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PREMIERE PARTIE Les Rues-Basses et les foires

RESQUE derrière l'hôtellerie des Balances, la porte inté- ^ rieure et transversale (au point de croisement des Rues-Basses Jrua et de la rue de la Cité) est pour le voyageur un point vraiment

stratégique. D'ici toutes les rues semblent partir, rayonnant, comme un éventail, à travers la ville. C'est naturel. Presque rr^^te&w^él tout le monde arrivait ici par le Pont et par le Rhône; presque tout le monde devait en partir en prenant la rue de la Cité, les Rues-Basses ou la rue du Rhône, c'est-à-dire les grandes artères, les rues charrières, réunies entre elles par des ruelles étroites, transversales, rapides, inaccessibles quelquefois même aux chevaux, dans certaines parties de leur parcours.

LA VILLE BASSE

Faut-il rappeler que ce qui inclique le mieux l'aspect ancien d'une ville ce sont précisément ses rues ? En effet, ces rues ont été généralement tracées, et se sont presque tracées toutes seules, d'après certaines nécessités, d'après certains mouvements du terrain. Elles ont leur raison d'être en elles-mêmes. Cela est vrai, même si une ville est bâtie dans une plaine, bien plus vrai si elle est comme Genève bâtie sur une colline. Il eût été souvent impossible de faire passer une rue autre part que là où elle passait : voilà pourquoi elle y est restée.

Il y a un autre motif à l'inamovibilité des rues. Une maison appartient à quelqu'un, et son propriétaire est maître de la démolir, de lui donner un aspect nouveau. Tandis que la rue appartient à tout le monde : chacun a intérêt à la conserver, à interdire les empiétements capricieux. En conséquence la rue, cet espace vide, ce quelque chose qui semble ne pas exister, est très solide, très résistante. La rue traverse, sans changer, les siècles, témoin fidèle des générations qui se sont succédé, passant et repassant au même endroit.

Sans doute, ces vérités sont devenues d'une application moins certaine depuis l'ère de vastes démolitions, ouverte au milieu du siècle passé par le grand éventreur des vieux quartiers parisiens , dont la méthode — historiquement désastreuse et hygiéniquement bienfaisante — a consisté à tout percer, à tout purifier par des courants d'air rectilignes. Au moment où j'écris ces lignes, Genève est précisément en train àliausmaniser ses bas quartiers. Et, cependant, les Rues-Basses auront beau, clans quelques années, avoir revêtu un faux air parisien, elles auront encore conservé leurs vieilles sinuosités genevoises. Et quant à la ville haute, de plus en plus désertée, inutilisée, elle n'en restera que mieux, longtemps peut-être, la ville des Réformateurs, des syndics, de Calvin allant à Saint-Pierre, des Favre se rendant à la citation du Consistoire,... la ville que nous voulons visiter.

Commençons par les Rues-Basses.

« Placée sur une des grandes voies romaines qui conduisaient d'Italie en Allemagne, à égale distance de la France, de la Bourgogne, de la Haute Allemagne, de l'Italie et de l'Alsace, [Genève était devenue] tout naturellement l'entrepôt du commerce entre ces divers pays1. » — Genève est « le terme et la séparation entre plusieurs monarchies, principautez et républiques avec lesquelles les habitans d'icelle ville ont conversation et trafflc, tant pour le dict bestail qui leur est de fort grand revenu, que pour autres marchandizes qu'ils négotient estant la dicte ville comme le magasin pour l'assortiment de la Suisse,

1. F. Borel, Les foires de Genève, p. 268, 269. — Voir Revue critique, 29 février 1892. Article Fr. Décrue.

LA VILLE

Lorraine, Bourgongne, Valley, et particulièrement de la Savoye et Piedmont. Et du quel commerce ressortent les principaux revenus de la dicte seigneurie genevoise, par les droits seigneuriaux qu'elle retire des gabelles et péages, qui sont d'ancienne et moderne imposition sur les dictes marchandizes, danrées, chairs, cuirs et semblables1.» — «Venise, Genève, Cologne formaient les anneaux principaux de la chaîne qui liait l'orient, d'où provenaient alors toutes les denrées et marchandises précieuses, avec tout l'occident de l'Europe, et entre autres les riches cités des Flandres 2. »

C'est précisément cette position exceptionnelle, au point de vue international, qui avait frappé Bucer, et Farel, et Calvin, et avait décidé celui-ci à revenir de Strasbourg dans cet angulus terrœ. Ce qui favorisait le commerce des marchandises devait favoriser le commerce des idées. Tel, autrefois, en couvrant le monde de routes, l'empire romain avait ouvert ce monde aux messagers de l'Evangile.

Donc, au milieu du quinzième siècle, et au commencement du seizième, les quatre foires3 de Quasimodo, de Saint-Pierre, de la Toussaint et de l'Apparition, concentraient à Genève, pendant quinze jours chacune, le commerce de l'Europe. Un mois entier, les caravanes, au milieu des difficultés et des périls, s'acheminaient du nord et du midi, de l'orient et de l'occident Et le flot qui s'était

engouffré par la porte de Cornavin roulait ici.

Quel coup d'œil « curieux et éblouissant » devaient offrir ces Rues-Basses, quand les marchands de tant de peuples divers s'y pressaient, s'y bousculaient avec leurs costumes bariolés et leurs marchandises, rares ou communes : Espagnols, Provençaux, Normands, Lorrains, Flamands, Bernois, Bâlois, Fribourgeois, Valaisans, Vénitiens, Milanais, Florentins, Génois, Pisans, Toscans. Ils entassaient, sous les grands avant-toits, sur les bancs et les hauts-bancs, le long des rues, autour des piliers des halles, tous leurs produits, c'est-à-dire toute la civilisation du quinzième siècle, depuis le grossier sabot de bois que les savetiers de Genève vendaient aux paysans de la Savoie, jusqu'aux ouvrages d'orfè-

1. M. D. G., XXII, p. 258. Goulart parle ainsi à une époque où les foires étaient singulièrement déchues. — 2. Pictet de Sergy, Genève, II, p. 143. — Notons ici quelques jugements sur Genève, rassemblés par Pictet de Sergy : « Genève a tour à tour été appelée une fourmilière (Voltaire), la cinquième partie du monde (de Talleyrand), et au congrès de Vienne, à des diplomates disant avec humeur : « Mais votre Genève, ce n'est qu'un grain de sable!» le comte Capo d'Istria aurait répondu : «Vous vous trompez; Genève n'est pas un grain de sable ; elle est un grain de musc, qui parfume l'Europe. » (Pictet de Sergy, Genève, I, p. 18.) « Genève, a dit Madame Necker, est encore autre chose qu'une ville, qu'une petite république, qu'un très petit canton suisse ; elle répond, dans toutes les têtes, à une idée particulière ; elle est un individu, on pourrait même dire un phénomène singulier, presque unique, b;en loin cependant d'être admirable et sans défauts. » (Pictet de Sergy, Genève ancienne et moderne.) — Il y a lieu de remarquer que toutes ces hyperboles deviennent des jugements parfaitement exacts dès qu'ils s'appliquent à la Genève calviniste. — N. B. Nous avons deux ouvrages de Pictet de Sergy, l'un en deux volumes que nous citons ainsi : Genève, et l'autre qui est une simple brochure et que nous citons ainsi : Genève ancienne et moderne. - 3. Règlement de 1503. Borel, p. 61. — Nous avons rappelé l'origine ecclésiastique des foires, ferice (mot qui fit place à nundinœ, marché tenu à Rome tous les neuf jours, novem dies). Les foires de Genève commencèrent sans doute à propos des fêtes célébrées à l'anniversaire de saint Pierre, patron de la ville. Ibid., p. 2, 3.

LA VILLE BASSE

vrerie finement ciselés, aux pièces tissées d'argent, aux soies noires cloutées d'argent1, aux draps brodés d'or des Vénitiens, et aux armures damasquinées des Milanais, ceintures, salades, bracelets, gantelets, que la noblesse des environs et la cour des ducs de Savoie payaient fort cher. Ici, ce sont les épiciers qui étalent leurs denrées, sel, sucre, gingembre, girofle, anis, poivre et autres épices, tirées de l'Extrême-Orient, dont on faisait une telle consommation dans la cuisine du moyen âge. Là, ce sont les marchands drapiers qui offrent leurs étoffes multicolores, draps grossiers de Fribourg, draps gris et futaines, draps verts, pers, violets de Rouen et de Bruxelles, draps rouges de Cadix ou d'Angleterre, draps blancs et verts d'Allemagne. Voici les pelletiers et leurs fourrures de martres zibelines, d'écureuils, d'hermines, pour doubler et border les cols et les manches, et les marchands de cuivre ou de fer, et, au coin de la rue, un changeur assis derrière sa table couverte de monnaies de tous les pays, florins d'Allemagne, florins d'Utrecht, florins du pape, angelots d'or, sans compter toutes les monnaies savoyardes, or, argent, billon 2

Naturellement cette vie particulière se créa son habitation particulière : la foire créa les dômes.

Il fallait étaler et abriter toutes ces marchandises. Les maisons n'y suffisaient pas, ni les halles, que l'on construisait et agrandissait successivement. La foire nécessitait un marché plus vaste que tous les marchés connus. On inventa des magasins plus grands que nos Louvre et nos Bon-Marché. Les rues entières, les places, c'est-à-dire presque toute la ville devint un magasin prodigieux, fantastique....

On avait commencé par des hauts-bancs (logiœ)3 {Page 1 88), petites boutiques, petites échoppes, que Ton installa le long de certaines rues, les plus larges, et tout naturellement dans les Rues-Basses1. Ce haut-banc fut protégé par un toit (le dôme) ou avant-toit de la maison 5 {Page 189).

1. « L'industrie de la soie était pratiquée à Genève. On y élevait le ver, dont la soie était vendue aux foires pour être tissée au dehors. Nous savons que la culture des mûriers s'y faisait en grand; on ne rencontre aujourd'hui que quelques-uns de ces arbres disséminés dans la campagne; le climat n'en permet plus peut-être la culture. » Borel, p. 168. — 2. Ibid., p. 87, 88, et passim. — 3. Ibid., p. 69. — 4. En 1549, Claude Biolies veut construire un dôme {antitectum). Le 14 août on lui pose des conditions : il construira un canal pour l'eau (aque conditctorium), large de trois pieds, et allant de sa maison au lac : avec des murs des deux côtés, bien et convenablement {bene et condecenter) fondés, venant jusqu'au ras du sol (usque ad somitatem terre) ; de plus, il doit paver le fond avec des pierres (in fundo sufficiente lapidibus pavire). Il devra enfin enlever ce dôme si les syndics un jour le lui ordonnent. Les bois et les tuiles lui appartiendront. — Le 21 août, Claude Biolies accepte et jure sur les évangiles qu'il fera son dôme de la largeur des dômes de noble Jean d'Orsière, à la Fusterie. — Registres du Conseil, I, p. 327, 328. - S. Chaque ville a un marché adapté à son climat. Les villes du midi de la France, Montauban, Agen,... ont pour leurs marchés des allées voûtées formant carré, sur lesquelles sont bâties des maisons, et qui procurent l'ombre et le frais. Genève et diverses petites villes de la Savoie ont leurs dômes : « Au commencement du XLX> siècle on voyait encore des avant-toits,., à Sallanches, à Cluses,... l'incendie les a fait disparaître. » Borel, p. 70, n. 1.

LA VILLE

« Le toit de chaque maison, pareil à celui qu'ont encore aujourd'hui beaucoup de chalets du canton de Berne, dépassait de plusieurs mètres le mur de façade. Ce dôme, comme on l'appelait, était soutenu par deux longues poutres formant colonnes. Chaque maison était pourvue de son avant-toit et, chacun des avanttoits étant relié à l'avant-toit voisin, une sorte de galerie couverte courait des deux côtés des rues, connues aujourd'hui sous le nom de Rues Basses. Entre les colonnes, on construisait de petites baraques en bois, à poste fixe : c'étaient les hautsbancs. Les marchands s'établissaient dans ces hauts -bancs, qu'ils louaient soit à la Ville, soit aux particuliers, et y étalaient leurs marchandises. Leurs dimensions étaient proportionnées à la largeur de la rue, et les autorités faisaient démolir les hauts-bancs qui dépassaient les

Haut-banc 2 .

(d'après une photographie de M. Boissonnas). (p. 187.) hmiteS prescrites . »

En i538, dans son prospectus, le principal du Collège, Saunier, décrit les Rues-Basses en ces termes : « Les rues, excepté quelque peu d'icelles, sont larges et de bonne sorte. Aussi il y a plusieurs grans places et tellement proportionnées qu'il n'y a quartier qui n'ayt la sienne : mais principalement la rue qui est la plus peuplée et la plus longue et la plus marchande de toutes, outre ce qu'elle est spacieuse en largeur, elle a d'une part et d'autre des avantoictz fort longs et hault élevez : les quels estans bien garnis de travers et soutenuz de piliers depuis le bas jusques en hault, sont propres à contregarder les marchandises et aussi servent d'allées couvertes aux allants et venans à l'encontre de pluie, de vent et chaleur 3. »

Ainsi les dômes'1 étaient une des grandes curiosités de la ville, et plus qu'une curiosité, car les dômes, c'est l'histoire des foires de Genève; et les foires de Genève, c'est toute la préface de l'histoire de la Réformation.

1. Borel, p. 70. n. 1. — « Deux pieds et demi, en 1437, à la place de la Fusterie. » Ibid. — 2. Nous reproduisons le haut-banc dont la photographie se trouve dans Les anciennes maisons de Genève, II, pl. 30, avec cette explication : « Un haut-banc : dernier spécimen conservé, ou à peu près, des échoppes existant dans les Rites-Basses et qui furent démolies peu à peu, de 1824 à 1852. La plupart de ces hautbancs ont été détruits, mais quelques-uns, moins anciens, furent conservés et transportés en différents endroits pour servir au même usage. Celui-là existe encore aujourd'hui à Mornex. » — Le coût de leur construction, au dix-huitième siècle, variait ordinairement de 2000 à 5000 livres courantes. Ces petits édifices en bois étaient recherchés à cause de la modicité de leurs prix ; il s'y trouvait parfois un entresol servant à l'habitation. Les dimensions moyennes étaient de huit pieds de hauteur, et dix jusqu'à la frète, huit de longueur et sept de largeur. M. D. G., XX, p. 282 et n. 1. « Industrie et état social de Genève au dix-huitième siècle, d'après les minutes des notaires. » — ■'!. Bétant, Notice sur le collège de Rive. — 4. « Ce genre de construction a de la grandeur et donne à ces rues un air extraordinaire dont il n'y a pas

LA VILLE BASSK

Mais les Rues-Basses ne suffirent pas : la foire installa ses hauts-bancs et ses dômes sur les places du Bourg-de-Four, de la Fusterie, du Molard,... des deux côtés de la rue Saint-Léger1 Elle gravit la rue de Coutance —

Et ce n'était pas encore assez. Les hauts-bancs ne suffisant pas, on installa, bien plus nombreux, de simples bancs contre la façade de la plupart des maisons :

Dômes. Les dômes de la rue du Marché en 1826, démolis en 1827. (Gravure de P. Escuyer.) (p. 187.)

c'étaient des bancce, des scamna. La ville en adossait aux murs de ses monuments, même aux murs des églises 2, et on voit encore à Saint-Pierre des trous où venaient s'ajuster des perches. — Et le Ilot roulait, soit dans la voie charrière (charretière), au milieu de la rue, entre les deux rangées de hauts-bancs, soit dans les deux couloirs plus étroits, ou rues couvertes, entre les hauts-bancs et les bancs, sous les dômes 3 (Page 190).

d'exemple que je sache en aucune ville. » H. Mallet, Description de Genève ancienne et moderne, p. 89, 90. - « Dans les Rues-Basses on voit des dômes en bois, élevés sur de gigantesques pilliers, aussi enfumés qu'une bonne partie des maisons des quartiers environnans, ce qui est bien peu propre à embellir l'aspect général de la ville ; l'air lourd, chargé d'émanations concentrées, et par conséquent insalubres de ces mêmes quartiers, fait éprouver de douloureuses réflexions.... Déjà l'on fait successivement disparaître les cclioppes et l'on va abattre les dômes des Rites-Basses. .. Il est difficile de concevoir comment on a pu dans l'origine construire ces parasols gigantesques, qui concentrent un air déjà vicié dans les appartements; il est vrai qu'ils servent de parapluies aussi bien que de parasols, c'est là leur principal mérite. » David Dunant, Les souvenirs genevois, 1824, p. 167, et 169, n. — Sous leur dernière forme, les dômes des Rues-Basses avaient été établis en 1710, et ceux de Coutance en 1 7 1 3. Magnin, Notice, p. 48. On commença à démolir en 1824. lbid., p. 60. — « Un ancien plan de l'année 1690, conservé aux archives, indique qu'il en existait des deux côtés de la place du Molard, depuis les Rues-Basses jusqu'au Rhône, ainsi qu'au Bourg-de-Four. Une autre construction de dômes, qui s'étendait depuis la rue des Belles-Filles jusqu'au bout de la rue Saint-Léger, portait le nom de Rue couverte sur les Mesures; les dômes se prolongeaient jusqu'aux bâtiments de l'hôpital. » M. D. G., VI, Rigaud, p. 438.

i, Borel, p. 70, n. 2. — 2. lbid., p. 71. — :i. « Jusqu'à l'an 1200 environ, ces foires s'étaient tenues sur

igo

LA VILLE

Naturellement, les marchands d'une même denrée, d'un même produit, aimaient à se grouper dans un même quartier, et ces habitudes foraines du quinzième siècle nous sont encore attestées par les noms restés à certaines rues. Exemple : c'est dans la rue des Allemands (dessus et dessous) que se tenaient les

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Une rue charrière et les deux rues couvertes. Rues-Basses. {Archives. Plan Billon). (p. 189.)

marchands de langue allemande, aussi bien les Suisses que les autres; c'est dans la rue du Terraillet que se tenaient les marchands d'ustensiles en terre (?). De même pour la rue des Drapiers, etc. *.

Après un développement croissant, c'est vers 1450 que les foires de Genève atteignirent leur apogée 2. Car, jusqu'au commencement du quinzième siècle, elles n'eurent à lutter contre aucune concurrence sérieuse 3.

Mais le 9 février 1420, le dauphin de France, Charles, accorda à la ville de Lyon deux foires annuelles franches, et la lutte éclata entre Genève et Lyon. « Les chances étaient trop inégales ; Genève devait fatalement succomber 4. » —

l'espèce de quai qui s'étendait devant les maisons des rivières d'amont, c'est-à-dire dans la partie méridionale des Rues-Basses qui s'appuie contre le haut de la ville. Mais les foires ayant toujours grandi, elles obligèrent à faire reculer les eaux du lac, à combler le terrain marécageux qu'elles occupaient, et à bâtir une ligne défaisons opposées aux premières, afin d'y créer des logis pour les marchands qui affluaient de toutes parts, ainsi que des écuries pour leurs nombreuses bêtes de somme. En même temps, des arcades, grossièrement construites en bois, vinrent en avant de chaque maison préserver, contre les intempéries de l'air, les marchands, et surtout les marchandises, dont était remplie cette large rue. Des bancs ou échoppes provisoires vinrent en même temps compléter l'établissement momentané du négociant étranger. Ces échoppes s'enlevaient primitivement après chaque foire ; mais comme ces foires se répétaient trois à quatre, peut-être même sept fois par année, on se lassa de les enlever; on les loua d'une foire à l'autre à de petits détaillans ; on finit par en construire de plus solides : on se les vendit comme des espèces d'immeubles; l'Etat perçut à ce sujet des droits qui en consacrèrent la propriété, et une petite ville tout entière, en bois, se trouva abriter ses toits modestes sous les dômes, en bois aussi, qui s'élevaient orgueilleusement au-dessus d'eux. De Rive à la Cité, du bas de Coutance jusqu'au haut, Genève ne fut plus qu'un vaste champ de foire. » Pictet de Sergy, Genève, II, p. 183.

1. D'autres noms, comme rue de la Pélisserie, désignent plutôt l'emplacement d'une industrie locale, Borel, p. 73. - 2. Ibid., p. 51. — 3. Ibid., p. 10, — 4, Ibid., p. 13.

LA VILLE BASSE IQI

C'est en 1462 que le coup mortel fut porté. Le duc Louis s'était comme enfermé dans Genève. Malgré ses protestations, le Conseil laissa pénétrer dans la ville le cinquième fils du duc, Philippe : « Episode étrange, dit Pictet de Sergy, et en même temps si grave pour Genève, qui décida, on peut le dire sans exagérer, de la ruine de cette ville. » En effet, « à la suite de cette apparition effrayante de son fils, le duc Louis s'était hâté de se réfugier à Lyon, auprès de son gendre, Louis XI » et dès le 20 octobre 1462 parurent des défenses aux marchands français et étrangers de fréquenter les foires de Genève. — Enfin, le 8 mars 1463, Louis XI augmenta le nombre des foires de Lyon et les fit coïncider avec les foires de Genève. Dès lors commença la décadence de celles-ci 2.

Mais leur rôle était achevé, un rôle tel qu'on a pu donner à la Genève d'avant la Réformation le nom de ville-foire.

D'abord les foires apportent les idées d'émancipation et la richesse 3, qui permet de réaliser ces idées. « Les marchands des villes libres de l'Allemagne du Nord, des petites républiques d'Italie, des fières communes des Flandres, continuellement en guerre contre leurs souverains féodaux, quand ils venaient négocier à Genève, devaient raconter leurs luttes, leurs revers et leurs succès, les progrès qu'ils faisaient chaque jour dans la conquête de leurs privilèges. C'est ainsi que les Genevois, déjà préparés par leur situation politique même, devaient se fortifier de plus en plus dans le désir d'être libres.... A ce point de vue, il est permis de croire que les foires de Genève, en enrichissant les habitants, leur donnèrent le courage et les moyens de conquérir leur indépendance \ »

Un historien genevois a pu dire des foires : « Ces réunions mercantiles, en apparence peu dignes d'intérêt, sont la base principale sur laquelle repose l'histoire des siècles qui suivent 5. »

Et, en effet, à mesure que les foires se développent, Genève se constitue. La commune de Genève est consacrée le 24 février i3og, à propos de certaines discussions sur les foires. Les citoyens sont condamnés à faire construire une halle0. — En 1 3 64 , les quatre syndics sont nommés pour la première fois clans le cloître de Saint-Pierre ; ils devaient durer 483 ans. La même année est frappé le florin, qui remplace l'ancienne livre des évêques, facilite les échanges, et reste à Genève la seule monnaie populaire et officielle, jusqu'en 1837, soit 473

1. Pictet de Sergy, II, p. 189-195. — 2. Borel, p. 14. — « Ce ne fut donc pas la Réforme, comme on l'a dit, qui compromit le plus le commerce genevois.... » Revue critique, 29 février 1892. Article Fr. Décrue. — 3. Une enquête sur les péages, du 12 septembre 1310, nous prouve qu'avant le développement des foires, Genève était une ville très simple. « Les marchandises n'y arrivaient, par terre, qu'à dos de mulet.... Le commerce extérieur était concentré dans trois foires annuelles, le commerce local dans un marché hebdomadaire. Le tarif ne mentionne, et on peut dire ne connaît, que les marchandises les plus communes. Quand il parle de la boucherie, c'est pour nommer la viande de vache, celle de bœuf n'y est pas même mentionnée.... » M. D. G., IX, p. 177, 178, 273 et ss. — 4. Borel, p. 269, 270. — 5. Pictet de Sergy, Introduction à l'histoire de Genève. Première et dernière leçon d'un cours sur l'histoire de Genève, donné dans l'hiver 1840, p. 53. — 6. Borel, p. 8.

ans1. De i36o à 1 367 , on fonde pour la population, considérablement accrue, trois hôpitaux 2.

Alors il faut défendre ces vies et ces libertés. En 1377, sous l'évêque Marcossey, le peuple travaille avec ardeur à une nouvelle enceinte, triple de la précédente, et dont la tour principale, la Tour Maîtresse, ne sera renversée qu'après 490 ans d'existence 3.

Alors viennent les Franchises proprement dites, officiellement promulguées en 1387. Et la liberté et le commerce se fortifiant l'un l'autre, Genève atteint sa première splendeur avec ses foires, à la fin du quinzième siècle. Les foires entretenaient « Genève en grandes richesses et abondances jusqu'à superfluité 4. »

Mais Genève — pour être Genève — ne devait pas être la ville-foire ; elle devait être la ville-église. Quelle contradiction !

A moitié seulement, si l'on ose s'exprimer ainsi. Les foires avaient créé une Genève avide du plaisir, du bruit, des spectacles, des amusements, et ces mœurs, ce caractère seront le grand obstacle à l'établissement de la Réforme. Mais les foires avaient créé une Genève libre, indépendante, et la liberté sera le grand agent préparatoire de la Réforme elle-même.

Les foires donc cessent, ou du moins périclitent. Quatre-vingts ans s'écoulent, années de luttes. Et voici : « Il est chose sûre et certaine, que les Genevois ne sont guère riches, et que n'était leur vocation à imprimer des livres de toutes sortes, à vendre de bons fromages des montagnes voisines, de pesantes tuiles, et de la soie de pourceaux, cette ville serait tout à fait pauvre 5. »

C'est l'époque où Genève forge sur une dure enclume le fer de sa liberté.

En 1467, Louis XI offre de rendre les foires si les Genevois s'inclinent sous l'autorité du duc de Savoie. Trop tard ! Plutôt la misère : les Genevois refusent.

En 1498, le duc Philibert-le-Beau propose de nouveau la restitution des foires. Trop tard encore : les Genevois refusent.

En i5i2, le duc Charles III renouvelle l'offre tentatrice : «Les Genevois déclarèrent qu'ils aimaient mieux vivre dans une pauvreté couronnée de toute part de liberté, que de vivre riches dans la servitude6. »

Qui dira dès lors comment les foires ont été le plus utiles à Genève : par leur prospérité ou par leur décadence ?

Quand Genève eut besoin de secouer le joug de l'Eglise et des ducs, les foires lui apportèrent des idées d'indépendance et la force de l'argent, et la génération naquit de ces patriotes dits Libertins, capables d'affranchir leur patrie. Les foires prospérèrent : c'était bien.

Quand Genève eut besoin non plus d'argent, de jeux et de danses, mais d'énergie, d'endurance, de sacrifice, d'enthousiasme, la route du Cap de Bonne- Espérance et de l'Amérique fut découverte; un préjudice irréparable fut porté à

1. Pictet de Sergy, Genève ancienne et moderne, p. 7. — « Parmi tous ceux qui ont écrit une histoire de la cité épiscopale, Pictet de Sergy, seul, a semblé deviner l'importance [des foires]. » Borel, p. 269. — 2. Ibid., p. 8. — 3. Ibid., p. 8. — k. Ibid., p. 9, n. 1. — 5. Ibid. p. 15. — 6. Ibid., p. 18.

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ig3

tout le commerce par terre *, Louis XI détourna ce qui en restait de Genève vers Lyon.... Les foires tombèrent en décadence; ce fut mieux.

Dans la ville basse, il était bon que les bancs sous les dômes de la foire devinssent peu à peu déserts, afin que, dans la ville haute, les foules se rassemblassent autour de la chaire de Calvin, sous le dôme de Saint-Pierre2.

1. Borel, p. 270. — 2. « Les premiers dômes enlevés furent ceux de la Rue-Basse des Allemands- Dessous, en l'année 1824. Les dômes de la Rue-Basse des Allemands-Dessus et de celle des Orfèvres ont disparu en 1826, ceux des Rues-Basses du Terraillet et du Marché en 1827, ceux de Coutance à la même date, ceux de la Rue-Basse de la Croix-d'Or ont été enlevés en 1829, et ceux de la Rue-Basse des Marchands-Drapiers, derniers restes de ces anciennes constructions, ont disparu entièrement en 1837. L'enlèvement des dômes des Rues-Basses devait entraîner celui des échoppes (soit hauts bancs) placées au devant. Mais les ressources de la ville ne lui ont pas encore [1849] permis de racheter toutes ces petites constructions. Le quartier de Rive est le seul qui ait été complètement débarrassé des hautsbancs. Le dernier fut enlevé dans l'été de 1824. » M. D. G., VI, p. 438, Rigaud. — « Ce n'est qu'en 1854 que la municipalité réussit à nous débarrasser définitivement de ces petites constructions qu'elle dut racheter une à une. » Galiffe, p. 183.

SECONDE PARTIE

Les Rues-Basses jusqu'à la Fusterie.

ES Rues-Basses n'ont reçu ce nom qu'au dix-septième siècle1. On disait autrefois la « Grande rue de la Rivière, » la grande rue de Rive, magna carreria Ripparie 2.

Mais cette rue était divisée en quatre tronçons par les trois places qui, du côté du nord, la reliaient au lac et formaient trois ports3: la place de la Fusterie (Fusteria), la place du Molard (de Molari), la place de Longemale (Longymala\). Et enfin les quatre tronçons de cette longue et large rue étaient euxmêmes divisés, longitudinalement, chacun en ces trois rues parallèles, dont nous avons parlé : la rue charretière (la carreria proprement dite) au milieu et, de chaque côté, la ruelle abritée par les dômes, ou rue couverte.

A cette époque, où il n'y avait pas de numéros, comment s'y reconnaître ? On donna des noms particuliers à toutes ces rues et à chaque partie de ces rues. Les Rues-Basses avaient donc huit noms.

De la Cité à la Fusterie, il y eut, à droite, la rue des Allemands-Dessus et, à gauche, la rue des Allemands-Dessous.

De la Fusterie au Molard, il y eut, à droite, la rue du Terraillet, avant l'arcade de ce nom, puis, après l'arcade, la rue des Marchands-Drapiers, et, à gauche, la rue du Marché, parce que le marché du Molard s'étendait jusqu'ici.

Du Molard à Longemale, il y eut, à droite, la rue des Orfèvres, nommée plus tard la Croix-d'Or, du nom d'une auberge, et, à gauche, la rue de la Poissonnerie.

Enfin, de Longemale à la porte du couvent des Frères Mineurs, ou Cordeliers, il y eut la rue de Rive proprement dite.

La rue des Allemands-Dessus, qui allait de la Cité à la place de Bonmont 1 (actuellement place des Trois-Perdrix), commençait à une chapelle, capclla béate Marie, séparée de la première maison par une ruelle 5.

1. Galiffe, p. 162. — 2. M. D. G., VIII, p. 309. — 3. Ordonnance de la garde de la cité de Genève, 26 février 1483: port de la Fusterie, port du Moulard, port de Longemale. Archives: Diverses pièces contenant l'histoire de Genève. N° 67. — 4. « In loco dicto Bonimontis (1388) ; juxta plateam de Bonmont (1468); in quarrer. Bonimontis (1485). » M. D. G., VIII, p. 294, n. 1. — 5. Ibid., p. 314.

LA VILLE BASSE I Q 5

Qu'était-ce que cette chapelle? On ne sait. Seulement on

ne peut pas, ici, ne pas penser à la chapelle des Florentins W^@^&) sur laquelle on a si souvent discuté, et pour laquelle certains ont prétendu qu'avaient été sculptées les magnifiques stalles de Saint-Pierre.

11 y avait à Genève des Florentins plus ou moins nombreux; ces Florentins avaient une chapelle, et cette chapelle était entre la Corraterie et la rue des Allemands 2. Peut-on préciser davantage 3 ? Du moment que la chapelle des Florentins était au bas de la Cité, il n'y a rien d'invraisemblable à croire que c'était précisément cette chapelle du bas de la Cité dont parle l'inventaire de 1475.

A l'autre bout de la rue des Allemands- Dessus (N° 3o) était

la maison de Pesme, connue de nos jours sous le nom de maison Badan, et démolie en 1904. La cour était fort curieuse, et c'était bien de l'époque qui nous intéresse : au-dessous des armes on lisait la date de i56i.

Rue des Allemands-Dessus N° 30.

La rue des Allemands-Dessous est pour nous d'une importance et d'un intérêt tout particuliers. En réalité, c'est ce pâté de maisons, allant de la Cité à la Fusterie, et compris entre la rue des Allemands-Dessous et la rue derrière le Rhône, qui a constitué le vrai berceau de la Réforme.

Ici étaient les maisons de Baudichon de la Maison Neuve, du sieur de Thorens, et l'hôtellerie de la Tour Perse. (Voir le plan de ces immeubles Page 196.)

i° La Tour Perse (qui, avant sa démolition, avait son entrée au N° 10 de la rue du Rhône) venait d'achats en achats, de Lullin, de François Lullin, mort en

1. Galiffe assigne à la chapelle des Florentins un emplacement près du passage allant des Rues-Basses à Bel-Air. Mais quel document prouve qu'il y avait là une troisième chapelle, outre celle vis-à-vis de Notre- Dame-du-Pont et celle dont parle l'Inventaire? (Galiffe, p. 203, 204, 234, 235.) — -2. D'après une liste d'élection aux Conseils des Soixante et des Deux-Cents du 12 février 1535 (Registres du Conseil) : ce qui écarte l'indication d'Archinard, qui la place près du Molard. — :i. Blavignac {Armoriai, M. D. G., VI, p. 143). invoquant la Chronique de Savion (Savion, Annales, MSC, 13 décembre 1535), dit que les Florentins reçurent la chapelle Notre-Dame-du-Pont , qui prit le nom de Notre-Dame des Florentins. — Galiffe répond : « Si cette idée avait le moindre fondement, on en trouverait au moins quelques traces dans les innombrables actes qui concernent cette chapelle et l'hôpital qui lui était annexé, et que le Dr Chaponnière nous fait passer en revue depuis l'origine de ces établissements jusqu'à la Réformation. » (M. D. G., III )

LA VILLE

1 61 7, qui l'avait reçue de son père, mort en 1578, qui l'avait reçue de son père, François Lullin, mort en i5y2.

Or, ce François Lullin avait acquis cette Tour Perse des héritiers Benoît

23 45 Genod ou Junod, par acte du 10 avril

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1534. Un passage (barré plus tard) conduisait de la rue des Allemands (N° i3) à la rue du Rhône (N° 10).

Voilà donc la situation de la Tour Perse au seizième siècle bien fixée {Pages 197, 198, 199.)

C'est à la « Tour Perce, » qu'en 1 53*2, Farel et Saunier (ceux que le Petit mémorial du notaire Messiez appelle les « ministres évangélicques, hommes et gens doetz, scrutinans les sainctes escriptures 2 »), revenant du Piémont, descendirent, et « commencèrent à parler la parolle de Dieu à plusieurs gens3. » Ils furent obligés de partir, et leurs amis les conduisirent « par eau sus le Lac,... et les descendirent à terre entre Morges et Lausanne4. » — Et c'est ici que finit le chef du parti articulant, Jean Phi-

(Anciens plans, Archives.) HPPe; il fut trouvé caché «dans

1. Hôtellerie des Balances; 2. Tour Perse; 3. Maison de l'estable, couvert de deux grosses

Baudichon de la Maison Neuve; 4. Maison de gerbes de paille.» Quelques jours

Chapeaurouge; 5. Maison de Thorens. , . , . , ,

après, il était condamne a mort, et le peuple ne songeait plus qu'à rappeler Calvin 5.

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Rue des Allemands-Dessous et rue du Rhône.

20 La Tour Perse, achetée en 1 534 Par Lullin, était confinée, au levant, par la maison d'honorable Baudichon de la Maison Neuve.

Le i3 mars 1 525, Baudichon de la Maison Neuve, marchand, achète de noble André Goact et de sa femme, fille de noble Jean-Louis Versonnex, une maison

1. Les documents (voir aux Appendices) que je viens ainsi de résumer m'ont été fournis par M. Albert Choisy, notaire, l'un des érudits qui connaissent le mieux les archives de Genève. Je le remercie ici de son obligeance, en attendant de le remercier encore un peu plus loin. — 2. Le 4 novembre 1460, le Conseil mandate une somme de 34 s., à l'hôte de la Tour Perse (ttirris persici) pour les dépenses faites par « vénérable seigneur » A et « noble » B, ambassadeurs de la ville de Lausanne. Registres du Conseil, I, p. 466. — 3. M. D. G., IX, p. 23. — 4. Froment, p. 3, g. — 5. 1540. Voir Jean Calvin, II, p. 688 et ss. — A ce moment l'hôte de la Tour Perse, François Lullin, était le frère de Lullin, l'un des trois Articulants. — « Quoique bien déchue de son ancienne importance, l'hôtellerie de la Tour Perse se maintint durant près de trois siècles; en 1793, un club en portait le nom, et on voit encore [1879] son enseigne sur une maison de la rue du Rhône. » Blavignac, Enseignes, p. 166.

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avec grange, étables, caves, citernes, avanttoits, bancs, vergers, etc. Cette maison, sise en la rue de Rive [carreria Ripparie), est confinée à l'orient par la maison d'honorable Jean Chapeaurouge, et à l'occident par la maison de Bénédict (ou Benoît) Junod, c'est-à-dire la Tour Perse, dont Junod était, à ce moment, propriétaire. C'est ici que Baudichon amena Farel.

Bientôt les Rues-Basses furent remplies d'une foule armée et prête à en venir aux mains. On voulait attaquer « à grande furie la mayson de Baudichon. » Le tumulte dura trois jours.

Baudichon cacha Farel « dans une fenière »

L'ordre se rétablit. Et bientôt, dans cette même maison de Baudichon, dans une salle pouvant contenir trois cents auditeurs, et que Baudichon avait arrangée en enlevant une cloison, remplacée par un poteau, Viret, après avoir prêché, administra le premier baptême protestant 3.

Tour Perse 2. Une des cours, 16e et i/e siècles (d'après la photographie de M. Boissonnas). (p. 196.)

1. Froment, p. 79, 80. — 2. « A l'époque de la Réforme, l'hôtellerie, qui occupait l'emplacement des immeubles Nos n et 13 de la rue des Allemands, donnait bien sur la rue des Allemands, et avait des écuries et dépendances jusques à la rue du Rhône. Mais, au dix-septième siècle, la Tour Perse n'était plus que sur la rue du Rhône, car, d'après le plan Deharsu, qui est aux Archives, à la fin du dix-septième siècle, l'immeuble situé sur l'emplacement des Nos 11 et 13 de la rue des Allemands porte enseigne Aux Trois Tourmiles. — L'immeuble de la rue des Allemands, démoli l'an dernier (1903), avait été reconstruit au dixseptième siècle. Dans le dessin de la cour, l'escalier à gauche est de cette époque. Par contre, la façade des fenêtres à accolades pourrait bien dater de la Réforme et avoir fait partie de la maison de François Lullin. La vue qui représente l'allée (prise en faisant face aux Rues-Basses) n'indique aucun caractère qui permette de dater du seizième siècle cette partie de l'immeuble. Elle doit être postérieure. » (Note fournie par M. Camille Martin.) Ainsi nos deux vues, et surtout la troisième, représentant la dernière enseigne, ne reproduisent que très partiellement la Tour Perse de la Réforme. — .'!. Jean Calvin, II, p. 126.

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LA VILLE

3° La maison de Chapeaurouge 1 séparait la maison de Baudichon de la Maison Neuve et celle du sieur de Thorens.

« Philibert de Compeys, seigneur de Thorain, etc., » acheta, le 27 décembre

Tour Perse. Allée de la rue du Rhône à la rue des Allemands (d'après une photographie

de M. Boissonnas). (p. 196.)

1 533 , « une maison de feu Jehan dict l'abbé Tacon 2, assise en la cyté de Genesve, en la rue des Allemans. » Cette maison était confinée à l'occident par « la maison de noble Estienne Chapeaurouge 3. »

Philibert de Compois, seigneur de Thorens, était un gentilhomme savoyard qui avait embrassé la Réforme, et qui fut dépouillé de tous ses biens par le comte de Genevois, Philippe de Savoie. Il échangea ses droits sur un quartier de la ville d'Aigle contre la qualité de bourgeois de Berne (26 décembre i533). Dès le lendemain (27 décembre), nous trouvons le secrétaire d'Etat bernois instrumentant un acte de vente, par lequel M. de Thorens devenait propriétaire de la maison de feu l'abbé Jean Tacon. La maison était payée 7200 florins 4. Ce n'était pas un achat ordinaire. En réalité, MM. de Berne étaient sur le point d'envoyer à Genève une importante ambassade, et ils voulaient préparer aux évangéliques, en faveur desquels ils faisaient leur démarche, un local pour la célébration de leur culte. Un propriétaire, citoyen bernois, était sûr de ne pas être tourmenté par les syndics, de garder sa liberté, de recevoir qui il voudrait. M. de Thorens

i. Parlant de François Chapeaurouge le célèbre négociateur genevois (né en mars 1555), M. Fr. Décrue, dit : « Il avait comme principale habitation une maison sise près du Rhône, « à la Rivière-Dessous, outre la » Fusteric, » avec jardin sur le fleuve. » M. D. G., XXV, p. 383. — 2. Cet abbé n'était pas un prêtre, mais le chef de la Société laïque et militaire de Saint-Pierre, c'est-à-dire qu'il avait été capitaine général de la ville. Il lut tué en 1527 par les Savoyards. Herminjard, IX, p. 489. — 3. IbkL, IX, p. 490. — i. lbid., IX, p. 489, 490.

LA VILLE BASSE

fut ce propriétaire, l'homme de la situation. « M. de Thorens, dit le Manuel bernois, à la date du 5 janvier 1 534, s'offre à remplir tous les devoirs qui incombent à un fidèle sujet i. »

C'est dans la maison Thorens que les prêcheurs « preschoient tous les jours en une grande salle, au près 2 de la mayson de Baudichon, dans la mayson de Monsr de Tourens, et ce par l'espace de deux ou troys moys, et en preschant là on y baptisa deux enfans, le premier au Patu, que pourta Bischof de Berne, le second à la Josephe, et le pourta le Banderet Vingart, ambassadeur de Berne. » Le nombre des fidèles devint si considérable qu'il fallut chercher un local plus vaste, et on alla au couvent des Cordeliers, à Rive, « au grand auditoyre 3. »

C'est au bout de la rue des Allemands-Dessous que nous trouvons la demeure d'un des principaux Guillermins, Michel Sept.

Un Registre de 1549 indique Balthasar Sept « en la rue de dessous, » et la Chronique rimée nous dit que Michel Sept eut une altercation avec un de la bande'de Jean Philippe, de sa fenêtre, à la Fusterie.

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