‹ Jean Calvin (volume 3)Chapitre 4 sur 94 · CHAPITRE PREMIER Devant la porte de Cornavin · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER Devant la porte de Cornavin

I. Archéologie et psychologie. — II. Les voyageurs. — III. André Ryff. — IV. Félix Platter. — V. Les Nîmoises. — VI. Jean Marteilhe. — VII. Le col de la Faucille.

ALVIN est l'homme de Genève. Avant d'arriver au programme que notre Réformateur pensa, nous entreprenons la description de la ville qu'il habita.

Est-ce une gageure? Des chapitres entiers d'archéologie, et presque tout un volume pour examiner de vieilles rues et de vieux monuments! Quel nouveau hors-d'œuvre ! Et plus d'un lecteur, sans doute, se demande non pas quelle utilité, mais même quel intérêt, à un point de vue quelconque, peut avoir cet examen minutieux.

J'ai trop souvent soutenu qu'un fait n'est rien, n'a aucun sens ni aucune valeur par lui-même, pour soutenir que, par elle-même, une pierre est intéressante et importante.

Mais y a-t-il un fait qui soit seulement un fait, et y a-t-il une pierre qui soit seulement une pierre ?

Peut-être la pierre qui dort dans le sein immense de la carrière est-elle, comme on dit, une pierre brute. Et, en cette qualité, elle n'a rien à nous dire... des hommes. Aucun homme ne l'a encore ni vue ni touchée. Soit! Mais que de choses cette prétendue pierre brute n'a-t-elle pas à nous dire de Dieu, de sa création, des merveilles du monde préhistorique! Le géologue s'arrête, son marteau à la main, devant le cristal, le minerai, la coquille, moins encore, devant l'empreinte de l'animal ou de la plante disparus à jamais. La pierre brute le ravit en admiration, car elle lui explique les inondations, les embrasements, les révolu-

Saint-Gervais (

Cette gravure de C- J. Vischer, appelée pour cette raison gravure Vischer, mais de L'original mesure 2m05 de longueur, (c'est la longueur de la gravure proprement dite, à l'intérieur du cadre)

En haut le titre, blanc sur noir, est ainsi conçu : Geneva cii

Fischer, 164 1 .

par Claude Chastillon, en 1641, se trouve à la bibliothèque publique de Genève.

1 dessous un texte, qui est en latin, en français et en hollandais, forme 18 colonnes de 39 lignes chacune. tiqua imperialis et libéra Academia ac Respublica nobilis.

LA VILLK

tions subites, les évolutions séculaires, car elle lui révèle, mot après mot, tous les mystères de la formation des mondes et de l'apparition de la vie avant l'apparition de l'homme.

Et alors, au lieu de la pierre brute, voici la pierre taillée des rues et des maisons humaines ! Je ne sais s'il y a au monde témoin aux renseignements plus abondants, plus éloquents. Que veulent dire ces pierres? c'est une question de la Bible. Demandez-le aux pierres des temples en ruine. Elles vous diront — avec quelle métaphysique et avec quelle poésie! avec quelle précision et avec quelle mélancolie! — toutes les croyances des hommes qui sont venus s'agenouiller à côté d'elles, sur elles, sous elles! Demandez-le aux pierres des villes mortes ou des villes vivantes. Pompéi, Nuremberg, Hildesheim, mieux qu'aucun musée national, mettront sous vos yeux, dans toute leur réalité, tous les détails des civilisations romaines ou moyenâgeuses.

Quand on parcourt les bruyères des Highlands, en Ecosse, on voit de temps en temps pendre aux arbustes épineux quelques flocons de laine, laissés par les grands moutons presque sauvages qui semblent seuls hanter ces solitudes. Ainsi aux pierres des vieilles maisons pend et reste toujours attaché quelque chose de la vie, des sentiments, de la pensée des hommes qui, de siècle en siècle, les ont habitées.

Il y a une âme dans les pierres, et rien comme l'archéologie ne se confond avec la psychologie.

Et voilà pourquoi, en attendant que, le programme de Calvin sous les yeux, nous nous demandions quelle était l'âme du Réformateur, nous commençons par scruter avec soin tous les restes de la Genève du XVIe siècle, et nous nous demandons quelle a été l'âme de Genève, quelles ont été les mœurs de cette ville, que Calvin reçut toute faite par ses prédécesseurs, et qu'il refît à son image pour ses successeurs *.

Nous voici prêt à entrer dans Genève2 par la porte de Cornavin, celle qui s'ouvre aux voyageurs venant de Suisse et de Lyon, à travers le bailliage de Gex, donc d'Allemagne et de France. La porte de Rive est pour ceux qui viennent du baillage du Chablais, du mandement de Gaillard, du pays de Faucigny, et la

i. N. B. — Il y a deux ouvrages que nous serons appelé à citer continuellement : Les Mémoires et documents publics par la Société cï histoire et d'archéologie de Genève, dont la première série contient vingt volumes et la seconde sept. Nous désignerons cet ouvrage par les lettres M. D. G.; — Galiffe, Genève histori'/ne et archéologique, 1869. Nous désignerons cet ouvrage simplement par le nom de son auteur : Galiffe. Quand il s'agira d'autres ouvrages du même auteur, ils seront spécifiés. — 2. Genève. « De César à Avitus, on compte au moins dix manières différentes d'écrire ce nom propre, et ces diversités orthographiques n'existent pas seulement d'un auteur à l'autre; on les retrouve encore, à quelques pages de distance, chez un même écrivain. » (Rilliet, M. D. G., XVI, p. 36, 37.) — On pourrait dire, cependant, que le catholicisme débaptisa Genève et que la Réformation lui restitua son vrai nom... en latin. « A la fin du XIe siècle, on disait encore, comme du temps de César, Geneva. Ce fut alors que les bulles des papes introduisirent le

DEVANT LA PORTE DE COKNAV1N

porte Neuve 1 est pour ceux qui arrivent de la Savoie, du baillage de Ternier et ont franchi le pont d'Arve 2.

Nous sommes arrivé à cheval, avec quelque « compagnie », car le plus commode, si l'on est seul, est de se joindre à des marchands se rendant à la foire.

C'est seulement au milieu du XVIe siècle que les voitures dites roulantes (Rolhvagen) firent leur apparition. Elles ont deux bancs à l'intérieur et sont surmontées de cerceaux sur lesquels on peut étendre une tente. Les hôteliers transportent ainsi volontiers leurs voyageurs : tel l'hôtelier de la Lanterne, à Genève, Bon-Jehan, transporta des Anglais à Bâle, comme nous allons voir. 11 fallait cinq jours. Un peu plus tard, à la fin du XVIe siècle, ou au commencement du XVIIe, s'établit le coche régulier, qui, deux fois par semaine, allait de Lyon à Genève : il ne mettait que trois jours et demi. Celui de Berne était moins rapide 3.

Jamais Calvin n'usa de ces voitures, qui n'existaient pas encore : nous le trouvons toujours à cheval.

Sera-t-on très surpris d'apprendre que nos Bœdeker et nos Joanne avaient déjà des prédécesseurs? En 1 555 , l'Alsacien Jorg Wikram publia son Indicateur des voitures roulantes {Rolhvagen-Buchlein) 4. Deux ans avant, avait paru à Paris, chez Charles Etienne, la troisième édition de : La guide des chemins de France^. Et, en i56i, un ami de Calvin, le philosophe et médecin Guillaume Gratarolus, fît imprimer son Indicateur général « très utile pour tous les voyageurs6 ». Il se partage en deux livres, dont le premier contient des conseils hygiéniques, médicaux, et dont le second indique les routes, et nomme les principales localités par où elles passent.

Tout cela est bien rudimentaire et n'a pu nous servir. Abandonnant notre

nom nouveau de Gcbenna. Nous en trouvons les premiers exemples dans deux bulles du pape Pascal II, des 15 novembre noo et 12 février 1106.... Galiffe {Matériaux , I, p. 3) conjecture avec vraisemblance que ce changement de nom fut introduit par la cour de Rome pour nous distinguer de Gênes, dont le nom latin était trop semblable au nôtre. En effet, un auteur du moyen âge, pour s'expliquer clairement, avait cru nécessaire de désigner Gênes par les mots Genava marittima.... Quoi qu'il en soit, l'ancienne dénomination Geneva prévalut jusqu'à la fin de l'épiscopat de Guy. Sous son successeur, Humbert de Grammont, on emploie indifféremment, dans le même acte, l'ancien nom et le nouveau. Dès lors, on n'employa plus que le nom de Gcbenna jusqu'à la Réformation, époque à laquelle on revint au nom primitif. M. D. G., Ed. Mallet, P\ p. 140, n. 5.

1. On verra plus loin que c'est seulement en 1564 que la porte Neuve fut ouverte, en même temps que l'on fermait les deux portes de la Corraterie et de Saint-Léger. — 2. Du Bois-Melly et Alfred Cartier, Escalade, 1602-1902 : Récit de la délivrance de Genève, le douziesme jour du mois de décembre 1602, par S. G. S. [Simond Goulart Senlisien] , p. 16. — :î. Voici quelques renseignements sur cette question de temps. Pour arriver à Zurich, les lettres mettaient, de Genève, de 3 à 48 jours; d'Augsbourg, de 4 à 35 jours; de Bâle, de 2 à 25 jours; d'Heidelberg, de 7 à 130 jours; de Nuremberg, de 8 à 42 jours; de Francfort, de 10 à 44 jours; de Strasbourg, de 11 à 55 jours. Et ces variations indiquent très justement l'incertitude des routes et des voyages. Zwingliana, 1901, N° 2, p. 229-235, « Briefpost im 16. Jahrhundert. » — 4. Theodor von Liebenau, Das Gasthof- und Wirthshauswesen dcr Schweiz in altérer Zeit, 1891, p. 57. — 5. La guide des chemins de France, reveue et augmentée pour la troisième fois. Les fleves du royaume de France, aussi augmentez, à Paris, chez Charles Estienne imprimeur du Roy, MDLIII. (Exemplaire de la Bibliothèque nationale de Paris.) — 6. De Regimine iter agentium vel equitum, vel pcditum, vel navi, vel curru seu rheda, etc., viatoribus et peregrinationibus quibusque utilissimi, libri duo. (Exemplaire de M. Herminjard.)

LA VILLE

compagnie, faisons halte un moment devant la porte : ce ne sera pas inutile pour nous reposer et préparer convenablement notre imagination.

Le XVIe et le XVIIe siècle nous ont laissé leurs vues cavalières. Elles sont pittoresques. Toutefois, pour embrasser vraiment une ville d'un regard, il faut se placer à un point de vue fictif. Tous les signaux, belvédères et points de vue réels sont ou trop bas ou trop loin, et il y a toujours quelques arbres qui cachent la forêt, ou quelques édifices qui cachent la ville. C'est ce qu'a compris le professeur von Ziegler, qui naguère a dessiné avec une précision mathématique et une clarté complète la Genève de la fin du XVIe siècle, la Genève de 1602, au milieu de son vrai paysage, si absent ou si inexact dans les autres gravures. C'est Genève, entourée de la campagne genevoise, au bord de son lac, avec les chemins qui y entrent et qui en sortent, telle qu'un spectateur l'aurait aperçue s'il avait été placé à trois cents mètres au-dessus d'elle, c'est-à-dire juste assez haut pour tout voir, et juste assez près pour voir tout bien.

Or, il en est de l'histoire comme de la géographie. Même en vivant dans les années les plus décisives et qui font le plus époque, on ne peut toujours distinguer tous les événements et leur importance relative et leurs véritables rapports. Il faut s'élever à quelques centaines de mètres, je veux dire d'années, au-dessus des faits et des personnages pour apercevoir, avec une précision suffisante, le vrai relief des uns et le vrai mouvement des autres.

De cette hauteur de l'histoire, comment nous apparaît cette Genève du XVIe siècle, à la porte de laquelle nous appelons le guet ? Comme un petit point, bien petit, mais vers lequel, de tous les côtés de l'horizon, convergent d'interminables processions de voyageurs, de tout rang1 et de toute langue.

Oui, la porte de Cornavin est bien le plus modeste et le plus prodigieux arc de triomphe que l'on puisse imaginer : je ne sais quelle nation, quelle science, quelle vertu n'a point passé ici, hommes, femmes, enfants, isolés, en foule, lamentables, augustes !

Voici d'abord, en tête, allant et venant dans leurs robes noires, les pasteurs, Calvin, Farel, Froment, Viret, Th. de Bèze, Antoine de Chandieu, Nicolas des Gallars, Jean Macard, Michel Cop et d'autres par dizaines, par centaines.

Puis, après les théologiens, des jurisconsultes, Louis Budé, son frère Jean, « Jean, seigneur de Vérace, disciple de Duaren, fils du grand Guillaume de Budé (nous dit le Citadin de 1606), duquel Guillaume Ton voit encore pour le jourd'huy la propre fille à Genève, matrone très honorable de 80 ans; » François Du Jon, dit Junius, les Colladon, Laurent de Normandie, Hotman, l'auteur du Tigre et de la Franco-Gallia, Gentillet, président du parlement de Grenoble

1. Ne mentionnons, que pour mémoire, Pépin, le roi des Francs, allant en Italie pour combattre les Lombards (755); Charlemagne, appelé par le pape Adrien contre Didier, roi des Lombards, qui vint de Thionville à Genève (773) et tint dans cette ville un champ de mai avec ses guerriers francs (Voir Regeste genevois, — ouvrage que nous désignerons par les lettres R. G., — Nos 80 et 81), et Machiavel, qui, de Genève, écrivit une lettre aux magistrats de Florence, le 25 décembre 1507. — E. Ritter, Genève et l'Italie (1898), p. 3, 20.

DEVANT LA PORTE DE CORNAVIN

Et « marchent après, au rang des médecins et des professeurs, et hommes doctes ès lettres humaines, » Benoit Textor, l'ami et le médecin d'Idelette et de Calvin, Philibert Sarasin, qui lui donna aussi ses soins, « et dont la fille Louise Sarasin, savante en lettres hébraïques, grecques et latines, est encore l'épouse de Marc Offred, docteur en médecine, de la noble famille des Offred de Crémone ; » Joseph Scaliger, « l'honneur des lettres en ce siècle, » fils du grand Jules-César Scaliger; Pierre Ramus, le philosophe assassiné à la Saint-Barthélémy; Conrad Badius, imprimeur et pasteur; Pierre Davantès, le musicien ami de Calvin ; Bourgeois, le Palissy de la musique, l'auteur des mélodies du Psautier ; Robert et Henri Estienne, les princes de l'imprimerie; Mathurin Cordier, le doux pédagogue, qui instruisit les enfants et Calvin lui-même —

Et puis la noblesse d'Italie, Celso, comte de Martinengo, fondateur et pasteur de l'Eglise italienne de Genève; le marquis de Vico, qui renonça à son père, à sa femme, à ses enfants, à ses biens pour se charger de la croix de Christ ; Bernardino Ochino, Blandrata, Fauste Socin1....

Et puis les Anglais, comtes, barons, savants, Whitingham, le prétendu beaufrère de Calvin; Bodley, sa femme, cinq fils, trois domestiques: son fils fondera la Bodléienne, la fameuse bibliothèque d'Oxford; Knox, le réformateur écossais, sa femme, sa belle-mère et son fils Nathanaël; Christophe Goodman, le collègue de Knox, et W. Stafford, le premier par le rang, puissant et riche, avec sa femme, sa sœur, une cousine, un fils, une fille, cinq domestiques. On lui permet de porter son épée. Il prend Calvin pour parrain d'un nouvel enfant, auquel il voudrait donner le nom même du Réformateur. Celui-ci ne put être décidé « pour chosês du monde. » Seulement quand, le père mort, la mère voulut ramener l'enfant «en la papistrie, » Calvin, s'autorisant de son serment de parrain et des dernières volontés du père, malgré toutes les menaces, refusa de laisser partir l'enfant: « Arresté, dit le Conseil, qu'on ne s'estonne [de] rien en bien faisant 2. »

Et les gentilshommes français et flamands se succèdent, Jacques de Bourgogne, seigneur de Falais, proche parent de Charles-Quint, marié à Yolande de Bréderode ; un frère du maréchal de Monpezat, un vidame de Chartres, les seigneurs de Téligny, de Lautrec, de la Noue et la propre sœur du grand Stathouder de Hollande.

Et voici les seigneurs allemands, comte palatin, duc de L,unebourg, duc de Holstein, ducs et comtes de Nassau, de Solms, de Hanau....

Bref, s'écrie l'auteur de 1606 3, à la fin de cette énumération homérique et incomplète, « bref, qui en voudroit en ce lieu comprendre l'entier dénombrement, le catalogue seroit plus long que de Genève à Chambéry. » — Or, que serait-ce si l'on voulait dénombrer tous ceux dont le nom seul est connu, et tous

1. Voir J.-R.-G. Galitïe, Le Refuge italien de Genève aux XVIe et XVIIe siècles, 1881. — 2. Th. Heyer, M. D. G., IX, « Notice sur la colonie anglaise établie à Genève de 1555 à 1560, » p. 352. — Registres du Conseil, 30 juin 1556. Vol. 51, f. 201. — 3. Le Citadin de Genève, ou response au cavalier de Savoye, 1606. — Voir Th. Dufour, M. D. G., XIX, p. 318-348, « Notice bibliographique sur le Cavalier de Savoie, le Citadin de Genève et le Fléau de l'aristocratie genevoise. »

IO LA VILLE

ceux dont le nom même est inconnu, mais dont l'héroïsme, la vertu ne furent pas moins dignes de respect, foule énorme de ceux qui, après les massacres de Mérindol et de Cabrières, de la Saint-Barthélemy, après la Révocation de l'édit de Nantes, pendant ces siècles de persécution, vinrent à Genève, « refuge mémorable des pauvres fidèles, » « port et havre tranquille parmi les orages et les tempêtes ? » — Le peu recommandable rimeur et calomniateur, qui s'appela Arthur Désiré, a cependant très bien rendu, en 1 5 58, l'impression qu'éprouvaient les hommes de ce temps :

...Par tous les costez de France,

On ne rencontre sus les champs,

Que apostz [apostats], bourgeoys et marchans,

Femmes, chambrières et filles,

Qui passent par citez et villes,

Et s'en vont, sans estre arrestées,

A Genève, à grans charretées,

Avec tous leurs petis enfans V

Et un pieux anglais, John Bâle2, la même année, écrivit que c'était non seulement un miracle, mais le « miracle des miracles 3. »

Le premier « Registre et rolle des estrangiers » (le premier des trois ou quatre autres qui ont échappé, en 1794, au vandalisme révolutionnaire) va de 1549 à 1 556. Il porte comme titre : « Registre et rolle des estrangiers françoys, italiens, normans, provencalz, gascons, néapolitains, flamans, bourgaignons, bretons, lorrains et aultres 4. » Parmi ces autres, il y avait des Savoyards, des Suisses, des Allemands, des Anglais, des Espagnols, des Portugais, des Grecs, même des Juifs orientaux et des Turcs baptisés3. GalifTfe a rassemblé plus de i3oo noms, pour le Refuge italien du XVIe et du XVIT' siècle6. Quant aux Français, en 1 5 59, l'année même de la paix de Cateau-Cambrésis, on en reçut à l'habitation

1. A. Cartier, Les Genevois en ijjS, M. D. G., 2e série, V, p. 177. — 2. John Bâle, 1495-1563, évêque d'Ossory. « Fragment de lettre d'un anglais, » traduite et publiée à Genève, par Conrad Badius (Th. Dufour, M. D. G., 2e série, II, p. 378, 379): « Que les autres se forgent des miracles tant qu'ils voudront; certes, Genève me semble estre le miracle des miracles, de dire que tant de gens de tous costez abordent là comme en un lieu de franchise et de refuge, non point pour s'enrichir, mais pour avoir indigence; non point pour se souler, mais pour avoir faim; non point pour estre plus heureux, mais pour estre subjets à meintes misères; non point pour conserver leurs biens, mais pour les perdre. Plusieurs marchands s'assemblent où ils sentent le gain et les gend'armes vont où le butin est; brief, tous vont où le proufit les invite; mais c'est une chose comme monstrueuse de veoir tant de gens se transporter d'abondance à indigence, de repos au travail, d'un estât riche et opulent à povreté, qui est tant ignominieuse au monde. Or ceste ville-là est un Paris, c'est un Londres, c'est un apport d'une traffique nouvelle, et un nouveau Francfort, là où on accourt, non pour faire du gain, non pour acheter de la marchandise, ou vendre et faire eschange des choses caduques, mais pour souffrir, pour perdre, pour changer les choses terrestres aux célestes, et pour, au lieu des thrésors du monde, en acquérir de divins et permanens au ciel.... N'est-ce pas un miracle de veoir plusieurs de leur bon gré descendre d'un estât florissant, et de grandes richesses et dignitez, jusques à manier les rasteaux, fouir la terre et estre aides à maçons, pour servir aux fortifications, c'est-à-dire d'évesques devenir musniers, et de juges, tireurs à la rame?» — 3. « Bâle, Zurich et Genève en 1558. » Ibid. — 4. Archives, Manuscrits historiques, N° 121. — 5. Gahffe, Le Refuge italien, p. 72, 73. — 6. Ibid., p. 69.

DEVANT LA PORTE DE CORNAVIN

plus de 1200, et plus de 1600 dans les quatre derniers mois de l'an 1572, après la Saint-Barthélemy

Mais il est temps de préciser nos impressions : approchons-nous et mêlonsnous aux groupes qui stationnent et se succèdent devant la porte de Cornavin.

Voici un futur bourgeois et marchand drapier de Baie, aussi distingué comme diplomate que comme négociant, et qui devait même cultiver avec succès les sciences naturelles, André Ryff. Pour le moment il a dix ans, car il est né en i55o et nous sommes en i56o. Quelques lignes de son autobiographie vont nous dire comment il arrive à Genève : « Le jour de la Saint-Jean-Baptiste de Tan i56o, il advint que, lorsque les exilés anglais retournaient de tous côtés dans leur pays, François Clert, surnommé Bon-Jehan, l'aubergiste du logis de la Lanterne, à Genève, arriva à Bâle, conduisant une voiture pleine d'Anglais venant de Genève. Il amenait aussi avec lui son jeune beau-frère, Claude Perret..., qu'il désirait laisser ici contre échange, afin qu'il apprît notre langue. Quand mon père fut informé de cela, il se mit bientôt d'accord avec lui, prit le jeune homme dans sa maison, et m'expédia dès le lendemain pour Genève dans la même voiture. »

Il avait un compagnon de son âge, qui portait « un beau chapeau recouvert en taffetas, sur lequel était une petite couronne et un ruban doré, » tandis que lui devait se « contenter d'un chapeau en paille tressée, surmonté d'un simple bouquet et de fort modeste apparence. » De là un petit chagrin.

Les deux camarades étaient cependant assis, à côté l'un de l'autre, « sur les bennes devant la voiture, » quand, près de Payerne, la roue passa sur une grosse pierre et le choc, produit par la secousse, fit tomber par terre notre jeune voyageur. « La roue me passa sur la cuisse droite ; mais, comme il n'y avait sur le char absolument que nos effets de voyage, par la grâce de Dieu ma cuisse ne fut pas brisée, mais seulement contusionnée et un peu tordue. » Ce n'était rien.

A Genève, André Ryff perdit son temps, n'apprit rien, et son père, le changeant de patron, le plaça chez M. Jean Du Molard le jeune, épicier. Un autre extrait du même journal va nous introduire non seulement dans une maison de Genève, mais, — ce que nous cherchons, — au milieu des mœurs mêmes de ses habitants.

« Ce patron m'a été plus utile que le premier, car il m'a certainement donné pendant mon apprentissage des habitudes d'obéissance et de complaisance.... Mais, à côté de ces vertus, il était d'une extrême sévérité, et pendant une année que je passai chez lui, il m'a battu plus de trente fois, avec tant de violence que

l. Galiffe, Le Refuge italien, p. 70. En 1559, il y eut 1708 étrangers de différentes nationalités officiellement reçus. E. Mallet, Du recrutement de la population, 1851, p. 39.

L'île et les Ponts (

ischer, 1641.

LA VILLK

chaque fois le sang a coulé sous la verge, bien que ce fût d'ordinaire pour des motifs très futiles. Ainsi, rien que pour n'avoir pas bien balayé la boutique, ou pour d'autres causes semblables, il me fustigeait (je dois pourtant avouer que je l'avais quelquefois bien mérité). Tous les matins, à cinq heures, il envoyait tout son monde à l'église, et quand il avait l'intention de me fustiger, il me faisait rester à la maison ; dès que j'avais reçu cet ordre, je savais bien ce que cela voulait dire ! Dans la chambre où nous couchions, il y avait un petit cabinet ou chambrette dans lequel maître Du Molard serrait ses confitures ; car il était épicier-confiturier et avait toujours beaucoup de ces conserves douces à la maison. C'est là qu'il me menait toujours, peut-être à cette fin qu'on ne m'entendît pas crier, et c'est là qu'il me fustigeait avec de puissantes verges, auxquelles il avait fait des nœuds, ensorte qu'après ces corrections je me faisais vraiment pitié à moi-même. Malgré cela, je ne me suis jamais plaint, parce que je me trouvais bien chez mon maître, et que je sentais que je tirerais bon profit de cet apprentissage. D'ailleurs, autant maître Jean se montrait sévère, autant sa femme me témoignait d'attachement, et je remercie Dieu particulièrement de m'avoir conduit dans leur maison, parce qu'il y régnait une discipline parfaite et une police bien ordonnée. Chaque matin et aussi chaque soir, maître Jean, sa femme, son beau-frère et toute la maisonnée s'agenouillaient dans la salle du poêle, et là la Dame faisait la prière à très haute voix, remerciant Dieu avec recueillement pour ses grâces et ses bienfaits, et le priant avec ferveur, pour qu'il répandît sur nous son esprit, sa protection, sa bénédiction et sa miséricorde. Plus tard, ce fut moi que mon patron chargea de cette fonction de faire la prière, lorsqu'il me l'eut un peu enseignée ; je crois avoir acquis par ce moyen une ferveur sincère pour la religion. A ce propos, je dirai que c'est la coutume des ministres à Genève d'aller tous les trois mois dans toutes les maisons. Ils réunissent ensemble les habitants, jeunes et vieux, de six, de huit maisons, plus ou moins, pour les interroger, les examiner, leur faire rendre compte de leur foi et les catéchiser avant qu'ils prennent la cène, laquelle n'est distribuée que tous les trois mois. Pour cela mon patron m'avait instruit lui-même, de manière que je pus répondre de façon satisfaisante aux questions de Messieurs les ministres ; et cela fut pour moi un moyen d'édification, dont je puis me réjouir, en priant Dieu tout-puissant qu'il daigne par sa grâce me maintenir dans cette foi comme j'en ai fait profession, et telle qu'elle est contenue dans notre confession bâloise, qu'il m'accorde en outre une fin bienheureuse en Jésus-Christ notre seul Sauveur et Rédempteur. Amen1. »

Certes, voilà un petit tableau, et même une série de petits tableaux, l'apprentissage, la fustigation de l'apprenti, le culte domestique, la visite avant la sainte cène, que ne renierait aucun peintre de l'école hollandaise, tableaux d'intérieur qui nous montrent non seulement ce qu'il y avait dans l'intimité de ces foyers, mais ce qu'il y avait au fond de l'âme de toute une partie de cette population genevoise. Quel document instructif, suggestif, et quelle tranche de vie,

1. M. D. G., XVII: « Un jeune Bâlois à Genève au XVIe siècle (1560-1563), » p. 412-416.

DEVANT LA PORTE DE CORNAV1N

comme on dit! Il va nous être singulièrement plus facile de comprendre comment et pourquoi des enfants, des hommes élevés dans cette discipline austère, pieuse, allaient faire de Genève ce qu'elle devait être à ce moment pour subsister et sauver le protestantisme, la Sparte calviniste.

C'est un autre voyageur, presque un enfant lui aussi (il a environ quinze ans), qui fortifie encore nos impressions sur cette rude époque, en nous disant ce qu'étaient l'insécurité des routes et les dangers des voyages. Il porte un nom bien connu, Félix Platter, le fils du célèbre Thomas Flatter, imprimeur de Y Institution de Calvin à Bâle. Il se rend à Montpellier pour étudier la médecine.

Monté sur son petit cheval, ayant, pour tout bagage, « deux chemises, quelques mouchoirs dans une toile cirée » et quatre ou cinq couronnes cousues dans son pourpoint, le i5 octobre 1 552 il arrive à la porte de Genève, avec deux compagnons. Il est parti le i3 de Fribourg, où se trouvait, paraît-il, la limite qui séparait les mœurs allemandes et les mœurs françaises. « C'est là, dit-il, que l'on commença à nous traiter et à nous coucher à la française. » Bientôt, la pluie les prit; ils furent trempés et obligés de s'arrêter pour sécher leurs vêtements. Puis, un de leurs compagnons s'égara; il fallut l'attendre longtemps, et «survint la nuit, avec un épais brouillard, qui nous fit perdre notre chemin. Nous arrivâmes dans une forêt du Jorat, où il n'était pas sûr de voyager à cette époque. Nous ne désirions qu'une grange, un abri quelconque pour nous garantir de la pluie. Après avoir longtemps erré, nous découvrîmes un petit village, mais on refusa de nous donner l'hospitalité. Alors nous louâmes un jeune homme pour nous montrer le chemin à travers les bois, et nous arrivâmes à un endroit nommé Mézières. C'était une méchante auberge, avec quelques maisons disséminées au loin. L'auberge était tenue par une femme, et elle n'avait à nous donner qu'une pièce au rez-de-chaussée, ouverte à tous les vents. Dans cette pièce se trouvait une longue table où étaient assis des paysans savoyards et des mendiants, en train de manger des châtaignes rôties avec du pain noir, et de boire de la piquette.

« Nous aurions volontiers continué notre chemin, mais nous étions transpercés par la pluie, et la nuit était noire. Nous fûmes donc obligés de rester, bien que la femme de l'auberge nous déclarât qu'elle n'avait ni lit ni écurie. Nous remisâmes nos chevaux, tant bien que mal, clans une étable étroite et basse, où ils restèrent toute la nuit sellés et bridés. Quant à nous, il fallut nous asseoir à côté de ces vagabonds, et nous contenter du même ordinaire. Nous eûmes bientôt compris à quelles gens nous avions affaire : car ils examinaient nos armes et nous rudoyaient, malgré notre soin à ne pas leur en fournir l'occasion. Ils s'enivrèrent, et allèrent en chancelant se coucher hors de la salle devant le feu qui

brûlait encore dans l'âtre. Ils ne tardèrent pas à s'endormir. C'est ce qui nous sauva, car ils avaient projeté de nous assassiner, comme nous l'apprit le lendemain matin notre guide, qui le leur avait entendu dire, pendant qu'il était couché sur le foin. »

Après être restés un certain temps seuls, silencieusement barricadés dans la pièce, leurs rapières nues, et notre jeune Platter (c'est lui qui l'avoue) « en proie à toutes sortes de terreurs, » nos trois voyageurs résolurent de s'esquiver sans bruit et de s'enfuir. Grâce à leur guide, par des chemins de traverse, ils arrivèrent vers midi à Lausanne, et le lendemain ils étaient enfin à Genève, où ils logèrent au Lion. Félix Platter put bientôt remettre à Calvin lui-même la recommandation de son père1.

Nous voilà suffisamment renseignés pour considérer, avec l'étonnement qu'il mérite, un autre groupe d'arrivants. Il semble n'être composé que de femmes.

A leur costume on reconnaît des Françaises, et du Midi. Nous ne nous trompons pas. Bravant tous les dangers et toutes les fatigues d'un aussi long voyage, elles viennent de Nîmes, voulant à tout prix voir Calvin et son Eglise, la mère et le modèle des Eglises de France ! Du reste, la lettre de recommandation qu'elles ont reçu de Baduel, le célèbre et pieux humaniste, l'organisateur du Collège des arts, de l'Université nîmoise, celui que l'on a appelé « la gloire et l'ornement de Nîmes 2, » va nous dire tous leurs sentiments. Il écrit à Calvin :

« Les femmes qui se proposent de te remettre cette lettre sont non seulement mes concitoyennes, mais encore mes voisines et elles me sont unies par les liens d'une familiarité telle qu'aucune ne peut être plus étroite ou plus sainte.... Tu peux juger par là que, dans le temps où elles se rendent vers toi pour visiter toi et ton Eglise, et recevoir quelque consolation, j'ai un juste motif de t'écrire et de te les recommander.... Je leur aurais associé, comme compagne d'un aussi saint voyage, ma femme, si la proximité de ses couches n'y eut mis obstacle. Très volontiers surtout je les aurais accompagnées moi-même si d'un côté ma profession et mes leçons journalières ne m'eussent retenu, et si d'un autre côté je ne me préparais non seulement à vous voir, mais à émigrer et à habiter chez vous, pour y vivre et y mourir. Je te prie, je te conjure donc au nom de Jésus-Christ, notre commun Maître et Seigneur, de recevoir nos sœurs avec cette bienveillance et cette affection avec lesquelles tu as coutume de recevoir, d'entourer, de consoler toutes les saintes femmes, et les hommes craignant Dieu, et, avec tout soin pieux, de faire ensorte qu'elles rapportent dans leur pays, auprès des leurs, ce fruit de consolation qu'on doit attendre d'un si saint pèlerinage. Et c'est ici le fruit le plus précieux, le plus excellent, que, de retour chez nous, elles confessent

i. Félix et Thomas Platter à Montpellier. Notes de voyage de deux étudiants bâlois, 1892, p. 3-12. Voir aussi Thomas et Félix Platter x édition Aug. Bernus, p. 257. — 2. France protestante, ire édition.

DEVANT LA PORTE DE CORNAV1N

avec fermeté le Seigneur Jésus-Christ, qu'elles détestent l'antechrist et toute sa synagogue impie et scélérate au point de désirer retourner vers vous, pour y vivre perpétuellement, et se reposer dans le sein, dans la communion de votre Eglise, seule digne d'être aimée (amabilissima) l. »

Et enfin, après ceux qui viennent pour leur instruction ou leurs affaires, après ceux qui viennent pour satisfaire les désirs de leur piété, voici la foule des réchappés de la grande tribulation : ceux-là arrivent par centaines, par milliers. La touchante scène, que nous allons un moment contempler, est postérieure au XVIe siècle, et quelques petits traits, quelques touches particulières trahissent son époque. Mais ce sont détails insignifiants, et nous ne trouverions pas facilement ailleurs un pareil tableau d'une arrivée de réfugiés*.

Trente-six galériens, sur l'intervention de l'Angleterre, ont été enfin relâchés à Marseille. On les a forcés à se faire porter en bateau en Italie. Ils ont passé par Turin et ils arrivent à Genève, les uns jeunes, les autres vieux, plusieurs « décrépits, » ayant beaucoup de peine à se maintenir sur leurs montures. Malgré tout, ils ont marché, marché... et l'un d'eux, Jean Marteilhe, de Bergerac (qui a ramé treize ans sur les horribles galères, 1700 à 171 3), raconte :

« Le lendemain, jour de dimanche, nous arrivâmes à un petit village, sur une montagne, à environ une lieue de Genève, d'où nous voyions cette ville avec une joie qui ne peut être comparée qu'à celle des Israélites à la vue de la terre de Canaan. Il était environ midi, lorsque nous arrivâmes à ce village, et nous voulions poursuivre sans nous y arrêter pour dîner: tant notre ardeur était grande d'être au plus tôt dans une ville que nous regardions comme notre Jérusalem ! Mais notre postillon nous dit que les portes de Genève ne s'ouvraient, le dimanche, qu'après le service divin, c'est-à-dire à quatre heures de l'après-midi. Il nous fallut donc rester dans ce village jusqu'à ce temps-là, lequel venu nous montâmes tous à cheval. A mesure que nous approchions de la ville, nous apercevions une grande affluence de peuple qui sortait. Notre postillon en parut surpris, mais bien plus, lorsque arrivant dans la plaine de Plain-Palais, à un quart de lieue de la ville [la troupe avait évidemment franchi le pont d'Arve et se dirigeait vers la porte Neuve] nous aperçûmes venir à notre rencontre trois carosses entourés d'hallebardiers, et une foule innombrable de peuple de tout sexe et de tout âge, qui suivait les trois carrosses. D'aussi loin qu'on nous vit, un serviteur du magistrat s'avança vers nous, et nous pria de mettre pied-à-terre pour saluer avec respect et bienséance Leurs Excellences de Genève, qui venaient à notre rencontre

1. 31 octobre 1550. Opéra, XIII, p. 647, 648. — 2. Nous ne voulons pas dire évidemment que toutes les arrivées ressemblaient à celle-ci. Elle fut exceptionnelle. La demande d'une lettre d'habitation ou le rapport d'un dizainier était en général la forme des premiers rapports entre le réfugié et le Conseil.

LA VILLE

pour nous souhaiter la bienvenue. Nous obéîmes. Les trois carrosses s'étant approchés, il sortit de chacun un magistrat et un ministre [pasteur] qui nous vinrent tous embrasser avec des larmes de joie et avec des expressions si pathétiques de félicitations et de louange sur notre constance et notre résignation, qu'elles surpassaient de beaucoup ce que nous méritions.... Après ces embrassements, Leurs Excellences donnèrent permission au peuple d'approcher. On vit alors le spectacle le plus touchant qui se puisse imaginer; car plusieurs habitants de Genève avaient divers de leurs parents aux galères; et ces bons citoyens, ignorant si ceux pour qui ils soupiraient depuis tant d'années, étaient parmi nous, dès que Leurs Excellences eurent permis à ce peuple de nous approcher, on n'entendit qu'un bruit confus : « Mon fils un tel, mon mari, mon frère, êtes-vous » là ? » Jugez des embrassements, dont furent accueillis ceux de notre troupe, qui se trouvèrent dans le cas. En général, tout ce peuple se jeta à nos cous avec des transports de joie inexprimables, louant et magnifiant le Seigneur de la manifestation de sa grâce en notre faveur; et lorsque Leurs Excellences nous ordonnèrent de remonter à cheval pour faire notre entrée dans la ville, nous ne pûmes y parvenir qu'avec peine, ne pouvant nous arracher des bras de ces pieux et zélés frères, qui semblaient avoir encore peur de nous reperdre de vue. Enfin nous remontâmes à cheval, et suivîmes Leurs Excellences, qui nous conduisirent comme en triomphe dans la ville. On avait fait à Genève un magnifique bâtiment pour y alimenter les bourgeois qui tombaient en nécessité. Cette maison venait d'être achevée et meublée, et on n'y avait encore logé personne. Leurs Excellences trouvèrent à propos d'en faire la dédicace en nous y logeant. Ils nous y conduisirent donc, et nous mîmes pied-à-terre dans une spacieuse cour. Tout le peuple s'y élança en foule. Ceux qui avaient leurs parents dans la troupe, supplièrent Leurs Excellences de leur permettre de les amener chez eux; ce qui leur fut trèsvolontiers accordé. M. Bousquet, l'un de nous, avait à Genève sa mère et deux soeurs, qui l'étaient venu réclamer. Comme il était mon intime ami, il pria Leurs Excellences de lui permettre de m'amener avec lui, ce qu'elles lui permirent sans aucune difficulté. A cet exemple, tous les bourgeois, hommes et femmes s'écrièrent, demandant à Leurs Excellences d'avoir la même consolation de loger ces chers frères dans leurs maisons. Leurs Excellences ayant d'abord permis à quelques-uns d'en prendre, une sainte jalousie s'éleva entre les autres, qui murmuraient et se plaignaient, disant qu'on ne les regardait pas comme de bons et fidèles citoyens, si on leur refusait la même grâce; si bien qu'il fallut que Leurs Excellences nous abandonnassent tous à leur empressement, et il n'en resta aucun clans la maison française (c'est ainsi que se nomme ce magnifique bâtiment) *. »

1. Mémoires d'un protestant condamne aux galères de France pour cause de religion, écrits par lui-même, 1757 (réédition de 1865), p. 404-407.

DEVANT LA PORTE DE CORNAVIN

Dans la mesure du possible, j'ai voulu me rendre un peu compte par moimôme de Tune de ces arrivées de proscrits, de ceux qui venaient de France. Le Jura se dresse comme une gigantesque muraille noire qui longe le lac, depuis le fort de rEcluse jusqu'au lac de Joux, jusqu'à Orbe et plus loin encore. Et cette muraille est précédée, du côté de la France, d'autres chaînes et de plateaux, laissant entre eux des vallées étroites, profondes, sortes de couloirs parallèles, de vastes ravins remplis de forêts. C'est par-dessus toutes ces murailles, tous ces contreforts, que devaient passer les proscrits, poursuivis souvent, souvent aussi attendus par des bûcherons, amis déguisés que leur envoyaient des coreligionnaires et qui les guidaient vers quelque col. Un matin, à l'aube, je suis parti de Saint-Cergues, longeant toute la vallée des Dappes, jusqu'au col de la Faucille, par une route aujourd'hui admirable, tracée de 1802 à i8o5 ou 1806, à 1 100 ou 1200 m. d'altitude, dans le rocher, à travers les sapins, les bois sauvages. Quelques maisons, par ci par là, de contrebandiers, ou d'honnêtes bûcherons, deux ou trois refuges, c'est tout ce que l'on rencontre ; et la route serpente au milieu des sapins qui emplissent des bas-fonds sombres, qui se pendent aux flancs à pic de grands rochers. C'est d'un romantisme magnifique. Mais supprimez la route; supprimez les refuges; épaississez et étendez les forêts : que restera-t-il ? Sur la route que je suis, rien ; et là-bas un sentier, seulement praticable pour les piétons et les bêtes de somme ou de monture. Il va de la Franche-Comté à Genève, en partant de Saint-Claude, et passant par Septmoncel, Lajoux, la Faucille l. C'est sans doute un reste de ce chemin que l'on voit encore au col de la Faucille et qui porte le nom de vieille route. Je le descends. C'est lui que remonta Yolande, duchesse-régente de Savoie, lorsque, revenant de Gex à Genève, avec ses enfants, elle fut enlevée par Olivier de la Marche, au-dessous du Grand- Saconnex. Il la prit en croupe, par une nuit obscure, franchit la vallée de Mijoux au point du jour et amena la princesse à l'abbaye de Saint-Claude, où elle trouva le duc de Bourgogne 2. — C'est lui que remonta le dernier évêque de Genève, Pierre de la Baume, lorsque, le 14 juillet 1 533, il quitta la ville, où il ne devait plus rentrer, et alla chercher un asile dans son opulente abbaye de Saint-Oyen 3.

Mais, avant d'arriver à la Faucille4, les fugitifs ne devaient-ils pas souvent s'écarter même de ces sentiers, traverser les gorges presque impraticables dans

l.Ce q ù prouve que ces sentiers plus ou moins larges étaient seulement praticables par les piétons et les chevaux, c'est le fait suivant. La belle-fille du duc de Savoie Amédée VIII voulut se rendre de Gex à Morges. Il fallut quarante-neuf hommes pour porter la litière de la princesse, y compris celui qui marchait en avant et coupait les branches d'arbres, tellement on se trouvait dans la forêt ! Et s'il en était ainsi dans la plaine, près du lac, que devait-il en être au milieu des montagnes? — 2. C'était après la bataille de Morat. Charles le Téméraire craignait que Yolande suivit le parti de son frère, le roi de France. — .'!. M. D. G. Prosper Poncet, « Notice sur les routes du pays de Gex, VIII, p. 435-438. » — 4. Les réfugiés du sud de la France pénétraient surtout par le mont de Sion et le Fort de l'Ecluse. Ils suivaient en le remontant le cours du Rhône.

Saint-Germain et Maison

e (Midi). Vischer, 1641.

LA VILLE

le froid, dans la neige, errant, grimpant, au prix de mille efforts, de mille dangers pour les hommes, à combien plus forte raison pour les vieillards, les femmes, les enfants ? C'est l'exode des huguenots de France.

Enfin, tout à coup, à gauche, au dernier détour de la route, à la Faucille, voici le ciel tout bas : c'est le col. Au même moment, un violent courant d'air froid vous saisit, et le mont Blanc apparaît, la grande masse qui grandit, blanche, sereine. Elle s'élève majestueuse, signe divin dressé dans l'espace, signe du salut.

Quelques pas encore, un scintillement : c'est la nappe du lac Et quelques pas

encore sur la pente rocailleuse qui redescend, à travers les cimes de sapin... le regard anxieux, avide, cherche ...à droite. Comme le cœur bat! Oui, c'est là: les voilà, les voilà, les tours de Saint-Pierre !

Oh! combien de genoux ont dû se ployer ici ! Quelles larmes, quels sanglots de joie! Les pères, les mères pressent leurs enfants sur leur poitrine. Et quand l'émotion le leur permet, c'est le psaume qui jaillit de leurs lèvres :

A toy, mon Dieu, mon cœur monte J'aime mon Dieu, car lors que j'ay crié Je sçay qu'il a ma clameur entendue.

Et puis qu'il m'a son oreille tendue, En mon dur temps par moy sera prié 2.

Saint-Pierre, Calvin : la paix, la liberté et l'Evangile !

Et maintenant, franchissons le pont-levis de la porte de Cornavin et entrons.

Vieille enseigne du Bourg-de-Four.

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