacage, ou tout simplement de chainpean, vieux mot signifiant « champ élevé, pré, prairie, pré-haut. » Fontaine-Borgel, p. 79-81.
1 . « In prato Sancti Pauli in quo includitur capella Sancti Pauli, » et « In via tenden. per subtus furchas de Champel versus Arcum, a parte villagii de Champel. » M. D. G., VIII, p. 359, 360. — 2. Plan de vérification de la banlieue de Genève, par Mayer, ingénieur, Archives, N° 35, pl. 16. — Il existe dans un acfe
LES QUATRE FAUBOURGS
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chemin pavé. Ce chemin conduisait les condamnes à un carrefour, qui subsiste encore intact, peut-on dire, et qui était et qui est formé, à gauche, par le chemin que nous venons de suivre et, à droite, par deux autres chemins, l'un remontant les crêts, le chemin tendant aux pat i bu les de C hampe l (aujourd'hui chemin de Beau - Séjour) , et l'autre longeant la base des crêts et allant de la ville à l'Arve, « chemin passant pardessous Champel », « chemin des Grands- Philosophes » (aujourd'hui chemin de -la Roseraie). — Nous donnons les quatre plans, de la contrée de Rive, i685, de De Harsu en 171 1, de Mayer, 1786, et du cadastre en 1849. Ces plans montrent que les lieux ont, malgré tout, peu changé, et lé
Champel et les patibules (en L L), 1589. (Fragment du dessin de Martin Baum).
lecteur pourra, nous l'espérons, s'orienter facilement. (Pages 172 et 173, 17D, 176.)
C'est le chemin des Patibules, naturellement, qu'il nous faut prendre, et à peu près au milieu, entre le carrefour et le bout (au coude formé par le chemin de F Escalade ^devant le portail de l'hôtel Beau-Séjour), à droite, sur l'emplacement occupé par la villa Jérôme, N° 6, se dressent les patibules elles-mêmes l.
passé le 7 sept. 1827, par devant le notaire Butin (aujourd'hui étude de Me Moriaud), un plan explicatif dressé par le géomètre-arpenteur Mayer (successeur sans doute du précédent) et donnant les dimensions exactes du chemin tendant à Champel.
i. Froment (Les actes et gestes merveilleux, p. 23 0 raconte : « Les troys les plus beaux [autels, c'est-àdire leurs pierres] et excellens qu'ilz sceurent trouver dans Genève ont faict ung lieu eslevé en hault
J h AN CALVIN III 23
LA VILLE
Un fragment du dessin de M. Baum nous les montre en LL, au bord d'un petit mamelon, qui existe toujours, et qui est toujours séparé par un ravin d'un autre mamelon plus avancé, celui où s'élève aujourd'hui l'établissement de Beau- Séjour. De là, la Justice de Genève pouvait être aperçue, toute sinistre, de loin. Et de là montèrent au ciel les flammes et la fumée qui ont failli voiler la gloire du calvinisme
(comme on eslevoit le grand autel des Eglises) auprès du gibet, en Champel, troys ensemble, pour y sacrifier, c'est-à-dire exécuter les malfaicteurs, et dessus ces autelz l'exécuteur de la haulte justice leur couppe la teste. Et le premier qui y fust exécuté ce fust ung Prebstre. »
1 . Voir l'Appendice intitulé : Le bûcher de Servet et le monument expiatoire.