SIXIÈME PARTIE
Le Bourg-de-Four.
UELQUES pas plus loin était la porte ou l'arcade du Bourgde-Four, appelée aussi la porte du château. {Pages 92 et 342.)
Cette porte, ce passage voûté, de dix pieds de large sur dix-sept pieds de long, « formait, dit Blavignac, un carré placé à l'intérieur de l'enceinte. Deux arcs à plein cintre, de dix pieds d'ouverture chacun, se trouvaient l'un du côté de la ville, l'autre du côté de la campagne. (L'ouverture de ce dernier était moindre que celle de l'arc intérieur et l'arc extérieur seul avait été muni de portes.) » Ces arcs étaient ornés d'archivoltes moulurées. — « La porte paraissait avoir été couverte d'une terrasse à laquelle on accédait par un escalier placé du côté du Nord. Vis-à-vis, un local correspondant aurait pu contenir quelques soldats. Au-dessus de l'arc extérieur, on lisait une inscription1. » C'était la fameuse inscription de Gondebaud, que voici, d'après la restitution d'Ed. Mallet :
[GVNDEJBADUS REX CLEMENTISS[IMUS] EMOLVMENTO PROPR[I]0 SPATIO MULT[IP]LICAT[0]2
Si l'on rapproche ces mots de ceux contenus dans le titre d'une Notice des propinces des Gaules^ faite peu après la conquête germanique : civitas gennavensium quae mine Geneva^ a Gundabundo Rege Bur gundionum restawata, on peut traduire l'inscription et la compléter comme suit : Gondebaud, roi très clément, à ses frais propres, en multipliant [c'est-à-dire en augmentant] l'espace [c'est-à-dire l'étendue, l'enceinte; et on peut ajouter ces mots:] restaura la cité. »
Tout près de cette porte, Jacques Gruet, qu'un exact historien a appelé « ce
1. M. D. G., V, p. 93 (Blavignac). — C'est en 1840 que cette porte a été démolie. Blavignac (Etudes sur Genève, 1874, II, p- 41, 42) dit : « Cette porte, surchargée de trois étages habités, et posée sur le sol sans aucune espèce de fondement, n'offrait pas une lézarde. » — 2. Les lettres entre crochets ont été suppléées par Ed. Mallet. — M. D. G., IV, p. 305 et ss. : « L'inscription de Gondebaud à Genève. »
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païen du Bourg-de-Four, » avait sa petite maison « en la quelle se tenoit et habitoit luy seul, sans avoir personne qui habitoesse avecque luy. » Ce fut lui qui afficha son malheureux placard clans la chaire de Saint-Pierre, le lundi 27 juin 1 54 1 . Du reste singulier « homme de plume. » Il n'avait point d'écritoire, et il était obligé d'en emprunter une quand il voulait écrire ses « jolies lettres et bons contes *. »
Tout à côté aussi habita un célèbre Français, Agrippa d'Aubigné, « dans la maison démolie en 1840, à peu près sur le terrain occupé par celle qui appartient à M. Auguste de la Rive, rue de l'Hôtel de Ville, N° 142. » C'est là que s'étaient élevés le château des comtes de Genevois, et, plus anciennement encore, le palais de Gondebaud, dont nous allons parler. La maison qui se trouvait à cette place était celle des Burlamachi, dont Agrippa d'Aubigné avait épousé la veuve3; il vint habiter avec elle au printemps de 1623. — Un peu plus tard, le duc de Rohan, arrivé à Genève 4 le 10 mai 1637, logea pendant huit mois clans cette même maison, qui appartenait à la veuve d' Agrippa d'Aubigné.
Nous voici en face du château burgonde5, et nous commençons par lire l'ancien texte de Grégoire de Tours, qui longtemps a constitué toute l'histoire 6. « Les Burgondes avaient pour roi Gondeuch [Gondovic], de la race du persécuteur Athanaric. Il eut quatre fils : Gondebaud, Godégisèle, Chilpéric et Gondomar. Gondebaud égorgea Chilpéric et noya la femme de son frère avec une pierre au cou ; puis il condamna ses deux filles à l'exil. Chrona, l'aînée, prit l'habit ; la plus jeune s'appelait Clotilde. Clovis envoyait souvent des députés en Bourgogne, et ceux-ci virent la jeune Clotilde. Témoins de sa beauté et de sa sagesse, et sachant qu'elle était du sang royal, ils en informèrent le roi Clovis. Celui-ci dépêcha à Gondebaud des messagers chargés de la demander en
L E. Ritter. Discours du 25 avril 1895, P- 6- — M. D. G., XVII (1872), p. 186. — :S. D'Aubigné écrit lui-même : « C'estoit avec la vefve de M. Balbany de la maison des Burlamasqui, de Luques.... » M. D. G., XVII, p. 315. — C'est ici (Chaponnière, Album de la Suisse romande, I, 1842, p. 38 et ss.) qu'il mourut le 9 mai 1630. M. Louis Dufour-Vernes maintient, contre un article du Bulletin du protestantisme (du 15 février 1893), cette date qui est la date des Actes de Genève. Bulletin de la Soc. d'/iist. et d'arc/t., I, p. 273, «Note sur la date de la mort d'Agrippa d'Aubigné. » — 4. Saint-Pierre , Fascicule I, p. 77. - •5. A propos de Gondebaud et de son arianisme, Pictet de Scrgy (Genève, I) fait des réflexions et des rapprochements vraiment curieux. « L'arianisme, déjà alors appelé par les catholiques romains la « faction genevoise... » (p. 437). — « La liaison de l'arianisme avec la disposition à se soustraire au joug de l'église de Rome, qui fut si énergique au seizième siècle, dans l'ancienne Bourgogne transjurane, est une circonstance digne d'être remarquée et qui ne l'a pas été suffisamment. Un biographe de l'amiral de Coligny l'indique d'une manière piquante : « Bientôt vint à se réveiller en lui son vieux sang burgunde et arien; » dès lors il fut le champion le plus énergique de la Réforme » (p. 437, n. 4). — Lors du premier schisme, en 1379, « une nouvelle papauté revint s'établir à Avignon.... Quel était le pape le dernier héritier delà maison de Genevois,... l'habile et sanguinaire Robert de Genève, pape sous le nom de Clément VII. L'évêché de Genève se trouvait naturellement dans la partie de l'Europe soumise à l'obédience des pontifes d Avignon » (p. 441). — « Lors du nouveau schisme de 1439, l'anti-pape se trouve être Félix V, premier duc de Savoie, qui quitta le trône papal pour le siège épiscopal de Genève » (p. 442). — • Sur ce sol arien, retraite peut-être des Albigeois, deux princes, se disant papes, auront contribué, bien avant Farel et Calvin, à détacher Genève de l'Eglise romaine » (p. 442). — 6. Histoire des Francs, II, XXVIII. Traduction de M. Guizot, 1862, I, p. 96, 97.
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mariage. Le Burgonde, n'osant pas refuser, remit la jeune fille entre les mains des députés, qui se hâtèrent de la mener au roi. Clovis l'ayant vue fut transporté de joie et l'épousa. »
Ce texte a été amplifié non seulement par Frédegaire, mais aussi par la légende populaire et la légende monastique
Aujourd'hui, qu'en reste-t-il ? Des quatre frères, Godemar ayant disparu, on ne sait comment Chilpéric régna à Lyon, Gondebaud à Vienne et Godégisèle à Genève. Mais M. Kurth affirme que Gondebaud ne fut pas le meurtrier de Chilpéric et de sa femme. Il donne cette première preuve, qu'au témoignage de saint Avitus de Vienne, Gondebaud aurait pleuré Chilpéric. La preuve est-elle suffisante? Il donne cette seconde preuve, plus forte : « Quant à Caretène [la femme de Chilpéric], nous savons par son épitaphe qu'elle a vécu jusqu'en 5o6, et qu'elle est morte dans son lit, nombre d'années après le mariage de Clotilde2. » — Ce que l'on peut donc admettre, c'est qu'à la mort de Chilpéric, survenue vers 490, le royaume burgonde fut partagé entre Gondebaud, qui résida à Lyon, et Godégisèle, qui résidait à Genève. Caretène alla chez lui avec ses deux filles, Sédéleube et Clotilde. Sédéleube devint la fondatrice de l'église Saint-Victor, puis se retira elle-même dans le cloître et s'y cacha sous le nom de Chrona. Et ce serait à peu près dans le même moment que Clotilde 3, après avoir habité quelques années le château de Genève, en serait partie pour la Gaule, où elle exerça sur Clovis l'influence qui devait l'amener à embrasser la religion chrétienne et catholique. Cet événement, à son tour, devait décider du sort de la papauté et du catholicisme en occident. Le moyen âge avec Clotilde, les temps modernes avec Calvin seraient ainsi partis de Genève comme des germes, que le vent disperse aux quatre coins du monde.
La critique de M. Kurth, en contestant l'assassinat du père et de la mère de Clotilde, enlève tous les motifs de vengeance de Clotilde et de son époux, Clovis. Pourquoi, et du reste quand, celui-ci aurait-il fait la guerre fameuse qui amena Gondebaud à réédifier Saint-Pierre et à dresser ses remparts? — Au surplus, la critique de Rilliet avait déjà contesté ces deux faits, qui reposaient beaucoup moins sur l'inscription dont le texte n'est pas absolument précis, que sur le titre de l'homélie d'Avitus : Dicta in dedicatione basilicœ Genova qitam hostis incenderat5. Or, Rilliet, reprenant avec sa science plus exacte une opinion de Gau-
1. Voir G. Kurth, Sainte-Clotilde (1900). Appendice. Le texte de Frédegaire est dans Fredegarii et aliorum chronica Vitce sanctorum, édit. Bruno Krusch, 1 888 , p. 99-101. — 2. Kurth, p. 174. — Voir l'épitaphe dans Leblant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule, t. I, p. 70, N° 31, d'après Kurth, p. 24, n. 1. —
3. Kurth, p. 28, 29. — Albert Jahn {Die Geschichte der Burgnndionen und Bnrgiindicns, 1874,11, p. 21) non seulement traite de légendaire tout ce qui a été dit sur les fiançailles de Clotilde et de Clovis, mais pense que, si quelque chose était vrai, ce quelque chose se serait passé à Lyon et non à Genève. —
4. Dans la péroraison de son grand discours au colloque de Poissy, Th. de Bèze, s'adressant à Catherine de Médicis, rappela le souvenir de Clotilde en ces termes : « Nous espérons... que sous vostre heureux gouvernement, madame,... l'ancienne mémoire de la tant renommée royne Clotilde sera rafraischie, laquelle servit jadis d'instrument à nostre Dieu, pour donner sa cognoissance à ce royaume. » Histoire ecclésiastique (édit. Baum et Cunitz), I, p. 577. — S. C'est de là que Spon avait tiré son affirmation devenue classique :
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tier, soutient « qu'il n'est point question là de la basilique de Genève, c'est-à-dire de l'église cathédrale, qui aurait été appelée ecclesia, mais d'une basilique à Genève, soit qu'il faille chercher celle-ci dans l'intérieur ou au dehors de l'enceinte de la ville1.» Et du coup, avec l'incendie qui s'éteint ou du moins se déplace, disparaissent les circonstances historiques, qui auraient provoqué la construction des remparts.
« Il ne nous paraît pas résulter, dit Rilliet, des informations qui nous sont conservées que, du temps de Gondebaud ou de Sigismond (du moins jusqu'en l'année 522, au delà de laquelle notre homélie ne peut pas se placer), Genève ait eu à souffrir d'un état de guerre assez grave pour que, dans le centre même de la ville, prise d'assaut, des édifices religieux aient été livrés aux flammes. L'histoire ne fait aucune mention d'une catastrophe de ce genre, que les chroniqueurs n'omettent pas en général.... Les seules hostilités de quelque importance dont il soit alors parlé, et à l'occasion desquelles ce désastre aurait pu frapper notre ville, c'est, d'une part, la lutte engagée contre Clovis par Gondebaud et par son frère Godégisèle, auquel était échue la résidence de Genève; c'est, d'autre part, la guerre faite par Gondebaud à ce même Godégisèle, qui, dans le combat livré près de Dijon par les deux frères à l'armée de Clovis, était passé avec toutes ses troupes du côté de l'ennemi, ce qui avait amené la défaite de Gondebaud. Dans la première de ces circonstances, ce furent les Burgondes qui envahirent le territoire des Francs. Genève fut donc l'un des points de départ des agresseurs, et non l'un des points d'attaque exposés aux incursions de l'ennemi. — Dans le second cas, quoique ce fût dans Avignon que Gondebaud eût été chercher un refuge, et dans Vienne que Godégisèle vainqueur eût établi son trône, il n'est pas impossible que des faits de guerre se fussent passés sous les murs de Genève, pendant que le premier de ces princes était poursuivi dans sa fuite vers Avignon, par les troupes de Clovis. Mais si, dans cette occasion, notre ville avait été saccagée, comme Vienne le fut bientôt, dans le siège que Gondebaud lui fit subir pour tirer vengeance de son frère, les historiens ne s'en seraient probablement pas tus. — L'incendie dont parle le titre de l'homélie, mais sur lequel le texte de celle-ci semble muet, avait donc été, selon nous, le résultat d'une incursion faite par l'ennemi sous les murs de Genève, plutôt que d'une attaque en règle qui aurait porté dans cette ville la dévastation. Aussi, pour le dire en passant, ne croyons-nous point que la restauration de Genève, attribuée à Gondebaud par un document sans valeur, doive s'entendre, si elle a eu lieu, de la réparation de grands dégâts commis dans son enceinte, mais qu'elle s'applique plutôt à ces travaux d'agrandissement et d'embellissement auxquels les princes aiment à
« L'armée de Clovis courut tout le royaume de Bourgogne, où elle fit des ravages épouvantables. Genève fut enveloppée dans cette commune disgrâce. Les Français saccagèrent cette ville et y brûlèrent une église. C'est ce qui paraît par le titre d'une homélie d'Avitus, archevêque de Vienne. » Spon, Histoire de Genève, 1730, I, p. 24, n. h. M. D. G., XV, p. 272, n. 4, et toute la Notice de M. Léopold Delisle, Ibid., p. 265 et ss., p. 273, et n. 1 .