M. D. G., V, p. 17, 18, Rigaud
LA MAISON GENEVOISE
l'Europe, la Savoie, la France, l'Espagne, eux qui pouvaient si peu se vaincre eux-mêmes ? Nous répondrons soigneusement à cette question dans d'autres études. Ici nous nous bornons à constater que le calvinisme vint et forgea les mœurs de la liberté : grâce surtout à ces forgerons infatigables qui furent les Réfugiés pour la foi et tout particulièrement les Français. La nouvelle génération comprit qu'elle était l'armée de la liberté, que Genève était la citadelle de la liberté, et que la liberté ne pouvait être sauvée que par la foi.
Ainsi Genève devint un camp politique et religieux, et ce furent les mœurs des camps, dans le sens sévère de l'expression, qui régnè-
, Pot et plat d'étain du 16e siècle. (Musée archéologique.) (p. 418.)
rent : rigueur, austérité, sacrifice, pas de luxe, pas d'aise, et toujours le Qui vive.
La maison genevoise devint la tente de ce camp. Qui vive? — Et comment distinguer ici la réalité et le symbole ?
« Qu'un chacun, disent les Cries de i56i, jouxte sa qualité et puissance, doive estre fourny d'armes » (§ 3i), sous peine de « trois traits de corde. » — Il s'agit de veiller sur soi et sur les autres. La précaution est de tous les instants : « Que tous citoyens, Bourgeois et Habitants, ayent à veiller diligemment, tant de jour que de nuit, chacun à l'endroit de soy, sur tous allans et venans, et ait un chacun puissance de interroguer les soupçonnez, les descouvrir et révéler à la seigneurie » (§ 32) *.
D'une manière générale, tout le monde est chargé de veiller sur tout le monde : Cries, $ 99 : « Qu'un chacun soit tenu révéler à nos dits très redoutez seigneurs ceux ou celles qu'on aura trouvé délinquans et contrevenans aux pré-
1 Cette tension habituelle devient un des traits du caractère genevois. En 1613, Davity écrit : « Sitost qu'un estranger arrive, on espie ses actions, et l'on prend garde à tout ce qu'il fait. Que si quelqu'un estoit si hardi de s'aller promener autour des murailles pour les considérer, outre qu'on ne luy en permettroit longuement la veue, il seroit tout aussitôt mis en prison et en danger de perdre la vie » (p. 15). Ces propos ne sauraient nuire à la légendaire hospitalité et courtoisie des Genevois vis-à-vis des étrangers. Et quant à leur défiance, les événements de 1602 avaient assez montré qu'elle était légitime et point exagérée ; au contraire. Le correspondant genevois de Davity lui envoya donc ces lignes, qui remplacèrent les premières, en 1637 : * I's sont fort meffians, voire mesme entr'eux, pour ce qu'ils se persuadent que c'est humainement un des moyens de leur subsistance, de ne se fier les uns aux autres ; tant ils ont peur d'être asservis » (p. 23, 24),
LA VILLE
sentes cries et ordonnances de nos dits Très-redoutez seigneurs, en tout ou en partie, à peine d'être reprins du serment qu'ils ont à la ville. »
En cas d'épidémie, de peste, les femmes, les enfants peuvent sortir, aller à la campagne, pas les hommes. Le soldat ne doit pas abandonner sa citadelle. Et s'il y a menace de guerre, ceux qui sont au dehors doivent vite se retirer dans la ville avec leurs biens (§ 35) — En même temps, les conseillers devaient tous les six mois faire une visite dans les logements, pour s'assurer « si les hommes étoient duement armés et pourvus de munitions nécessaires pour rendre leur devoir envers la ville, commandant à ceux qui n'en auraient pas de s'en pourvoir dans huit jours à peine d'amende2. »
Et l'analogie éclate entre la foi et la liberté ! Une activité fébrile pour faire et refaire les fortifications : Calvin, dit-on, met la main à la pelle pour dresser les terreaux; une activité fébrile pour entourer l'Evangile de barrières et de murailles : les presses ne cessent de gémir pour répondre aux attaques ou pour attaquer l'adversaire. — Des règlements militaires pour que le citoyen soit prêt à défendre sa liberté ; des règlements ecclésiastiques pour que le citoyen soit prêt à défendre sa foi. — Des visites dans les dizaines pour voir si les armes sont en ordre et bien fourbies; des visites dans les dizaines pour voir si les doctrines sont pures et obéies. — Les traîtres à la liberté passés par les piques; les traîtres à la foi passés par le bûcher....
Qui vive? le citoyen genevois, soldat et croyant, passe sa vie sous les armes.
Et Rigaud peut écrire : « Les principaux ornements des demeures de nos pères étaient probablement, à cette époque, la cuirasse, la pique et le haubert, suspendus aux murailles, et les habitudes de la vie avaient sûrement un caractère de grande austérité. » L'ensemble des ordonnances était destiné « à maintenir la population dans l'état de qui vive habituel, où devaient être des citoyens qui pouvaient être appelés à chaque instant à payer de leur personne, comme cela eut lieu vers la fin du seizième siècle, et particulièrement dans la nuit du 12 décembre 1602 3. » — Rigaud aurait dû seulement ajouter aux armes genevoises de l'austère maison du seizième siècle, la Bible, je veux dire le bouclier de la foi et l'épée de l'esprit. Qui vive?
1. R. de Cazenove, Les Criées. — 2. Charge et commission donnée aux seigneurs conseillers sur les dizaines de la ville, par divers arrêtés en Conseil ordinaire, 1609. — Et, chose significative, si les idées ont changé, les mots restent les mêmes. Les calvinistes de 1560 et de 1609 se servent des mots des Genevois de 1459. Voici la décision du 25 octobre 1459 : « Que les dits seigneurs syndics visitent et doivent visiter, de porte en porte, les espèces d'armes des citoyens, bourgeois et habitans, et s'ils remarquent que quelques-uns n'ont pas des armes suffisantes, qu'ils les leur fassent acheter. » Registres du Conseil, I, p. 343. — « Pour se rendre si hardis, ils permettent à leurs enfans de faire des compagnies, presque dès qu'ils sont hors du berceau, et de s'armer de bâtons, avec lesquels ils combattent tellement entr'eux, que c'est honte d'avoir enduré quelque coup de son compagnon sans le rendre ; ce qu'ils font afin de les aguerrir, et de faire que leur grand courage augmente l'effet de leur petit nombre; puis, lorsqu'ils deviennent plus grands, ils continuent l'exercice des armes toutes les semaines. Les femmes et les enfans ne s'épouventent non plus de la guerre que les hommes; et les femmes, particulièrement, semblent autant d'amazones aux jours d'alarme, ne sçachans que c'est de pleurer pour ce regard, mais bien de donner courage à chacun. » Davity (1637), p. 29. — C'est bien ce qui se passa à l'Escalade de 1602 : les enfants et les femmes prirent part à la défense. — 3. M. D, G., V, p. 7-9.
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Mais il ne suffit pas d'avoir choisi une maison à notre convenance, et de nous y être installé, selon les usages de la ville. Il importe surtout de savoir comment nous devons y vivre. Car il y a des règles de vie, et fort précises, qu'il serait dangereux, à tous les points de vue, de méconnaître et de transgresser.
Et d'abord comment vivrons-nous de la vie matérielle ?
Avant la Réformation, il aurait fallu faire grande attention aux dimanches et aux fêtes mobiles. Le 7 juin 1457, on demande une lettre « au seigneur archevêque [domino archiepiscopo) », autorisant une crie : « Que personne, aux jours dominicaux et de fêtes mobiles, ne vende quelques denrées (alignas denariatas), et que ni les apothicaires ni les artisans ne tiennent boutiques ouvertes l. » — Mais la Réformation, par réaction contre l'abus des fêtes et des saints, alla d'abord presque à l'excès contraire, même pour le travail du dimanche (nous aurons occasion d'étudier cette question). Pour le moment l'habitant de Genève n'a pas ici grande préoccupation à avoir.
« La ménagère économe doit faire ses achats avant dix heures du matin, car à ce moment les « revendeurs et revenderesses » ont le droit d'acheter » (§ 63). Et ceux-ci n'auront pas le droit de revendre ailleurs que devant leur porte (ante domum sue habitacionis) 2. — Rien n'indique que cette prescription du 1 1 janvier 1458 ait été modifiée. — Mais la ménagère non plus ne doit aller, ni ici ni là, à la rencontre des « vendeurs et venderesses » qui portent en ville leurs denrées et produits. C'est interdit 3. Heureusement ; car ainsi tout accaparement est prévenu. Sous peine d'amende, on ne peut vendre et acheter que « aux places et lieux accoustumez » (g 62).
Voulons-nous des fromages ? On les vend « vers la place de la Tacconnerie, » dans la halle, qui, dès la seconde moitié du seizième siècle, comme nous l'avons dit, fut transformée en « pourmenoir des escholiers. » Le marché au fromage fut alors transporté au Molard '".
C'est au Molard aussi que se trouve le marché des poissons, et un marché singulièrement bien fourni : truites, saumons et brochets, « qui se prennent d'estrange grandeur, au respect des autres rivières, veu qu'il s'en trouve de trente et quarante livres de poids 5, » et ferrats, perchettes et bezoles « en leur manger fort délicats, lorsqu'ils sont appareillez à la mode du païs, avec beurre frais et vin, selon que les pastissiers, hôtes, hostesses et poissonniers sçavent trop mieux. »
Mais la « perdris du lac, » le fin du fin, c'est le « milecanton, qui n'est pas plus long qu'une épingle ordinaire, tellement qu'on en peut manger cinquante
1. Registres du Conseil, I, p. 199. — 2. Ibid. , I, p. 257. — .'!. C'était déjà interdit par les Franchises : « Que nulz ne puissent en jour de marchié hors de la dite cité de Genève acheter nulles denrées ne marchandises sur la peine de trois gros... et les denrées par les citoyens soient prises sans répréhension et données aux povres de Jésucrist. » M. D. G , II, p. 343. — 4. M. D. G., XXII, p. 272, Goulart. — 5. Davity (1637) dira : « Quelques truites pèsent octante, voire cent livres, » p. 23.
en un morceau. » Et celui-là est réservé aux seules bouches genevoises, car il ne peut se transporter l. — C'est tout un commerce. Une fois par semaine, deux en Carême, « ordinaires vivandiers, nommez poissonniers, » viennent prendre et charger le dit poisson et le porter en Savoie et dans le Lyonnais 2.
Presque aussi important est le commerce de la volaille dont le marché est encore au Molard. Ne parlons pas du «gibier et volaihle qui se prend; » les habitants des environs de Genève nourrissent quantité de chapons et oies, et c'est viande fort délicate pour l'hiver.
Les chapons gras de Genève comme ceux de Nyon, au pays de Vaud, sont d'un goût « beaucoup plus agréable que celuy des chapons du Mans, dont on fait si grand estât à Paris : de sorte qu'on envoyé de ces chapons de Genève en France et en Alemagne, jusqu'à Francfort 3. » — Et la qualité ne nuit pas à la quantité. Il y a parfois telle abondance de volaille au marché, les mercredis et samedis, aux environs de Noël, « qu'on en feroit des murailles. » Les vivandiers sont là heureusement pour tout transporter en France et ailleurs, assez loin 4.
Enfin, c'est au Molard encore, — • on dirait vraiment des Halles centrales5, — que l'on trouve les autres « menues danrées, » même quelquefois du vin, du bois,
des cendres, du fourrage de bétail, et les « inquants » de meubles 6 Ces « menues
danrées, » ce sont, je pense, le fruitage qui arrive « tant par basteaux sur le dict lac, que par terre, par charrets, » cerises, prunes, poires, principalement de « bon chrestien d'hyver et d'esté, » des capendus, pommes, amandes, noix, châtaignes, même des figues et des grenades 7. Il y en a tant, que c'est « débité à fort vil prix, » et pareillement toutes sortes de légumes, les « raves et naveaux, ce qui entretient les vivres à [bon] marché, parce que le menu peuple se repaist de tels fruitages. »
Quant à la « chair », elle se vend en quatre places, savoir « en la boucherie de Longemale, en la boucherie derrière la maison de la ville et en celle sur le Pont, et en la place S* Gervais » (3 68) 8. Et les quatres places sont bien fournies. « Les chairs, tant de bœuf que de moutons y sont assez bonnes, mais surtout il y a quantité de veaux, dont quelques-uns sont d'excellent manger. » Les bons pourceaux sont aussi en grande abondance, « à cause de la pluralité des bois, où il y a aglant [glands] pour leur pasturage et engraissement, » sans parler du fruitage 9. Avant d'être vendue, toute chair doit payer l'impôt, être « gabellée par les Gabelliers de la Seigneurie » (§ 70), et pour cela n'être tuée « sinon aux lieux publics et couverts » (§ 73). Mais c'est pour la plus grande sécurité des acheteurs. Nous sommes ainsi sûr de ne pas recevoir « chair infecte ou corrompue » (§ 69); et d'être servi « à juste poids » (§ 71). Les bouchers sont du reste tenus à d'autres prescriptions. Ils ne doivent pas « vendre les testes, de quelle beste que ce soit, à la livre ny par pièces, mais entières, à l'estime » (§ 72); et surtout ils doivent
L Davity, p. 23. — 2. M. D. G., XXII, p. 252, 256, Goulart. — 3. Davity, p. 22. — 4. M. D. G., XXII, p. 257, Goulart. — S. Aussi Goulart fait-il dériver Molard — soit Moular, — de moitt large, c'est-à-dire place très large et capable de grand peuple! Ibid., p. 271. — 0. Ibid., p. 271. — 7. Davity, p. 22. — 8. R. de Cazenove, Les Criées. — ■ 9. Goulart, p. 257.
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s'abstenir de frauder sur la qualité de la chair , de la « desguiser », ni « de couper les pièces de vaches pour les faire ressembler aux bœufs, ny contrefaire aucunement les dites chairs, pour les faire ressembler autrement qu'elles ne sont » (§ 74). Toute contravention est punie comme un « larrecin », et le boucher coupable devra « porter la torche au poing par le tour de la ville, avec lesdites pièces attachées sur luy. » De plus, il sera privé « d'exercer boucherie en sorte que ce soit » (§ 74).
Pour le pain, il est « ordonné que nul n'ait à vendre pain, sinon en trois places, à savoir en la place devant l'île, en la place du Molard, et sous la halle devant la Maison de ville » (25 mars 1544) 1. — Et enfin le vin, que l'on trouve aussi quelquefois au Molard, doit être payé au prix fixé. Le 19 décembre 1544, on apprend qu'au logis de la Rose, au Molard même, comme nous savons, « se vend du vin à sept solz le quarteron. » Vite il est « ordonné que ne cella ne soyt permis, mes que le Sêr Lieutenant il meste ordre2. » Une fois le vin acheté, bien « scellé ou intragé », c'est-à-dire quand il a payé son impôt (§ 77), le « boutevin » a le droit de le mettre en cave, par le trappon. La taxe de ces « boutevins » est fixée à « six-quarts » pour entrer un char de vin, et à « trois sols » pour le sortir (§ 80). — Si, pour quelque repas d'amis, nous voulons faire un peu d'extra, nous pouvons mettre dans notre cave un bossot de Sousmont, « vin de Chautagne et de la Côte3; » ou encore un bossot du « fort bon vin, blanc et rouge, nommé Servagnin, qui est du plant de Beaune 4. »
Nous savons maintenant de quelles ressources Genève dispose : comment devons-nous en user ? — Les lois sompîuaires vont nous le dire 5.
1. Archives. Nouveau Recueil de règlements. — 2. Registres dit Conseil, Vol. 39, f. 74. — 3. Galiffe, p. 324. — 4. Davity, p. 22. — Le blé (ceci regarde surtout les pasticiers, boulengiers ou boulengières) se trouve sous la Halle de la Maison de ville, s'il a été amené « par les portes nouvelles ou la Correterie, S1 Léger, et S1 Antoine, » ou « sous la haie de Longemale, » s'il est arrivé par les autres portes de Rive, S1 Gervais, et Cornavin, ou par le lac. (§ 67.) — 5. Deux documents achèveront de nous expliquer les pensées, les sentiments de Calvin, en deux langages, celui du seizième et celui du dix-huitième siècle. Le rapprochement est suggestif. — Le premier document, que nous citons, est la proposition de des Gallards, le disciple, le secrétaire et l'ami de Calvin, au Conseil, le 27 septembre 1558 : « M. Nie. des Gallarts de la part du Consistoire a proposé, que d'autant que les superfluités et excès accroissent entre nous, au lieu de diminuer, tellement que, par ce moyen, est donné grand scandale aux autres qui, nous pensans trouver chrestiens, voyans telz excès, sont scandalisez : aux quelz excès n'ont servies aucunes remonstrances, mais les dits excès s'augmentent de jour en jour, et c'est tant ès habitz que ès banquetz et viandes. Quant ès habitz, ce n'est pas tant aux hommes qu'aux femmes que cela est fort à reprendre combien qu'il y en ait de ceux qui monstrent par trop le plus beau devers la ville, notamment entre les François. Totesfois cela n'est encores si mauvais comme les affiquetz , verdugales, doreures, entortillemens de cheveux, et autres novelletés, esquelles les femmes se plaisent à se desguiser journellement. Aussi des viandes, qui (non pas à l'ordinance ; car chacun voudra bien estre ménagier) ès banquetz, et s'il est question de faire nopees, ou traiter amys, sont en si grande superfluité, que c'est une mocquerie, laquelle mesmes n'a esté soufferte entre les payens. Et si l'ung aujourd'huy a fait excès, l'aultre en veult faire davantage. — Or les Romains et autres ont jadys faites des loix et quelque temps observées. Que si nous, qui sommes chrestiens, n'y advisons, ilz seront en tesmoignage contre nous. Parquoy le consistoire en a bien volu advertir Messieurs, affin qu'il leur plaise y adviser de remède, et si on ne peult tout à coup réformer, pour le moins quant il y aura quelque commencement, on poursuyvra de mieux en mieux et Dieu bénira l'œuvre. Arresté, qu'on y provoye par moyen de cries, qui se feront; mais pour icelles faire, qu'on ayt advis
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Ne nous récrions pas. Calvin aurait bientôt fait de nous « redarguer » et sévèrement. « Ce n'est point assez, dit-il, que les magistrats punissent les meurtres et larrecins ; mais s'ils voyent des yvrongneries, s'ils voyent des [adultères] et semblables desbordemens, il faut qu'ils y mettent la main, s'ils ne veulent estre coulpables devant Dieu. » Car il est singulièrement nécessaire que les hommes montrent « qu'ils ont sens et discrétion en eux, et qu'ils ne sont point comme chiens et pourceaux !. »
La vie matérielle doit être simple, austère. Et si l'on veut voir contre quelles tentations la législation avait à lutter, il suffît de voir ce qu'elle était obligée d'accorder pour les banquets, une des principales passions des Genevois. Si nous donnons « noce, banquet ou festin » nous ne devrons pas « faire plus haut de trois venues, ou mises au service..., et à chacune venue plus haut de quatre plats honnestes, non excessifs, » soit trois services et douze plats, sans compter les
avec les ministres pour trouver quelque bon moyen, et empescher telles superfluités, lesquelles engendrent plusieurs maux, et nourrissent orgueil, gourmandise, puis ameynent pauvreté, chierté de vivres, et sont cause de la destruction de plusieurs, oultre le principal, qu'est que Dieu est grandement offensé, et donne mauvais exemple à ceux qui ont meilleure réputation de nous, qu'est indécent, et indigne de chrestiens et d'une république si bien réformée, que ceste cy, grâce à Dieu. » {Registres du Conseil, Vol. 54, p. 295v. Annales, p. 705.) — Le second document, celui qui date du dix-huitième siècle, est de Burlamaqui, le célèbre professeur de droit naturel, un des plus importants héritiers de la tradition calviniste, en même temps qu'un des plus importants initiateurs de ce que 1789 devait appeler les « Droits de l'homme. » J.-J. Rousseau l'avait lu. Au sujet des lois somptuaires, du jeu et du travail, il s'exprime ainsi, dans ses Principes du droit politique (édit. 1763, p. 1 18-120) : « Par les lois somptuaires on prescrit des bornes aux dépenses non nécessaires, qui ruinent les familles et appauvrissent par conséquent l'Etat. Rien n'est plus important pour le bonheur d'un Etat, rien n'est plus digne de l'attention du Souverain, que d'obliger ses sujets à l'œconomie, à l'épargne et au travail. Quand le luxe a une fois gagné une nation, il devient un mal presque incurable. Comme la trop grande autorité empoisonne les rois, le luxe empoisonne toute une nation. On s'accoutume à regarder comme nécessaires les choses les plus superflues, et ce sont tous les jours de nouvelles nécessités qu'on invente. Ainsi les familles se ruinent, et les particuliers se mettent dans l'impuissance de contribuer aux dépenses nécessaires pour le bien public. Un particulier, par exemple, qui ne dépense que les trois cinquièmes de ses revenus, en donnant un cinquième pour les contributions publiques, ne s'incommodera pas, puisqu'il augmente encore son capital d'un cinquième ; mais s'il dépensoit tout son revenu, ou il ne pourroit pas payer les impôts, ou il seroit obligé de prendre sur son capital. — Non seulement les richesses des particuliers se dissipent mal à propos par le luxe, mais ce qui est un nouvel inconvénient, elles sortent pour l'ordinaire du païs, et passent de l'Etat chez les étrangers, chez qui l'on va chercher les choses qui flattent la vanité et le luxe. — L'appauvrissement des particuliers produit encore un autre mal pour l'Etat, c'est qu'il empêche les mariages. Au contraire, l'on se porte beaucoup plus aisément au mariage, lorsqu'il ne faut pas faire de trop grandes dépenses pour soutenir une famille.... Remarquons enfin que pour rendre les loix somptuaires plus efficaces, les princes et les magistrats doivent, par l'exemple de leur propre modération, faire honte à ceux qui aiment une dépense fastueuse, et encourager les sages, qui se réjouiront d'être autorisés dans une sage œconomie et une honnête frugalité. » Et quant à l'oisiveté : « Il est important, en particulier, de faire tout ce qu'il est possible pour bannir l'oisiveté, cette source féconde de mille maux. Le manque d'occupation utile et honnête est la source d'une infinité de désordres. L'esprit humain étant d'une nature aussi agissante qu'il est, ne sauroit demeurer dans l'inaction, et s'il n'est occupé de quelque chose de bon, il s'applique inévitablement au mal. C'est ce que l'expérience a justifié dans tous les tems. Il seroit donc à souhaiter qu'il y eut des loix contre l'oisiveté, pour prévenir les mauvaises suites, et qu'il ne fut permis à personne de vivre sans avoir quelque occupation honnête, ou de l'esprit ou du corps. Surtout, il ne doit pas être permis à la jeunesse, qui aspire aux emplois politiques, ecclésiastiques ou militaires, de passer dans une honteuse oisiveté le tems de leur vie le plus propre à l'étude de la morale, de la politique et de la religion. »
i. Sermon XII, sur la première épître à Timothée. Opéra, LUI, p. 143.
LA maison genevoise
fruitages ! (§ 27 '.) Avant, et malgré les Ordonnances, à quels repas de Gargantua ne devait -on pas se livrer? Les Colloques de Mathurin Cordier nous l'ont déjà dit2.
La même tentation qui poussait à la dépense de table poussait à la dépense de vêtement. Le Genevois était un homme « extérieur », mangeant beaucoup et aimant les costumes somptueux, voyants. Il était de son temps, le moyen âge. « La valeur des vêtements, de ceux des femmes surtout, constituait un véritable capital qui tenait sa place dans les dots, les partages et les hoiries. Le velours, le satin, la toile d'or ou d'argent, les plumes, les fourrures, les dentelles étaient prodigués dans les vêtements des deux sexes; et nos clames les plus riches s'étonneraient de tout ce qu'il pouvait entrer d'ornements coûteux et surtout de bijoux et de pierreries, de « bagues », selon le terme consacré, dans le trousseau d'une petite bourgeoise du quinzième ou du seizième siècle. Quant aux atours des dames de qualité, ils auraient éclipsé ceux de mainte princesse de nos jours 3. » — Il s'agit de résister à de pareilles tentations, et « de quel estât, qualité et condition » (car dès avant Calvin les habitants sont divisés en classes, on peut dire officielles 4) que nous soyons, de nous « contenir et porter » modestement « en habits et vestement » ($ 22).
Malheureusement, nous avons très peu de documents iconographiques sur les costumes portés par les Genevois du seizième siècle. Sans doute, ces costumes ne différaient pas énormément de ceux que portaient les Suisses voisins. Nous savons que les pasteurs et les docteurs allaient en longues robes, en longues pelisses, avec bonnets plus ou moins carrés ; nous savons que la question des chausses chaplées causa presque une révolution, et nous n'ignorons pas la forme générale de ces justaucorps, de ces chausses, etc., etc. Mais les reproductions en dessin, en peinture ? Tous les archéologues que nous avons interrogés, le Dr Gosse, le directeur Bron (pour ne parler que des morts), nous ont répondu : il ne nous reste rien, ou presque rien du seizième siècle, ni comme costumes, ni comme ustensiles — Nous sommes réduits à nous contenter d'un fragment de la gravure de Martin Baum représentant le combat de Pinchat {Page 428), laquelle nous montre quelques bourgeois, quelques bourgeoises courant pour apporter de la nourriture aux combattants, et de quelques costumes plus détaillés d'hommes, de femmes, pris sur des mitres de carton, dont nous aurons lieu de parler plus tard. (Pages 429, 430 et 43 1.)
Mais si les documents iconographiques sont rares, nous avons, en revanche, maintes prédications de Calvin et une foule de textes législatifs.
i. R. de Cazenove, Les Criées. — 2. Voir plus haut, p. 83 et ss. — On allait souvent jusqu'à vingt et trente plats, avec une énorme quantité de douceurs et de bonbons. Dès le seizième siècle, nous remarquons les tartes, les vacherins, les talmouses. Galiffe, p. 323. — 3. Galiffe, p. 281, 282. — Stéphanie Guat légua en 1531 à son frère ses « robes nuptiales », estimées 2000 écus, c'est-à-dire en valeur actuelle au delà de ce que nos familles les plus riches donnent aujourd'hui en dot à leurs filles. Ibid., n. i, Notices généalogiques, II (2me éd.), p. 286. — 4. Le 21 juin 1536, à propos d'une « taille générale » pour fortifier la ville, il est question des trois classes, divites , les nches, medii, les médiocres, minores, les moins aisés. Nouveau recueil de règlements (Archives).
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Aussi bien ferons-nous sagement, pour nous bien pénétrer de l'esprit calviniste, de commencer par aller à Saint-Pierre, et par y écouter le prédicateur expliquant à ses ouailles comment il faut se vêtir. Du même coup nous comprendrons qu'on ne s'ennuyait pas aux sermons de notre Réformateur. Aussi il
Costumes du 16e siècle. (Fragment de la bataille du Fort d'Arve ou de Pinchat, par Martin Baum, 1590.) (p. 427.)
y avait foule, une foule qui souvent tremblait de frayeur à ses terribles objurgations, mais qui souvent aussi devait sourire, et peut-être rire en entendant ses mordantes satires des mœurs... du voisin !.
« Dieu a voulu ici déclairer qu'un chacun se doit accoustrer en telle sorte qu'il y ait distinction entre les hommes et les femmes. Et de faict aussi nous voyons les dangers qui pourroient estre, quand les hommes seront ainsi desguisez,
1. Peut-être ne trouverons-nous pas les indignations de Calvin aussi étranges, en pensant que 1 etrangeté des costumes à cette époque dépassait tout ce que nous pouvons imaginer. Nous lisons par exemple dans Seyboth, Strasbourg historique et pittoresque , p. 228 et ss. : « En 1492, disait Jean Bentz, les hommes portaient des costumes extravagants, multicolores, déchiquetés, tailladés; tel pourpoint, telle culotte se composait d'autant de pièces qu'il y a de jours dans l'année , le caprice de la mode y figurait des flammes, des branchages, des verdures, voire des caractères d'écriture ou d'imprimerie (comme dans l'Extrême- Orient). La façon de ces vêtements coûtait au moins deux fois autant que le drap. Le justaucorps des jeunes élégants ne dépassait pas la ceinture d'une largeur de main ; les moindres détails de leur académie étaient impitoyablement moulés dans leurs chausses (ici le chroniqueur emploie les mots propres,... qui ne le seraient plus à cette place). Et l'on ne craignait point, ajoute-t-il, de se présenter, dans ces accoutrements indécents, devant les personnages les plus augustes, devant les empereurs, les rois, les princes, les seigneurs, devant les plus honnestes dames. Celles-ci, du reste, n'étaient point restées en arrière ; leurs gorges, leurs épaules jusqu'au milieu du dos étaient outrageusement décolletées : même celles de condition médiocre, les femmes d'artisans ou de paysans se paraient de voiles valant 5 ou 6 florins, de ceintures d'or de 30 à 40 florins ; elles avaient toutes trois ou quatre robes de rechange. » — Et il faut voir les édits somptuaires de 1568 et les détails dans lesquels le magistrat strasbourgeois entrait, réglant jusqu'aux doublures, jusqu'au prix des chemises, etc., etc.
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qu'il en peut advenir beaucoup d'inconvénients, et que Dieu y sera offensé. Ainsi donc ce n'est point sans cause que ceste loy a esté mise, et ceux qui prennent plaisir à se desguiser, despittent Dieu, comme en ces masques et en ces momons, quand les femmes s'accoustrent en hommes et les hommes en femmes, ainsi qu'on fait.... »
« En premier lieu, il nous faut voir ceci, que les hommes soyent accoustrez d'une telle façon, qu'ils ne soyent point efféminez, ainsi qu'on le voit quelquefois, qu'il y en a qui s'attiffent comme des espousées. Quand donc ils auront cela, il semble qu'ils soyent marris que Dieu ne les ait fait femmes, et que quasi ils voudroyent renoncer leur sexe. Et cela est une chose honteuse. Aussi quand les femmes seront accoustrées en gendarmes : comme il y en a qui aimeroyent mieux porter une hacquebute [arquebuse] sur leur col, qu'une quenouille. Cela est contre nature et nous doit estre détestable.... »
« Dieu veut qu'en nous accoustrant, nous regardions l'usage et Thonnesteté.... Il y a l'usage premièrement. Or, quand je parle de l'usage, c'est afin qu'on se contente d'avoir accoustremens pour se préserver contre le froid et le chaut. Et puis l'honnesteté, qu'on soit couvert et qu'on soit habillé, en sorte qu'on ne se vienne point desguiser, comme pour jouer des farces, et pour attirer par nouveauté les yeux des hommes, afin qu'on dise : Qui est cestuy-ci ? O c'est un tel. Quand donc nous aurons l'usage, c'est-à-dire qu'il nous suffira que nous soyons vestus, et au reste que nous tiendrons quelque mesure, tellement que nous ne pervertirons pas Tordre public, voilà la règle que Dieu approuvera. Et quand les femmes aussi ne seront point par trop curieuses à s'attiffer et qu'elles ne voudront point attirer les yeux de chacun, afin qu'on les regarde en leur parure, voilà aussi une honnesteté que Dieu nous recommande.... »
« Il n'y a nulle doute que Dieu n'ait condamné ces pompes-là, et ceux qui ne tendent qu'à cercher tous les jours façons nouvelles, pour estre regardez de loin, et pour estre plus prisez, et qu'on dise : O celuy-là a inventé une telle façon;
Costumes genevois du 16e siècle. (Musée archéologique, (p. 427.)
LA VILLE
celui-là sait que c'est de trouver des accoustremens nouveaux. Et telles gens mériteroyent tous d'estre condamnez à estre cousturiers. Ces grans seigneurs et ces braves, qui voudront la porter des miroirs au col, c'est-à-dire des poupées qu'on regarde de loin : on les devroit faire tous cousturiers, puisqu'ils prennent
si grand plaisir à trouver tant de diverses sortes d'habits pour se desguiser *. »
Après les sermons, les Edits.
Ils condamnent « les chausses et pourpoints, »
ces costumes avec crèves, bouffants, de diverses couleurs (§ 23). C'est même à propos de ces chausses « chapplez » (par les « fenestres » desquelles, dira Calvin, on voulait introduire toutes sortes de dissolutions) 2, qu'aura lieu une des luttes les plus homériques de la législation somptuaire. Nous la raconterons en son temps.
Pour le moment, nous ne signalons que cette décision du ii juillet i555 : Le lieutenant et les auditeurs [c'està-dire le président de la justice et les juges] demandent au Petit Conseil comment ils doivent se conduire par rapport aux amendes dont les cries ont frappé ceux qui portent des chausses chaplées : sur quoi il est dit de s'en tenir aux cries, « mais qui [qu'ils] ayent a bien traicté les pouvres gens qui n'auront affaire par mallice3. » — Restriction vraiment digne de remarque ! — Pour couper court, on interdit aux couturiers « de faire d'ores en avant aucunes nouvelles façons d'habits sans la permission de nos seigneurs 4. »
Les femmes de leur côté doivent s'abstenir de « toute mitaine excessive 5. » A plus forte raison doivent-elles s'abstenir de « verdugalles, dorures en teste, coufes d'or, ne brodures sur manchons ni sur autres habits » (§ 25) 6. Hommes
Costumes genevois du 16e siècle. (Musée archéologique.) (P- 427-)
I. 3 janvier 1556. Sermon cxxvi sur le Deutéronome, ch. xvil, v. 5-8. Opéra, XXVIII, p. 18-21. — 2. Aux fidèles de France. Opéra, XII, p. 561. — 3. Registres du Conseil, Vol. 49, f. i28v. — 4. Art. 139: « Ordonnances de la cité et république de Genève sur la Réformation de l'Estat et police d'icelle. » 27 juillet 1609. Archives, Edits, Vol. 9. — Ces ordonnances ont été reproduites par Gaberel, Histoire de Genève, I, p. 339. — S. Edits, art. 129. — 6. R. de Cazenove, Les Criées.
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et femmes doivent déposer chaînes d'or ou d'argent, et ne porter aux doigts pas plus de deux anneaux, sauf « les espousées le jour des nopces et le lendemain. » Pendant ces deux jours elles peuvent en porter davantage (§ 24-26) l.
En conséquence, « les habits, tant des hommes que des femmes, sont fort modestes, et les seigneurs mesme, qui gouvernent leur république, sont seulement vestus la plus part de bonne sarge, d'autant qu'ils ne se plaisent pas devoir le velous, satin, ou autre estoffe de soye entr'eux, quoy qu'ils en facent beaucoup pour le vendre aux autres. Les hommes y sont habillez à la françoise, et la pluspart portent en hyver des robes fourrées, principalement les ministres et marchands. Les seigneurs portent des manteaux, ou robes, avec quelque riche fourrure.
» Celles qui se nomment Damoiselles portent le chaperon de velous, ou bien un autre habillement de teste, qui est de velous, qu'ils appellent le pointai, que plusieurs du tiers estât portent aussi, de mesme qu'un autre de taffetas, qu'elles appellent taffetas ou scoffion. Quelques vieilles Damoiselles portent aussi des manteaux doublez de belles fourrures.
» Les femmes des artisans ont des coiffes de soye, avec des cornettes de velous noir, et quelques-unes la simple coiffe avec un chapeau.
» Quelques jeunes filles, qui se disent Damoiselles, portent le pointai de taffetas noir, ou de couleur, fait à peu près comme les aisles des chauvesouris, ou le scoffion comme celle du tiers estât. En esté, elles vont en poil, avec une simple coiffe de soye blanche et d'autres sans coiffe, portant quelques nœuds ou rubans de soye faits en rose "2. »
Notons enfin que la question des cheveux suscita bien des difficultés graves.
Costumes genevois du 16e siècle. (Musée archéologique. (P- 427-)
1. R. de Cazenove, Les Criées. — 2. Davity (1637), p. 25, 26. — Galiffe accorde un point : « On dépensait dans l'ancienne Genève des sommes folles pour les funérailles et les habits de deuil. Sur ce chapitre au moins les restrictions des lois somptuaires de la réforme calviniste se montrèrent d'une exécution plus facile et d'une utilité réelle. » — Galiffe, p. 282, n. 1.
LA VILLE
D'après l'ancienne coutume, les fiancées se rendaient à l'église la tête découverte et les cheveux flottants. La Réformation blâma et interdit cette coutume qui lui parut trop peu austère. — Le 28 avril 1 536, Chr. Fabri révéla au Conseil le complot (qu'il avait deviné, desponsadas olfecerim una conjurasse), des jeunes filles qui devaient se marier le 3o avril et le 7 mai, et comptaient arriver au temple les cheveux déliés (crinibus passis); il déclara qu'il refuserait son ministère1. C'est ce que porte le Registre : « Maistre Christoffle, le prédicant, a exposé qu'il y a à présent à faire plusieurs nopses, et que plusieurs femmes de ceste ville reffusent couvrir le chiefz des vierges ; pour tant que l'on y doibge adviser ; car de luy il n'est point de propos d'en esposer point, sinon ainsin que porte la Ste Escripture. Sur quoy est esté arresté, que l'on advertisse les parans des dites esposées, qu'il ne les ameinent point le chiefz descouvert 2. » — Farel approuva fort l'énergie de Fabri : « Bene egisti », lui répond-il le 2 mai3, et lorsque les ministres, remplaçant Farel et Calvin exilés, se montrèrent plus accommodants, il s'en moqua vivement. « Morand, écrit-il le i5 janvier 1 53g, combat pour la liberté des cheveux comme pour l'essentiel de la foi *■. » — Les pasteurs bernois crurent devoir prendre parti pour cette liberté et pour ceux qui la défendaient. Ils trouvent pie recteque que les fiancées aillent au temple detecto capite, selon l'ancienne coutume et l'usage populaire 5.
Ce sont déjà des règles" morales qui organisent la vie matérielle. Quant à la vie morale proprement dite, tout est résumé dans le g 1 1 des cries : « Que nul ne soit si osé ne si hardi de p..., yvrongner, vagabonder, ne perdre son temps folement, ne se desbaucher l'un l'autre : mais qu'un chacun doive travailler jouxte sa qualité, sur peine d'être puni par Justice, selon l'exigence du cas. » — Et voici que toutes les actions vicieuses, depuis le blasphème jusqu'à la prostitution, sont spécifiées et interdites sous peine d'amende. — Nous sommes prévenus.
Celui qui est « si osé et si hardi de jurer le nom de Dieu » est condamné pour la première fois à « baiser terre, » pour la seconde fois à « baiser terre et à trois sols, » pour la troisième fois « à soixante sols et trois jours en prison en pain et eau, » enfin, pour la quatrième fois, il est « privé de la ville pour an et jour » (§ 6 6).
Celui qui « renonce, despite ou maugrée Dieu » est frappé d'amende honorable, la torche au poing. En cas de récidive, il est mis en prison et châtié « jouxte l'exigence du cas » (§ 8).
Pas plus que de Dieu, il n'est permis de médire « des princes et magistrats »
1. Fabri à Farel, 29 avril 1536. Herminjard, IV, p. 43. — 2. Ibid., p. 43, n. 9. — 3. Ibid., p. 49. - 4. Ibid., V, p. 138, n. 10. — 5. Ibid., p. 138. — 6. Le blasphème est puni à peu près comme le jurement (§ 7). — Il faut se rappeler tout ce que nous avons dit sur les règlements analogues, édités avant Calvin ou en dehors de son influence. (Voir plus haut, p. 335 et ss.)
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(§ 14), ni « des ministres de la parole de Dieu » (§ i5), sous peine de prison, et châtiment « selon le droit », ni d'un citoyen quelconque. Il est « expressément défendu à chacun de s'outrager ny injurier l'un l'autre en sorte que ce soit. »
Naturellement, si les mauvaises paroles sont interdites, ce n'est pas pour tolérer les mauvaises chansons. Trois jours de prison au pain et à l'eau, et soixante sols d'amende, attendent ceux qui chantent chansons deshonnêtes, qui dansent, qui « font » masques, mommeries, mommons, ou qui se déguisent en sorte que ce soit (§ i3) *.
Et les jeux ? Au treizième ou au quatorzième siècle, le jeu d'échec avait fait son apparition dans les hôtels. Quand il n'y en avait pas, les hôtes savaient faire les figures avec de la mie de pain. — Au quatorzième siècle, le jeu des clés était en grande faveur. — A la fin du même siècle, les cartes furent en usage. Toutefois, les gouvernements les accueillirent avec suspicion et les interdirent quand une comète était à l'horizon. Dans le canton de Lucerne, on ne pouvait pas
jouer pendant un orage Enfin, au seizième siècle paraît le jeu de quilles 2.
Une décision du 11 août i5o6 réunit les jeux de quilles3, de cartes et de dés, et les interdit également4. La Réformation se borne à renouveler ces interdictions : « Que nul... n'ait à acheter ne vendre cartes ne dez » (§ 10). C'est aussi coupable que de se procurer « chose papistique ». Surtout pas de jeu d'argent. « Que nul
I. R. de Cazenove, Les Criées de 1560. — Comme tous ces goûts étaient fort anciens, la législation les avait combattus depuis longtemps,... sans efficacité. 9 janvier 1481 : « Défense que personne n'aille par la ville déguisé [deguisatus), soit de jour, soit de nuit, ni ne porte des visagères ou des faux nez (nec gerat visagerias nec falsos nasos). » Flournois, Extraits (Grenus). — 2. Au milieu du seizième siècle, de 1542 à 1550, Galiffe énumère les jeux suivants : la Triomphe, la Revire, le Trente-et-un, la Ronfle, la Murnifle, le Trinqtract, les Clefs, les Boules, les Quilles, la Paume. Galiffe, p. 296. — :f. Il n'y a aucun détail sur lequel les historiens n'aient cherché à égarer l'opinion publique. Par exemple, on représente Calvin comme l'ennemi du jeu de boules. Etre l'ennemi du jeu de boules ! N'est-ce pas la preuve d'un esprit odieusement morose, inquisitorial, etc., etc.? Pas plus pour Calvin que pour les évêques ou syndics qui l'ont précédé. Néanmoins, Blavignac dit: «Le jeu de courtes-billes, ou courtes-boules, mentionné dans Gargantua, dès avant 1535, et défendu par le Consistoire de Genève, en 1 56 1 , n'est autre que notre jeu de boules. » Or, voici quelle est la délibération du Consistoire du 29 mai 1561 (et non 25, comme le dit par erreur Cramer) : Jeux de quilles les jours de communion : « Sur ce qui a esté proposé par le seigneur Amied Chasteauneuf, concernant les joueurs de quilles le jour de la Cène, l'advis du Consistoire est que Messieurs soient priez d'en faire ung edict, qu'ils feront publier la première fois qu'ils envoieront la trompette par la ville pour faire publier quelques aultres edictz, et ce pour éviter le scandale que les Papistes pourroient prendre de ce qu'à tels jours il y a de communément jeulx de quilles par toutes les rues et aultant des aultres jeux. » Il ne s'agit que d'un excès, et d'un excès le jour de la sainte cène. — 4. Le mandement de 145S (Galiffe, Matériaux, I, p. 191 et ss.) dit : «Nous défendons de s'adonner à ces jeux [de dés et surtout de dés faux] dans la ville et les faubourgs, publiquement et en particulier. » — Galiffe constate que de temps immémorial les dés, les jeux de hasard étaient défendus, et il ajoute : « Ces dispositions passablement catholiques passèrent ensuite à la lettre, ainsi que beaucoup d'autres, dans les édits calvinistes, qui, sous bien des rapports, ne furent qu'une édition revue et aggravée des ordonnances civiles et ecclésiastiques en vigueur à Genève depuis des siècles. » Galiffe, p. 296. — C'est-à-dire, comme nous le soutenons, que rien de ce que l'on stigmatise comme spécialement calviniste (les dénonciations comprises) n'a été imaginé par Calvin. Tout ce que Calvin a voulu, c'est que les vices fussent non seulement condamnés théoriquement, mais supprimés réellement. Et il a tenu la main à l'exécution des lois.
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n'ait à jouer à point de jeux, à or, argent ne monnoye » (§ 9). — Un joueur aux cartes, cité devant le Consistoire, avoue sa faute. Quelquefois, pour le goûter, il joue « un carteron de vin et non point argent content l. » D'autres avouent qu'ils jouent bien de l'argent, mais qu'ils le dépensent tout de suite : « Ce n'est pas argent sec, mais tout à boyre 2. » Le mot est digne de Molière. Il ne trouva pas grâce devant le Consistoire. Et Bonivard et Marot n'échappent pas à la loi.
Notons bien la pensée exacte de Calvin. Il ne condamne pas le jeu en soi (nous verrons que lui-même jouait) : « Vray est que nous n'oserions pas condamner du tout les jeux, si on en sçavoit user licitement. » Seulement, il en redoute l'abus. Les joueurs ont « leur sens captif, comme une espèce de sorcellerie. » Et puis les joueurs se laissent aller aux blasphèmes contre Dieu, à la fraude, à la colère. Et puis quelles dépenses! « Nul ne tient mesure.... Combien de mesnages en voit-on dissipez. Surtout il est quasi impossible de jouer pour l'argent, que Dieu n'y soit offensé en quelque sorte. Par quoy il est bien requis de s'en esloigner tant qu'on peult. » Et c'est seulement parce que le joueur ressemble au buveur, et qu'il lui est plus facile de pratiquer l'abstention que la modération, que Calvin conclut : « Le meilleur est de s'en abstenir du tout3. »
Comme nous avons déjà parlé des tavernes et des cabarets, et comme nous aurons occasion de parler des représentations théâtrales, nous passons tout de suite aux danses.
L'heure de récréation de la journée dans l'ancienne Genève commençait après le souper, vers sept heures du soir. Le lac était alors sillonné de bateaux, les promenades se couvraient de promeneurs, « les amis de la convivialité remplissaient les tavernes4, » et l'on dansait devant les maisons. Le récit du limonadier Rosetaz ( 1 533) nous atteste tous ces détails. Et Bernouilli écrit encore : « Les femmes, après le souper et le dimanche, passent leur temps à se promener à la Treille, aux Rues-Basses, à Bel-Air, à Plainpalais. La nuit elles vont à des assemblées, où les coquettes s'attiffent quelquefois en princesses, alors qu'elles n'ont pas 200 Thaler à attendre de leurs parents. »
Dès avant la Réformation les danses furent interdites.
Voici la décision du 2 juin 1 534 : « Danses malhonnêtes faites par les femmes du Molard, par celles de la Fusterie, par celles de Saint-Gervais et autres quar-
1. Registres diî Consistoire (Cramer). 29 avril 1546. — 2. Ibid., 24 mars 1552. — 3. Aux fidèles de France. Opéra, XVII, p. 714. — Calvin écrit encore à un ami : « Quant au jeu, je demande la modération. D'abord qu'il n'y ait pas de gain, et que l'attrait du profit ne séduise pas les insensés. De plus qu'on ne dépasse pas la mesure, ni en frais, ni en assiduité. Il faut donc faire des lois, comme je l'ai exposé, qui répriment ces vices autant que"possible : que personne ne retire du profit, que ce qui est destiné au festin ne soit pas à charge aux joueurs, que cela ne se fasse pas trop souvent, et que les législateurs prennent prudemment toutes les précautions. Ce qui nous regarde, nous, c'est de faire attention si quelqu'un dépense son temps, ses forces ou ses biens au jeu, et de ne pas supporter cette licence dissolue qui doit être châtiée par l'excommunication, selon saint Paul (2 Thes. III). Quoique, sous prétexte de noces, beaucoup profanent indignement le jour dominical, il faut cependant laisser des jours libres, pourvu que toute pétulance soit sévèrement réprimée. Il faut beaucoup de vigilance. » 25 septembre 1562. Calvin à Vatel. Opéra, XIX, p. 549. — Voir encore : Sermon LVII (du 14 août 1555) sur le Deutéronome, ch. VII. Opéra, XXVI, p. 579. — 4. Galiffe, p. 288 et n. 2.
la Maison genevoise
tiers de la ville, qui semblent plutôt faites en dérision qu'autrement, et qui causent diverses querelles. On résout de défendre par les dizaines de faire de pareilles danses, et que chacun se contente de danser devant sa maison K »
Avant la Réformation, les « danses malhonnêtes » s'exécutaient dans tous les quartiers de la ville, et il faut le sans-gêne que Galiffe témoigne vis-à-vis des documents pour écrire : « Le besoin d'excuser, à l'égard de la danse, quelle qu'elle fut, l'extrême rigueur des édits calvinistes,... a suggéré à quelques historiens l'idée que ces délassements de nos ancêtres pourraient bien avoir blessé les convenances.... Nous pouvons répudier en toute connaissance de cause de telles insinuations2....» Hélas! le procès-verbal du 2 juin 1 534 est là3. — Galiffe n'en trace pas moins le tableau idyllique que voici des danses dont le moyen âge semblait raffoler : « Devant les maisons d'une certaine apparence, devant celles surtout qui donnaient sur les places publiques et sur les principales rues, étaient des bancs de pierre qui faisaient partie de l'immeuble, et dont quantité existent encore. Sur ces bancs, et quand le temps le permettait, les dames recevaient après souper les visites de leurs parents, amis et connaissances. Les jours de fête, pour peu que la société fût un peu nombreuse, on faisait venir des musiciens, le bal s'ouvrait en plein air.... Les propriétaires voisins offraient des rafraîchissements, fort simples du reste. Ces réunions et ces danses finissaient avec le jour. Alors les jeunes gens accompagnaient jusqu'à leurs demeures les dames qui étaient venues là d'un autre quartier de la ville. » Parmi ces danses, Galiffe consent à signaler « la plus bruyante », qui était une sorte de grande ronde ambulante (virolet); on la dansait en chantant et on y faisait entrer toutes les personnes qu'on pouvait attraper *. Quand on sait ce qu'était la rudesse du quinzième et du seizième siècles, on peut deviner ce que pouvaient devenir ces ébats idylliques, le soir, quand le jour était fini.... Et l'on comprend l'intervention de la législation calviniste 5.
1. Flournois, Extraits (Grenus). — 2. Galiffe, p. 286. — 3. Pour s'en débarrasser, il ne suffit pas de reprocher à Gaberel d'avoir invoqué {Histoire de l'Eglise de Genève, Ib, p. 245) le Traité des danses de Daneau, imprimé par François Estienne en 1579 (Bibliothèque de Genève): « Ils s'approchent, s'attouchent, s'embrassent, se baisent.... En la volte, il y aura des artifices ordinaires pour faire bondir et lever si haut celles qu'on tient.... Ce qui rend les danses encore plus abominables devant Dieu est de les avoir introduites aux noces et solennités du mariage. .. Il n'y a rien de plus contraire, si l'on considère les causes du mariage, la sanctification ordinaire... » (p. 152). Dans son Traité des accoutrements, 1580, le même Daneau réprouve les fards, les fausses perruques et autres déguisements. < C'est une mode, dit-il, toute commune aux femmes d'aller la teste nue.... Elles élèvent en haut de leur front leurs cheveux avec le fer.... Il y en a qui, avec les pincettes, s'arrachent le poil au-dessus du front pour le faire plus ample, ou des sourcils pour les faire plus étroits.... Je mets au même rang ces miroirs que l'on voit pendre à la ceinture des femmes.... » — 4. Galiffe, p. 286. — 5. Le ier avril 1546, le Consistoire interroge une femme, donne Rolette, femme du sr Anth. Letz. Elle dit « estre vray que eulx, venant de Bellerive bien tart, estre environ sept heures de nuyt, et que, apprès leur sopper, que Tabusset estoyt chez eulx, » et on se mit à danser. — Sept heures du soir, c'est « bien tard ». — (Cité par E. Ritter, dans son Discours sur Gruet, Mémoires de l' Institut genevois, XVI, tirage à part, p. 19.) — Le 17 avril : « Tabusset le taborin, qui a mené et .touché de plusieurs instruments, comme de la flûte traversière, du taborin, de la flûte à neuf pertuis, du haut bois, de la musette et autres, dont il s'ensuit des danses et autres superflues insolences; arrêté qu'il lui soit défendu de non toucher aucune danses, ni basses danses, à point d'instruments qui émeuvent point de danses. * Galiffe, p. 287.
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D'autant plus qu'il y avait pis. Ne parlons pas des déguisements qui étaient une vraie manie genevoise, et dont on s'affublait « même sans motif apparent, » reconnaît Galiffe. Nous avons déjà cité la défense du Conseil, en date du 9 janvier 1481, interdisant d'aller par la ville déguisé {deguisatus) , de porter des visagères {nec gerat pisagerias), ou des faux nez (falsos nasos), défense renouvellée par les Cries de I5Ô01. Mais que dire des étuves'i C'étaient des établissements de bains chauds, de douches, selon le type romain, fort à la mode à la fin du quinzième siècle. Il y en avait à Plainpalais, au bord du Rhône; il y en avait à Saint-Gervais, dans la rue qui porte encore ce nom. On s'y faisait masser, frictionner, raser. Puis on se mettait au lit. On y allait en famille. Et finalement les plus graves désordres se produisirent. Les étuves étaient devenues de mauvais lieux. Parlant de Berthelier, le père, Bonivard dit : « La pluspart de son revenu provenoit des [femmes de mauvaise vie]; car c'estoit une mayson qui luy valloit beaucop de loage, pour ce que l'on y tenoit les Estuves, où les [femmes de mauvaise vie] se logeoient plus tôt que [dans leur maison réglementaire] à cause que leur mestier y valloit mieux2. » Le 3o avril 1 534, les habitants de la Corraterie portèrent plainte, et le Conseil des Deux-Cents interdit l'accès et l'habitation des étuves aux femmes de mauvaise vie 3. Y a-t-il lieu de s'étonner que la Réformation ait défendu « aux hommes d'aller aux estuves dédiées pour les femmes, et aux femmes en celles qui sont ordonnées pour les hommes? » (§ 12 4.)
Reste la prostitution elle-même. La prostitution est le dernier mot de l'immoralité. C'est contre la prostitution que la Réformation calviniste se montrera la plus radicale.
On peut dire que la prostitution florissait à Genève, à la fin du quinzième siècle; au commencement du seizième, elle était installée même dans les couvents.
Nous avons vu par une délibération du 21 septembre 1428, que le « sérail » (la maison réglementaire) avait été installé près de la porte Saint-Christophe (ou de Commollia) , plus tard appelée pour cette raison porte des Belles- Filles, « après une grande délibération3. » La même année (ier octobre), le Conseil, l'évêque et le Conseil, réunis à l'évêché, ordonnèrent aux femmes de mauvaise vie « de faire leur demeure au lieu qui leur avait été assigné 6. » On leur interdit en même temps d'aller aux étuves plus d'une fois par semaine , le samedi (videlicet sabbati), si elles veulent. — Trente ans plus tard, le mal a augmenté. i5 mars 1457, il est décidé d'expulser les femmes des rues et de les faire conduire au « sérail » par leur reine. Si elles n'y vont pas, qu'on les mène à l'Ile (à la prison de l'Ile), unacum armagogis , seu ruffianeriis , et que les syndics se joignent au châtelain pour exécuter cette ralle. Ensuite que l'on interdise aux locataires et aux propriétaires de loger ces femmes, sous peine légale 7.
1. Voir plus haut, p. 433 et n. 1. — "2. Bonivard, De /'ancienne et nouvelle police, p. 7. — 3. Galiffe, p. 295, n. 1. — 4. R. de Cazenove, Les Criées de 1560. Les prédicateurs calvinistes suivirent la coutume avec leurs femmes et leurs filles avant de songer à la réformer. Galiffe, p. 295. — S. Registres du Conseil, I, p. 98. — 6. Ibid. p. 99. Le 22 mai 1524, un conseil général, tenu dans le couvent des Frères Prêcheurs, renouvelle l'ordre. — Nouveau recueil de règlements, Archives. — 7. Registres du Conseil, I, p. 171.
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Le mandement du Chapitre de l'année suivante, 1458, est aussi étrange par la forme que par le fond. Voici le titre : « Le Chapitre de l'église de Genève... aux vénérables vicaires, etc. » Les articles 2 et 3 sont déjà curieux, comme sujets de mandement : 2. « Toutes les femmes publiques qui résident actuellement ou résideront à l'avenir à Genève, devront habiter le lieu accoutumé et fixé pour la prostitution en cette ville, et aucun autre. — 3. A l'avenir elles seront toutes obligées de porter un parement rouge à leur manche droite, et l'usage des robes et capuchons de soie leur soit absolument interdit. » — Mais que dire de l'article 4? « Pour que, suivant l'ancienne coutume, ces pécheresses soient mieux dirigées, elles pourront élire et se constituer une reine, ou bien le vidomne et les syndics leur en choisiront une, à leur défaut, laquelle prêtera serment sur les saints évangiles d'exercer le dit emploi de reine bien et fidèlement de tout son pouvoir, sans affection ni haine1. »
La prostitution et l'évangile ! Les chanoines ne sont pas choqués du rapprochement des mots... ni des choses! Et voici un épisode vraiment prodigieux.
Le 3 juin 1459, nouvelle interdiction par le Conseil à tout propriétaire de donner un logement quelconque à une femme de mauvaise vie2. Mais, le 24 juillet, le châtelain (de l'Ile) vient se plaindre. A l'instance et requête des syndics, il a ordonné à Humbert Perrod d'expulser la femme de mauvaise vie qu'il loge à la Tour-de-Boël. Il a répété le même ordre à la femme elle-même. « Mais elle a obtenu des seigneurs vicaires une certaine provision, laquelle, au mépris de l'arrêté pris, porte défense à lui, châtelain, et aux seigneurs syndics de passer outre. Le Conseil décide que les seigneurs syndics iront aujourd'hui trouver les seigneurs vicaires, leur remontreront ce qui se passe, afin qu'ils n'empêchent pas l'exécution de l'arrêté 3. »
L'on comprend que de pareils règlements, et surtout qu'une pareille église, n'aient pas beaucoup enrayé le vice. Un règlement de 1487 assigne aux femmes de mauvaise vie non plus une seule résidence, mais toute une série : « en la carrière appelée des Belles-Filles, ou en Villeneuve depuis les étuves en là, et hors la ville aux lieux et faubourgs moins honnêtes, à elles ordonnés 4. » — Le 5 juin 1509, le sérail fut transporté à l'intersection de la rue Saint-Christophe, ou des Belles-Filles, avec celle de Chausse-Coq (carreria lupanaris), et le 26 novembre i5i2 on s'occupe de nouveau de la reine: qu'une prostituée infâme soit faite reine du sérail public après en avoir obtenu la permission du Conseil épiscopal 3.
1. Galiffe, Matériaux, I, p. 191 et ss. — 2. Registres du Conseil, I, p. 303. — 3. Voir le texte latin officiel: « Nichilominus eadem obtinuit a dominis vicariis quandam provisionem, per quam eidem castellano et dominis sindicis inhibetur, ordinacionem predictam infringendo. Concluditur quod dominici sindici vadant hodie ad dominos vicarios et premissa eis remonstrent, sic quod non impediant exequucionem dicte ordinacionis. » Registres du Conseil, I, p. 322. — 4. La Crie faite le 18 jour d'avril 1487 sur le faict des femmes vivant deshonnêtement de leur corps. — 5. « Meretrix, non laude sed vituperio digna, lupanarii regina efficiatur. » Flournois, Extraits (Grenus). — En 1503 la reine avait été élue après une conférence avec le révérend seigneur évêque de Nice. Blavignac, Enseignes, p. 199. — On a le portrait de la reine de 1413, dans l'acte des protocoles du notaire Fusier. Galiffe, p. 291, n. 3. — Outre ce portrait, on possède au Musée archéologique des mitres destinées à orner la tête de ces reines ou de leurs suivantes. « Elles
LA VILLE
Toutefois, le 10 décembre 1 535, « parce qu'il est à craindre que nous ayons la guerre, on résout de chasser les étrangers et les prostituées » — Enfin vient la Réformation et, tout de suite, le 7 mars 1 5 36, les femmes de mauvaise vie sont tenues de renoncer à leur métier, ou de quitter la ville, sous peine du fouet 2.
GalifTe est ici obligé de reconnaître l'initiative de la Réformation. « Cette initiative, dit-il, lui appartient. » Et il déclare même « admirer cette horreur biblique » du mal. Mais... c'est pour faire un autre reproche non moins grave à la Réformation, celui d'avoir favorisé l'hypocrisie. « La question utile, dit-il, serait de savoir si les durs préceptes qui règlent l'existence exceptionnelle d'une communauté monacale, nous allions dire d'une maison de correction, étaient bien le remède le plus efficace à appliquer à une nation de i5 000 âmes, composée des éléments les plus hétérogènes. » Il répond sans hésitation : non, et il affirme, ses documents en main, Registres, Minutes, Actes de l'état civil, qu'au contraire, la législation calviniste a corrompu les mœurs. « L'époque des écarts les plus graves, dit-il, et les plus fréquents en matière de mœurs n'est à chercher ni avant 1 536, ni dans les premiers temps de la Réforme, ni moins encore dans le cours du siècle passé, mais entre le milieu du seizième siècle et la seconde moitié du dix-septième siècle ; ainsi donc précisément clans la période qui doit mieux que toute autre ou plutôt qui peut seule servir de pierre de touche à la portée réelle et durable de notre ancienne législation puritaine3. » — Galiffe joue ici avec le sophisme qui accuse la statistique d'augmenter les délits parce qu'elle les constate. Quand tout fut défendu, on constata plus de contraventions qu'à l'époque où tout était permis. Et c'est ainsi qu'on fournit de la copie aux pamphlétaires catholiques du plus bas étage: mais ce n'est pas ainsi qu'on raconte l'histoire. Les fameux Registres prouvent suffisamment le contraire et, quant à l'immoralité qui régnait avant la Réformation, nous renvoyons à leur témoignage que nous avons si souvent cité 4.
datent du milieu du seizième siècle, et offrent quatre tableaux d'un véritable intérêt au point de vue du costume. > La planche qui présente l'homme, une bourse à la main, est particulièrement « intéressante. Le costume est plus riche que dans les autres et doit être de la première moitié du seizième siècle. > Blavignac, Enseignes, p. 202-209. (Nous avons reproduit ces dessins plus haut, p. 429, 430 et 431.) — Le 26 mai 1842, Pictet de Sergy fit une communication à la Société d'histoire sur les « mitres en carton peint, servant au seizième siècle à coiffer ceux qui se rendaient coupables d'excitation à la débauche. » — Cette communication n'a pas été imprimée. Et Fr. Mayor présenta un « volet-enseigne, en chêne sculpté, d'une maison de prostitution du quinzième siècle, trouvé dans une cave de la rue du Marché » (actuellement au Musée archéologique). Voir M. D. G., Ed. Favre, Mémorial, 1889, p. 51. — Galiffe, p. 282.
1. Flournois, Extraits (Grenus). — 2. Galiffe, p. 291, n. 5. — •'!. Ibid., p. 291-294. — 4. Depuis l'année où la Réforme l'emporta définitivement à Genève, les Registres du Conseil ne parlent plus d'aucun lieu de prostitution autorisé, et l'on en vint, bientôt après, à punir les dérèglements particuliers; cependant le rigorisme des Réformateurs ne l'emporta d'une manière décidée sur les anciennes habitudes que depuis la ruine de la faction des libertins, en 1555. On fit des « édits et ordonnances sur les crimes de paillardise et adultère, » et la loi se montra particulièrement sévère contre ce qu'on appelait les agents de paillardise : < L'entremetteur ou l'entremetteuse qui aura procuré une simple paillardise, sera mitré et fouetté publiquement et banni perpétuellement, à peine de la vie. Et si c'estoit le père, mère, frère, sœur,
LA MAISON GENEVOISE
Enfin, si la vie matérielle doit être réglée par la loi morale, la vie morale doit être réglée par la loi religieuse.
La religion, la religion chrétienne, voilà le point de départ, et comme le but de tout; et c'est aussi sur sa religion que l'habitant de Genève doit commencer par veiller. Les Cries n'ont garde d'oublier de le lui dire. Voici, en effet, leur début :
« Cries et édits, faits et passez par nos magnifiques et très honorez Seigneurs syndiques et Conseil de ceste cité de Genève, et publiez à voix de trompette, façon accoustumée, le mercredi vingt-huitième de février et le mardi cinquième de mars, l'an mille cinq cens soixante. Des sermons et catéchismes . L'on vous fait à savoir de la part de nos Très redoutez Seigneurs syndiques et Conseil de ceste cité, qu'un chacun doive et soit tenu venir ouyr la Parole de Dieu, principalement les Dimanches et le jour de la prière, et les autres jours, quand ils y pourront vaquer; et que chacun doive et soit tenu se régir et gouverner selon icelle, sur peine d'estre repris par justice 1 . »
La Parole de Dieu, sous peine d'être repris par justice! Genève est une ville chrétienne, et la maison genevoise est une maison chrétienne. Tout est là.
La semaine commence par le dimanche, et le dimanche commence par le sermon.
Voici le tableau des services en 1 538 : « Tous les dimanches y a cinq sermons de la pure et simple parolle de Dieu, mais chacun des autres jours y en a seulement deux, et sont les heures distribuées de telle sorte qu'on peult facilement assister à tous les dessus dicts sermons l'ung après l'autre 2. »
En 1 D41 : Le dimanche, sermon « au poinct du jour à Sainct-Pierre et à Sainct-Gervais, et à l'heure accoustumée auditz Sainct-Pierre et Sainct-Gervais 3. » A midi, catéchisme pour les « petiz enfans 4 » à la Madeleine, à Saint- Pierre et à Saint-Gervais; à trois heures, « le second [sic] sermon » à Saint-Pierre, et à Saint-Gervais. — Pour les jours ouvriers, « oultre les deux prédications qui se font, » il y a, trois fois la semaine, prêche à Saint-Pierre, savoir le lundi, mardi et vendredi « une heure, devant qu'on commence aux autres lieux 5. »
Enfin en i56i, « que le dimanche, pour le moins, il y ait sermon au poinct du jour à S' Pierre et à S4 Gervais et à l'heure accoustumée audict S' Pierre, à la Magdalene et à S1 Gervais. A midi qu'il y ait catéchisme.... A trois heures
oncle, tante, tuteur ou curateur, qui eust livré sa fille, parente ou mineure, ou que l'entremise fust pour l'induire à adultère, tel ou tel sera puni de mort. » Alex. Guillot, La lutte contre l'exploitation et la réglementation du vice à Genève jusqu'au 22 mars iSyô. Histoire et documents, p. 6.
i. R. de Cazenove, Les Criées de 1560. — 2. C'est le principal du Collège, Saunier, qui parle. Bétant, Notice sur le Collège de Rive. — 3. En 1544 (23 septembre) le sermon doit être sonné à six heures. Annales, p. 344. — 22 septembre 1558 « est arresté que dimenchc on sonne le sermon du matin à cinq heures, et celuy de Lundy à sept et ainsin tous les jours. » Ibid. , p. 704. — 4. « Ceux qui peuvent avoir cognoissance pour apprendre. » § 2. R. de Cazenove, Les Criées de 1560. — 5. Opéra, Xa, p. 20, 21.
LA VILLE
aussi bien en toutes les trois paroisses. » — Pour les jours ouvriers, les presches ont lieu « tous les jours ès trois paroisses, ... à une mesme heure, assavoir d'esté depuis Pasques jusque au premier d'octobre, dès six heures jusqu'à sept, et d'hyver, dès sept heures jusques à huict. » Les « prières » sont faites spécialement « le jour du mercredi, sinon que ci -après fust establi autre jour selon l'opportunité du temps. » Et « en outre les dites prédications, qu'on presche trois fois la sepmaine de matin à S* Pierre, assavoir le lundi, mercredi et vendredi, et à S1 Gervais, le mercredi, avant les susdits sermons ordinaires1. »
Il n'y a pas toutefois rigorisme sabbatique. Il est interdit « de jouer ne vagabonder par les rues pendant que l'on sera au sermon, les dimanches, ne d'ouvrir les boutiques le jour de la prière, pendant que Von presche » (§ 4) 2. Le 16 janvier i537, les Deux-Cents avaient décidé « que, pendant les sermons, le dimanche, l'on ne doige permettre boutiques overtes quelque sorte qu'elles soyent, ny bochiers, ny tripiers, ny aultre, ny revendeur, mais chescung soit tenu serré sa bouticque, incontinent que sonnera la grosse clouche pour le dernier coup3. »
Le travail est permis, en dehors du temps des sermons, aux grandes fêtes.
Evidemment, la grande préoccupation de Calvin est de rompre complètement avec la tradition papistique et, dans sa réaction, il ne donne pas au dimanche toute la valeur que l'exégèse exacte de Bèze lui accordera 4. Mais son but est seulement d'obtenir la suppression de toutes les fêtes sur semaine. Le 19 décembre 1544, ^e Conseil délibère « du jour de Noël prochain, du jour de la circoncision prochain, et conséquemment des altres festes que sont en nombre. » Calvin expose son idée. « Le ministre Calvin a exposé qu'il seroy bon ordre en l'église, que voyent [voyant] que le jour de Noël est pour le Jeudy, que les prières cessent le mecredi, et soyt faict le semblable des altres quattre festes, et que il soit assès de presche une foys lesdits jours. Ordonné que le dtz ordre soyt observé5. » — Mais le Conseil eut beau donner raison à Calvin, la coutume ne se transforma que peu à peu. Le 11 novembre i55o, le Réformateur se plaignit que c'étoit une diversité, une division « scandaleuse... à cause de ce que... aux festes... aulcungs ovrent leurs botiques, les aultres non. » Le Conseil arrêta que « à l'advenir telles festes ne se facent plus, mais chascung ovre sa botique — Et pour ce que la sène, célébrée le jour des festes, cause que les gens après disné suyvent à faire feste, est arresté que, advenans les festes où se célèbre cène, que l'on la célèbre le dimanche plus près du jour de la feste 6. »
Finalement, le 26 décembre i555, il est déclaré au Conseil que « aucuns par la ville ont fait la feste de Noël, et mêmes aucuns pauvres de l'hospital! » Le Conseil décide immédiatement « que ceux qui se trouveront avoir célébré la dicte faite seront tenus en prison vingt-quatre heures » et que les pauvres de l'hôpital « auxquelz est faite aulmone, en seront privés pour un moys, s'ils ont célébré la
1. Opéra, X.3-, p. 99. — 2. R. de Cazenove, Les Criées de 1560. — 3. Archives. Nouveau recueil de règlements. — 4. Louis Thomas, Théodore de Bèze et la doctrine du dimanche au seizième siècle, 1890, p. 30. — 5. Registres du Conseil, Vol. 39, f. 75. — 0. Ibid., Vol. 45, f. 125 v.
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feste. 1 » — -Et voilà un texte que nous livrons charitablement aux pamphlétaires à court de calomnies. Calvin faisant condamner à l'amende, même à la prison, les citoyens qui célébraient la fête de Noël! — Il s'agit de définir les mots. Evidemment Calvin voulait bien qu'on célébrât la naissance de Christ, mais il ne voulait pas qu'on en profitât pour faire la fête.
Donc, la Parole de Dieu et la Parole seule. Le plus grand crime que puisse commettre un habitant de Genève, c'est de trahir cette Parole : « Que nul de quel estât et condition qu'il soit, ne soit si osé ne hardi, en manière quelconque de procurer ne pratiquer secrètement ni ouvertement, d'abolir et faire cesser la Parole et service de Dieu et de son saint Evangile, ne d'avancer de revenir à la loy papistique , sur peine de perdition de la vie » (§ 16). Il ne s'agit pas d'amende, de prison, d'exil : la mort. Et l'article suivant y revient, unissant la Réformation et la Liberté de la ville: « Que un chacun, jouxte son pouvoir, doive et soit tenu maintenir la saincte Réformation évangélique, libertez et franchises de ceste cité, sur peine de perdition de corps et de biens » (§ 17) 2.
Sur les murailles de nos cités est la devise de la patrie moderne : liberté, égalité, fraternité. — Sur les murailles de la cité genevoise est la devise de l'Etat chrétien : J H S, Jhesus.
Seulement, nous touchons ici à la plus grande différence entre la maison de Genève et la maison de nos villes modernes. Chez nous, peu importe la devise gravée ou peinte à l'extérieur des murs. Là-bas, les mesures sont prises pour que, en dedans des murs, la devise soit strictement mise en pratique.
On peut dire, en effet, que, s'il y a un axiome de notre droit civil moderne inconnu au seizième siècle, c'est bien celui qui déclare que la vie privée est murée. La maison genevoise est en verre, et l'œil du fameux Consistoire peut y pénétrer à chaque instant.
Le Consistoire — dont nous aurons à raconter plus tard les origines et la constitution — est un corps mixte, où sont représentés les pasteurs et les laïques, l'Eglise et l'Etat. C'est dans le Consistoire que s'opère la fusion des éléments sociaux, moraux et religieux, ou, si l'on préfère, la pénétration du domaine civil et du domaine moral par le principe religieux.
Qui vive? c'est ici que le mot s'applique. Le Consistoire fait la ronde, et voit si chacun est à son poste. Il s'informe des débauchés « ne voullant rien faire, sinon grande chère, et mangeants le peu de bien qui leur a esté délaissé par leurs
1. Registres du Conseil, Vol. 50, f. 82. — A propos des fêtes, Bernouilli s'exprime ainsi : « Les Genevois n'ont pas de jours fériés, pas de semaine sainte, pas de Noël, pas de Nouvel an. Ils n'ont que la fête de l'Escalade, le 12 décembre.... Leur fête de l'Escalade est un jour consacré aux excès du boire et du manger (ein Sauf- und Fressfest) plutôt qu'au Seigneur. Ce jour-là, il n'y a pas de bourgeois si pauvre qui, pour narguer le Savoyard, ne s'enivre jusqu'aux oreilles (sich nit toll und voll saufft) et ne se paye un chapon genevois. Les pasteurs n'ont rien contre, et les exhortent publiquement du haut de la chaire à bien s'amuser. « Réjouissez -vous ! » On doit espérer que cette fête tombera en désuétude, et qu'à sa place les autres seront introduites. » — Nous citons ces lignes pour caractériser non point les Genevois, mais Bernouilli. — "2. R. de Cazenove, Les Criées de 1560.
LA VILLE
parents, et vagabonds battant le pavé. » Il dresse une liste de trente-cinq noms « sous espérance d'en havoir d'aultres *. » — Il fait rechercher ceux qui sont malveillants les ungs contre les aultres, » et demande « qu'on les face réconseiller [réconcilier] ensemble avant qu'ils viennent recepvre la sainte Cène de notre Seigneur 2. » — Il se plaint qu'on « ne tient plus compte d'aller aux presches, » et invite le Lieutenant à faire des visites domiciliaires les dimanches et jours de mercredy 3.
Surtout pas de superstitions papistiques, pas de prières en latin; c'est « grosse chose, » c'est « chose horrible et détestable, » chez les vieux et chez les jeunes. La petite fille de Jean Barrois, âgée de treize ans, allant courir les rues et, quand ses parents l'appellent, déclarant « qu'elle ne veult pas et qu'elle s'en veult retorner à la papauté, » le Consistoire dit bien au père et à la mère de supporter leur fille en ses infirmités. Mais en même temps il prie Messieurs « de la mander quérir, sans faire semblant de rien, puis la mander à l'ospital, pour estre très bien fessée de verges, comme elle le mérite4. » — Et pas davantage de mauvaise fréquentation avec les ultra-protestants, avec les anabaptistes. Nous serions sévèrement « remonstrés 3. » — Le Consistoire interroge chacun sur sa foi. Allons-nous au sermon? Savons-nous l'oraison dominicale? Il peut nous remettre à quinzaine, pour venir, nous, notre femme et notre famille « rendre rayson de notre confession, » et, en attendant, nous ordonner de fréquenter « les sermons tant le dimanche que jour de la prière 6. »
Intervenant ainsi dans les détails de notre foi, le Consistoire intervient dans les détails de notre conduite. Si un imprimeur boit du vin d'un prix trop élevé pour sa condition, de 6 sols à i fl. , le Consistoire le déclare un « gourmand, un fainéant et vagabond, » et demande qu'il soit chastié et banni de la ville 1 . — Si une femme prend du vin « oultre rayson, » le Consistoire l'avertit de se « chastier 8. » — Si l'on trouve chez un citoyen des livres d'Amadis de Gaule, le Consistoire les envoie immédiatement à Messieurs pour les brûler, « attendu que cela ne sert que de corrompre et dépraver la jeunesse, et d'ailleurs ne sont que mensonge et resverie 9. » — Si au moment où un jeune homme boit un verre de vin, une jeune fille prend le verre et, en présence d'une femme de son parentage, dit : «Je boy à vous en nom de mariage, » et qu'il y ait discussion sur la validité de ces fiançailles, le Consistoire tient ce verre devin pour suspect, et renvoie les deux jeunes gens à Messieurs « pour leur faire boire ung peu d'eau [c'est-à-dire les mettre en prison : le secrétaire ne craint pas le mot pour rire]. » De plus, « attendu que ce mariage est voilage, » le Consistoire est d'avis de le déclarer nul 10.
Mais le Consistoire ne se contente pas d'intervenir de son chef. On prend plaisir à provoquer son intervention ; car en réalité le Consistoire, c'est le juge
1. Registres du Consistoire (Cramer), 17 octobre 1560. — 2. Ibid., 30 août 1542. — 3. lbid., 17 juillet 1 56 1 . — i. Ibid., 4 juillet 1560. — 5. lbid., 16 mai 553. — 6. lbid., 16 mars 1542- — 7. lbid., 12 mai 1562. - H. Ibid., 5 décembre 1555. — 9. Ibid., 9 mars 1559. — 10. Ibid., 21 mai 1562.
LA MAISON GENEVOISE
de paix, le juge de famille. — Nous pouvons nous adresser à lui pour la correction de nos enfants. Un gamin avait si mauvaise tête qu'en désespoir de cause son tuteur l'amena au Consistoire. Le petit drôle avait déclaré « qu'il ne volloyt rien faire, ni aller à l'eschole, et qu'il se tueroyt plustost, et se jecteroit plustost dans le Rosne et des fenestres en bas. » Devant le Consistoire, il a le verbe moins haut et se déclare prêt à aller à l'école. Mais le vénérable corps, présidé par Calvin, décide « de lui dire qu'il y aille doncques ; puis, que Me Enoc, qui est le recteur, aye charge de le faire fesser exemplairement,... et au reste qu'il demande pardon au dict tuteur et à sa mère ; ce qu'il a faict à genoux *. » — Au lieu d'un tuteur et de son pupille, voici un groupe de femmes qui se présentent au Consistoire. Elles se plaignent d'être régulièrement fouettées par leurs maris ! Le Consistoire fait venir ces rudes personnages et leur demande pourquoi ils tourmentent ainsi leurs femmes ? Réponse : « Qu'elles ne veullent estre obeyssants. » Et comme ils prétendent n'être pas aussi coupables qu'on le dit, les femmes précisent : « Les dites client qu'ils pregnent des verges, et les remoullent en de vynaigre et de sel, et mesme le Petit, le mari de la Petite, en a en son arche qu'est grosse pitié 2. » Le Consistoire fait « grosse remontrance » et « asprement ». — On comprend qu'avec de pareilles mœurs il y eût souvent dans les ménages brouilles, « mallevolence », et que le Consistoire eût fort affaire pour « appointer » les conjoints et les faire « demourer ensemble par amitié ou par rigueur3. »
Mais tous ces détails, après nous avoir étonné, choqué, ne finissent-ils pas par montrer jusqu'à quel point le Consistoire était utile, et jusqu'à quel point il fallait, entre l'idéal chrétien affirmé par Calvin et la rudesse de mœurs de ses administrés, un intermédiaire, une organisation pratique, veillant à la réalisation progressive de cet idéal, à l'amélioration progressive de ces mœurs, une organisation sut generis, précisément le Consistoire 4 ?
Il ne nous reste plus qu'à constater dans quel état se trouvait cette maison genevoise, que nous venons d'étudier, au moment où Calvin la prit, et dans quel état il la laissa quand il mourut.
Genève, dit Bonivard, à l'année 1 5 1 7 , était une «ville plongée en délices jusques aux yeux, où vous n'eussiez veu que jeux, dances, momeries, banquetz, paillardises, conséquemment et à la fin, noise et desbatz 5. »
On dira, sans doute, que Bonivard fut un chroniqueur favorable au parti
1. Registres du Consistoire (Cramer), 14 mai 1562. — 2. Ibid., 15 août 1 547. — 3. Ibid., 8 septembre 1552. - 4. L'auteur qui a le plus étudié les Registres du Consistoire, Cramer, dit : « La rudesse des mœurs aux temps anciens se manifeste à plus d'une page par les maltraitements de maris envers leurs femmes, de parents envers leurs enfants, de maîtres envers leurs serviteurs.... Ils accusent assez de trivialité.... Un grand nombre d'actes de libertinage y sont rapportés; sans s'étendre sur ce sujet, on peut affirmer qu'ils font comprendre la nécessité d'une répression dont la sévérité peut étonner aujourd'hui, mais sans laquelle la réforme des mœurs eût été manquée. » M. D. G., IX, p. 43, Cramer, Coup d'ail sur /es Registres du Consistoire. — 5. Bonivard, Chroniques, liv. III, ch. XI.
LA VILLE
calviniste. Soit. Ecoutons les deux auteurs qui ont poussé le plus loin l'animosité, y compris la calomnie, contre Calvin et son système, Audin et Galiffe.
Audin écrit : « ... La population avait adopté [la nouvelle opinion religieuse] moins par conviction que par esprit d'indépendance, et pour échapper, en changeant de culte, à la maison de Savoie. La révolution opérée, la physionomie nationale était restée la même.... En adoptant la symbolique de Farel, le Genevois n'abdiqua pas sa personnalité. Avant comme après l'exil de Calvin, il avait continué de vivre de sa vie habituelle ; calme et simple une partie de la journée, aux heures de travail; causeuse et bruyante le soir à « l'abbaye », le rendez-vous habituel du bourgeois.... Ce penchant pour la vie de cabaret se faisait surtout remarquer chez les Libertins. Il s'alliait en eux à un caractère expansif, à un vif amour du pays, à un orgueil prompt à s'exalter. Le Libertin est le type national dans sa plus pure expression1. »
Quant à Galiffe, le louangeur aveugle précisément de ce Libertin, du Genevois d'avant Calvin, il est lui-même obligé d'écrire : « Sans doute, il serait absurde de s'attendre à ce que les mœurs de la capitale d'une ancienne circonscription politique et ecclésiastique considérable, le centre de plaisirs et d'affaires des pays environnants à quinze lieues à la ronde, le rendez-vous commercial, quatre fois l'an, de marchands accourus de tous les coins de l'Europe, l'étape obligée sur la grande route du Nord au Midi, il serait absurde, disons-nous, de s'attendre à ce que les mœurs d'une telle ville fussent à pareille époque aussi pures que celles de l'un de ces petits vallons solitaires, etc. 2 » Elles ne l'étaient pas depuis longtemps : elles le furent moins que jamais après la longue période de guerre, de pillages, de violences de toutes sortes qui précéda la Réformation.
— Et le jugement le plus impartial à la fois et le plus favorable que l'on puisse porter sur le Genevois d'avant la Réforme est bien celui de Goulart qui le définit un homme de liberté et un homme de plaisirs : homme de liberté, d'abord, « d'un courage magnanime plustost que prudent, estant impatient de servitude et adstriction, mais non assès advisé à garder sa liberté lorsqu'il l'a acquise.... Ils sont de tel naturel qu'ils perdroient plustost la vie avec leurs biens, que de consentir par la force à ce à quoy ils auront dissenty, en ce notamment qui est des privilèges et droicts des citoyens et bourgeois ; » et homme de plaisirs : « Ils ont esté de tout temps fort subjects à leurs plaisirs, notamment les marchans, lesquels par leurs grands négoces et traffics mercantils, faisants de très grands profficts et gains sur leurs marchandizes, par l'abondance de toutes commoditez et affluence de toutes sortes de vivres délicats, se nourrissent grassement 3. »
Transformer ce Libertin en un Calviniste, n'était-ce pas la transformation la plus difficile, la plus impossible que l'on pût rêver ? Tout en conservant la
4. Audin, Histoire de la vie et des ouvrages de Calvin, 6e édit, 1856, II, p. 25, 26. — 2. Galiffe, p. 289.
— 3; M. D. G., XXII, p. 259, 260.
LA MAISON GENEVOISE
fierté invincible de l'homme libre, remplacer en lui la licence par la discipline, et la facilité par l'austérité des mœurs, quelle entreprise! Ce fut l'entreprise de Calvin.
Il vit le but clairement, et il marcha vers lui fermement. — Genève doit être plus sainte que les autres villes, car elle connaît mieux l'Evangile. « Entant qu'il a pieu à Dieu de nous retirer des horribles ténèbres où nous estions, et nous illuminer pour nous faire congnoistre le chemin de salut, d'aultant sommesnous plus coulpables, si nous sommes négligens à faire notre devoir, selon qu'il est escrit : « Le serviteur congnoissant la volonté de son maître, et ne la faisant » pas, sera plus asprement puny. » Ainsi nous ne debvons pas estre esbahis, si nostre Seigneur nous visite au double.... !. » Honte aux chrétiens qui n'ont « rien
de Christ sinon le tiltre Ce n'est pas une doctrine de langue que l'Evangile,
mais de vie ». — Et il faut détester « ces babillars, lesquels se contentent d'avoir l'Evangile au bec, le mesprisant en toute leur vie'2. » — Genève doit être la Jérusalem sainte. « Si nous voulons estre en la compagnie du peuple de Dieu,
il nous faut habiter en Jérusalem, la saincte cité » Contaminer, polluer ce
sanctuaire comme une étable ! Certes les papistes sont coupables quand ils se conduisent mal. Mais Genève, elle l'est deux fois plus. « Nous sommes à condamner au double, quand... nous sommes constituez en plein midi, comme sur un échaffaut, tellement que nous n'avons nulle couverture 3. »
Etat chrétien ; ville chrétienne ; maison chrétienne ; homme chrétien ! — « La vie de l'homme chrétien, » c'est le titre même d'un chapitre de l'Institution.
Voilà comment Calvin bâtit Genève. Voilà comment Calvin peupla ses maisons. Voilà comment Calvin tendit les âmes et les nerfs de tous ses habitants
C'était une époque unique, une situation unique. Entourée d'ennemis qui ne cherchaient qu'à s'en emparer, que fût devenue Genève, ce fort avancé, isolé, perdu, du protestantisme, entre la Savoie, la France, l'Espagne ? Que fût devenu le calvinisme, le protestantisme? Il fallait un prodige. Le prodige, ce fut la maison genevoise bâtie sur le roc Michelet, l'historien aux sublimes intuitions, l'a dit en termes célèbres et dignes de le rester. « Au moment de la mort de François Ier, cent cinquante familles fuirent à Genève, et bientôt quatorze cents, au moins cinq mille individus. Cette élite française, avec une élite italienne, fonda la vraie Genève, cet étonnant asile entre trois nations, qui, sans appui (craignant même les Suisses), dura par sa force morale. Point de territoire, point d'armée ; rien pour l'espace, le temps, ni la matière; la cité de l'esprit, bâtie de stoïcisme sur le roc de la prédestination. — Contre l'immense et ténébreux filet où l'Europe tombait par l'abandon de la France, il ne fallait pas
1. 1542- Opéra, XI, p. 484. — 2. Institution chrétienne, III, ch. vi, § 4. — 3. Sermon XII sur la première à Timothée. Opéra, LUI, p. 144.
LA VILLE
moins que ce séminaire héroïque. A tout peuple en péril, Sparte, pour armée, envoyait un Spartiate. Il en fut ainsi de Genève. A l'Angleterre, elle donna Pierre Martyr, Knox à l'Ecosse, Marnix aux Pays-Bas; trois hommes et trois révolutions. — Et maintenant commence le combat! Que par en bas Loyola creuse ses souterrains! Que par en haut l'or espagnol, Tépée des Guises éblouissent ou corrompent!... Dans cet étroit enclos, sombre jardin de Dieu, fleurissent, pour le salut des libertés de l'âme, ces sanglantes roses, sous la main de Calvin. S'il faut quelque part en Europe du sang et des supplices, un homme pour brûler ou rouer, cet homme est à Genève, prêt et dispos, qui part en remerciant Dieu et lui chantant des Psaumes !. »
1. Michelet, Histoire de France, X : Seizième siècle. La Réforme, 1855, p. 483, 484.
Tête de lion, au portail du collège de Genève.