PREMIÈRE PARTIE Austérité
E l'angle de la Maison de ville, venant presque de la porte Baudet, part une rue très courte, rue du Puits-Saint-Pierre, qui passe entre l'arsenal, à droite, et la maison Tavel, à gauche. Elle aboutit tout de suite à une petite place, le Perron. C'est un carrefour de quatre rues. Celle que nous venons de suivre continue, en pente tout à coup rapide, et a l'air de s'engouffrer entre les maisons de la rue du Perron. A droite, une rue de quelques pas laisse entrevoir le péristyle de la cathédrale et conduit à la cour Saint-Pierre. A gauche est la rue des Chanoines, dont le nom indique l'origine. Ces messieurs du Chapitre tenaient à ne pas être logés loin de leurs « offices. » La rue des Chanoines est aujourd'hui la rue Calvin.
Les deux maisons qui sont en face de nous, et forment l'angle de la rue des
LA MAISON DE CALVIN
Chanoines et de la rue du Perron, sont parfaitement vieilles. Elles ont vu le seizième siècle, comme l'attestent leurs fenêtres à meneaux et leurs portes à plein cintre, et cet air particulier des murailles qui trahit le poids des ans. Juste à l'angle s'avance encore un pot à feu, le dernier survivant, que nous avons déjà signalé, formé par une tige de fer, au bout de laquelle est un double anneau: entre ces cercles on pouvait mettre une torche, un fanal quelconque. [Page 490.)
La vue du lac, vue prise des fenêtres de la maison de Calvin.
Calvin habitait un peu plus loin, du même côté, la maison N° 11, indiquée depuis 1899 par un petit monument qui consiste en une plaque de marbre, avec un médaillon et cette inscription : Jean Calvin vécut ici de MDXLIII à MDLXIV, année de sa mort. L'emplacement de toutes ces demeures n'a guère été modifié, car elles étaient toutes entre la rue d'un côté et le mur burgonde de l'autre, qui soutient leurs jardins : et les rues d'une ville, comme nous l'avons dit, sont souvent plus immuables que leurs remparts. Ceux-ci, toutefois, énormes, épaulaient la colline et ne pouvaient être supprimés. Ils sont restés intacts.
Grâce à cette disposition les jardins étaient assez élevés ; et surtout, des fenêtres de la maison, le regard, passant par dessus les maisons plus basses qu'aujourd'hui, plongeait sur le lac à la fois plus près et plus large.
Quant au bâtiment même qu'habita Calvin, après avoir servi, jusqu'au commencement du dix-huitième siècle, à loger des pasteurs, il fut vendu en 1706 au banquier Marc Lullin, et celui-ci le fit reconstruire. Au dix-neuvième siècle, l'archiprêtre Vuarin, curé de Genève, et l'un des plus ardents rénovateurs du catholicisme dans la cité calviniste, l'acheta (1834). Par testament, il le donna à deux filles de la Charité de l'Institution de Saint-Vincent de Paul !. Aujourd'hui, l'immeuble est revenu à l'Etat, et l'établissement congréganiste a fait place au laboratoire municipal de chimie. — Sur la muraille on lit: Bureau de salubrité12.
1. M. D. G., Heyer, De la demeure de Calvin, IX, p. 402. — La maison voisine d'Aimé de Gingins, abbé de Bonmont, où Calvin logea aussi comme nous le verrons, fut rebâtie en 1708 par le syndic Léonard Buisson ; c'est aujourd'hui la maison Naville. Ibid., p. 401. — 2. Je lis dans le Sunday at Home, de décembre 1904, p. 83, au début d'un article intitulé « In Calvin's City » par C. H. I., la réflexion suivante : « Bureau de salubrité. Telle est l'inscription sur la maison de la rue de Calvin, à Genève, qui occupe la place où la maison de Calvin se trouvait autrefois. — La coïncidence n'est point sans signification. Calvin fut bien en
CALVIN CHEZ LUI
Ainsi de la maison proprement dite de Calvin, il ne reste rien, comme il ne reste rien des maisons qu'il a habitées dans ses divers voyages ou séjours (sauf peut-être à Noyon), comme il ne reste rien de sa maison dernière, sa tombe. C'est caractéristique. Et il y a là une différence importante (que nous avons signalée, mais sur laquelle nous insistons) entre le Réformateur français et les Réformateurs suisse, allemand et écossais. — De Luther on a encore, outre son tombeau, la maison où il est né, la maison où il est mort, et plusieurs des maisons, des chambres où il a vécu. Quelques-unes sont aujourd'hui exactement ce qu'elles étaient autrefois. — De Zwingle, on a le chalet où il naquit, une des chambres où il travailla, et si le poirier sous lequel il reçut le coup d'épée mortel a disparu, il a été remplacé par un autre, à peu près à la même place. On a du reste l'épée qu'il portait comme aumônier, la bannière qu'il suivit dans le dernier combat. — De Knox, les Ecossais conservent, à Edimbourg, toute la maison, vraiment intacte, et en ont fait comme un sanctuaire rempli des reliques de leur héros. Et l'imagination des peuples n'a eu aucun effort à faire pour se représenter, au milieu des conditions matérielles de leur existence, le héros allemand, le héros suisse, le héros écossais. Ils sont restés réels, humains, vivant d'une vie ordinaire. Pour Calvin, rien. Tout de suite l'homme a disparu, il n'est resté que son idée. Et les peuples ont dit : c'est une abstraction.
Et cependant la place, le lieu est là : la rue, la cour, le jardin.... Et c'est assez ! Et pour celui qui sait se recueillir, pour celui qui est habitué à entendre le langage des pierres — « que veulent dire ces pierres? » — même quand les pierres ont disparu, il y a des voix qui errent sur le sol, il y a des voix qui montent des lieux foulés et habités par les hommes. Et quand l'historien sait assez fermer les yeux au présent et assez boucher ses oreilles aux bruits du siècle, il entend et il voit le passé surgir, se reconstituer : les maisons ressortent de leur néant pour se peupler encore une fois de ceux qui les habitèrent 1 —
Les négociations relatives au rappel de Calvin avaient duré des mois et des mois 2. Cependant, au moment où le Réformateur arriva, le Conseil se trouva presque pris au dépourvu pour le loger. Avisé le 29 août 1 541 que Calvin « doybt arryvé l'un de ses jours, » il voulut lui donner « pour son logis laz
réalité un « tonique » pour la santé morale, spirituelle et intellectuelle de Genève, de l'Europe et du monde. Quels que soient les défauts'du calvinisme extrême, ses effets sur la vie et le caractère ont été merveilleux. Il a pétri des hommes. Il a donné des fibres morales aux nations. Il Ldonna aux Huguenots français leur héroïsme indomptable malgré les souffrances et les persécutions ; il aida les Hollandais résolus à secouer le joug de l'Espagne; il enseigna auxlCovenanfers d'Ecosse à oser et à mourir; il exerça une influence qui a duré plus de 200 ans sur les meilleurs esprits et les plus saintes vies de l'Eglise d'Angleterre, et il a eu une large place dans la foi et dans la conduite des hommes qui ont posé les fondements de la république américaine.... » Bureau de salubrité!
1. Calvin, nous le savons, fit deux séjours à Genève, dont le premier de 1536 à 1538. (Le décret de bannissement est du 23 avril 1538.) On ignore où Calvin logea pendant ces deux ans : peut-être dans la maison située au bas de la rue des Chaudronniers, près de l'hôpital, peut-être à côté]de l'Evêché. (M. D. G., Heyer, IX, p. 393.) Les traditions sont tout à fait incertaines. — 2. Voir Jean Calvin, II, p. 694 et ss. - « Dans son premier sermon, Calvin avait repris son texte au point où il en était resté, deux ans et demi auparavant. » Herminjard VII, p. 351, n. 10.
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moyson qu'il [que] possède maystre Jaque Bernard, prédicant, » en offrant à celui-ci « la moyson de la Chantrerie 1 et ung gerdin 2. » — Mais le 4 septembre, le Petit Conseil change d'avis et estime que la maison même de la Chantrerie pourrait être « bien propice pour le logys de maystre Calvin, » en y adjoignant « quelque curtil 3. » — Toutefois, cinq jours après, le Petit Conseil, ayant « entendu que Calvin est arryvé az Neufzchatel, et doybt arrivé icy az soyer » (le soir même), change encore une fois d'avis et décide qu'on lui prépare « laz moyson du seigneur de Freyneville 4. »
Il faut supposer que les préparatifs ne devaient pas être considérables. Deux conseillers en sont chargés '. La maison de M. de Fresneville, située rue des Chanoines, était dite de Montrotier, du nom de son dernier habitant au temps du dernier prince-évêque, et M. de Fresneville, seigneur de Sansoex, l'avait achetée de la Seigneurie en avril 1 53g. Que se passa-t-il exactement? Le sieur de Fresneville n'était pas à Genève, et il avait comme représentant Pierre Ameaux 6. Celui-ci donna les clefs, on ne sait trop à quelles conditions. En tout
1. Devant Saint-Pierre, ainsi nommée parce que autrefois le chantre de la cathédrale y habitait. En 1546, nous y trouvons le pasteur Bourgoin dit d'Agnon. Cette maison fut vendue par la seigneurie, le 29 juillet 1549, à Guillaume de Trie. — 2. Registres du Conseil, Vol. 35, f. 297. — 3. Ibid., f. 309v. — 4. 9 septembre 1541. Ibid., f. 3i6v. — D'après Galiffe {Nouvelles pages, p. 11, n. 1), « le 21 novembre 1541, on remplaça pour la première fois, dans les Procès-verbaux du Conseil, ce titre de Maître, qui lui avait été donné jusque-là, par celui de Monsieur, qui ne se donnait alors qu'aux gens de qualité. » — o. Nous avons dit que, quand on voulait faire un voyage, on commençait par acheter un cheval. Nous constatons ici le procédé. Pour opérer le déménagement de Calvin, la Seigneurie achète un char et des chevaux, avant, et les revend après: 11 octobre 1541. «Les troys chevaulx et charyot admené destrabourg: les qu'eulx hont admené laz femme et ménage de maystre Calvin, les quieulx hont esté acheté aux deniers de laz ville. Résolu quel soyent venduz aut plus offrant. » Registres du Conseil, 35, f. 356. Opéra, XI, p. 291, n. 7. — Herminjard estime que la femme de Calvin dut arriver le 8 octobre. Herminjard VII, p. 289, n. 1. — 6. Nous avons ici un des principaux exemples de l'historiographie de Galiffe. Cet érudit pamphlétaire a écrit deux volumes de pages dites exactes (locution qui fait penser à celle des Euménides et du Pont- Euxin). Un de ces volumes est consacré à Pierre Ameaux, c'est-à-dire qu'autour de l'affaire de Pierre Ameaux Galiffe a groupé ses attaques les plus violentes contre Calvin et la réformation calviniste. D'après lui toute l'affaire Ameaux vint de ce que celui-ci défendit les intérêts de M. de Fresneville et gêna ainsi les projets d'habitation de Calvin. — Il en est de cette extravagante affirmation de Galiffe comme des autres. Seulement il sera utile de montrer ici, par un détail, sa façon de manier les documents. Pour prouver «la mauvaise humeur et le ressentiment des magistrats et de Calvin, » Galiffe cite deux textes. L'un, malgré toute la mauvaise volonté du monde, ne contient pas même une allusion à de pareils sentiments. Et l'autre dit: «Sur ce qu'ilz [Calvin] az exposer que messieurs luy hont voullust prouvoistre de maison pour le faire hoste de sa maison. Ce que az faict beaucopt de remontrance que cella vint en maulvaise conséquence, et que il veult retorné en sa maison. Arreste que soyt faict a sa discrétion. » (Registres dit Conseil Vol. 40, f. 2i6v. Annales, p. 359.) En lisant ce texte sans prévention spéciale, on croit y voir une preuve de la bienveillance de la Seigneurie, qui aurait voulu pourvoir Calvin d'une maison dont il aurait été l'hôte c'est-à-dire, à un titre ou à un autre, le possesseur. Semblable cadeau avait été fait à d'autres, par exemple, à Bonivard. Mais Calvin protesta, comme il avait protesté contre maint cadeau, en montrant que cette faveur pourrait avoir (évidemment pas pour lui, car pour lui il aurait dit que cela aurait et non que cela pourrait avoir) de mauvaises conséquences. Il s'agissait sans doute de jalousie ou de réclamations possibles. — Galiffe propose tout simplement de changer le mot principal hoste, très bien écrit dans le Registre, en un autre : ôter, qu'il ne peut pas ne pas accompagner d'un point d'interrogation. Et alors il s'agit de l'intention qu'aurait eu la Seigneurie non pas de donner une maison à Calvin, mais de lui imposer un déménagement. C'est contre les ennuis personnels de ce déménagement que Calvin protesterait avec grande vivacité.
CALVIN CHEZ LUI
cas, le 28 février 1542, le sieur de Fresneville écrivit au Conseil « pour savoyer la cause de ce que Monsieur Calvin tient sa moyson, par luy justement acquise » Il était d'autant plus mécontent qu'il trouvait le loyer fixé par le Conseil, 14 florins, trop faible. Le Conseil décide, en réponse à ces « lamentations, » de lui expliquer comment il a loué : « Il laz tient par admodiation à luy faycte par Pierre Ameaulx 2, lequel en havoyt les clefs 3. » — On lui offre « ung gracieux prys pour an, » à savoir 3o florins au lieu de 14. Sinon la maison « ly seraz vaccué, » et maître Calvin sera mis « en la moyson qu'il [que] tient maystre Jacque Bernard 4, » celui-ci ayant prié d'être mis à Satigny.
Le seigneur de Fresneville semble avoir accepté. Mais quelques jours après (21 avril), il se plaint de ce qu'on a pratiqué une « ouverture, » sans le prévenir, et déclare que la Seigneurie, usant ainsi d'une maison qu'elle lui avait vendue, n'avait qu'à la reprendre en lui restituant « l'argent d'achat par luy déborsé. » Le Conseil préféra répondre que, puisqu'il ne veut pas se « contenter du loyage, on lui relâche sa moyson 5. » Le sieur de Fresneville persiste dans ses réclamations, transmises par P. Ameaux (25 avril)6, et, le 19 mai, le Conseil décide « que l'on fasse vuyder sa moyson que tient Mr Calvin, le plus briefz que seraz possible, espécialement dès huyct jour 7. »
Calvin fut donc transporté dans la maison contiguë, à droite, du côté de la cathédrale, maison qui avait appartenu à Aimé de Gingins, abbé de Bonmont.
Mais là encore il y eut des difficultés. Le 3 juillet, Calvin est obligé de réclamer contre « un regard des fenestres de la moyson du sr de Freyneville ; » ce regard donne sur le jardin de Calvin, et, par ce regard, ceux qui habitent en la maison « font quelques insolences8. » On décide de faire visiter les lieux, et que « en la mellieur sorte qui sera possible [on] cancelle le df passage 9. »
Mais finalement le sieur de Fresneville, qui avait acheté de la Seigneurie sa maison 200 écus, se montra décidé à la lui revendre pour i5o. « Ordonné, est-il dit, le 2 mars 1 543, que le sr Curtet aye charge de l'acheté aut nom de la ville pour ce que elle [est] bien commode pour un prédicant 10. » Et le marché fut conclu (28 avril) à « 160 escus soley, une aulne de vellour, deux escus pour son serviteur, et ung part [une paire] de chausses pour Jehan Chappon, qu'il [qui] a mené les pasche [marché] il. »
Et Calvin revint 12, cette fois-ci pour toujours, dans l'ancienne maison Fresneville ; il devait y mourir en 1 564 13.
Pour permettre cette interprétation, amorcée, dirais-je, par un premier changement de mot, Galiffe, par un second changement qu'il ne signale pas, celui-là, coupe la phrase en deux, et modifie le temps du verbe. Ainsi il obtient, au lieu d'une observation sur les fâcheuses conséquences que pourrait avoir la faveur du Conseil (« beaucopt de remontrance que cella vint en mauvaise conséquence, » dit le Registre) des protestations contre des ennuis personnels et contre les conséquences que le prétendu déménagement a pour lui, Calvin, (« beaucoup de remontrances, et que cela vient en mauvaise conséquence,» dit Galiffe). Nouvelles pages, p. 13, n. 3.
I. Registres dit Conseil, Vol. 35, f. 5i2v. — 2. Ibid. — 3. Ibid., f. 542v. — 4. Ibid. — 5. Ibid., f. 564^'. - 6. Ibid., f. 5Ô9V. — 7. Ibid., Vol. 36, f. 17*. — Le lendemain, 20 mai, on fit « response au dit Sr Freyneville que dans peult de temps l'on vaccuera sa moyson. » Ibid., f. i8v. — S. Ibid., f. 59. — '.». 4 juillet. Ibid.,
LA MAISON DE CALVIN
Après avoir traversé la cour, nous heurtons, selon la vieille expression encore conservée dans la Suisse romande, avec le heurtoir. Et qui vient nous ouvrir ?
« On dit, raconte le bon Drelincourt, et des personnes illustres de la communion de Rome l'ont ouï dire aussi bien que moy, que le cardinal Sadolet, passant par Genève incognito, comme on parle, désira de voir Calvin, qui avoit écrit contre luy ; et qu'il alla luy-même heurter à sa porte. Il croyoit le trouver en quelque palais, ou du moins en quelqu'hôtel magnifiquement meublé, et remply de serviteurs. Mais il fut fort surpris qu'on l'adressa à une petite maison, et qu'y ayant heurté, Calvin luy-même, simplement habillé, luy vint ouvrir la porte. Le cardinal s'étonna d'aprendre que ce fût ce Calvin si célèbre et si renommé, et dont il avoit admiré les écrits ; et il ne se put empescher de luy déclarer son étonnement et sa surprise *. »
Nous n'avons qu'à entrer.
Naturellement nous n'avons pas de description exacte de la demeure. Nous savons cependant que, ici comme partout, il y avait la pièce centrale qu'on appelait le poêle, ou la salle, notre salon actuel, ou plutôt la Wohnstube allemande, la pièce où l'on demeure, où l'on reçoit, avec table en chêne ou en
f. 61. — 10. Ibid., Vol. 37, f. 24v. — il. Ibid., f. 76v. — 12. « En 1543, il la quitta pour aller dans lautre maison, c'est-à-dire sans doute dans la maison voisine que l'Etat venait de racheter. — Il n'y a pas l'ombre d'un doute [à cause de plusieurs documents que Heyer cite] sur la demeure du Réformateur, depuis 1549 jusqu'à 1564, année de sa mort.... Il est probable qu'il y demeura depuis qu'il eut quitté, en 1543, cette maison de Bonmont, et presque sûr qu'il y était en 1547. > M. D. G., Heyer, IX, p. 397. — On comprend que l'exact Th. Heyer parle seulement de probabilité, car il n'y a pas de textes précis. Seulement on ne voit pas comment le fait probable n'aurait pas été réel. Le 7 septembre 1543, Calvin demande qu'on fasse un inventaire de « ce qu'est enchieu [chez] M. de Bomont et ce qui en délivrera par sa décharge» parce qu'il « s'est remuez en l'aultre maison. » {Annales, p. 320.) — Il a donc quitté la maison de Bonmont. S'il n'est pas revenu en la maison de Fresneville, où a-t-il été pendant plusieurs années? Est-il possible que les Registres ne fassent aucune allusion à cette troisième demeure ? — Galiffe, qui a besoin de cette supposition pour son réquisitoire, se demande si ce n'est pas en août 1545 que Calvin revint dans la maison de Fresneville. — 13. La demeure de Calvin était donc une maison valant 160 écus, et dont le loyer « gracieux » était de 30 florins. L'imagination de Galiffe en fait « une des meilleures maisons de la ville, toute meublée et un jardin productif y attenant » (Nouvelles pages, p. 48, n. 1) ; « une des meilleures maisons de la ville, dont le mobilier et le ménage avaient été complétés avec ceux de l'une de nos plus anciennes et plus riches familles proscrites par le gouvernement guillermin. » Quelques pages, p. 88-90, n. 12. — Nouvelles pages, p. 11-14.
i. Drelincourt, La défense de Calvin, p. 187. — ■ Calvin parle d'un autre cardinal dont il faillit recevoir la visite, le cardinal du Bellay: «Le cardinal du Bellay, passant par ici, a envoyé Pagnet pour me chercher, {qui me accerseret). Je n'étais pas en ce moment chez moi. Il est resté tranquille. Je pense qu'il ne désirait pas beaucoup avoir un entretien avec moi. » Calvin à Viret, 8 mai 1553- Opéra, XIV, p. 528. — Autre visite manquée : celle de Haller, le pasteur de Berne, en 1559. Celui-ci raconte la chose à Bullinger, le 8 octobre {Opéra XVII, p. 659): «Nous avons passé la nuit à Gex; nous voulions dîner à Genève et aller encore jusqu'à Thonon. Nous pensions faire une visite (alloqui) au moins à Calvin. Mais il arriva que, sur la place, Bèze rencontrant D. de Diesbach, le seul des députés qui fût avec nous, le vit et ne le salua pas. Il passa outre, bien que, à Paris, pendant un certain temps, il eût été non seulement son ami mais son camarade de logement (contubernalis), et qu'à Berne il l'eût toujours familièrement traité. Quatre conseillers dinèrent avec nous. Il ne fut fait aucune mention des pasteurs. »
CALVIN CHEZ LUI
noyer, bancs plus ou moins façonnés et sculptés, chaises, escabeaux et tabourets1. C'est la chambre de Luther à Wittemberg, ou la chambre du père de Zwingle à Wildhaus. Là-bas, les tables, les bancs, les boiseries sont encore à leur place, et pour connaître le poêle de Calvin il suffit de visiter le poêle des deux autres Réformateurs.
Du reste, si rien de la maison de Calvin n'a été conservé et si même nous n'en avons aucun dessin, nous ne sommes pas cependant privés de tout document. Nous en possédons un au contraire, important, instructif. Ce n'est rien moins que l'inventaire des meubles prêtés par la Seigneurie à Calvin (« pour son usage ; toutesfoys en debvra tenyr compte quand requis sera »), et qu'il garda jusqu'à sa mort.
« Inventayre des meubles de bois estantz en la mayson où de présent habite M. Jehan Calvin, ministre de l'Eglise de Genève, faict et edict Inventayre ce vingt et sept de décembre l'an prins à la nativité de nostre seigneur mil cincq cens quarante huictz.... »
« Ung chalict de noier non poient minusé [sans doute un bois de lit tout simple] ; une table de noier carrée, ferrée; ung banc tornier [tourné ?], de plane [érable], auprès d'icelle table ; ung buffet de noier, ferré ; le bois d'ung lavemain, de noyer; un aultre chalict de plane, minusé; ung couffre de noier, ferré; une chaire à dos, de noyer, minusée ; une table de noier, carrée ; ung buffet de plane sans ferrure ; ung coufre à bahu ; ung long bang tornier, de plane ; une aultre table de noier, carrée ; ung chalict de noier ; ung vieux coffre de noier; quattres longues tables avecq leurs bretheaulx [planche, rallonge?] de sappin et une autre longue table de noier; une dozenne d'escabelles tant bonnes que meschantes ; ung popitre à livres 2. »
Ce document montre que, contrairement aux allégations de Galiffe, on ne donna pas à Calvin une maison somptueusement meublée des dépouilles mobilières de familles riches et anciennes : mais que l'Etat fournit le strict nécessaire, acheté au prix de 121 florins 2 sols, par décision du 17 septembre 1 541 3.
Comme il en avait été convenu, tous ces meubles furent restitués à l'Etat, à la mort de Calvin, par son héritier testamentaire. L'inventaire porte en marge : « Rendus les présens meubles ce 26 de septembre 4. »
A la vérité cet inventaire est très sommaire et en définitive ne nous donne guère une idée du logement proprement dit de Calvin. Heureusement que
1. Galiffe, p. 269. — 2. Archives de Genève, P. H., N° 1426. Opéra, XIII, p. 135, 136, et Heyer, Ibid., p. 407. — L'inventaire fut dressé, selon les règles, en double : et on possède les deux exemplaires, l'un signé par le secrétaire Ruffi, l'autre par Calvin. — 3. Nous rappelons le « mandement, » que nous avons cité, « de lyvrer az N. Jaques des Ars pour poyé le ménage lyvré az maystre Jehan Calvin, prédicant, cent vingt et ung florins deux solz. » Registres du Conseil, Vol. 35, f. 378v. — 4. 26 septembre 1564 : « Le Sr Chapuis ayant raporté avoir retiré du d« seigneur Antoine [Calvin] les meubles qui avoyent esté laissés à feu son frère, arresté de luy en faire descharge avec quittance. » Registres du Conseil, Vol. 59, f. uiv. — Tous les articles sont indiqués comme rendus, sauf le « buffet de plane sans serrure ; » il est écrit : « ne c'est point trouvé; » et à côté de : « une dozenne d'escabelles tant bonnes que meschantes, » se trouve la mention: « rendu neufz. > — Calvin les avait sans doute remplacées à ses dépens.
LA MAISON DE CALVIN
nous possédons trois autres inventaires, beaucoup plus détaillés. L'un, de 1 535 , est l'inventaire d'un chanoine, qui habitait précisément cette maison de la Chantrerie, dans laquelle un moment la Seigneurie voulut loger Calvin. Nous voyons là combien le Réformateur aurait eu de pièces, et comment ces pièces étaient meublées par un chanoine — Le second, de 1 54 1 , est l'inventaire des meubles qui se trouvaient dans la maison où la Seigneurie avait logé Viret2. — Et le troisième, moins complet, est l'inventaire du mobilier de Farel, fait après sa mort 3.
En prenant pour base la description de l'ameublement de Viret, et en ajoutant quelques renseignements fournis par les autres inventaires, nous arrivons enfin à une impression assez nette des pièces de la maison de la rue des Chanoines et de leur apparence intérieure.
D'abord (c'est par là que l'inventaire de Viret commence) Vestude, avec les meubles suivants : une table de noyer, un banc « petit pour se soir, servant à la susdicte table; » ce n'était pas une chaise, ni un fauteuil, mais un simple banc, et même « de sapin ; » une bibliothèque, comme nous dirions, et qui nous est ainsi décrite : « un grand banc de librerie servant à tenir livres par derrier et par devant avecq ses marchepied tout en un boys de sappin; » on voyait encore un banc « curt [court] asses large, ad mode de selle [de chaise], pour se soir deux; » et puis, aux fenêtres, des châssis pour des vitres en papier et des châssis pour des vitres de verre.
Une chambre dessous Testude : fenêtres avec papier, fenêtres avec verre ; un lit garni, et la garniture comprenant couetre 4, coussin de plumes, deux couvertures de romon, une couverture de drap rouge ; deux pans de courtines avec leurs gottières 5 ; un tapis de Turquie servant à la table ; un chemin de pierre servant à la cheminée, comme en l'étude.
Autre chambre, avec table longue ; tornavent, petit tornavent, lit de sapin garni de couetre, de coussins de plumes, une couverte de rasse et une couverte de romon, deux pans de courtines.
Autre chambre, avec un lit de camp, courtines, petit lit de sapin, « une petite méchante selle [chaise] de femme ; » une chière [chaise] de sapin pour tenir auprès du feu, une lanterne, une armoire, une arche, une grande arche, une selle à trois jambes «pour tenir auprès du feu,» six panemains6, six mantils7, neuf serviettes, trois linceulx, un tapis de table.
Le poêle [salle à manger, salon]: un tornavent, «un buffet de planez covert de
1. 17 août 1535 : « Inventayre des biens meubles estant en la mayson de la Chanterie, assize devant Sainct-Pierre, appartenant à Révérend seigneur Claude Gonet, chantre et chancenne de Sainct Pierre de Genève. » — Turrettini et Grivel, Les Archives de Genève, 1878, p. 102-108. — 2. 6 janvier 1541 : « Inventaire des meubles remis par la Seigneurie à maître Pierre Viret. » Ibid., p. 279-285. — 3. «Ce que Me Christofle [Fabri] doit au pety Jehan Farel [fils de Guillaume] pour des meubles qu'il a achettés. » P. de Félice, Les protestants d'autrefois (vie intérieure des Eglises, mœurs et usages), 1898, p. 190-192. — 4. Nous regrettons de ne pouvoir indiquer la signification de certains mots qui étaient sans doute d'un usage local. — Couetre, coultre, édredon. — 5. Gottières, rideaux et tentures de lit. — 6. Panemain, serviette. — 7. Mantil, sorte de nappe.
CALVIN CHEZ LUI
serverettes verdes;» une table de noyer, un banc de sapin, une arche de sapin, un fornet (fourneau) « pour échaufer le dict poyle, » trois châssis pour vitres de papier et trois châssis pour vitres de verre.
Enfin la cuisine : deux « tablaux » [étagère?] où l'on tient la vaisselle de bois, — car le bois est encore la matière des ustensiles usuels, — deux chandeliers de bois, demi-douzaine de plats de bois, deux douzaines de tranchoirs, une douzaine d'écuelles de bois, deux poches de bois. Cependant avec le bois nous trouvons l'étain: deux demi-pots d'étain, six écuelles oreillées, deux pots de pot [c'est-àdire contenant un pot, mesure], un pot de trois demi-pots, un plat d'étain rompu, une table de sapin, un « tablait » où on tient les seilles 1 de l'eau, deux seilles pour l'eau avec leurs couverts, une casse2 de cuyvre pour puyser l'eau; des escuelles plates, des grelets 3, une casse fritière, deux ouïes de métal, un chauffe-lit [ou eschauffeur de cuivre pour le lit!, un soufflet pour souffler le feu, poches, pochons, « une clochette pour sonner quand Ton demande. »
Dans les dépendances, il y a un puits, une roue pour tirer de l'eau avec une corde, un selliot ferré.
Et c'est à peu près tout : un cabinet de travail, trois chambres à coucher, une salle à manger ou salon, et une cuisine. — Ce n'est pas trop spacieux, ni surtout trop luxueux.
L'inventaire du chanoine à la Chantrerie ne commence point par Yéiude, il commence par la cuisine, et il y a quatre cuisines, une chambre d'étude, un poêle, cinq chambres, deux étables, deux caves; nous y trouvons huit lits, des escabelles, dix-sept tranchoirs. Les caves sont bien garnies.
Enfin, à l'inventaire de Farel, nous empruntons seulement quelques détails : il y a un crullion, c'est-à-dire un tuyau de fer terminé par deux petites pièces latérales et qui servait à crullioner, c'est-à-dire à attiser le feu, soit en soufflant avec la bouche à l'autre extrémité, soit en remuant les braises. Ce soufflet est resté en usage jusqu'à nos jours clans les montagnes de la Haute-Ardèche, et j'en ai moi-même rapporté un échantillon : seulement, au lieu d'être en fer, il est en bois. Farel possédait aussi quelques tableaux « tant en l'estude qu'au poille. » Dans la cuisine était « un moulleur de chandoille, » ce qui prouve qu'on fabriquait soi-même sa provision, etc.
Et tout cula, bois, étain, nous ramène bien à une civilisation singulièrement disparue, qui ignorait le confort, qui s'asseyait sur le bois. C'est bien ces générations d'hommes dont nous avons vu la nourriture et dont nous étudions les actions.
Au moment où Calvin quitta la maison de M1 de Bonmont pour retourner dans la maison Fresneville, il demanda qu'un inventaire de ce qu'il laissait fût fait « pour sa descharge. » On obtempéra à son désir (7 sept. 1 543) 4. Mais, en 1548, il demande de nouveau un inventaire de ce qu'il avait chez lui. Pourquoi?
1. Seille, seau en bois, baquet. — 2. Casse, bidon muni d'un manche pour boire et puiser. — 3. Grelet, sorte de vase. — 4. Registres du Conseil, Vol. 37, f. 215.
500 LA MAISON DE CALVIN
Ici se place le texte du procès-verbal du 17 août 1 545 , texte où il est question de faire Calvin « hoste » de sa maison. (Voir plus haut, p. 494, n. 6.) Calvin refuse. Toutefois, s'il ne désirait pas être propriétaire, même par don, de sa maison, Calvin aurait aimé finir par devenir propriétaire, par achat, de ses meubles. De là l'inventaire.
Mais la Seigneurie ne voulut pas accéder au désir de Calvin et lui vendre tout ce qu'il désirait : « Résoluz, dit-elle, que le ménage de boys soyt laissé en dte moyson. » Et c'est seulement « les aultres meubles, » coussins, couvertures, étain et « autres ménages, » qu'elle consent à vendre au Réformateur « jouxte le prys taxé par les Srs de Fosses et Chaultemps. » Il est vrai que Calvin n'avait pas d'argent pour payer. En conséquence, on décide que « l'argent luy sera rebattu quartemps pour quartemps, » c'est-à-dire qu'on lui retient une partie du prix chaque trimestre *.
Bèze, qui connaissait la situation dont il parlait et qui écrivait devant des témoins oculaires, comme lui, lesquels auraient pu facilement l'accuser de mensonge s'il n'avait pas dit l'exacte vérité, s'exprime ainsi : « Y avoit-il maison pour la qualité d'un tel homme, je ne di point moins somptueusement, mais plus povrement meublée 2. » — Bèze est exact.
Il écrit aussi : « Y avoit-il homme plus simplement habillé, ni plus modeste en toute contenance ? » Telle maison, tel propriétaire.
Voici le régime que suivait Calvin : « Quant à son vivre ordinaire, chacun sera tesmoin qu'il a esté tellement tempéré, que d'excez il n'y en eut jamais ; de chicheté aussi peu, mais une médiocrité louable. Vray est qu'à cause de son estomach il s'abstenoit de certaines viandes communes, et qu'il eust bien aimées : mais c'estoit sans faire du délicat, ni estre fascheux en compaignie. Une faute y a eu, c'est qu'en l'abstinence il a eu trop peu d'esgard à sa santé, se contentant par plusieurs années d'un seul repas pour le plus en vingt-quatre heures, et jamais ne prenant rien entre deux : tellement que tout ce que les médecins lui ont peu persuader quant à ce poinct, a esté que environ demi an devant sa dernière maladie, il prenoit parfois quelque petit de vin, et humoit un œuf environ le midi. Ses raisons estoyent l'imbécillité de son estomach, et la migraine, à laquelle il disoit avoir expérimenté ne pouvoir remédier que par une diète continuelle : de sorte que quelques fois je l'ay veu faire entière abstinence jusqu'au deuxième jour 3. »
Et si l'on veut voir d'un coup jusqu'où a pu aller l'impudence de Bolsec, il suffit de lire la page suivante de son pamphlet : « C'est chose certaine que tous les gentils-hommes François et riches, venuz à Genève habiter pour leur religion,
1. Registres du Conseil, Vol. 43, f- «86. Annales, p. 434. — 2. Opéra, XXI, p. 35. — 3. Ibid., p. 34, 109.
CALVIN CHEZ LUI
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ne pouvoient faire plus grand plaisir, ne mieux acquérir sa faveur et amitié, que de luy faire banquets et festins, tant au disner qu'au souper. Et chacun faisoit à l'envy de le banqueter au mieux qu'il luy estoit possible, tant en abondance qu'en délicatesse de viandes. De manière que le gibier et bons morceaux commencèrent à enchérir, dont se leva double murmure et scandale en Genève, par la gourmandise des estrangers, singulièrement des François qui levoient tout ce qu'estoit apporté au Moulard. » Ce n'est pas tout.
« Nous sommes bien informez par gens de bien et dignes de foy du train qu'il tenoit chez soy. Car les meilleurs et plus friants morceaux luy estoient réservez pour sa bouche chez luy, ou bien présentez. Et des vins il n'y en avoit point de plus exquis en toute la ville. Car tous les ans il luy en falloit, quoy qu'il coustast, du Sauvagin, ferrier1 de monsieur de la Fléchière de Concise, près Thonon. Et quand il faisoit la faveur à quelque amy d'aller disner ou soupper avec luy, il luy falloit porter de son vin en un petit flascon d'argent. Et cela estoit réservé pour la bouche de monsieur. Aussi avoit-il son boulenger qui le fournissoit de pain, faict expressément pour luy de fine fleur de fourment, paistri avec eau rose, succre, canelle et anys; et après estre tiré du four, biscotté. Et estoit ce dit pain, par singulière excellence, appelé le pain de monsieur2. »
A ces niaises calomnies opposons le simple langage de Calvin: autant la prose de Bolsec sue le mensonge, autant la prose du Réformateur respire l'honnêteté.
Son idéal pour les pasteurs est non pas « une abondance superflue, mais que rien ne leur défaille de ce qui leur sera nécessaire pour vivre. Car les ministres se doyvent contenter d'une nourriture frugale et sobre : et faut tousjours obvier au danger de dissolution et de trop grand appareil3. » Et cet idéal il le réalisait, selon ses déclarations à propos des calomnies de Baudoin : « Me contentant de ma petite condition (temiitate me a) j'ay tellement aimé la frugalité et m'y suis entretenu, que je n'ay chargé personne... *. — Quant à moy, si je vouloye friander à souhait (si palato indulgere libeat), je choisiroye la moitié de l'année d'autres viandes que de la chair (a lia potins edulia quam carnes). Ceux qui me cognoissent privément savent que j'aime (summopere me delectari) le poisson et autres viandes [mets], des quelles je m'abstien de mon bon gré, pource qu'elles me sont nuisible [le latin plus expressif dit: ne valetudinis dispendio taies delitias redimam, ce qui exprime la vivacité des sensations du Réformateur] 5. »
Les habitudes de simplicité de Calvin s'alliaient tout naturellement avec ses habitudes de travail. Et l'on peut bien dire que si jamais il y eut, même au seizième siècle, un sanctuaire du travail, ce fut la maison de la rue des Chanoines.
1. Vignoble. — 2. Bolsec, Vie de Calvin, 1582, p. 2iv, 22. — 3. Commentaires sur l'espitre aux Galatiens, VI, 6. Opéra, L, p. 261. — i. Responsio ad Balduini convicia. Opéra, IX, p. 579. — 5. De scandalis. Opéra, VIII, p. 70. Traduction des Opuscules, p. 1206.
LA MAISON DE CALVIN
Celui qui le connaissait si bien, Th. de Bèze, raconte : « Estant de si petite vie, il dormoit fort peu : mais pour cela quelque lassitude qui s'en ensuivist, il ne laissoit pas d'estre tousjours prest au travail et à l'exercice de son office. Car les jours que ce n'estoit pas à luy à prescher, estant au lict, il se faisoit apporter dès les cinq ou six heures quelques livres, afin de composer, ayant quelqu'un qui escrivoit sous luy. Si c'estoit sa semaine, il se trouvoit tousjours prest à l'heure de monter en chaire, et après, estant retourné en sa maison, se remettoit dedans le lict, ou se couchoit seulement dessus tout vestu, et ayant quelque livre poursuivoit son labeur. Or ce qu'il se tenoit au lict1, estoit pour aider son estomach; comme aussi, pour ceste mesme fin, il y faisoit appliquer par plusieurs fois tous les matins quelque linge chaut. Voilà comment il a dicté, les matins, la plus part de ses livres, estant en continuel et très heureux travail d'esprit 2. »
Ce même Bèze, répondant à un pamphlétaire qui avait accusé Calvin d'avoir régné à Genève, ajoute les détails suivants :
« Ce règne, si tu l'avais acquis, moine, qu'en ferais-tu, malheureux ? De deux semaines Tune, il te faudrait prononcer chaque jour un discours, dans cet auditoire, où tu ne saurais dire quelque chose de faux ou d'inepte qui ne soit facilement remarqué, même par les moindres auditeurs. De plus, chaque semaine il te faudrait expliquer trois fois la parole de Dieu, dans l'école, à la foule moins des disciples que des docteurs, et subir au moins leur jugement silencieux ; chaque semaine aussi dans l'assemblée publique, et tout auditeur ayant le droit de parler à son tour, il te faudrait discuter sur un passage de l'Ecriture. De plus : discussions mensuelles, séances au consistoire, examen des affaires ecclésiastiques, avis des anciens à prendre, et, selon leur jugement, consoler les uns, réprimander les autres, en rejeter d'autres encore de l'Eglise, si c'est nécessaire. D'autorité particulière, point : tout égal avec ses collègues, qui ne sont pas beaucoup moins chargés de travail. Tel fut le règne de Calvin 3. »
Ecoutons encore un de ses secrétaires, des Gallars. Dans l'avant-propos qu'il a mis aux commentaires sur le prophète Esaïe (notes rédigées d'après les leçons de Calvin), il raconte comment il a procédé à la rédaction : « Pour la familière communication que j'avoys tous les jours avec luy, les nœuds qui m'eussent peu retarder ou envelopper m'estoyent aiséement dénouez et démeslez. D'avantage à quelques heures à la dérobée, à savoir, quand il avait quelque relasche des pesans affaires, dont il est quasi accablé, je luy lisoy tout ce que j'avoys escrit ; à fin que s'il ne pouvoit tout examiner de bien près, à tout le moins il peust ajouster ce qui estoit nécessaire, ou en oster, ou m'advertir. Ce qu'il a fait diligemment, combien qu'à grand' peine avoys-je leu quelquefois deux ou troys versets, que tout incontinent il estoit appelé ailleurs, ou par gens qui avoyent besoin de son conseil ou par ses amys '*. »
1. La première Vie de Bèze dit: « La pluspart du temps estoit contraint de s'eschauffer sur son lict. > - 2. Vie de Calvin, XXI, p. 35, 109, 110. — :î. Th. Bezae, Volumen Tractationum Tlieologicarum , M.D.L.X.V (2e partie): « Ad F. Claudii de Xainctes responsionem altéra Th. Beza; apologia. » — 4. Commentaires sur le prophète Esaïe, 1572. — Pour le texte latin, voir Opéra, XXXVI, Prolégomènes. Nicolaus Gallasius pio lectori.
CALVIN CHEZ LUI
Pour expliquer la possibilité même d'un pareil travail, il faut savoir que Calvin était doué d'une mémoire prodigieuse, et que, s'il était interrompu dans sa dictée, même plusieurs heures après, il la reprenait à l'endroit où il l'avait laissée, sans qu'on eut besoin de lui rien rappeler1.
Toutefois, si l'on veut vraiment apprécier ce labeur, il faut de plus constater que jamais existence plus laborieuse ne fut plus agitée. Si aucun homme ne travailla davantage, on peut dire aussi qu'aucun homme ne fut autant « dérangé. »
Il sort le matin pour ses sermons; il sort l'après-midi pour ses leçons, sans compter les séances du Consistoire et du Conseil et toutes ses autres visites. Et quand il sort, on ne sait pas quand il rentrera : car les gens l'attendent, à la porte du temple ou de l'auditoire, ou sur son passage, et l'arrêtent. On le fait même quelquefois appeler au milieu d'une séance du Consistoire. « Hier (écrit-il le 24 déc. i55o à M. de Falais), je fuz tiré du Consistoire par quelque affaire extraordinaire 2. »
Tout à l'heure il était rentré. On lui a dit que la femme du pasteur des Gallars (alors en Angleterre) était venue lui parler. Il sait qu'elle lui apportait des récriminations. Il s'est immédiatement rendu chez elle. Il va revenir sans l'avoir rencontrée 3.
L'épisode du Piémontais illuminé est curieux. Il prétendait que Dieu lui était apparu, qu'il était lui-même Moïse; Calvin, c'était Aaron. « Le jour de Noël, après le sermon, raconte Calvin, j'eus à faire une inspection privée dans une dizaine, et je revins à la maison fatigué. Il [le Piémontais] me reçut et ne me laissa pas prendre une mie de pain. Le Seigneur lui était apparu, et il avait dans sa mission des secrets qu'il devait m'exposer, lui à jeun à moi à jeun. Comme j'allais m'évanouir, après-midi, je le suppliai de me laisser prendre quelque petite chose. A partir de ce moment, il n'a pas cessé de me fatiguer, jusqu'à ce que hier il ait été sévèrement congédié par les frères 4. »
Un autre jour c'est un vaurien qui fait irruption, Alberge, un rouleur venu à Genève, déjà lors du premier séjour du Réformateur, vantard et mendiant. A Strasbourg il avait extorqué 20 batz à Calvin. Le Réformateur, à ce moment dans la gêne, avait été obligé de les emprunter. Finalement, il accusa Calvin de vol, parce que celui-ci avait fait ouvrir, en présence de ses amis, une corbeille laissée
1. « Inter dictandum saepe aliquot horas interturbatus statim ad dictata nullo commonefaciente rediret. » Opéra, XXI, p. 169. — « En consistoire mesmes, il s'est trouvé des personnes qu'on y a fait venir pour quelque nouvelle faute, lesquelles il conveinquoit d'y avoir esté appellées autrefois, leur baillant les enseignes et remémorant les causes : et combien que ce fussent choses passées, il y avoit sept, et dix, et douze ans, néantmoins en regardant les registres du Consistoire, on trouvoit qu'il estoit ainsi comme il le récitoit.... En faisant ses leçons jamais n'avoit que le simple texte de l'Escriture, et toutesfois on voit comment ce sont choses couchées par bon ordre. Mesmes quand il leut Daniel, quelques années avant sa mort, combien qu'il y eust en certains endroits beaucoup d'histoires à amener, comme on voit qu'il l'a fait, jamais n'a eu aucun papier devant luy pour aide de sa mémoire.... Si, lorsqu'il dictoit, quelqu'un fust survenu pour parler à luy, ou demie heure ou une heure, le plus souvent il luy souvenoit de l'endroit où il estoit demeuré, et continuoit fort bien le propos sans regarder le précédent, soit qu'il dictast quelques lettres ou commentaire ou autre chose. » Ibid., p. 108, 109. — 2. Opéra, XIII, p. 668. — 3. Ibid., XVIII, p. 243. — 4. 4 janvier 1551. Ibid., XIV, p. 8.
LA MAISON DE CALVIN
en dépôt, pleine, disait Alberge, des livres les plus précieux, et où on n'avait trouvé que quelques volumes sans valeur et des pommes gâtées. Il en arriva presque aux voies de fait. « Il est venu nrattaquer chez moi, non seulement par les paroles les plus injurieuses, mais en s'élançant sur moi avec fureur (furioso impetii). A cause de cela on l'a mis en prison »
Un autre jour encore, c'est la femme de Pierre Ameaux, espèce de folle, qui avait une conduite extrêmement dévergondée et s'excusait en citant des passages de l'Ecriture sur l'amour du prochain. Calvin est en butte à ses obsessions journalières, et il se plaint au Conseil qu'elle « ne vouloit plus sortir de sa maison 2. »
Au milieu de ces allants et de ces venants, la surveillance n'était pas toujours facile : d'autant plus que Calvin n'avait pas de méfiance. C'est ainsi que le fameux Baudoin eut le loisir de fouiller dans les papiers du Réformateur, et lui déroba les lettres de Bucer, qu'il devait d'abord falsifier et puis exploiter si perfidement3. — C'est ainsi qu'un autre secrétaire ou domestique, Pierre Dagnet, un bossu, vola Calvin et lia même des relations adultères avec la propre bellesœur du Réformateur : « Pendant deux ans, dit Calvin, j'ai été dépouillé par ce voleur, et je n'ai rien vu. Mon frère ne remarqua pas davantage ce voleur et cet adultère 4. » Et à un autre : « C'est pendant qu'elle habitait ma maison que nous avons surpris cette louve, alors femme de mon frère.... La douleur ne me permet pas d'en dire davantage 5. »
Et maintenant pensons au conflit — vraiment incroyable — entre ces dérangements et ces travaux.
Nous avons vu le compte rendu d'une de ses journées de travail à Strasbourg. Il se déclare « écrasé. » « Quand ce messager est venu pour prendre le commencement de mon livre, il m'a fallu relire environ vingt feuilles. De plus j'avais une leçon, un sermon, quatre lettres à écrire, une certaine controverse à apaiser, et plus de dix interpellateurs auxquels il me fallait répondre 6. »
A Genève, naturellement, ce fut pire encore. — Dès son arrivée (i5 déc. 1 541 ), il écrit à Bucer : « Pardonne ma hâte. Tu ne saurais croire au milieu de quel tumulte j'écris (quam tumultuanter scribam). Ce frère me presse... et je suis impliqué dans tant d'affaires que je suis hors de moi {ut non sim apud me).... Il y a tant de gens qui continuellement font du bruit {obstrepunt) que je suis obligé
1. 14 mars 1542. Ibid., XI, p. 380. Voir Jean Calvin, II, p. 378. — 2. Galiffe, Notices généalogiques, IV, p. 242. — « Calvin lui-même se plaignait des obsessions journalières de cette Messaline, dont il ne pouvait plus se débarrasser: « ... M. Calvin s'en est lamenté, pource qu'elle l'importune et ne veut sortir de sa maison. » — Marie W. (1561) prétendait que l'Esprit lui avait dit que Monsieur Calvin était son mari, ajoutant qu'elle voulait donc être sa femme ou tout au moins sa chambrière. Cette pauvre folle était, à ce qu'il paraît, très sérieusement éprise du Réformateur, qu'elle poursuivait de ses importunités. Un jour elle avait même voulu l'embrasser au moment où il descendait de chaire. Une autre folle de ce genre, affligée de la même monomanie, prétendait être la véritable femme de Calvin. » Galiffe, Nouvelles pages d'histoire exacte, p. 16, 19, n. 2. — 3. Voir E. Doumergue, Une poignée de faux, p. 104. — 4. 3 février 1557. Opéra, XVI, p. 406. — S. 7 janvier 1557. Ibid., p. 379. — 6, Voir Jean Calvin, II, p. 435 et. n. 1,
CALVIN CHEZ LUI 5o5
de m'interrompre *. » — Quelques mois après : « Au milieu de tant de dérangements (avocarnentà) qui à chaque instant me détournent d'ici, de là, il n'y a pas de travail qui ne soit difficile. Depuis que je suis ici, je ne me rappelle pas avoir passé deux heures sans être dérangé. Ajoute qu'il m'a fallu achever mon Institution latine : quand elle aura paru tu verras qu'elle ne m'a pas coûté peu de sueur {yidebis me non leviter sudasse)*. »
La même année, 10 mai 1542, Farel l'a prié de venir le voir. Il répond : « Si tu savais quelles affaires nombreuses et nécessaires nous retiennent ici, tu nous excuserais facilement. Il y a une grande multitude de frères auxquels à chaque heure il faut répondre.... Ton messager viendra après le catéchisme.... J'aurais beaucoup à ajouter si j'étais de loisir : mais déjà on m'appelle. Je suis obligé de tout interrompre3. » — En novembre \5^5 : «J'étais complètement fatigué d'écrire des lettres lorsqu'on m'a apporté la tienne. Depuis je n'ai pas cessé d'écrire, et j'ai encore cinq lettres à écrire avant de faire autre chose 4. » — Le 21 août 1547, à Viret : « Je suis tellement écrasé de correspondances (scriptionibus) continuelles et la plus part pénibles, que je suis presque dégoûté de la vie. J'ajouterai cependant un appendice (corollarium) à ton opuscule, dès que je respirerai un peu. J'avais pensé à quelque chose contre le Concile de Trente. Mais je sens que je suis incapable, si je ne donne un peu de détente à mon esprit brisé 5. » — « Je n'ai pas une heure libre, écrit-il le même jour à Farel, au milieu des continuelles interruptions f>. » Autre part encore : « La difficulté est des fascheries et rompemens de teste qui interviennent, pour interrompre vingt fois une lettre, ou encore dadvantaige 1 . »
Mais ce n'est pas une raison pour qu'il refuse un travail, un service quelconque, et il écrit à Farel, 25 août 1547 ■ (( Envoie-moi quand tu voudras ton livre sur l'Eglise et les sacrements. Je le lirai volontiers, même si tu ne m'imposais pas ce travail. Seulement, je t'en prie, laisse-moi en user à ma commodité. Car je n'ai jamais eu moins de loisir. Mais les longues nuits donneront un peu plus de temps8. » — En 1 5 5 1 (17 février), il s'excuse auprès de Bullinger, de ne pas lui écrire plus souvent : « Je suis fatigué par des correspondances continuelles, au point que, souvent accablé d'ennuis, je hais les lettres mêmes.... Nos Français nous pressent plus qu'inconsidérément9. » ■ — Le 8 juin 1 554, à Farel : « En ce moment je n'ai pas le temps d'écrire ; l'heure de ma leçon est là, et je n'ai pu encore méditer sur ce que je dirai10. » — Ce qui ne l'empêche pas d'écrire en un seul jour (le 29 déc. i555), pour la Pologne, neuf de ces lettres qu'il finissait par haïr. On n'avait pas tous les jours un messager, et il fallait en profiter. Il écrit à des correspondants connus et à des correspondants inconnus, à des hommes, à des femmes. On sent son excitation : il y a comme un magnétisme qui se dégage de ses lignes. A l'œuvre! En avant ! Il encourage le procu-
1. Opéra, XI, p. 299. — 2. Janvier 1542. Il s'agit de la troisième édition, qui parut en 1543. lbid.,
p. 364. — 3. Ibid., p. 394. — 4. Ibid., p. 647. — 3. lbid., XII, p. 579. — 0. lbid., p. 581. — 7. lbid., p. 319
et p. 323, n. 19 : au dos de cette lettre à M. de Falais, on lit : « receue le 2 apvril 1546. » — 8, lbid., p. 582. — 9. Ibid., XIV, p. 51. — 10. Ibid., XV, p. 148.
LA MAISON DE CALVIN
rateur royal Bonar à traduire la Bible en polonais. Au chevalier Carninski, il parle de l'union avec les Vaudois. Il félicite la dame Dluska d'avoir envoyé ses fils à Zurich, et lui parle avec délicatesse de la tendresse d'une mère. Il tient au seigneur Lassocski le langage d'un soldat : « Courage donc, généreux soldat de Christ.... » Il écrit au châtelain Miskowski ; il écrit au duc Radziwil ; il écrit au comte Tarnov, chef suprême de la cavalerie, et lui parle de l'étendard qu'il doit déployer. Et il y a encore d'autres lettres du Réformateur habile à se faire tout à tous *.
Plus que deux citations, l'une de l'année i56o, l'autre de l'année i562. A Bèze : « Je m'étais jeté sur mon lit au retour de cette triste expédition, l'ensevelissement de notre excellent frère Macard. J'étais accablé par huit jours de chagrin : je me suis cependant levé aussitôt, » (quand on lui a apporté les lettres)2...; — à Vatel : « Un peu avant midi ta lettre m'a été remise. Deux heures après je me suis rendu à la réunion ecclésiastique. J'en suis sorti à trois heures. Je parlais encore avec notre frère, quand de nouveau sont arrivés les collègues 3. »
La correspondance de Calvin remplit beaucoup de volumes grand in-quarto, à deux colonnes, d'une impression compacte 4. Il est bien probable, cependant, que nous n'avons pas plus de la moitié des lettres sorties de sa plume. — Et cela se comprend quand on voit de qui et de quoi cette correspondance s'occupe.
On apprend que la reine d'Angleterre, Elisabeth, veut épouser « Millort Robert, » plus tard comte de Glocester. « Ce seroit un grand scandale pour la religion. » On prie Calvin d'écrire à trois ou quatre évêques anglais qui « l'estiment et l'honorent 5. »
De son propre mouvement, Calvin cherche une domestique pour Farel. « On dit que tu as besoin d'une domestique. Quoique ni toi, ni tes frères ne m'en ayez rien dit, l'ayant appris par d'autres, je veux t'informer qu'il y a ici une femme d'âge mûr, qui est considérée comme pieuse et honnête, et aussi comme diligente : elle te consacrerait volontiers son service, s'il pouvait t'être utile 6. »
Entre la question de la reine et la question de la domestique, entre les plus hautes préoccupations d'une monarchie et les plus infimes détails d'un ménage, Calvin s'occupe de tout. Il loue une maison pour son ami M. de Falais, va visiter les lieux, négocie, écrit : « Quant à la maison, je vous prie m'en vouloir mander ce qu'il vous plaira que j'en face. Mais que j'aye vos lettres à la my-août. Car, selon les uz de la ville, j'ay congé de renoncer au marché, pour la demie-année suivant, le signifiant six sepmaines devant le terme. En ce faisant, vous ne serez pas chargé sans propos, comme je crains qu'en la tenant plus longtemps, ce ne fust despense à nul profict7. » — Il reçoit la visite d'un officier de la duchesse de Savoie, qui lui communique deux lettres, et le prie d'en faire connaître le con-
1. Opéra, XV, p. 900-913. — 2. 10 sept. 1560. Ibid., XVIII, p. 177, 178. — •'!. 25 nov. 1562. Ibid., XIX, p. 547, 548. — h. Les Opéra ont publié dix volumes de lettres : mais il y a beaucoup de lettres des correspondants de Calvin. — 3. C. Prévost à Çalvin, de Paris, 11 février 1 56 1. Opéra, XVIII, p. 361, et n. 13. - 6. 2 février 1550. Ibid., XIII, p. 521. — 7. 14 juillet 1547. Ibid., XII, p. 551.
Calvin chez lui 5oy
tenu au Conseil. Calvin s'occupe immédiatement de l'affaire, et, sur son avis, le Conseil se rassemble extraordinairement le lendemain dimanche, 4 juillet 1 5 63 i. — Le duc Albert prie Calvin de lui faire copier certains écrits sur l'art militaire 2.... Ainsi pour Calvin, la religion touche à tout, et partout il a besoin d'agir, d'aider, de discuter, de conseiller, de retenir, d'exciter. Il a le soin de l'Eglise universelle, c'est-à-dire de la chrétienté occidentale presque toute entière, comme il a soin de sa maison, et cela dans les circonstances les plus graves, les plus violentes, les plus tumultueuses.
Mais ce qui est étonnant, c'est qu'avec cette activité dévorante, Calvin s'accuse et s'excuse souvent3 d'être trop indolent et trop paresseux. Il écrit à Farel, le 10 novembre i55o : « Pourquoi me rappelles-tu les Actes et la Genèse, ces foetus à peine conçus dans la matrice ? J'ai honte de dire avec quelle lenteur j'avance dans les Actes. D'après la troisième partie, qui est achevée, je prévois un long volume. J'ai dû abandonner pour le moment la Genèse. Pendant ces quatre mois, je me suis occupé de la correction du Nouveau Testament. Maintenant je suis entraîné malgré moi à une bonne partie de l'Ancien Testament. J'avais averti nos typographes de choisir pour ce travail des ouvriers capables et qui ne me ressemblent pas. Ils ont peu obéi à mes conseils, et ils me font porter la peine de leur indolence. J'ai obtenu que Louis Budé prenne David, Salomon et l'histoire de Job. Mais par son travail s'il m'a soulagé, il ne m'a pas débarrassé de toute la peine. Je me suis déchargé des Apocryphes sur Bèze — Il a fallu aussi du
1. M. D. G., XV, p. 124. Sans avoir extérieurement abandonné la communion romaine, Marguerite de Savoie, sœur du roi Henri II, partageait en quelque mesure les pieuses convictions de sa tante Renée, duchesse de Ferrare, et de sa cousine Jeanne d'Albret. En 1560 elle choisit pour maître de requêtes (plus tard elle devait le nommer chancelier) le gendre du chancelier de l'Hospital, Robert Hureau, qui professait la religion réformée. Vers le même temps elle reçut la dédicace d'un recueil de Chansons spirituelles, publié à Lyon par un poète huguenot, Guillaume Guéroult. Et plus d'une fois elle admit au nombre de ses dames d'honneur des femmes protestantes ou favorablement disposées pour l'Evangile. Calvin, de son lit de mort, ne pouvant plus écrire lui-même, à bout de souffle et de forces, dans sa dernière lettre française, dictée à son frère, s'occupa de l'âme de Marguerite, dans ces lignes adressées à la duchesse de Ferrare, 4 avril 1564 : « J'ay entendu que Madame la duchesse de Savoie, vostre niepce est en assez bon train, jusques à estre délibérée de se déclairer franchement. Mais vous scavez combien il y a de destourbiers pour la reculer ou refroidir, et d'aultre costé, elle a toujours esté assez timide, tellement qu'il est à craindre que ceste bonne affection ne demeure là, comme pendue au croc, sinon qu'on la sollicite. Or, Madame, j'estime qu'il n'y a créature en ce monde qui ait plus d'authorité envers elle que vous. Pour quoy je vous voudroie bien prier au nom de Dieu de ne point espargner une bonne exhortation et vive pour luy donner courage à la faire passer plus outre. » {Opéra, XX, p. 279.) Plus d'une fois elle plaida auprès de son mari, Emmanuel-Philibert, la cause des Eglises des Vallées du Piémont, et elle mourut en 1574, laissant une mémoire vénérée. (M. D. G., XV, p. 141.) L'année précédente, 1573, Emmanuel-Philibert avait fait arrêter par des soldats la veuve de l'amiral de Coligny : « Ce n'est que pour estre chrestienne que je souffre tant de mal, » dit celle-ci. — L'amirale, libérée entre 1575 et 1 58 1 , fut de nouveau emprisonnée par Charles-Emmanuel, en 1586, et mourut en prison, décembre 1599. (XVII, p. 371-377.) — Charles-Emmanuel fut le rude ennemi de Genève, le duc de l'Escalade. — 2. « Senior marchio Brandeburgicus et in Borussea dux. » Ce fut le dernier grand maître de l'ordre équestre teutonique et le premier duc de Prusse, qui, à la persuasion de Luther et d'Osiandre, introduisit la Réformation dans ses possessions. Il fonda une université à Kônigsberg en 1544. C'est de là qu'il écrit la lettre que nous citons, le 14 octobre 1 56 1 . - « Reverentiam vestram, » dit-il à Calvin. Opéra, XIX, p. 54 et n. 1. — 3. Voir plus loin des déclarations analogues dans la seconde partie de ce chapitre : Maladies.
JLA MAISON DE CALVIN
temps pour la traduction française du traité sur les Scandales. Mais je te fatigue inutilement de ces riens.... Je te l'affirme, je n'ai pas lu sans honte cette partie de ta lettre où mon activité est louée, quand j'ai conscience de ma paresse et de ma lenteur. Dieu fasse qu'en avançant lentement et peu à peu je profite toujours un peu *. »
Et les fidèles voudraient encore plus : « Ceux qui désirent profiter, désirent que je prêche plus souvent que je ne fais'2. »
1. « Quum mihi et pigritiae et tarditatis sum probe conscius. Faxit Dominus ut paulatim rependo semper aliquid proficiam. » Opéra, XIII, p. 655, 656. — 2. 28 juillet 1542. Ibid., XI, p. 417. — On lit dans cette même lettre : « Sébastien [Castellion], quand il eut décidé le voyage qu'il n'a pas réalisé, vint me trouver à la nuit, et me dit qu'il partirait le lendemain de grand matin. Je n'osai pas écrire le même jour à cause de ma santé, et je n'ai pas l'habitude de me lever si matin.... Ajoute que j'avais à prêcher. »
SECONDE PARTIE
Maladies
RAIMENT cette partie fait bien suite à la précédente : elle en est la conséquence. Ce travail extraordinaire amena une série extraordinaire de maladies. On aurait plus vite dit les maladies que Calvin n'avait pas que les maladies dont il devint successivement la proie. Si, à la rue des Chanoines, Calvin mena une existence de simplicité et de travail, il y mena surtout une existence de souffrance. Et c'est cette souffrance, — une souffrance d'une continuité, d'une intensité absolument exceptionnelles, invraisemblables, prodigieuses, — qui permet de comprendre ce qu'a été ce travail, que Calvin trouvait encore trop lent, trop souvent entravé et arrêté. Essayons ce qu'on n'a pas encore tenté : une sorte de monographie des maladies de notre Réformateur, et faisons-la précéder, comme avant-propos, de ces quelques lignes, que l'on pourrait bien à juste titre intituler : de l'usage des maladies. Calvin écrit à Mme l'amirale de Coligny : « Il y a que les maladies nous doibvent servir de médecines pour nous purger des affections de ce monde, et retrencher ce qui est superflu en nous, et puis quelles nous sont messages de mort, nous debvons apprendre d'avoir ung pied levé pour desloger quant il plaira à Dieu.... Quant nous avons esté retirez de plusieurs mors par sa main, [cela nous montre] qu'il nous en retirera encores à l'advenir. Et ainsy prenez tant plus de courage pour vous emploier à son service, comme vous considérez très-bien que c'est pour cela qu'il vous a réservée 2. »
On ne s'étonnera pas trop cependant si, voulant parler des maladies de Calvin, nous commençons par parler brièvement de ses médecins. Sa foi en la cause première, Dieu, pas plus ici qu'ailleurs, n'aveuglait notre Réformateur sur le rôle des causes secondes, les hommes.
i. M. le docteur Léon Gautier, de Genève, a eu la bonté de lire les épreuves de cette partie et de nous fournir plusieurs notes, même toute une consultation : nous l'en remercions vivement. — Auparavant, M. Gautier, qui vient de livrer à l'impression une histoire de la médecine à Genève, — ouvrage minutieusement complet et exact, — avait bien voulu nous communiquer les chapitres de son manuscrit qui pouvaient nous intéresser et auxquels, en effet, nous avons emprunté plus d'une citation. Nous les indiquons ainsi : Dr L. Gautier. — 2. 5 août 1563. Opéra, XX, p. 129.
5io
LA MAISON DE CALVIN
Les médecins étaient peu nombreux à Genève dans les premières années qui suivirent la Réformation. En i535, il n'y en avait que trois, et, quelques années après, la mort de Pierre-Paul Patron réduisit ce nombre à deux1.
« Textor paraît être le premier qui vint ensuite s'établir à Genève. — Mais, depuis i55o, cet état de choses se modifia rapidement et pendant les dernières années de la vie de Calvin, il semble y avoir eu toujours sept ou huit médecins pratiquant régulièrement à Genève, sans parler d'assez nombreux réfugiés dont on retrouve la trace2. »
Calvin, outre son ami et correspondant de Bâle, Gratarolus, qui lui envoyait quelques conseils médicaux par lettres j, eut deux médecins, Textor et Sarrazin.
Benoît Textor 4, de Pont de Vaux en Bresse, avait latinisé son nom de Tissier ou Tixier. Il avait été d'abord établi à Mâcon, où nous le trouvons en correspondance avec Calvin en 1542. La première de ses lettres (conservées) est du 19 décembre 1542 : « Je suis très chagrin que ta femme se trouve si fréquemment malade. S'il plaisait au Seigneur que mes soins la rendissent à la santé, je ne me laisserais arrêter ni par les fatigues d'un très long voyage, ni par une dépense considérable (immodicum)1 ni par la gravité du péril, pourvu qu'il me fût donné de réussir. Car, bien qu'au jugement de quelques-uns, la peste me fasse peur, je ne refuse pas, lorsque la nécessité l'exige, de m'exposer à tous les dangers pour le service de mes amis. Bien loin de craindre la mort, je m'en réjouirai si elle arrive par la volonté de Dieu. Mais qu'est-il besoin de courir tête baissée au devant du péril, alors que ma femme et mes enfants dépendent encore de moi, et que mes amis et beaucoup d'autres ne cessent de m'appeler auprès d'eux, moi qu'attendent peut-être, quoique inutile, de plus grandes choses pour la gloire du Dieu vivant5? » — C'est cette lettre qui a fait accuser Textor d'un manque de courage professionnel. Calvin ne paraît pas avoir eu cette impression, et leur amitié devint de plus en plus étroite. Deux autres lettres, de Mâcon, sont l'une de 1544 G et l'autre du 3o septembre 1 546 7. Mais entre temps il était venu à Genève, sans doute en 1 543 , dit le D1' L. Gautier. En tout cas, le 11 mars 1346, il appelle Genève « la ville où je demeure, » et, le 23 septembre, le Consistoire fait comparaître « la servante de M. Testor, médecin8. »
I. Un de ces deux était Louis Beljaquet (mort à 80 ans environ, en 1562). « Il avait été maître principal au collège de Rive, d'octobre 1 5 1 8 à mai 1523. C'est en 1535 qu'on le trouve pour la première fois traité de médecin. Le Conseil eut souvent recours à ses lumières médicales et autres. En 1543, il rédigea un sommaire des précautions à prendre contre la peste. Il fit fonction de censeur pour le traité de Bèze sur la punition des hérétiques. Lors du procès de Bolsec, il reçut la mission, avec son collègue Chapuis, de collationner la traduction latine faite par Calvin de ses réponses à Bolsec. » — 2. Dr Léon Gautier. - 3. Calvin parle en 1564 de trois médecins de Paris qui, vingt ans auparavant (donc vers 1544), lui avaient témoigné la même bienveillance que lui témoignaient alors les médecins de Montpellier (c'est-à-dire sans doute lui avaient envoyé des conseils), Acatias, Tagautius et Gallus {parisienses). J. Tagaut, médecin à Paris, fut père de J. Tagaut, professeur de philosophie et de mathématiques à Lausanne en 1557, et qui, deux ans après, alla à Genève. Sur Acatius et Gallus, les éditeurs des Opéra déclarent ne rien savoir. Opéra, XX, p. 253 et n. 6. — 4. Voir aussi Cartier, Arrêts (lu Conseil de Genève sur le fait de l'imprimerie, etc., p. 121 et ss. — Buisson, Sébastien Cas/ellion, I, p. 103. — 5. Opéra, XI, p. 476. — 6. Ibid., p. 821, 823, n. 6. — 7. Ibid., XII, p. 388. — 8. Cartier, p. 124, n. 1.
CALVIN CHEZ LUI
Textor paraît avoir eu le caractère un peu difficile, au témoignage de son propre fils, Claude, qui, comme tant d'autres jeunes gens, avait été gagné par Calvin, et lui témoignait une sorte de confiance filiale. Il lui écrivait en 1 5 58 : « Il est extrêmement obstiné (propositi sui tenacissinius){ . » Du reste, Calvin savait à quoi s'en tenir. A propos d'une plainte, d'un reproche de Textor, il dit à Farel : « Cette morosité [cette difficulté de caractère] de l'excellent homme {boni viri), il nous la faut supporter [utcumque nobis devorandà) "2. »
Mais Textor était très attaché aux idées évangéliques. Et, on le sait, pour Calvin c'était l'essentiel. Aussi ne se contente-t-il pas de l'appeler « homme bon » (bonus vir), il lui écrit : « A mon frère et ami singulier 3. » — Et en lui dédiant le commentaire sur la seconde Epître aux Thessaloniciens, il lui rend ce témoignage honorable pour tous deux : « Ceux qui connaissent la médecine estiment que tu excelles clans ton art : pour moi, j'ai toujours considéré comme la vertu suprême la conscience, la promptitude que tu as l'habitude d'apporter soit au soin des malades, soit à la réponse aux demandes qui te sont adressées. Et surtout pour restaurer ou soigner ma santé, je t'ai toujours vu si soigneusement attentif, qu'il était facile de le constater, tu te préoccupais non d'un homme seul, mais du bien de l'Eglise commune.... Je me sens deux fois obligé, de ce que tu n'as rien négligé des devoirs de l'amitié et de ce que tu as été si soucieux de mon ministère, qui me doit être plus cher que la vie. Et de plus le souvenir de ma femme morte me rappelle tous les jours combien je te dois, non seulement parce que, grâce à ton secours, souvent elle a été soulagée, une fois elle a été sauvée d'une maladie grave et dangereuse, mais aussi parce que, dans cette dernière maladie qui nous l'a enlevée, tu n'as négligé aucune habileté, aucun travail, aucun effort pour adoucir sa souffrance. Puisque tu ne veux accepter de moi aucune autre récompense '', j'ai voulu inscrire ton nom en tête de ce commentaire, pour qu'il y eût au moins un témoignage de ma reconnaissance à ton égard ;i. »
Textor mourut probablement hors de Genève, peu après 1 556.
Ce fut Philibert Sarrazin qui succéda à Textor comme médecin de Calvin. Nous savons qui était Sarrazin, où il habitait0. Et voici de quelle réputation il jouissait auprès des Réformateurs et de ses amis. Mathurin Cordier lui donne une place dans ses Colloques : « Qui a guéri ta mère? — Le plus grand des médecins. — Qui est-il? — Dieu mesme. — Je n'en doute point; mais par le
1. Opéra, XVII, p. 27. — Il le priait d'intervenir auprès de son père, « avec la singulière autorité dont il jouissait auprès de lui. » La lettre est longue et est signée : « Ex infimorum servorum tuorum numéro. » — 2. 2 octobre 1546. Ibid., XII, p. 391. — « Calvin montre, pour le caractère un peu revcche, difficile et susceptible de son médecin, une indulgence qui ne lui était pas habituelle. » Cartier, p. 136. — Calvin s'est-il jamais montré susceptible vis-à-vis de ses amis, sauf pour cause doctrinale ? - 3. Opéra, XI, p. 419. — Zerkintes, le célèbre Bernois, appelle Textor « l'ami incomparable » [amicus incomparabilis). Ibid., XV, p. 19. — 4. Voilà qui au moins ne justifie pas le reproche que l'on a fait à Textor d'aimer trop l'argent. — Et dans la lettre, citée plus haut, où l'on veut voir une preuve qu'il avait peur de la peste, ne s'est-il pas déclaré prêt à toutes les dépenses? — S. Ier juillet 1550. Ibid., XIII, p. 598. — 6. A l'angle de la rue Verdaine et de la rue du Vieux-Collège. Voir plus haut, p. 372.
LA MAISON DE CALVIN
moyen de qui? — De Monsieur Sarrazin. — Il est fort renommé en la profession de médecine. — Ses excellentes cures le monstrent bien tous les jours1. »
Sa réputation s'était étendue hors de Genève. Zerkintes, de Berne, malade, au lit, en parle à Calvin, i3 août 1 5 52 : « J'ai appris qu'il y avait chez vous un médecin habile, du nom de Sarrazin 2. » — Il est extrêmement couru, et, le 26 mai 1 553, Zerkintes écrit de nouveau : « Sarrazin, obsédé par une foule de malades, se plaint de ne pouvoir me satisfaire 3. » — On vient le trouver. Un jeune homme de Neuchâtel arrive pour passer quelques mois près de lui 4. — Il semble cependant qu'il n'ait pas hésité à faire lui-même le voyage de Neuchâtel pour aller voir Farel, dans la maladie qui faillit l'emporter en 1 553. Calvin s'y était rendu. Et, nous est-il raconté, voyant « que sa présence n'y servoit plus de rien, le laissa comme tirant à la mort, et ne parlant plus, en sorte que le médecin mesmes, assavoir M. Philibert Sarrazin, estimoit la fin en estre prochaine 5. » — Cet habile praticien entoura le Réformateur de ses soins jusqu'à la fin. « Sarrazin, écrit Calvin aux médecins de Montpellier, le 8 février 1 564, qui préside aux soins de ma santé {qui valetudini meœ curandœ prœest) °. »
Calvin avait ruiné de bonne heure sa santé par des veilles excessives. A l'université, quand il faisait son droit à Orléans, « bien souvent il estudioit jusques à la minuict, et pour ce faire, mangeoit bien peu au souper. Puis le matin estant réveillé, il se tenoit encore quelque temps au lict, en remémorant et ruminant {velutique concoquere) tout ce qu'il avoit estudié le soir. Il n'y a point de doute que telles veilles [et, peut-on ajouter, tels jeûnes, à cet âge] ne luy ayent bien offensé sa santé 7. »
Et, en effet, nous voyons bientôt commencer ses deux premières maladies, une migraine continuelle, signe d'un affaiblissement de l'estomac, et les mauvais
1. Les Colloques, 1659, Liv. II, colloque 67. — 2. Opéra, XIV, p. 352. — 3. Ibid., p. 536. — 4.4 avril 1558. Ibid., XVII, p. 125. — 5. Ibid., XXI, p. 75, 76. — 6. Ibid., XX, p. 252. — On trouvera certaines recettes indiquées par Textor, Ibid., XX, p. 659, ou par Gratarolus, médecin à Bâle, Ibid., XVII, p. 528, 529. — Un ami bien intentionné, Danbotoire, envoie à Calvin des confitures, « que j'estime, dit-il, bien propres pour vostre migraine. » Opéra, XX, p. 543. — Nous empruntons au travail du Dr Léon Gautier deux renseignements intéressants, l'un sur le chirurgien Franco, l'émule de Paré, et l'autre sur l'enseignement delà médecine. — Pierre Franco de Turriers, en Provence : « L'œuvre de Franco est à côté de celle d'Ambroise Paré le monument le plus remarquable de la chirurgie française au seizième siècle. Ingénieux praticien, il a inventé plusieurs opérations qui sont restées ; illustre auteur du traité des hernies, inventeur de la taille par le haut appareil. » Il fut reçu habitant de Genève en 1559. — Enseignement de la médecine : Plusieurs tentatives pour organiser un enseignement médical eurent lieu pendant les premières années de l'existence de l'Académie. Dès le 28 septembre 1559, Biaise Holier, médecin originaire de La Chapelle en Vivarais, fut autorisé sur sa demande à lire en médecine « sans toteffois qu'on luy baille gage.... » Ses confrères jugèrent-ils Holier insuffisant ? Sa doctrine ne donna-t-elle pas assez de garanties à Monsr de Bèze ? Nous l'ignorons. Mais en tout cas... cette première tentative de joindre une chaire de médecine à l'Académie naissante avorta évidemment d'emblée. — La seconde tentative, qui ne réussit pas beaucoup mieux, eut lieu le 25 février 1567.... — 7. Opéra, XXI, p. 55, 122.
rhumes, les catarrhes, signes d'un affaiblissement des poumons. — C'est par ces deux organes vitaux de la nutrition et de la respiration que l'organisme du Réformateur fut attaqué. D'autres maladies, non moins terribles, sortirent de ces deux premières : et, sous l'effort de tant d'ennemis, le corps, comme un vaincu criblé de coups, finit par tomber enfin, inanimé et méconnaissable1.
Laissons ses malaises de Genève 2, son catarrhe de Lausanne 3, ses migraines (« ce mal qui m'est, dit-il déjà, à tel point familier ») et son catarrhe à Strasbourg '*.
Les premières années du séjour à Genève ne nous fournissent pas d'indications. Heureux les malades qui n'ont pas d'histoire : c'est le meilleur signe qu'ils se portent bien. Nous le voyons cependant obligé de dicter de son lit : « Je t'ai écrit hier en français par Fortunatus, parce que je dictais de mon lit et je n'avais pas sous la main un secrétaire qui pût écrire autrement qu'en français5. »
Le 26 janvier 1546, Calvin relève de maladie, et se trouve assez bien pour suffire à ses sermons et à ses leçons. La veille, le Conseil ayant connu « sa neccessité et malladie » et qu'il n'avait « de quoy seroyt ce secourir, » lui avait fait présent de dix écus G, etc.
Il y eut comme un répit. En avril 1546, il écrit aux Falais : « La difficulté est des fascheries et rompemens de teste qui interviennent, pour interrompre vingt fois une lettre, ou encore d'advantaige. Quant à la santé, j'estois beaucoup plus débile, vous escrivant naguères, que je ne suis à présent. Mais estant bien disposé par tout le reste du corps, je suis tormenté sans cesse d'une doleur qui ne me souffre quasi rien faire. Car oultre les sermons et lectures, il y a desjà un mois que je n'ay guères faict, tellement que j'ay presque honte de vivre ainsi inutile. Mais s'il plaist à ce bon Dieu de se servir de moy, il me relaschera et appaisera le mal, qui me presse si fort, que je ne puis vacquer à aucun labeur d'importance, pour employer le loysir qu'il me donne. Combien que ce pendant il ne laisse pas de m'exercer par quelques moiens, affin que par oisifveté je ne m'enrouille. Tant y a que s'il ne me faict la grâce de me restituer en meilleure disposition, je ne suis pas en train de jammais monter sur cheval 7. »
Et la migraine réapparaît continuellement : le 4 octobre, il écrit aux Falais : « Vray est que j'en feus hier adverty, mais ce feust à huict heures de nuict, que ma micraine me pourmenoit si rudement, qu'à grand peine j'ouvrois la bouche8. »
— Et puis c'est un catarrhe qui le saisit, et lui « donne si rude sur l'espaule » qu'il ne peut « jecter coup de plume sans grand payne 9. »
1. Le texte latin de Bèze dit : « Par ces veilles continues il acquit une érudition solide et une excellente mémoire; mais, en retour, il contracta, selon toute vraisemblance, cette faiblesse de l'estomac [ventriculi imbecillitatem) qui causa ses diverses maladies et enfin sa mort prématurée. » — 2. « La veille du jour où je devais partir j'ai été pris d'une diarrhaa si violente qu'en un seul jour, presque épuisé, j'avais toutes les peines du monde à me soutenir. » Octobre 1538. Herminjard, V, p. 142. Opéra, Xb, p. 277.
- 3. 13 octobre 1536. Opéra, Xb, p. 63. — 4. Septembre 1540. Ibid., XI, p. 83, 84. — .*>. Ibid., XI, p. 253. Herminjard, VII, p. 183. — 6. Opéra, XII, p. 264. — Registres du Conseil, 25 janvier 1546. — Annales, p. 368. — 7. Opéra, XII, p. 319, 320. Lettre reçue par M. de Falais le 2 avril 1546. — 8. 4 octobre 1546. Ibid., XII, p. 392. — 9. 16 août 1547. Ibid., p. 378.
LA MAISON DE CALVIN
Le 29 avril 1548, il écrit aux pasteurs de Lausanne et de Berne : « Hier, quand notre Merlin est venu, il m'a trouvé couché au lit : je souffrais de douleurs à la tête. Pendant trois jours j'avais lutté ; enfin le mal avait été le plus fort. Je me suis levé bientôt, néanmoins, et je suis parti pour aller trouver le bailli (consulem) que la veille j'avais appris être à Thoiry (?). Rentré un peu avant sept heures, j'ai senti que le mouvement du cheval m'avait été fâcheux, et que j'étais resté trop longtemps sans manger. La douleur m'a repris et beaucoup plus
forte. J'ai prêché avec une grande difficulté et je me suis bientôt couché P. S.
Je suis forcé de dicter1. » — De nouveau, le 27 août, il lutte avec des douleurs de tête et de vives coliques 2.
L'année suivante, 1549, s'ouvre par la maladie. Le P. S. de la lettre à Farel, du 23 janvier, est d'Hotman, qui dit avoir tenu la plume pour Calvin malade3.
— Il est du reste si énervé, si sensible, que quelques jours avant (16 janv.) la lecture d'une lettre de Toussain « lui a blessé l'âme, à tel point qu'il en a éprouvé une très violente douleur de tête » (ita animum vulnerarunt, ut gravissimum capitis dolorem contraxerim) 4.
Et à la fin de la même année, il écrit à Farel : « Je t'écris de la table (a coena). Tes lettres me sont arrivées à quatre heures. Je ne suis pas sorti de la maison parce que la migraine m'a atrocement tourmenté pendant trois jours. Je suis resté tout le dimanche sans rien prendre. Aujourd'hui, après cinq heures du soir, j'ai commencé à manger Depuis deux ans, je n'avais pas eu une si violente attaque de migraine 5. »
En i55o (2 février), nouveaux accès de migraine et de catarrhes. « Aussi longtemps, écrit-il à Farel, que notre Thomas 6 a été ici, ou bien j'ai été tourmenté par la toux, ou bien mes catarrhes m'ont été pénibles. Maintenant, c'est la migraine qui me fatigue.... Il est heureux que je ne cesse pas de me traîner, tant bien que mal, et de remplir mes devoirs nécessaires. Mais je le fais lentement, selon ma coutume. En attendant, beaucoup de temps est consumé par les maladies, qui aurait dû être employé utilement au travail 1 . »
La lettre de mars i55i à Farel est dictée « du lit » : « La douleur de tête qui me prit hier après le dîner, pendant que j'étais à cheval, m'a traité inhumainement cette nuit. Elle s'est un peu calmée, mais elle ne cesse cependant de m'incommoder 8. » — Du lit encore, la lettre de novembre à Myconius : « Je suis forcé de dicter ces quelques mots parce qu'une douleur de tête me cloue au lit 9. » — Du lit encore, la lettre du 27 janvier 1 552 à Farel 10. — Du lit encore, la lettre du i3 mars adressée à Bullinger, de Bâle, à l'hôtel (in diversorio) : « Tu m'excuseras de m'être servi d'une main étrangère, car j'ai dicté de mon lit 11 . »
Mêmes maux le 14 février i553. Il écrit à Blaurer à cinq heures du soir : « Au milieu de la nuit j'ai été vivement saisi par une migraine, qui ne m'est que
1. 29 avril 1548. Opéra., XII, p. 687, 689. — 2. Ibid., XIII, p. 36. — 3. Ibid., p. 167. — 4. Ibid., p. 157.
- 5. 18 novembre 1549. Ibid., p. 451. — 6. Peut-être de la Planche, pasteur dans la campagne de Neuchâtel. Ibid., p. 519, n. 2. — 7. Ibid., p. 519. — 8. Ibid., XIV, p. 65. — 1». Ibid., p. 202. — 10. Ibid., p. 274. — 11. Ibid., p. 305.
CALVIN CHEZ LUI
trop familière. Depuis mon sermon jusqu'à midi je suis resté couché. Puis il m'a fallu entendre une lecture {prcelectio), j'en reviens : je serai bref, car je n'ai plus que peu de temps, je suis fatigué et mon esprit incline à la paresse l. »
Le 18 septembre 1 554, ^ avertit Bullinger qu'il ne peut lui répondre longuement : « la douleur l'a retenu au lit ce matin 2; » et le 27 novembre : la « douleur de tête » le force encore à dicter; depuis le dîner, une « pesanteur de tête tout au moins l'incommode 3. »
En 1 55 5 (29 sept.), Hotman nous apprend qu'à son départ de Genève, il a laissé Calvin souffrant d'une vive douleur au côté. Son médecin, Textor, craignait beaucoup une pleurésie {pleuretidis morbus) k.
Ici laissons ces douleurs de tête, ces migraines, qui, naturellement, ne vont pas en diminuant, — le 10 avril 1 556, il interrompt sa lettre : une douleur de tête, provoquée par un catarrhe, l'empêche d'écrire 5, — et considérons surtout la nouvelle maladie plus inquiétante qui se déclare. La pleurésie est considérée comme un symptôme avant-coureur de la phtisie. Les manifestations se multiplient. Le 14 mars 1 5 58, il parle d'une douleur au côté qui l'empêche de dicter plus que quelques lignes, et qui pendant tout un mois l'a rendu presque « inutile » °. — Le dimanche 24 décembre 1 55g, c'est plus grave. Il y avait foule dans le grand temple. Calvin fut obligé de forcer sa voix. Le lendemain, au moment du repas, il fut pris d'une violente toux et se mit à cracher abondamment le sang. Les médecins pensèrent qu'il s'était rompu une veine. Heureusement, le surlendemain les crachements s'arrêtèrent 1 .
La biographie précise : « Sur la fin du mois de décembre, il tomba en un crachement de sang par une défluxion érodente et pour s'estre trop efforcé : comme il ne se donnoit aucune relasche, que il ne mist tousjours peine de s'acquitter de toutes les parties de son office. Ce fut un accident qui estoit bien pour Festonner. Toutesfois après y avoir remédié par le conseil des médecins, et s'estre tenu coy bien peu de jours, il se monstra tel que de coustume, et retourna derechef à prescher, combien que tant les médecins que ses amis familiers luy conseilloyent et le prioyent qu'il se reposast pour le moins un mois, afin de mieux remédier au mal commencé. De fait, le peu de repos qu'il se donnoit fut cause que encores depuis aux années ensuivantes il eut le mesme accident deux ou trois fois : où il fut semblablement secouru par les médecins le mieux qu'il leur estoit possible en un tel corps 8. »
La phtisie était déclarée, patente. Blaurer (20 avril i56o) écrit à Calvin sa tristesse sur « cette grande hémorragie venue des poumons. » On lui a dit qu'il était tout à fait poitrinaire (prorsum te pulmonarium esse) 9.
i. Opéra, XIV, p. 474 et p. 475, n. 4. — 2. Ibid., XV, p. 232. — 3. Ibid., p. 322. — 4. Ibid., p. 804. o. Ibid., XVI, p. 104. — (5. Ibid., XVII, p. 86, et la souscription, p. 88. — 7. 1" janvier 1560. Bèze à Bullinger. Ibid., XVIII, p. 3- — 8- Ibid., XXI, p. 89. — 9. 20 avril 1560. Ibid., XVIII, p. 58.
LA MAISON DE CALVIN
Le 3 octobre i56o, Calvin dit à des Gallars qu'il a été obligé de dicter en partie sa lettre, tellement il a été tourmenté « par les douleurs de ventre et par l'ébullition du sang au poumon *. »
Et tantôt c'est une violente douleur de tête, tantôt c'est une douleur au côté, qui l'empêche d'écrire plus longuement à Bullmger 2. — Du reste, toujours intrépide, prodigieusement intrépide. 24 janvier 1 56 1 : « Notre Calvin ne va pas mieux qu'il n'en a l'habitude : mais il ne se repose pas le moins du monde3. » — 25 mars i56i : « Notre Calvin continue, selon sa coutume, au milieu des morts quotidiennes, de vivre de telle façon que rien n'est plus vaillant %. »
Mais depuis longtemps à ces deux premières maladies : la migraine et la phtisie, s'en était jointe une troisième : les hémorroïdes, avec une complication tout particulièrement grave, et qui, comme on va voir, est capitale à noter. « Un ulcère, écrit Calvin à Viret, le 28 avril 1546, me tient encore captif. Bien que la douleur soit en grande partie calmée, je n'ose pas cependant l'irriter en montant à cheval5. »
A l'année i563, la Vie de Bèze-Colladon s'exprime ainsi : « Il estoit aussi assailli des hémeorroïdes, qui luy estoyent plus fascheuses à raison de l'accident qu'il avoit eu en ceste partie-là dix-sept ans auparavant [donc en 1546], comme il a esté dit, dont aussi il s'estoit senti quelquefois depuis 6. » Cet accident n'est pas expliqué autrement dans la Vie : toutefois nous sommes renseignés, semble-t-il, par Calvin lui-même, dans la si curieuse lettre qu'il écrivit, le 8 février 1 564, aux médecins de Montpellier. Il y disait : « Longtemps une ulcération des veines hémorroïdales m'a tourmenté, que j'avais provoquée avec mes ongles en dormant, car alors les ascarides [sorte de vers intestinaux], dont je suis aujourd'hui délivré me chatouillaient. Et quand la même démangeaison revenait, le mal était renouvelé par mes ongles 7. »
Ce passage est, je le répète, capital, car il va nous permettre d'en finir absolument avec l'abominable légende, qui a fait mourir Calvin des ulcères odieux de la sodomie.
Jusqu'ici les auteurs sérieux, non seulement M. Lefranc, mais un ultracatholique comme le Dr Paulus, ont donné une réfutation décisive de cette calomnie. Nous avons nous-mêmes reproduit par la photographie les textes de catholiques fanatiques réfutant une légende aussi invraisemblable, aussi impos-
1. Opéra, XVIII, p. 214. — 2. 14 octobre 1560. lbid., p. 217. — Le 30 septembre 1560.il écrit à Sulzer : « Des maladies continuelles occupent une bonne partie de mon temps. » lbid., p. 202. Ce qui ne l'empêche pas de plaisanter (jocose) avec Bullinger. Ibid, p. 205. — Voir 25 mai 1561. Ibid., p. 466. — 3. Bèze à Haller. Ibid. , p. 340. — 4. « Pergit suo more per quotidianas mortes ita vivere ut nihil sit eo valentius. » Bèze à Wolff. Ibid., p. 410. — 5. Ibid., XII, p. 341. — 6. Ibid., XXI, p. 94. — En mai 1559, Calvin écrit à Gratarolus : « Je me suis efforcé de calmer les douleurs de l'anus avec les médicaments que tu m'as prescrits : enfin j'ai compris que les hémorroïdes n'en sont pas la cause. » lbid., XVII, p. 515. — 7. Ibid., XX, p. 253.
CALVIN CHEZ LUI
sible l. Cependant, la démonstration négative a beau être mille fois suffisante, elle n'est jamais absolue. Le proverbe reste, surtout en matière de critique historique : il n'y a pas de fumée sans feu. — Sans doute, un homme comme Bolsec peut avoir une imagination assez diabolique pour inventer de toutes pièces une monstruosité. Cependant, pourquoi celle-là ? Comment n'a-t-il pas craint de se heurter tout de suite à une incrédulité absolument inévitable ? — • De même que, pour une erreur, on n'est absolument sûr de l'avoir réfutée que du jour où on a saisi la part de vérité qu'elle renferme, de même pour la calomnie la plus abominable, on n'est absolument sûr d'en avoir fait une justice définitive, que le jour où on a découvert le prétexte que le calomniateur a eu la perversité d'exploiter, le prétexte qui pouvait assurer, au moins en apparence, un certain succès à son audace. Alors, alors seulement, pleine lumière est faite sur l'âme du calomniateur. On a la genèse complète de son mensonge; on possède non seulement sa réfutation, ce qui est négatif, mais son explication, ce qui est positif.
Eh bien ! Bolsec, pour être ignoble, n'en était pas moins perfide. Il savait ce qu'il faisait. L'ulcère n'était pas inventé : et Bolsec savait qu'il n'était pas ignoré des amis, des connaissances de Calvin, d'une partie du public. Il lui était facile, au besoin, d'avoir quelque attestation, quelque preuve. Il n'inventa pas l'ulcère. Il se borna à dire : cet ulcère n'est pas naturel. On en cache la cause. La cause la voici : la sodomie.
Et pour nous, désormais, nous sommes deux fois fixé.
Continuons. A la troisième maladie s'en était jointe une quatrième, la fièvre intermittente, d'abord sous forme de fièvre tierce puis sous forme de fièvre quarte. C'était en 1 556.
Le i5 mai, Calvin écrit à Blaurer : «Mal à propos, lorsque Witembach apporta tes lettres, je dormais profondément, fatigué par la fièvre qui m'avait
attaqué d'un troisième accès Je ne sors pas de la maison.... Je remets entre
les mains de Dieu l'issue de la maladie. Car j'ai souffert de durs assauts et mes forces sont chancelantes. Cependant, les médecins ont de l'espoir2. »
Voici, d'après son biographe, ce qui s'était passé : « L'an 1 5 56, au mois de may, Calvin eut une fièvre tierce, de laquelle il n'apperceut pas bien asseurément le premier accez, mais seulement s'en doutoit; et pourtant, combien qu'on voulust pour le soulager pourvoir d'un autre à faire son sermon, il estima qu'il n'estoit pas besoin. Le second accez venoit au Dimanche io jour de may, et lors en son sermon devoyent estre présentez au peuple deux nouveaux pasteurs. Or luy ne pensant point à sa fièvre, ou n'y voulant point penser (tant il prenoit grand plaisir de servir l'Eglise), un bien peu devant qu'il sortist de sa maison pour aller au temple, on apperceut à ses doigts quelque signe de l'accez venant.
LA MAISON DE CALVIN
Mais il dissimula cela et monta en chaire, et après la prière et le chant du Pseaume, commença son sermon, et s'efforça de continuer, faisant apporter pour son soulagement une selle [un siège] dedans la chaire, afin de s'assoir. Mais la force des frissons le prenant tousjours, il fut contreint finalement de s1excuser envers rassemblée et se retirer en sa maison, n'ayant fait qu'une partie de son sermon1. »
Le 18 du même mois, le mieux se manifeste. « La fièvre, avec son accès d'hier, a semblé me dire adieu. Le Seigneur en effet m'a donné de m'en dégager sans une goutte de sueur. Seulement, j'attends demain son dernier accès : le Seigneur lui-même m'en délivrera également "2. » — Le 24 du même mois, il entre en convalescence, mais ses jambes vacillent encore. Cependant, le jour même il prêche de nouveau, en se tenant assis 3.
Une dizaine de jours plus tard, 4 juin, il est enfin en pleine convalescence {plane convaluï) : « N'était que ma santé est, selon ma coutume, semblable à une mort perpétuelle 4. »
Et il reste misérable. A la fin de novembre (le 29), c'est la dyssenterie qui le tourmente et l'empêche de prolonger sa lettre. Voilà quatre jours que le mal dure, et il n'y a pas d'amélioration 5.
Deux ans après, presque jour pour jour (19 nov. r 558), nous le trouvons dans le même état. « De ce que tu m'as demandé au sujet des lettres, je n'ai pu en faire que la moitié à peine. Hier le frère noble et pieux qui retourne vers vous m'a apporté tes lettres à toi. Il revint le soir au moment où j'allais prendre un clystère : puis est venu le dîner. Je lui ai demandé quand il comptait partir. Il me répondit : après demain. Il ne me restait donc qu'aujourd'hui, dont la plus grande partie est prise par la fièvre. L'accès approche 6. »
A ce moment, la fièvre tierce se transforme en fièvre quarte. Voici quelques lignes, du 26 février 1 5 5g, au ministre Poppius : « Tu ne croiras qu'avec peine combien est lourde et difficile la charge que je supporte, et que de choses publiques et privées viennent me distraire. Et voilà que depuis cinq mois, la fièvre quarte me retient dans la chambre, la plus part du temps cloué sur mon lit. Car bien que peu à peu elle s'adoucisse, elle a tellement affaibli mon esprit et mon corps que je ne puis suffire à beaucoup de travaux 7. » Mais c'est dans une lettre à Mélanchton que Calvin donne les plus grands détails : « Comme par la grâce de Dieu je n'avais jamais eu encore la fièvre quarte, mon ignorance a fait que je n'ai compris mon erreur qu'au quatrième accès — J'ai honte de
cette sottise Elle est excusable cependant D'abord, comme la fièvre me
saisit pendant que je dormais, ou que j'étais déjà assoupi, il lui fut facile de se glisser furtivement, d'autant plus qu'elle était jointe à des douleurs très pénibles et très aiguës, auxquelles je ne suis que trop accoutumé. Quand le frisson une fois me prit au moment du repas, je pensais qu'il me suffirait, selon mon habi-
1. Opéra, XXI, p. 80, 81. — 2. Ibid., XVI, p. 147. — 3. Ibid., p. 173. — 4. Ibid., p. 182. — 5. Ibid., p. 332. — 6. Ibid., XVII, p. 379, 380. — La fièvre tierce est coupée au cinquième accès: la fièvre quarte dure cinq mois. Cette variété est beaucoup plus tenace. (Note du Dr Gautier.) — 7. Ibid., p. 451,
CALVIN CHEZ LUI 5 ig
tude, de cuire ces crudités par le jeûne (cruditates inedia coquerem). Le lendemain, quoique je fusse brisé, allégé cependant et presque consolé de la violence de la douleur, j'allais au quatrième assaut naïf et ignorant. Un mois et demi s'est presque écoulé depuis que, ayant reconnu mon mal, je suis entre les mains des médecins ; ils me condamnent à la chambre, me tiennent presque cloué au lit, couvert d'une double peau.... Le ventre est devenu si dur qu'il ne rend plus rien sans clystère, ce qui est bien éloigné de ma coutume. Ils me prescrivent les aliments les meilleurs, les plus agréables1, mais je n'ai de goût pour aucun. Ainsi peu à peu les forces languissent. Je lutte cependant et je refais par des aliments, bien qu'ils me soient insipides, mon estomac ruiné. Je ne me laisse pas dominer par le dégoût. Je ne fais pas comme beaucoup et, pour me concilier l'appétit, je n'use pas d'excitants nuisibles en cette maladie. Je ne m'écarte pas de la largeur d'un ongle des ordonnances des médecins, si ce n'est que dans une pareille sécheresse de la gorge je me permets de boire un peu plus. J'impute en partie la chose à ceux qui exigent anxieusement que je prenne du Bourgogne et me permettent à peine de l'étendre d'eau, ou d'user d'un vin plus médiocre. Même, si je n'avais obstinément refusé le vin de Malvoisie et le Muscat, ils
m'auraient brûlé de cette chaleur Ils mêlent à mon vin du scolopendre et de
l'absinthe du Pont. Ils soutiennent mon estomac avec des sirops, ou de l'hysope, ou de l'aunée 2, ou de l'écorce de citron, et ils varient pour que le remède nouveau agisse avec plus de force Cependant, comme l'issue de la maladie est
incertaine,... une de mes principales préoccupations est d'être prêt à chaque instant, pour recevoir les appels de Dieu quels qu'ils soient 3. »
Ce que Calvin ne dit pas, c'est qu'au milieu de ces souffrances et dans l'attente de cette mort, il continuait ses travaux : « Environ le mois de septembre, dit son biographe, il fut assailli d'une longue et fascheuse fièvre quarte durant laquelle force luy fut à son grand regret de s'abstenir de lire [c'est-à-dire de donner ses leçons] et de prescher. Mais il ne laissoit de travailler en la maison, tellement que durant ce temps-là, outre infinies lettres qu'il escrivoit à diverses personnes, il commença et paracheva sa dernière Institution latine et françoise. [N'est-ce pas émouvant de savoir que ce grand ouvrage est la pensée d'un homme dégagé de tous les liens terrestres et dont l'âme est devant Dieu, attendant à chaque instant le dernier appel ? Combien de ceux qui critiquent ces pages sont dans l'état de méditation et de sainteté où se trouvait celui qui les écrivit?] De ce temps-là mesme il revit et racoustra son commentaire sur Isaïe....
Davantage lors furent imprimées ses leçons sur tous les petis prophètes Or
avoit-il leu tous les petis prophètes quand la fièvre quarte le print; il s'en faloit seulement deux ou trois dernières leçons sur Malachie. Pourtant quand l'imprimerie fut près de cest endroit-là, afin que l'œuvre ne demeurast imparfaicte, Calvin fit lesclictes leçons en la chambre, à quelque nombre de personnes qui
1. Peut-être avons-nous, de nouveau ici, l'origine des calomnies de Bolsec sur la délicatesse des mets dont usait Calvin. — 2. Inula helenium, encore employée comme sudorifïque. (Note du Dr Gautier.) - 3. 19 novembre 1558. Opéra, XVII, p. 384, 385.
LA MAISON DE CALVIN
s'y peurent trouver (pour ce qu'à cause de sa fièvre et mesmement de l'hyver, il ne luy estoit pas bon de sortir à l'air) et furent celles leçons recueillies de sa bouche, ainsi que les autres, et comme elles sont imprimées. La dite fièvre quarte avoit longs accès et grande ardeur et encores après qu'elle l'avoit laissé, mesmement si c'estoit sur le soir, il estoit sans manger jusques au lendemain à disner, tellement que quelquefois il estoit 48 heures sans manger ne boire, et cependant il sentoit au dedans une merveilleuse sécheresse toute la nuit. Mais il s'estoit si bien accoustumé de longue main à sobriété et tempérance que c'estoit une chose incroyable. Vray est que quelque fois les médecins luy ayans remonstré qu'à faire ainsi il s'asséchoit par trop, il essaya de prendre un potage le soir après l'accez terminé; mais quelques heures après, sa migraine le prenoit, qui luy donnoit quasi autant de peine que la fièvre l. »
Jusqu'au mois de mai de l'an 1 55g, il souffrit ainsi de la fièvre et travailla ainsi : « Il bastit sa dernière Institution chrestienne, au plus fort de ceste maladie2. »
Le 26 février, il garde la chambre depuis cinq mois. La fièvre commence à diminuer 3. — En mars (2 mars) il est dans un état de prostration. Son estomac est rebelle à tous les soins : la toux l'épuisé. Les hémorroïdes ont reparu, particulièrement douloureuses4. Il n'a plus d'espoir que dans le printemps. « Mais le Seigneur, en la main duquel sont la mort et la vie, indiquera l'issue 5. »
Enfin « Dieu voulut que la fièvre le laissa, au dit an 1 55g, au mois de may, toutesfois tellement débilité que jamais depuis il n'a peu revenir en une pleine santé. Tousjours depuis il traîna la jambe droitte, qui, par intervalles, luy faisoit douleurs : mais il ne s'arrestoit pas pourtant en la maison, sinon parfois que les dites douleurs estoyent grandes et par trop pressantes : ains venoit au temple faire ses sermons et en l'auditoire faire ses leçons : quelques fois marchant seul, quelques fois estant appuyé et aidé de quelqu'un : ou, quand il ne pouvoit autrement, se faisant porter en une petite chaire, ou montant à cheval0. » — Ainsi parle son biographe.
Nous voici à l'année i56o. — En février, Calvin écrit à Blaurer : « J'ai l'air de faire quelque chose. Mais pour suffire aux leçons, aux sermons, et aux autres parties de ma charge, je suis obligé de rester couché une bonne partie du temps. Si la douceur du printemps ne me remet pas un peu, je dirai adieu aux travaux de la nuit. Pénible est la faiblesse des jambes, mais plus cruelle est la faiblesse de l'estomac. Récemment, un large flot de sang, échappé des poumons, m'a presque étouffé. Ainsi la maladie m'incite à déloger, non moins que toi la vieillesse 7. »
i. Opcra, XXI, p. 87, 88. — C'est ce qu'il écrivait à Toussain le 22 octobre 1558 : « Le messager excusera la brièveté de la lettre ; il a vu, en partie, combien peu de relâche me donnent la fièvre quarte et les douleurs de tête, qui me sont plus pénibles que la fièvre elle-même. Fatigué par mes veilles nocturnes, j'ai été obligé de me contenter de ce peu de lignes en partie écrites, en partie dictées de mon lit. » Ibid., XVII, p. 361. — 2. Ibid., XXI, p. 33, 34. — 3. 26 février 1559. Ibid., XVII, p. 451. — 4. « Desquelles le sang ne peut être rejeté, car elles sont aveugles comme on dit. » — 5. 2 mars 1559. Ibid., p. 469. — Lettre à Boisnormand : il excuse la brièveté de sa lettre. 27 mars 1559. Ibid., p. 478. — 6. Ibid., XXI, p. 89. - 7. Ibid., XVIII, p. 14.
CALVIN CHEZ LUI
Le jour de Pâques, à Jean Gellin, à Toulouse : « Ce n'est pas la paresse, excellent frère, mais la lassitude et le dégoût, qui seront cause de ma brièveté. De mon ancienne vigueur, la moitié a été usée soit par la maladie, soit par les travaux. Et à cause des travaux infinis qui m'écrasent presque, il ne m'est pas permis de sortir de la ville, ou de respirer librement 1 — J'en deviens presque
hébété 2 » — 3o septembre, à Sulzer : « Je ne t'ai pas écrit parce que suis tiré
en tous sens par les affaires diverses, et que des maladies continuelles occupent une bonne partie de mon temps3. » — Ier octobre, à Bullinger : «Je prêche tous les matins, et après-midi j'ai ma leçon dans l'école publique 4. » ■ — 3 octobre, à des Gallars : « Ma lettre était hâtive et la maladie m'a forcé d'en dicter une partie5. » — 14 octobre, à Bullinger : « Je ne puis écrire davantage.... Une très forte douleur de tête ne le permet pas, qui, depuis deux jours entiers, me tourmente cruellement 6. »
Avançons! Aux quatre maladies dont nous avons parlé s'en étaient jointes une cinquième et une sixième, la gravelle avec les coliques néphrétiques, et la goutte7: « La cause de si grande indisposition estoit, qu'en ne donnant nul repos à son esprit, il estoit en perpétuelle indigestion, à laquelle mesmes il ne pensa jamais, qu'estant contreint par la douleur. Les coliques s'ensuivirent et puis à la fin la goutte8. »
Je suis, dans mes indications, tout simplement l'ordre chronologique. Le 7 octobre i56i, à Bèze : « Ma douleur articulaire manque de délices. Je n'ai pas toujours eu autant de repos, car pendant deux jours j'ai souffert les plus vifs tourments (acerrimos cruciatus) dans le pied droit. Le mal s'est calmé avanthier, mais pas au point de ne plus tenir enchaîné mon pied. Et pour que tu ne penses pas que j'exagère, sache que l'odeur de l'huile m'est presque agréable, bien qu'elle me donne souvent la nausée9. Il n'y a pas de raison, tu le vois, pour que je porte envie au luxe de tes courtisans [Bèze était à la cour de France] : je suis moi-même oint bien et grassement. En plaisantant ainsi.... Tu m'écris après minuit, et moi du lit, après sept heures, selon que la commodité le permet. Ainsi sont prudents les vieillards podagres. Mais assez de plaisanterie 10. »
Le surlendemain, après deux jours de cruelles souffrances, il est au lit : « S'il a paru bon à Dieu, écrit-il à Wolff, d'ajouter la goutte aux autres maladies, il faudra supporter avec patience sa répréhension (castigatio) paternelle11. »
i. Opéra, XVIII, p. 49. — Voir sur cette lettre les explications dont les éditeurs la font précéder. - 2. Ibid., p. 51. — 3. Ibid., p. 202. — 4. Ibid., p. 205. — 0. Ibid., p. 213. — 6. Ibid., p. 217. — 7. Calvin était atteint de gravelle. Le passage des graviers venant des reins causait les coliques néphrétiques. Mais ces graviers ne séjournaient pas longtemps dans la vessie, et Calvin les expulsait par les voies naturelles : il n'avait donc pas la pierre. (Note du Dr Gautier.) — 8. Opéra, XXI, p. 94. — 9. On lui faisait donc des fomentations d'huile sur son pied goutteux. (Note du Dr Gautier.) — 10. 7 octobre 1561. Opéra, XIX, p. 30. — 11. 9 octobre. Ibid., p. 36,
JEAN CALVIN IIÏ 66
LA MAISON DE CALVIN
Le même jour, il est saisi par de fortes coliques1, qui le tourmentent, sans interruption, pendant deux jours entiers. Puis il y a quelques moments d'accalmie. Trois nuits durant, cependant, il souffre. Et il espère peu de soulagement des clystères et des onctions. « Grâce à ces vomissements, à ces veilles, à la véhémence de la douleur, au jeûne, à la soif, à la sécheresse du palais et de la gorge, je puis à peine dicter ces lignes 2. »
Le 21 octobre 1 56 1 : « Quand les tourments ont eu cessé, ou du moins se sont un peu calmés, la fatigue de tête m'a saisi : cependant elle me tourmente moins. Mon pied n'est pas guéri. Avant-hier j'ai prêché, mais je me suis fait porter sur une chaise dans le temple 3. » — Le 5 novembre : « J'ai été averti du départ du messager, quand je me traînais à ma leçon. Il me faut ainsi parler, car la douleur tantôt du pied, tantôt de la jambe entière me permet seulement de ramper (reptare) lentement. Même je ne me soutiens que difficilement, si je ne suis appuyé au bras de quelqu'un4. » — « Au mois de décembre ( 1 562), il eut la goutte plusieurs jours, tellement que le 18 dudit mois, qui estoit le jour des censures des ministres pour la cène de Noël, ils firent leur assemblée en sa chambre, luy estant au list 5. » — 27 décembre i562 : « Dieu me tient lié par les pieds. Les douleurs aiguës ont cessé, mais c'est avec peine que dans la chambre je rampe (reptando) du lit jusqu'à la table. Aujourd'hui, j'ai prêché. Mais je me suis fait porter au temple6. » Et cette même année, au début, il avait écrit à un ami : « Misérablement troublé par un nombre infini d'affaires, avec ma santé languissante, je succombe presque7. »
Après la goutte, les coliques. 25 mai 1 563 : «Monsieur, toutes voz deux lettres m'ont trouvé en si mauvais poinct qu'il m'a esté [im] possible d'y respondre plustost : et encores à présent je ne scay que je y pourray faire, d'aultant que les douleurs ou plustost les tormens d'une colicque désespérée ne me peuvent lascher. Parquoy je vous prieray m'excuser en ma brefveté, car l'affliction du corps m'a quasy esbété l'esprit8. » — Ier juin : « J'ay esté par l'espace de i5 jours tourmenté d'une cholicque si estrange que tous mes sens et espris ont esté quasy rendus inutiles par la véhémence de la douleur 9. » — 4 juin : « Je t'écris ces quelques mots à la hâte, pour t'informer que Calvin est encore tourmenté de ses coliques néphrétiques. Je ne puis t'exprimer par aucune parole combien cela m'afflige et me tourmente. Ce qui augmente ma douleur, c'est que je vois qu'il lui est très pénible de ne pouvoir t'écrire, ni même dicter, tellement le mal est grand.... J'ai peine à retenir mes larmes en t'écrivant ces mots 10. » — « Notre Calvin a récemment prêché : et il circule dans sa maison, mais il est étonnamment épuisé11. » — 2 juillet, Calvin lui-même: « Je suis soulagé d'une grande douleur depuis que j'ai rendu un calcul presque
1. Probablement causées par des purgatifs qu'on donnait alors largement aux goutteux. (Note du D>- Gautier.) — 2. 15 octobre. Opéra, XXVIII, p. 56. — 3. Ibid., p. 67. — 4. Ibid., p. 99. — 5. Ibid., XXI, p. 94. — 6. Ibid., XIX, p. 602. — 7. 10 mars 1562. Ibid., p. 326. — 8. A Soubise. Ibid., XX, p. 30, 31. — 9, A la reine de Navarre. Ibid-, p. 34. — 10. Jonvilliers à Bullinger : 4 juin 1563. Ibid., p. 37. — H. Bèze à Bullinger. Ibid., p. 38.
CALVIN CHEZ LUI
de la grosseur d'une noisette. Comme la rétention d'urine m'était très douloureuse, d'après le conseil des médecins, je suis monté à cheval [c'est le cas de parler de remède de cheval], pour que le mouvement m'aidât à rejeter le calcul. Rentré à la maison, au lieu d'urine, c'est du sang corrompu qui sort, épais. Le lendemain, le calcul s'élance de la vessie dans le canal : les tourments deviennent plus cruels. Pendant plus d'une demi heure, par des secouements {coiicussatione) de tout le corps, je me suis efforcé de me délivrer. Je n'ai réussi qu'en m'aidant avec de l'eau chaude. L'intérieur du canal a été si ulcéré qu'un flot de sang s'est échappé » — Le 29 juillet, Bèze : « Calvin va mieux et remplit les devoirs de sa charge, mais il lutte avec des maux infinis 2. » — 9 septembre, encore Bèze : « Calvin momentanément délivré du calcul, lutte depuis un mois contre la goutte, et son petit corps est si épuisé que je ne le vois jamais (et je le vois tous les jours) sans avoir besoin d'être consolé 3. »
Il est mieux : mais qu'est-ce que ce mieux? Le i3 septembre 1 563 : « Je suis obligé de dicter cette lettre de mon lit, où me couche une douleur de tête, et déjà pendant tout un mois la goutte m'a cloué ou bien dans le lit ou sur une chaise4. » — Et voilà ce dont ses amis se réjouissent. Le 5 décembre, Bèze écrit à Haller : « Calvin est comme toujours (suo more), cependant de telle sorte qu'il peut remplir un peu (aliqua ex parte) ses fonctions 5. » — « Finalement, sa goutte commença à luy donner quelque relasche. Adonc il se parforçoit quelques fois de sortir dehors pour se resjouir avec ses amis, mais principalement pour lire, et mesme prescher, se faisant porter en une chaire jusques au temple6. » — Ici se place la lettre du 8 février 1564, aux médecins de Montpellier, avec tous ses renseignements. Il y a vingt ans, dit-il, « je ne souffrais pas des douleurs de la goutte; je n'avais pas affaire avec la pierre et le gravier; je n'étais pas tourmenté par les coliques; la douleur de l'anus ne m'occasionnait pas d'ennui, et je n'étais pas sous la menace des crachements de sang. » Et quelle phrase terrible que celle-ci : « Comme par compagnies, par escadrons (turmatim) et d'une seule attaque (uno impeiu), cette foule d'ennemis a fait irruption sur moi. » Il énumère : « Dès que j'ai été convalescent de la fièvre quarte, une douleur forte et vive m'a saisi au mollet (in suris); elle s'est un peu calmée, mais elle est revenue une et deux fois. Enfin elle s'est changée en maladie articulaire, qui va des pieds aux
genoux. Longtemps une ulcération des veines hémorrhoïdes m'a tourmenté »
Nous avons déjà cité ce passage. Calvin continue : « A cette occasion, l'été suivant, je fus pris de néphrite, et comme je ne pouvais supporter la secousse du cheval, je fus porté en litière à la campagne. Au retour, je voulus faire une partie du chemin à pied. A peine arrivé à la pierre milliaire (ad mi Mare), la fatigue des reins me força à m'arrêter quum vellem meiere, atque tum sanguinem pro urina fluere miratus sum. » Un énorme calcul est alors rejeté qui déchire les veines, et l'hémorragie ne peut être arrêtée qu'en injectant (per
1. Opéra, XX, p. 53, 54. — 2. Bèze à Bullinger. Ibid., p. no. — 3. Ibid., p. 148. — 4. Ibid., p. 155. — S. Ibid., p. 207. — 0. Ibid., XXI, p. 96.
LA MAISON DE CALVIN
seryngem) du lait de femme. Alors ce sont de petites pierres qui sortent, prouvant que dans ses reins Calvin a toute une carrière (lapicidinam). Viennent de nouveaux détails intimes auxquels il faut conserver le voile du latin : « Venae sunt turgidae, ut quod egero intus ipsa constrictione tematum parum a gallinas excrementis différât1.» Et la conséquence : « Hinc saspe clysteres repetere cogor. » — On comprend qu'un ami écrive le i5 février : « On nous dit qu'il n'y a rien en toi de sain que l'esprit, mais ton petit corps gyâIstov zhxt v.oà ar.px. n<xllov r, CTœMa2 » (un squelette et un signe plutôt qu'un corps).
Le 6 avril 1 564 , nouveau résumé non moins lamentable. « Quoique la douleur au côté soit calmée, les poumons sont tellement accablés de phlegmes (flegmatibus abruti) que la respiration est difficile et courte. Un calcul occupe ma vessie depuis 12 jours et me gêne énormément.... Un bon remède {compendium) serait l'équitation : mais l'ulcère aux veines hémorroïdes me tourmente cruellement quand je suis assis, même quand je suis couché : combien plus intolérable serait le mouvement du cheval ! La goutte m'a tourmenté ces trois jours. Tu ne seras pas étonné que tant de douleurs m'enlèvent toute énergie. C'est à grand'peine qu'on me décide à prendre de la nourriture. Le vin m'est amer 3. » — Deux mois après, Calvin avait rendu son dernier souffle. Et c'est son biographe qui nous dit : « En ses dernières maladies, qui estoyent la pierre, la goutte, les hémorrhoïdes, une fièvre phthysicque, difficulté d'haleine, outre son mal ordinaire de la migraine, il a traduit luy-mêmes de bout en bout ce gros volume de ses Commentaires sur les quatre derniers livres de Moyse, reconferé la translation du premier, fait ce livre sur Josué, et reveu la plus grande part de la traduction et des annotations du Nouveau Testament, de sorte qu'il n'a jamais cessé de dicter que huict jours devant sa mort, la voix mesme luy défaillant 4. »
Pour conclure, nous sommes heureux de pouvoir insérer la consultation médicale posthume que M. le Dr Gautier a bien voulu rédiger pour nous sur le tempérament et les maladies de notre Réformateur :
« Calvin était un beau type d'arthritique. La série des manifestations de cette prédisposition morbide a été chez lui presque complète : migraine, dyspepsie, hémorroïdes, gravelle, goutte. On pourrait encore rattacher à l'eczéma les ulcérations calomnieusement incriminées par Bolsec. Il semble qu'on parcourt le livre de Bouchard sur les maladies par ralentissement de la nutrition.
» Deux épisodes surajoutés viennent faire tache dans ce tableau d'une seule teinte: la fièvre intermittente, les accidents pulmonaires. La fièvre intermittente est actuellement très rare à Genève. Elle y était probablement beaucoup plus fréquente du temps où la ville était entourée de fossés vaseux. Calvin pouvait aussi l'avoir contractée dans un de ses voyages. Jusqu'au dix-septième siècle, tous les pays de l'Europe étaient à ce point de vue presque aussi insalubres que le sont aujourd'hui les contrées tropicales. La fièvre tierce et la fièvre quarte
1. Opéra, XX, p. 254. — 2. Spina à Calvin. Ibid., p. 257. — 3. A Bullinger. Ibid., p. 283. — 4. Ibid., XXI, p. 33, 34.
CALVIN CHEZ LUI
reviennent à chaque printemps et à chaque automne sous la plume de Mme de Sévigné et sous celle de Saint-Simon. Quant aux accidents pulmonaires, il me semble qu'on peut, sans se compromettre, être de l'avis de Blaurer et dire que Calvin était « tout à fait poitrinaire. » Mais Calvin était arthritique, il était même goutteux. Or, l'arthritique, surtout s'il est un vrai goutteux, est un mauvais sol pour le tubercule. La phtisie a donc marché très lentement chez le réformateur. Elle s'est bornée à produire de temps en temps un crachement de sang ou une poussée de bronchite suffocante.
» Je ne crois pas que Calvin ait succombé aux progrès de la phtisie. Il est plus probable qu'il fut emporté par des accidents d'infection des voies urinaires consécutifs à la gravelle.
» L'arthritisme est donc à la source de presque tous les maux de Calvin; mais, d'autre part, Calvin a tout fait pour donner des aliments à cette disposition morbide. Ses habitudes sédentaires, son activité cérébrale dévorante, ses soucis quotidiens pour son œuvre et pour les Eglises étaient les éléments d'une hygiène déplorable. S'il avait pu venir de nos jours consulter un médecin, on lui aurait conseillé le repos, l'absence de soucis, le séjour en plein air à la campagne, un régime presque exclusivement lacto-végétarien. Calvin a pris le contre-pied de ces prescriptions, heureusement pour son œuvre, malheureusement pour la durée et l'agrément de sa vie.
» Mais si ce tempérament a semé la vie du réformateur de souffrances presque ininterrompues, il y a cependant lieu de ne pas négliger une autre face de la question. Si l'arthritisme a ses inconvénients, il a aussi ses avantages. Ce sont en somme les arthritiques nerveux qui laissent après eux une trace de leur passage sur la terre. Leurs facultés sont plus développées, leur volonté plus forte, leur énergie plus intense que celle des hommes qui ont une autre constitution, une fibre moins bien trempée. Si le fils du tonnelier de Noyon était né lymphatique ou scrofuleux, il n'y aurait probablsment pas lieu d'écrire l'histoire de Jean Calvin. »
Les enseignements qui ressortent de cette étude sont aussi nombreux qu'importants.
D'abord, que penser, en face de tous ces faits, de l'accusation lancée par l'école Galiffe pour représenter Calvin comme jouissant d'un énorme traitement et thésaurisant! Même les seuls et derniers cadeaux, en argent, faits par le Conseil au Réformateur ne s'expliquent que trop facilement. A cette époque, le traitement des maladies était extrêmement cher, en particulier parce qu'on se servait de vins et de remèdes plus ou moins exotiques. Un notaire de Genève, dans un petit mémorial qu'il nous a laissé, nous dit que, en 1 53g, au mois d'août, son père eut une « grande malladie qu'il lui coustit beaucoupt, passés 1 1 1 1 c. fl., » c'est-à-dire plusieurs milliers de francs '. A ce taux-là quelles ont dû être les