I. M. D. G., XVI, p
LA VILLE
attacher leur nom. C'est uniquement, d'ailleurs, à des travaux de ce genre que se rapporterait, d'après l'ingénieuse restitution d'Edouard Mallet, l'inscription mutilée où il est question des dépenses qu'aurait faites Gondebaud pour étendre l'enceinte de Genève »
Aussi, plus sûrement que tous ces souvenirs de guerre et de pillage, le château de Gondebaud doit évoquer en nous le souvenir d'une œuvre de paix et même d'une oeuvre de justice. C'est ici sans doute que durent venir les principaux personnages, les plus habiles jurisconsultes des Etats de Gondebaud, lorsque ce roi, avec leur conseil, publia le recueil de lois bourguignonnes, que l'on connaît sous le nom de Lois Gombeltes, auxquelles Sigismond, son fils, mit la dernière main 2.
A peu près sur le même emplacement 3 — désigné en effet par la topographie pour soutenir un château fort — au palais burgonde avait succédé le château des comtes de Genevois (castrum comilis gebennensis (1291), castrum gebennense (1220), le château de Genève 4. Le comte de Genevois, possesseur de ce château, était avoué, ou défenseur civil et armé, de l'Eglise, et avait le droit de faire exécuter les sentences criminelles, le tout à titre d'attributions d'un fief, relevant de Tévêque.
Les comtes de Genevois furent les possesseurs du château depuis l'établissement de leur dynastie jusqu'à leur lutte avec Pierre, devenu comte de Savoie en I2Ô33. C'était, nous est-il dit, un « homme sage, fier, hardi, et terrible comme lion,... et fut si preux qu'on l'appelait le second Charles Mayne fi. » On com-
1. M. D. G., XVI, p. 38, 39. — '2. Dr Chaponnière: « L'ancien palais Gondebaud à Genève. > Album de la Suisse romande, 1842, I, p. 38 et ss. — « De tous ces codes des Barbares, celui de Gondebaud est à la fois le premier par sa date, et le premier par la sagesse de ses principes.... « La loi des Bourguignons, dit » M. Guizot, révèle une société plus régulière et plus développée que toutes les autres; l'élément romain » y prévaut encore sur l'élément barbare. » Si ce code est un titre de gloire pour le monarque qui s'occupa de le faire rédiger, peut-être est-il permis de penser qu'un reflet de cette gloire peut s'étendre sur la cité qui vit ce travail s'opérer dans son sein, sur le pays qui fournit, il y a treize siècles, la plupart des hommes éclairés, véritables auteurs du Code bourguignon. Ces circonstances donnent à la loi Gombettc un titre tout spécial à l'intérêt des habitants de Genève: elles lui assignent dans l'histoire de cette ville une place qu'il est étrange de n'avoir vu jusqu'à présent aucun historien lui accorder. » Pictet de Sergy, Genève, I, p. 83, 84. - 3. Galiffe, p. 244, 245 : « Tout [étendue, situation, débris romains...] confirme l'opinion, qui fait du palais comtal le palais genevois des rois burgondes de la première race. Mais il est permis de supposer que ces souverains étrangers... ne firent que s'approprier à Genève, comme sans doute à Vienne, à Lyon et à Besançon, la demeure de l'antique préfet ou gouverneur romain. » — Blavignac (Eludes sur Genève, 1874, II, p. 87-96) : « Le château du Bourg-de-Four, plus souvent appelé château de Genève dans les anciens actes, était construit, non dans la forteresse gallo-burgonde, comme l'écrivent en moutonnant, sur une fausse assertion de l'auteur de X Ancienne et nouvelle police de Genève, presque tous nos historiens, mais en dehors de la face orientale du castellum, entre l'arcade du Bourg-de-Four et l'angle Sud-Est des murs, dans l'espace occupé par la maison du vidomne ou du Parquet, qui a conservé ce dernier nom jusqu'à présent, et par les constructions qui l'avoisinent immédiatement.... A notre vieil ami, P. Escuyer, qui a publié son Plan historique de Genève, en 1825, revient l'honneur d'avoir indiqué le premier [en rectifiant l'erreur de Senebier, 1788, de Henri Mallet, 1807, de J. Picot, 181 1] avec une sagacité parfaite le véritable emplacement du château qui nous occupe. » — Le dessin publié par Escuyer, dans son album intitulé: Genève ancienne cl moderne, est une pure composition de fantaisie. — 4. M. D. G., VII, p. 186. — •*>. lbid-, p. 242. — (». Ibid. , p. 223.
LA VILLE HAUTE
prend qu'il ait jeté « les fondements de l'agrandissement de la maison dont il devait plus tard être le chef1. » En i25o, il déclara la guerre au comte de Genevois, Willelme, et s'empara de son château, que, par sentence arbitrale du 28 juin i25o, il eut le droit de garder jusqu'au paiement d'une indemnité énorme de 10000 marcs2. Mais, n'y résidant pas habituellement, il mit à sa place un gouverneur ou châtelain (cas tell amis) 3. Le comte de Savoie ne consentit à restituer le château à ses anciens possesseurs qu'en 1288 ou 1289, et seulement quand il se fut emparé de l'autre château de Genève, du château de l'Ile, qui, à cheval sur le pont du Rhône, était la vraie clef de Genève4. Quelques années après, en 1291, le bailli du Chablais (au comte de Savoie) s'empara de nouveau du château du Bourg-de-Four, en faisant dresser deux machines de guerre, dont l'une devant Saint-Pierre. Au bout de quatre jours de siège, le château succomba aux projectiles qui lui étaient lancés, et le comte de Savoie y établit un vidomne, 2 septembre 1291 3. — De nouveau il le rendit le 26 janvier 12946. Mais le château passa, en i3o5, aux mains de l'évêque de Genève, comme gardien ou séquestre "' . — C'était en réalité la perte du château pour le comte de Genevois. Et, finalement, le 22 avril i32o8, Edouard de Savoie et une partie des citoyens de Genève entrèrent en armes dans le château, et le détruisirent, enlevant même les meubles et les provisions qui appartenaient à l'évêque. Celui-ci se plaignit en vain (4 juin i32o) de ce qu'avec un orgueil cruel (crudele superbia), on avait tout radicalement détruit (funditus diruerunf), qu'on lui avait pris une partie de son mobilier, et même son vin, etc. 9.
Du reste, le comté de Genevois disparut, fut annexé au comté de Savoie, le 5 août 1401 . Le dernier comte de Genevois vendit tous ses droits à Amédée VIII, par un acte passé à Paris, à l'hôtel de Nesle, moyennant une somme de 45 000 florins et la cession de la seigneurie de Châteauneuf en Valromey 10. — Dès lors, la maison de Savoie, transformée en duché ( 1 41 6), possédait tous les territoires compris entre le lac Léman et les Alpes, tous... sauf les possessions de l'évêque de Genève.
Les comptes des dépenses du château nous prouvent que le château féodal était, comme tous les châteaux de l'époque, un assemblage de tours, de tourelles, de murs crénelés, datant sans doute d'un peu toutes les époques. Il y avait un puits, un four, des ouvrages avancés fermés par des portes et des serrures. La garnison (ordinairement de six à douze hommes et trois ou quatre guets) était munie d'arbalètes, de traits empennés, de balistes. Et la citadelle était très
1. M. D. G., VII, p. 223. — C'est ce comte Pierre qui faillit conclure un contrat d'assurance avec les citoyens de Genève. Le contrat ne fut pas définitivement signé, et même il fut annulé, le 23 août 1267. - 2. îbid., p. 222. — 3. Ibid., p. 265. — 4. Ibid., VIII, p. 197. — S. Ibid., p. 203. - 6. Ibid., p. 207. — 7. Ibid., IX, p. 128. — 8. « A nno 1320, die martis ante festum B. Georgii. » Ibid., p. 304. — 9. Ibid., XVIII, p. 41. — Bonivard écrivait, en 1550, que cet édifice avait été ruiné « longtemps devant nous, et n'est en mémoyre d'homme qui vive de nostre temps. » En effet, l'inventaire de 1475 indique, au lieu du château, plusieurs propriétés. — 10. Ibid., XXIII, p. 138.
LA VlLLË
forte, car, sauf en 1291, où, attaquée par des machines de guerre placées devant la cathédrale, elle succomba après quatre jours de siège, elle changea toujours de maître après arbitrage ou composition. « Nous nous souvenons parfaitement, dit GalifFe, pour y avoir reçu le jour et passé notre première enfance, des bâtiments qui ont précédé, sur cet emplacement, les maisons de la Rive actuelles. Le corps de logis, qui donnait sur la rue, était relié par « l'arcade, » de l'autre côté de la dite rue, à de vieilles dépendances voûtées formant remise et écurie, et pour lesquelles les plans du dix-huitième siècle indiquent une épaisseur de mur considérable. Ce premier corps de logis donnait, comme à présent, sur une cour fermée au midi par la demeure principale, que dominait du côté de la vue deux terrasses superposées, longées par la ruelle qui descend encore aujourd'hui vers la rue du Manège l, où elle est fermée par une porte. Le tout était plutôt vieux qu'antique, et devait avoir été remanié à diverses reprises depuis le quatorzième siècle 2. »
Chacun sait que l'Eglise a horreur du sang (ecclesia abhorret a sanguine), qu'elle en avait tout particulièrement horreur au moyen âge, époque de l'inquisition 3. Elle condamnait à mort, mais elle n'exécutait pas. L'évêque de Genève condamnait à mort, mais faisait exécuter par un prince temporel. Et ce rôle de bourreau était fort recherché, car il était, à sa façon, un symbole d'intervention et de puissance. Donc, le possesseur du château du Bourg-de-Four exécutait ou faisait exécuter par son représentant les sentences capitales de l'évêque et, tant que l'évêque fut le prince, toutes les sentences capitales. Quand « le chastel de Genève » eut été « arrasé,... l'on transmua cette préhéminence à un chastel, à un quart de lieue de Genève, appellé Guaillardt. » Et alors voici ce qui se passait : « Quand les syndiques havoient jugé un criminel à peine corporelle, ils disoient au vidomne : « Et à vous vidomne commandons faire mectre ceste » nostre sentence en exécution. » Et lors le vidomne le faisoit prendre par ses sergens, et le menoit jusques au lieu ou havoit esté le chastel, qui pour ce encores est appellé la porte du chastel, et là faisoit crier par trois fois : « Il ha » icy personne pour Monsieur de Savoye, seigneur de chastel Gaillardt? » Alors à la troisiesme le chastellain de Gaillardt accompaigné de ses sergens et le bor-
1. La ruelle, ou plutôt le couloir, existe encore. « Les fouilles exécutées en 1820 pour la pose des fondations de la grande maison Eynard firent découvrir un souterrain haut de six pieds, large de quatre, qui, situé dans la direction de l'ancien château comtal, pourrait bien avoir servi d'issue secrète en cas de siège. * Pictet de Sergy, Genève, I, p. 75, n. 1. — 2. Galiffe, p. 245, 246. — 3. « Aux termes du droit canon, l'évêque, en sa qualité d'ecclésiastique, ne pouvait, sous peine d'irrégularité, soit de privation de sa charge, faire verser le sang ou exécuter un criminel. Cette charge était donc dévolue au dignitaire laïque le plus élevé de son ressort. » M. D. G., VII, p. 184, et n. 12, Mallet. — Un peu en vertu des mêmes idées, le comte protégeait les Juifs et les lombards (banquiers), parce que l'Eglise excommuniait les Juifs et les prêteurs à intérêt.... C'est au château du Bourg-de-Four que Juifs et lombards apportaient leurs redevances. M. U. G., VII, p. 270.
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reau, estant à cheval, s'avançoit et disoit : « Ouy, je y suis moy. » Et lors le vidomne luy disoit : « Messls les syndicques hont condamné ce N. à telle peine; » si vous commande mettre leur sentence en exécution, » et le luy livroit, et le chastellain le livroit au borreau ; et pour monstrer que ceste rémission ne se faisoit pas au Duc comme à souverain, mais comme à inférieur, ils ne le menoient pas exécuter rière luy [dans ses terres], mais en Champel qui est rière Genève [et lui appartient], et ne luy pouvoit le Duc faire grâce, ouy bien l'évesque, jusques sus l'eschelle, ou sus l'eschaffaut, et ha esté faict de nostre temps1. »
Bel exemple de l'enchevêtrement des fictions moyen-âgeuses ! Or, en 1527, un riche bourgeois, nommé Cartelier, fut accusé d'avoir conspiré avec les Mamelucs, le parti savoyard. Le procès fut long et passionné. Un arrangement intervint entre l'évêque et le Conseil. Cartelier serait condamné publiquement, remis aux mains du bourreau, la corde au cou, à la porte du château. Là l'évêque enverrait des gens qui lui apporteraient sa grâce, moyennant « une belle mayson qu'il havoit et certaine somme de deniers2. » Ainsi est fait. Le 20 février 1527, François Cartelier est sorti des prisons de l'évêché ; il est conduit à la Maison de ville. Là, il est jugé et condamné par les syndics, comme traître, à être mené en Champel, avoir la tête coupée et être mis en quatre parties 3.
Le pauvre Cartelier « estoit subgect aux gouttes, et le tenoient aux pieds, quant Ton le mena pour estre condemné, si que à grandt paine il pouvoit mectre l'un pied devant l'autre4. » — On arrive cependant à la porte du château, pour « remettre [le prisonnier] au chastelain de Gaillard à la mode acoustumé. » Mais « nonobstant qu'il fust mandé par ung officier du visdonal led. chastelain ne s'y trouvast point, de quoy furent prinses testimonialles [c'est-à-dire fut dressé un procès-verbal] 5. »
Cartelier n'en est pas moins remis aux mains du bourreau, « le lincol au col. » A ce moment, comme il était convenu, apparaissent les officiers de l'évêque, qui lui apportent sa grâce. Mais voici que le peuple ne voulait consentir, et le poussait « tousjours plus outre contre Champel, » et empêchait qu'on lui ota la corde. Un syndic, cependant, y réussit, et alors, oh ! prodige, « mon homme de courir contre l'éveschée en telle vitesse qu'il ni eust eu lacquais qui l'eust sçeu attaindre, et fut guery de ses gouttes6. »
Cette curieuse scène marqua la fin de la servitude de la ville vis-à-vis du duc de Savoie, en matière criminelle. Les syndics n'allèrent plus à la porte du château, où le châtelain de Gaillard ne s'était pas présenté : ils remirent leurs malfaiteurs, dès le i5 décembre 1 5 28, pour « avoyr la teste couppée, foettés et bannis, » au procureur fiscal de « Monsr de Genève, devant la Maison de ville », et comme le dit procureur ne voulut pas payer le bourreau, ils eurent leur bourreau qu'ils payèrent, « et eust pour avoyr couppé la teste dix fl. et cinq fl. pour le foeter 7. » — La liberté commençait comme elle pouvait.
1. Bonivard : De /'ancienne et nouvelle police de Genève, p. 9 et 10. — 2. Bld., p. 35. — 3. M. D. G., Journal du syndic Balard. X, p. 94, 95. — 4. Bonivard, p. 35. — 5. M. D. G., X. , p. 95. — 6. Bonivard, p. 35- — 7- M. D. G., p. 187, 188.
JEAN CALVIN III .r
LA VILLE
Après avoir franchi la porte, nous voici sur la place du Bourg-de-Four *, « où se tient, nous est-il-dit vers 1600, le marché du bestail, comme chevaux, bœufs,
vaches, chèvres, moutons et pourceaux, et autres semblables, comme aussi le marché du bled, froment et autres graines 2. » — - Etant un marché , le Bourgde-Four était aussi une place d'hôtelleries. Douze du moins ont laissé leurs noms, et quelques-unes leurs enseignes : la Coquille, la Pomme d'or, le Griffon, le Chêne, la Tète- verte, le Lion-vert, la Roche, le Genévrier3. Peut-être ne va-t-il pas nous être très facile de reconstituer l'ancienne physionomie du Bourg.
En tout cas il nous faut commencer par enlever le mur de soutènement qui s'élève comme une chaussée à travers la place : ce mur ne date que de 18 16 à 18 17. « Les cours et les devants des maisons, qui se rapprochent de l'entrée de la rue de l'Hôtel de Ville, sont, ainsi que les arbres, autant de points de repère de l'ancien niveau, qui était très irrégulier '*. » {Page 355.)
Mais ce n'est pas tout. Car, en 1 565 , donc une année après la mort de Calvin,
1. Toujours la même abondance d'étymologies. De La Corbière fait venir Bourg-de-Four de boarium forum, et suppose que c'était un marché aux bœufs. C'était en tout cas un marché. Un document du treizième siècle (1288) désigne déjà cette place sous le nom de forum vêtus (vieux marché). R. G., N° 1259. Voir aussi : Nos 1309 et 1639. — Le 5 mai 1290, soixante-treize citoyens de Genève reconnaissent que l'évêque Guillaume, à leur demande, a transporté son marché de Genève de la porte de Marchez (soit de la Tertasse) dans le haut de la ville, où il était précédemment (itbi alias esse solebat) à la grande porte qui mène au bourg vieux de Saint-Victor (per quam itur versus burgum vêtus S' Victorii). Au bout de vingt ans, l'évêque pourra de nouveau transporter le marché où il voudra. R. G., N° 131 1. M. D. G., Ib, p. 121. — 2. M. D. G., XXII, p. 272. — :t. Blavignac, Enseignes, p. 9. — « On rencontre encore çà et là de petits tableaux rectangulaires en bois, fixés contre les façades des maisons. Ce sont de vieilles enseignes flottantes que les règlements de police ont forcé de dépendre, et que l'on a conservées comme souvenir, aujourd'hui bien illusoire, du droit d'auberge inhérent à certains immeubles ; ces débris d'un autre âge ne laissent pas que d'offrir un certain intérêt. » Ibid., p. 13. — 4. Galiffe, p. 168, n. 1. — «Tout porte à croire que l'abaissement considérable qui a existé dans le milieu de la place du Bourg-de-Four jusqu'en 1820 (époque où cette place fut à peu près nivelée) était artificiel, soit créé de main d'homme. Une sorte de large fossé, dont les traces évidentes se retrouvent dans l'enfoncement de la rue de la Fontaine et tle la rue de Saint-Léger, aux deux extrémités du Bourg-de-Four, avait été creusé sur toute la face orientale de la petite ville. Il avait pour but de suppléer aux escarpements qui manquaient à cette partie de la ville. » Pictet de Sergy, Genève, I, p. 78.
Le Bourg-de-Four.
(Angle de la rue des Chaudronniers et de la rue des Belles-Filles, auj. : rue Etienne Dumont. Maison Choisy).
LA VILLE HAUTE
eut lieu la principale modification ou amélioration de la place. « Icy, dit le procès-verbal du 19 novembre 1 565, Messieurs sont entrés en propos d'accomoder en quelque fasson le Bourg-de-four, affin qu'il ne soyt entièrement dégarny de gens1. » Seulement, Messieurs et leurs propos n'aboutirent pas du premier coup. On eut l'idée de faire une halle pour vendre les fromages et le sel. Mais on objecta « l'incommodité qu'aporteroient les halles tant aux maisons qu'à la place, joingt que cela n'avanceroit guerres2. » Il fallut chercher quelque autre « commodité. » La conversation reprit le 1 1 décembre « sur les moyens d'accomoder le Bourg-de-four. » Et après plusieurs discours on décida que, « pour le présent, on y loge les frippiers, où bon leur semblera;» les «salatiers3 estrangiers » seront logés « vers chez Rigotti ; » le marché du blé se tiendra tout le long de la rue, « et pour ce fayre qu'on y remue les mesures qui sont icy devant , et que de cela se fassent cries \ »
Aujourd'hui, pour embellir et animer une place, nous ne penserions peut-être pas tout d'abord à y établir le plus de fripiers possible. En tout cas, même au seizième siècle, cela ne suffisait pas, et il fallait encore que la circulation fût, sinon aisée, au moins pas trop difficultueuse et dangereuse. On décide donc de « mettre les mesures devant la maison de Messieurs,» c'est-à-dire devant la Maison de ville, et on ordonne aux propriétaires « de oster les bancs de dessus les caves et les couvrir de portes 5. » Aussitôt les réclamations se produisent. Plusieurs ne veulent pas enlever leurs bancs, leurs galeries, « et quelques degrés qui tiennent dans la rue; » ils prétendent « qu'ils n'empeschent en rien la place. » Le Conseil consent à laisser « encores les loges; » mais il ordonne d'enlever « les bancs partout le bourg, » de fermer les caves avec des couvercles, « affin d'agrandir la place. » Quant aux « degrés vieux, qu'ils soient redressés aux despens de la seigneurie 6. »
Le Bourg-de-Four et les trappons. (p. 354.)
I. Registres du Conseil, Vol. 50, f. 119V. — 2. 6 décembre. Ibid., f. i27v. — 3. Débitants de sel. — i. Ibid., f. 130. — 5. 13 décembre. Ibid., f. 13p. — 6. 7 et 15 janvier 1566. Ibid., f. mov, 144.
LA VILLE
On ne fait exception que pour les hauts bancs de ceux « ayant leurs maisons tirant du costé de S' Pierre, contre l'hospital. » On ne les contraint point « à oster leurs arches joignans à leurs maisons, attendu qu'elles leurs sont nécessaires pour la commodité de leurs boutiques. » On se borne à leur ordonner de « se retrencher1. »
Pour nous représenter le Bourg-de-Four du temps de Calvin, il ne suffit donc pas de supprimer le grand mur de soutènement du milieu ; il faut ajouter, tout autour, des caves béantes, des bancs, des échoppes, des escaliers en ruine, et puis, au milieu, il faut creuser ou dresser des pentes plus ou moins ravinées. Ce devait être extrêmement pittoresque. Mais l'on comprend que, si un aquarelliste moderne y eût trouvé beaucoup de charme, les habitants de Tépoque aient pris le parti de fuir des parages si peu hospitaliers.
Et nous ferons bien de ne pas pousser nos investiga-
La rue de Saint-Léger et son hôpital, (p. 358.)
tions plus loin et de ne pas remonter beaucoup plus haut le cours des siècles. La seule décision du 27 avril 1428 nous suffira amplement. Le Conseil ordonne « d'amodier la place du Bourg-de-four, pour trouver quelqu'un qui tienne la place propre et donne une bonne ferme : ce qui sera double profit. » Du coup on décide d'en faire autant pour toutes les autres places : « Que la même chose soit faite pour la place du Molard et pour les autres places, afin que les dites places soient nettoyées chaque semaine : il n'y aura pas une telle pestilence [fecor] dans la cité, et la communauté en aura profit (salarium) : double bien (hic duplex bonum)*. » — C'était évidemment très bien calculé, peut-être même
1. Registres du Conseil, Vol. 50, f. 146. — 2. Ibid., I, p. 93.
LA VILLE HAUTE
trop. Car il était fort à craindre qu'un fumier si avantageux ne se perpétuât indéfiniment et que Ton se préoccupât autant, pour le moins, de l'entretenir tous les jours, que de l'enlever chaque semaine. Il devait y en avoir encore suffisamment au seizième siècle.
C'est sur cette place que demeura l'imprimeur Jean Gérard. De 1546 à 1 5 5 1 , il alla du côté de Rive, puis revint près du Bourg-de-Four, dans la rue de Saint- Christophe Sur la place demeurait aussi Vandel, le célèbre chef Libertin, l'émule de Perrin. Les condamnés à mort passaient devant sa maison en allant de la porte du château à la rue des Chaudronniers, témoin Raoul Monet : « Puis le mena on au supplice, raconte Bonivard, et en passant par devant de la maison de Wandel au Bourgde-Four*2, il dict : « Ha! mayson, mayson ! Dieu garde Genève de toy, tu seras un jour cause de sa ruyne :i. »
Mais commençons par longer l'ancien château, et, par la rue du Puits Saint- Léger 4, allons jusqu'à la porte 5. A peu près au milieu, nous voyons, à droite en descendant, l'auberge à « la Chemise blanche 6, » et, à gauche, vis-à-vis, l'ancien
i. Le premier catéchisme français de Calvin, Th. Dufour, p. clxxxi, n. 5. — i. Comme Vandel possédait plusieurs maisons, il n'est pas sûr, il est seulement possible, qu'il s'agisse de la maison du Bourg dans les deux délibérations suivantes: « Maison de Vandelli,... d'aultant que la maison demeure là inutile, combien qu'elle apartiennc à Messieurs, à cause de la condamnation faite de Pierre Vandelli, arresté qu'on la crie au plus offrant, et toutesfois soit retenue pour ung ministre, ou aultre, pour la ville et commis de Messieurs selon la nécessité. Mais quand à la grange qu'elle doibge au plus offrant estre albergée. » Registres du Conseil, 21 octobre 1560, Vol. 56, f. 89v. — « François Morel; maison qui fut de Vandeli. A sa requeste a e?té baillé charge au di' comptrolleur de faire accoustrer lad1 maison qu'a esté baillée au di' ministre pour y habiter pendant qu'il vacquera au ministère. » Ibid., 16 décembre, f. n6v. — :!. Bonivard, De l'ancienne et nouvelle police, p. 104. — 4. Elle tirait son nom, d'après Galiffe, « d'un puits qui s'y trouvait et qu'on y voit encore ; » à moins que, selon le même auteur, elle ne le tirât « d'une ancienne famille possessionnée dans cette rue, de la famille du Puits {de Putheo), que l'acte de fondation de l'hôpital nous fait connaître comme ses plus proches voisins. » Galiffe, p. 133, 220, n. 1. — 5. Cette porte, murée en 1564 et transformée en poterne, a été de nouveau visible, peu de temps, au moment de la construction du pont actuel, en 1862. Galiffe, p. 133 — 6. Blavignac, Les enseignes, p. 9.
L'hôpital de la rue de Saint-Léger, (p. 358.)
LA VILLE
hôpital de la Trinité. Toute la partie inférieure de sa façade est intacte, et même la chapelle. {Pages 356 et 35y.)
Par acte du 16 juin i36o, Girod de Melduno, maçon ou architecte, et sa femme, Béatrix, donnent une maison et un chosal (place à bâtir), situés dans la rue du Puits (du Puits Saint-Léger), et confinés devant (a parte anleriori affrontatur) par la dite rue, et, derrière, par la place publique dite « de Belregart1. » Ce don est fait pour rétablissement d'un hôpital destiné à recueillir les pauvres de Christ (hospitale seu domus Dei pro ibidem Chrisli pauperibas recipiendis). Ce fut, peut-on penser, une sorte d'hôtellerie, où, un jour, un pèlerin fut volé d'un bourdon dans lequel il avait caché i3 ducats et i florin d'or! « L'hôpital, dit Chaponnière, était une sorte de maison ouverte, où entrait et d'où sortait qui voulait, et où Ton venait faire le commerce. Cela ne donne l'idée ni d'un établissement de pauvres, ni surtout de malades2. » La chapelle, qui existe encore, est mentionnée pour la première fois par un acte de 1443 (3o déc), « fondée à l'honneur et louange de la sainte Trinité, près la porte dite de Saint-Léger3. »
La place publique de Belregard, dont il est question dans l'acte de i36o, est devenue une rue, la rue actuelle de Tabazan (que tous les exécuteurs des hautes œuvres genevoises ont habitée dès le milieu du seizième siècle, avant le Tabazan de l'Escalade jusqu'à notre époque), par la construction du côté intérieur de la rue actuelle de Beauregard, dans le premier quart du dix-huitième siècle4.
En retournant à la place du Bourg-de-Four, et en suivant les maisons à notre droite, nous passons devant la rue Chausse-Coq5. En continuant, nous arrivons sous les dômes, appendus aux maisons entre la rue de Saint-Léger et la rue des Belles-Filles. C'est ce que les plans du dix-septième siècle appellent
1. M. D. G., III, p. 400. — Le procès-verbal du 16 juin 141 1 dit de réparer la porte de Saint-Antoine
« et turre de Berigor et S. Christophori. » Registres du Conseil, I, p. 30. — 2. Chaponnière et Sordet, Des hôpitaux de Genève avant la Réformation. M. D. G., III, p. 232. — 3. lbid., p. 235, n. 2. — 4. Voir plus haut, p. 104, et n. 5. — En 17 1 4, Des Roques, ingénieur général et brigadier au service de la Hollande, projeta la construction de vingt-cinq grandes et belles maisons. Quatre seulement furent bâties et formèrent la nouvelle rue de Beauregard. Ce fut en 1723 et 1724 qu'on prépara et aplanit le terrain nécessaire pour la construction de ces maisons et qu'on fit le mur destiné à en soutenir les terrasses. Massé, p. 47, et p. 93, n. 26. — 5. Cette rue porte dans l'inventaire de 1475 'e nom de carreria luppanaris. Ce nom de Chausse-Coq est, d'après Galiffe, « la corruption plus ou moins intentionnelle de termes d'une crudité toute rabelaisienne. » Et notre auteur prétend que « ces obscénités étaient inconnues dans l'ancienne Genève. » Galiffe, p. 132, n. 1. — Naturellement, c'est la Réforme qui a corrompu toutes les mœurs excellentes du moyen âge! Or, outre tout ce que nous avons déjà eu et tout ce que nous aurons encore occasion de raconter, voici seulement quelques-unes des citations latines des Registres dit Conseil, rassemblées par Ad.-C. Grivel à propos du passage où Jeanne de Jussie, la nonne de Sainte-Claire, déclare : « Il est bien vray que les prélats et gens d'église, pour ce temps,... gaudissoient dissolument des biens de l'Eglise, tenant femmes en lubricité et adultère. » Registres du Conseil, 10 octobre 1 5 1 3 : « De meretricibus presbiterorum loquantur nobiles sindici consilio episcopali. » — 10 mai 1527 : « Il 1 i de sancto Leodegario [de Saint-Léger; il s'agit donc bien du quartier où nous sommes] querelaverunt de putanis et de certis rcligiosis qui ibidem affluunt. - 12 juillet 1527 : « Nycollinus de Cresto et certi sui alii socii querelaverunt se de presbiteris Marie Magdalenes qui tenent bordellum.... » — Ier avril 1530: « Fuit resolutum... quod presbiteri debeant se corrigere.... Plus fuit conclusum quod presbiteri ab inde debeant relinquere eorum lupanaria, lubricitates et meretrices.... » Tel est le témoignage authentique et catholique. Le levain du calvinisme, par Ad.-C. Grivel, 1865, p. 241.
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« rue couverte sous les mesures, » parce que, au Bourg-de-Four, étaient les pierres pour mesurer le blé, pierres qui, en 1747, furent transportées à la nouvelle Grenette de Longemale *.
Si nous sommes en honnête compagnie, il vaudra mieux nous éloigner de ces quartiers malfamés. Car c'était sinon clans la rue des Belles-Filles, du moins dans une ruelle « qui tendait de la rue des Belles-Filles en l'église de Saint-Victor *, » que se trouvait la maison des prostituées, le sérail (selon une expression dont on peut se servir). Cet établissement, entouré de murs élevés comme ceux d'un couvent, et dont il faudra plus tard indiquer sommairement l'organisation, avait été installé là, dans la première moitié du quinzième siècle, tout près de la porte appelée « de Commolia », ou Saint-Christophe. Le 21 septembre 1428, le prieur de Saint-Victor et ses moines, de vive voix et par écrit, se plaignent de cette proximité. Mais le Conseil répond que la décision a été prise après « une grande délibération », et que c"est l'emplacement « le plus apte et le moins fâcheux {magis apio et minus dampnabili) que l'on ait pu trouver 3. »
Laissons donc la rue des Belles-Filles, qui auparavant s'appelait rue Saint -Christophe, et qui, depuis 1871 \ s'appelle rue Etienne-Dumont, et arrivons à la Rue de Saint-Antoine
, ,,• p; , • 1 1 • \ 1 ou des Peyrolliers, auj. des
rue des Pevrolhers 0 au], des Chaudronniers), dont nous ™ ,
J y Chaudronniers,
avons déjà parlé. (Archives. Anciens plans.)
A plusieurs reprises, du quinzième au dix-septième siècle, le gouvernement renouvelle aux industriels de cette profession bruyante la défense de s'établir ailleurs que dans cette rue0. — En 1693, un chaudronnier qui s'était installé en pleine rue Verdaine, vis-à-vis de la Vallée du Collège, au milieu des professeurs et de leurs études, répondit aux plaintes dont il fut l'objet : « Quand il seroit vrai
1. Galiffe, p. 176. — 2. Ainsi, ajoute Flournois, le [sérail] était à peu près là où est le ravelin de la Noue, ce qui fait voir pourquoi le prieur de S1 Victor se plaignait de ce nouveau voisinage, car l'église et le couvent de S' Victor étaient au même endroit où est le demi bastion gauche de l'ouvrage couronné et le fossé de ce demi bastion. » Flournois, Remarques, p. 3. — :t. Registres du Conseil, I, p. 98. — 4. Voir (Journal de Genève, 16 avril 1871, et Courrier de Genève, 11 mai 1871) une curieuse polémique. — L'inventaire de 1475 porte: «In carreria tendenti versus portam sancti Christophori. » — Le nom de Belles- Filles, dit Galiffe, « n'a eu de raison d'être que pendant le quinzième siècle et une partie du seizième, jusqu'à la Réformation. » Galiffe, p. 131, 132. Nous verrons plus tard le rôle que joua la Réformation. o. Carreria S. Anthonii, en 1475. — 6- Registres du Conseil, 25 juillet 1480; i« mars 1568; 7 juin 1605; 21 octobre 1673; 26 septembre 1693.
LA VILLE
que le bruit des marteaux troubleroit un peu le silence que MM. les régens disent être nécessaire pour leurs études et pour celles de leurs écoliers, il est certain, et l'expérience le confirme tous les jours, que peu de jours d'habitude à ce son, qui même a quelque chose de mélodieux, feroient qu'ils ne s'en apercevroient pas » Il y eut transaction.
Dans la rue des Peyrolliers, près de la porte de Saint- Antoine, jusqu'au moment de la Réformation, se trouvait un petit hôpital, fondé par un marchand genevois, André de Thonnay, et sa femme, au commencement du quatorzième siècle. Un acte de i3y6 déclare que cet hôpital était sous la protection du prieur du couvent du Grand-Saint-Bernard. C'était le plus pauvre des petits hôpitaux. Les historiens minutieux ne lui ont trouvé de rente ni en argent, ni en blé. — Cette pauvreté ne le préserva pas cependant de la corruption. Une décision du
3 septembre i5io ordonne que deux femmes, menant vie lubrique dans l'hôpital de Saint-Bernard, soient chassées. Et, finalement, le 8 avril 1 536, il fut vendu, maison et jardin, pour 385 florins, à « l'extinction de la chandelle ~. »
Nous voici de l'autre côté de la rue des Peyrolliers, au coin de cette rue et de la place du Bourg-de-Four.
i . Devant nous se trouve le célèbre couvent des Dames de Sainte-Claire, le seul couvent de femmes que la ville de Genève ait possédé avant la Réformation 3.
L'érection du monastère des sœurs de Sainte-Claire fut officiellement décidée, le 2 décembre 1473, par la duchesse Yolande, sœur de Louis XI, et veuve du duc de Savoie, Amédée IX, dit le Bienheureux 4, en présence du Conseil ducal. — Et l'acte de donation du monastère fut passé, le 6 décembre 1473, par la duchesse, devant le même Conseil5. — Le couvent était établi dans un immeuble gracieusement cédé, la veille (5 déc. 1473), à la duchesse par le comte François de Gruyère, maréchal de Savoie. L'immeuble donnait, par devant, sur la rue Verdaine, et, derrière, s'ouvrait sur des jardins ; il était situé entre les maisons de Louis de Genost et de Pierre Fontana, laquelle devait être au coin de la rue des Peyrolliers 6. Le pape Sixte IV autorisa cette fondation par une bulle du
4 mars 1474, et, le 14 mai 1477, quinze religieuses arrivèrent à Genève. Elles furent installées par la duchesse Yolande elle-même.
Il y avait Yabbesse, la mère-vicaire, chargée de la surveillance de la bibliothèque, X écrivante , qui devait rédiger les lettres, trois sœurs portières, une
1. Grenus, Fragments historiques, I, p. 53, n. 15. — 2. M. D. G., III, p. 239, 245, 245 n. 4, 246, n. 2. — •'!. M. D. G., XX, p. 119, Th. Dufour. — 4. Galiffe, p. 212, 213. — 5. Jules Vuy, Jeanne de Jussie et les sœurs de Sainte-Claire (Société générale de librairie catholique, 1881), p. 34, 35. — 6. Vuy, p. 34. — L'inventaire de 1475 mentionne, en effet, la maison de Louis de Genost (Ludov. de Johannodo, miles) comme continue au monastère. Entre le monastère et l'hôpital Saint-Jeoire, il y a deux maisons, celle de Ludovicus de Johannodo et celle de Guillelmus Hoverii. M. D. G., VIII, p. 331.
LA VILLE HAUTE
dépensière, une infirmière, une lingère. - - Les religieuses les plus âgées s'appelaient : mères discrètes, les moins âgées : sœurs inférieures.
Bien que les cours et jardins du monastère dussent être entourés de fossés et de haies, en signe de pauvreté, et non pas de murailles, par mesure de prudence, on avait élevé des murs d'enceinte. Un corps de logis était réservé aux deux « beaux pères, » ou confesseurs des religieuses, et aux deux frères convers, chargés des fonctions de domestique.
Les chambres, petites, modestes, ne renfermaient, en outre du crucifix, d'un bénitier de terre, de quelques livres de dévotions et de quelques images, qu'un lit en bois de sapin; et ce lit ne devait contenir ni plume, ni crin : rien que de la paille. Froment n'a-t-il pas exagéré quand il a parlé des provisions trouvées dans le couvent, et des « bonnes et belles couches,... soubz les quelles on trouvoyt des petis fagos de sarmens 1 ? »
La règle des Clarisses de la réforme de sainte Colette (née en i38o, morte en 1447, canonisée en 1807) était fort austère : quatre carêmes par an, plusieurs jeûnes par semaine au pain et à l'eau, même quelques sœurs ferventes s'abstenaient de toute nourriture le lundi, le mercredi et le vendredi. Toutes se donnaient la discipline, plusieurs portaient le cilice. Elles allaient nu-pieds. Aussi, au moment de leur départ de Genève, les Clarisses, ayant reçu des souliers, ne savaient-elles pas s'en servir : « la plus part n'y sçavoit cheminer, mais les portoient attachez à la ceinture. » L'étoffe de leur robe était grossière, de drap cordé, de couleur cendrée, sans teinture. Le manteau était également d'un tissu rude, commun, et la capuce, en toile ordinaire, descendait jusqu'à la ceinture. Autour de leur taille, les Clarisses avaient une corde de gros fil, et de l'épaisseur du doigt, deux fois enroulée ; l'un des bouts, portant trois noeuds, tombait, devant, presque jusqu'aux pieds. A cette corde, du côté gauche, pendait le chapelet. — Et rien ne nous autorise 2 à ne pas accepter la réputation d'austérité dont jouissaient les Clarisses de Genève. Après avoir été si souvent obligé de dire le mal, nous nous réjouissons de pouvoir dire le bien, et d'évoquer, tout près du quartier de Saint-Léger et des prêtres dont la conduite ne peut être racontée qu'en latin, la figure de ces femmes, ignorantes, mais honnêtes 3.
1. « Il fust trouvé au convent de Ste Claire seullement par conte faict 1700 œulx de poulaille, qui estoynt desjà gastés, et à force huille, et troys grandz tonneaux de fine fleur de farine, sans les frommages et la chair en grand nombre... fust tout vendu publicquement.... Je oublie encore d'escripre de bonnes et belles couches.... Et si donnoynt elles entendre qu'elles n'avoynt rien, ains couchoyns sus des sarmentz.... Aussi disoynt elles vray en partie, car de soubz leurs couches on y trouvoyt des petis fagos de sarmens. > troment, p. 165. — 2. « On a prétendu qu'il existait un souterrain servant de communication entre leur couvent et celui des Cordeliers de Rive. Mais cette assertion repose sur une grossière erreur relative à la proximité des deux couvents; elle ne fut énoncée que cent ans après la Réformation. Baulacre les justifie [les sœurs] aussi bien que De La Corbière. » Archinard, Les édifices religieux de la vieille Genève, 1864, p. 134. — Voir Baulacre, Œuvres,... recueillies et mises en ordre par Edouard Mallet, 1857, I, p. 353- 363. « Eclaircissement sur une prétendue communication secrète entre deux anciens couvents de Genève. » — 3. Ces détails sont empruntés à l'étude de Crivel : « Notice sur l'ordre religieux de Sainte-Claire et sur la communauté des Clarisses de Genève, » à la fin du volume : Le levain du calvinisme, édité par Ad.-C. Grivel, 1865.
LA VILLE
Le couvent de Sainte-Claire, devant lequel était « une grande croix » et dont le portail était surmonté par « un beau crucifix » relié par une galerie ogivale à une chapelle de Saint-Joseph2, a complètement disparu (nous n'avons que le
Plafond du couvent de Sainte-Claire (dessin de M. le Dr Gosse).
dessin d'un plafond, conservé par le D1 H. Gosse). Il n'en est pas moins connu et célèbre, grâce à l'une de ses sœurs, Jeanne de Jussie, qui a raconté les derniers événements avant la Révolution de 1 536.
Jeanne de Jussie était « circonvoisine » de Genève, c'est-à-dire d'une famille domiciliée dans les environs. De plus, elle avait été « escolière » de Genève. Sans doute cette école était dans un monastère, et comme il n'y avait pas d'autre monastère de femmes que celui de Sainte-Claire, on peut penser que Jeanne de Jussie y fut instruite, avant d'en faire partie comme sœur1. — Et de même que le couvent de Saint-Victor ne sera jamais oublié à cause de son prieur Bonivard, l'auteur des Chroniques, le couvent de Sainte-Claire ne sera jamais oublié à cause de sa sœur Jeanne de Jussie, l'auteur du Levain du calvinisme.
« Pour la période très courte, dit A. Rilliet, dont il traite, ce livre peut tenir une des principales places parmi les témoignages authentiques et contemporains.... Ces faits naïvement racontés donnent du charme et du prix au livre de
1. Le levain du calvinisme, p. 15. — La croix et le crucifix furent enlevés sur le conseil de Bezanson Hugues. — 2. 20 novembre 1509. « Religieuses de Ste Claire. On leur permet de faire des ogives joignant leur couvent (ogivas religioni contiguas), afin de bâtir la chapelle de S' Joseph, pour l'augmentation du culte divin et pour l'honneur de la ville. » Flournois, Extraits. — :!. Nous remercions beaucoup M. et Mn'e Maillard pour la grande amabilité avec laquelle ils nous ont communiqué les pièces de la riche collection du Dr Gosse. — 4. Vuy, p. 11.
la jeune religieuse de Sainte-Claire.... » La comparaison entre sa narration et celle de Froment nous paraît, du point de vue littéraire, tout à l'avantage de la plume féminine.
« Fille desprit, Jeanne de Jussie possède l'art de donner aux personnages qu'elle met en scène et aux incidents qu'elle décrit une physionomie pleine de relief et de réalité ; elle fait, sans y viser, des portraits tout remplis de vie, et elle arrive, par la seule naïveté de son récit, à des effets pittoresques qu'elle n'a point cherchés l. »
D'ici, du jardin, les sœurs virent l'incendie du monastère de Belle-Rive, près de Genève, des dames de Citeaux, « et ne faut pas douter si cela leur estoit glaive de douleur; elles n'en attendoient pas moins, car ces chiens ne cherchoient que de molester les gens de dévotion, pour annichiler Testât de virginité et louange divine 2. »
Ici, chez les sœurs, on logea trente-cinq chevaux [cavaliers], heureusement « tous, dit-elle, estoient Fribourgeois, bon catholiques, et oyoyent volontiers la messe, en grand dévotion » ; malheureusement « combien qu'ils fussent chrestiens, ils estoient neantmoins aussi bons pillards, endommageant les pauvres gens, comme les autres3. »
Ici les sœurs vécurent clans l'effroi perpétuel et horrible que les hérétiques les fissent « toutes marier, vieilles et jeunes, et toutes à perdition i. »
De toutes les scènes que peint Jeanne de Jussie, nous n'en rapporterons qu'une. Un dimanche matin, vers dix heures, les sœurs commençaient à dîner, voici que les syndics se présentent, suivis de Farel, Viret, et demandent à entrer pour parler avec les habitantes de céans. Mère vicaire, qui a la langue singulièrement bien pendue, refuse, répond, réplique. Le syndic perd un peu patience. La mère abbesse cède.
On se rend au Chapitre, et l'on demande à faire venir toutes les sœurs. Mère vicaire proteste. Mais la mère abbesse et le père confesseur contraignirent, « par saincte obédience, toutes les sœurs de venir, jeunes et anciennes, saines et malades. » Alors, continue sœur de Jussie, dont nous ne garantissons pas la minutieuse exactitude, « toutes estant assemblées, les jeunes furent mises devant ce maudit Faret et ses évangélistes d'une part, et d'autre, près des jeunes poulies flatter et les décevoir. » Le silence est ordonné. Farel parle sur la visite de Marie à Elisabeth, et il en conclut que Marie, puisqu'elle faisait des visites, n'était pas cloîtrée. C'en était trop pour l'impétueuse mère vicaire, qui, « voyant que ces séducteurs parlementoient et flattoient les jeunes sœurs, se lève droicte d'entre les anciennes, » apostrophe le syndic, et va « se mectre entre les jeunes, devant ces gallands. » On essaie en vain de la faire taire. « Quel diable de
1. Albert Rilliet, Notice sur Jeanne de Jussie, 1866. — Il est amusant de voir Vuy, l'auteur catholique, s'efforcer de démontrer la bienveillance de sœur de Jussie vis-à-vis des hérétiques (qu'elle ne cessait d'appeler des « chiens », et dont elle regrettait à chaque instant qu'ils ne fussent pas exterminés par les « chrétiens >■, c'est-à-dire les catholiques), son goût poétique, son goût artistique, ses connaissances fort étendues en fait de beaux-arts!... — 2. Le levain du calvinisme, p. 11. — 3. Ibid., p. 15. — 4. Ibid., p. 57,
LA VILLE
femme est cecy! Dame vicaire avez-vous le diable? ou estes-vous enragée? retournez en vostre place. — Non feray, dit-elle, que ces gens ne soyent ostez d'auprès de mes sœurs. »
Et sœur de Jussie prétend que le « chétif prédicant » — c est ainsi qu 'elle désigne toujours l'orateur populaire à la voix terrible comme le tonnerre — était si courroucé « ou, par le vouloir de Dieu, si espouvanté, qu'il ne sçavoit tenir propos, mais trembloit en parlant et n'avoit aucune contenance. » — C'est bien peu vraisemblable.
Les syndics firent sortir dame vicaire et fermer la porte derrière elle. Un prédicant commence à parler « du bien de mariage et liberté. » Les sœurs se mettent à crier : « c'est menterie. » Elles crachent sur lui, surtout les jeunes sœurs qui étaient devant lui. — Et pendant ce temps dame vicaire « frappoit de ses deux poings contre la parroy, de grande force, criant : hé! chétif et maudit homme »
Finalement, syndics et prédicants prirent le parti de s'en aller. « Et ce maudit Faret commença le premier, et s'alla laver les mains hastivement pour se rafraischir, croyant qu'il brusloit de rage, et en descendant les degrez ce meschant Cordelier, tout chargez de rongne, estant hydeux à voir ne pouvoit dévaler, et demeura derrière, et une sœur, allant après, le frappoit de ces deux poings sur les espaules, disant : Chétif apostat, haste-toy et t'oste de devant moy l. »
Peu de temps après, les Clarisses abandonnèrent leur couvent. Elles sortirent, ne prenant « que leur bréviaire soubz leur bras, et le plus léger vestement que pouvoient, » du reste bien gardées par le syndic qui, « d'une voix furieuse et horrible jura le sang de Dieu, disant : S'il y a un homme qui bouge, il aura tout à l'heure la teste tranchée sans mercy. » Avec le syndic étaient trois cents archers. Si bien protégées, elles arrivèrent sans encombre au Pont d'Arve. Elles le traversèrent seules, et se trouvèrent en terre de Savoie. — Telle fut la conduite des « chiens » (les évangéliques) vis-à-vis des sœurs. Ah! si les «bons chrétiens » (les catholiques) avaient toujours été animés de pareils sentiments!
2. A côté des Clarisses, et séparé d'elles seulement par deux maisons, était l'hôpital du Bourg-de-Four, ou de Saint-Jeoire, ou de Bolomier.
Un acte de 1289 parle de Rodolphe, recteur de l'hôpital du Vieux Marché (domus hospitalis de foro veteri) : donc l'hôpital existait à cette époque, et avant. — Un autre document de 1 3 5g parle d'une maison au Bourg-de-Four, vers l'hôpital de Saint-Jeoire, et près de la chapelle du dit hôpital : donc cet hôpital s'appelait Saint-Jeoire. Il faut en conclure « qu'un individu, du nom de Saint- Jeoire, avait déjà été le protecteur ou le bienfaiteur de cet établissement, qu'une chapelle y avait été jointe,... et que l'hôpital porta le nom de Saint-Jeoire