PREMIÈRE PARTIE De la porte de la Cité à Saint-Pierre
I nous voulons achever de remonter les siècles et la colline, il nous faut visiter maintenant la ville haute et vieille : c'est la plus importante pour nous. Car, si la ville basse c'est surtout la ville des foires et du commerce, dont les maisons particulières ont servi, il est vrai, de berceau à la Réforme, la ville haute c'est la ville où de tout temps se sont concentrées la politique avec la Maison de ville et la religion avec Saint- Pierre. — Cette ville haute est traversée par la longue rue, qui, avant la création des Rues-Basses, était la principale et la seule voie de transit à travers Genève, et allait assez droitement (avec des noms divers, comme les Rues-Basses, pour
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chacun de ses fragments) de la porte du Pont du Rhône à la porte Saint-Antoine, pour gagner de là Chêne et le pont d'Arve d'Etrembières, où aboutissait l'ancien chemin d'Annecy à Genève *. Cette grande rue se termine, si Ton peut dire, par deux autres, qui la barrent presque à anale droit : la rue des Belles-Filles à droite, mais avec sa prolongation à gauche, à travers le Bourg-de- Four, dans la rue Verdaine, et la rue du Puits Saint- Léger à droite encore, mais avec sa prolongation, à o-auche, à travers la môme place, dans la rue du Boule. Après cette visite, nous aurons parcouru toute la vieille ville et ses premières extensions.
Donc, partant une dernière fois de la porte de la Cité, nous montons la rue de la Cité, ou des Cordonniers 2, qui va jusqu'à la rue de la Tour de Buel {turris de Buel), ou Buez, ou Boel 3, à gauche, et jusqu'à la rue et porte du Marché, à droite \
A gauche, le N° 7 nous montre l'unique et dernier reste des dômes, autrefois si nombreux : un pilier, longue poutre forte et carrée, soutient, là-haut, l'avanttoit. — Toute une série de maisons offre le type déjà connu de la maison p-enevoise avec le rez-de-chaussée tout entier occupé par la petite porte domestique et le grand arceau de la boutique.
Si, arrivant tout de suite sur la place de la Tourde-Boël, nous regardons la maison avec sa fausse tour ronde (Page 25o), qui avance son curieux escalier en plein air; si, descendant la rue de la Tour-de-Boël, et après être entré, N° 14, pour voir un trappon, et N° 17, pour pénétrer, après un étroit couloir, dont un
Le dernier dôme au bas de la rue de la
Cité.
des côtés est le mur burgonde, dans une vieille cour, nous remontons la ruelle
1. Galiffe, p. 159, 160. — 2. 1466. « Quarrer. de civitate, seu sutorum. » Acte des hôpitaux, cité par Chaponnière, M. D. G., VIII, p. 294, n. 3. — L'inventaire de 1475 dit: carreria civitatis. — .'!. L'orthographe de ce mot, dit Galiffe, « a varié autant que sa brièveté le permettait. » La meilleure « serait peut-être celle qui, d'accord avec sa prononciation, se rapprocherait le plus de Bouë, Bouet, aussi Boë, mot patois signifiant boyau. > Galiffe, p. 117, n. 1. — Mais cette étymologie est aussi contestée que toutes les autres. H. Mallet (p. 84) assimile boel à puy, montagne, colline, hauteur. Et Blavignac trouve que cette conjecture n'est pas mauvaise. Etudes sur Genève, 1874, II, p. 84. — 4. « Dès l'an 1267, plusieurs actes mentionnent « les murs de la ville tendant de la porte Neuve ou du Marché [Tertasse] au Rhône. » Bâti ou non, l'emplacement de la rue de la Cité était donc, déjà alors, situé intra muros. Voir R. G., Nos 1013, 1033, 1043, 1044, 1051, 1052, 1057, 1060. » Galiffe, p. 128, n. 3.
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La Tour de Boël d'après des photographies (p. 249.)
de Bémont, longeant le reste des remparts {Page g3), soutènement d'un château 1 avec sa tour burgonde et, si nous prenons l'allée qui la continue avec ses galeries boisées, massives, d'un bel effet, nous aurons ainsi traversé un des quartiers qui donne encore le mieux l'impression du vieux, du vieilli, et même du misérable. En nous retrouvant rue de la Cité, N° i5, nous serons heureux de voir le ciel et de respirer l'air.
N'oublions pas toutefois qu'il y a longtemps, longtemps, bien avant la Réformation, c'était le logement de guerriers et de princes. Car tout l'emplacement que nous venons de contourner était occupé par le château, à la porte de la ville, le château de Boël, dont Bonivard parle ainsi : « L'aultre chastel [outre les châteaux du Bourg-de-Four et de l'Ile] estoit à la Tour du Buel, là où il y a encores grande apparoissance de murailles, et mesmement de la porte, lors estant en la sommité de la rue que l'on dict de la Cité, en sortant contre cetendroict. Et s'est trouvé de nostre temps quelques restes et relicques de la ruine d'icelluy en faisant les foussés de la ville. Et premièrement certainnes colonnes ou pilliers de pierre de marbre, qui démonstrent que illec avoit quelque chapelle. Et encores (combien qu'il semble chose de moquerie d'en parler) des escailles d'uytres, qu'est une viande qui ne provient poinct en ce pays, ne guères près d'isy. Par quoy fault dire que les princes y hantoient, qui faisoient apporter telles friandises 2. »
L'autre côté de la rue de la Cité mérite bien aussi un souvenir, surtout le N° 8, presque en face du dernier dôme. Il possède une allée qui va déboucher sur la Corraterie, N° 11, tout à côté, autrefois, de la tour de
1. On l'occupait encore en 1462, dans les moments d'alarme. Galiffe, Matériaux, I, p. 461 (2 septembre 1462). On l'appelait Turris Budclli. - 2. Chroniques, Liv, I, ch. II, éd. Fick, I, p. 33.
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l'Escalade. C'est l'emplacement de l'ancienne maison Piaget; et, dans cette allée, se passa un des épisodes principaux de la nuit du 12 décembre 1602. D'une fenêtre au-dessus de la porte, Madame Piaget, après s'être, par un effort surhumain, barricadée avec son bahut, jeta ses clefs aux Genevois, qui commençaient à accourir. Ils purent entrer et arrêter l'effort des Savoyards tenus jusque-là en échec par l'héroïsme du domestique.
D'après l'inventaire de 1475, la dernière maison, à droite *, est celle de magister Guerbinus Cruse. Ce magister, docteur ès arts et en médecine 2, était le père de l'un des premiers imprimeurs genevois. « Serait-ce là, demande Chaponnière, que se seraient faites les premières impressions de notre ville ?... » Le premier livre sorti des ateliers de Loys Cruse, qui s'appelait aussi quelquefois Loys Garbini, ou Guerbini, du prénom de son père, est daté du 10 septembre 148 1 3. — En 1487, Loys Cruse imprima le premier vocabulaire latin-français connu '".
Notons que, pas loin de ce premier imprimeur, habita Wigand Kœln (rue de la Cité, près de la ruelle de Bémont)5, dont nous avons raconté l'histoire, et qui imprima la célèbre confession de foi que durent signer les citoyens, en i538 G.
Rue de la Cité. Porte de la Tertasse. Place du Grand-Mézel.
{Archives. Anciens plans.)
Contre la maison de maître Guerbin Cruse se trouvait la porte de la ville 7, qui avait succédé à la porte de Buel, dont parle Bonivard — en se déplaçant toutefois, comme si elle avait fait un quart de conversion, a-t-on dit — la porte du Marché, dite porte Neuve en 1269, 12708, porte du Marché en 1270, et plus tard porte de Palais, ou de la Tertasse.
Cette porte [Pages 119 et 1 83) consistait en une arcade surmontée d'une tour, jadis ronde, et se trouvait située à peu près là où la rue fait un coude, quelques
1. Les N» 10, 14, 18, ont des cours avec de belles galeries en bois, et les six ou sept dernières maisons avaient, à la fin du quinzième siècle, des jardins donnant sur la Corraterie. — 2. M. D. G., VIII, p. 294, n. 4. ."i. M. D. G., VIII, p. 294. — G. Favrc : « Notice sur les livres imprimés à Genève dans le quinzième siècle. » M. D. G., I, p. 15 et ss. — Dès 1478, quatre ouvrages différents avaient été mis au jour par Adam Steynschaber. Pictet de Sergy, Genève ancienne et nouvelle, p. 11. — 4. Galiffe, p. 310. M. D. G., VIII, p. 294, n. 4. — 5. Le premier catéchisme français de Calvin, Th. Dufour, p. CLXXIII. — 6. Voir Jean Calvin, II, p. 236 et ss. — 7. Le 21 mai 1476, le Conseil charge Fr. de Vaudo de garder « la porte de maître Guerbin Cruse avec six hommes; elle est fermée, sauf le guichet. » M. D. G., VIII, p. 294, n. 4. — S. « Porta nova que respicit versus Palacium contra Alvam (ou: versus Arvam contra Palacium). » (R. G., Nos 1043, 1044, 1052, 1057, 1060, 1079.) — «Les auteurs du Régeste semblent croire que la première Porte Neuve était autre chose encore que celle du Marché ou de la Tertasse, mais les détails topographiques contenus dans les pièces précitées... suffisent pour lever tout doute à ce sujet », dit Galiffe, p. 47, n. 1. En conséquence Galiffe identifie les deux portes.
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pas en avant de la maison de Saussure, auparavant Lullin. C'est devant cette porte que fut tué, dans la nuit de l'Escalade, le vieux syndic Jean Canal. Elle fut démolie en 1712, quand on bâtit la maison de Saussure, dit Senebier1.
De cette porte partaient, en descendant, deux chemins, l'un allant au Pont d'Arve, l'autre au couvent de Plainpalais 2.
Après la rue de la Cité 3 et vis-à-vis de la rue de la Tour-de-Boël s'ouvrait, à droite, la Rue de la Povte-du- Marche '4 , dont la première maison touchait aux remparts, à la porte du Marché, et dont la dernière maison touchait à la porte des Juifs. Cette série de maisons, au nombre de quatorze (l'une appartenait encore à Guerbin Cruse), formait donc un arc de cercle, allant d'une porte à l'autre. (Page 253.) L'autre côté de la rue, commençant seulement à l'angle actuel de la Grand-Rue, ne se composait que d'une grange et de deux maisons plus ou moins petites 5.
La rue de la Porte-du-Marché était donc le commencement du Grand-Mézel actuel, aujourd'hui une place ; mais elle était plus resserrée autrefois, et, de plus, occupée par les échoppes de boucherie. Le Conseil ordonna d'abattre ces bancs de la grande Boucherie (majoris Macelli), soit Grand-Mézel °, le i3 janvier 1 533 7, et de ne tenir boucherie qu'en la place de la Juiverie, à Longemale et en l'allée de la maison de Marin Versonnex (devant la chapelle de Notre-Dame du Pont du Rhône). L'ordre ne fut pas rigoureusement exécuté, car le plan de 1668 indique encore des bancs de boucher contre l'angle inférieur de la place qui est appelée : « place ou rue du Grand-Mézel, soit de la Juiverie, tendant contre les anciennes murailles ». Le Grand Mézel était ainsi appelé pour le distinguer des boucheries du Vieux Mézel, qui avait existé, comme nous le verrons, dans la rue de l'Hôtel-de-Ville 8.
En continuant on arrivait donc à la Juiverie (plathea judaica), à la porte et au quartier des Juifs {cancellum Judœorum), le Ghetto !
Comme dans toutes les autres villes de l'Europe, les Juifs de Genève étaient des parias. Dès i3io, les péages épiscopaux spécifient que tout Juif traversant la ville payera 4 deniers, et que toute Juive enceinte payera double 9. De très bonne heure on trouve des Juifs groupés dans le quartier de Saint-Germain, mais mêlés aux chrétiens. Le curé de la paroisse intervint, 1408, auprès du comte de Savoie qui ordonna aux Juifs, selon la loi papale et impériale, de rentrer dans leurs habitations spéciales et de porter leur signe infamant10. Mais les Juifs obtinrent une
1. 'Les travaux durèrent de 1708 à 1712. M. D. G,, VI, p. 6, n. 1. — 2. Galiffe, p. 136. — M. Ici, il y a certaines difficultés pour l'emplacement exact des portes et l'identification des rues. Chaponnière et Galiffe ne les ont pas résolues. Tout vient, ce nous semble, de ce qu'ils n'ont pas distingué entre la rue du Marché et la rue de la Porte-du-Marché, laquelle est une rue transversale. Le lecteur verra si notre système est justifié. — 4. Carreria Porte de Marche usque ad portam cancelli Judeorum. — 5. M. D. G., VIII, p. 319, 320. — 6. Un mézel est un boucher; le mézel est la boucherie. — 7. KIournois, Extraits. M. D. G., VIII, p. 295. — 8. Galiffe, p. 165, n. 2. — M. D. G., IX, p. 275. « Enquête sur les péages... qui se perçoivent à Genève, 12 septembre 1310. » — 10. Ibid., VII, p. 270, n. 145.
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ordonnance qui défendit au curé de Saint-Germain de les poursuivre et de les inquiéter1. Le curé se tourna du côté du pape Jean XXIII, qui, par une bulle datée de Grenoble, le 20 août 141 1, ordonna : i° que les Juifs porteraient leur marque distinctive ; 2° qu'ils payeraient aux curés les prémices et les dîmes 2. — Mais le parquage plus ou moins définitif des Juifs semble n'avoir eu lieu qu'en 1428 (14 nov.), où le Conseil obligea ceux qui étaient encore dispersés dans la ville, d'aller demeurer en leur quartier ordinaire, proche la porte de Palais 3.
Il n'est pas d'avanie, de mauvais traitement dont ces pauvres Juifs n'aient été les victimes. Lorsqu'ils passaient sur les places on faisait un bruit nasillard et moqueur, appelé dans le Registre : Tabussetiim 4. — Même les citoyens se réunissaient le soir pour les attaquer dans leur quartier, les frapper et les piller. Et le Conseil, qui avait la garde de la ville pendant la nuit, n'osait pas sévir contre les coupables 5. — On logea à côté d'eux les femmes de mauvaise vie qui ne pouvaient trouver place dans leur quartier à elles.
Les princes de Savoie, moyennant grosse finance 6, prirent les Juifs sous leur protection, et, à l'occasion, défendirent des gens si corvéables. Ainsi le 22 mai 1461 1 . Mais, finalement, le 28 décembre 1490, en plein hiver, à la demande du Conseil Anciens Plans ) (P- 252 échauffé par « la doctrine » d'un prédicateur de passage, les vicaires épiscopaux et le Chapitre ordonnèrent aux Juifs de vider la ville dans les dix jours, eux et toutes leurs familles, sous peine de l'indignation de l'évêque et de la confiscation de tous leurs biens 8.
On trouve cependant au seizième siècle un cimetière pour les Juifs, sur le chemin de Châtelaine au Bouchet °. Et, le 4 octobre 1D47, nous voyons que le Conseil, à propos des Juifs traversant la ville pour aller des Flandres à Venise, propose d'étudier l'ancien tarif de péage et charge le maître des halles de s'occuper de l'affaire 10. — ■ Mais il n'y avait plus de colonie juive, de quartier juif, et les maisons de la Juiverie étaient à qui voulaient les louer. C'est ici, « en la rue de la Juifrie, » que Bonivard habitait quand il fit son testament, et que sans doute il mourut 11 .
Ancienne rue Portedu-Marché. (Archives.
i. Abbé Fleury, Notice sur /' Eglise et la paroisse de Saint-Germain à Genève, 1866, p. 25-28. — i. Flournois, Extraits (Grenus). — 3. Ibid. — 4. Abbé Fleury, p. 29. — o. Borel, Les foires au quinzième siècle, p. 130. — CM D. G., VII, p. 269, 326-328. — 7. Flournois, Extraits (Grenus). — H. Ibid. Extraits. — 9. 31 mars 1536. GalifTe, p. 166. — 10. 4 octobre 1547. Registres du Conseil, Vol. 42, f. 263*. — 11. M. D. G., Chaponnière, IV, p. 212, 304.
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Traversant l'Ecorcherie — qui faisait suite à la Juiverie, et qui en était séparée par une porte, de telle façon que la Juiverie était entre deux portes ; on pouvait aussi se rendre directement à l'Ecorcherie par la ruelle de ce nom,
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Le quartier de Saint-Germain. (Archives. Anciens plans.)
aujourd'hui rue du Cheval-Blanc *, — nous arrivons à l'église de Saint-Germain, fondée en 1 1 88 2, très endommagée par l'incendie de 1 334, et °iui ^a première église où l'Evangile retentit avec autorisation du gouvernement. [Page 255.) Pour le carême de i535, un cordelier demande une chaire au Chapitre, qui le renvoie au vicaire, alors à Gex, qui lui répond que l'évêque viendra bientôt. Le cordelier s'adresse au Conseil pour avoir place « où il puisse prêcher la parole de Dieu et la vérité évangélique. » On envoie deux conseillers au Chapitre, lequel répond qu'il n'a pas le loisir d'y songer à cause de son long office et de la procession. Le Conseil fait alors prêcher le cordelier à Saint-Germain. Les principaux de la paroisse protestent. Mais on résout qu'ils entendront le prédicateur, que, s'il dit bien, il demeurera, mais que, s'il prêche quelque chose de nouveau, on le chassera. Alors des femmes font un grand vacarme. Une, appelée la Toute-ronde, porte en l'église un pilon de bois pour frapper ceux qui conduisent le prédicateur. D'autres crient que les évangéliques, les luthériens sont des chiens. Deux d'entre elles, qui sont en outre des femmes de mauvaise vie, sont chassées de la ville3. Quant au prédicateur, on lui donne cinquante fascines, et trois livres de chandelles Puis on lui donne 18 florins, et on le fait demeurer chez le curé 5. Et le 3o juillet, le Conseil ordonne à Farel et à ses compagnons